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mardi 19 décembre 2017

Le massacre de Thiaroye (1944)

Voici Camp de Thiaroye, un film d'Ousmane Sembène, scénario de Thierno Faty Sow, réalisé en 1988 (durée : 147'). Nous devons la musique à Ismaël Lô (1956, Dogondoutchi, Niger).



Voilà. En effet, il tourne autour d'un massacre survenu le 1er décembre 1944 au Sénégal. Ces jeux de massacre ont toujours constitué une pratique civilisatrice par excellence, y compris dans des contextes de Libération.
C'était la II Guerre mondiale. La France avait eu recours à sa « Force noire » (1), donc, aux tirailleurs sénégalais, des unités d'infanterie formées d'hommes enrôlés dans ses différentes colonies africaines, c'est-à-dire, parmi une population qu'on appelait servile. Ce corps militaire avait été institué, à la demande de Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal (1854-1861 et 1863-1865), par un décret de Napoléon III signé à Plombières-les-Bains le 21 juillet 1857 —seize jours après la parution d'un article terrible dans Le Figaro contre les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, soit dit en passant.
Léopold Sédar Senghor surnommerait ces tirailleurs les « Dogues noirs de l’Empire ».
Donc, pour se défendre contre la Wehrmacht, la France mobilisa 178 000 Africains et Malgaches (et 320 000 Maghrébins) en 1939-1940. "Selon des estimations fragiles, établies à l'issue des combats, entre 30 000 et 50 000 Africains et Malgaches [prirent] le chemin de la captivité, tandis que près de 5 000 auraient péri pendant les deux mois d'affrontements", mai-juin 1940, dans la ligne Maginot.
Les détenus endurèrent toute sorte de sévices : en effet, ils subirent un traitement particulièrement inhumain de la part des Allemands qui, moins de 40 ans avant, entre 1904 et 1908 (Hitler avait 15-19 ans), avaient mené à bout leur premier génocide du XXe siècle dans leur colonie du Sud-Ouest africain, l'actuelle Namibie. Les Nama et les Herero furent quasiment anéantis : près de 100 000 morts sans sépultures, dont une partie dans des… camps de concentration.
Quand on réfléchit au sort des Africains tombés aux mains des Nazis, on a la chair de poule. L'historien allemand Raffael Scheck (Freiburg im Breisgau, 1960) a étudié les massacres de tirailleurs sénégalais par la Wehrmacht en 1940 dans son livre Une saison noire : les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940 (trad. de l'anglais), Tallandier, 2007.
Voici, par exemple, une chronique effrayante de Lyon capitale qui rend compte du massacre des soldats africains à Chasselay en juin 1940 :
Lyon, 19 juin 1940. Les Allemands prennent la préfecture ; l’occupation de Lyon est officielle. La veille, des réservoirs d’essence situés quai Rambaud ont été incendiés. La fumée masque le soleil dans certains quartiers adjacents. Il faudra attendre le 7 juillet pour que les soldats se retirent ; Lyon fera alors partie de la zone libre. L’armée française ne parvient pas à tenir tête à l’invasion allemande. En son sein, des tirailleurs sénégalais recrutés dans les colonies. Contrairement à ce que leur nom indique, ceux-ci ne sont pas issus d’un seul pays, mais de toute l’Afrique noire, et dépendent des troupes coloniales.

Les victimes oubliées de la Seconde Guerre mondiale

À la fin de la Première Guerre mondiale, des troupes françaises issues des colonies d’Afrique sont stationnées en Allemagne, notamment en Sarre. À propos de leurs enfants nés d’unions avec des femmes de la région, Hitler écrira dans Mein Kampf qu’il s’agit d’“un complot juif visant à bâtardiser l’Europe”. Rapidement, ils vont être mis au ban de la société et devenir des boucs émissaires. À partir de 1935, suite aux lois de Nuremberg, les mariages mixtes entre Noirs et Blancs sont interdits. En 1937, la Gestapo effectue des rafles et fait stériliser de force les Noirs. Considérés comme des animaux, traités de “honte noire”, ils sont capturés et envoyés en camp de concentration.

Les soldats des colonies, cibles prioritaires ?

En France, les troupes des colonies vont être les premières victimes de la répression nazie. Pour certains historiens, telle Catherine Coquery-Vidrovitch, 65 000 tirailleurs s’engagèrent au combat entre mai et juin 1940 ; 29 000 seront massacrés. Les consignes de Goebbels ont été claires : il faut “dénoncer les Français comme des sadiques négrifiés [...] cette racaille de couleur”. L’infanterie SS a pour ordre de “ne prendre vivant aucun prisonnier nègre”. Dès lors, les soldats capturés sont automatiquement fusillés. Entre le 12 et le 16 juin 1940, 105 hommes du 26e régiment résistent contre les nazis près de Chartres et donnent une leçon de bravoure aux Allemands. Lorsque ces derniers réussissent à renverser la situation, ils massacrent les hommes en prétextant qu’il s’agirait de violeurs de femmes et d’enfants.
Au début de la guerre, des mises en scène sont régulièrement organisées après les captures de “Sénégalais”. Les troupes coloniales sont montrées comme des “sauvages”, usant du “coupe-coupe”, mutilant et violant sans aucune pitié. Lorsqu’un officier nazi a besoin de montrer l’exemple dans les rangs de prisonniers, les Noirs sont abattus en priorité. Chaque acte de rébellion de leur part engendre inévitablement l’exécution de plusieurs d’entre eux. La convention de Genève sur le statut des prisonniers de guerre ne sera jamais respectée, et la population française ne protégera que rarement les survivants et autres évadés. Résolus à attiser la haine envers le soldat noir, les Allemands se plaisent à détruire les plaques d’identification des tirailleurs et abandonnent leurs corps à l’air libre.

L’héroïque résistance du 25e régiment de tirailleurs sénégalais

Le 19 juin 1940, à Chasselay-Montluzin, près de Lyon, alors que l’armée française recule, la 3e compagnie du 25e régiment de tirailleurs sénégalais ne reçoit pas l’ordre de retraite. Le régiment d’infanterie Gross Deutschland avance vers eux en compagnie de la division SS Totenkopf (connue pour avoir massacré une centaine de prisonniers britanniques au lieu-dit le Paradis). Ils vont rencontrer une résistance inattendue. Alors qu’ils n’ont presque aucune expérience du combat, les soldats africains vont résister avec une rage inédite. Pourtant, Pétain a demandé le cessez-le-feu, Lyon est abandonnée aux Allemands et déclarée ville ouverte. La Panzerdivision est déjà aux portes de la ville.
L’une des dernières batailles se déroulera au couvent de Montluzin à Chasselay. À l’intérieur, les religieuses soignent les blessés. Un officier allemand arborant un drapeau blanc s’approche d’un barrage français et proclame que l’armistice a été signé – ce qui est faux (elle ne le sera que le 22 juin). Le nazi hurle de ne pas tirer. Pourtant l’adjudant français Requier fait feu. L’homme s’écroule, les mitraillettes allemandes s’abattent sur le régiment. Les tirailleurs se battent, utilisant le couvent comme place forte, et surprennent les nazis, qui tentent plusieurs contre-attaques en vain. Ils doivent se résoudre à envoyer les blindés. Le 19 juin, les Allemands réussissent à prendre les lieux, abattent les tirailleurs et deux des trois officiers blancs accusés d’avoir dirigé des “nègres”.
Un dernier groupe, commandé par le capitaine Gouzy, s’est retranché à proximité, dans le château du Plantin. Le caporal mitrailleur Scandariato apporte un précieux témoignage sur la suite : “Nous étions environ une vingtaine de Blancs d’encadrement et un grand nombre de tirailleurs sénégalais. Le capitaine nous demanda quels étaient les volontaires pour le dernier baroud d’honneur, la coloniale ne se rendant pas sans un dernier combat. Tous répondirent présents et nous prîmes nos dispositions de combat tout autour du parc.” Les nazis perdront une centaine d’hommes et auront cinquante blessés. Les tirailleurs se battent jusqu’à ne plus avoir de munitions.
Contraints de se rendre, ils sont immédiatement capturés. Huit officiers français ainsi que soixante-dix soldats africains sont amenés dans un champ. Les officiers sont sommés de se plaquer au sol tandis que les nazis obligent les tirailleurs à fuir en courant. Les mitraillettes des chars ouvrent alors le feu, abattant les hommes dans le dos. Les blindés avancent et achèvent les blessés sous leurs chenilles. Le capitaine Gouzy se rebelle et reçoit une balle de pistolet dans le genou pour seule réponse. Le 20 juin, c'est au tour de 27 tirailleurs d'être fusillés montée de Balmont à Vaise.
Après les massacres de Chasselay, Françoise Meifredy, membre de l’Amitié africaine cherchera les survivants et les aidera à se cacher. Aujourd’hui, il est encore difficile de savoir combien ont survécu. Plus d’une centaine de prisonniers trouvèrent la mort près de Lyon, dans l’indifférence générale. Ils furent les derniers à tomber pour la France avant l’armistice.
Donc, d'anciens combattants africains (entre 1 200 et 1 800, selon les différents rapports, d'après le récit de l'historien Martin Mourre), des héros de guerre au bout du compte (dont nombreux avaient participé au débarquement de Provence), furent rapatriés de France : ils quittèrent Morlaix le 5 novembre 1944 et arrivèrent à Dakar le 21 novembre 1944. Ensuite, ils furent basés au camp de Thiaroye, à 12 km de Dakar, avant de procéder à leur démobilisation. Un rapatriement étrange étant donné que la guerre n'était pas encore finie. Cherchait-on à blanchir l'armée à ce moment-là ?
Disons, d'ailleurs, comme curiosité, qu'au début de la guerre, Dakar était restée entre les mains des vichystes et avait été bombardée par De Gaulle-Churchill... Le 25 septembre 1940, L'Écho de Nancy publiait une information datée la veille à Vichy où l'on pouvait lire :
Vichy, 24 mars [coquille : c'était septembre] — Une escadre britannique s'est présenté, hier après-midi, devant Dakar. L'ex-général De Gaulle, qui dirigeait l'expédition, a envoyé un ultimatum aux autorités de la ville, leur commandant de rendre Dakar aux Anglais.
L'ultimatum a été refusé.
Les bateaux anglais ont aussitôt ouvert le feu sur la ville.
Le Conseil des ministres, dès qu'il fut alerté, s'est réuni à Vichy.
Eh ben, à Thiaroye, les soldats de notre histoire réclamèrent de nouveau la solde à laquelle ils avaient droit et ce fut alors que se produisit ce "massacre colonial" (crime de masse prémédité, selon Armelle Mabon) : au lieu de les payer, on ouvrit le feu sur eux, qui étaient désarmés. Le général Dagnan, responsable de la division Sénégal-Mauritanie, déclara qu'il avait été retenu en otage, mais il n'y a aucune preuve solide là-dessus. D'ailleurs, les sources officielles sont pleines de contradictions (comme ont constaté les historiens Armelle Mabon, Martin Mourre ou Cheikh Faty Faye). Ce qui est sûr, c'est que le 1er décembre à l'aube, vers 5h, 5h30 du matin, on déclencha une répression sanglante comprenant l'usage même de chars et de chevaux. Puis, on rassembla ces hommes sur une esplanade et on les faucha d'une rafale, au moins, de mitrailleuse. Chiffre officiel : 35 morts. L'historien Martin Mourre répond néanmoins : plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de morts ; crime [aussi] "de papier", le nombre des morts reste flou. On fit tout pour brouiller les pistes. Tout très bien pesé et considéré, Mourre calcule la possibilité de 350-400 morts, bien qu'il n'ait pas pu le démontrer encore.
Le 1 décembre 2016, Le Monde publia une tribune signée par les familles de morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de Thiaroye 1944. La voici :
En ce jour anniversaire du massacre d’anciens prisonniers de guerre à Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944, nous, familles des victimes, avons décidé d’alerter l’opinion publique afin que cesse toute désinformation, toute manipulation, toute falsification autour de ce crime commis par la France. Plus de soixante-dix ans après les faits, nous demandons que cesse ce mensonge d’Etat qui se perpétue encore en 2016. Ces hommes, originaires de l’Afrique-Occidentale française, ont été mobilisés pour venir défendre la France en 1939 et ont été faits prisonniers par les Allemands en juin 1940. C’est en métropole qu’ils ont passé leur temps de captivité, les nazis ne voulant pas « d’indigènes » sur leur sol. Alors que certains avaient rejoint la résistance après leur évasion, ce contingent d’anciens prisonniers de guerre a quitté Morlaix le 5 novembre 1944.
Après plusieurs années de recherches et de fouilles d’archives publiques et privées en France, au Sénégal et au Royaume-Uni, l’historienne Armelle Mabon, de l’université Bretagne-Sud, a pu établir que ce drame est bien un crime de masse prémédité puis maquillé en rébellion armée. Une machination a été mise en place pour dresser un bilan mensonger de 35 morts et camoufler les 300 à 400 victimes jetées dans des fosses communes.
Le gouvernement provisoire a couvert la réalité des faits. Il a notamment édité une circulaire trois jours après le massacre, faisant croire que ce contingent avait perçu l’intégralité des soldes de captivité, rendant ainsi les revendications illégitimes. Le procès qui a suivi en mars 1945, entièrement à charge, a conduit à la condamnation et à la dégradation militaire de 34 innocents.
Lors de son premier voyage officiel en terre africaine en 2012, le président François Hollande avait promis de restituer les archives au Sénégal et parlé de « répression sanglante » pour qualifier le mitraillage des tirailleurs sénégalais réunis au camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. Le 30 novembre 2014, à l’occasion du 70e anniversaire, le président a de nouveau employé ce terme au cimetière de Thiaroye. Deux ans plus tard, le 10 novembre 2016, le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, évoque encore une « répression sanglante ».
« Thiaroye 44 » n’est pas une « répression sanglante ». Nos pères et grands-pères n’ont jamais contrevenu aux règles. Ils ne se sont pas mutinés. Ils ont eu simplement ce courage de réclamer des droits pécuniaires que les autorités ne voulaient pas leur verser et dont ils ont été spoliés définitivement. Cet argent est resté dans les caisses de l’Etat français.

Le 30 novembre 2014, si le président Hollande a reconnu que les rapatriés n’avaient pas perçu leur dû, il a aussi réactivé un mensonge d’Etat en annonçant solennellement que ces hommes s’étaient rassemblés pour crier leur indignation alors qu’ils ont été rassemblés par les officiers qui ont donné l’ordre de tirer avec des mitrailleuses. Au cimetière militaire de Thiaroye, le président de la République française a indiqué que les victimes n’étaient pas dans les tombes anonymes et que l’endroit de leurs sépultures demeurait mystérieux. Les tombes n’ayant pas été fouillées, l’Etat français connaît donc l’endroit des fosses communes. Le président Hollande savait-il que les copies d’archives remises au Sénégal sont en réalité le récit d’une histoire falsifiée, avec des rapports mensongers écrits sur ordre, des enquêtes menées à charge, des documents tronqués ?
Alors que le ministre de la défense ne répond pas à nos sollicitations, nous dénonçons l’obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.
Le ministère de la défense refuse de rendre consultables les archives conservées par les forces françaises au Sénégal jusqu’à leur dissolution, en 2011. Ces documents contiennent la cartographie des fosses communes et vraisemblablement d’autres pièces sensibles, comme la liste des victimes. Il refuse également de donner le motif d’une sanction infligée à l’un des officiers des forces françaises, bénéficiaire de la même loi d’amnistie que les tirailleurs condamnés. Or une amnistie ne peut en aucun cas effacer le fait matériel afin de préserver les droits des tiers et les condamnés demeurent coupables. Cette entrave est particulièrement grave : elle a contribué au rejet de la requête pour le procès en révision du plus lourdement condamné au prétexte d’absence d’éléments nouveaux. Ce rejet n’est pas susceptible de recours.

Le discours du ministre Jean-Marc Ayrault [le chef de la diplomatie française s’est rendu à Thiaroye le 10 novembre] est certes encourageant : « Nous avons failli à nos devoirs, tout simplement. Le devoir d’égalité, le devoir de reconnaissance. (…) Ceux qui parlent de repentance se trompent de chemin. Ce que nous disons ce soir, c’est la justice, tout simplement. » Mais les discours ne rendent pas la justice et n’exhument pas les corps. D’après la loi, le garde des sceaux peut saisir la commission d’instruction, en vue du procès en révision. Or le directeur de son cabinet a rejeté cette possibilité le 19 décembre 2014, prétextant l’éventuelle compétence de la Cour suprême du Sénégal.
Alors que se prépare la visite d’État en décembre 2016, du président de la République sénégalaise, Macky Sall, nous, familles des victimes, demandons un sursaut éthique de l’État français afin de :
  • rendre consultables toutes les archives sur l’affaire Thiaroye ;
  • proposer son aide au Sénégal pour l’exhumation des corps ;
  • donner la liste des morts et leur attribuer la mention « Mort pour la France ». Il n’y a rien de plus tragique que des morts sans nom ;
  • saisir la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen pour les 34 condamnés ;
  • réparer les spoliations
  • modifier les textes exposés au Mémorial du cimetière de Thiaroye ;
  • cesser de porter atteinte à la mémoire de ces hommes et des officiers qui ont eu le courage de les défendre ;
  • nommer les responsables aujourd’hui de cette obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.
Une mémoire collective ne peut trouver d’apaisement avec un mensonge.
Tribune signée par les familles des morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de « Thiaroye 44 », notamment les familles d’Antoine Abibou, Tindaogo Bélem, Fasséry Coulibaly, Kotou Diakité, Doudou Diallo, Souleymane Doucouré, Mbap Senghor et Pierre Zoungrana.



(1) Pour reprendre le mot du général Charles Mangin, auteur de Force Noire, Hachette, Paris, 2010 (lieutenant-colonel à l'époque). Il serait aussi le colonel Mangin des quatre bataillons du massacre d'Agadir du 30 mars 1912 contre les gens de Ma el Aïnine, raconté par Le Clézio dans Désert (en castillan). Ou, déjà général, le boucher de Verdun.
Là-bas, si j'y suis, de Daniel Mermet, a consacré à la Force Noire cet entretien le 11 novembre 2004, rediffusé à deux reprises (le 11/11/2008 et le 11/11/2013).

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Références pour en savoir plus :

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Mise à jour du 23 octobre 2018 :

Morts par la France. Thiaroye 1944.

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Mise à jour du 16 février 2021 :

L'historien Pascal Blanchard, spécialiste du « fait colonial », a réalisé avec David Korn-Brzoza la série-documentaire Décolonisations. Du sang et des larmes, racontée par Lucien Jean-Baptiste.
Ce sont deux volets de 80 minutes chacun —dont le premier a été diffusé le mardi 6 octobre 2020 à 21h05 sur France 2— qui donnent la parole aux derniers témoins de l’histoire. a écrit à leur propos (

(...) Narré par l'acteur martiniquais Lucien Jean-Baptiste, Décolonisations raconte au fil des témoignages comment la grandeur de la France a été mise entre parenthèse durant ces 25 années de conflit. La France qui ne voulait pas lâcher ses colonies. Les garder coûte que coûte, au prix de massacres et d'actes de barbaries, guidée par l'aveuglement des politiques des IVème et Vème République et qui lui a valu d'être mise au ban par les Nations Unies, découvre-t-on dans le documentaire. Ces actes qu'elle dénonce aujourd'hui. Aux scènes de guerre, succèdent des séquences de fraternité. Aux scènes dramatiques, succèdent des scènes de libération. 

Pour la première fois cette histoire n'est pas racontée par des experts, mais à travers les témoignages de ses derniers acteurs et des générations descendantes. 

Des bombardements au Napalm en Algérie, au bourbier indochinois, en passant par les évènements d'Ouvéa en Nouvelle Calédonie et de Mai 67 en Guadeloupe, "Décolonisations, du sang et des larmes" met en lumière des épisodes incontournables, méconnus, voire oubliés pour certains. (...)

Comme support de ces films, il y a eu un ouvrage, Décolonisations françaises. La chute d'un Empire (Éditions de la Martinière, 2020), signé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine Lemaire, Benjamin Stora et Achille Mbembe).

Blanchard a offert un entretien à Siné Mensuel qu'on peut lire dans le nº 104 du journal, février 2021, pages 22 et 23. Quand la rédaction de Siné lui demande ce qui est arrivé aux tirailleurs sénégalais qui demandaient à être payés lors de leur retour à Dakar, il répond :

On les massacre. L'armée coloniale ne peut pas imaginer ni accepter qu'un homme noir, un homme maghrébin, un homme indochinois, un homme malgache, un homme antillais puissent s'opposer au pouvoir colonial dans l'espace colonial. Ils sont toujours considérés comme des « indigènes » qui n'ont aucun droit en dépit du fait qu'ils se sont battus pour la France. Leurs revendications sont structurellement perçues comme une remise en question de l'autorité coloniale. Nous ne sommes pas dans l'après-guerre mais en décembre 1944. Dans l'empire colonial, tous ceux qui s'opposeront par la suite à l'autorité de la France connaîtront la répression. Réprimer et réformer sont les « deux mamelles » de la France coloniale à partir de 1945...

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Mise à jour du 19 mai 2021 :

Massacre de Thiaroye 1944 : une première victoire judiciaire mais...

MEDIAPART - 17 mai 2021. Par - Blog : Le blog de Armelle MABON

Le tribunal administratif de Paris a condamné l'État français à verser des dommages et intérêts à Biram Senghor, fils d'une victime du massacre perpétré par l'armée française le 1er décembre 1944. Ce jugement du 9 avril 2021, assurément une première victoire, affiche cependant un renoncement face aux turpitudes négationnistes du ministère des armées sur ce crime impuni.
EN LIRE PLUS.

 

lundi 4 décembre 2017

Macron, Mbembé, Sarr et Tsimi

Le premier et récent voyage éclair en Afrique (quelque trois jours au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Ghana) du président français Emmanuel Macron comporta, juste avant son discours à Ouagadougou (Burkina Faso), une réaction écrite co-signée par Achille Mbembé (historien et philosophe politique camerounais, auteur de Critique de la raison nègre) et Felwine Sarr (économiste et musicien sénégalais), publiée par Le Monde le 27 novembre.
Cet appel entraîna, à son tour, le lendemain, l'acide réponse de Charles Tsimi (de race curieuse, athée de conviction, diplômé en Sciences Politiques) sur son blog hébergé par Mediapart.
J'ai le plaisir de vous copier-coller les deux textes en question afin que vous puissiez peser et penser ce contraste...

« Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! »

Avant le discours du président Macron à Ouagadougou, les philosophes Achille Mbembé et Felwine Sarr estiment que la France reste un problème pour le continent.

Tout d'abord, lecteurs de Mediapart, il faut savoir qu'il y a le Monde et le Tiers-Monde. Il y a l'ONU et  la Communauté internationale. Il y a lemonde.fr et lemonde.fr/afrique. A ne pas confondre. Certes, il s'agit du même groupe, mais comme indiqué, ce n'est pas le même monde, enfin si, mais disons qu'ils ont jugé là-bas, que l'Afrique avait besoin d'un peu d'intimité. Ou alors, c'est simplement qu'il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. L'un est effectivement destiné au Monde, on y parle de Trump, du CETA, des Rohingyas, de l'Union Européenne, du Qatar, de Daesh, des choses sérieuses quoi! et l'autre est destiné à l'Afrique. Unique continent qui bénéficie, de la part du grand groupe de presse, de cette attention délicate. 
Les mauvais esprits croiront qu'il s'agit d'un apartheid,  ou tout au moins, d'une discrimination POSITIVE. Personnellement, je crois que le Monde est un journal qui aime l'Afrique. C'est de notoriété publique. La Francophonie c'est sacré! Et quand on aime, on le prouve. C'est fait. 
Sur lemonde.fr/afrique donc, la parole est régulièrement donnée à certains intellectuels "africains", lesquels s'amusent  à parler, à penser au nom des "africains", pour les "africains" aux officiels du Monde, de l'Occident. Parmi ces intellectuels, figurent deux noms désormais célèbres, deux pourvoyeurs attitrés de la "pensée africaine", deux diseurs de ce qu'il faut faire, deux prescripteurs, deux censeurs, deux archevêques, deux think-thankers, deux compagnons: l'historien camerounais Achille Mbembe et l'économiste sénégalais Felwine Sarr. Ils dirigent  l'un et l'autre Les Ateliers de la pensée de Dakar, une sorte de kermesse intellectuelle qui réunit les Afro-consort éparpillés dans le monde.

Felwine Sarr et Achille Mbembe: les doux panseurs 
Ils ont donc publié, à l'occasion de la visite du président Emmanuel Macron en Afrique, une tribune: Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes !  sur le site lemonde.fr/Afrique. Bien! 
Vu les auteurs, en vérité, j'aurais pu ne pas lire l'article. Mais, comme j'ai été apostrophé par un vocable des plus insignifiants :"Africains,"....il me fallait, au moins par curiosité imbécile, lire la suite : "il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! ".  Leur histoire a commencé très mal, très très mal, me suis-je dit. Qui attend quoi de la France? Les africains ? Qu'est-ce cette manière d’infantiliser, d'essentialiser des millions de Femmes, d'Hommes ? Ma pauvre mère, retraitée, ne connait pas ces deux messieurs, et elle  n'attend et n'a jamais rien attendu de la France, et des gens comme elles sont légions en Afrique, alors un peu de considération chers messieurs, pour ces anonymes légions qui ne vous ont pas sonnés. La fin de ce début de titre catastrophique : "...que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes!". Bref.... le titre de l'article m'a paru, très vite abscons et con, hélas, j'ai quand même décidé de poursuivre ma lecture. 
J'ai lu la tribune, sans émotion particulière, sans interrogation subite....je m'ennuyais presque. A un moment donné, des mots, des bouts de phrases, quelques arguments ont commencé à m'agacer terriblement. Je ne comprenais pas comment deux têtes aussi illustres pouvaient se complaire dans une pensée aussi molle, futile, et s'octroyer le beau rôle de m'interpeller moi, africain, de la "nouvelle génération". 
Ne pouvant  commenter tout l'article, car je le fais à titre gratuit, je vais juste m'attaquer à quelques arguments, bouts de phrases, paragraphes, éminemment ridicules de nos deux panseurs africains.  Que disent-ils: 
-  "Dans la poursuite de ses intérêts en Afrique, la France a, depuis l’époque coloniale, clairement choisi ses alliés locaux. En règle générale, il s’agit non pas des peuples eux-mêmes ou encore des sociétés civiles, mais de potentats souvent cruels et sanguinaires. Entourés d’une caste servile déterminée à se reproduire indéfiniment au pouvoir, il s’agit, dans la plupart des cas, de tyrans disposés à traiter les leurs comme des captifs de guerre"
L'Histoire n'est pas avare de potentats cruels et sanguinaires, de véritables tyrans. ça ne sert à rien d'affubler l'Afrique de mots extravagants, alors que celle-ci souffre déjà, simplement, pour ce qu'elle est. Des dirigeants qu'on peut faire et défaire depuis l'étranger, des dirigeants que de petites associations étrangères peuvent poursuivre en justice, des dirigeants dont on peut bloquer des comptes et saisir quelques biens à l'étranger, des dirigeants soumis aux "droits de l'homme" et à la "démocratie", des dirigeants qui ont peur de leur population ...hé bien, pour moi, c'est autre chose que des potentats (souverain absolu d'un grand Etat)
Il n'existe pas de potentats en Afrique (peut-être le Roi du Maroc, et encore!). Pourquoi utiliser donc ce mot qui ne rend compte de rien? Dans l'optique de bien se faire voir. Et cruels? La cruauté des dirigeants africains est surtout une cruauté de médiocrité, d'impuissance, de cupidité. Ils ne sont pas cruels au sens des grands massacres qui jonchent l'Histoire... l'Afrique compte les dirigeants les moins criminels de toute l'Histoire de l'humanité. Ils sont ceux qui ont le moins massacré leurs peuples, et les peuples étrangers. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont les plus vertueux, ni que cela constitue un mérite particulier. C'est simplement un fait qui peut se comprendre trop aisément:  moins criminels, car  moins puissants, moins conquérants. Si les conditions  étaient réunies, ils auraient été, sans nul doute, aussi cruels que Caligula, Bismarck, Napoléon, Léopold II, Ferry, Pol-Pot, De Gaulle, Bush, Sarkozy... je passe sur le cas d'Hitler et de Staline. Sanguinaires? Là aussi, on peut faire le décompte, et on verra qu'en litre de sang versé, les dirigeants africains sont de petits joueurs. Véritables tyrans? Archi faux! Ce sont surtout de médiocres tyrans. Là encore, on peut convoquer l'Histoire... Et la tyrannie, c'est autre chose que vivre au Cameroun, au Zimbabwe, en Angola. Je ne le dis pas parce que je suis défenseur d'un quelconque régime famélique en Afrique, bien au contraire, soucieux de bien nommer le mal qui mine ces pays, je refuse d'utiliser des mots qui se baladent d'une bouche à l'autre, sans qu'on ne cherche à comprendre ce qui se cache derrière, et pourquoi on l'utilise. 
- "L’un des procès les plus significatifs intentés contre la France par les nouvelles générations d’Africains est d’avoir lié son sort à celui de classes dirigeantes ..." 
 Qu'est ce que ce charabia? nouvelles générations d’Africains, une réalité trop imprécise et trop confuse. Cela dit, 41% de la population en Afrique a moins de 15 ans, et les jeunes de moins de 25 ans représentent 65% de la population. Ces jeunes sont très peu politisés, ils sont surtout confrontés aux problèmes d’accès à l’éducation, d’emploi et de soins de santé. Où est ce que nos deux panseurs ont vu "ces nouvelles générations qui intentent des procès significatifs à la "France"?  Ne confond-on pas ici les jeunes issus de l'immigration vivant à l'étranger,  et la "jeunesse africaine"? Il y a une différence spectaculaire entre la jeunesse urbaine de Douala (ou de Malabo, Abidjan...) et son rapport à la politique et la jeunesse africaine vivant à l'étranger. Tout comme il y a une différence entre la jeunesse urbaine de Douala et la jeunesse rurale de Mbandjock, au Cameroun. La jeunesse urbaine d'Abidjan et la jeunesse rurale de Côte d'Ivoire. Et les jeunes ruraux viennent, de plus en plus, dans les villes, non pour se liguer contre les pouvoirs en place ou contre la France, mais pour vivre plus confortablement. Ils échappent, à l'heure d'internet, à l'ennui des villages et regagnent nos étroites capitales, des pétaudières, pour se connecter avec le "monde". 
-"Ne pas se tromper de diagnostic signifie aussi ne point faire de la France le bouc émissaire de tant de malheurs que nous aurions pu éviter, mais que, plus que de coutume, nous nous auto-infligeons."  
C'est Achille Mbembe et Felwine Sarr qui font semblant de croire qu'il y a assez de gens stupides pour se tromper de diagnostic. Et qu'il faudrait leur bonne parole à eux, pour nous guider vers le droit chemin. Aucun parti politique en Afrique ne prospère sur la base d'un anti impérialisme. Contrairement en France, où on voit des hommes politiques jouer avec la corde de l’immigration par exemple, pour des raisons "démocratiques". Il n'y a pas une opinion dominante, en Afrique en tout cas, qui fait de la France un quelconque bouc-émissaire...Dans les marchés, les lieux populaires, les gens ne se mettent pas du matin au soir, sous le soleil, pour raconter que c'est à cause de la France qu'ils sont ce qu'ils sont. Dans les bars, ça ne cause pas esclavage, colonisation...
Au Cameroun, pays africain je rappelle, il y a quelques années, un activiste très anti français, André Blaise Essama vandalisait quelques sites qui portaient la trace de la présence française à l'époque coloniale. Ce dernier, aux yeux de l'opinion, avait plus l'air d'un fou que d'un activiste. Il n'était suivi, acclamé par personne. C'était une espèce de Kemi Séba, mais en plus authentique, qui n'intéressait personne... même pas mes camarades d'alors, en faculté de Sciences Juridiques et Politiques de Yaoundé II. Même pas par l'UPC, ce parti nationaliste qui a combattu les envahisseurs. 
- "Mais, par-dessus tout, les nouvelles générations ont pris conscience que les rapports franco-africains postcoloniaux reposent sur très peu de valeurs que la France et l’Afrique auraient en partage. Dans un contexte de tarissement des rentes de la circulation, cette vacuité morale et le défaut de légitimité qui s’ensuit expliquent, plus qu’on ne l’a laissé entendre, le recul de l’influence française en Afrique." 
Encore leur vague truc de "nouvelles générations". Et pour le reste, je ne comprends rien. 
- "Plus que leurs aînés, les jeunes Africains savent que la survie de l’Afrique ne dépend pas de la France, tout comme la survie de la France ne devrait guère dépendre de l’Afrique. Elles ont compris que le fait d’avoir eu, à un moment donné, un passé en commun ne nous condamne pas à envisager un futur ensemble, surtout si ce futur doit se construire à notre détriment.

Sur quoi repose de telles affirmations? Leurs aînés, c'est à dire Quelle génération? Les "nouvelles générations", celles qui représentent plus de la moitié du continent sont surtout à éduquer, à soigner. Depuis leurs écrans de télévision, leurs smartphones pour ceux qui en ont, leur ordinateur, la France veut surtout dire le bien-être. Ils constatent les conditions matérielles d'existence qui diffèrent.  Ces "nouvelles générations" contrairement à ce que prétendent nos deux prescripteurs, n'ont pas davantage compris ce qu'ils appellent passé en commun et futur ensemble, faute d'intellectuels présents avec eux. 
- "Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir à un moment où le processus de décolonisation de l’imaginaire africain est en phase d’accélération...."

Quels doux rêveurs! Quelle bêtise!  Le désir d'occident (voir Alain Badiou)  n'a jamais été aussi violent en Afrique et dans le monde. Partout les gens aspirent à vivre comme en Occident.  Et ce désir d'Occident est la preuve que s'il y a bel et bien un lieu qui est loin d'être en pleine décolonisation, c'est l'imaginaire.  Partout en Afrique on aspire à la "DEMOCRATIE" (notez les guillemets), une fascination extrêmement béate des élections de Macron ou de Trump. Là encore, c'est la preuve  que le processus de décolonisation de l'imaginaire est loin d'avoir commencé. Si nos deux faiseurs de tribune étaient assez dans le réel, ils se rendraient compte que l'élection française passionne en Afrique subsaharienne, plus que n'importe quel autre élection locale. 
N'appelle t-on pas déjà, au Cameroun, un candidat aux prochaines élections présidentielles en 2018, le Macron camerounais?  N'a t-on pas vu la jeune diaspora gabonaise supplier l'ultra démocrate François Hollande, pour qu'il aille chasser  Ali Bongo du pouvoir?  Il n'y a pas de processus de décolonisation de l'imaginaire entamé, c'est l'inverse, en sa phase d’accélération. 
- "Les structures fondamentales de cette décolonisation se donnent le mieux à voir dans la production artistique et esthétique et dans le renouveau de la pensée critique" 
N'importe quoi! Production artistique? Intéressons-nous donc à cette production. Prenons la musique urbaine. Au Nigéria, au Cameroun, et en Côte d'Ivoire....elle n'est rien d'autres que la reproduction tiers-mondisée de ce qui se passe aux USA. Il suffit de regarder les clips. Les techniques utilisées. L'habillement. On parle Cinéma? Théâtre? Arts vivants? Littérature? Achille Mbembe et bien d'autres écrivains noirs, si ils sont connus et jouissent d'une réputation en Afrique, c'est grâce à la France ou disons à l'Occident. La majeur partie des
grands intellectuels et des
grands écrivains africains re-connus en Afrique le sont parce qu'ils ont été proclamés comme tel depuis les instances européennes. Il n'y a pas d'écrivains publiés au Cameroun dont la popularité dépasse le seul cadre de sa famille ou de son village. J'exclus les quelques oeuvres au programme scolaire. 
Quant au renouveau de la pensée critique, franchement, quelle imposture! Là encore, je demande à nos deux savants de faire le tour des universités en Afrique subsaharienne, de regarder le niveau de la recherche...et de nous dire s'il y a de quoi bomber le torse. Renouveau ? mais où? Quelles sont donc les revues scientifiques africaines qui bousculent le monde du savoir? 
- "Les arts du XXIe siècle seront africains" 
Tel est le titre d'un de leurs paragraphes. Alors qu'ils énoncent des conneries, rappelons à nos tranquilles intellectuels que, pendant que l'on vendait des migrants à 400 euros la pièce, en plein XXIe siècle, un tableau de la Renaissance, Salvator Mundi de Léonard De Vinci, s'est vendu à 450 millions de dollars à New York. 
Que dire par ailleurs de la production artistique et de la création esthétique ? Puisque les arts du XXIe siècle seront africains, comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ? 
On ne sait pas toujours, pourquoi et à partir de quoi ces messieurs déclarent que les arts du XXIe siècle seront africains...les chinois ne sont pas créatifs j'imagine, et les argentins des bons à rien, et les iraniens trop nuclérairés pour briller dans l'art, et les turcs pas assez démocrates pour inventer.... D'où ça leur sort que l'Afrique serait au XXIe siècle le continent par excellence de l'art?  "comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ?"...Se servir de quoi exactement? ce qui n'existe pas encore? Quelles virtualités? bref....pathétique! 
- "La réinvention des rapports entre la France et l’Afrique n’a de sens que si ces rapports contribuent à une nouvelle imagination du monde et de la planète. La grande question philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi politique et économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de la mobilité et de la circulation." 
Tout porte à croire qu'avec les Etats-Unis, avec la Chine, le Japon, l'Inde, la Russie...l'Afrique a d'excellents rapports. Ne reste plus que la France.  En outre, cette histoire de nouvelle imagination du monde et de la planète est assez risible. On est dans un monde capitaliste. Qu'ils continuent d'imaginer.... Et puis, la réinvention, ça tombe du ciel? ou alors, sont-ils vraiment convaincus qu'à la suite des élections libres et transparentes en Afrique, ils auront ce "nouveau monde et cette nouvelle planète"?  N'est-ce pas d'une naïveté proche de l'ignorance?  
Ils disent, ils osent dire: La grande question philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi politique et économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de la mobilité et de la circulation. Alors qu'on sait depuis peu que Le patrimoine cumulé des 1 % les plus riches du monde a dépassé l’an dernier celui des 99 % restants.  Alors qu'on vit tous les jours l'expérience d'un monde cruellement injuste et inégalitaire, alors que l'Afrique piétine et reste le théâtre d'affrontements étrangers, alors que des populations entières vivent de l'aide humanitaire, nos deux Africains déclarent que LA GRANDE QUESTION PHILOSOPHIQUE...est celle de la mutualité. La mobilité. La circulation. LA GRANDE QUESTION ESTHÉTIQUE... POLITIQUE... LA GRANDE QUESTION ECONOMIQUE... CULTURELLE.  Quelle médiocrité! 
Mutualité. Mobilité. Circulation ne sont pas de grandes questions.....Elles n'ont strictement rien de politique. Et d'ailleurs, ce monde-ci est déjà mutuel, mobile et circulaire. A moins donc, de vouloir, aller plus ou moins loin, se poser la question de la mutualité, la mobilité, la circulation est sans intérêt. 
- "Réinventer la relation avec l’ex-puissance coloniale exige de remplacer le colonialisme par de nouveaux rapports de mutualité, de réciprocité et d’égalité." Qui réinvente? Les Etats? a t-on déjà vu les Etats réinventer quoi que ce soit si ce n'est leurs intérêts nationaux? Alors balancer comme réinventer la relation ...n'a pas de sens. Cette réinvention n'aura pas lieu. Parce que l'Histoire politique est une histoire de rapports de force, de luttes, de conquêtes. Ce n'est pas deux démocrates qui vont aller se mettre à table et  convenir, parce que ayant lu Mbembe et Felwine, que le colonialisme c'est pas bon, place donc à l'égalité, à la réciprocité. 
- "Au-delà des jeux de puissance, la seule discussion d’avenir avec la France, le seul débat philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage." 
Ces deux naïfs parlent comme si l'Afrique était un pays. Ils font comme si l'avènement d'une unité politique du continent était une affaire de claquement de doigts. Ils affirment arrogamment: "la seule discussion d’avenir avec la France, le seul débat philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage". C'est donc ça? Assurer la durabilité de ce monde...Le monde est très bien comme il est. Il faut simplement "assurer" qu'il dure toujours comme il est. 
L'historien et l'économiste veulent une chose et son contraire. Ils veulent imaginer un nouveau monde, et en même temps ils veulent "assurer" à "ce monde" une durabilité. A quoi renvoie "ce monde" si ce n'est le monde capitaliste régit par les intérêts, l'exploitation, les guerres? Ou alors, ils sont en train de nous dire que la seule discussion qui vaut le coup avec la France est celle de l'écologie? C'est du n'importe quoi. Après nous avoir posé leur GRANDE QUESTION PHILOSOPHIQUE de l'année, ils nous imposent la SEULE DISCUSSION d'AVENIR: durabilité. Pendant ce temps, 100 congolais peuvent mourir dans le silence complet de la communauté internationale et quand un français meurt, c'est l'humanité entière qui pleure. 
Comment peuvent-ils, au vu des conditions d'existence des millions d'Africains, dire que la seule discussion possible est "d'assurer". Et pourquoi se limitent-ils à la France? On croyait pourtant qu'ils étaient fraîchement et impeccablement décolonisés. 
- "Cette durabilité exige la redistribution la plus équitable possible du droit universel à la mobilité et à la circulation". 
J'avoue, en lisant ceci, j'ai éprouvé un peu de la colère. De mépris.  Est-ce pour ça que ces messieurs ont interpellé les Africains? Un monde juste repose t-il d'abord et fondamentalement sur la mobilité et la circulation? Qu'est ce que cette histoire de mobilité et de circulation dans ce qui se passe actuellement au Soudan, en Somalie, en Érythrée, au Somaliland, au Swaziland?  Ignore t-on sur quoi repose le privilège de ceux qui, aujourd'hui peuvent tranquillement circuler dans la surface du globe?   Va t-on dans un monde aussi horriblement gouverné par l'argent commencer à réfléchir sagement sur le droit universel à la mobilité, à la circulation, et donc à se porter soi même en esclavage, pour ceux qui n'ont rien et qui croiront aller trouver ailleurs quelque chose. 
- "Cette politique de la circulation planétaire, il nous revient d’en imaginer les fondements éthiques, à l’heure où le rêve d’apartheid semble s’être à nouveau emparé du monde." 
Pur charabia. Quelle pensée maigrichonne! Lorsque Marx demandait aux prolétaires de tous les pays de s'unir, il n'exigeait pas au préalable un droit universel de la circulation. Il existe déjà un droit universel à la santé, à l'éducation....et pourtant! Alors un droit universel de la circulation, c'est aussi imbécile que la fermeture des frontières. Car, dans un cas, comme dans l'autre, l'Homme circule... depuis ses origines. Et il y a une circulation qui doit nous interpeller, celle des migrants. Et ce qu'elle révèle, ce n'est pas tant qu'il nous faut un droit d'aller et venir, c'est surtout que le monde se résume un peu à l'Occident. Qu'un blanc c'est pas tout à fait un noir... Qu'un riche c'est pas tout à fait comme un pauvre... Qu'un anglais c'est pas comme un nigérian. 
La question de l'égalité est la question de l'Humanité par excellence. Il faut travailler à son avènement, de façon explicite et déterminée, ou sinon on travaille contre-elle, comme nos deux pauvres savants.

samedi 11 février 2017

Bamboula et racisme poignant

Je reproduis dans son intégralité et sans commentaires un texte de Jeune Afrique, du 10 février, au contenu historico-socio-linguistique éloquent.
Disons simplement que Marie Treps est linguiste et sémiologue au laboratoire d'ethnologie urbaine du CNRS à Paris et a participé à la rédaction du Trésor de la langue française. Elle est spécialiste en études tsiganes et auteure, entre autres, de Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions).

Le « bamboula » : histoire d’une injure raciste ancrée dans l’imaginaire français

Cannibale, sodomite, rigolo... Le terme « bamboula », prononcé jeudi 9 février par un policier sur la chaîne de télévision France 5, renvoie le Noir à la figure caricaturale d'un grand enfant brutal, et nie son humanité. Explications avec la linguiste Marie Treps.
Stupéfaction jeudi 9 février, sur le plateau de l’émission « C’dans l’Air ». Avant d’être vivement repris par la présentatrice, un syndicaliste policier français, Luc Poignant, jugeait que l’insulte « bamboula », « ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable. »Il s’agit pourtant bien d’une injure… proférée dans un contexte déjà tendu suite à l’interpellation particulièrement brutale d’un jeune noir de 22 ans, Théodore, alias « Théo », à Aulnay-sous-Bois (Seine-saint-Denis).
Pour comprendre à quel point le terme est dégradant, il faut se plonger dans l’ouvrage Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions), de la linguiste Marie Treps. « Bamboula », explique-t-elle, serait issu de « ka-mombulon » et « kam-bumbulu », qui signifient « tambour » dans les langues sara et bola parlées en Guinée portugaise. En 1714, en Côte d’Ivoire, le mot a pris le genre féminin, et désigne cette fois une « danse de nègres »… « il est déjà connoté négativement puisqu’il est associé au « nègre », à l’esclave noir, à un moment où la traite est en pleine expansion », nous précise l’auteur. La bamboula devient synonyme de danse violente et primitive dès la moitié du XIXe siècle (il conserve d’ailleurs ce sens aujourd’hui).

Des « bamboulas » pour sodomiser les « boches »

Mais c’est en 1914, avec l’arrivée des tirailleurs sénégalais sur le front que le terme se charge lourdement de mépris. « Le mot renvoie alors à une imagerie alliant sauvagerie, cannibalisme, sexualité animale et rire, naïveté enfantine supposée des soldats noirs », souligne Marie Treps. On la retrouve dans des caricatures du magazine français L’Illustration, alors abondamment diffusé. Le tirailleur sénégalais, personnage à la fois violent et « rigolo » dans les dessins de l’époque, menace par exemple les soldats allemands de sodomie.
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« Le terme a beaucoup été utilisé au moment des grandes expositions coloniales, remarque la linguiste. Il flatte le paternalisme du colon. Derrière le terme « bamboula », il y a l’idée que les Noirs sont des grands enfants qu’il faut civiliser. Et finalement, ce qui est commode à l’époque c’est que l’être humain disparaît derrière sa caricature. Ainsi, en 1914, ce ne sont pas des humains que l’on envoie au front se faire tuer, seulement des « bamboulas ». On occulte la violence qui est faite à une population. La maladresse du syndicaliste sur France 5 est troublante : c’est ce terme ancien qui lui vient spontanément pour dénoncer les insultes qui sont également faites aux policiers, preuve que le mot est toujours présent dans l’inconscient post-colonial français. Et c’est une manière, encore une fois, de dissimuler les violences subies par les Noirs. »

Libération de la parole raciste

Pour la linguiste, les injures racistes sont de plus en plus présentes dans la sphère publique. Certes, une loi, celle du 1er juillet 1972, a créé un délit nouveau de provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence. Elle pénalise les discours de haine.
« Cependant les ténors racistes de certains partis politiques ou des amuseurs publics parlent aujourd’hui par insinuation ou utilisent des euphémismes, remarque Marie Treps. On met du sucre autour d’un poison, mais le poison est toujours là. De plus, une parole raciste souvent anonyme se libère sur internet. On peut aujourd’hui dire à peu près tout à n’importe qui et n’importe quand. »
Paradoxalement, à l’ère du politiquement correct, les noms d’oiseaux permettant de stigmatiser la différence n’ont jamais été aussi virulents.

Photo prise à Bobigny et relayée par