... lors de la manifestation du 12 décembre 2020 à Paris et comment le pouvoir, à son habitude, a utilisé ses capacités de propagande, y compris la presse libre et plurielle, pour mentir sans vergogne.
C'est un cas de figure qui nous permet encore une fois d'analyser comment le régime libéral tend ses rets (RÉpression et RÉcit). Grâce dans ce cas à une superbe enquête, assez irréfutable, de MEDIAPART, où l'on voit que l’analyse des abondantes images disponibles dément et contrecarre formellement, sans ambages, la version éhontée, manigancée au préalable, du pouvoir (dément, toujours dément).
Comment les forces de l’ordre ont saboté la manifestation du 12 décembre 2020
Mediapart a collecté et analysé des centaines de vidéos prises le 12 décembre à Paris lors de la manifestation contre la loi « Sécurité globale ». Notre enquête démontre le caractère illicite de plusieurs dizaines de charges policières effectuées ce jour-là et documente les arrestations arbitraires de manifestants, les coups portés sans raisons et la communication mensongère de Gérald Darmanin [NOTE Candide : ministre ridicruel français de l’Intérieur], notamment au regard du bilan judiciaire.
Des dizaines de charges illégales préméditées ont été effectuées par les forces de l’ordre brutal (on appelle cette milice les gardiens de la paix), sans sommation ni raison apparente (les raisons sont structurelles, stratégiques, sous-jacentes). Au total, MEDIAPART a pu en répertorier la bagatelle de 32. Oui, M. Darmanin, des "centaines de casseurs étaient venus pour commettre des violences", pratiquement la totalité portait l'uniforme de la police française (personnes dépositaires d'une autorité publique destinée, de toute évidence, à répandre la terreur). C'est-à-dire, comme d'hab'.
En effet, cela fait des siècles qu'on voit ces agressions contre les manifs. Que peut-on faire quand on vérifie d'une manière permanente que les psychopathes ont le pouvoir, qu'ils corrompent les mœurs, qu'ils corrompent les lois, qu'ils corrompent les cœurs et les média ?
C'était Blaise Pascal qui disait aussi, hélas, ...
En montrant la vérité, on la fait croire ; mais en montrant l'injustice des maîtres, on ne la corrige pas. On assure la conscience en montrant la fausseté ; on n'assure pas la bourse en montrant l'injustice.
La captation des affects et l'implantation de la peur se moquent de validation et réfutation.
Justement, le journaliste Sébastien Fontenelle nous rappelle la publication en 2017 sur Retronews (le site de presse de la BnF) d'un écho historique de presse concernant le mythe de l'extrême droite des années 1920 : le « judéo-bolchevisme ». Rappel pertinent pour ne pas oublier l'utilité de la prestidigitation et de la chasse aux sorcières pour les puissances d'argent —traditionnellement très à l'aise avec tous les intégrismes religieux, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, querelles de famille à part—, raison pour laquelle la Libre Parole de la Presse Libre et Plurielle s'y met en chœur écholalique à fond la caisse. Plus ça change, plus c'est la même chose, aurait dit mon ami Golo Mann.
Voici le début de cette lecture instructive que nous devons au journaliste Pierre Ancery :
Après
1917 se diffuse en Europe le fantasme selon lequel les Juifs contrôlent
le mouvement bolchevik. En France, l'idée irrigue toute l'extrême
droite antisémite et anticommuniste.
Après
la Révolution d'octobre 1917, une thèse antisémite se répand partout en
Europe : les Juifs, à l'origine d'un « complot mondial », seraient les
véritables artisans de la conquête du pouvoir par les bolcheviks en
Russie et viseraient à étendre leur domination sur le reste de
l'Occident.
Une
idée relevant totalement de l'amalgame et du fantasme, le rôle joué par
la minorité juive de Russie dans la Révolution ayant été déformé et
exagéré, entre autres par la propagande d'une partie des Russes blancs
fidèles au tsar. Certains émigrés russes ont en effet crédité les Juifs
des tueries commises après la Révolution, en particulier le meurtre de
Nicolas II et de sa famille en 1918, décrit comme un « crime rituel » juif, comme le rapporte notamment Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La judéophobie des modernes ».
À noter que dès le XIXe
siècle, les mouvements conservateurs antisémites avaient attaqué les
idées marxistes en insistant sur les origines juives de Karl Marx.
Trotski sera attaqué pour les mêmes motifs.
En
France, ce mythe conspirationniste, alliant haine des Juifs et
détestation du communisme, se développe aussi et vient se greffer sur un
antisémitisme préexistant. Dans l'entre-deux-guerres, il est repris par
toute une partie de la presse – y compris non partisane : en 1920, dans
un reportage de Louise Weiss intitulé « Le chaos bolchevique », Le Petit Parisien rapporte en une ces propos d'un anonyme « envoyé en mission à Moscou par un gouvernement étranger » :
Pierre Tevanian a l'habitude d'écrire des articles médités, touffus et sensés. Lisez son papier intitulé Je suis prof publié dans le site de Les Mots sont importants. Seize brèves réflexions contre la terreur et l’obscurantisme, en hommage à Samuel Paty, professeur d'Histoire affreusement assassiné à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020.
____________________________________ Mise à jour du 1er novembre 2020 :
Je relaie ci-dessous un texte instructif d'Éric Fassin très en rapport avec ce billet. Il l'a publié aujourd'hui sur son blog Identités politiques hébergé par MEDIAPART :
Qui est complice de qui? Les libertés académiques en péril
Professeur, me voici aujourd’hui menacé de décapitation.
L’offensive contre les musulmans se prolonge par des attaques contre la
pensée critique, taxée d’islamo-gauchisme. Celles-ci se répandent, des
réseaux sociaux au ministre de l’Éducation, des magazines au Président
de la République, pour déboucher aujourd’hui sur une remise en cause des
libertés académiques… au nom de la liberté d’expression !
"Expliquez-moi pourquoi un policier qui fait son devoir tire toujours sur un arabe, en tombant, derrière dans le dos ? Expliquez-moi ce que les policiers foutent dans le dos des Arabes avec un révolver à la main,
et à chaque fois, ils tombent ! Racontez-moi pourquoi !" Coluche, le 10 mars 1980, Antenne 2 Midi (France 2 aujourd'hui).
Il y aurait (...) une sorte de satisfaction politique
Bob Dylan chante "Only A Pawn In Their Game" à Washington, le 28 août 1963, en hommage à Medgar Evers, activiste noir étasunien assassiné le 12 juin 1963.
Y a-t-il des George Floyd en France ? Malheureusement, on dirait que oui.
Si l'on réfléchit à la manière, à l'aspect purement technique (le plaquage ventral et le manque d'air qui tuent), deux cas
me sont venus rapidement à l'esprit : celui de Lamine Dieng (en 2007) et celui, plus récent, de Cédric Chouviat, un livreur de 42 ans qui a été étranglé en janvier 2020 sur le quai Branly, dans le 7e arrondissement de Paris (1).
Pas de mystère, oui, il y a des George Floyd en France, même si le ministère français de l’Intérieur refuse de fournir des chiffres officiels. On le sait depuis longtemps, depuis toujours (2), malgré certains négationnistes, y compris des récidivistes dans le déni célèbres pour leur amour de la castagne, nomen omen, et du LBD.
Autrement dit, tout le monde le sait, sauf les déclarations de politiciens, keufs au pouvoir et chiens de garde, qui ont néanmoins cette vérité très présente à l'esprit : cen'est pas par des lois et des professions scélérates qu'on vient à bout d'extirper l'évidence.
Il arrive de surcroît que la liste des Floyd français est trop longue, malgré le silence avenant des grands moyens de la communication de référence et sérieuse (les moyens de fabrication du consentement).
Voilà pourquoi un (vrai) journaliste (David Dufresne) s'est proposé de lancer des signalements à l'adresse de la place Beauvau —pour pas que leur cynisme ne dise au moins qu'ils n'en savent que dalle.
Voilà pourquoi on déniche tellement de citoyen.ne.s dénonçant ici (3), ici (4) ou là (ouuuh là là), par exemple, ces dites bavures —imaginez à quel point les dicos se leurrent quand ils définissent le mot bavure par « erreur grave, voire tragique ». Erreur ? Sauf qu'on admette directement que l'erreur, actede l'esprit qui tient pour vrai ce qui est faux et inversement, est la substance intellectuelle même de la Maison Poulaga.
À cet égard, je vous suggère la lecture complète de l'avant dernier article de Frédéric Lordon (7). Il porte sur les violences policières comparées en France et dans la nation de George Floyd. En voici deux extraits :
Comme toujours, la levée des censures révèle les vraies natures. Même si nous étions déjà très au courant, la police [française] a parfait son autoportrait en deux mois de confinement. Le site Rebellyon tient les comptes que le reste de la presse ne veut pas tenir : 12 morts pendant le confinement, dans des conditions qui sont claires comme du jus de chique, ou plutôt qui ont la seule clarté des rapports de police. Mais il y a aussi toutes les interpellations qui ont montré le vrai visage de la police : celui qu’elle se donne quand elle est laissée à elle-même.
Le journal Regards en a fait une compilation et c’est un enchantement républicain.
Comme la police se surpasse elle-même chaque jour, les compilations sont obsolètes au moment même où elles sont publiées. Entre-temps, la police française, qui n’est pas économe de son courage, a décidé de s’en prendre à un môme de 14 ans. En général, les policiers s’y mettent à quatre ou cinq sur un seul homme, ou s’arment jusqu’aux dents pour
envoyer à l’hôpital une femme de 70 ans (comme Geneviève Legay).
(...)
Là où la comparaison devient spectaculairement accablante — pour la France — c’est que, si la police américaine est structurellement
comme on la voit — casquée, armée, violente, raciste —, des shérifs,
des chefs de police, de simples flics, sans doute très minoritaires,
peut-être diversement sincères, mais tout de même, sont au moins
capables d’oblats symboliques, font connaître publiquement leur
sentiment de scandale au meurtre de George Floyd, mettent le genou à
terre. Ça ne modifie aucune interprétation, mais ça donne des éléments
de comparaison péjorative. Car ça n’est pas en France qu’on verrait des
errements pareils. Chez nous la maison est bien tenue, et le front
syndical bétonné. Quand un manifestant se fait arracher une main devant
l’Assemblée nationale, le secrétaire général de Unité SGP Police
commente sobrement que « c’est bien fait pour sa gueule ». On comprend dans ces conditions que poursuivre Camélia Jordana lui soit la moindre des choses.
Pour aller plus loin, en ciné, je vous conseille le visionnement de À nos corps défendants, un film documentaire sorti le 4 avril 2020, réalisé et monté en 2019 par IanB, avec l’aide précieuse de DoraBenderra (montage son).
IanB est membre fondateur d’un collectif qui existe et se bat depuis 2012 contre les violences d’Etat, Désarmons-les !
Ce film, il l’a pensé à la fois comme une manière de clore un chapitre dans son combat personnel, une déclaration de guerre et un message sans concession à l’attention de celles et ceux qui oseraient encore nier le caractère systémique des violences policières.
Intervenant.es, par ordre d’apparition :
Zohra, Aziz, Wassil KRAIKER ; des habitants d’Argenteuil ; Amine et Mustapha MANSOURI ; Ali ALEXIS ; Ramata DIENG ; Farid EL YAMNI ; ainsi que Amal BENTOUNSI ; Assa TRAORÉ.
Musique : « Breil », NOOJ. En hommage à toutes celles et ceux, rencontrés depuis 2012, qui luttent pou leur dignité face aux violences d’État :
Amal Bentounsi, pour Amine (Noisy le Sec),
Farid El Yamni, pour Wissam (Clermont-Ferrand),
Hamid Aït Omghar, pour Lahoucine (Montigny een Gohelle),
Jessica Koumé, pour Amadou (Paris/Saint Quentin),
Abourahmane Camara, pour Abdoulaye (Le Havre),
Awa Gueye, pour Babacar (Rennes),
Le Collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri (Argenteuil),
Sylvie, pour Abou (Nantes),
Milfet Redouane, pour Zineb (Marseille),
Aurélie Garand, pour Angélo (Seur),
Isabelle Shaoyao, pour Liu (Paris),
Geoffrey, son père Christian (IDF),
Pierre Douillard, sa mère Emmanuelle (Nantes),
Aymen, son père Lies (Villiers sur Marne),
Bediss, sa mère Wedad (Sartrouville),
Hadi (Saint-Étienne),
Laurent Théron, Florent Castineira, Joachim Gatti, Yann Zoldan, Davy Graziotin, Quentin Torselli, Damien Tessier, Jean-François Martin, Robin Pagès, ainsi que tou.tes les Gilets Jaunes mutilé.es par les armes des forces de l’ordre...
Avec le soutien du « Collectif DÉSARMONS-LES ! » et de l'« Assemblée des blessés ».
Hommage particulier à...
Ali ZIRI, 69 ans. Interpellé et violenté par la police d’Argenteuil le 9 juin 2009. Meurt deux jours plus tard des suites de ces violences.
Zineb Redouane, 80 ans. Blessée au visage par une grenade à Marseille le 1er décembre 2018. Meurt le lendemain des suites des blessures.
Synopsis :
Ce film ne raconte pas une histoire. Il se veut une approche sensible et radicale des violences psychologiques et physiques infligées aux habitant·es des quartiers populaires par la police. Les récits prennent place dans la France des vingt dernières années, celle de l’après Sarkozy, et sont rapportés par les premier·e·s concerné·e·s : pas de sociologue, pas d’historien, pas de journalistes ni de storytelling. Juste la parole de celles et ceux qu’on voudrait voir silencieux·ses : Wassil Kraiker et ses parents Zohra et Abdelaziz, des jeunes d’Argenteuil, Amine Mansouri et son père Moustapha, Ali Alexis et son épouse, Ramata Dieng et Farid El Yamni…
On y aborde la question de la domination, ou comment l’Etat traite les corps étrangers pour mieux les contrôler. Il est question de racisme, de torture et d’un combat vital pour la vérité. Les protagonistes de ce film n’avaient pas choisi de devenir un jour visibles, mais les violences systémiques en ont fait des combattant·e·s, à leurs corps défendants.
Disons que IanB s'est fait interpeller le 25 mars 2019 à la gare Montparnasse pour "port d'arme prohibée de catégorie A". Je vous propose de ne pas louper l'explication de IanB à la suite de cette garde-à-vue (en cliquant ci-contre) pour port d'armes.
Selon le site Désarmons-le !...
Le journaflic du Point Aziz Zemouri, habitué de ce type de papiers
puants, s'est empressé de pondre un article diffamatoire à partir
d'informations confidentielles fournies par une taupe de la police, se
rendant coupable de recel d'informations couvertes par le secret de
l'enquête.
Cette vidéo est une réponse à cet article et une clarification
concernant le matériel transporté, qui a d'ailleurs été restitué à la
fin de la garde-à-vue et l'affaire classée sans suites...
La police, force de frappe du système, a toujours été au service du racisme. Réjouissons-nous donc (même combat) du déboulonnage et du renversement des statues des idoles négrières du libéralisme —sœurs dans la cupidité et la cruauté d'un Saddam Hussein—, dont celle de l'ancien marchand d'esclaves Edward Colston, par exemple, à Bristol, qui vient d'être jetée dans l'eau. Justice fut faite. Jubilons de ce mouvement mondial de dignité, à Madrid aussi.
_________________________
(1) Bastamag, le 22 janvier 2020 :
Le 3 janvier, Cédric Chouviat, livreur de 42 ans, fait l’objet d’un contrôle par des agents de la police nationale, tandis qu’il circule à scooter dans le 7ème arrondissement de Paris. Alors qu’il filme le contrôle avec son téléphone, le livreur est plaqué au sol par plusieurs fonctionnaires puis fait un arrêt cardiaque causé, selon l’autopsie, par une asphyxie avec « fracture du larynx ».
Une base de données de Bastamag, compilé et analysée par Ivan du Roy et Ludo Simbille, recense 676 morts, en 43 ans (de janvier 1977 à décembre 2019), à la suite d'interventions policières ou du fait d'un agent des forces de l'ordre établi en dehors de son service (77 cas ; ces drames surviennent souvent lors de violences familiales).
Parmi ces 676 personnes, 412 ont été tuées par arme à feu (61%). Précisons que parmi ces 412 personnes, 235 n’étaient pas armées, soit 57%. 68 des suspects abattus avaient préalablement attaqué les policiers. Les parties du corps les plus fréquemment touchées par les balles mortelles sont la tête, le cœur et la nuque.
Parmi ces 676 personnes, 77 étaient des enfants ou des adolescents de moins de 18 ans. La moitié des morts recensés avaient moins de 26 ans. 82 personnes sont mortes alors qu’elles étaient en état d’arrestation dans un commissariat ou une gendarmerie, ou lors de leur transfèrement alors qu’elles venaient d’être interpellées. 149 personnes sont mortes
dans le cadre d’un contrôle d’identité ou de ses suites.
Près de la moitié de ces affaires se concentrent en région parisienne et au sein des agglomérations lyonnaises et marseillaises. Pourtant, ces territoires n’abritent qu’un quart de la population française.
Concernant la scène de l'asphyxie de Cédric Chouviat, on peut voir aussi le site de l'Obs, par exemple, qui propose une chronique de Lucas Burel du 7 janvier 2020 contenant une vidéo très dure après contextualisation :
L’avis médical de cet homme de 42 ans, donné à la famille, a fait état d’un décès par « hypoxie », causé par « un arrêt cardiaque consécutif à une privation d’oxygène ».
Et selon de nouvelles images, obtenues dans le cadre d’un appel à témoins lancé par les avocats de la famille, le décès du livreur pourrait être lié aux conditions violentes dans lesquelles il a été interpellé.
VIDÉO
(...)
Les images diffusées par la défense de la famille, réalisée par des témoins présents quai Branly, le montrent dans un premier temps en train d’essayer de filmer les forces de l’ordre qui procèdent à son contrôle. Puis, sur deux vidéos, on voit Cédric Chouviat au sol, allongé sur le ventre, plusieurs policiers sur lui. Les images permettent de distinguer les jambes du chauffeur, toujours casqué, en train de se débattre quelques secondes. « La Préfecture de Police n’a jamais évoqué ce plaquage ventral », ont rappelé les avocats de la famille, qui ont dénoncé les nombreuses « incohérences » de « la communication vaseuse de la Préfecture de Police » et « le risque létal de ce type de plaquage ventral » – une technique d’immobilisation dénoncée par Amnesty international.
Le Monde avec AFP.Publié le 05 juin 2020 à 12h15 - Mis à jour le 05 juin 2020 à 21h01.
(7) Frédéric Lordon, La pompe à phynance, blog hébergé par Le Monde diplomatique, le 2 juin 2020.
[NOTE POSTÉRIEURE : le dernier est bon aussi, il s'intitule Clusters et il date du 5 juin 2020 ; il arrive que je n'avais pas eu le temps de le lire au moment de la rédaction de ce billet]
Quant au...
Site de Rebellyon :
(Je me permets de reproduire ci-dessous cette information dans toute son intégralité à cause de son importance. Cliquez ci-après pour accéder à sa SOURCE)
Meurtres et mensonges d’État : la police française a tué au moins 12 personnes durant le confinement
|
Durant ces 2
mois de confinement, si un certain nombre de violences policières ont pu
être dénoncées grâce aux images et aux révoltes dans les quartiers
populaires et mises en lumière dans les médias, les morts liées aux
interventions de la police sont restées dans l’angle mort. Malgré un
article publié le 20 avril sur cette situation, largement relayé et suivi de tribune,
aucun média national n’a titré sur ces morts. À la fin de ce
confinement, ce sont 12 personnes qui sont mortes à cause de la police. À
ce rythme, personne ne peut continuer à parler de bavures isolées. Ils
s’agit de meurtres systémiques validés par l’État français.
Le macabre bilan
5 personnes mortes dans un commissariat
3 personnes mortes suite à des tirs à balles réelles
2 personnes mortes suite à une poursuite routière
2 personnes mortes en sautant dans le vide
Liste des morts et contre-analyse de leurs traitements par la presse
Le 4 avril à Toulouse :
Jimmy Boyer, 47 ans, est tué par balle dans le quartier Soupetard de
Toulouse. La police aurait été appelée pour un différent conjugal. Un
premier équipage est arrivé sur place suite à l’appel et aurait enjoint
l’homme à quitter le lieu. L’homme, apparemment alcoolisé, aurait fait
durer en rassemblant ses affaires. Un deuxième équipage a ensuite été
appelé. Les policiers affirment que l’homme se serait précipité sur l’un
d’eux avec un couteau, et que ce dernier aurait riposté en lui tirant
dessus, le blessant mortellement à l’abdomen. La police parle de
légitime défense. Sa femme, elle, affirme que ce n’est pas le policier
incriminé qui a tiré mais un autre, et que le couteau ne se trouvait pas
dans les mains de son mari mais sur la table. Le Procureur de la
république a répondu que les flics étaient formels et que la femme se
trompait et vu l’angle n’avait pas pu voir directement la scène,
l’enquête est close pour lui. Pour la femme de Jimmy, ce meurtre ne sera
jamais clos [1].
Le 8 avril à Béziers :
Mohammed Gabsi, 33 ans, est mort au commissariat de Béziers vers 23h30
le mercredi 8 avril, après son interpellation par la police municipale
pour “non respect du couvre-feu”. Ce n’est pas une des armes à feu dont
est équipée la police municipale de Béziers qui l’a tué, mais sans doute
une “technique d’immobilisation”. Au moins l’un des agents s’est assis
sur l’homme allongé à plat ventre et menotté dans la voiture. La presse
insiste dès le lendemain sur le caractère instable de l’homme, qui
serait un SDF... Bien qu’elle semble
difficilement prouvable faute de témoin, la vérité semble simple : les
flics l’ont tué par étouffement en s’asseyant sur lui. [2]
Le 10 avril à Cambrai :
Les flics veulent arrêter deux hommes qui, pris de panique - car dehors
sans autorisation de sortie - prennent la fuite. Les flics les prennent
en chasse, puis en pleine ligne droite la voiture part en tonneau au
milieu de la route... pas de caméra, pas de témoin, on ne saura sans
doute jamais ce qu’il s’est passé. Pourtant faire un tonneau au milieu
d’une ligne droite sans aucun obstacle ne semble que peut probable. [3]
Le 10 avril à Angoulême :
Même scénario : Boris, 28 ans, est intercepté par les flics, sûrement
lui aussi sans autorisation de sortie. Il prend la fuite et, pris de
panique, stoppe sa voiture au milieu d’un pont et saute dans l’eau. Il
n’en ressortira pas vivant. On ne saura là encore sûrement jamais ce
qu’il s’est passé, faute de témoin. Entre se soumettre à un contrôle
censé être "routinier" et sauter d’un pont, certains font donc le choix
de sauter... Ce constat en dit long sur l’état de confiance de la
population envers la police [4].
Le 10 avril à Sorgues :
Un homme de 49 ans est arrêté pour une rixe avec son colocataire au
cours d’une soirée alcoolisée. Légèrement blessés, les deux hommes sont
d’abord transportés à l’hôpital puis emmenés à la brigade de gendarmerie
de Sorgues pour y être entendus. Ils auraient ensuite été placés en
cellule de dégrisement avec une audition prévue le lendemain. Pendant la
nuit, à deux et cinq heures du matin, les deux hommes auraient réagi au
passage des gendarmes lorsque ceux-ci ont effectué leur ronde. Les
gendarmes affirment qu’ils auraient trouvé l’homme décédé dans sa
cellule vers 9 heures, au moment de venir le chercher pour procéder à
son audition. La police affirme aussi qu’il serait mort de cause
“naturelle”, sans aucun témoin pour confirmer ou infirmer cette version [5].
Le 15 avril à Rouen :
Un homme, âgé de 60 ans, est décédé en garde à vue dans la nuit du mardi
au mercredi 15 avril, au commissariat de police de Rouen. Le
sexagénaire avait été placé en garde à vue la veille en fin de journée,
pour une conduite sous l’emprise de l’alcool. Vers 5h, alors qu’il était
extrait de sa cellule pour être entendu, il fait un "malaise". Malgré
les tentatives de réanimation, il décède. Selon la police, les causes de
sa mort ne sont pas encore connues. Comme bien souvent, avec des
policiers comme seuls témoins, il sera bien difficile d’imputer une
quelconque responsabilité à ses geôliers ou aux conditions de détention. [6]
Le 15 avril à la Courneuve (93) :
Un jeune de 25 ans est aperçu par des flics à cheval dans le parc de La
Courneuve (qui est fermé pour cause de confinement). Ils s’approchent de
lui et, selon eux, le voient tenir un couteau. Le jeune aurait alors
attaqué un des chevaux, suite à quoi les flics auraient pris la fuite
avant de prévenir leurs potes à vélo, qui l’encerclent un peu plus loin.
Selon eux, l’individu se serait jeté sur eux et les flics n’auraient eu
d’autres choix que de lui tirer 5 balles dont 3 en pleine tête... Comme
d’habitude avec les flics, on ne comprend pas comment 3 personnes
entraînées et armées avec des lacrymos et taser en viennent à tuer
quelqu’un de plusieurs balles... Bien sûr les journaux ont titré sur le
fait que le jeune était afghan, tout en précisant à la marge que sa
situation était parfaitement en règle. Certains retiendront que les
flics ont fait leur boulot... Nous retiendrons que les flics ont encore
tué quelqu’un de 5 balles parfaitement ajustées, non pour désarmer mais
pour tuer. [7]
Le 28 avril à Clermont-Ferrand :
Après avoir tenté d’esquiver un contrôle de police, un adolescent de 14
ans au volant de la voiture d’une amie aurait perdu le contrôle du
véhicule en raison d’un dos-d’âne et se serait encastré dans une
devanture de magasin et serait mort sur le coup. Le passager, âgé de 17
ans, a été légèrement blessé. Mais la police est-elle entrée sur le
parking ? Surveillait-elle les jeunes depuis longtemps ? A-t-elle mit son gyrophare ?
Selon le Proc’ les flics se sont rendu compte dès le départ qu’il
s’agissait d’ados au volant. Dans ce cas, le fait d’engager une
poursuite était-il vraiment approprié ? Les conducteurs de la voiture étaient-ils en état d’ébriété ? Pourquoi ont-ils tourné en pleine ligne droite ? Le Proc dit que le conducteur aurait paniqué. Mais qu’est-ce qui l’a fait paniquer à cet endroit précis plutôt que 100m avant ?
Des questions, il y en a en réalité beaucoup, et il ne fait nul doute
que, comme d’habitude, la famille n’aura jamais toutes les réponses. [8]
Le 29 avril à Albi :
Le 28 avril, vers 18h30, un quadragénaire est arrêté par les flics alors
qu’il serait complètement ivre. Les flics le conduisent aux urgences où
un certificat de non-admission est délivré. Au lieu de le ramener chez
lui ou dans un foyer hébergement, les agents le balancent alors en
cellule de dégrisement. Dans la nuit, il aurait été découvert « inconscient »
dans sa cellule de dégrisement à l’occasion d’une ronde et n’a pas pu
être réanimé par les secours. Le Proc du Tarn a indiqué quelques heures
plus tard dans un communiqué qu’une enquête a été ouverte visant à la « recherche des causes de la mort »,
et que les images de vidéosurveillance de la cellule ont été placées
sous scellés et qu’une autopsie a été diligentée. Nulle mention par
contre de potentielles caméras dans le bureau des policiers pour
vérifier s’ils regardaient les caméras ou s’ils étaient en train de
regarder une vidéo de chat sur Instagram pendant ce temps-là. Et si les
caméras montrent quelque chose, nul doute que comme d’habitude, elles
seront en panne... [9]
Le 1er mai à Saint-Denis :
Romain B., 30 ans, a été interpellé en état d’ivresse dans la rue. Il a
été conduit dans la foulée au commissariat et admis en cellule de
dégrisement, son état ne permettant pas un placement en garde à vue. Ne
se sentant pas bien, il aurait été consulté par un médecin, qui aurait
délivré à 18h55 un certificat de non-admission. Il serait finalement
mort dans la nuit vers 1h30. Les premiers actes de l’enquête sont
confiés aux mêmes policiers du commissariat de Saint Denis où la victime
est morte. La famille n’a été informée que 48h après sa mort. Les
informations transmises ont déjà changé 2 fois depuis le début. Dans
quelles circonstances s’est passée l’interpellation de Romain ? Peut-on attester qu’elle s’est déroulée sans altercation ou sans violences de la part des policiers ? Y a-t-il des témoins ? Romain a-t-il été réellement transporté à l’hôpital dans un premier temps ? Le cas échéant, pour quelle raison ? Romain a-t-il été réellement placé en garde-à-vue (ou en dégrisement) ? Le cas échéant, pour quel motif, le “tapage” étant un délit contraventionnel ne justifiant pas un placement en GAV ? Romain est-il mort en cellule sans que personne ne s’en aperçoive ? Le cas échéant, peut-on établir s’il a tenté d’appeler à l’aide alors qu’il se sentait mal en cellule ? Ou était la police à 1h30 ? Toutes ces questions restent pour l’instant sans réponse. [10]
Le 7 mai à Grenoble :
Les policiers de la brigade spécialisée de terrain (BST)
interviennent en tout début d’après-midi, au 54 avenue de Constantine à
Grenoble à la demande du bailleur social qui gère cet immeuble, pour
vérifier qu’un des logements était illégalement occupé. Les deux
occupants flippent et tentent de s’échapper en descendant sur le balcon
d’en dessous. L’un d’eux chute du treizième étage et meurt sur le coup.
Pour rappel, la trêve hivernale qui interdit toutes les expulsions
locatives a été prolongée deux fois depuis le début du confinement et
court désormais jusqu’au mois de juillet. Le bailleur aurait dû
simplement envoyer un huissier de justice pour constater l’occupation
puis demander par voie de justice une expulsion locative à la fin de la
trêve hivernale. Oui mais voilà : pourquoi payer un huissier de justice
quand on peut envoyer des cow-boys gratuitement. Comment s’est déroulée
exactement cette intervention ? Nous ne le
saurons jamais, par contre le casier judiciaire de la victime fuitait
dans la presse avant même toute autopsie. Une seule chose est sûre, sans
intervention des flics, personne n’aurait sauté par la fenêtre. [11]
Le 10 mai vers Bordeaux :
Au nord de Bordeaux, dans le petit village de Saint-Christoly-Médoc vers
6h30 un homme de 53 ans, alcoolisé, serait allé sans motif apparent
agresser et blesser avec un couteau un voisin. À l’arrivée des
gendarmes, l’homme armé d’un fusil a tiré à plusieurs reprises en
direction des militaires, blessant « très légèrement »
l’un d’entre eux, a-t-on précisé de source proche de l’enquête. Les
flics ont riposté et se sont mis à l’abri, avant que le forcené ne se
retranche dans sa maison. Le GIGN est appelé.
Vers 14 h 15, alors que l’homme apparaissait à sa fenêtre et s’apprêtait
à tirer une nouvelle fois, avec un fusil à lunette, un gendarme du GIGN a procédé à un « tir de neutralisation ».
L’homme n’a pas pu être ranimé malgré les efforts des secours, et est
décédé sur place. Deux enquêtes ont été ouvertes, a indiqué le parquet :
l’une pour violence avec arme [sur le voisin] et tentative de meurtre
sur personne dépositaire de l’autorité publique, et l’autre sur
l’intervention du GIGN, confiée au Bureau des
enquêtes judiciaires de la gendarmerie. Oui mais voila, les journaux
parlent de "sources concordantes" sauf que les seuls présent était bien
les gendarmes et le GIGN. Sachant que ce sont les gendarmes qui vont enquêter sur le GIGN
on se demande bien où est la neutralité dans l’enquête. Surtout, se
pose cette éternelle question avec concernat la Police Française :
comment l’une des polices les mieux formées du monde, avec des tireurs
d’élites appuyés par des forces de gendarmerie ayant bouclé tout un
village pendant 6h, n’arrive pas à arrêter sans tuer un quinquagénaire
alcoolique retranché avec un fusil de chasse ? Pourquoi ne pas attendre qu’il n’ait plus de munitions ? Pourquoi ne pas balancer de tas de lacrymo dans la maison ? Pourquoi faut il toujours que la police tue ? [12]
La question de la preuve
Les 12 affaires évoquées ci-dessus ont un plusieurs points communs : pas de preuve, pas de témoins, pas d’enquête journalistique.
Globalement c’est le cas dans la majorité des affaires de morts liées
à la police. Les flics enquêtent sur eux-mêmes avec des preuves qu’ils
apportent eux-mêmes et la presse recrache les communiqués de la
préfecture ou du procureur comme s’ils étaient irréfutables. Pas même
d’enquête de voisinage bidon dans la presse locale en mode "oui c’était
un voisin sympathique on ne pensait pas que ça arriverait". Non juste du
copier/coller indécent.
Si les familles de victimes ne se mobilisent pas, l’affaire s’arrête
là. Si elles se mobilisent, on cherche par tous les moyens à ressortir
en toute illégalité des affaires sur la victime qui devient forcément
"délinquant·e", donc coupable.
Et même quand, dans de rares cas, des témoins sont présent·es, iels
ne sont pas écouté·es. Quand des experts internationaux sont diligentés
par les familles [13]et
publient des rapports incontestables montrant que les experts de la
police se sont trompés, les juges refusent de lire les dossiers.
La preuve quand elle n’est pas apportée par la police elle-même n’a
aucune valeur. Dans ce cas comment prouver que la police cache ses
meurtres ? Pourquoi les enquêtes et les procès durent-ils toujours 10 ans si les flics sont si innocents ? Des exaction en Algérie Française à aujourd’hui en passant
par le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, les violences et meurtres
policiers n’ont pas changé. Les violences et meurtres policiers n’ont
rien d’accidentel, il n’existe pas de bavure. Il s’agit d’un
fonctionnement normal et rationnel produit et régulé par l’État.
Sans mémoire, pas de réflexion touffue. Merci ACRIMED, merci bien.
Ton site est toujours essentiel pour comprendre ce qu'on nous inflige, pour connaître les noms et les magouilles subsidiées des haut-parleurs médiatiques des casseurs sociaux. Leur psittacisme, leurs postillonnades écœurent...
Une
déclaration d’Acrimed qui invite les économistes à gages, les
chroniqueurs et les éditocrates qui depuis trente ans chantent les
louanges du libéralisme, à se taire au nom du pluralisme comme de la
décence la plus élémentaire.
Voilà
trente ans que les libéraux occupent tout l’espace médiatique, chantent
les louanges de la mondialisation heureuse, de l’Europe des marchés, et
de la baisse des déficits publics.
Trente années que ces zélateurs zélés du capitalisme nous abreuvent
de doctrines libérales qui causent les crises, détruisent les emplois et
bouleversent le climat.
Trente années qu’ils braillent contre les dépenses de l’État,
appellent à réduire son périmètre, enjoignent d’alléger la pression
fiscale, acclament la concurrence et roucoulent dès que l’on réduit le
nombre de fonctionnaires.
Trente années qu’ils accompagnent la casse du droit du travail,
qu’ils se félicitent des dividendes offerts aux actionnaires, prêchent
inlassablement le « mérite » des riches et des rentiers. Trente années
qu’ils accablent les travailleurs et les plus démunis, les
« tire-au-flanc » et les « privilégiés » dans leurs médias gavés de
subventions publiques.
Trente années que ces spécialistes de la pensée jetable se trompent
sur tout. Qu’ils célèbrent la finance triomphante à la veille de la
crise des subprimes. Qu’ils vantent la « solidarité européenne »
quand sont imposées des coupes drastiques aux pays en difficulté. Qu’ils
applaudissent, malgré la crise climatique, le capitalisme et le
consumérisme effréné dans leurs médias saturés de publicités.
Trente années que les économistes à gages – qui cachetonnent dans les
conseils d’administration des grandes entreprises du CAC40 – les
chroniqueurs libéraux ou les simples éditocrates cadenassent la parole
et monopolisent des plateaux faits par eux et pour eux.
De « l’État obèse » et « boursouflé » fustigé par Laurent Joffrin dans les années 1980 à la « suppression de la cinquième semaine de congés payés » prônée par Christophe Barbier en 2011, en passant par « la mondialisation heureuse »
appelée de ses vœux par Alain Minc à la veille des années 2000, ils ont
asséné tant de fois le même discours, le même message, qu’il est connu
de tous, et par cœur : « Vive l’individualisme et le marché » ; « À bas
la solidarité et la puissance publique » !
Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, certains retournent (une
nouvelle fois) leur veste : c’est l’État tant honni qui est appelé à la
rescousse. Mais alors que le système de santé est à bout de souffle du
fait des politiques libérales et des coupes budgétaires, alors que des
vies sont en jeu, que penser des sommations à la « baisse des dépenses de santé » d’Éric Le Boucher ? Que penser des prophéties de Nicolas Bouzou en 2014, selon lesquelles « dans 10 ans, nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux » ? Que penser des cris d’orfraie d’Agnès Verdier-Molinié contre « le taux d’absentéisme très élevé qu’il y a dans nos hôpitaux publics » ? Que penser enfin, en pleine crise du Covid-19, des railleries d’Yves Calvi contre « la pleurniche permanente hospitalière » (12 mars 2020) ?
Aujourd’hui plus que jamais, après ces trente années de captation de l’antenne, il est temps qu’ils se taisent.
Au nom du pluralisme comme au nom de la décence la plus élémentaire,
nous demandons à Jacques Attali, Ruth Elkrief, Dominique Seux, Axel de
Tarlé, Alain Minc, Jean Quatremer, Christine Ockrent, Jean-Michel
Aphatie, Nicolas Baverez, Alain Duhamel, Christophe Barbier, Brice
Couturier, Jacques Julliard, Franz-Olivier Giesbert, Arnaud
Leparmentier, Éric Le Boucher, Nicolas Beytout, Yves de Kerdel, Élie
Cohen, Christian de Boissieu, Raphaël Enthoven, François Lenglet, Daniel
Cohen, Patrick Artus, Christian Menanteau, Éric Brunet, Yves Calvi,
Laurent Joffrin, David Pujadas, Yves Thréard, François de Closets,
Pascal Perri, Nicolas Doze, Jean-Marc Sylvestre, Nicolas Bouzou,
Jean-Hervé Lorenzi, Olivier Truchot, Dominique Reynié, Philippe
Dessertine, Agnès Verdier-Molinié et consorts, de ne plus prendre la
parole dans les médias pendant trente ans.
Nous demandons également aux médias qui les emploient ou qui les invitent – et a fortiori
les médias du secteur public – d’en profiter pour laisser la place, et
faire entendre d’autres voix (qui ne soient pas leurs clones) pendant
trente ans.
Dans trente ans, alors, on pourra débattre à armes égales.
Acrimed
Post-scriptum : Nous ne doutons pas que le
Conseil supérieur de l’audiovisuel veillera à ce que le pluralisme soit
ainsi strictement respecté.
Annexe (non exhaustive) : (Plus de) trente ans de fulgurances pro-marché
- 1984, Serge July et Laurent Joffrin : « Comme
ces vieilles forteresses [...], la masse grisâtre de l’État français
ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est
ailleurs, elle sourd de la crise, par l’entreprise, par l’initiative,
par la communication. » (Hors série de Libération)
- 1991, Nicolas Beytout : « Pas de baisse
d’impôts, mais des transferts ; pas de diminution des dépenses ni de
remise en cause de certaines fonctions de l’État ; pas d’aide
sectorielle massive ni de privatisation réelle. La France fait toujours
bande à part, incapable de choisir, comme le dit Michel Albert, entre
"capitalisme rhénan" et "capitalisme néo-américain". » (Les Échos).
- 1992, François de Closets : « Bien gérer,
c’est dépenser moins ou produire mieux. Indifféremment. Or les deux
phénomènes sont liés. L’accroissement des budgets et des effectifs
s’oppose à l’amélioration du service car elle permet de ne jamais
procéder aux réformes de fond. » (Le Débat)
- 1996, Élie Cohen : « La politique monétaire est tellement importante qu’il faut la faire échapper au processus politique démocratique classique. » (La Tentation hexagonale, Fayard)
- 1997, Alain Minc : « La mondialisation est à l’économie ce que l’air est à l’individu ou la pomme à la gravitation universelle. » (Le JDD)
- 1998, Daniel Cohn-Bendit : « Je suis pour le capitalisme et l’économie de marché. » (Une envie de politique, La Découverte)
- 1998, Christine Ockrent : « Les patrons en
France ont mauvaise presse. On les entend à peine dans le débat public.
Cette frilosité des grands patrons à s’exprimer sur des sujets d’intérêt
général constitue une vraie carence de la démocratie. » (Les Grands patrons, Plon)
- 1999, Laurent Joffrin : « Décidément,
définitivement, la France a choisi la modernité. Ainsi, il ne s’agit
plus de se battre pour ou contre l’Europe : l’Europe est faite ; pour ou
contre la mondialisation : elle est inéluctable ; pour ou contre la
flexibilité : il y en a un bon usage ; pour ou contre l’économie de
marché : elle est là et personne ne songe plus à la remplacer, y compris
à l’extrême-gauche. » (Le Nouvel Observateur)
- 1999, Jacques Attali : « La libéralisation des échanges est une nécessité. Elle doit se poursuivre. » (Capital)
- 2000, Philippe Val : « Il ne peut y avoir de démocratie sans marché. » (Charlie Hebdo)
- 2000, Le Monde : « La France adopte enfin la loi sur la concurrence dans l’électricité. »
- 2002, Arnaud Leparmentier : « Depuis vingt ans,
les États européens ont fait le mauvais choix. Ils n’ont guère augmenté
leurs dépenses régaliennes — police, justice, armée, dépenses
administratives — [...] En revanche, l’État social (santé, retraites,
allocations familiale, chômage, aide au logement, RMI) ne cesse de
progresser. » (Le Monde)
- 2003, Jean-Marie Colombani : « Nous devons souscrire d’autant plus naturellement à l’économie de marché que nous jouons chaque jour notre vie. » (Acteurs de l’économie)
- 2003, Alain Duhamel : « C’était [...] une
erreur et une facilité de continuer comme on l’a fait le recrutement des
fonctionnaires. Là, il y a à mon avis une bastille à prendre. Les
statuts de 1945 sont des anachronismes qu’il faut évidemment modifier. » (Le Point)
- 2003, Daniel Cohen : « Une fois avalées
quelques dernières pilules amères, comme l’ouverture du capital d’EDF,
la France aura accompli le gros de l’adaptation à l’Europe et au monde
qui empoisonne sa vie depuis vingt ans. » (Le Monde)
- 2005, Jean-Marc Sylvestre : « [Le libéralisme est] le meilleur système. La guerre économique fait moins de victime que les guerres militaires ou religieuses. » (VSD)
- 2005, Patrick Artus : « Ce qu’il faudrait
aujourd’hui pour entamer vraiment la réforme de l’État, c’est une
rupture, un choc. Cela passerait par la remise en cause globale du
statut de la fonction publique et la disparition des corps de métiers
par ministères. » (Challenges).
- 2006, Jean-Michel Aphatie : « La France se
retrouve aujourd’hui lourde de 4,7 millions de fonctionnaires, record
d’Europe, du monde et de l’Univers, pour la stratosphère seule Pluton
fait mieux. » (Blog RTL)
- 2006, Nicolas Baverez : « Il y a quatre leviers
simples à actionner : fiscalité simplifiée, libéralisation du marché du
travail, réforme de l’Etat, réorientation de la protection sociale vers
l’activité. » (L’Express)
- 2007, Bernard-Henri Lévy : « À force de ne pas
assumer ce qu’elle est, à savoir une gauche de gouvernement -
responsable, moderne, libérale, compatible avec l’économie de marché -,
la gauche est aujourd’hui gagnée par une nouvelle tentation totalitaire » (Le Parisien)
- 2008, Jean-Michel Aphatie : « Ce grand corps
étatique apparaît mou et flasque, entretenu dans son ankylose par un
discours syndical égalitariste, maintenu dans un mal être par un pouvoir
incapable de réguler son fonctionnement » (Blog RTL)
- 2008, Élie Cohen : « L’État doit revoir les dépenses publiques en réduisant le nombre de fonctionnaires. » (Le Nouvel Observateur)
- 2009, Raphaël Enthoven : « Pour le meilleur et
le pire, l’économie de marché est la dot de la démocratie dont l’égoïsme
individuel est paradoxalement à la fois le pire ennemi et la meilleure
garantie. » (La Tribune)
- 2011, Yves Calvi : « Le seul enjeu de 2012 ne doit-il pas être la réduction de la dette française et les moyens proposés pour y arriver ? » (C dans l’air, France 5)
- 2012, Éric Brunet : « Je défends l’idée,
âprement, et vous savez que j’y suis attaché, que l’État devrait
dépenser moins avant de penser à augmenter nos impôts. D’abord, des
économies ! Et des vraies économies ! Des vraies économies mesdames,
messieurs ! » (RMC)
- 2012, Axel de Tarlé : « Nous voulons la
retraite à 60 ans ? Très bien, mais alors il faut "arbitrer", comme on
dit. Il faut faire des économies ailleurs, sur les dépenses de santé,
d’éducation, de chômage… » (Le JDD)
- 2012, François Lenglet : « Il faut évidemment
couper dans les dépenses publiques, parfois très violemment. Mais le
plus important est de rétablir la compétitivité, qui elle-même provoque
la croissance et donc fait fondre la dette. » (Qui va payer la crise ?, Fayard)
- 2012, Christophe Barbier : « Il ne s’agit pas
de dépenser moins, il s’agit de dépenser beaucoup moins, et vite. Des
augmentations promises pour diverses allocations aux 60 000 postes
prévus dans l’Éducation, la liste de ce qui n’est pas raisonnable est
fort longue. » (L’Express)
- 2013, Ivan Rioufol : « Derrière la défense du
"modèle social" se dissimule l’incapacité du pouvoir à admettre la
faillite de l’État-mamma. Elle oblige à réduire les aides et les
redistributions. [...] L’État est-il si riche et efficace pour se
permettre le grand jeu ? » (Le Figaro)
- 2013, Axel de Tarlé : « L’austérité, ça paye.
[…] Les pays d’Europe du Sud ont engagé des réformes douloureuses, avec
baisse de salaires et mesures de flexibilité. [...] Les résultats de
cette cure commencent à se faire sentir. Tous ces pays sont en train de
regagner en compétitivité. […] La recette allemande, qui prône l’effort,
fonctionne : il suffisait de perdre quelques kilos pour courir plus
vite ! » (Le JDD)
- 2013, Dominique Seux : « Les dépenses
publiques, si rien n’est fait, seront en 2014, pour la première fois,
les plus élevées des 27 pays européens [...]. À ce niveau, ce n’est plus
de l’aspirine, c’est de la morphine, c’est-à-dire une drogue. » (Les Échos)
- 2014, Philippe Dessertine : « Le Président de
la République s’y est engagé : d’ici à 2017, les dépenses publiques
doivent maigrir [...]. Quel programme admirable dans un pays où la
réponse à tout problème se traduit par un accroissement du déficit, où
la moindre réforme réelle c’est-à-dire avec diminution des crédits, se
termine dans la rue. »
- 2014, Agnès Verdier-Molinié : « Il ne faut pas
dire : "Dans l’éducation on ne fera pas d’économie, sur la question du
chômage on ne fera pas d’économie, ou sur les départements on ne fera
pas d’économie". Il faut que tout le monde participe à l’effort
d’économies. » (BFM-TV)
- 2015, David Pujadas : « Jean-Paul [Chapel],
petite question complémentaire : est-ce que [la réforme] va alléger
ceci : le fameux code du travail avec ses près d’un kilo et demi ? » (JT France 2)
- 2015, Yves Thréard : « Vivement 2017 ! […]
L’heure sera alors venue de remercier [François Hollande] – au sens
figuré, bien sûr – pour exiger une tout autre politique, marquée du
sceau de la responsabilité. Baisse des dépenses publiques,
amaigrissement de la fonction publique, simplification du Code du
travail, révision de la fiscalité, reconstruction de l’école ».
- 2015, Ruth Elkrief : « Si les réformes de
l’Eurogroupe ne sont pas faites, alors on crée la dette de demain, et
donc on ne règle rien, on continue à creuser cette dette pour les
cinquante prochaines années. » (BFM-TV, à propos de la Grèce)
- 2015, C dans l’air : « Parmi les dossiers les
plus brûlants, la refonte d’un mastodonte, devenu tabou à gauche : le
code du travail et ses 3 600 pages, 11 000 articles… à écrémer
d’urgence. »
- 2017, Pascal Perri : « La bonne formule est
finalement d’enrichir les producteurs car eux seuls peuvent ensuite
répartir la richesse produite : ils payent des impôts, ils investissent
et ils créent des emplois. Pour dire les choses plus simplement, seule
une vraie politique de l’offre permet de redistribuer la richesse. » (Les Échos)
- 2017, Franz-Olivier Giesbert : « Si le
libéralisme de la Chine reste à prouver, ce n’est pas vraiment le cas du
communisme d’une France où 5,6 millions de personnes travaillent dans
le secteur public, soit 20 % au moins de l’emploi dans notre pays. [...]
Je n’oserai parler d’embrigadement idéologique mais force est de
constater que la France est un pays où l’on apprend, dès la petite
enfance, que tous nos ennuis viennent de l’ultralibéralisme, souvent
qualifié de "sauvage". » (La Revue des deux mondes)
- 2018, Raphaël Enthoven : « Aucune doctrine
n’est moins comprise que le libéralisme, en France. La haine qu’il
inspire est à la mesure de l’inculture qui sévit. » (Causeur)
- 2018, Nicolas Doze : « Rétablir l’ISF se
comprend politiquement, mais n’est pas défendable économiquement. [...]
Un pays pauvre est d’abord un pays qui n’a plus de riches. » (BFM-TV)
- 2018, Gaëtan de Capèle : « La France continue,
seule en Europe, sa course d’escargots. De la grande offensive contre
les dépenses publiques, personne n’a encore vu la couleur. » (Le Figaro)
- 2019, François Lenglet : « Quand la santé est
gratuite, la demande est illimitée ! On trouve des gens qui n’ont rien à
faire aux urgences mais qui viennent car c’est gratuit. » (LCI)
- 2019, Éric Le Boucher : « Les grèves à
l’hôpital ou celle du 5 décembre portent, une fois encore, sur
"l’insuffisance des moyens". Avec 56 % du PIB, la France est au premier
rang de dépenses publiques. Ce "pognon de dingue", comme dit M. Macron,
est amassé chaque année par des prélèvements croissants aux dépens de la
compétitivité du pays. Qui peut imaginer sérieusement qu’il est
souhaitable et possible de poursuivre indéfiniment dans cette voie ? » (Les Échos)
- 2019, Nicolas Beytout : « Dommage [que le
gouvernement] n’ait pas profité de ce moment de générosité pour exiger
en retour [des hôpitaux] quelques mesures fortes de réorganisation et de
chasse aux dépenses inutiles, dans un secteur qui en compte tant. » (L’Opinion)
- 2019, Brice Couturier : « Il faut à présent
s’attaquer aux principaux facteurs de blocage de notre économie : les
innombrables incitations à travailler moins et à profiter plus que
comporte un système social obèse, au bord de la paralysie. » (Le Figaro)
- 2020, Bernard Guetta : « Le néo-libéralisme n’a
certainement pas eu que des torts. Il a sorti des centaines de millions
de personnes de la misère absolue [...]. » (Le Point)
- 2020, Nicolas Bouzou : « Nous avons fait le
choix de mettre l’économie en sommeil pour protéger la santé des
individus. Donc c’est le capitalisme qui se met au service de la santé
des gens. Le débat absolu après la crise, ce sera la croissance. Le seul
moyen de solvabiliser nos finances publiques, ce sera la croissance. Et
la croissance à court terme, ce sera de travailler plus. » (CNews)
Acrimed est une association qui tient à son indépendance.
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...Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.
Voici notre sixième sommaire de cette année scolaire, pour notre mise en commun confinée et en ligne du mercredi 1er avril 2020. Évidemment, il tourne autour du coronavirus et les nombreuses approches qu'admet ce sujet majeur.
Comment, en 2012, Macron est allé rassurer la finance à Londres pendant que Hollande était au Bourget pour nous dire que son ennemi, c'était la finance.
La presse libre et plurielle est toujours libre et plurielle, elle ne saurait s'y soustraire.
Elle est toujours libre de dire ses consignes, de suivre ses automatismes.
Elle est toujours prête à jauger la pluralité humaine à l'aune dichotomique de ses deux poids deux mesures, de respirer naturellement son classisme, tout ce qu'il y a de plus naturel.
Je viens d'en voir un exemple outre mesure dans l'un de mes journaux préférés.
C'est le jeudi 19 mars 2020. Les normes sont exactement les mêmes pour tous les inégaux (1).
Voilà pourquoi le récit des mêmes conduites relève de l'inégalité des perspectives la plus pure.
Et Le Parisien excelle en la matière.
Voici sa vision de ce qui se passe en Seine-Saint-Denis, où des gens mettent en danger la vie d'autrui, car « Comment convaincre les Français indisciplinés d'arrêter de jouer avec la santé des autres ? » :
Confinement : premières gardes à vue pour «mise en danger de la vie d’autrui»
Selon
nos informations, au moins cinq personnes ayant refusé de respecter le
confinement, en Seine-Saint-Denis et dans le Pas-de-Calais, ont été
placées jeudi en garde à vue sous ce motif juridique.
Voyons maintenant son récit à propos de Paris, où il y a beaucoup de gens qui en font autant.
Non, pardon, c'est l'attrait irrésistible du soleil, c'est le goût du plaisir et du risque, ce sont des héros qui bravent les dangers, car c'est dur de ne pas sortir. Quatre pelés et un tondu ? Non, « Sur les voies sur berge de la Seine, les riverains n’ont « jamais vu » autant de joggeurs » :
Confinement à Paris: «Avec ce temps, c’est dur de ne pas sortir»
Comme
Lucy, de nombreux Parisiens n’ont pas résisté à l’appel du soleil et
ont bravé l’épidémie de coronavirus. Les patrouilles de police vont être
renforcées dans la capitale.
[Ajouté le 26 mars : Macron disait qu'on était en guerre et on dirait que la police est en première ligne de la guerre... de classe de toujours. Regardez, si vous le pouvez, la vidéo où l'on voit et l'on entend plusieurs keufs défoncer un jeune homme avec acharnement dans un quartier populaire en banlieue.
Évidemment, le recours à des sources d'information indépendantes s'avère une nécessité absolue. Vous pouvez accéder à des infos dont on parle plutôt peu ou à d'autres réflexions, témoignages, vidéos en cliquant, par exemple, sur les liens ci-contre : Sébastien Fontenelle, Raphaël Kempf, Sihame Assbague, Jean Gadrey, Taha Bouhafs, David Dufresne et Pouyoul Schmorr]
_________________________________
(1) En effet, le confinement qui a été décrété pour arrêter l'épidémie de coronavirus admet une lecture en clé très sociale.
Chapeau à la sociologue française Anne Lambert, chercheuse à l’Institut national d’études démographiques, directrice de l’unité de recherche "Logement et Inégalités Spatiales". Le 19 mars, elle nous rappelle sur son blog, hébergé par un média du système (le Huffington Post), à quel point éclate le scandale des inégalités sociales avec le coronavirus et le confinement. Je me permets de reproduire l'essentiel de son texte :
Avec le coronavirus et le confinement, le scandale des inégalités sociales éclate
Soignants,
fonctionnaires, prolétariat urbain endiguent l'épidémie tandis que les
classes supérieures fuient. Il faudra s'en souvenir. Il faudra que
justice se fasse.
(...) La crise sanitaire
majeure que nous vivons aggrave dans des proportions inédites les
inégalités sociales. Elle les décuple à tous les points de vue, en même
temps qu’elle les rend visibles, palpables, immédiates: conditions de
vie, exposition à la maladie, gestion de la vie domestique, de la
parentalité, du travail éducatif. Les personnels de soin, les
fonctionnaires (police, professeurs), mais aussi le prolétariat urbain
(éboueurs, agents de sécurité…) sont en première ligne pour endiguer
l’épidémie de covid19 et assurer la continuité de la vie sociale
(sécurité des personnes, des musées, etc.) tandis que les classes
supérieures, surexposées initialement au virus par leur nombre élevé de
contacts sociaux et la fréquence de leurs voyages, ont déserté les
villes pour se mettre à l’abri. Et de cela, nous ne parlons pas.Le confinement imposé depuis mardi midi décuple en effet les
inégalités de conditions de vie: petites surfaces, logements surpeuplés
ou insalubres, sont le fait des étudiants logés en résidence
universitaire ou dans le parc privé (chambre de bonne, studio,
souplex…), mais aussi des classes populaires et des classes moyennes qui
habitent dans les métropoles et peinent, depuis près de dix ans (hausse
du marché locatif privé et des prix à l’achat), à se loger et à se
maintenir dans les centres urbains. Des logements parfois tout juste
suffisants pour répondre à la norme du “logement décent” défini par la
loi SRU. Mais les logements qui se sont vidés suite à l’exode sanitaire
ne sont pas ceux-là. Non, ce sont les logements spacieux, lumineux,
propres, connectés, des arrondissements aisés de la capitale, des
logements habités par les familles de classes supérieures parties se
mettre au vert dans une résidence secondaire, ou alors dans une villa
connectée à internet, louée pour l’occasion.
En première ligne, dans les villes, les personnels soignants
et les fonctionnaires gèrent donc l’urgence médicale au quotidien, et
assurent la continuité de la vie sociale (écoles, sécurité des musées et
du patrimoine de l’État, administrations, etc.). Ces personnels ont
obligation de résidence. Ils ne peuvent pas fuir. Et parfois ne le
veulent pas, conformément à leur éthique et à leur mission de “service
public”.
Mais tandis que les personnels soignants sont mobilisés
et que les salariés modestes nettoient et approvisionnent nos villes,
jour et nuit, au risque d’être contaminés à leur tour, leurs enfants,
pendant ce temps, ne sont pas au vert. Non, ils sont confinés dans ces
mêmes appartements étroits, quand ils ne sont pas accueillis dans des
structures de garde d’urgence laissées ouvertes à leur intention. Leurs
parents ne pourront pas assurer la continuité pédagogique proposée en
urgence par le ministre de l’éducation. Il leur est, dans ces conditions
matérielles et professionnelles, impossible d’assurer le travail
éducatif et parental requis. Mais à qui servent-elles, au final, ces
injonctions de “continuité pédagogique”?
Car les cours en ligne demandés aux professeurs sont en réalité pris en
charge par de nombreux vacataires de l’éducation nationale et de
l’enseignement supérieur (ATER, chargés de TD, vacataires…), aux
conditions de vie elles-mêmes dégradées, comme l’ont médiatisé récemment
les nombreux mouvements contre la réforme des retraites et la LPPR. À
bien y réfléchir, comment la continuité pédagogique ne pourrait-elle pas
nourrir les inégalités? Suivre un cours sur un téléphone portable n’a
jamais été facile, tandis que disposer d’un ordinateur portable, d’une
chambre à soi, d’une imprimante, reste un bien très inégalement partagé.
De cela, il faudra se souvenir après la crise.
Enfin, il y a bien sûr les inégalités d’exposition au risque de
contamination au covid19. Ceux et celles qui sont en première ligne -
infirmières, médecins généralistes, aides-soignantes, brancardiers, mais
aussi blanchisseurs, personnels de nettoyage- s’occupent de soigner,
nettoyer, laver, récurer, endiguer la montée du coronavirus dans la
population française. Ils curent une maladie de cadres supérieurs mais
sont, par les processus profonds de ségrégation urbaine, de montée des
inégalités économiques, de casse des services publics, durablement
exclus des formes récentes d’enrichissement. De cela aussi, il faudra se
souvenir après la crise.
Et pendant ce temps, les départs au vert
s’accélèrent (enfin, jusqu’à hier midi). Les arrondissements riches de
Paris se sont vidés de leurs familles. Pouvait-il en être autrement?
Devaient-ils rester à Paris? Aider un voisin âgé à faire ses courses, ou
un jeune couple atteint par le confinement total? Ou partir dans une
résidence secondaire permettait-il de faire baisser la pression sur les
lits des hôpitaux déjà presque saturés de la région parisienne? Mais
n’allaient-ils pas transporter avec eux (dans les commerces locaux de
campagne et de station balnéaire) le fameux virus dont ils étaient
potentiellement porteurs?
Il faudra que justice se fasse, non pas
individuellement, mais à l’échelle collective. Je veux dire qu’il faudra
lever un impôt spécial sur la fortune pour réparer, rattraper,
compenser les inégalités, et payer les soins sans faille apportés par
les personnels soignants et l’ensemble des fonctionnaires (police,
professeurs, gardiens) mobilisés dans la gestion de la crise et la
continuité de la vie sociale.
(...)
___________________________ Mise à jour du 25 mars 2020 :
Le soir du 16 mars, Emmanuel Macron annonce le renforcement des mesures
de confinement. Après son intervention, l’émission « Vous avez la
parole » (France 2) était consacrée au coronavirus et Michel Cymès, le bien nommé « médecin de la télé préféré du PAF », est (à nouveau) en
plateau. L’expert admettait, quelques heures plus tôt sur France 5,
avoir contribué à minimiser l’épidémie par ses prises de paroles
médiatiques. Mais cela ne l’empêche visiblement pas de revenir en
plateau pour culpabiliser « les Français indisciplinés »
vis-à-vis des mesures de confinement… Voire de sermonner une infirmière
membre du collectif Inter-Urgences, venue témoigner des conditions de
travail actuelles et exiger des moyens. Car on le sait, les experts
osent tout. Mais ce que l’on redécouvre, c’est que leur magistère ne
connaît pas la crise.
Qu’ils
sévissent dans le domaine de la médecine, de l’économie, de la
sécurité, etc., les experts médiatiques ont en commun, on le sait, cette
redoutable faculté de s’exprimer publiquement avec aplomb – et à
longueur d’antenne – sans maîtriser le sujet dont ils parlent. Quitte à
se corriger (ou non) d’une heure sur l’autre. Comme le dit Christophe Barbier, « la vérité de 6h50 n’est pas celle de midi ».
On aurait pu penser que la crise du coronavirus changerait la donne :
dans la période actuelle, l’exigence d’une information grand public de
qualité s’impose d’autant plus que les informations ont des conséquences
vitales, tout particulièrement dans le domaine médical. Et que le
rapport comme l’accès au savoir scientifique, médical, sont socialement
discriminants. Dès lors, les tenants de la parole publique ont une
responsabilité plus grande encore que d’ordinaire. Et pourtant, les
grands médias n’ont pas l’air de vouloir changer leurs bonnes vieilles
habitudes : recourir aux experts, les regarder se tromper, commenter
leurs bourdes à coup d’articles tapageurs, et, sans l’ombre d’une
hésitation, les réinviter.
En témoigne la fabuleuse histoire de Michel Cymès et du coronavirus.
Le 15 mars, Arrêt sur images consacrait déjà un article au « médecin de
la télé » sous le titre « Coronavirus : un Cymès matin, midi et soir ». Et de constater : « Plus
rapide que la diffusion du coronavirus, la démultiplication de Michel
Cymès sur les écrans. Depuis deux semaines, c’est matin, midi et soir
sur France 2, RTL mais aussi France 5, TMC, La 1ere. […] Celui qui dit
continuer ses consultations à l’hôpital deux matinées par semaine, passe
surtout son temps dans les loges de maquillages. »
Pour y dire quoi ? Pour affirmer par exemple sur Quotidien, le 10 mars, que le coronavirus « reste une maladie virale comme on en a tous les ans » ou encore : « Il
y a moins de risque [qu’en Italie], on est mieux préparés et puis je ne
crois pas qu’un jour on va mettre toute la France en quarantaine ». Ou encore sur Europe 1 (le 10 mars également) : « Je ne suis absolument pas inquiet. C’est un virus de plus, on le dit souvent, c’est une forme de grippe. Je ne suis pas inquiet pour moi parce que je suis en bonne santé et que je ne fais pas partie des cas les plus graves. »
EN LIRE PLUS (Allez-y, vraiment, c'est à ne pas en revenir).