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dimanche 31 janvier 2021

Les Guignols, les virus et la « loi du marché »

Merci, Maite, pour le tuyau !



 

Vous rappelez-vous Les guignols de l'Info ? Émission satirique emblématique de Canal+, diffusée à partir du 29 août 1988, elle a été supprimée le 22 juin 2018.
Elle parodiait le journal télévisé, grand totem de l'histoire de la télévision française, et passait en revue grand nombre de personnages de l'actualité française et mondiale, un peu à la manière de Spitting Image, invention britannique précédente.
C'est Vincent Bolloré qui a voulu signer son acte de décès dès 2015 pour abus de dérision. Rire de salariés ringards qui se font virer, ça c’est drôle ! Ou virer des humoristes. Oui, des humoristes, car la démocratie libérale adore la satire, est Charlie et n'est pas le Venezuela ! Au bout du compte, la haute direction d'une grande maison mérite un peu de terreur...

Voici un extrait des Guignols qui date de 2009 et tombe à point nommé —par ces temps de coronavirus,  d'infos quotidiennes à propos de vaccins, d'informaticiens et de téléthons indispensables, faute de recherche mutualisée et démarchandisée.
C’était l’époque de l’épidémie de grippe aviaire ; PPD, caricature de l'ex-présentateur du journal télévisé de TF1 Patrick Poivre d'Arvor, interviewait la marionnette stallonienne de M. Sylvestre, le directeur de la communication d’une multinationale pharmaceutique qui avait refusé de fabriquer industriellement des vaccins contre la grippe aviaire.
Ce petit scénario contient des perles d'acuité simple, à la portée de tout le monde, et pourtant si subtiles... Puis, l'application stricte de la doctrine libérale à l'argumentation d'un guignol en 2009 lui confère aujourd'hui une saveur prémonitoire, on nous dit : Les Guignols étaient des prophètes ! C'est la valeur probante des conséquences, car la logique ne lâche rien. D'ailleurs, il ne faut pas être Einstein pour comprendre qu'appât du lucre et bien commun (santé publique, vie...), ça fait deux. Encore une fois, on a beau l'ignorer, il faut choisir : c'est la bourse ou la vie.


Léger prix des vaccins pour la grippe aviaire - Les Guignols - CANAL+, 2009.


AIDE À LA COMPRÉHENSION :

« Monsieur Sylvestre, vous avez refusé de fabriquer industriellement des vaccins contre la grippe aviaire, parce que ça n’est pas rentable, c’est ça ?
—Ouais, c’est nous, hein ?
—Mais... c’est tout ce que vous avez à dire ?
—Eh, non, pardon aux familles et tout ça. C’est bon ?
—Euhhh, mais, c’est affolant : vous avez 4 millions de vaccins seulement, ce qui représente à peine 2% de la population américaine. Ça devrait vous inquiéter !
—Non... J’fais partie des 2% qui sont vaccinés.
—Non, mais les autres...
—On les soignera.
—Mais, vous allez faire des vaccins, alors.
—Non, on les soignera. Quand ils seront malades...
—Pourquoi attendre qu’ils soient malades ?
—Pour leur vendre des médicaments, banane !
—La première chose que vous trouvez à faire, c’est de vendre des médicaments ?
—Non, la première chose, c’est de doubler les prix des médocs.
—Mais... c’est atroce !
—Non, c’est la loi du marché, ne fais pas l’étonné, hein ! Nous, on est là pour vendre des médocs. Et pour vendre des médocs, faut que les gens soient malades. On a un business plan très clair ; Un : pas de vaccin. Deux : épidémie mondiale. Trois : les médocs arrivent en retard.
—Hein ? Pourquoi les médicaments arriveraient en retard ?
—C’est dans le business plan ! Pour atteindre deux millions de morts !
—Quoi ?
—Ouais, c’est génial, quand il y a des morts en pagaille, on vend les médocs le prix qu’on veut. Tu sais, quand ton père a perdu deux gosses sur trois de la grippe aviaire, généralement, il est pas regardant sur le prix pour sauver le troisième, hein ! Ouais, il peut vendre sa bagnole, le gars !
—Horrible !
—Nooon. C’est après que le business plan, il est génial. C’est que l’année d’après, on fait des vaccins.
—Ah, quand même !
—Ah, oui, je te raconte pas, hein ? Ça va partir comme des petits pains, parce que les pauv’, ça a une vie de merde, mais ça veut pas mourir, hein ? C’est la grande interrogation que j’ai, ça...
—Je suppose que vous allez tripler les prix ?
—Nous, les premiers vaccins, non ! parce qu’ils marchent pas.
—Comment ça, ils marchent pas ?
—Ben, c’est dans le business plan, au début, on tâtonne, on n’est pas au point, c’est surtout à base d’eau et d’huile de vidange.
—D’huile de vidange ?
—Ouais, General Motors est actionnaire. On a des bidons à pas cher.
—On est au bout de l’horreur, là !
Mais non, l'année 3, on fait les vrais vaccins, on n’est pas des bêtes. Puis, y'aura sûrement une nouvelle maladie d’ici là, croise les doigts, hein ?
—Tout est sous contrôle, quoi !
—Bah, on est des pros, hein ? Je viens de l’informatique, moi, c’est un business plan qu’on utilise souvent, on fabrique des virus pour fourguer de l’antivirus.
—Avec la grippe aviaire, c’est un problème de santé publique.
—Bof, privé ou public, du moment que c’est bien payé, hein ?
—Non, mais là, vous nous annoncez une catastrophe sanitaire, là !
—Ah, ouais, j’ai pas été aussi optimiste que depuis l’arrivée du SIDA dans les années 80.
—En même temps, si les actionnaires sont contents, ça va peut-être réduire le chômage...
—Ouais, comptez plutôt sur les morts, hein ?
—C’est ce que je voulais dire, hein ? La suite... »


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Quand on évoque Les Guignols, c'est peut-être notamment à la période 1992-1996, avec le trio Benoît Delépine, Jean-François Halin et Bruno Gaccio, qu'on pense.
Bruno Gaccio a collaboré comme co-auteur de cette satire entre 1992 et 2007. Le média indépendant Thinkerview lui donnait la parole en direct le 16 octobre 2019. Je relaie ci-dessous cet entretien qui pourrait intéresser beaucoup de monde :

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Mise à jour du 12.03.2021 :

La lecture d'un article d'Andy Robinson (La Vanguardia, 6/03/2021, et Ctxt) a suscité en moi la fantaisie d'identifier Monsieur Sylvestre et Frank A. D’Amelio, le directeur financier de Pfizer, car celui-ci a aussi, bien entendu, son business plan et a avoué innocemment début février, lors d'une téléconférence sur les résultats de Pfizer avec des spéculateurs de Wall Street : 

Now let's go beyond a pandemic-pricing environment, the environment we're currently in. Obviously, we're going to get more on price. And clearly, to your point, the more volume we put through our factories, the lower unit cost will become. So clearly, there's a significant opportunity for those margins to improve once we get beyond the pandemic environment that we're in.

Nous sommes dans un environnement de prix pandémiques, donc, bien évidemment, nous allons obtenir de meilleurs prix.” Simple comme bonjour.
Il est vrai, néanmoins, que les actionnaires de Pfizer en voulaient beaucoup plus ; le cours de l'action s'est piteusement enfoncé sous les 36$ fin 2020 et son prix YTD (year to date) va plutôt mal en 2021, malgré une légère récupération depuis le 2 mars (il était à 33,49$ le 26 février et il est à 34,94$ le 12 mars) ; d'autant qu'il y a en perspective l'entrée en jeu du vaccin de Janssen (Johnson & Johnson), qui sera fourni dès avril en principe et dont les atouts alléchants, aujourd'hui, sont majeurs : meilleur marché, meilleures conditions de transport-stockage (il n'a besoin que de la température normal d'un frigo) et une seule dose à injecter ! Et il y a d'autres vaccins à débarquer...

Dans son article, Andy Robinson cite également Matt Taibbi, le journaliste de RollingStone toujours percutant (mentionné ici, ici et ) :

The business model for Big Pharma is brilliant. A substantial portion of research and development for new drugs is funded by the state, which then punts its intellectual work to private companies, who are then allowed to extract maximum profits back from the same government, which has over decades formalized an elaborate process of negotiating against itself in these matters.

How big are these giveaways? Since the 1930s, the NIH has spent about $930 billion in research. Between 2010 and 2016, every single drug that won approval from the FDA — 210 different pharmaceuticals — grew at least in part out of research funded by the NIH. A common pattern involves R&D conducted by a small or midsize company, which sells out to a behemoth like Gilead the instant its drug makes it through trials, and obscene prices are set. (...)
Extrait de Big Pharma’s Covid-19 Profiteers. How the race to develop treatments and a vaccine will create a historic windfall for the industry — and everyone else will pay the price.

[Le modèle commercial de Big Pharma est brillant. Une partie substantielle de la recherche et du développement de nouveaux médicaments est financée par l'État, qui cède ensuite son travail intellectuel à des entreprises privées, qui sont ensuite autorisées à retirer le maximum de profits du même gouvernement, qui a officialisé pendant des décennies un processus de négociation élaboré contre lui-même dans ces matières.
Quelle est la taille de ces cadeaux ?
Depuis les années 1930, le NIH a dépensé environ 930 milliards de dollars en recherche. Entre 2010 et 2016, chaque médicament qui a obtenu l'approbation de la FDA - 210 produits pharmaceutiques différents - est issu au moins en partie de la recherche financée par le NIH.
Un modèle courant implique la R&D menée par une petite ou moyenne entreprise, qui se vend à un géant comme Gilead au moment où son médicament passe à travers des essais, et des prix obscènes sont fixés. (...)

Extrait de
Les profiteurs Covid-19 de Big Pharma. Comment la course au développement de traitements et d'un vaccin créera une aubaine historique pour l'industrie - et tout le monde en paiera le prix.]

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Mise à jour du 22.10.2021. À propos :

Les vaccins lucratifs ne suffisent pas à maîtriser une pandémie

Investig'Action, 21 Oct 2021, par

Les vaccins COVID qui ont été mis au point n’ont pas été conçus pour endiguer la pandémie à court terme. Ils ont été développés pour consolider les monopoles économiques et en créer de nouveaux.

EN LIRE PLUS.


jeudi 2 avril 2020

Pierre Dumayet étudiait plusieurs pestes dans son émission Histoire des gens (1974)

L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...


« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974

L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].

Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.

L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.

La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestis qui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.


Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
 —l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.

Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).

Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.

_________________________
* Cf. Alain Garrigou (Professeur émérite de science politique à l’université de Paris-Nanterre), Quand le « doux commerce » propageait la peste à Marseille, Le Monde diplomatique, avril 2020, pp. 22-23.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours, touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
(...)

EN LIRE PLUS
** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.

lundi 2 mars 2020

Manuel de chansons manuthématiques

Une époque, j'ai beaucoup joui des historiettes et des personnages de Frank Margerin ; je me rappelle surtout Lucien, le rocker à la banane, et son évolution. En classe, on a lu, par exemple, des extraits de Lucien se met au vert, Les “Anti-Noël” notamment. Puis il a créé un autre soi-disant héros, Manu : d'abord L'insupportable Manu (1990), puis L'abominable Manu (1991). Mais l'Histoire, la grande Histoire a été plus forte que lui et, en matière de Manus insupportables, voire abominables, elle en a créé un de particulièrement atroce, comme on n'en fait pas en BD. En fait, je ne l'appelle jamais Manu, vu son sinciput plaqué de hargnosités jupitériennes ; je tiendrais plutôt à le désigner de l'oxymore polysémique Macron le Micro, micro micro. D'autant qu'on nous en mettra un autre, lorsqu'il sera définitivement usé, car ce sont la classe pour laquelle il travaille et ses structures qui commandent*, pas la divinité apparente et apparemment obnubilante. En fait, il est déjà bien cramé. Du coup, on remarque que le nombre de dupes n'est pas tellement élevé en France.
Donc, les étoiles filent, le régime demeure, au moins pour l'instant. Ce que deux ans sont longs, longs, combien ils semblent éternels. Au point qu'il y a un petit chansonnier (recueil de chansons) destiné à traîner dans la boue celui qui s'y vautre volontiers. Et parmi toutes ces compositions satiriques, il y en a qui partagent la source : Renaud.
Hélas, ça fait longtemps que Renaud Séchan, chargé à plusieurs sauces, y compris le prestige, a été phagocyté par le régime, mais heureusement, la rage de ses meilleurs chansons a échappé à cette vampirisation ; elles font aujourd'hui, pour ainsi dire, leur chemin, assez en marge de leur créateur. Quant à moi, "Manu" n'en faisait pas précisément partie, mais elle avait un titre incontournable, trop bon pour ne pas en profiter, et a été reprise ces derniers temps par plusieurs indigné.e.s qui en ont adapté les paroles pour la circonstance. Petit florilège...

Le 27 juin 2018, Agnès Bihl lança en vidéo sa version Ça va, Manu ?, sur l'air de Renaud :

Elle explique : "Ca va Manu? Petite chanson écrite à l'arrache hier, rien que pour toi mon Manu... Pour te remercier du Glyphosate, des violences policières, des futures obsèques du service public et de l'humiliation d'un gamin de 15 ans... entre autres... c'est cadeau!"


Également en juin 2018, sous un titre vianesque, Manu (M. le Président), Lionel Thura a composé ces paroles et réussi cette interprétation sur l'air de Renaud :

La "leçon" infligée par Macron au jeune Joris ne se limite pas à un rappel de courtoisie. Le plus révélateur est ce retour permanent sur une vision de la méritocratie otage de l'économie (réussite = gagner sa vie), avec sa cohorte de dérives libérales… et morales…


Le 8 décembre 2018, sur la même mélodie et sous le titre Eh Manu tu fous l'camp ?!, Franck Laurent proposait cette parodie pour rire jaune, couleur du moment :



Le 23 janvier 2020, lors d’un concert en direct, au Cirque Phénix, en soutien aux grévistes contre le projet de réforme des retraites, Agnès Bihl présentait une nouvelle version de son Ça va, Manu ?
C'était une soirée organisée par la CGT spectacle. De nombreux chanteurs et humoristes se produisaient sur scène, Agnès Bihl commence son interprétation à la minute 1h09'45'' de l'enregistrement ci-dessous :



Aide à la compréhension :
Hé Manu, rentre chez toi, t’es trop plein d’arrogance
Et pour un chef d’État, tu frôles l’indécence
Si tes petits copains déboursaient leurs impôts
Au lieu de s' planquer dans leurs paradis fiscaux
Ça ferait des retraites pour les retraité.e.s
Je sais que tu trouves ça bête, mais bon, ça peut aider
Oh Manu, démission, là y’a saturation
Rien n’est bon dans le Macron, sauf pour les grands patrons

Monsieur le Président, s’il te plaît, va mourir
Monsieur le méprisant, tu mens comme tu respires
Les violences policières, non, ça n’existe pas
Que d’ailleurs Castaner, c’est la mère Thérésa
De Rugy continue de te prendre pour un Dieu
Quand tu nous pisses dessus, BFM dit qu’il pleut
Allez, casse-toi, Manu, cette fois, la coupe est pleine
On t’a tous assez vu, c’est la fin de ton règne

Arrête un peu Manu tes grands airs à la con
Va traverser la rue, c’est la seule solution
Avec un peu de chance, ils embauchent au Mac Do
Ça change de la Finance et d’ailleurs pour info
Tu verras que c’est marrant de ne même pas gagner
Le prix du carburant pour aller travailler
Allez, Manu, ciao, tu manqueras à personne
Sauf, bien sûr, Monsanto, Google et Amazon

Manu dans la vraie vie, y a pas que des milliardaires
Du dimanche au samedi, y a tous ceux qui galèrent
Ceux qui n’ont pas de quoi faire bouillir la marmite
Ceux pour qui les fins de mois commencent à peine le 8
Tous ceux qui ont la dalle et qui osent se plaindre
Alors que les aides sociales coûtent un pognon de dingue
Allez, Manu, va-t’en, maintenant, c’est urgent
Dégage, fous le camps… il faut te le dire comment ?


Allez Manu, casse-toi... ouste !... casse-toi !... casse-toi !!!

En voici la version studio, en ligne depuis le 6 février 2020 :

Ça va manu ? · Agnes Bihl. Album : Il était une femme. ℗ Un Week End A Walden / Signe Particulier.

____________________________
*
Monde Macron ou à propos de traverser la rue/travailler et posséder :

 El Roto - El País, le 23 janvier 2020.

jeudi 23 janvier 2020

Journalisme et militance : Guillaume Meurice nous fait marrer

L’homme de Cour est sans contredit la production la plus curieuse
que montre l’espèce humaine. C’est un animal amphibie dans lequel
tous les contrastes se trouvent communément rassemblés. 
Un philosophe danois compare le courtisan à la statue composée de
matières très-différentes que Nabuchodonosor vit en songe. « La tête
du courtisan est, dit il, de verre, ses cheveux sont d’or, ses mains sont
de poix-résine, son corps est de plâtre, son cœur est moitié de fer et moitié
de boue, ses pieds sont de paille, et son sang est un composé d’eau et de vif-argent. » 
[facétie philosophique tirée des manuscrits de feu M. le baron d'Holbach
et insérée dans la Correspondance de Grimm (décembre 1790). Wikisource]


Merci Guillaume.
Humoriste et chroniqueur radio, il est surtout connu pour sa participation à l'émission Par Jupiter ! —présentée par Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek, de 17 h à 18 h, sur France Inter, dans le pays de Jupiter—, où il propose sa chronique humoristique « Le Moment Meurice », composée de micro-trottoirs caustiques...

Le moment Meurice

Du lundi au vendredi à 17h30
par Guillaume Meurice : Micro en main, il escarmouche, il coupe, il feinte... et à la fin de l'envoi, il touche !

Lundi 20 janvier 2020

Journalistes ou militants ?

4 minutes



Après l'arrestation de Taha Bouhafs, Guillaume Meurice a voulu connaître cette fameuse différence entre journalistes et militants...  
« ... qu'on arrive pas à bien trouver en ce moment. Alors, il y a celle entre journaliste et paillasson qu'on a trouvée, puisque Laurent Delahousse [et ses coups de brosse à reluire de trop] était le chaînon manquant. On avait celle entre journaliste et proctologue, puisque les principales rédactions françaises ont offert à Carlos Ghosn un massage des hémorroïdes avec les papilles, donc ça, on est OK ; mais on a le cas Taha Bouhafs, qui a crée la polémique ce week-end en twittant que Macron était dans un théâtre (...) ».
C'est pourquoi Guillaume est descendu dans la rue afin de recueillir l'avis de certains militants qui tractent pour les municipales ces jours-ci : reconnaissons-le, un véritable Guettapens
C'est ainsi que notre chroniqueur décalé a découvert, entre autres, que Taha Bouhafs manque affreusement de process [franchement, la langue de la finance est non seulement un formidable bourrage de crâne, mais un symptôme qui ne ment pas] ou que cet individu, pardon que... ça [sic] doit être je ne sais pas quoi avec son nom, ça se voit... il s'appelle pas Durand... Bref, impossible qu'il soit de France. Euuhhhhhh... faute de mieux, Hasta la rigolade siempre !


P.-S.- Voici un exemple de contraste, homogène pitance, entre le journalisme de militance et le journalisme qui tance, à l'intention de ceux qui ignoreraient le sens des allusions aux petites éminences (à la surface des muqueuses) et tiendraient à repasser, voire sonder, les profondeurs de la démonstration de Guillaume :


mercredi 20 novembre 2019

Prise de congé du journal qui ne simulait pas

Hélas, c'était presque prévu, il aurait fallu un grand retournement, mais c'est tout de même bien dommage. Siné Madame, le journal qui ne simulait pas, tire sa révérence. Il faut quand même imaginer nos Sisyphes (Catherine Weil Sinet et ses copines d'aventure) heureuses et fières. Il faut imaginer qu'elles n'en démordront jamais. Hommage...



Chères lectrices, chers lecteurs de Siné Madame,
le journal qui ne simulait pas.

     Vous avez bien lu, la phrase est à l’imparfait. La belle aventure de Siné Madame doit, hélas, se terminer. Le numéro 6 est donc le dernier.

     Les ventes du journal ont chuté après le numéro double de l’été. Elles ont un peu remonté en octobre. Pas assez cependant pour continuer de publier un journal qui, comme Siné Mensuel, ne vit que grâce à ses lecteurs, sans mécènes et sans pub.

     Nous nous sommes bien amusés, nous tous, femmes et hommes, qui ont consacré du temps à ce journal. Nous avons aussi appris plein de choses. Nous avons été un peu dingues de lancer un journal papier sans argent, par les temps qui courent. Nous avons beaucoup ri aux dessins de celles qui, pour la plupart, n’avaient jamais fait de dessins de presse.

      Merci du fond du cœur, à toutes et à tous, qui nous avez fait confiance.

      Catherine Weil Sinet et toute l’équipe.


Rire, écrire et lutter, voilà Catherine Weil Sinet, directrice des publications Siné Mensuel et Siné Madame : n'hésitez pas à lire cette chronique que lui consacre Eugénie Costa, le 30 octobre 2019, sur le site du Bondy Blog. On y lit entre autres :
(...) Siné Madame semble avoir une genèse moins imprévue et accidentelle. Elle relève davantage d’une nécessité de transmission car, comme elle le précise, « je voulais qu’on parle aux hommes, on ne s’en sortira jamais si on ne les éduque pas correctement ». Elle développe son propos, « il n’y a pas à tortiller… On élève les gosses. Comment peut-on en faire des machos ? Moi-même j’ai élevé un garçon. Jamais je n’ai pris la peine de lui parler des femmes, de leurs corps, de leurs droits, alors que je lui ai bien appris à faire le ménage, le repassage et à être autonome. On dit quoi aux filles ? Fais attention ? Mais est-ce qu’on dit clairement aux garçons qu’il ne faut pas violenter ? C’est ça qu’il faut inverser ».  Elle soupire, fataliste : « On voulait peut-être en faire un dossier dans le prochain numéro… s’il y a un prochain numéro ».
Puis, voici un entretien où vous pourrez voir Catherine s'exprimer directement. Il s'agit d'un nouvel épisode au titre expressif de Tout Peut Arriver, mis en ligne le 18 novembre, sur Le Média :





L'émission est proposée par le journaliste Denis Robert, l'auteur de Mohicans, un bouquin qui retrace l'histoire de "Charlie Hebdo" et de ses deux époques, tellement différentes, celle de son lancement par Cavanna et Choron et celle de sa reprise par le Philippe Val, un faux-cul dont les crocs rayent le parquet, un Petit, petit qui est allé très loin —et pas exactement sur le chemin de la liberté d'expression.


Thinkerview, le 9 janvier 2016. Interview de Denis Robert.
Thèmes abordés : Cavanna, Charlie Hebdo, Usurpateurs, Philippe Val, Denis Robert, Attentats, Traitement de l'information, Terrorisme, Etat de urgence, Education, Confiance dans l'information, Prédicateur, responsabilité de l'état, Krishnamurti, conseils, Naomi Klein.

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P.-S. - D'autres billets au sujet de Siné sur ce blog : ici, ici, ici, ici et .

lundi 14 octobre 2019

1er Journal des infos dont on parle plutôt peu (2019-20)

...dont on parle plutôt peu. Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.

Voici notre premier sommaire de cette année scolaire 2019-2020 (pour aujourd'hui lundi 14 octobre 2019).
Merci à mes élèves pour leurs contributions !




Il comprend, entre autres...
... un entretien proposé par ID4D avec Émilie Gaillard, maîtresse de conférences en droit de l'environnement...
Émilie Gaillard travaille depuis vingt ans sur le droit des générations futures. Selon elle, ce concept juridique est un outil indispensable pour induire les changements de paradigmes nécessaires à la préservation de l’environnement et des populations sur le temps long.
Copyright ID4D
... Une révision décalée, désopilante, incontournable (chapeau !), des injures proférées contre Greta Thunberg par l'habituelle cohorte psycopathe des éditocrates particulièrement déchaînée, « tout en regrettant qu’il soit impossible de critiquer » cette môme “irrationnelle”, “illettrée”, “louche”, “ridicule”, “sadique”, “fanatisée”, “totalitaire”…, révision que nous devons à Samuel Gontier sur Ma vie au poste, son blog hébergé par Télérama.

... Un récit d'un enseignement du français doublé d'un fort plaidoyer pour l'accueil : pendant dix-huit mois, la journaliste et écrivaine Marie-France Etchegoin est devenue professeure de français langue étrangère auprès de demandeurs d’asile en attente d’un statut et elle a raconté son expérience et ses réflexions là-dessus dans J'apprends le français.


... Le combat du philosophe et auteur Jean-Claude St-Onge, ainsi que d'un certain nombre de pédiatres et de chercheurs, pour en finir avec le dopage des enfants censés être atteints par les troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), dont ils dénoncent et le surdiagnostic et la surmédication au Québec.

... Ou certaines précisions journalistiques, environnementalistes et politiques vis-à-vis de certaines pulsions lubrifiantes préfectorales / gouvernementales dans l'atroce affaire Lubrizol. Il y a même un historien comme Thomas Leroux, chercheur au CNRS et spécialiste des risques et pollutions à l'âge industriel, pour nous rappeler, après ce sinistre incendie à Rouen, une têtue constatation : « La régulation des risques et des pollutions protège avant tout l’industrie » :
(...) La régulation des risques et des pollutions ne protège donc pas assez les populations, parce qu’elle protège avant tout l’industrie et ses produits, dont l’utilité sociale et l’influence sur la santé sont insuffisamment questionnées. Les garde-fous actuels (dispositifs techniques, surveillance administrative, réparation et remédiation, délocalisations) ont pour but de rendre acceptables les contaminations et les risques ; ils confirment une dynamique historique tragique dont l’accident de l’entreprise Lubrizol n’est que l’arbre qui cache la forêt dense de pollutions toujours plus chroniques, massives et insidieuses.


jeudi 28 mars 2019

Vacuité libérale autosatisfaite ou le triomphe de la connerie


D’une manière générale, l’étude des idéologies gagnerait à une analyse
détaillée des procédures rhétoriques qu’elles mettent en œuvre. Car,
même si une idéologie ne se réduit jamais à des phénomènes de langage
ni à une langue, celle-ci en constitue cependant toujours le noyau.

Alain Bihr : La Novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste
note 3, Éd. Page deux, Lausanne, 2007, 237 pp. Collection : Cahiers libres.
2e édition revue et augmentée : Page deux - Éd. Syllepse,
Lausanne-Paris, mai 2017, 344 pages, 18 €.
 


El Roto, El verbo se hizo ruido y habitó entre nosotros.
(Détournement de Jean 1, 14)
Il y a plusieurs versions françaises du verset de Jean qui permettraient des détournements genre :
« La Parole s'est faite bruit, elle a habité parmi nous » (selon une interprétation traditionnelle) ou
« La Parole a pris bruit / parmi nous elle a planté sa tente »
(d'après la nouvelle traduction de l'Évangile de Jean de Bayard, signée par Florence Delay et Alain Marchadour).


Souhaitez-vous réfléchir à ces bourdes enchaînées que vous entendez souvent dans les bouches des grands gourous sans pour autant très bien comprendre ou assister à un grand spectacle présidentiel... dans le genre ? Si c'est oui, n'hésitez pas et continuez à lire, puis à voir-écouter...

Le jargon libéral est une prestidigitation cuistre destinée à épater les gogos. Elle fait partie essentielle de la panoplie du parfait moderne. Inutile d’y chercher du sens ou de l’humanité ; ça débite des faufils très faux culs de logomachies, bref, de conneries. De conneries aux sonorités très branchées constituant un enfumage destiné à masquer de grandes opérations de prédation viens, pille et vole, / petit, petit.
Justement, Thomas Klikauer vient de produire un texte là-dessus sur CounterPunch :


Corporate Bullshit


Business bullshit is about the meaningless language conjured up in schools, in banks, in consultancy firms, in politics, and in the media. This language drives thousands of business schools. It is this language that is handed down to MBAs. It releases MBAs happy to spread the managerial buzz-word language of business bullshit. When pro-business management academics, management writers, CEOs, and other upper level managers invent bullshit language, they fabricate something that gets in the way of businesses.
The historical origins of business bullshit and its pathological language came with Kroning and AT&T’s management guru, who was hired to change the AT&T corporation. According to Colvin’s Fortune Magazine obituary of Peter Drucker, Drucker once said a management guru is someone named so by people who can’t spell charlatan. In the case of AT&T’s business bullshit, it was the Russian mystic George Gurdjieff and his ideas that introduced an entire new set of bullshit language to management.
It might certainly be true that Kroning may have been killed off while Kronese has lived on. Management charlatans like Gurdjieff, even when changing just one company (AT&T), may have had an global impact. It contributed to managerial bullshit language. Bullshit language is part of an ideology that is used to legitimize and stabilize capitalism. Ideologies are not concerned with the truth. Instead, they are designed to eliminate contradictions and stabilize domination. Hence, the managerial bullshitter has a lack of connection or concern for the truth.
Needless to say, it is true that bullshitters are not concerned that their grand pronouncements might be illogical, unintelligible and downright baffling. All they care about is whether people will listen to them. Their jargon can become a linguistic barbed wire fence, which stops unfortunate amateurs from trespassing on territory already claimed by experts. Not surprisingly, one finds that many managerial practices are not adopted because they work, but because they are fashionable. And the bullshit merchant can find a lucrative trade in any large organization.
En lire plus.

J'avais déjà abordé sur ce blog cette vacuité/novlangue, le fait qu'Il faut se méfier des mots ou que Des nullités surévaluées nous emmènent à la Terre Gaste. En voici un exemple formidable (qui devrait donc faire peur, littéralement). Un Jupiter convoque à lui tout seul un Grand Débat Spectacle Faisant Diversion où il décide des sujets, de la formulation des questions et de leur glose. Il nous prévient, en plus : Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises en matière d'impôts. Son porte-parole Benjamin Griveaux avait déjà rassuré tout le monde en décembre 2018 :
Le grand débat, ce n'est pas rejouer la présidentielle de 2017, ce n'est pas non plus détricoter ce que le gouvernement et le Parlement ont mis en place depuis 18 mois mais c'est attendre des propositions concrètes" (...)
Il n'est pas plus envisagé de revenir sur les ordonnances réformant le code du travail, ou la réforme de la SNCF. "Le président de la République a souligné que les transformations que nous avons par ailleurs engagées vont se poursuivre", a aussi promis Benjamin Griveaux, excluant tout changement de cap et assurant que la réforme des retraites ou celle de l'assurance-chômage seront bien menées à leur terme.
Pompon de la mascarade : une grande messe avec des intellectuels faisant tapisserie car croyant aux présidences et aux panoplies. Un bon moment pour se rappeler un aphorisme de Jorge Wagensberg :
Cambiar de respuesta es evolución, cambiar de pregunta es revolución.
Sous le titre « Grand débat des idées » : un exploit pas commun, Là-bas si j'y suis vient de coudre en vidéo des extraits de ce très long acte (soliloque ?) prospectif de propitiation macronien, petit petit, un sacrifice-supplice qui en dit long.
Lundi 18 mars, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée 65 intellectuels pour un « grand débat des idées », retransmis sur France Culture. Bien peu sont restés jusqu’à la fin, à 2h13 du matin, soit au bout de 8 heures, 13 minutes, 15 secondes. Parmi eux, le grand climatologue Jean Jouzel, reconnu pour son travail sur le réchauffement climatique. Jean Jouzel est resté assis 8 heures, 13 minutes, 15 secondes, en livrant une lutte héroïque contre le sommeil :



Bande son :

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Mise à jour du 3 avril 2019 :

Donc, tandis que ces camelots nous en mettent plein les oreilles, ils n'arrêtent pas de produire des « réformes » lourdes de retombées perverses : liquidation du code et durcissement des conditions du travail, fiscalité très coûteuse pour les finances publiques, assistanat pour les grandes fortunes et les grandes entreprises (y compris, verbi gratia, CarrefourDassault ou la presse sous perfusion s'évertuant à dénoncer l'assistanat —et hors fraudes et évasions fiscales), aggravation incontestable des inégalités de revenu et de patrimoine depuis 1980 (et pour cause !), bref, on constate un grand transfert de richesse (et de pouvoir et de narration) de la multitude vers ces « élites » qui, selon la petite philo de comptoir de France Inter, ne sont qu'un préjugé.
Au bout du compte, au delà du blabla, comme le dit Jean Gadrey, « Emmanuel Macron prétend qu’il n’y a pas d’argent magique, mais il semble bien que la magie opère quand il s’agit d’argent allant vers le haut. » D'ailleurs, Victor Hugo nous l'avait bel et bien expliqué dans L'Homme qui rit, par exemple :
« Les scarabées mangent les racines, et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas ? Allons-nous changer les lois ? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir de chez lui ? Sais-tu que le lord archevêque de Canterbury a un million de France de revenu ? Sais-tu que sa majesté a par an sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un million sterling ? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.
— Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »
Victor Hugo : L’homme qui rit (1869), Livre Deuxième, chapitre XI, p. 266
C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches... Francisco de Goya le savait très bien qui nous avait déjà expliqué que “los pobres y clases útiles de la sociedad son los que llevan a cuestas a los burros o cargan con todo el peso de las contribuciones del estado" :

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Francisco de Goya
, Tú que no puedes

 
Siné nº 85-Avril 2019-La vraie violence-P32

Bien entendu, les violentes réformes ne sauraient jamais être qu'économiques, loin de là ; un corollaire de violence physique (Voici du sang, accours, viens boire, / petit, petit), de diabolisation des récalcitrants (laissez faire, laissez casser), de tribunaux matraque et de répression très autoritaire des libertés fondamentales s'avère également essentiel pour saper toute résistance. Un cas de figure mélangeant répression et mensonges d'État ? Celui de la militante d'ATTAC Geneviève Legay grièvement blessée le 23 mars lors d'une charge de police sur la place Garibaldi à Nice ; suivez-en le fil : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
Entretemps, l'école, les collèges et les lycées se rebiffent :
Une vague de contestation balaye l’Education Nationale depuis plusieurs semaines. Après le mouvement de boycott des conseils de classe, attribution des 20/20, démission de professeurs principaux dans certains collèges et près de 600 lycées, c’est dans le primaire que les profs se mettent en branle contre « l’école de la confiance » avec des taux de grève qui sont allés jusqu’à 60% dans certaines académies mardi 19 mars.
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Mise à jour du 3 avril 2019 :

En même temps, côté pognon de dingue, la Cour des Comptes vient de rappeler (dans son Référé n° S2018-3520, du 12/12/2018, adressé à Madame Nicole Belloubet, Garde des sceaux et ministre de la justice, et à Monsieur Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur) qu'il y a des vérités têtues et hors débat, au double sens :
La délinquance économique et financière est en progression significative. Bien que les méthodes de mesure ne soient pas harmonisées, on arrive à cette conclusion quelle que soit la source statistique retenue : infractions constatées par la police et la gendarmerie, affaires nouvelles enregistrées par les parquets, enquêtes de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).
Selon les sources statistiques des services de police et de gendarmerie, fondées sur les dépôts de plaintes et les infractions constatées directement par ces services, les "escroqueries et infractions économiques et financières" (EIEF) ont augmenté de +24% entre 2012 et 2016. Cette hausse récente est comparable en "zone police" (+26%) et en "zone gendarmerie" (+22%). Elle est particulièrement sensible en région parisienne (+30% dans la petite couronne, +52% à Paris). Différenciée selon la nature des infractions, elle est globalement plus rapide que celle d’autres agrégats suivis par la police et la gendarmerie, tels que les atteintes aux biens et les atteintes à l’intégrité physique des personnes.
En lire plus.
Une délinquance de masse...

mercredi 31 mai 2017

Emma et la charge mentale

Emma est le pseudonyme d'une quadragénaire parisienne, mariée et mère de deux enfants, qui vient de publier en mai 2017 la bande dessinée Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement chez Massot Éditions.  


J’essaie de donner un éclairage politique à des histoires individuelles, dit-elle au blog Big Browser hébergé par le quotidien Le Monde. C’est le cas pour la bande dessinée sur la charge mentale, qui m’est venue de mon expérience personnelle.
Sa position est foncièrement politique, elle se veut directe, elle ne prône aucunement l'art pour l'art :
Quant au format de la bande dessinée, ce sont les dessins qui me permettent de faire passer rapidement mes idées. Ils n’ont pas vocation à être esthétiques.
Elle voudrait déclencher l'émotion, pour que l'information reste et que l'action soit possible. Elle sait qu'on ne passe pas à l'action que lorsque l'émotion y est pour quelque chose : on ne mobilise que par les affects.

Prenez le temps d'accéder un moment à son blog dont l'exergue porte : Politique, trucs pour réfléchir et intermèdes ludiques. Vous y trouverez, entre autres, Fallait demander, sa BD en ligne sur la charge mentale, cet aspect immatériel et usant —grosse fatigue !— auquel on ne pense pas trop quand on analyse la très inégale répartition des tâches ménagères et parentales, l'organisation de la vie familiale ou commune. Vous y apprendrez sans conteste de simples vérités, genre...



La lutte des femmes devrait être la lutte de tous. Bonne lecture !


mardi 17 janvier 2017

La cigale, le corbeau et les poulets (sortie du film)

On nous annonce pour demain 18 janvier la sortie en salles, en France, de la fable La cigale, le corbeau et les poulets, le nouveau film de l'équipe de Merci Patron ! Il a été réalisé par Olivier Azam et produit par Les Mutins de Pangée, espiègle coopérative audiovisuelle et cinématographique de production et d'édition (DVD, VOD) créée en 2005.
Les Mutins nous avancent :
L’histoire Toutes les polices de France sont aux trousses de la mystérieuse « Cellule 34 » qui menace de mort le président de la République. 150 policiers dont la brigade antiterroriste débarquent dans un petit village de l’Hérault. Qui sont ces dangereux papys accusés d’être le corbeau ? 
C’est l’histoire invraisemblable d’une farce juridique qui aura inquiété jusqu’à l’Elysée et fait débouler l’élite de la police antiterroriste dans un petit village de l’Hérault où une bande de villageois aux gabarits plutôt Obélix qu’Astérix résistent. Ces drôles de zouaves ont très bien compris que la démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas. Une fable de la France d’aujourd’hui.



Sur le site de Là-bas, force auxiliaire de cette malice, mis à part l'info essentielle... :
L’HISTOIRE. Ils se rassemblent à La Cigale, un bureau de tabac. Ils publient une gazette, La Commune. Des balles de 9 mm et des lettres de menaces sont envoyées au président de la République. Ils sont accusés d’être le corbeau. Ils sont poursuivis par tous les poulets anti-terroristes de France. Mais pourquoi eux ? 
un film de Olivier AZAM
réalisé avec la complicité de Laure GUILLOT
produit et distribué par Les Mutins de Pangée
en partenariat avec LÀ-BAS SI J’Y SUISL’HUMANITÉ et LES AMIS DU MONDE DIPLOMATIQUE
sortie nationale au cinéma le mercredi 18 janvier 2017


..., on nous fournit aussi deux réécoutes :
À (RÉ)ÉCOUTER 
- le reportage de François RUFFIN qui a inspiré le film, dans notre émission du 16 septembre 2009. 
- notre émission en direct depuis la Fête de l’Huma 2016, avec l’équipe du film : le réalisateur Olivier AZAM, et deux des acteurs de cette histoire, Pierre BLONDEAU et Jean OREGLIA :