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jeudi 22 octobre 2020

«L'islamo-gauchisme» d'aujourd'hui et le « judéo-bolchevisme » des années 20

Grosse fatigue, l'intox du régime de la Finance séparatiste (l'Argent sépare un max) n'en démord pas et nous traque et nous matraque toujours —sans merci, à tout bout de champ— de sa rengaine préférée depuis un certain temps, « l'islamo-gauchisme ». Ahhhhh, ces femmes musulmanes noires qui passent partout à la télé et à la radio du seul fait de leur condition... Voilà pourquoi l'endoctrinement libéral et bigot de garde prône les prénoms souchiens, le rétablissement du service militaire, l'expulsion des binationaux, l'interdiction des associations musulmanes, la laïcité judéochrétienne, l'éloignement du droit européen et les bagnes antarctiques.
Si vous souhaitez accéder à des sources proposant d'autres perspectives, surtout ne vous gênez pas et surfez un peu sur ce blog (ici par exemple) ou sur Twitter (Nassira El Moaddem, Taha Bouhafs, Widad.K, Sihame Assbague, Marwan Muhammad, Sébastian Fontenelle), ou ailleurs (Union Juive française pour la Paix, ACRIMED, MEDIAPART, Le Monde diplomatique, Les mots sont importants, Investig'action, Bastamag, Alternatives Économiques, etc.), car ça peut vous changer même la respiration, par ces temps de masques, tout comme le sens de l'indignation. 

Justement, le journaliste Sébastien Fontenelle nous rappelle la publication en 2017 sur Retronews (le site de presse de la BnF) d'un écho historique de presse concernant le mythe de l'extrême droite des années 1920 : le « judéo-bolchevisme ». Rappel pertinent pour ne pas oublier l'utilité de la prestidigitation et de la chasse aux sorcières pour les puissances d'argent —traditionnellement très à l'aise avec tous les intégrismes religieux, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, querelles de famille à part—, raison pour laquelle la Libre Parole de la Presse Libre et Plurielle s'y met en chœur écholalique à fond la caisse. Plus ça change, plus c'est la même chose, aurait dit mon ami Golo Mann.

Voici le début de cette lecture instructive que nous devons au journaliste Pierre Ancery :

Après 1917 se diffuse en Europe le fantasme selon lequel les Juifs contrôlent le mouvement bolchevik. En France, l'idée irrigue toute l'extrême droite antisémite et anticommuniste.

Après la Révolution d'octobre 1917, une thèse antisémite se répand partout en Europe : les Juifs, à l'origine d'un « complot mondial », seraient les véritables artisans de la conquête du pouvoir par les bolcheviks en Russie et viseraient à étendre leur domination sur le reste de l'Occident.

Une idée relevant totalement de l'amalgame et du fantasme, le rôle joué par la minorité juive de Russie dans la Révolution ayant été déformé et exagéré, entre autres par la propagande d'une partie des Russes blancs fidèles au tsar. Certains émigrés russes ont en effet crédité les Juifs des tueries commises après la Révolution, en particulier le meurtre de Nicolas II et de sa famille en 1918, décrit comme un « crime rituel » juif, comme le rapporte notamment Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La judéophobie des modernes ».

À noter que dès le XIXe siècle, les mouvements conservateurs antisémites avaient attaqué les idées marxistes en insistant sur les origines juives de Karl Marx. Trotski sera attaqué pour les mêmes motifs.

En France, ce mythe conspirationniste, alliant haine des Juifs et détestation du communisme, se développe aussi et vient se greffer sur un antisémitisme préexistant. Dans l'entre-deux-guerres, il est repris par toute une partie de la presse – y compris non partisane : en 1920, dans un reportage de Louise Weiss intitulé « Le chaos bolchevique », Le Petit Parisien rapporte en une ces propos d'un anonyme « envoyé en mission à Moscou par un gouvernement étranger » :

[En lire plus]

 

Pierre Tevanian a l'habitude d'écrire des articles médités, touffus et sensés. Lisez son papier intitulé Je suis prof publié dans le site de Les Mots sont importants. Seize brèves réflexions contre la terreur et l’obscurantisme, en hommage à Samuel Paty, professeur d'Histoire affreusement assassiné à Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020.

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Mise à jour du 1er novembre 2020 :

Je relaie ci-dessous un texte instructif d'Éric Fassin très en rapport avec ce billet. Il l'a publié aujourd'hui sur son blog Identités politiques hébergé par MEDIAPART :

Qui est complice de qui? Les libertés académiques en péril

1 nov. 2020 - Par - Blog : Identités politiques

Professeur, me voici aujourd’hui menacé de décapitation. L’offensive contre les musulmans se prolonge par des attaques contre la pensée critique, taxée d’islamo-gauchisme. Celles-ci se répandent, des réseaux sociaux au ministre de l’Éducation, des magazines au Président de la République, pour déboucher aujourd’hui sur une remise en cause des libertés académiques… au nom de la liberté d’expression !

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vendredi 1 mai 2020

L'Histoire du 1er Mai avec Zinn, Azam, Mermet et Terkel

Le Premier Mai n'est pas pour moi la fête du travail —ni du travail ni du télétravail, nous rappellent Les Mutins de Pangée dans un courriel—, mais la fête où les travailleurs peuvent penser à leurs luttes du passé et à leur réalité d'aujourd'hui. Le travail n'est pas à revendiquer, loin de là. C'est une autre société, une autre manière de vivre qu'il nous faut, d'autres valeurs, d'autres rapports.

Connaître l'histoire devrait nous aider à mieux réfléchir là-dessus, et grâce à Daniel Mermet et son site d'information et de débat Là-bas si j'y suis, ancienne émission de radio sur France Inter, nous disposons d'enregistrements audio et vidéo en français pour connaître celle très anarchiste du 1er Mai. À ce sujet, n'hésitez pas à visiter le site de Là-bas.

Voici un extrait illustratif du film Howard Zinn, une histoire populaire américaine, d'Olivier Azam et Daniel Mermet, sorti au cinéma en 2015 :

Disponible en DVD,VOD et téléchargement : lesmutins.org/howard-zinn-une-histoire-populaire-50
Facebook du film : facebook.com/HowardZinnFilm

L’appel à la grève générale du 1er mai 1886 pour la journée de travail de 8 heures, lancé par l’American Federation of Labor, fut largement suivi : il y eut 350.000 grévistes dans tout le pays.
À la grande usine de matériel agricole McCormick Reaper Works, à Chicago, August Spies, militant anarchiste, fut le dernier à prendre la parole devant la foule des manifestants. Au moment où celle-ci se dispersait, 200 policiers firent irruption et chargèrent les ouvriers. Il y eut un mort et une dizaine de blessés. Spies lança alors un appel à un rassemblement de protestation contre la violence policière, qui se tiendrait le 4 mai. Ce rassemblement se voulait pacifiste, mais une autre exhortation invitait les prolétaires à venir armés dans un seul but d’autodéfense. Albert Parsons avait imprimé le tract mais Spies s’opposa à sa diffusion. Parsons était l’un des meilleurs orateurs en anglais du Parti des Travailleurs ; il avait été renvoyé du Times de Chicago l’été 1877.

Le massacre de Haymarket Square survint le soir du 4 mai 1886, après un meeting tranquille. À la fin de la manif, la police chargea inopinément, puis une explosion à la dynamite retentit : 66 policiers furent blessés, dont 7 mourraient. Nouveau sale boulot de l’agence de détectives privés Pinkerton, véritable milice patronale ? La réaction de la police entraîna beaucoup de morts et 200 blessés parmi les travailleurs.
À la suite des ces événements, la police arrêta, sans preuves, 8 dirigeants anarchistes organisateurs de la concentration —qui n’étaient pas allés à Haymarket ce jour-là, à l’exception de Samuel Fielden, l’orateur qui parlait lors de l’explosion de la bombe.

Ces 8 syndicalistes furent condamnés à mort, sentence qui provoqua un tollé international ; il y eut des réactions en France, aux Pays Bas, en Russie, en Italie et en Espagne. À Londres, George Bernard Shaw, William Morris et Pierre Kropotkine (Пётр Алексеевич Кропоткин), entre autres, soutinrent un rassemblement de protestation. Les condamnations d’Oscar Neebe, Michael Schwab et Samuel Fielden furent commuées en prison à perpétuité.

Le 10 novembre 1887, Louis Lingg se suicida dans sa cellule. C’était la veille de leur exécution. Les 4 autres condamnés —George Engel, August Spies, Albert Parsons et Adolf Fischer— furent pendus le 11 novembre 1887. Le Chicago Mail, fidèle au rôle traditionnel de la Presse sérieuse ou "de référence", avait condamné d’avance Parsons et Spies. Les capitaines d'industrie purent assister à la pendaison par invitation, ce qui prouve que la Police et la Justice ne sont pas de classe.

Ces lynchés par la Justice étasunienne furent réhabilités juste six ans plus tard, en 1893. August Spies avait déclaré avant d’être pendu : « The day will come when our silence will be more powerful than the voices you are throttling today. » (« Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui. »)
Le gouverneur de l'Illinois, John Peter Altgeld, déclara que le climat de répression brutale instauré depuis plus d'un an par l'officier John Bonfield était à l'origine de la tragédie :
« While some men may tamely submit to being clubbed and seeing their brothers shot down, there are some who will resent it and will nurture a spirit of hatred and seek revenge for themselves, and the occurrences that preceded the Haymarket tragedy indicate that the bomb was thrown by some one who, instead of acting on the advice of anybody, was simply seeking personal revenge for having been clubbed, and that Capt. Bonfield is the man who is really responsible for the death of the police officers. »

« Alors que certains hommes se résignent à recevoir des coups de matraque et voir leurs frères se faire abattre, il en est d'autres qui se révolteront et nourriront une haine qui les poussera à se venger, et les événements qui ont précédé la tragédie de Haymarket indiquent que la bombe a été lancée par quelqu'un qui, de son propre chef, cherchait simplement à se venger personnellement d'avoir été matraqué, et que le capitaine Bonfield est le véritable responsable de la mort des agents de police. »

— cité dans Reasons for pardoning Fielden, Neebe and Schwab (1893) [archive], p. 49, Musée d'histoire de Chicago. SOURCE de la citation originale en anglais : Wikipedia.


L'incontournable site de Là-bas nous fournit également, entre autres contenus, cette vidéo qui montre le journaliste radiophonique et historien oraliste Louis Studs Terkel à Haymarket Square, Chicago, en mai 1996 :

Studs Terkel : « il y a 110 ans, ici même, l’histoire a été écrite »

En mai 1996, 110 ans après le massacre de Haymarket Square, le journaliste Studs Terkel rendait hommage à la lutte des travailleurs pour la journée de huit heures. Une églantine au poing, il concluait : « let’s keep battling », continuons le combat !



Là-bas nous suggère aussi deux lectures essentielles en la matière :
Albert Parsons et August Spies, Haymarket : pour l’exemple, Spartacus, 2006
Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, de 1492 à nos jours, éditions Agone, 2002.
J'ai beaucoup eu recours au grand ouvrage de Howard Zinn, tout comme au film d'Azam et Mermet, pour reconstruire l'histoire du massacre de Haymarket et de la condamnation des huit boucs émissaires anarchistes. Hommage.

jeudi 2 avril 2020

Pierre Dumayet étudiait plusieurs pestes dans son émission Histoire des gens (1974)

L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...


« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974

L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].

Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.

L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.

La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestis qui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.


Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
 —l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.

Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).

Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.

_________________________
* Cf. Alain Garrigou (Professeur émérite de science politique à l’université de Paris-Nanterre), Quand le « doux commerce » propageait la peste à Marseille, Le Monde diplomatique, avril 2020, pp. 22-23.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours, touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
(...)

EN LIRE PLUS
** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.

mercredi 27 février 2019

L'antisionisme n'est pas un racisme

SÉMITE : Se dit des différents peuples provenant 
d'un groupe ethnique originaire d'Asie occidentale 
et parlant des langues apparentées ( sémitique).  
Les Arabes, les Éthiopiens, les Juifs sont des Sémites.
  Cour. (mais abusif) Juif. Adj. Avoir un type sémite, israélite.
© 2018 Dictionnaire Le Petit Robert de la langue française

“Probably, one of the most important challenges
we are facing is not to equate Zionism and Judaism,
as Israel want us to do. I think that the more
we’ll dissociate the both, Zionism and Judaism,
the more we can challenge the Propaganda,
and the whole accusation of anti-Semitism would not be effective.”
[Probablement, l’un des défis les plus importants auxquels il nous faut faire face,
c’est de ne pas faire une équation entre le Sionisme et le Judaïsme, comme Israël voudrait
qu’on le fasse. Plus nous arriverons à dissocier le Sionisme et le Judaïsme,
plus nous
pourrons défier la Propagande, et toute l’accusation d’antisémitisme ne serait plus efficace.]

Ilan Pappé, septembre 2016.



[Ici, il faudrait une intro. Elle est peut-être en chantier, mais vu l'énormité de l'abjection, du cynisme et de la volonté de répression —réels et ressentis— des professionnels de l'amalgame, il y a urgence à favoriser la réflexion, à proposer la sérénité de Sand et de Collon —cf. un peu plus bas.
Cela fait longtemps que le pouvoir en France a choisi le lobby sioniste israélien, le colonialisme, contre la cause du peuple palestinien, la victime. L'usage que l'on a toujours fait de l'expression "antisémitisme" est inexact, philologiquement abusif, historiquement malveillant, racisant, donc raciste, politiquement opportuniste ; cette espèce de synecdoque biblique constitue une appropriation indue. Fils de Noé, Sem était un personnage de la Genèse, le premier des cinq livres du Pentateuque, donc, de la Torah. Et mis à part que les races n'existent pas biologiquement (cf. aussi Albert Jacquard), que tous les racisants ("Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan. Il n’a pas les mots d’un boxeur gitan.") sont racistes, que tous les racismes sont misérables, insupportables, et que le régime sait toujours appliquer deux poids deux mesures à leur égard, rappelons que le terme "sémitique" relève de la Linguistique, de la Philologie. Le dictionnaire n'est pas très précis, mais en annonce la couleur. J'appelle "Judéophobes" les racistes qui détestent les "Juifs" (y compris beaucoup de descendants de Juifs qui ne se tiennent pas pour des Juifs). Évidemment l'analyse du terme "Juif", de cette identité multiple, a déjà mérité plusieurs livres. Sont judéophobes les misérables qui vandalisent des cimétières juifs et y inscrivent des croix gammées, ce symbole écœurant.
En ce qui concerne le Sionisme, on pourrait lire tant de choses... Mais puisqu'il faut en choisir une en vitesse, je vous conseille LTI (Lingua Tertii Imperii, Die Sprache des Dritten Reiches, La Langue du IIIe Reich), les notes d'un philologue juif à Dresden, concrètement le chapitre XXIX, justement intitulé Sion. Victor Klemperer lut les œuvres de Hertzl sous la botte nazie, clandestinement. Et après lecture, il écrivit (extrait de la traduction castillane d'Adan Kovacsics éditée par Minúscula, Barcelona 2001) :
Los leí con una consternación rayana en la desesperación. Mi primer apunte en los diarios sobre el tema reza así: "¡Señor, protégeme de mis amigos! Si uno posee la voluntad necesaria, encontrará en estos dos volúmenes pruebas de lo que Hitler, Goebbels y Rosenborg alegan contra los judíos, no se necesita una enorme habilidad para interpretar y distorsionar los hechos."
Más tarde, apunté algunas citas y palabras clave para determinar las semejanzas y desemejanzas entre Hitler y Herzl. Porque, gracias a Dios, también había desemejanzas.
Un vrai antisioniste est un antiraciste, un anticolonialiste. Les sionistes, en tant que palestinophobes et concepteurs-projeteurs du plan Daleth et de son nettoyage ethnique concomitant, bien prolongé dans le temps par un apartheid de facto et de iure, seraient, selon les dictionnaires, antisémites. Ado sioniste, j'ai appris cela à force de lire, entre autres, beaucoup de Juifs et d'Israéliens.
Emmanuel Macron a répété que « l’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme », qui est pénalement condamné en France. Le macronisme des amalgames prétend-il la censure des livres de Victor Klemperer ou d'Israël Shahak ou de Stéphane Hessel ou l'envoi devant un tribunal d'Ilan Pappé ou de Pierre Stambul ou de Shlomo Sand ou de tant d'autres hommes justes ? Envisage-t-il de chercher la manière de persécuter tous les membres de l'Union Juive Française pour la Paix ou de Jewish Voice for Peace et d'autres organisations juives ?
Il nous faut défendre (et pouvoir défendre) la liberté d'expression comme toutes les causes anticoloniales, dont, bien entendu, l'antisionisme.
Pourvu qu'on puisse sortir de cette folie libéral-sioniste...]

Voici un article du 25 février de Shlomo Sand, auteur entre autres de Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, septembre 2008. Il a publié ce billet sur son blog hébergé par Mediapart. Je ne partage pas complètement toutes ses opinions, mais j'apprécie sans réserves son analyse historique, son humanisme et sa décence politique :

À propos des sémites et des antisémites, des sionistes et des antisionistes
Si toute expression antijuive dans le monde ne cesse de m’inquiéter, j’éprouve un certain écœurement face au déluge d’hypocrisie et de manipulations orchestré par tous ceux qui veulent désormais incriminer quiconque critique le sionisme.

Bien que résidant en Israël, « Etat du peuple juif », j’ai suivi de près les débats, en France, sur : antisémitisme et antisionisme. Si toute expression antijuive dans le monde ne cesse de m’inquiéter, j’éprouve un certain écœurement face au déluge d’hypocrisie et de manipulations orchestré par tous ceux qui veulent désormais incriminer quiconque critique le sionisme.
Commençons par les problèmes de définition. Depuis longtemps déjà, je ressens un malaise non seulement face à la récente formule en vogue : « civilisation judéo-chrétienne », mais aussi face à l’utilisation traditionnelle du vocable : « antisémitisme ». Ce terme, comme l’on sait, a été inventé dans la seconde moitié du 19ème siècle par Wilhelm Marr, nationaliste-populiste allemand qui détestait les juifs. Conformément à l’esprit de cette époque, les utilisateurs de ce terme tenaient pour présupposé de base l’existence d’une hiérarchie des races dans laquelle l’homme blanc européen se situe au sommet, tandis que la race sémite occupe un rang inférieur. L’un des fondateurs de la « science de la race » fut, comme l’on sait, le français Arthur Gobineau.
De nos jours, l’Histoire un tantinet plus sérieuse ne connaît que des langues sémites (l’araméen, l’hébreu et l’arabe, qui se sont diffusées au Proche Orient), et ne connaît, en revanche, nulle race sémite. Sachant que les juifs d’Europe ne parlaient pas couramment l’hébreu, qui n’était utilisé que pour la prière, (de même que les chrétiens utilisaient le latin), il est difficile de les considérer comme des sémites.
Faut-il rappeler que la haine raciale moderne envers les juifs constitue, avant tout, un héritage des églises chrétiennes ? Dès le quatrième siècle, le christianisme s’est refusé à considérer le judaïsme comme une religion légitime concurrente, et à partir de là, il a créé le fameux mythe de l’exil : les juifs ont été exilés de Palestine pour avoir participé au meurtre du fils de Dieu ; c’est pourquoi, il convient de les humilier pour démontrer leur infériorité. Il faut pourtant savoir, qu’il n’y a jamais eu d’exil des juifs de Palestine, et, jusqu’à aujourd’hui, on ne trouvera pas le moindre ouvrage de recherche historique sur le sujet !
Personnellement, je me range dans l’école de pensée traditionnelle qui se refuse à voir les juifs comme un peuple-race étranger à l’Europe. Dès le 19ème siècle, Ernest Renan, après s’être libéré de son racisme, avait affirmé que : Le juif des Gaules… n’était, le plus souvent, qu’un Gaulois professant la religion israélite. » L’historien Marc Bloch a précisé que les juifs sont : « Un groupe de croyants recrutés, jadis, dans tout le monde méditerranéen, turco-khazar et slave ». Et Raymond Aron d’ajouter : « Ceux que l’on appelle les juifs ne sont pas biologiquement, pour la plupart, des descendants des tribus sémites… ». La judéophobie s’est, cependant, toujours obstinée à voir les juifs, non pas comme une croyance importante, mais comme une nation étrangère.
Le lent recul du christianisme, en tant que croyance hégémonique en Europe ne s’est pas accompagné, hélas, d’un déclin de la forte tradition judéophobe. Les nouveaux « laïcs » ont transformé la haine et la peur ancestrales en idéologies « rationalistes » modernes. On peut ainsi trouver des préjugés sur les juifs et le judaïsme non seulement chez Shakespeare ou Voltaire, mais aussi chez Hegel et Marx. Le nœud gordien entre les juifs, le judaïsme et l’argent semblait aller de soi parmi les élites érudites. Le fait que la grande majorité des millions de juifs, en Europe orientale, ait souffert de la faim, et ait vécu en situation de pauvreté, n’a absolument pas eu d’effet sur Charles Dickens, Fiodor Dostoïevski, ni sur une grande fraction de la gauche européenne. Dans la France moderne, la judéophobie a connu de beaux jours non seulement chez Alphonse Toussenel, Maurice Barrès et Edouard Drumont, mais aussi chez Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon, voire, pendant un temps, chez Jean Jaurès et Georges Sorel.
Avec le processus de démocratisation, la judéophobie a constitué un élément immanent parmi les préjugés des masses européennes : l’affaire Dreyfus a fait figure d’événement « emblématique », en attendant d’être surpassée, et de loin, par l’extermination des juifs durant la seconde guerre mondiale. C’est entre ces deux événements historiques qu’est né le sionisme, en tant qu’idée et mouvement.
Il faut cependant rappeler que jusqu’à la seconde guerre mondiale, la grande majorité des juifs et leurs descendants laïques étaient antisionistes. Il n’y avait pas que l’orthodoxie, forte et organisée, pour s’indigner face à l’idée de précipiter la rédemption en émigrant vers la Terre Sainte ; les courants religieux plus modernistes (réformateurs ou conservateurs), s’opposaient aussi vivement au sionisme. Le Bund, parti laïque en qui se reconnaissait la majorité des yiddishophones socialistes de l’empire russe, puis de la Pologne indépendante, considérait les sionistes comme des alliés naturels des judéophobes. Les communistes d’origine juive ne perdaient pas une occasion de condamner le sionisme comme complice du colonialisme britannique.
Après l’extermination des juifs d’Europe, les rescapés qui n’avaient pas réussi à trouver à temps refuge en Amérique du Nord, ou en URSS, adoucirent leur relation hostile au sionisme, alors même que la majorité des pays occidentaux et du monde communiste en venait à reconnaître l’Etat d’Israël. Le fait que la création de cet Etat se soit effectuée, en 1948, aux dépens de la population arabe autochtone ne gêna pas outre mesure. La vague de la décolonisation en était encore à ses prémices, et ne constituait pas une donnée à prendre en compte. Israël était alors perçu comme un Etat-refuge pour les juifs errants, sans abri ni foyer.
Le fait que le sionisme ne soit pas parvenu à sauver les juifs d’Europe, et que les survivants aient souhaité émigrer en Amérique, et malgré la perception du sionisme comme étant une entreprise coloniale au plein sens du terme, n’altèrent pas une donnée significative : le diagnostic sioniste concernant le danger qui planait sur la vie des juifs dans la civilisation européenne du vingtième siècle (nullement judéo-chrétienne !), s’était avéré exact. Théodore Herzl, le penseur de l’idée sioniste, avait, mieux que les libéraux et les marxistes, compris les judéophobes de son époque.
Cela ne justifie pas, pour autant, la définition sioniste selon laquelle les juifs forment un peuple-race. Cela ne justifie pas davantage la vision des sionistes décrétant que la Terre Sainte constitue la patrie nationale sur laquelle ils auraient des droits historiques. Les sionistes ont, cependant, créé un fait accompli politique, et toute tentative de l’effacer se traduirait par de nouvelles tragédies dont seront victimes les deux peuples qui en ont résulté : les Israéliens et les Palestiniens.
Il faut en même temps se souvenir et le rappeler : si tous les sionistes ne réclament pas la poursuite de la domination sur les territoires conquis en 1967, et si nombre d’entre-eux ne se sentent pas à l’aise avec le régime d’apartheid qu’Israël y exerce depuis 52 ans, tout un chacun qui se définit comme sioniste s’obstine à voir en Israël, au moins dans ses frontières de 1967, l’Etat des juifs du monde entier, et non pas une République pour tous les israéliens, dont un quart ne sont pas considérés comme juifs, parmi lesquels 21% sont arabes.
Si une démocratie est fondamentalement un Etat aspirant au bien-être de tous ses citoyens, de tous ses contribuables, de tous les enfants qui y naissent, Israël, par-delà le pluralisme politique existant, est, en réalité, une véritable ethnocratie, à l’instar de ce qu’étaient la Pologne, la Hongrie, et d’autres Etats d’Europe de l’Est, avant la seconde guerre mondiale.
La tentative du président français Emmanuel Macron et de son parti visant aujourd’hui à criminaliser l’antisionisme comme une forme de l’antisémitisme s’apparente à une manœuvre cynique et manipulatoire. Si l’antisionisme devenait une infraction pénale, je recommanderais à Emmanuel Macron de faire condamner, à titre rétroactif, le bundiste Marek Edelman, qui fut l’un des dirigeants du ghetto de Varsovie et totalement antisioniste. Il pourrait aussi convier au procès les communistes antisionistes qui, plutôt que d’émigrer en Palestine, ont choisi de lutter, les armes à la main, contre le nazisme, ce qui leur a valu de figurer sur « l’affiche rouge ».
S’il entend faire preuve de cohérence dans la condamnation rétroactive de toutes les critiques du sionisme, Emmanuel Macron devra y joindre ma professeure Madeleine Rebérioux, qui présida la Ligue des Droits de l’Homme, mon autre professeur et ami : Pierre Vidal-Naquet, et aussi, bien évidemment : Éric Hobsbawm, Edouard Saïd, et bien d’autres éminentes figures, aujourd’hui décédées, mais dont les écrits font encore autorité.
Si Emmanuel Macron souhaite s’en tenir à une loi réprimant les antisionistes encore en vie, la dite-future loi devra aussi s’appliquer aux juifs orthodoxes de Paris et de New-York qui récusent le sionisme, à Naomi Klein, Judith Butler, Noam Chomsky, et à bien d’autres humanistes universalistes, en France et en Europe, qui s’auto-identifient comme juifs tout en s’affirmant antisionistes.
On trouvera, bien évidemment, nombre d’idiots à la fois antisionistes et judéophobes, de même qu’il ne manque pas de pro-sionistes imbéciles, judéophobes aussi, pour souhaiter que les juifs quittent la France et émigrent vers l’Etat d’Israël. Faudra-t-il les inclure également dans cette grande envolée judiciaire ? Prenez garde, Monsieur le Président, à ne pas vous laisser entraîner dans ce cycle infernal, au moment précis où la popularité décline !
Pour conclure, je ne pense pas qu’il y ait une montée significative de l’antijudaïsme en France. Celui-ci a toujours existé, et je crains, hélas, qu’il n’ait encore de beaux jours devant lui. Je n’ai, toutefois, aucun doute sur le fait que l’un des facteurs qui l’empêche de régresser, notamment dans certains quartiers où vivent des gens issus de l’immigration, est précisément la politique pratiquée par Israël à l’encontre des Palestiniens : ceux qui vivent, comme citoyens de deuxième catégorie, à l’intérieur de « l’Etat juif », et ceux qui, depuis 52 ans, subissent une occupation militaire et une colonisation brutales.
Faisant partie de ceux qui protestent contre cette situation tragique, je soutiens de toutes mes forces la reconnaissance du droit à l’autodétermination des Palestiniens, et je suis partisan de la « désionisation » de l’Etat d’Israël. Devrai-je, dans ce cas, redouter que ma prochaine visite en France, ne m’envoie devant un tribunal ? 
Traduit de l’hébreu par Michel Bilis
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Source en ligne : l’article sur le blog Mediapart de Shlomo Sand
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Voici encore une réflexion pertinente pour mieux comprendre les enjeux dans ce domaine. Le 22 juin 2018, le journaliste bénévole Michel Collon, retraité et donc libre d'épées de Damoclès alimentaires, développait pendant 15 minutes le sujet...
Comment Israël manipule Internet et l’opinion

Ajoutée le 22 juin 2018
Un programme très discret du gouvernement et de l’armée. Des dizaines de millions de dollars. Des experts sans scrupules. Plusieurs milliers de jeunes soldats et étudiants fanatisés. Leur mission : inonder Internet en permanence, manipuler Wikipedia, censurer Youtube, trafiquer Google. L'enjeu : vous ! Contrôler vos infos et donc votre opinion. En réalité, les calomnies ne tombent pas du ciel, c’est une arme pour discréditer et empêcher le véritable débat. Une première enquête de Michel Collon. Basée sur des documents israéliens. Parce que nous sommes décidés à lancer l’alerte. Il faut contrer cette campagne de désinformation massive salissant les personnalités qui soutiennent la cause palestinienne. Il faut défendre la liberté d’expression et de critique du colonialisme ! Merci pour votre soutien ! http://dons.michelcollon.info/fr
À propos :
Investig’Action est un collectif fondé par Michel Collon en 2004. Il regroupe des journalistes, des écrivains, des vidéastes, des traducteurs, des graphistes et toute une série d’autres personnes qui travaillent au développement de l’info alternative. Parce qu’on ne peut laisser des médias dominés par la logique marchande monopoliser l’information sur les guerres, l’économie et les rapports Nord-Sud, Investig’Action milite pour donner la parole aux sans-voix.
(...)
Convaincu que la presse mainstream ne peut être réformée même si des journalistes courageux y font ce qu’ils peuvent, Michel décide de fonder Investig’Action avec l’idée que le rôle des citoyens est essentiel pour garantir le droit à l’info. Aujourd’hui, le collectif peut donc compter sur le soutien de centaines de bénévoles : journalistes professionnels, correspondants, capteurs de bonnes infos, traducteurs, diffuseurs, graphistes, écrivains, dessinateurs, correcteurs, étudiants, informaticiens…
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Mise à jour du 7 mars 2019 :

Voici encore un témoignage qui me semble intéressant à ce sujet :
(...) Le député Sylvain Maillard vient de proposer un projet de loi [visant à pénaliser non pas les propos racistes (ils le sont déjà dans plusieurs lois), mais ce qu'ils appellent des propos antisionistes], et affirme : « On a le droit de critiquer le gouvernement israélien, mais pas de remettre en question le droit de l'État [d'Israël] d'exister. Personne ne remet en question le droit à l'existence de la France ou de l'Allemagne. »
Doublement faux : contrairement à la France ou à l'Allemagne, l'État d'Israël est le produit d'une colonisation, et nombreux ont été les États colonialistes dont on a refusé la légitimité (la Rhodésie ou l'Afrique du Sud, pour ne donner que deux exemples). De même que l'existence ne fait pas le droit, la non-existence ne signifie pas l'absence du droit à exister, comme l'ont montré le sort de dizaines d'États colonisés qui sont devenus souverains.
Deuxième erreur : l'antisionisme est originellement une idéologie juive et pas une invention d'islamo-gauchistes. Quand, au tournant du XXe siècle, le sionisme a vu le jour, l'immense majorité des Juifs s'y étaient opposés : les religieux pour des raisons théologiques, le mouvement ouvrier juif (en particulier le Bund) par socialisme... et les Juifs bourgeois d'Europe occidentale par peur de perdre leurs droits civiques.
L'antisémitisme est une forme de racisme et doit être combattu sans répit —d'autant plus qu'en Europe et aux États-Unis, il relève la tête, ou plutôt, sort au grand jour. L'antisionisme, lui, est une opinion politique, la forme spécifique de l'anticolonialisme en Palestine-Israël. Cette opinion n'est pas seulement légitime ; de mon point de vue, elle est juste. Quand Emmanuel Macron avait, en 2017, fait l'amalgame, il voulait caresser les dirigeants du Crif dans le sens du poil. Quand Sylvain Maillard propose son projet de loi, il veut dédouaner les dirigeants israéliens du véritable problème de ces dernières années : leur tentative de renforcer un front des États européens d'extrême droite (Hongrie, Pologne, Slovaquie, etc.) et semi-totalitaires, pour affaiblir la « vieille Europe. », attachée à une certaine conception du droit et des droits et donc critique face à la politique plus raciste que jamais de Benyamin Netanyahou.

Michel Warschawski in Siné Mensuel nº 84, mars 2019, page 25.
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Mise à jour du 10 mars 2019 :

"Israël n'est pas l'État de tous ses citoyens", a écrit [le Premier ministre israélien] M. Netanyahu, "car selon la loi fondamentale sur la nation que nous avons adoptée, Israël est l'État-nation du peuple juif - et uniquement du peuple juif".

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Mise à jour du 20 juin 2022 :

À propos d'apartheid, Amnesty International a commencé à comprendre (un peu tard, ma foi !). Macron, de son côté, n'arrête pas de travailler au service de cet amalgame immonde, rengaine de la hasbara sioniste : "L'antisémitisme et l'antisionisme sont les ennemis de notre République".

dimanche 21 octobre 2018

Radio Babel Marseille : Nous les peu


Radio Babel Marseille : ils seront à Madrid (Caixa Forum) le 23 octobre à 20h00.

Léon-Gontran Damas (Guyane, 1912-1978), in Black-Label, Ed. Gallimard, 1956 : Nous les gueux...

Nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens
Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Qu’attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres


Cargocollectif.com :
Radio Babel Marseille groove vocalement ses compositions originales portées par la poésie du marseillais Louis Brauquier, navigateur poète. L’univers du voyage, de la mer et de l’exil est ici suggéré dans un mélange de beat-box, de mélodies et rythmes du monde chanté a capella.
Des univers différents et complémentaires, une fusion qui met en musique le voyage, la rencontre, le partage, les cafés, les marchés, les quais, un monde ouvrier oublié...

D I S T R I B U T I O N

Willy Le Corre
Chanteur, percussionniste aux couleurs africaines, ses compétences rythmiques, mélodiques, vocales, ainsi que son rayonnement enjoué offrent au groupe une énergie communicative.

Matthieu Jacinto dit "Joos"
Spécialiste du Human Beat-Box, il assure les rythmiques ethnique, hip-hop et jungle ainsi que de nombreux effets et illustrations sonores.

Fred Camprasse
Chanteur basse, rythmique et harmonique. D'origine antillaise, il étaye de sa voix profonde et ronde les compositions du combo.

Mehdi Laifaoui
Chanteur, percussionniste : de son chant aérien il amène en un souffle les mélopées du Maghreb et d'autre contrées africaines.

Gil Aniorte-Paz
Chanteur, compositeur, directeur artistique, co-créateur des groupes Barrio Chino et des Chants gitans sacrés de Provence. Il pilote ce combo vocal lui donnant sa fougue latine et composant avec le monde...

" Radio Babel Marseille s'annonce comme une promesse de découverte, humaine, puissante et colorée. Promesse tenue et livrée, jaillissante de ces cinq voix qui s'élèvent. Au dessus du Vieux-Port avec l'énergie d'une polyphonie polyglotte. Dans ce premier album Vers des Docks et des Quais, les cinq musiciens ont mis à l'honneur les textes de Louis Brauquier poète marseillais, marin au long cours, mais ils se sont aussi inspirés des poètes de la rue, ceux qui, dans une Marseille ouverte à vif, ont toujours un bagage à partager, une nostalgie à crever, une émotion qui déborde. Par les timbres variés des voix et le groove du beat-box, les cinq hommes de Babel créent une variété de rythmes, de sons et d'ambiances, et nous mènent d'un pays à l'autre, d'une langue à une autre. Blues, combo, volutes arabes, racines occitanes sont les alliés d'une même destinée et finissent ensemble dans un bouge ou sur les rivages. Dans une ville où l'on change de continent en traversant la rue, Radio Babel Marseille chante ce monde depuis la Joliette, entre embarcadère et débarcadère, le regard toujours tourné vers l'ailleurs. " - Cathy Jauffred -

Les cinq chanteurs de "Radio Babel Marseille" forment un combo polyphonique hors normes. Ancrés à Marseille, ces fils de La Joliette mélangent mélopées orientales, voix gitanes ou corses et hip hop vocal sur fond de beatbox et de percussions traditionnelles.

mercredi 17 octobre 2018

1er Journal des infos dont on parle plutôt peu (2018-19)

... Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie. Voici notre premier sommaire de cette année scolaire (pour le 17.10.18). Merci à mes élèves pour leurs contributions !



Ces infos renvoient parfois à des vidéos dont...

L'Humanité (2/10/2018) - Décroissance : pourquoi l'idée avance en Europe:
Suite à une conférence regroupant à Bruxelles plusieurs centaines de chercheurs, de militants, de députés et de syndicalistes, le député européen Philippe Lamberts (Verts-ALE ) explique pourquoi, face aux défis de l'intelligence artificielle et de l'urgence environnementale, la décroissance parait aujourd'hui un enjeu politique central en Europe.

Ça commence par moi, site de Julien Vidal "pour construire un monde meilleur" :


Quant aux petits gestes qui sauvent, il faudrait peut-être rappeler, pour mieux comprendre quel est vraiment l'enjeu en la matière et quel devrait être la taille des gestes, ce que Frédéric Lordon rappelait dans un article très récent (1) publié sur son blog (hébergé par Le Monde diplomatique) :
(...) Et plus le déchaînement du capitalisme explose, plus l’inanité appelliste prospère, plus il s’agit de parler haut pour ne rien dire, de titrer gros pour ne rien voir, d’avertir à la fin des temps pour exiger la fin des touillettes. Ou bien d’échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté, le monde des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes, comme celles des conditions de possibilité de ce qu’on veut : le monde est bien près de finir, mais nous croyons à la fée Marjolaine. Convenablement disposée, il n’y a pas de raison qu’elle ne nous sauve pas. Même si l’accumulation sauvage est la raison d’être du capitalisme, on demandera au capitalisme de se faire apaisé et décroissant.
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(1) Frédéric Lordon : Appels sans suite (1), La Pompe à Phynance, blog.mondediplo.net, 12/10/18

mercredi 3 octobre 2018

Libre, film de Michel Toesca sur Cédric Herrou et les humanistes de la Roya

Ce qui m'a beaucoup intéressé dans cette aventure, c'est
que Cédric, que je connaissais au début, qui s'occupait
de ses poules et de ses oliviers, d'un seul coup s'est
retrouvé investi d'une puissance politique énorme.
Simplement parce qu'il réagit à ce qui se passe.
(Michel Toesca,
entretien avec Sophie Torlotin, le 18.05.18, sur RFI)


Libre (Français) par Outside the Box sur Vimeo.

La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l’Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des exilés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir, de leur offrir un refuge et de les aider à déposer leur demande d’asile.
Mais en agissant ainsi, il est considéré hors la loi… Michel Toesca, ami de longue date de Cédric et habitant aussi de la Roya, l’a suivi durant trois ans. Témoin concerné et sensibilisé, caméra en main, il a participé et filmé au jour le jour cette résistance citoyenne. Ce film est l’histoire du combat de Cédric et de tant d’autres.



Libre est un documentaire politique français qui vient de sortir sur les écrans mercredi 26 septembre 2018. Il dure 1h40mn.
Réalisé par Michel Toesca, produit par Jean-Marie Gigon et SaNoSi Productions, distribué par Jour2fête, il avait été présenté l'après-midi du 2.05.18 au festival de Cannes 2018, hors compétition, et y avait reçu la mention Œil d’or. Puis, en août, il avait été projeté en avant-première à la 41e édition du festival de Douarnenez. Nous devons la bande-son originale à Magic Malik.
Voici l'argument du film, selon SaNoSi :
La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l'Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des réfugiés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir. De leur offrir un refuge et de les aider à déposer leur demande d'asile. Mais en agissant ainsi, il est considéré hors la loi...
Michel Toesca, ami de longue date de Cédric et habitant aussi de la Roya, l’a suivi durant trois ans. Témoin concerné et sensibilisé, caméra en main, il a participé et filmé au jour le jour cette résistance citoyenne. Ce film est l'histoire du combat de Cédric et de tant d’autres.
Désolé, je ne l'ai pas encore vu, mais il m'intéresse (cf. ici, ici, ici et ).
Le site À voir, à lire en a fait et publié la critique le 3 septembre. Ils disent (et c'est moi qui y mets du rouge) :
Michel Toesca est un réalisateur indépendant ayant tourné des courts, moyens et longs métrages engagés pour la télévision et le cinéma (Démocratie Zéro6). On cherchera en vain dans Libre une tentative de renouveler le documentaire en proposant un travail formel qui se démarque de la production courante. À l’instar de Davis Guggenheim s’effaçant derrière Al Gore dans Une vérité qui dérange, Michel Toesca cerne avant tout le portrait de Cédric Herrou, même si la complicité entre les deux hommes est manifeste, le cinéaste se permettant même des interventions hors-champ. Ainsi, Libre intéressera davantage le juriste et le citoyen que le cinéphile. Cette remarque étant précisée, le documentaire est passionnant dans sa capacité à présenter les aberrations de la machine bureaucratique et force le respect par sa sincérité humaniste. (...)
Le film ne se focalise pas seulement sur Cédric Herrou et donne aussi la parole à des militants et bénévoles, telle cette infirmière libérale dispensant des soins aux migrants mais ne l’évoquant pas dans son entourage professionnel de peur d’entendre des remarques désobligeantes. Libre est aussi intéressant dans son traitement de la problématique des contradictions et ambiguïtés : flou juridique du territoire de la vallée de la Roya partagée entre la France et l’Italie, expulsion de clandestins dans un train vers le sud de l’Italie, avant qu’ils ne refassent à pied le trajet inverse, volonté de refouler des enfants du territoire français sachant que la loi impose leur protection, mise en exergue de l’idée de frontière, alors que l’espace Schengen l’a supprimée entre la France et l’Italie. Surtout, le documentaire pose la question du libre arbitre face à la nécessité d’aider des personnes en souffrance, tout en respectant la loi et les réglementations, les dispositions de l’État de droit ne permettant pas toujours de trancher ce dilemme.
(...)
Notons que le 6 juillet 2018, le Conseil constitutionnel a décrété que le principe de fraternité était désormais constitutionnel, et pouvait donc être invoqué dans un tribunal. Cette décision laisse augurer une relaxe de Cédric Herrou en cassation, ce dont nous nous réjouissons (1).
En lire plus.
RFI s'est penché sur le sujet au moins à deux reprises : le 18 mai 2018, à l'occasion du 71e festival de Cannes, Sophie Torlotin recevait Michel Toesca et Cédric Herrou (6'37''). Il y a quelques jours, le 26 septembre 2018, à l'occasion de la sortie du film en salles, Isabelle Le Gonidec a publié une chronique intitulée Réfugiés de la Roya: «Libre» de Michel Toesca, une caméra solidaire. Ce même jour, Daniel Mermet, de Là-bas si j'y suis, s'est entretenu avec Cédric Herrou (Cédric Herrou : « Ciotti est amoureux de moi ! ») :
Agriculteur, éleveur de poulets, citoyen pour certains, délinquant pour d’autres. Lui se dit aussi « anarchiste ». Un anarchiste qui s’efforce de faire appliquer la loi : celle qui assure aux migrants de pouvoir déposer une demande d’asile à la frontière franco-italienne, dans la vallée de la Roya où se trouve sa ferme. Un droit que leur dénient le préfet des Alpes-Maritimes et les forces de l’ordre, en préférant les repousser à la frontière italienne.
Parce qu’il accueille, héberge, encadre, accompagne juridiquement ces centaines d’Érythréens et de Sud-Soudanais, il est devenu la bête noire d’Éric Ciotti, président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes : « qui peut dire avec certitude que dans les centaines de migrants que M. Herrou se targue d’avoir fait passer ne se dissimule pas un futur terroriste ? [1] ». Cédric Herrou, lui, rappelle que c’est justement la fermeture des frontières aux migrants qui est plus meurtrière que jamais. Un récent rapport de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés déplore l’augmentation du nombre de morts en Méditerranée : au premier semestre 2017, une personne qui tentait la traversée de la Méditerranée sur 42 en mourrait. Cette année, ce chiffre est monté à une personne sur 18 sur la même période [2].
Même certains policiers et gendarmes ont confié à Cédric Herrou désapprouver la gestion policière et militaire de la question migratoire : ils ont préféré mettre en place avec lui un « protocole » pour garantir le dépôt des demandes d’asile.
Michel Toesca a filmé pendant trois ans Cédric Herrou, ainsi que tous les citoyens de la vallée de la Roya qui sont toujours menacés de poursuites judiciaires pour leur action : après le succès de la projection au dernier festival de Cannes, le film Libre sort aujourd’hui en salles.
Un entretien de Daniel Mermet avec Cédric Herrou.

Notes

[1Éric Ciotti, « Non, M. Herrou n’est pas l’Azuréen de l’année », Nice-Matin, 30 décembre 2016.
[2Agence des Nations Unies pour les réfugiés, « La traversée de la Méditerranée est plus meurtrière que jamais », 3 septembre 2018.
Dans son entretien avec Daniel Mermet, Cédric Herrou affirme, entre autres :
"Il y a 50 gardes mobiles autour de ma ferme, une ferme qui fait deux hectares, qui tentent d'empêcher les gens d'arriver chez moi. (...) En fait, il y a plus de gendarmes autour de ma ferme que sur l'axe autoroutier entre Ventimiglia [Vintimille] et Nice."
"Les personnes en migration, [nous], on leur donne accès à leurs droits et on les protège juridiquement pour qu'ils puissent demander l'asile [en France]. On a un protocole avec la gendarmerie locale et on nous ouvre tous les barrages policiers qui sont entre Breil-sur-Roya et Nice, ce qui est schizophrène, cette gestion, parce qu'en fait [enregistrer] la demande d'asile, c'est un devoir (2), ces personnes pourraient très bien faire une demande d'asile à la frontière, [mais] c'est une demande qui est entravée, on oblige les gens à passer la frontière clandestinement."
Et puis le préfet les "dégage" en Italie sans respecter leurs droits, faisant fi des procédures légales. Au bout du compte, le pouvoir peut compter sur "les média, la communication, la Justice".
Herrou explique qu'il accueille les réfugiés qui arrivent dans sa ferme comme des "individus à part entière". Comme le rappelle la page web de Là-bas, il évoque, effectivement, quelques chiffres apportés par le rapport « Voyage du désespoir » (Desperate Journeys) du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations Unies, préfacé par Khaled Hosseini et publié le 3 septembre 2018.
Ce rapport signale que plus de 1500 migrants sont morts ou portés disparus en mer Méditerranée entre janvier et juillet en tentant de rejoindre l'Europe. Concrètement, 318 en Espagne, 1.095 en Italie, 99 en Grèce. Et, en effet, il affiche un paradoxe terrible qui prouve le caractère criminel de la politique européenne en la matière : il y a, en même temps, une baisse des tentatives de traversée de la Méditerranée (121.100 dans les 7 premiers mois de 2017 contre 72.100 en 2018) et une forte augmentation proportionnelle des disparitions au double sens : «pour chaque groupe de 18 personnes ayant entrepris la traversée entre janvier et juillet 2018, une personne est décédée ou portée disparue, contre une sur 42 au cours de la même période en 2017 ».
L'Agence des Nations Unies pour les Réfugiés en France publie en français un communiqué à cet égard où elle alerte : La traversée de la Méditerranée est plus meurtrière que jamais. Pascale Moreau, la Directrice du bureau du HCR pour l’Europe, y déclare : « Alors même que le nombre d’arrivants sur les côtes européennes diminue, il ne s’agit plus de tester la capacité de l’Europe à gérer les chiffres mais à faire preuve de l’humanité nécessaire pour sauver des vies. » Ce communiqué ajoute :
Le HCR exhorte également l’Europe à accroître les possibilités de voies d’accès légales et sûres pour les réfugiés, notamment en augmentant le nombre de places de réinstallation et en éliminant les obstacles au regroupement familial – ce qui permettrait de fournir d’autres options à des périples dont l’issue risque d’être fatale.
Le rapport souligne également les dangers auxquels sont confrontés les réfugiés lorsqu’ils voyagent le long des routes terrestres vers l’Europe ou lorsqu’ils traversent celle-ci. Notant les mesures prises par certains pour empêcher les réfugiés et les migrants d’accéder à leur territoire, le rapport exhorte les États à faire en sorte que les personnes cherchant la protection internationale puissent facilement accéder aux procédures d’asile. Il lance également un appel aux États afin que ceux-ci renforcent les mécanismes de protection des enfants qui voyagent seuls et demandent l’asile.
Au demeurant, justement ce matin même, nous avons appris que Domenico (dit « Mimmo ») Lucano, le maire de Riace (Calabre), a été arrêté, puis placé aux arrêts domiciliaires. « Bête noire » du ministre de l’intérieur italien d’extrême droite Matteo Salvini, il avait fait renaître Riace grâce à l'arrivée de centaines de réfugiés. Son initiative a permis de rénover les maisons abandonnées de sa petite commune et de stimuler son économie. Et ce qui était alors un bled fantôme est redevenu une bourgade pleine de vie. L'école qui avait fermé en 2000 a pu rouvrir. Solidarité à double sens, donc, comme d'hab. À l’entrée du village, on peut lire maintenant sur une pancarte, « Riace, cité de l’accueil » (paese dell'accoglienza).

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(1) Oui, en réponse à Cédric Herrou, le Conseil Constitutionnel a tranché là-dessus le 6 juillet 2018 et reconnu le « principe de fraternité » et, donc, « la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour sur le territoire national ».

(2) Cf. Service-public.fr : « Si vous venez en France pour obtenir le statut de réfugié, vous devez vous adresser aux autorités de police aux frontières pour leur signaler votre souhait puis effectuer des démarches en préfecture pour faire enregistrer votre demande d'asile. Vous ne pouvez pas directement saisir l'Ofpra. Une fois votre demande enregistrée par la préfecture, vous pouvez le saisir. »

jeudi 6 septembre 2018

Ni Dieu ni Maître - Une histoire de l'anarchisme

« Le veau d'or rend vache »
(slogan anarchiste)

 « Ni Dieu, ni Maître, ni Mari »
(devise de La Voz de la mujer)

N’oublions pas que le premier acte des anarchistes à Barcelone
a été la prise en main de l’industrie du cinéma et de la radio pour
tout filmer. Ils disaient, en gros : « À partir de maintenant,
c’est nous qui faisons, écrivons et racontons notre histoire. »


Ni Dieu ni Maître fut le titre du journal créé par Louis-Auguste Blanqui en 1880. Il devint une devise anarchiste.
Ni Dieu ni Maître est aussi un ouvrage de Daniel Guérin, une anthologie de l'anarchisme éditée en 1970 dans la « Petite collection Maspero » que l'on peut retrouver aujourd'hui chez les Éditions de la Découverte :
Devenu un classique depuis sa première édition dans la « Petite collection Maspero » en 1970, ce livre propose un choix raisonné de textes politiques et théoriques des grands noms de l'anarchisme. En les replaçant en perspective, Daniel Guérin a retracé l'aventure d'un mouvement politique et intellectuel dont la force de contestation n'a jamais faibli depuis sa naissance au XIXe siècle. Il offre un panorama complet, sur deux siècles, de la pensée anarchiste, en restitue la richesse, fait revivre les controverses qui l'animent. Daniel Guérin entend ainsi combattre le discrédit dont fut victime l'anarchisme, souvent réduit par ses détracteurs à une idéologie individualiste « réfractaire à toute forme d'organisation ».
La première partie de cette anthologie présente le travail théorique des anarchistes du XIXe siècle à travers des textes de Stirner, Proudhon, Bakounine, Guillaume et Kropotkine. La seconde, plus historique, dresse le portrait des grandes figures du mouvement à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle : Malatesta, Henry, Pelloutier, Voline, Makhno, Durruti. Elle met en lumière le rôle intellectuel et politique des anarchistes pendant la révolution russe et la guerre d'Espagne.
Et Ni Dieu ni Maître - Une histoire de l'anarchisme..., c'est le titre d'un documentaire réalisé par Tancrède Ramonet, dont la confection fut assurée par la société de production audiovisuelle indépendante Temps noir (1) et ARTE France en 2016, avec la participation de LCP Assemblée nationale, UR-Swedish Educational Broadcasting Company et la RTS Radio Télévision Suisse.
Cette fresque monumentale fut initialement diffusée en Suède, en Colombie, au Canada et en Suisse, en 2016, puis, mardi 11 avril 2017 à 20 h 50, en France, par ARTE.
Côté financement —Ni Dieu ni Maître a coûté autour de 500 000 euros—, cette œuvre bénéficia du soutien de la Procirep (société civile des Producteurs de Cinéma et de Télévision) et l'Angoa (Agence Nationale de Gestion des Œuvres Audiovisuelles), du Centre National du Cinéma et de l'Image animée, et du Programme Europe Creative–MEDIA de l’Union européenne. On peut l'acheter physiquement [en DVD (2)] en librairie ou sur la boutique d'ARTE. Elle est aussi disponible de manière virtuelle, en VOD ou en téléchargement, sur le site des Mutins de Pangée.
Le film est visible en flux (en ligne et en continu) sur videos-streaming.eu et j'ai trouvé sur internet cette copie insérable :

Narrateur : Redjep Mitrovitsa. Textes dits par Audrey Vernon. Conseillers historiques : Gaetano Manfredonia et Frank Mintz. Musique originale : Julien Deguines. Graphisme et animation : Jean-Baptiste Delorme

Ce documentaire historique commence en 1840, date de publication du manifeste Qu’est-ce que la propriété ? Ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement, signé par Pierre Proudhon, et conclut à la Seconde Guerre mondiale. Il a été monté en deux parties, pour l'instant (3), La Volupté de la destruction (1840-1914) et La Mémoire des vaincus (1911-1945). Car ceux-ci, on les a vaincus et écrasés à plusieurs reprises, on les a diabolisés en permanence (y compris dans les dictionnaires) et pourtant, ils existent toujours ; ils sont toujours debout, selon Léo Ferré ou selon Michel Mathurin, par exemple.

Voici la présentation de Ni Dieu ni Maître par son distributeur, la chaîne ARTE France (dont les deux derniers paragraphes reprennent le quatrième de couverture du coffret) :
"Ni Dieu Ni Maître" revient sur tous les grands événements de l'histoire sociale des deux derniers siècles et dévoile l’origine et le destin de ce courant politique qui combat depuis plus de 150 ans tous les maîtres et les dieux.
Né du capitalisme, frère ennemi du communisme d'Etat, l'anarchisme n'a eu de cesse de souffler son vent de justice et de liberté sur le monde. Et si certains libertaires purent se changer en criminels, jouant du revolver ou faisant parler la dynamite, on oublie qu'ils furent nombreux à proposer des alternatives et initier les grandes révolutions du XXe siècle.
A partir d’images d’archives inédites, de document oubliés, d’entretiens exclusifs avec les plus grands spécialistes du mouvement ouvrier, ce film exceptionnel raconte pour la première fois l’histoire de ce mouvement qui combat depuis plus de 150 ans tous les maîtres et les dieux et qui, de Paris à New York et de Tokyo à Buenos Aires, n'en finit pas de faire trembler le monde.
Son auteur a précisé :
Je ne voulais pas faire un film « anarchiste » dans les choix graphiques, typographiques, musicaux ou de montage. Je voulais que le film ressemble à un film classique sur la Seconde Guerre mondiale : archives, entretiens sur fond noir, musique orchestrale. En cela, je m’inspire un peu de ce que disait Jean Genet dans un entretien à Bertrand Poirot-Delpech en 1982. Il expliquait en substance qu’il voulait que sa langue soit la plus pure et la plus classique possible, de manière à faire entrer imperceptiblement dans la tête du lecteur des idées défendues.
Pendant cinq ans, Tancrède Ramonet a bien pioché son sujet : l'histoire occultée de l'anarchisme. Et la mise au clair de beaucoup d'éléments traditionnellement manipulés de l'histoire, comme le cas de François Claudius Koënigstein dit Ravachol. On imagine l'énormité du travail de recherche, l'embarras des choix et les complexités du montage de cette fresque énorme, vu la quantité de documentation de tout poil et d'entrevues employées qu'il fallut compacter en deux heures et une vingtaine de minutes. Dans le documentaire prennent longuement la parole des spécialistes des mouvements anarchistes : Jean-Christophe Angaut, Éric Aunoble, Normand Baillargeon, Giampietro Berti, Matthew Carr, Alain Doboeuf, David Doillon, Marianne Enckell, Robert Graham, Gaetano Manfredonia (auteur d'Histoire mondiale de l'Anarchie), Frank Mintz, Jean-Yves Mollier, Servando Rocha, Michael Schmidt, Anne Steiner, Mikhail Tsovma, Édouard Waintrop et Kenyon Zimmer. La liste de remerciements, vraiment touffue, prouve également un nombre très considérable de consultations : Ramonet est bien conscient d'avoir monté "une" histoire de l'anarchisme parmi d'autres possibles. La sienne est dense, honnête et pertinente.

Le 19 décembre 2016, la revue Ballast publia un entretien avec Tancrède Ramonet sous le titre Faire entendre des voix inaudibles. Extraits :
« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Nous voulons raconter l’histoire du point de vue des lions. C’est le cas de la série « Afrique(s), une autre histoire du XXe siècle » [cf. ce blog] écrite par Elikia M’Bokolo, directeur à l’EHESS du département de l’histoire de l’Afrique. Il y raconte l’histoire de ce continent du point de vue des Africains, de ceux qui l’ont faite, vécue et pensée. Le film Le Ventre des femmes — qui donne la parole aux 330 000 femmes stérilisées de force au Pérou entre 1995 et 2000 — est un autre exemple de cette ligne éditoriale. Dans Ni Dieu ni Maître, qui est une histoire de l’anarchie par des penseurs et des acteurs de l’histoire libertaire, la démarche est la même. Ma démarche militante — si elle existe — consiste à faire entendre ces autres voix.
(...)
Sa défaite répétée tient largement à l’entente d’un ensemble de pouvoirs que sont le communisme d’État (4), les démocraties bourgeoises et les fascismes, pour l’enterrer au plus vite. La guerre au sein de l’Internationale, le massacre de Haymarket, l’insurrection ukrainienne, la bataille pour la Maison des syndicats en France, les luttes pour faire innocenter Sacco et Vanzetti ou même la révolution libertaire en Catalogne, les grandes heures de l’histoire libertaire, c’est-à-dire toute une part de l’histoire sociale, ont été systématiquement enfouies dans un oubli forcé ou volontaire. Et dans cette entreprise, la censure douce des démocraties bourgeoises n’a rien eu à envier au contrôle de l’information des grandes dictatures.
On peut lire ici le résumé des deux volets proposé par les Mutins de Pangée et ici et , les deux pages (Et l’anarchie enfin va triompher !) que lui consacra Là-bas, si j'y suis le 4 mars 2017, donc avant sa première, y compris un entretien de Daniel Mermet avec le réalisateur Tancrède Ramonet.
Le Web fournit plusieurs critiques à l'égard de ce long métrage, dont celle d'Antoine Flandrin (Le Monde).
Le jour de la première diffusion du film sur ARTE, Tancrède Ramonet fut invité par l'émission La grande table, d'Olivia Gesbert (France Culture), à discuter avec Irène Pereira, sociologue, professeure de philosophie, membre du comité de rédaction de la revue anarchiste Réfractions, spécialiste des pratiques militantes et autrice de "L'anarchisme dans les textes" (Ed textuel, 2011) :

"Il existe encore des figures anarchistes, de Tardi à Ovidie en passant par Chomsky"
"Partout les anarchistes ont été les premiers à mener les combats pour les acquis sociaux. On a tendance à l'oublier"
"L'histoire de l'anarchisme a été occulté par l'historiographie stalinienne et l'histoire bourgeoise".
Tancrède Ramonet, La grande table
"Les médias ont crée dés le départ les conditions d'une peur de l'anarchiste. Des choix sont faits dans la mémoire"
"C'est parfois une illusion rétrospective de dire que l'anarchisme était nécessairement féministe. Proudhon était misogyne".
Irène Pereira, La grande table



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(1) Extrait d'un entretien de la revue Ballast avec Tancrède Ramonet :
Avec Martin Laurent et Axel Ramonet, nous avons déposé les statuts de notre société de production juste après le 21 avril 2002, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, quand Jean-Marie Le Pen accédait au second. Plutôt que d’aller voter, c’était notre réponse à nous. Nous voulions développer des thématiques historiques, culturelles et sociétales avec une visée résolument internationale. Nous voulions donner la parole aux réalisateurs issus des pays ou des mouvements qui sont le sujet de nos films, en racontant les histoires de l’intérieur. Presque tous nos films se font l’écho de ce souci : l’histoire de l’Afrique écrite par Elikia M’Bokolo, Cuba, une odyssée africaine, réalisé par la réalisatrice égyptienne Jihan El-Tahri, ou Colonia Dignidad, par l’ancien combattant chilien José Maldavsky, qui raconte l’existence d’une secte nazie en Amérique latine. Nous voulons donner des points de vue invisibles ou faire entendre des voix inaudibles, car mises sous le boisseau. Ceci est d’autant plus important que cette tradition documentaire s’éteint à mesure que se réduit le nombre de porteurs d’une autre vision du monde et que se normalisent les discours et les histoires. L’industrie audiovisuelle a une responsabilité énorme : de manière paradoxale, alors qu’il n’y a jamais eu autant de chaînes de télévision et que le nombre de documentaires croît de manière exponentielle, il n’y a jamais eu aussi peu de diversité de points de vue. L’uniformisation et la standardisation touchent autant l’agroalimentaire que le discours politique ou le secteur culturel.
(2)  Deux DVD incluant les deux parties du film et quelques compléments : L'affaire Schwartzbard, Mujeres Libres, Anarchie en Mandchourie et un entretien avec Noam Chomsky.
Le coffret contient en outre un livret de 60 pages intitulé Ils ne peuvent pas détruire nos idées. Il s'agit d'une petite anthologie de textes libertaires encadrés entre un avant-propos de Tancrède Ramonet et une postface de Frank Mintz. Ces extraits composent une « foule hétéroclite de réflexions, lettres, manifestes, mémoires, qui se contredisent parfois et se complètent souvent », et correspondent à Pierre Sylvain Maréchal (1750-1803), Pierre-Joseph Proudhon (1809-65), Max Stirner (pseudonyme de Johann Kaspar Schmidt, 1806-56), Michel (Mikhaïl Aleksandrovitch) Bakounine (1814-76), Louise Michel (1830-1905), le Manifeste des Anarchistes (déclaration collective de 66 anarchistes au Tribunal de Lyon le 19 janvier 1883), Ravachol (1859-guillotiné en 1892), Errico Malatesta (1853-1932), Pierre (Piotr Alexeïevitch) Kropotkine (1842-1921), Fernand Pelloutier (1867-1901), Léon (Lev Nikolaïevitch) Tolstoï (1828-1910), Élisée Reclus, Francisco Ferrer Guardia (Francesc Ferrer i Guàrdia, 1859-fusillé en 1909), Albert Libertad (pseudonyme de Joseph Albert, 1875-mort empoisonné en 1908), Gustav Landauer (1870-assassiné en 1919), Kōtoku Shūsui, Voltairine de Cleyre (1866-1912), l'Internationale Anarchiste et la Guerre (Manifeste des 35, février 1915), Ricardo Flores Magón (1873-1922 au pénitencier de Leavenworth, Kansas), Emma Goldman (1869 - 1940), l'Union Générale des Anarchistes (Projet du groupe Dielo Trouda —Cause Ouvrière— de 1926), Ba Jin (1904-2005), Nicola Sacco (1891-exécuté en 1927), Nestor Makhno (1889-1934), Mujeres Libres (organisation féminine, autonome et prolétarienne fondée en Catalogne en 1936 qui créa des libératoires de prostitution, car elle s'était donnée pour objectif d'abolir le « triple esclavage des femmes : l'ignorance, le capital et les hommes ».), Rudolf Rocker (1873-1958), Albert Camus (1913-60), Abraham Guillén (1913-1993), Guy Debord (1931-94 ; cité ici, p. e.), Murray Bookchin (1921-2006), Hakim Bey (Peter Lamborn Wilson dit Hakim Bey, 1945), le sous-commandant Marcos (1957), Sam Mbah (1963-2014), le Comité Invisible et Abdullah Öcalan (1949).
Affiche féminine gratuite

(3) Il y aurait, selon Tancrède Ramonet, un troisième épisode déjà tourné et monté, intitulé Les réseaux de la colère. Il couvrirait la période 1945-2001. Le réalisateur expliqua à TéléObs le 9 avril 2017 :
Arte n'a pas voulu du troisième volet, "les Réseaux de la colère", qui porte sur la période de 1945 à nos jours. Nous y expliquons pourtant comment l'anarchisme renaît de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale et devient l'inspirateur de toutes les formes de résistance qu'ont été les mouvements hippie, punk, situationniste, Action directe (et le retour à la lutte armée), Black Bloc, ZAD, mouvance anarcho-autonome ou Nuit debout…
Encore une fois, le régime libéral nous éclaire de manière pratique la vraie nature de sa liberté d'expression et son amour pour la contestation au présent.
Dans ce même entretien, Ramonet affirma :
On ne prend pas de carte de militant anarchiste : ce qui le définit, c'est sa pratique. Or on retrouve en 2017 cet esprit dans des mouvements contre les violences policières, pour les migrants (No Border), à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, à Nuit debout ou encore dans le féminisme pro-sexe d'Ovidie. Il s'exprime aussi dans l'exigence d'une démocratie directe ou dans l'idée de convergence des luttes : alors que le communisme n'oppose que les travailleurs à la bourgeoisie, l'anarchisme a toujours pointé d'autres formes d'exploitation plus insidieuses : homme/femme, Blanc/ Noir, pays du nord/pays du sud, homme/nature…
(4) Cf., par exemple, Rudolph Rocker : La tragedia de España, Melusina, 2009 (traduction de Marc Viaplana à partir de The Tragedy of Spain, 1937), page 85 :
"En lo que a Cataluña se refiere, ya se ha puesto en marcha la limpieza de elementos trotskistas y anarcosindicalistas, y será llevada a cabo con la misma energía que en la URSS." (Pravda, 17 de diciembre de 1936)
À propos de l'expérience anarchiste pendant la guerre civile espagnole, La2 de RTVE diffusa en 1997 Vivir la Utopía, film documentaire réalisé par Juan Gamero qui recueillait les témoignages des anarchistes espagnols Miguel Alba, Ramón Álvarez, Federico Arcos, Marcelino Bailo, María Batet, Severino Campos, Francisco Carrasquer, Miguel Celma, Valerio Chiné; José España, José Fortea, Juan Giménez, Antonio Lahuerta, Concha Liaño, Fidel Miró, Aurora Molina, Heleno Molina, Conxa Pérez, Suceso Portales, Dolors Prat, Ximo Queirol, Maravillas Rodríguez, Juan Romero, Manuel Sanz, Liberto Sarrau, José Sauces, Josep Serra Estruch, Antonio Turón, José Urzáiz, Antonio Zapata.