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jeudi 2 avril 2020

Pierre Dumayet étudiait plusieurs pestes dans son émission Histoire des gens (1974)

L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...


« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974

L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].

Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.

L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.

La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestis qui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.


Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
 —l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.

Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).

Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.

_________________________
* Cf. Alain Garrigou (Professeur émérite de science politique à l’université de Paris-Nanterre), Quand le « doux commerce » propageait la peste à Marseille, Le Monde diplomatique, avril 2020, pp. 22-23.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours, touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
(...)

EN LIRE PLUS
** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.

jeudi 25 avril 2019

Siné Madame

...vient d'être enfanté. Par des femmes. En vente depuis mercredi 17 avril. Réjouissante nouveauté, merci vraiment.
Siné Madame. Le journal qui ne simule pas, se veut une publication satirique et sociétale, écrite et dessinée par une bande de filles —autrices, comédiennes, illustratrices, journalistes...— de tout âge, joyeuses, savantes, brindezingues et sans tabous, dirigée par Catherine Weil Sinet. Libre d'actionnaires vautours, libre d'annonceurs car libre de publicité, elle n’aura pas de pubs pour les crèmes...

Catherine Weil Sinet : Édito, Siné Madame, nº1, avril 2019, page 2.

Un journal qui a vocation a stimuler nos pensées, selon Isabelle Alonso (fille de réfugiés républicains espagnols). "Ni féministe ni féminin, il parlera des femmes comme on n’ose pas le faire, avec humour et engagement", précise Catherine Sinet. Cliquez ici pour accéder à son site.

La chance a voulu que je puisse m'en acheter le nº1 (avril 2019), historique, dans le kiosque de journaux de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, lors d'un voyage éclair en France. Heureux qui comme moi font d'une pierre deux corps, cela va sans dire.


Vidéo de présentation de Siné Mensuel.


TV5 Monde Info - Juliette Arnaud et Isabelle Alonso font partie de l’aventure du premier numéro

C'est historique ! est une chronique de l'émission Debout les copains !


mercredi 24 avril 2019

7e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2018-19)

...dont on parle plutôt peu. Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.

Voici notre septième et dernier sommaire de cette année scolaire, celui du 24 avril 2019.
Merci à mes élèves pour leurs contributions !



mardi 9 avril 2019

Rétrospective de Balthus au Musée Thyssen-Bornemisza (Madrid)

Entrée exposition Balthus : La partie de cartes, 1948-50,
Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde.



Du 19 février au 26 mai 2019, le musée Thyssen Bornemisza de Madrid présente une rétrospective consacrée à l'œuvre du peintre Balthasar Kłossowski de Rola (Paris 1908-Rossinière, canton de Vaud, en Suisse, 2001), artiste personnel et inclassable, religieux et bouleversant, contempteur de l'art contemporain, plus connu sous le nom de Balthus, déjà abordé sur ce blog. Elle est composée de 47 toiles majeures.


Sa veuve Setsuko Kłossowski de Rola participa à son vernissage le 19 février : cliquez ci-contre pour accéder à un reportage illustré du quotidien El País.

Cette exposition a été organisée en collaboration avec la Fondation Beyeler, qui siège à Riehen —près de Bâle, en Suisse— où elle fut exhibée de septembre 2018 à janvier 2019, sous le commissariat de Raphaël Bouvier, soutenu par Michiko Kono, avec la collaboration de Juan Ángel López-Manzanares à Madrid. Comme le rappelle le site de la Fondation Beyeler :
De son enfance à Berne, Genève et Beatenberg en passant par son mariage avec la suissesse Antoinette de Watteville et leurs séjours aussi bien en Romandie qu’en Suisse alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne, Balthus entretient une relation étroite et continue avec la Suisse.
Ce web nous propose également une biographie de Balthus. Il était le second fils d’Erich Kłossowski (1875-1949) et Else, puis Baladine Kłossowska, née Elisabeth Dorothea Spiro (1886-1969) :
Ses parents, un historien de l’art germano-polonais et une artiste juive allemande, font grandir leurs deux garçons dans un environnement empreint d’art et de culture. Pierre Kłossowski, le frère de Balthus, de trois ans son aîné, deviendra un écrivain et artiste célèbre.
Cette ambiance familiale aura une importance décisive dans la vie et l'œuvre de Balthus. Établis à Montparnasse en 1903, ses parents fréquentaient, par exemple, Rainer Maria Rilke et Pierre Bonnard, professeur de sa mère Baladine :
Le peintre Pierre Bonnard, qui était très ami avec mes parents, a dit un jour à mon père : surtout ne l’envoyez pas dans une école d’art, il y perdrait quelque chose. Je me suis donc fait mes écoles tout seul. En fait, j’ai appris mon métier comme on apprend à parler : en essayant de faire comme font les autres, en regardant travailler mon père et ma mère, en écoutant les conseils de Bonnard, de Maurice Denis, et plus tard d’André Derain. Et en pratiquant assidûment la copie. A l’époque, les jeunes peintres considéraient le Louvre comme un cimetière. Moi, j’y allais tout le temps. J’y ai beaucoup copié Poussin. J’aurais bien aimé pouvoir l’interroger sur sa touche, sur ses couleurs… Puis je suis allé copier Piero Della Francesca à Arezzo. "
Comme les Kłossowski étaient allemands, ils furent contraints de quitter la France en 1914, d'abord pour Zürich, puis pour Berlin. Mais le couple se sépara pendant cette première guerre mondiale, en 1917.
Alors, Baladine s'installa avec ses enfants en Suisse, concrètement quelques mois à Berne et à Beatenberg, puis à Genève en novembre. Balthus fut inscrit en 1919 au lycée Calvin.

Sa mère serait le dernier amour du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926), sa Merline.  
Rilke, à son tour, apprécia sincèrement le jeune Balthus et ses dessins du chat Mitsou, réalisés à l'âge de 11 ans. Ils seraient publiés en 1921 dans un recueil intitulé Mitsou le Chat et préfacé par son mentor.

Tyto Alba : Balthus y el conde de Rola, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza y Astiberri Ediciones, 2019 (1)

Disons que les lettres du poète au très jeune peintre, suivies de 40 images de Mitsou, sont disponibles en français. « Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti. », dit Balthus en 1998.
Au printemps 1921, sa mère, son frère et lui retournèrent à Berlin qu'ils quittèrent définitivement pour Beatenberg en mai 1923. C'est là qu'en 1924, Balthus ferait la connaissance d’Antoinette de Watteville, alors âgée de douze ans. Ils se marieront le 2 avril 1937. On a sauvé et publié quelque 240 lettres de leur correspondance amoureuse (1928-1937).



J'effectuai ma visite le vendredi 5 avril, à 18h, heure d'évacuation urbaine, ce qui opéra un miracle : je pus parcourir les différentes salles en (presque) toute tranquillité.
D'autre part, l'heureuse disposition strictement chronologique des tableaux me permit de suivre la vie de l'artiste, depuis les années 1920, et ses pulsions à chaque étape, à tel point peintures et curriculum vitae étaient étroitement liés, serrés, chez lui (cf. un peu plus bas).
Les commissaires ont conçu sept étapes vitales pour l'aménagement des œuvres :
1) Le développement d'un langage visuel. Œuvres de jeunesse. C'est la fin des années 1920 et ses toiles nous montrent la vie quotidienne de Paris, le Jardin du Luxembourg...
2) Provocation et transgression : première exposition de Balthus dans la galerie Pierre, en 1934, La Rue (1933) et six autres peintures, 7 pièces qui suscitèrent un grand tollé à cause de leur candeur teintée d'érotisme nonchalant.
3) Representation et intimité. C'est fin des années 1930 ; il y a des portraits, de Thérèse notamment, dont Thérèse rêvant.
4) II Guerre Mondiale : après l’invasion de la France par les Allemands, Balthus quitte Paris avec son épouse. Le couple se réfugie d’abord à Champrovent, en Savoie. L'exposition nous montre un beau contraste, des paysages bucoliques et des scènes d'intérieur avec des adolescentes. Sa Jeune fille endormie de 1943 me semble toujours une toile époustouflante.
Balthus : La jeune femme endormie (Dormeuse), 1943,
Exposition Balthus, Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde
5) En 1946, retour à Paris sans sa famille et fréquentation de Pablo Picasso, Albert Camus, André Malraux. Il peint des toilettes, des jeux de cartes...
6) En 1953, il s'installe au château de Chassy entouré de sa campagne ample et sereine. Période aux couleurs dominantes pastel.
7) À partir de 1970, séjours à Rome et à Rossinière (Le chat au miroir).
Continuateur du Quatrocento —selon son frère, Pierre Kłossowski—, Balthus suivit un chemin opposé au développement des avant-gardes ; le commissaire de l'exposition nous rappelle qu'il avoua lui-même ses grandes influences picturales, de Masaccio (1401-28) ou Piero della Francesca (né entre 1412 et 1420-1492) au Caravage (Caravaggio, 1571-1610), Nicolas Poussin (1594-1665), Théodore Géricault (1791-1824), Gustave Courbet (1819-77) ou Pierre Bonnard (1867-1947). Sans oublier la prégnance de l'Ouvert (das Offene) dont parlait Rilke ou sa fascination évidente, très visible, tenace, pour d'autres sujets, tels les chats (sa chateté, si j'ose dire) ou Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Carroll —y compris son chat tigré du Cheshire, bien entendu. À ce propos, les Mémoires de Balthus dévoilent d'autres détails intimes significatifs :
Cette lumière et son innocence, je les ai aussi retrouvées alors que Harumi était encore petite fille : heureux moments, miraculeux, échappés au temps qui passe, que ces heures où préparions avec Setsuko, dans le plus grand secret, les anniversaires de notre fille unique. La comtesse a toujours aimé raconter des histoires dans la grande tradition de son pays, contes fantastiques et merveilleux où les dragons les plus terrifiants et les étoiles filantes côtoient les enfants, où l’extraordinaire devient si naturel comme dans les chères aventures d’Alice au pays des merveilles. Setsuko préparait les costumes des figurines de bois et de pâte qu’elle confectionnait et nous faisions de vraies séances de théâtre au grand plaisir d’Harumi. Je chantais, je racontais, nous mêlions les airs célèbres des opéras de Mozart aux personnages de la tradition japonaise, et tout cela semblait si simplement évident. Il y a des grâces toutes naïves qu’Harumi nous a apportées, quelque chose de fluide et de léger, de doux et de calme, comme la venue de la phalène dans la chambre de la dormeuse que j’ai peinte.
[Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (éditeur scientifique), Chapitre 99, Les Éditions du Rocher, 2001.]
Un peu avant dans ces mêmes Mémoires, un autre épanchement de Balthus nous dispense de certaines conjectures ou interprétations :
Il y a certains de mes tableaux qui sont à eux seuls mon autobiographie et justifieraient que je cesse la rédaction de ces mémoires, persuadé que je suis depuis bien longtemps que je n’ai jamais tant dit de moi que dans ma peinture. Si je prends par exemple les paysages de Chassy ou de Montecalvello, je crois vraiment qu’ils résument ce que je suis et cette histoire intérieure à laquelle la peinture m’a permis de donner du sens. Je vois dans cette mathématique intérieure qu’accomplissent mes tableaux, la Chine et la peinture française, Poussin, la peinture des Song et Cézanne réunis : véritable acte sacré et magique qui unit les civilisations et les siècles. Je vois encore tant de facettes de mon être, farouche et violent, mais aussi à l’écoute des choses tendres. C’est-à-dire mon enfance, ma jeunesse voyageuse, et jusqu’à cette vie à Rossinière, que ma marche limite mais qui est vaste et infinie.
Ni l’âge ni le cours inlassable des saisons ne peuvent interrompre ce dialogue avec la peinture. La mort seule fera cesser mes visites quotidiennes dans l’atelier. Pour l’heure il y a une jouissance infinie à savourer l’herbe à Nicot tandis que je regarde le tableau en cours, à bien faire mon travail, et comme tout bon chrétien, accomplir ce pour quoi je suis fait.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 97)
Mais s'il fallait puiser dans ces Mémoires un extrait manifeste vraiment révélateur, on pourrait choisir celui-ci :
J’insiste beaucoup sur cette nécessité de la prière. Peindre comme on prie. Par là même, accès au silence, à l’invisible du monde. Comme ce sont pour la plupart des imbéciles qui font ce qu’on appelle l’art contemporain, des artistes qui ne connaissent rien à la peinture, je ne suis pas certain d’être très suivi ou compris dans ce propos. Mais qu’importe ? La peinture se suffit à elle seule. Pour la toucher un tant soit peu, il faut l’appréhender, je dirais, rituellement. Saisir ce qu’elle peut donner comme une grâce. Je ne peux pas me défaire de ce vocabulaire religieux, je ne trouve rien de plus juste, de plus près de ce que je veux dire que par là. Par cette sacralité du monde, cette mise à disposition de soi, humble, modeste, mais aussi offerte comme une offrande, pour rejoindre l’essentiel.
Il faudrait toujours peindre dans ce dénuement-là. Fuir les mouvements du monde, ses facilités et ses vertiges. Ma vie a commencé dans la plus grande pauvreté. Dans l’exigence de soi. Dans cette volonté-là. Je me souviens de mes journées solitaires dans l’atelier de la rue de Furstenberg. Je connaissais Picasso, Braque que je voyais souvent. Ils éprouvaient beaucoup de sympathie pour moi. Pour ce jeune homme atypique que j’étais, différent, bohème et sauvage. Picasso me rendait visite. Il me disait : « Tu es le seul parmi les peintres de ta génération qui m’ait intéressé. Les autres veulent faire du Picasso. Jamais toi. » L’atelier était juché en haut du cinquième étage. Il fallait vouloir me visiter. C’était un lieu étrange, je vivais loin du monde, immergé dans ma propre peinture.
Je crois que j’ai toujours vécu ainsi. Dans la même exigence, oui, dans cette apparente nudité d’aujourd’hui. Je suis allongé sur la méridienne, le long des fenêtres du chalet qui reçoivent le soleil de quatre heures. Ma vue ne me permet pas de toujours discerner le paysage. L’état de la lumière seul me satisfait. Cette transparence qu’accroissent les neiges, éblouissante apparition. En retranscrire la traversée. (Mémoires de Balthus, Chapitre 4)
Pour accéder à un bon article de Veronique Bidinger sur Balthus, publié le jeudi 13 septembre 2018 sur le site de Bâle en français, cliquez ci-contre.

______________________________
(1) À la faveur de cette rétrospective, la fondation du musée Thyssen-Bornemisza et la maison d'éditions Astiberri ont décidé de publier ensemble une BD sur Balthus. C'est Tyto Alba qui a été chargé de concevoir et de dessiner cette biographie romancée et graphique qui vient de sortir, en castillan, en février 2019
Biographie ? En fait, il s'agit plutôt d'une dissection artistique et concentrée des idées et des pulsions de Balthus, une sorte de biopic idéologique, aux illustrations très soignées et bien adaptées, qui reproduit quelques dialogues de Balthus. Memorias (édition d'Alain Vircondelet, Lumen, 2002), traduction en castillan des Mémoires de Balthus citées plus haut.

jeudi 28 mars 2019

Vacuité libérale autosatisfaite ou le triomphe de la connerie


D’une manière générale, l’étude des idéologies gagnerait à une analyse
détaillée des procédures rhétoriques qu’elles mettent en œuvre. Car,
même si une idéologie ne se réduit jamais à des phénomènes de langage
ni à une langue, celle-ci en constitue cependant toujours le noyau.

Alain Bihr : La Novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste
note 3, Éd. Page deux, Lausanne, 2007, 237 pp. Collection : Cahiers libres.
2e édition revue et augmentée : Page deux - Éd. Syllepse,
Lausanne-Paris, mai 2017, 344 pages, 18 €.
 


El Roto, El verbo se hizo ruido y habitó entre nosotros.
(Détournement de Jean 1, 14)
Il y a plusieurs versions françaises du verset de Jean qui permettraient des détournements genre :
« La Parole s'est faite bruit, elle a habité parmi nous » (selon une interprétation traditionnelle) ou
« La Parole a pris bruit / parmi nous elle a planté sa tente »
(d'après la nouvelle traduction de l'Évangile de Jean de Bayard, signée par Florence Delay et Alain Marchadour).


Souhaitez-vous réfléchir à ces bourdes enchaînées que vous entendez souvent dans les bouches des grands gourous sans pour autant très bien comprendre ou assister à un grand spectacle présidentiel... dans le genre ? Si c'est oui, n'hésitez pas et continuez à lire, puis à voir-écouter...

Le jargon libéral est une prestidigitation cuistre destinée à épater les gogos. Elle fait partie essentielle de la panoplie du parfait moderne. Inutile d’y chercher du sens ou de l’humanité ; ça débite des faufils très faux culs de logomachies, bref, de conneries. De conneries aux sonorités très branchées constituant un enfumage destiné à masquer de grandes opérations de prédation viens, pille et vole, / petit, petit.
Justement, Thomas Klikauer vient de produire un texte là-dessus sur CounterPunch :


Corporate Bullshit


Business bullshit is about the meaningless language conjured up in schools, in banks, in consultancy firms, in politics, and in the media. This language drives thousands of business schools. It is this language that is handed down to MBAs. It releases MBAs happy to spread the managerial buzz-word language of business bullshit. When pro-business management academics, management writers, CEOs, and other upper level managers invent bullshit language, they fabricate something that gets in the way of businesses.
The historical origins of business bullshit and its pathological language came with Kroning and AT&T’s management guru, who was hired to change the AT&T corporation. According to Colvin’s Fortune Magazine obituary of Peter Drucker, Drucker once said a management guru is someone named so by people who can’t spell charlatan. In the case of AT&T’s business bullshit, it was the Russian mystic George Gurdjieff and his ideas that introduced an entire new set of bullshit language to management.
It might certainly be true that Kroning may have been killed off while Kronese has lived on. Management charlatans like Gurdjieff, even when changing just one company (AT&T), may have had an global impact. It contributed to managerial bullshit language. Bullshit language is part of an ideology that is used to legitimize and stabilize capitalism. Ideologies are not concerned with the truth. Instead, they are designed to eliminate contradictions and stabilize domination. Hence, the managerial bullshitter has a lack of connection or concern for the truth.
Needless to say, it is true that bullshitters are not concerned that their grand pronouncements might be illogical, unintelligible and downright baffling. All they care about is whether people will listen to them. Their jargon can become a linguistic barbed wire fence, which stops unfortunate amateurs from trespassing on territory already claimed by experts. Not surprisingly, one finds that many managerial practices are not adopted because they work, but because they are fashionable. And the bullshit merchant can find a lucrative trade in any large organization.
En lire plus.

J'avais déjà abordé sur ce blog cette vacuité/novlangue, le fait qu'Il faut se méfier des mots ou que Des nullités surévaluées nous emmènent à la Terre Gaste. En voici un exemple formidable (qui devrait donc faire peur, littéralement). Un Jupiter convoque à lui tout seul un Grand Débat Spectacle Faisant Diversion où il décide des sujets, de la formulation des questions et de leur glose. Il nous prévient, en plus : Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises en matière d'impôts. Son porte-parole Benjamin Griveaux avait déjà rassuré tout le monde en décembre 2018 :
Le grand débat, ce n'est pas rejouer la présidentielle de 2017, ce n'est pas non plus détricoter ce que le gouvernement et le Parlement ont mis en place depuis 18 mois mais c'est attendre des propositions concrètes" (...)
Il n'est pas plus envisagé de revenir sur les ordonnances réformant le code du travail, ou la réforme de la SNCF. "Le président de la République a souligné que les transformations que nous avons par ailleurs engagées vont se poursuivre", a aussi promis Benjamin Griveaux, excluant tout changement de cap et assurant que la réforme des retraites ou celle de l'assurance-chômage seront bien menées à leur terme.
Pompon de la mascarade : une grande messe avec des intellectuels faisant tapisserie car croyant aux présidences et aux panoplies. Un bon moment pour se rappeler un aphorisme de Jorge Wagensberg :
Cambiar de respuesta es evolución, cambiar de pregunta es revolución.
Sous le titre « Grand débat des idées » : un exploit pas commun, Là-bas si j'y suis vient de coudre en vidéo des extraits de ce très long acte (soliloque ?) prospectif de propitiation macronien, petit petit, un sacrifice-supplice qui en dit long.
Lundi 18 mars, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée 65 intellectuels pour un « grand débat des idées », retransmis sur France Culture. Bien peu sont restés jusqu’à la fin, à 2h13 du matin, soit au bout de 8 heures, 13 minutes, 15 secondes. Parmi eux, le grand climatologue Jean Jouzel, reconnu pour son travail sur le réchauffement climatique. Jean Jouzel est resté assis 8 heures, 13 minutes, 15 secondes, en livrant une lutte héroïque contre le sommeil :



Bande son :

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Mise à jour du 3 avril 2019 :

Donc, tandis que ces camelots nous en mettent plein les oreilles, ils n'arrêtent pas de produire des « réformes » lourdes de retombées perverses : liquidation du code et durcissement des conditions du travail, fiscalité très coûteuse pour les finances publiques, assistanat pour les grandes fortunes et les grandes entreprises (y compris, verbi gratia, CarrefourDassault ou la presse sous perfusion s'évertuant à dénoncer l'assistanat —et hors fraudes et évasions fiscales), aggravation incontestable des inégalités de revenu et de patrimoine depuis 1980 (et pour cause !), bref, on constate un grand transfert de richesse (et de pouvoir et de narration) de la multitude vers ces « élites » qui, selon la petite philo de comptoir de France Inter, ne sont qu'un préjugé.
Au bout du compte, au delà du blabla, comme le dit Jean Gadrey, « Emmanuel Macron prétend qu’il n’y a pas d’argent magique, mais il semble bien que la magie opère quand il s’agit d’argent allant vers le haut. » D'ailleurs, Victor Hugo nous l'avait bel et bien expliqué dans L'Homme qui rit, par exemple :
« Les scarabées mangent les racines, et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas ? Allons-nous changer les lois ? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir de chez lui ? Sais-tu que le lord archevêque de Canterbury a un million de France de revenu ? Sais-tu que sa majesté a par an sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un million sterling ? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.
— Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »
Victor Hugo : L’homme qui rit (1869), Livre Deuxième, chapitre XI, p. 266
C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches... Francisco de Goya le savait très bien qui nous avait déjà expliqué que “los pobres y clases útiles de la sociedad son los que llevan a cuestas a los burros o cargan con todo el peso de las contribuciones del estado" :

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Francisco de Goya
, Tú que no puedes

 
Siné nº 85-Avril 2019-La vraie violence-P32

Bien entendu, les violentes réformes ne sauraient jamais être qu'économiques, loin de là ; un corollaire de violence physique (Voici du sang, accours, viens boire, / petit, petit), de diabolisation des récalcitrants (laissez faire, laissez casser), de tribunaux matraque et de répression très autoritaire des libertés fondamentales s'avère également essentiel pour saper toute résistance. Un cas de figure mélangeant répression et mensonges d'État ? Celui de la militante d'ATTAC Geneviève Legay grièvement blessée le 23 mars lors d'une charge de police sur la place Garibaldi à Nice ; suivez-en le fil : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
Entretemps, l'école, les collèges et les lycées se rebiffent :
Une vague de contestation balaye l’Education Nationale depuis plusieurs semaines. Après le mouvement de boycott des conseils de classe, attribution des 20/20, démission de professeurs principaux dans certains collèges et près de 600 lycées, c’est dans le primaire que les profs se mettent en branle contre « l’école de la confiance » avec des taux de grève qui sont allés jusqu’à 60% dans certaines académies mardi 19 mars.
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Mise à jour du 3 avril 2019 :

En même temps, côté pognon de dingue, la Cour des Comptes vient de rappeler (dans son Référé n° S2018-3520, du 12/12/2018, adressé à Madame Nicole Belloubet, Garde des sceaux et ministre de la justice, et à Monsieur Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur) qu'il y a des vérités têtues et hors débat, au double sens :
La délinquance économique et financière est en progression significative. Bien que les méthodes de mesure ne soient pas harmonisées, on arrive à cette conclusion quelle que soit la source statistique retenue : infractions constatées par la police et la gendarmerie, affaires nouvelles enregistrées par les parquets, enquêtes de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).
Selon les sources statistiques des services de police et de gendarmerie, fondées sur les dépôts de plaintes et les infractions constatées directement par ces services, les "escroqueries et infractions économiques et financières" (EIEF) ont augmenté de +24% entre 2012 et 2016. Cette hausse récente est comparable en "zone police" (+26%) et en "zone gendarmerie" (+22%). Elle est particulièrement sensible en région parisienne (+30% dans la petite couronne, +52% à Paris). Différenciée selon la nature des infractions, elle est globalement plus rapide que celle d’autres agrégats suivis par la police et la gendarmerie, tels que les atteintes aux biens et les atteintes à l’intégrité physique des personnes.
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Une délinquance de masse...

mercredi 18 avril 2018

Une exposition sur l'amitié Derain-Balthus-Giacometti

J'apprécie beaucoup le peintre André Derain (Chatou, 1880-Garches, 1954). Je n'ignore pas l'inégale importance de ses recherches, tout comme certains faits gênants qui constituent aussi sa biographie ; lisons à cet égard l'Encyclopaedia Universalis :
En novembre 1941, le « voyage d'études » en Allemagne de peintres et de sculpteurs français imaginé par Joseph Goebbels illustre une politique habile visant à faire jouer au vaincu lui-même, et dans ses cénacles les plus légitimes, le rôle d'agent de propagande. Comme les écrivains et les artistes de music-hall partis outre-Rhin, des artistes français parmi les plus renommés avaient accepté de visiter les hauts lieux de la culture allemande ainsi que des ateliers d'artistes : les sculpteurs, souvent membres de l'Institut, Charles Despiau, Paul Belmondo, Henri Bouchard, Louis Lejeune et Paul Landowski, directeur de l'École nationale supérieure des beaux-arts ; les peintres Roland Oudot, Raymond Legueult, André Dunoyer de Segonzac mais aussi des artistes qui venaient de l'avant-garde du début du siècle : Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain et Othon Friesz. Moins célèbres pour leur engagement politique (généralement inexistant) que pour leur réussite professionnelle, ces artistes servirent la propagande nazie pour des raisons diverses (...).
Au sujet de cette collaboration lamentable, et en ce qui concerne André Derain, le site andrederain.fr nous fournit cette explication peu ou prou justificative :
En novembre 1941, il effectue un voyage d’une dizaine de jours en Allemagne sur l’invitation pressante d’Arno Breker —via notamment l’épouse de celui-ci, ancien modèle de Derain— avec Vlaminck, Belmondo, Van Dongen, Bouchard, Despiau, Friesz, Landowski, etc. Cette participation à la propagande culturelle orchestrée en Allemagne nazie par Goebbels, et l’échec de la libération d’artistes déportés et prisonniers de guerre, dont Derain avait apporté une liste de 300 noms —marché de dupe destiné à convaincre les artistes importants de partir— eut de graves répercussions sur la fin de carrière de l’artiste, soupçonné en 1944, puis lavé, de faits de collaboration.
Dans la chronologie fournie par le MAM de Paris, j'ai lu un témoignage direct de Sonia Mossé sur l'André Derain qu'elle a rencontré immédiatement après son voyage en Allemagne :
1941 — (...) À son retour en France, il dîne chez Sonia Mossé (qui disparaîtra plus tard dans un camp d’extermination nazie) avec Cassandre. Derain est présent dans l’exposition « 20th Century Portraits » organisée par Alfred Barr au MoMA.
Giacometti fréquente Sartre, Simone de Beauvoir et Picasso. En décembre, il part pour Genève. Dans une lettre de Sonia Mossé, Balthus apprend : « Derain —de retour d’un voyage dont vous avez dû avoir des échos— est assez abattu —il ne se montre pas du tout. »
Je ne sais pas vraiment quel poids sur sa valorisation postérieure a eu ce geste idiot utile, minimum, ou infatué/cupide à la Valéry, que sais-je. Il y en a qui pensent que cette pénible décision l'aurait ostracisé. Les Éditions Hazan, filiale d'Hachette Livre, ont publié en octobre 2017 un ouvrage —que je n'ai pas lu— de Stéphane Guégan (historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay à Paris), intitulé André Derain en quinze questions, dont la quatrième de couverture lance :
On prononce encore son nom avec prudence ou mépris, Derain dérange ou indigne. Dans tout roman, et l’histoire de l’art moderne en est un, le traître a sa nécessité. Face au camp du bien, Derain incarne pour certains une double trahison. Inventeur du fauvisme, acteur décisif du cubisme, il aurait désavoué cette peinture au nom de critères passéistes. Puis, non content de s’être enrichi entre les deux guerres, le nouveau Raphaël prit le mauvais train de l’automne 1941...
Près de soixante ans après sa mort, il continue à payer ce que notre époque et son progressisme béat tiennent pour crimes odieux (1). Le temps est donc venu d’expliquer en quoi Derain, moderne à part, fut l’une des figures essentielles du premier XXe siècle. (...)
Déjà Christiane Duparc, lors de sa chronique (24/11/1994) de la rétrospective André Derain, le peintre du trouble moderne (Musée d'art Moderne de la Ville de Paris, 18 novembre 1994 - 19 mars 1995), avait évoqué les infidélités d'André Derain, infidélités artistiques et politiques ; la fin de son texte disait exactement...
(...) En véritable virtuose, il va passer sa vie à la recherche des secrets perdus, refaisant sans trêve le parcours des anciens. Dialoguant jour après jour avec Raphaël, Corot, Courbet, Breughel, Jérôme Bosch. Natures mortes hollandaises, sculptures précolombiennes, portraits byzantins, il ne se lasse jamais de pasticher. Comme s'il s'agissait, écrit très justement Philippe Dagen dans le remarquable catalogue de l'exposition, de sauver un malade: «Il fait de la peinture avec la maladie de la peinture, il farde le cadavre de manière à ce qu'on puisse s'y tromper.» «Il existe des gardeurs de cadavres, disait encore Derain, c'est un métier.»
Pour cela, il multiplie les techniques, joue en virtuose avec les lumières, les contrastes, les matières, les volumes. Jusqu'à ce que, lui, le fauve, au soir de sa vie, abandonne la couleur pour produire des «Paysages tristes» (1946), «Sinistres» (1950), des natures mortes sur fond noir ou marron dans lequel les objets se diluent, des bacchanales dont les personnages s'effacent. C'est que le vieux géant mélancolique, très affecté par le mauvais effet d'un regrettable voyage à Berlin en 1941 - organisé par l'occupant et que firent avec lui Vlaminck, Van Dongen, Othon Friesz, etc. - même s'il ne pouvait pas être soupçonné de sympathies nazies, s'était retranché dans la solitude et le secret.
Peut-être trop intelligent, comme Duchamp, ne savait-il plus quoi faire? «Pour peindre, il faut être con...» Peut-être ce refus des théories, ce rejet de la modernité masquaient-ils simplement une véritable stérilité? «Les idées ne suffisent pas, disait-il avant de mourir en 1954. Il faut le miracle.»
Le miracle derainien ou la conséquence d'une sorte de duende susceptible de s'avérer à force de recherches. Justement en 1994, Pierre Cabanne s'était penché sur cet artiste à facettes, capable de cultiver peinture, xylographie, sculpture, cinéma, photographie, dans un essai intitulé André Derain, édité par Gallimard.

L'année dernière, du 22 octobre 2016 au 29 janvier 2017, la Fundación MAPFRE nous avait proposé l'exposition "Los Fauves. Pasión por el color" (Les Fauves. La Passion de la couleur) dans sa salle Recoletos (Paseo de Recoletos 23, Madrid), dont voici un compte-rendu. On y voyait quelques toiles des débuts radicaux, fauves, du jeune André Derain, qui s'était lié d'amitié notamment avec Henri Matisse (1869-1954), Georges-Henri Rouault (1871-1958) et Maurice de Vlaminck (1876-1958) —avec celui-ci, il avait loué pour 10 francs par mois un atelier sur l'île de Chatou, sa ville natale, concrètement dans l'ancien restaurant Levanneur, juste à côté de la Maison Fournaise des Renoir, Monet, Sisley et autres Maupassant.
Après ces débuts catoviens, Derain avait quitté Chatou pour s'installer sur la butte de Montmartre avec ses amis Braque et Picasso. Etc etc en ce qui concerne une vie bourrée de liens et de ruptures successifs.
Or, 23 ans après sa rétrospective du trouble moderne, Le Musée d'Art moderne de Paris est revenu sur Derain et nous l'a montré à travers une nouvelle perspective (dossier de presse), destinée cette fois-ci à chanter son amitié et sa complicité avec deux autres artistes de taille du XXe siècle, Alberto Giacometti (Borgonovo, Suisse 1901-Coire, Suisse 1966) et Balthus (Balthasar Kłossowski, Paris 1908-Rossinière, Suisse 2001).
Ils s'étaient rencontrés au début des années 1930, à cause de leur intérêt pour le surréalisme ; l'amitié Balthus-Derain se forge en 1933 et un moment décisif pour leur rapport futur serait la première exposition de Balthus dans la galerie de Pierre Loeb en 1934.

Jacqueline Munck, commissaire de Derain, Balthus, Giacometti. Une amitié artistique, présente ainsi son exposition :



Le MAM a réuni dans ce but plus de 350 œuvres (peintures, sculptures, œuvres sur papier et photographies), produites notamment de 1930 à 1960 et distribuées en huit séquences :
(...) Huit séquences témoignent de cette exceptionnelle amitié entre les trois artistes. L’exposition commence avec leur regard commun vers la tradition figurative et les primitivismes d'où naissent des métissages singuliers (Le regard culturel). Elle se poursuit avec leurs paysages, figures et natures mortes qui interrogent les codes de leur représentation du néoclassicisme à Corot et Courbet (Vies silencieuses). Ils proposent aussi les portraits croisés de leurs amis, modèles et mécènes communs (Les modèles). Ils nous entrainent dans le monde du jeu, celui de l'enfance et du divertissement où se mêlent, bientôt, une mélancolie, une certaine duplicité et une réelle cruauté (Jouer, la patience). Un Entracte nous fait entrer dans le monde du spectacle où les peintres se font aussi librettistes et décorateurs. Les projets de décors et de costumes sont l'occasion d'explorer les transitivités entre l'art du spectacle et celui de la peinture et de la sculpture. Giacometti ouvre un monde onirique avec Le rêve - visions de l'inconnu dans lequel Derain et Balthus réactualisent le thème de la femme endormie et du songe, à la lisière du fantasme et du vécu. Les artistes expriment leurs doutes et leurs interrogations au cœur du « lieu du métier » (A contretemps dans l'atelier), quand tous trois explorent « les possibilités du réel » face à la tragédie du temps (La griffe sombre). Balthus clôt le parcours en nous invitant dans le présent continu de la peinture avec sa thématique du Peintre et son modèle.
Les œuvres rassemblées pour cette exposition proviennent des plus grandes collections particulières et muséales du monde entier telles que le MoMA, le Metropolitan Museum, la Tate, le Hirshhorn Museum, le Minneapolis Institute, l’Albright-Knox Art Gallery, le North Carolina Museum of Art, le Wadsworth Atheneum Museum of Art, le Boijmans Museum, la Fondation Pierre et Tana Matisse, le Centre Pompidou, le Musée d’Orsay, la Fondation Maeght, la Fondation Beyeler, le Musée du Petit Palais à Genève, la Wacoal Holdings Co. à Kyoto. Et bien-sûr plusieurs œuvres des collections du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris qui vient de s’enrichir de la « Grande Bacchanale noire » de Derain, chef-d’œuvre de l’artiste et don exceptionnel de la Société des Amis du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
La reconstruction de cette amitié a ensuite voyagé à Madrid et c'est encore la Fundación MAPFRE qui nous la présente, du 1er février au 6 mai 2018 : Derain, Balthus, Giacometti. Una amistad entre artistas.
Cette présentation madrilène est moins complète que l'exhibition parisienne, il manque quelques œuvres ; les presque 240 pièces montrées ont été réparties en six séquences sur les deux étages du parcours :
1. Le regard culturel
2. Vies silencieuses
3. Le modèle
4. Entracte
5. Le rêve, visions de l'inconnu
6. La griffe sombre
La petite salle isolée du deuxième étage étale des lettres manuscrites des artistes.

Cliquez ici pour accéder à une visite virtuelle.

Voici quelques notes prises lors de mes visites du 23/03/2018 (en solo) et du 13/04/2018 (avec un groupe de mes élèves), et complétées à la maison :


UNE VISITE PERSONNELLE
Vu et suggéré, pendant et après coup...


Le point de départ de l'exposition est une toile de Derain : Nature morte aux poires (c. 1936). Sur un fond tout tout tout noir. 
Sur le mur, une première citation, d'Alberto Giacometti, extraite du nº 94-95 de la revue Derrière le miroir (Maeght, Paris, 1957), numéro consacré à André Derain...

 
 Source: Todocolección.

C'était une revue artistique et littéraire française fondée en 1946 par Aimé Maeght qui a été publiée jusqu'en 1982. Ainsi démarrait le texte d'Alberto Giacometti :
« En sortant de son exposition au Musée d’Art Moderne en 1953 —exposition qui non seulement avait confirmé tout ce que je pensais de son œuvre, mais m’avait apporté beaucoup de choses nouvelles et rempli d’émotion— j’ai fait deux gravures en hommage à Derain. L’une est celle qui est reproduite ici et l’autre était une copie du guitariste (je crois) espagnol, l’homme à la barbe grise, un peu de biais dans la toile, les mains sur les genoux, une des peintures de Derain que je préfère. Mais, en fait, depuis le jour, je pourrais même dire l’instant de ce jour en 1936, où une toile de Derain vue par hasard dans une galerie —trois poires sur une table se détachant sur un immense fond noir— m’a arrêté, m’a frappé d’une manière totalement nouvelle (là, j’ai réellement vu une peinture de Derain pour la première fois au-delà de son apparence immédiate), depuis ce moment toutes les toiles de Derain, sans exception, m’ont arrêté, toutes m’ont forcé à les regarder longuement, à chercher ce qu’il y avait derrière, les meilleures comme les moins bonnes, attiré, intéressé beaucoup plus par celles d’après l’époque fauve que par celles-ci, bien entendu, et surtout par celles de ces dernières années. (...) »
Et puis :
« Les qualités de Derain n’existent qu’au-delà du ratage, de l’échec, de la perdition possible, et je ne crois, il me semble, que dans ces qualités-là, au moins dans l'art moderne (...). Derain était dans un lieu, dans un endroit qui le dépassait, continuellement, effrayé par l’impossible et toute œuvre était pour lui échec avant même de l'entreprendre. (...). Et pourtant, il ne voulait peut-être que fixer un peu l'apparence des choses, l'apparence merveilleuse, attrayante et inconnue de tout ce qui l'entourait. Derain est le peintre qui me passionne le plus, qui m'a le plus apporté et le plus appris depuis Cézanne, il est pour moi le plus audacieux. »
Des portraits.
Fétichisme : l’exposition nous montre un fauteuil tapissé avec le peignoir que portait Derain lorsqu'il posait pour un portrait commandé à Balthus par Pierre Colle en 1936.
L'autoportrait de Giacometti (1920), dont la vision est une pure fraîcheur —les couleurs, les touches— qui traduit néanmoins un visage si j'ose dire italien et insondable, pasolinien (avant la lettre) mais énigmatiquement grave.

Alberto Giacometti (1901-1966), Autoportrait, 1920
Huile sur toile, 41.0 x 30.0 cm
Fondation Beyeler, Riehen/Basel.
Photo: Robert Bayer / Beyeler Collection
© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris & Adagp, Paris), 2017


Derain : Portrait d’Iturrino (1914). Francisco Iturrino (1864-1924), l'homme à la barbe grise, selon les mots de Giacometti, était un peintre post-impressionniste espagnol ami de Picasso.
Derain : Jeune femme pelant une pomme (1938-39, huile sur toile).
Après la célèbre exposition du Salon d’Automne parisien de 1905, son irruption fauviste, Derain visite en 1906 la National Gallery et le British Museum, ce qui est pour lui une découverte du monde pictural et de l'art nègre (qui marquera surtout sa sculpture).
Giacometti : constatation des influences des maîtres italiens (Tintoret, Giotto, Cimabue) et des statuettes égyptiennes ou africaines.
Balthus et l’influence de Piero della Francesca (Arezzo).
Derain et son fascinant Le massacre des Innocents d'après Brueghel.
Giacometti : des copies à foison. En effet, à l’âge de 18 ans, il se rendit en Italie pour y apprendre et peignit des copies de Masaccio (Saint Pierre distribuant les aumônes et la mort d’Ananias, fresques de la chapelle Brancacci à Florence) et de Piero della Francesca (La Légende de la Sainte Croix, fresques de l’église San Francesco, à Arezzo, et La Résurrection du Christ, fresque de la Pinacothèque de San Sepolcro).
Derain : Le joueur de Cornemuse (1910-11, période byzantine ou gothique).
Balthus : La Falaise (« El Farallón », 1938).
Derain : Le Gitan (1926) et Geneviève à la pomme (1937-8), affiche de l'exposition.
« Pour un portrait comme celui-ci, raconte le modèle, Derain y pensait certainement déjà beaucoup avant que je ne m’installe en face de lui. Aussi une heure à peine lui suffisait pour le bâtir. Il y revenait ensuite maintes fois. Tous les éléments représentés (table, compotier, serviette et fruits) étaient bien tels qu’on les voit : Derain n’y ajouta rien, n’en retrancha aucun. » Recueilli en 2002, ce témoignage de Geneviève Taillade concerne Geneviève à la pomme. Dans une mise en scène à la fois discrète et très symbolique, Geneviève, pareille à une jeune déesse, tend un fruit rond et rouge à un partenaire invisible. Jeune femme pelant une pomme, peint une saison plus tard, en est l’exact pendant. (MAM)

2e étage 

Isabel Rawsthone, ou Lambert (née Isabel Agnes Nicholas, 1912-92), artiste peintre, muse et amie de tous les trois. Elle est arrivée à Paris en 1934. Modèle aussi de Picasso, Bacon et Lucian Freud.
Derain : Portrait de Carmen Baron (1944).
Balthus : portrait du galeriste Pierre Colle (Douarnenez, 1909-Paris, 1948), toile de 1936.
Giacometti : Isabel à l’atelier.
Derain : Isabel Lambert.
Balthus : Jeune fille à la chemise blanche, 1955. Perturbateur. On dirait que Balthus oscille entre un monde de pantins inquiétants et un autre de créatures bouleversantes.

Balthus : décors et costumes pour la mise en scène de la tragédie Les Cenci, pièce phare du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, représentation qui eut lieu du 7 au 21 mai 1935 au théâtre des Folies-Wagram, à Paris.
Derain lui aussi avait été sollicité à Londres par Diaghilev, au printemps 1919, pour réaliser les décors du ballet La Boutique Fantasque, et qu’il réaliserait dès lors de nombreux décors et costumes pour le théâtre.
Ébauches de Derain pour L’Épreuve d’amour ou Chung-Yang et le mandarin cupide (1932).
Idem pour L’Enlèvement au sérail (1951) et pour Le Barbier de Séville (1953).

André-Michel Berthoux a écrit :
« Balthus a commencé par la misère crasse, la misère noire et crasse, non celle du vêtement mais celle du sentiment. C’était l’époque où l’on allait découvrir un peintre, on allait de nouveau découvrir un nouveau grand peintre ». Antonin Artaud (1934)
Artaud, lors de son séjour au Mexique, fait paraître en 1936 dans la revue El Nacional un article, intitulé “La jeune Peinture française et la tradition”, consacré à Balthus. Dans ce texte, l’auteur montre comment « la peinture révolutionnaire de Balthus en rejoignant une sorte de mystérieuse tradition » constitue une réaction plus particulièrement dirigée contre le surréalisme et l’académisme sous toutes ses formes.
Cf. Balthus par Artaud : la révolte intérieure, samedi 17 janvier 2009, par Berthoux André-Michel, ©e-litterature.net.
L’État de Siège : pièce en trois actes peu connue d'Albert Camus qui dérivait de La Peste et porte sur la peur, sur la mise en place d'une tyrannie totalitaire fruit de la peur. Camus situa son action en Espagne, ce qui lui valut les reproches, entre autres, de Gabriel Marcel, philosophe catholique et anticommuniste, ce qui fit réagir un auteur au sang en partie espagnol et vivement engagé pour la République espagnole et contre le franquisme ; voici le début de sa longue réponse publié dans Combat le 25 novembre 1948 :
RÉPONSE À GABRIEL MARCEL
Je ne répondrai ici qu'à deux des passages de l'article que vous avez consacré à L'Etat de siège, dans Les Nouvelles littéraires. Mais je ne veux répondre en aucun cas aux critiques que vous, ou d'autres, avez pu faire à cette pièce, en tant qu'œuvre théâtrale. Quand on se laisse aller à présenter un spectacle ou à publier un livre, on se met dans le cas d'être critiqué et l'on accepte la censure de son temps. Quoi qu'on ait à dire, il faut alors se taire.
Vous avez cependant dépassé vos privilèges de critique en vous étonnant qu'une pièce sur la tyrannie totalitaire fût située en Espagne (1), alors que vous l'auriez mieux vue dans les pays de l'Est. Et vous me rendez définitivement la parole en écrivant qu'il y a là un manque de courage et d'honnêteté. II est vrai que vous êtes assez bon pour penser que je ne suis pas responsable de ce choix (traduisons c'est le méchant Barrault, déjà si noir de crimes). Le malheur est que la pièce se passe en Espagne parce que j'ai choisi, et j'ai choisi seul, après réflexion, qu'elle s'y passe, en effet. Je dois donc prendre sur moi vos accusations d'opportunisme et de malhonnêteté. Vous ne vous étonnerez pas, dans ces conditions, que je me sente forcé à vous répondre.
Il est probable d'ailleurs que je ne me défendrai même pas contre ces accusations (devant qui se justifier, aujourd'hui?) si vous n'aviez touché à un sujet aussi grave que celui de l'Espagne. Car je n'ai vraiment aucun besoin de dire que je n'ai cherché à flatter personne en écrivant L'État de siège. J'ai voulu attaquer de front un type de société politique qui s'est organisé, ou s'organise, à droite et à gauche, sur le mode totalitaire. Aucun spectateur de bonne foi ne peut douter que cette pièce prenne le parti de l'individu, de la chair dans ce qu'elle a de noble, de l'amour terrestre enfin, contre les abstractions et les terreurs de l'Etat totalitaire, qu'il soit russe, allemand ou espagnol. De graves docteurs réfléchissent tous les jours sur la décadence de notre société en y cherchant de profondes raisons. Ces raisons existent sans doute. Mais pour les plus simples d'entre nous, le mal de l'époque se définit par ses effets, non par ses causes. II s'appelle l'État, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays, sous les prétextes idéologiques les plus divers, l'insultante sécurité que lui donnent les moyens mécaniques et psychologiques de la répression, en font un danger mortel pour ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous. De ce point de vue, la société politique contemporaine, quel que soit son contenu, est méprisable. Je n'ai rien dit d'autre, et c'est pour cela que L'État de siège est un acte de rupture, qui ne veut rien épargner.
Ceci étant clairement dit, pourquoi l'Espagne ? Vous l'avouerai-je, j'ai un peu honte de poser la question à votre place. Pourquoi Guernica, Gabriel Marcel ? Pourquoi ce rendez-vous où pour la première fois, à la face d'un monde encore endormi dans son confort et clans sa misérable morale, Hitler, Mussolini et Franco ont démontré à des enfants ce qu'était la technique totalitaire. Oui, pourquoi ce rendez-vous qui nous concernait aussi ? Pour la première fois, les hommes de mon âge rencontraient l'injustice triomphante dans l'histoire. Le sang de l'innocence coulait alors au milieu d'un grand bavardage pharisien qui, justement, dure encore. Pourquoi l'Espagne ? Mais parce que nous sommes quelques-uns qui ne nous laverons pas les mains de ce sang-là. Quelles que soient les raisons d'un anticommunisme, et j'en connais de bonnes, il ne se fera pas accepter de nous s'il s'abandonne à lui-même jusqu'à oublier cette injustice, qui se perpétue avec la complicité de nos gouvernements. J'ai dit aussi haut que je l'ai pu ce que je pensais des camps de concentration russes. Mais ce n'est pas cela qui me fera oublier Dachau, Buchenwald, et l'agonie sans nom de millions d'hommes, ni l’affreuse répression qui a décimé la République espagnole. Oui, malgré la commisération de nos grands politiques, c'est tout cela ensemble qu'il faut dénoncer. Et je n'excuserai pas cette peste hideuse à l'Ouest de l'Europe parce qu'elle exerce ses ravages à l'Est. Vous écrivez que pour ceux qui sont bien informés, ce n'est pas d'Espagne que leur viennent en ce moment les nouvelles les plus propres à désespérer ceux qui ont le goût de la dignité humaine. Vous êtes mal informé, Gabriel Marcel. Hier encore, cinq opposants politiques ont été là-bas condamnés à mort. Mais vous vous prépariez à être mal informé, en cultivant l'oubli. Vous avez oublié que les premières armes de la guerre totalitaire ont été trempées dans le sang espagnol. Vous avez oublié qu'en 1936, un général rebelle a levé, au nom du Christ, une armée de Maures, pour les jeter contre le gouvernement légal de la République espagnole, a fait triompher une cause injuste après d'inexpiables massacres et commencé dès lors une atroce répression qui a duré dix années et qui n'est pas encore terminée. Oui, vraiment, pourquoi l'Espagne ? Parce qu'avec beaucoup d'autres, vous avez perdu la mémoire.
(...)
EN LIRE LA TOTALITÉ. (Source :
La Brochure, 82210 Angeville)
Sur Camus, il y a déjà deux billets dans ce blog, ici et .
Giacometti et son arbre en plâtre, décor sollicité par Samuel Beckett pour En attendant Godot.

Jeune fille endormie de Balthus et d’autres nus.
Ah les insolites natures mortes sur fond noir de Derain ! Les natures mortes en général m'ont traditionnellement laissé très froid... jusqu'à Derain.
Balthus et sa carnosité mate. Derain et ses reflets brillants. Et son penchant pour les nus un tant soit peu rubéniens.
Un bronze de Giacometti : L'Homme qui chavire (1950), image de présentation de l'exposition de la Fundación MAPFRE.

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(1) « Progressisme béat ? » « ...tiennent pour des crimes odieux ? »
Novembre 1941, Gare de l'Est, officiels nazis en uniforme, la France occupée, une guerre mondiale, des persécutions scélérates, des réfugiés allemands, juifs ou non, un peu partout dans le monde (les Mann exilés depuis 1933, Walter Benjamin suicidé le 26 septembre 1940 à Portbou, Stefan Zweig en Amérique, tentant d'écrire sa Clarissa, à 4 mois de son suicide, le 22 février 1942, à Petrópolis, au Brésil), Marc Bloch survivant dans des conditions très précaires à Montpellier, Viktor Klemperer peinant à Dresde, où il prenait clandestinement, entre autres, ses notes sur la langue du Troisième Reich,... Dans ce contexte, un groupe d'artistes va prendre un train pour participer à une excursion de propagande organisée par Arno Brecker pour le compte du Reich. Rien à redire ?
Monsieur Guégan, trouvez-vous répréhensible de ressentir des nausées devant toute connivence avec le nazisme ? Vous êtes un spécialiste et vous connaissez très bien l'époque : quelle est donc la force qui vous pousse à débiter ces dégueulasseries ? Dommage qu'on ne puisse plus vous punir à en parler dix minutes avec mon ami Golo Mann, historien comme vous et, hélas, politiquement grand conservateur.
Par ailleurs, vous savez très bien que les progressistes béats existent, en effet, et qu'ils votent Macron aujourd'hui en France, tout comme bon nombre de conservateurs, cons ou rusés.
Quant à cette période 1940-1944 de l'Histoire de l'art en France, on peut conseiller l'ouvrage d'une spécialiste, l'historienne Laurence Bertrand Dorléac (1957), Histoire de l'art : Paris, 1940-1944, Ordre national, Traditions et Modernités, Publications de la Sorbonne, Paris, 1986. Lors de son entretien avec l'historien de l'art Bernard Dorival (1914-2003), témoignage qu'elle reproduit dans son livre, elle lui demande « Que pensez-vous du voyage qui a été organisé, en 1941, pour des artistes français ? ». Bernard Dorival y répond :
Il y en a qui n'y ont pas été invités, et qui auraient aimé en faire partie. Maurice Denis a refusé, c'était un grand monsieur. Despiau est partie parce qu'on lui avait promis du beurre ! Segonzac avait eu un rôle héroïque pendant la guerre de 14-18, au service du camouflage. Il ne peut être soupçonné d'antipatriotisme. En 1944, il a reconnu qu'il avait fait une erreur en allant en Allemagne. Quant à Vlaminck, il hait le Cubisme depuis 1912, ainsi que l'avant-garde et Derain qui a suivi un chemin parallèle au Cubisme. Derain a fait également ce voyage. Van Dongen, alors démodé, est flatté d'être invité.