Pour adoucir nos confinements, voici un projet intéressant où l'on peut participer ; on pourrait l'appeler l'Écoutothèque de nos Paysages. Vous pouvez juste écouter les paysages décrits ou enregistrer et envoyer vos propres récits souvenirs.
Je vous en colle ci-dessous l'idée et les principes.
DES PAYSAGES INCORPORÉS
En ces temps de confinement, les notions de lieux, de dedans et de dehors, de corps et de mouvement résonnent
différemment...mais le désir "d'aller vers" un ailleurs, qu'il soit
géographique, social, politique ou autre, nous met, de fait, en
mouvement, par la pensée, l'imagination...
Dans
l'intention de soutenir ce mouvement intérieur, de rester en éveil et
d'apporter un peu d'horizon dans une période sédentaire faite de
bouleversements RADIO Horizons-Paysagesrécolte des récits enregistrés réalisés à partir des questions suivantes et posées à plusieurs personnes :
Y'a-t-il un paysage dont vous vous souvenez, dont vous avez fait l'expérience,
et qui s'est déposé dans votre mémoire ?
Un paysage que vous auriez particulièrement apprécié, un lieu que vous aimez re-convoquer en vous ?
Pourriez-vous en faire une description afin de le partager et de le donner à voir, à imaginer, à d'autres ?
Quels sont les paysages que l'on porte en soi et qui nous constituent ?Ces
paysages qui sont passés par le filtre de notre perception et dont
l'existence se situe alors seulement dans notre souvenir et imaginaire,
ces paysages qui ont même parfois disparu pour nous-mêmes et qui sont
enfouis sous des couches d'autres images, d'autres vécus... il s'agit
d'en dé-couvrir les vestiges, bribes, fragments, traces, un peu comme
une recherche archéologique, afin de donner forme concrètement à ces
"images" que chacun.e.s porte en soi, de les rassembler, de créer un
corpus commun, pour créer une bibliothèque de nos paysages, que nous viendrions nourrir tou.te.s ensemble par un geste collectif, ce mouvement d'ensemble.
Ces
paysages pourront alors circuler jusque dans d'autres imaginaires, à
travers les voix, à travers les ondes...et permettre de partager une expérience-pratique de déplacement,
alors que nous sommes contraints à une certaine sédentarité, en
proposant un mouvement, un voyage, une évasion, à partir de soi, de nos
endroits investis au présent et en direction d'autres, auditeurs/trices.
N.B.: Ce projet se situe dans le prolongement de l'installation audio "Récolter Paysages" réalisée en 2011 dans la Drôme. Il a été réactivé sous une autre forme au moment de la période de confinement en Avril 2020.
L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...
« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974
L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].
Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.
L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.
La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestisqui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.
Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
—l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.
Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).
Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur
une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours,
touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
(...)
** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.
Nous préparons ces jours-ci des cours en ligne pour nos élèves. Ce qui suit en fait partie...
On a déclaré que le 20 mars soit la Journée internationale de la Francophonie. Comme je vous le disais la semaine dernière, la OIF célèbre le cinquantenaire de la Francophonie cette année 2020. J'en profite pour vous faire visiter un tant soit peu le Sénégal.
Au Sénégal, le français est toujours langue officielle : les documents gouvernementaux sont rédigés en français, l'éducation des enfants se fait en français, les journaux sont publiés en français et la plupart de la littérature est écrite en français. Mais bien entendu, le Sénégal a plusieurs langues nationales: « La langue officielle de la
République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le
diola, le malinké [mandingue], le pular [peul], le sérère, le soninké,
le wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée. », signale
l'Article premier de la Constitution sénégalaise du 7 janvier 2001. Les emprunts du français au wolof, lingua franca du pays, sont considérables.
Nous apprenons depuis un certain temps que Saint-Louis, la vieille capitale coloniale de l'A.-O.F. (l'Afrique-Occidentale française), et d'autres villes côtières du Sénégal se trouvent aujourd'hui menacées par plusieurs dangers :
Des villes sénégalaises menacées par l'érosion côtière. 18 novembre 2017 Au Sénégal l’avancée de la mer dicte sa loi aux habitants de Rufisque et
Saint Louis, deux villes ayant marqué l’une des plus belles pages de
l’histoire de ce pays.
Dans ces localités, plusieurs maisons ont fini dans les eaux, effaçant
le souvenir de plusieurs générations. Aujourd’hui ces habitants veulent
être relogés.
France 24 - Sénégal : à Saint-Louis, nos observateurs se mobilisent face au changement climatique. Le 12 octobre 2018
La menace du plastique et des déchets à Saint-Louis du Sénégal. Réalisation et montage Yaguemar Diagne, avec la participation de Mamadou Moustapha Ngère, Malamine Gaye et Zeyroube Fall. Aides tecniques: Ababacar Touré.
Saint-Louis du Sénégal, Juin 2018.
Au mois d'août 1996, je fis un voyage inoubliable au Sénégal, en
Gambie et en Guinée-Bissau, en Afrique occidentale. Disons que la Guinée-Bissau avait
été colonisée par le Portugal, la Gambie par les britanniques, le
Sénégal par la France, déchirure qui persiste de mille manières encore aujourd'hui, bien évidemment, mais passons là-dessus, pour l'instant.
Donc, en août 1996, j'achetai plusieurs livres, surtout à la librairie Clairafrique de Dakar, dont La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre (Cours Élémentaire des écoles d'Afrique Noire, Hachette - EDICEF, 1953). C'est une fable écrite par le professeur, poète et écrivain Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l'écrivain et inspecteur de l'Enseignement primaire Abdoulaye Sadji (1910-1961), qui fut illustrée par Marcel Jeanjean. J'en ai déjà parlé une fois sur ce blog.
L'ouvrage est un manuel scolaire destiné à la lecture. Il fournit des activités pour le travail de la compréhension écrite et de la phonétique qui « consistent en exercices oraux d'observation, de prononciation, de vocabulaire et en exercices écrits de grammaire. Tous les quatre jours, un exercice d'écriture est prévu, qui sert en même temps de récitation. C'est le plus souvent un passage du texte même. » C'étaient des démarches pédagogiques innovantes en 1953.
Couverture de mon édition achetée à Dakar
Léopold Sédar Senghor avait été reçu, en 1935, à l'agrégation de grammaire et s'était vu confier en 1944 une chaire à l'École Nationale de la France d'outre-mer. À la Libération (de la France, non du Sénégal), il fit paraître son premier recueil de poèmes, Chants d'ombre.
À l'époque de l'édition de ce Leuk-le-Lièvre, Senghor était député français (depuis 1945) et avait déjà publié, en 1948, sa célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, concrètement à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de la
publication des décrets abolissant définitivement l'esclavage (les 4 mars et 27 avril 1848) et
instituant l'instruction gratuite et obligatoire dans les colonies (le président de la commission chargée d'examiner le projet de loi tendant à rendre l'enseignement primaire obligatoire, était Victor Schoelcher). Puis il prolongerait une carrière littéraire et politique pleine d'honneurs, un véritable cursus honorum ; il serait, entre autres, membre de l’Académie française et président de
la République du Sénégal de 1960 à 1980.
Avec Aimé Césaire, Birago Diop et autres Léon-Gontran Damas, il fut le chantre de la Négritude, concept contesté par Wole Soyinka, par exemple : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. » Quant à la logique fataliste qui poussa Sédar Senghor et tant d'autres auteurs africains à écrire en français, anglais ou portugais au détriment de leurs langues maternelles, elle est très sensiblement critiquée par Ngũgĩ wa Thiongʼo, dans son ouvrage Décoloniser l'esprit (1986) (1).
La vie profonde du Négro-Africain est animé par l'« l'intuition surréaliste des forces invisibles et surhumaines, des forces cosmiques ». Cette intuition s'exprime par les mythes, légendes, contes, fables, proverbes et devinettes qui peuplent les veillées noires d'êtres plus vivants que ceux du jour. Notre manuel se compose de récits d´jà entendus par l'enfant dans sa langue maternelle et déjà vécus de lui. C'est une première cause d'intérêt.
Nous n'avons pas voulu procéder par pièces détachées, selon la tradition des livres de contes. Présenter à l'enfant noir des récits isolés, sans aucun lien qui les rattache les uns aux autres, serait tuer la vie et le mouvement dont son imagination anime ces récits. Il n'y a pas, pour lui, des histoires de bêtes, mais l'histoire des bêtes. Il fallait donc trouver ce lien, et nous l'avons fait en groupant les récits autour d'un même personnage, Leuk-le-Lièvre. Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi ce personnage. Dans les contes et fables de l'Afrique Noire, il jouit, avec Diargogne-l'Araignée, du même renom que le Renard [cf. Roman de Renart en France] dans les contes et fables de l'Europe. Il représente l'intelligence qui triomphe partout et toujours dans les situations les plus difficiles. Mais il fallait, pour renforcer l'intérêt des récits, faire de l'ensemble un vaste drame. D'où, en face de Leuk-le-Lièvre, son antagoniste, Bouki-l'Hyène, stupide et méchant, dont le rusé lièvre fait l'éternel trompé.
L'entreprise des auteurs était carrément coloniale :
Éduquer signifie non seulement cultiver dans le milieu naturel, mais aussi, selon l'étymologie du mot, transplanter. Il est question, sur ce plan, d'amener l'enfant noir à assimiler les éléments fécondants de l'esprit français. Comme dans les récits contemporains en langue indigène, nous intégrons, nous assimilons, prudemment il est vrai, les objets et les techniques de la civilisation européenne. Nous entendons aussi, retouchant le caractère de Leuk-le-Lièvre, donner à l'écolier noir des leçons de morale.
C'est justement le sentiment contraire qui m'anime, qui m'intéresse ; mon élan serait plutôt de tenter de saisir le mieux possible les traditions africaines qu'on décèle sous les mots en français.
Le prof de français que je suis vous propose maintenant d'aborder cette fable africaine à partir de plusieurs matériaux qui vous permettront de cultiver à la fois le français écrit et oral. Les voici :
— Une édition du conte en pdf (extraits de l'œuvre originales, 24 sur les 84 chapitres ou textes de lecture).
— 9 morceaux audios d’environ 3 minutes chacun hébergés par SoundCloud (cliquez sur les liens pour y accéder et pouvoir écouter les lectures en français des épisodes sélectionnés. Profitez-en pour entraîner la prononciation et la diction) :
— Les images des premières pages de cette belle histoire, pour que vous voyez un peu les illustrations et les exercices conçus par Senghor/Sadji pour l'édition de 1953. Elles correspondent aux chapitres 1, 2, 3 et 4.
Bonne lecture !
D'autres histoires, pièces ou contes africains sur ce blog :
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(1) Dans Décoloniser l'esprit, Ngũgĩ wa Thiongʼo commente à deux reprises la lyrique soumission au français de Léopold Sédar Senghor. À la page 53 de mon édition en castillan, il reproduit cet extrait de la postface de son recueil de poémes Éthiopiques, écrit entre 1947 et 1956 :
C'est le sceau de la Négritude, l'incantation qui fait accéder à la vérité des choses essentielles : les Forces du Cosmos. Mais on me posera la question : "Pourquoi, dès lors, écrivez-vous en français ?" Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle. Car je sais ses sources pour l'avoir goûté, mâché, enseigné, et qu'il est la langue des dieux. Écoutez donc Corneille, Lautréamont, Rimbaud, Péguy et Claudel. Écoutez le grand Hugo. Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l'orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits —si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit.
Il trouve également éloquente la réponse de Senghor sur la question de la langue à Armand Guibert (1906-1990 ; sur leurs rapports), publiée dans Présence Africaine (1962) sous le titre « Léopold Sédar Senghor » (j'en profite pour rappeler que les concepts "nature" et "culture" sont nettement différenciés y compris en français) :
Il est vrai que le français n'est pas ma langue maternelle. J'ai commencé de l'apprendre à sept ans, par des mots comme "confitures" et "chocolat". Aujourd'hui, je pense naturellement en français, et je comprends le français —fait-il en avoir honte ? Mieux qu'aucune autre langue. C'est dire que le français n'est plus pour moi un "véhicule étranger", mais la forme d'expression naturelle de ma pensée.
Ce qui m'est étrange dans le français, c'est peut-être son style : son architecture classique. Je suis naturellement porté à gonfler d'image son cadre étroit, sans la poussée de la chaleur émotionnelle.
Curieux Voyageurs vient de fêter les 29, 30 et 31 mars son 40e anniversaire. Il s'agit d'un festival de films qui se tient à Saint-Étienne et qui se propose de conjuguer aventures, rencontres, découvertes, témoignages, émotions, poésie, traditions, passion, curiosité, jeunesse et folie, à en croire son clip bilan de cette année.
L’équipe du festival réunit des voyageurs passionnés amoureux de cinéma :
photographes, vidéastes ou carnettistes, les membres de CURIEUX
VOYAGEURS rapportent de leurs voyages des moments pleins de couleurs et
de musiques. D’autres voyageurs proposent leurs expériences à travers
des créations : chaque année plus de 100 films ou expositions sont
proposés en sélection et une quarantaine sont retenus qui font du
festival CURIEUX VOYAGEURS une des plus prestigieuses manifestations
françaises consacrées au document de voyage.
En chiffres, le festival comporte aujourd'hui 16 000 visiteurs, 2 salariées, 36 organisateurs et 80 bénévoles.
Voici le palmarès des films récompensés par le jury de Saint-Étienne cette année 2019 :
– Grand Prix du festival : “Angkar” de Neary Adeline HAY
– Mention spéciale du jury : “Le géographe et l’île” de Christine BOUTEILLER Le prix Mention spéciale du jury exprime un “coup de cœur” ressenti par le jury
– Prix Ulysse : “Aventure cyclobalkanique” de Jean-Hugues GOORIS Le prix Ulysse valorise l’aventure vécue par une personne ou une équipe
– Prix Terre des hommes : “Ka’apor, le dernier combat” de Nicolas MILLET Le prix Terre des hommes valorise la démarche sociétale et/ou environnementale du film.
– Prix Complicité sans frontière : “je n’aime plus la mer” d’Idriss GABEL. Le prix Complicité sans frontière valorise les thématiques “rencontres”, “partage” et “authenticité”.
C'est Nomad's Land - Sur les traces de Nicolas Bouvier (24 juillet 2008) le film qui m'a permis de découvrir ce festival stéphanois car il a reçu son Grand Prix en 2010. Gaël Métroz (Liddes, Valais, Suisse, 1978), son réalisateur, était tombé fasciné par L'usage du monde, le célèbre ouvrage-culte du genevois Nicolas Bouvier (1929-1998) paru en 1963, à la Librairie Droz. Dans l'entretien ci-dessous, Bouvier évoque ce récit qui retrace la première partie d'un voyage conçu pour respirer, pour sortir de l'abstraction des études, des murs d'une vie confortable et sédentaire, pour échapper au cadre qui vous détermine, pour devenir plus vulnérable et plus réceptif, dans le but de mieux comprendre la vraie vie humaine. Il était parti à bord d'une petite Fiat Topolino avec son ami le peintre Thierry Vernet, auteur des illustrations du livre. Ses dessins et croquis d'une grande fidélité et d'une certaine rudesse mélangent le cocasse et le tragique, selon Bouvier. Puis après deux ans de voyage ensemble en Yougoslavie, en Turquie, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan et jusqu'à la frontière avec l’Inde, le jeune Bouvier a continué tout seul, jusqu'au Japon. Il avait 23 ans au moment de leur départ, à l'été 1953, il était de retour en Suisse à 27 :
Métroz, donc, fasciné par le récit de Bouvier et l'expérience qu'il comportait (comme le photographe Frédéric Lecloux, qui s'est mis en marche en novembre 2004, est retourné plus d'un an plus tard et a publié un album L'usure du monde en février de cette même année 2008), a choisi de suivre ses traces tout seul et de raconter son périple en images :
C'est devenu finalement un hommage au nomadisme ; Métroz l'explique :
Gaël Métroz persiste et, en 2016, a signé et présenté un nouveau film, Sadhu, au Festival Curieux Voyageurs. Il fait le portrait d'un sadhu, Suraj Baba, qu'il a rencontré au cœur de l'Himalaya et qui est devenu son ami ; il l'a suivi pendant plus d’une année.
__________________________ Mise à jour du 18 mai 2020 :
Nicolas Bouvier était aussi devenu photographe, au Japon, dans les années 50, puis iconographe. Deux bouquins récents en témoignent.
Le premier est un recueil de textes qui montrent sa conception de la photographie :
Nicolas Bouvier, Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie, Héros-Limite, Genève, 2019, 224 pages, 14 euros. Résumé de la librairie Eyrolles :
Le présent recueil réunit les textes que Nicolas Bouvier a écrit sur la
photographie entre 1965 et 1996. A de nombreuses occasions, l'auteur
genevois avait parlé de son métier d'iconographe, notamment dans le
petit livre Le hibou et la baleine, paru en 1993, mais sa réflexion sur
l'acte photographique restait à découvrir. Jusqu'à ce jour, les écrits
qu'il a dédié à ce sujet (préfaces, articles de presse, introductions à
des catalogues d'exposition) restaient dispersés. Près de quarante
textes se trouvent ainsi rassemblés ici. Parmis eux, certains relatent
également son activité de "chercheur-traqueur d'images", qui aura été
son gagne pain durant près de trente ans. Il nous a paru intéressant de
les reprendre ici, d'autant plus que quelques-uns de ces textes sont
totalement inconnus et n'ont jamais été republiés.
Photographe à ses
débuts (par nécessité), portraitiste (par accident), chroniqueur
("aliboron") : la photographie est une constante dans le parcours de
l'écrivain voyageur. Nicolas Bouvier s'intéresse à la photographie parce
qu'il entretient un rapport passionnel à l'histoire de l'estampe. Les
images qu'il affectionne n'appartiennent jamais à la "grande" peinture
classique mais toujours à l'art populaire. Dans les textes qui composent
ce recueil, il est beaucoup question de ses tâtonnements : l'important
pour l'écrivain étant d'élaborer une esthétique de l'effacement puis de
se "forger une mémoire iconographique". Il tirera son enseignement de
ses nombreux voyages et des recherches infatigables dans les
bibliothèques du monde entier.
Le second ouvrage vient d'être publié par l'historien de la photographie suisse et professeur de l'Université de Lausanne Olivier Lugon : Olivier Lugon, Nicolas Bouvier iconographe, Infolio, Gollion (Suisse) - Bibliothèque de Genève, 2020, 160 pages, 26 euros.
Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder à un entretien avec Olivier Lugon.
L'écrivain français J.-M.-G. Le Clézio (Nice, 1940) va présenter à Madrid son dernier roman Bitna, sous le ciel de Séoul.
Ce sera le mercredi 6 mars, à 19h, dans l'Espace Fundación Telefónica (Calle de Fuencarral, 3). L'entrée est gratuite et il sera accompagné de l'écrivaine et journaliste espagnole Berna González Harbour. On disposera d'un service de traduction simultanée français-castillan à travers une application pour portable (Olyusei).
Le Clézio a l'habitude de rouler sa bosse un peu partout et de projeter ses bourlingues sur ses ouvrages. Il arrive que je connais bien une partie de ses bouquins —dont j'ai traduit deux, Désert et Onitsha— et j'ai décidé donc d'aller le voir avec un groupe de mes élèves.
Le Clézio reçut le prix Nobel de Littérature en 2008. Pour l'écouter un peu plus à l'occasion de la présentation de son roman en castillan, traduit par Amaya García Gallego et María Teresa Gallego Urrutia, et éditée par Lumen, je vous propose de visionner cet entretien qu'il tint à Bordeaux en 2018 :
Production : TELE LIBERATION, Antenne 2. Septembre 1985.
Drucker pose une question à Marguerite Duras. Elle imagine l'homme en l'an 2 000 et évoque l'information, les écrans, les conditions du voyage...
Michel Drucker : Les hommes ont toujours eu besoin de réponses, même si un jour, elles s'avèrent fausses ou seulement provisoires. Alors, à l'an 2 000, où seront les réponses ?
Marguerite Duras : Il y aura plus que ça... La demande sera telle que... y aura plus qu'des réponses. Tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l'homme sera... littéralement... noyé... dans l'information, dans une information constante... sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir... C'est pas loin du cauchemar, y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans le water-closet, dans le bureau,
dans les rues,... Et où sera-t-on ? Tandis qu’on regarde la télévision, où est-on ? On n’est pas seul.
On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager, quand on peut faire le tour du monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage, il y a le temps du voyage, c'est pas voir vite, c'est voir et vivre en même temps,... vivre du voyage, ce ne sera plus possible. Tout sera bouché, tout sera investi... Il restera la mer quand même, les océans. Et puis la lecture : les gens vont redécouvrir ça, un homme un jour en lira... et tout recommencera, tout... on repassera par la gratuité. C'est-à-dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées, ça commencera comme ça par une indiscipline, un risque pris par l'homme envers lui-même, un jour il sera seul de nouveau avec son malheur et son bonheur, mais... qui lui viendront de lui même. Peut-être que ceux qui se tireront de ce pas soient les héros de l'avenir, c'est très possible, espérons qu'il y en aura encore.
Je me souviens d'avoir lu dans un livre d'un auteur allemand, de l'entre-deux-guerres, je me souviens du titre : Le dernier civil, de Ernst Glaeser. Ça, j’avais lu ça, que "lorsque la liberté aurait déserté le monde, il resterait toujours un homme pour en rêver." Je crois... je crois que c’est déjà commencé même.
La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l’Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des exilés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir, de leur offrir un refuge et de les aider à déposer leur demande d’asile.
Mais en agissant ainsi, il est considéré hors la loi… Michel Toesca, ami de longue date de Cédric et habitant aussi de la Roya, l’a suivi durant trois ans. Témoin concerné et sensibilisé, caméra en main, il a participé et filmé au jour le jour cette résistance citoyenne. Ce film est l’histoire du combat de Cédric et de tant d’autres.
Libre est un documentaire politique français qui vient de sortir sur les écrans mercredi 26 septembre 2018. Il dure 1h40mn.
Réalisé par Michel Toesca, produit par Jean-Marie Gigon et SaNoSi Productions, distribué par Jour2fête, il avait été présenté l'après-midi du 2.05.18 au festival de Cannes 2018, hors compétition, et y avait reçu la mention Œil d’or. Puis, en août, il avait été projeté en avant-première à la 41e édition du festival de Douarnenez. Nous devons la bande-son originale à Magic Malik.
Voici l'argument du film, selon SaNoSi :
La Roya, vallée du sud de la France frontalière avec l'Italie. Cédric Herrou, agriculteur, y cultive ses oliviers. Le jour où il croise la route des réfugiés, il décide, avec d’autres habitants de la vallée, de les accueillir. De leur offrir un refuge et de les aider à déposer leur demande d'asile. Mais en agissant ainsi, il est considéré hors la loi...
Michel Toesca, ami de longue date de Cédric et habitant aussi de la Roya, l’a suivi durant trois ans. Témoin concerné et sensibilisé, caméra en main, il a participé et filmé au jour le jour cette résistance citoyenne. Ce film est l'histoire du combat de Cédric et de tant d’autres.
Désolé, je ne l'ai pas encore vu, mais il m'intéresse (cf. ici, ici, ici et là).
Le site À voir, à lire en a fait et publié la critique le 3 septembre. Ils disent (et c'est moi qui y mets du rouge) :
Michel Toesca est un réalisateur indépendant ayant tourné des courts,
moyens et longs métrages engagés pour la télévision et le cinéma (Démocratie Zéro6). On cherchera en vain dans Libre
une tentative de renouveler le documentaire en proposant un travail
formel qui se démarque de la production courante. À l’instar de Davis
Guggenheim s’effaçant derrière Al Gore dans Une vérité qui dérange, Michel Toesca cerne avant tout le portrait de Cédric Herrou, même si la complicité entre les deux hommes est manifeste, le cinéaste se permettant même des interventions hors-champ. Ainsi, Libre intéressera davantage le juriste et le citoyen que le cinéphile. Cette remarque étant précisée, le documentaire est passionnant dans sa capacité à présenter les aberrations de la machine bureaucratique et
force le respect par sa sincérité humaniste. (...)
Le film ne se focalise pas seulement sur Cédric Herrou et donne aussi la
parole à des militants et bénévoles, telle cette infirmière libérale
dispensant des soins aux migrants mais ne l’évoquant pas dans son
entourage professionnel de peur d’entendre des remarques désobligeantes.
Libre est aussi intéressant dans son traitement de la
problématique des contradictions et ambiguïtés : flou juridique du
territoire de la vallée de la Roya partagée entre la France et l’Italie,
expulsion de clandestins dans un train vers le sud de l’Italie, avant
qu’ils ne refassent à pied le trajet inverse, volonté de refouler des
enfants du territoire français sachant que la loi impose leur
protection, mise en exergue de l’idée de frontière, alors que l’espace
Schengen l’a supprimée entre la France et l’Italie. Surtout, le documentaire pose la question du libre arbitre face à la nécessité d’aider des personnes en souffrance, tout en respectant la loi et les réglementations, les dispositions de l’État de droit ne permettant pas toujours de trancher ce dilemme.
(...)
Notons que le 6 juillet 2018, le Conseil constitutionnel a décrété que
le principe de fraternité était désormais constitutionnel, et pouvait
donc être invoqué dans un tribunal. Cette décision laisse augurer une
relaxe de Cédric Herrou en cassation, ce dont nous nous réjouissons (1). En lire plus.
Agriculteur, éleveur de poulets, citoyen pour certains, délinquant pour d’autres. Lui se dit aussi « anarchiste ».
Un anarchiste qui s’efforce de faire appliquer la loi : celle qui
assure aux migrants de pouvoir déposer une demande d’asile à la
frontière franco-italienne, dans la vallée de la Roya où se trouve sa
ferme. Un droit que leur dénient le préfet des Alpes-Maritimes et les
forces de l’ordre, en préférant les repousser à la frontière italienne.
Parce qu’il accueille, héberge, encadre, accompagne juridiquement ces
centaines d’Érythréens et de Sud-Soudanais, il est devenu la bête noire
d’Éric Ciotti, président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes :
« qui peut dire avec certitude que dans les centaines de migrants
que M. Herrou se targue d’avoir fait passer ne se dissimule pas un futur
terroriste ? [1] ». Cédric Herrou, lui, rappelle que c’est justement la fermeture des frontières aux migrants qui est plus meurtrière que jamais. Un récent rapport de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés déplore l’augmentation du nombre de morts en Méditerranée :
au premier semestre 2017, une personne qui tentait la traversée de la
Méditerranée sur 42 en mourrait. Cette année, ce chiffre est monté à une
personne sur 18 sur la même période [2].
Même certains policiers et gendarmes ont confié à Cédric Herrou
désapprouver la gestion policière et militaire de la question
migratoire : ils ont préféré mettre en place avec lui un « protocole » pour garantir le dépôt des demandes d’asile. Michel Toesca a filmé pendant trois ans Cédric Herrou,
ainsi que tous les citoyens de la vallée de la Roya qui sont toujours
menacés de poursuites judiciaires pour leur action : après le succès de
la projection au dernier festival de Cannes, le film Libre sort aujourd’hui en salles.
Un entretien de Daniel Mermet avec Cédric Herrou.
Dans son entretien avec Daniel Mermet, Cédric Herrou affirme, entre autres :
"Il y a 50 gardes mobiles autour de ma ferme, une ferme qui fait deux hectares, qui tentent d'empêcher les gens d'arriver chez moi. (...) En fait, il y a plus de gendarmes autour de ma ferme que sur l'axe autoroutier entre Ventimiglia [Vintimille] et Nice."
"Les personnes en migration, [nous], on leur donne accès à leurs droits et on les protège juridiquement pour qu'ils puissent demander l'asile [en France]. On a un protocole avec la gendarmerie locale et on nous ouvre tous les barrages policiers qui sont entre Breil-sur-Roya et Nice, ce qui est schizophrène, cette gestion, parce qu'en fait [enregistrer] la demande d'asile, c'est un devoir (2), ces personnes pourraient très bien faire une demande d'asile à la frontière, [mais] c'est une demande qui est entravée, on oblige les gens à passer la frontière clandestinement."
Et puis le préfet les "dégage" en Italie sans respecter leurs droits, faisant fi des procédures légales. Au bout du compte, le pouvoir peut compter sur "les média, la communication, la Justice".
Herrou explique qu'il accueille les réfugiés qui arrivent dans sa ferme comme des "individus à part entière". Comme le rappelle la page web de Là-bas, il évoque, effectivement, quelques chiffres apportés par le rapport « Voyage du désespoir » (Desperate Journeys) du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations Unies, préfacé par Khaled Hosseini et publié le 3 septembre 2018.
Ce rapport signale que plus de 1500 migrants sont morts ou
portés disparus en mer Méditerranée entre janvier et juillet en tentant de rejoindre l'Europe. Concrètement, 318 en Espagne, 1.095 en Italie, 99 en Grèce. Et, en effet, il affiche un paradoxe terrible qui prouve le caractère criminel de la politique européenne en la matière : il y a, en même temps, une baisse des tentatives de traversée de la Méditerranée (121.100 dans les 7 premiers mois de 2017 contre 72.100 en 2018) et une forte augmentation proportionnelle des disparitions au double sens : «pour chaque groupe de 18
personnes ayant entrepris la traversée entre janvier et juillet 2018,
une personne est décédée ou portée disparue, contre une sur 42 au cours
de la même période en 2017 ».
L'Agence des Nations Unies pour les Réfugiés en France publie en français un communiqué à cet égard où elle alerte : La traversée de la Méditerranée est plus meurtrière que jamais. Pascale Moreau, la Directrice du bureau du HCR pour l’Europe, y déclare : « Alors
même que le nombre d’arrivants sur les côtes européennes diminue, il ne
s’agit plus de tester la capacité de l’Europe à gérer les chiffres mais à
faire preuve de l’humanité nécessaire pour sauver des vies. » Ce communiqué ajoute :
Le HCR exhorte également l’Europe à accroître les possibilités de
voies d’accès légales et sûres pour les réfugiés, notamment en
augmentant le nombre de places de réinstallation et en éliminant les
obstacles au regroupement familial – ce qui permettrait de fournir
d’autres options à des périples dont l’issue risque d’être fatale.
Le rapport souligne également les dangers auxquels sont confrontés
les réfugiés lorsqu’ils voyagent le long des routes terrestres vers
l’Europe ou lorsqu’ils traversent celle-ci. Notant les mesures prises
par certains pour empêcher les réfugiés et les migrants d’accéder à leur
territoire, le rapport exhorte les États à faire en sorte que les
personnes cherchant la protection internationale puissent facilement
accéder aux procédures d’asile. Il lance également un appel aux États
afin que ceux-ci renforcent les mécanismes de protection des enfants qui
voyagent seuls et demandent l’asile.
(2) Cf. Service-public.fr : « Si vous venez en France pour obtenir le statut de réfugié, vous devez
vous adresser aux autorités de police aux frontières pour leur signaler
votre souhait puis effectuer des démarches en préfecture pour faire
enregistrer votre demande d'asile. Vous ne pouvez pas directement saisir
l'Ofpra. Une fois votre demande enregistrée par la préfecture, vous pouvez le saisir. »
Lily. Une tendre émotion, hélas, toujours bourrée de sens. Les Non-Blancs subissent toujours racisme, discriminations, moqueries, humiliations et violences scandaleuses, intolérables.
Lily —chanson écrite par Pierre Perret en 1977, après avoir assisté à New York à une conférence donnée par Angela Davis— ne perd pas sa subtile vigueur (double sens).
Perret interprète ici sa composition avec Les Ogres de Barback, il y a une dizaine d'années.
On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris / Elle croyait qu'on était égaux, Lily / Au pays d'Voltaire et d'Hugo, Lily / Mais pour Debussy en revanche / Il faut deux noires pour une blanche / Ça fait un sacré distinguo / Elle aimait tant la liberté, Lily / Elle rêvait de fraternité, Lily / Un hôtelier rue Secrétan / Lui a précisé en arrivant / Qu'on ne recevait que des Blancs.
Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapé les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur / Et quand on l'appelait Blanche-Neige, Lily / Elle se laissait plus prendre au piège, Lily / Elle trouvait ça très amusant / Même s'il fallait serrer les dents / Ils auraient été trop contents / Elle aima un beau blond frisé, Lily / Qui était tout prêt à l'épouser, Lily / Mais la belle-famille lui dit nous / Ne sommes pas racistes pour deux sous / Mais on veut pas de ça chez nous.
Elle a essayé l'Amérique, Lily / Ce grand pays démocratique, Lily / Elle aurait pas cru sans le voir / Que la couleur du désespoir / Là-bas aussi ce fût le noir / Mais dans un meeting à Memphis, Lily / Elle a vu Angela Davis, Lily / Qui lui dit viens ma petite sœur / En s'unissant, on a moins peur / Des loups qui guettent le trappeur / Et c'est pour conjurer sa peur, Lily / Qu'elle lève aussi un poing rageur, Lily / Au milieu de tous ces gugusses / Qui foutent le feu aux autobus / Interdits aux gens de couleur.
Mais dans ton combat quotidien, Lily / Tu connaîtras un type bien, Lily / Et l'enfant qui naîtra un jour / Aura la couleur de l'amour / Contre laquelle, on ne peut rien / On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris.
______________________________________ Mise à jour du 10 octobre 2020 :
Dans un contexte où la lutte contre les discriminations est au cœur
de l'actualité en France et aux Etats-Unis, une chanson résonne
fortement. C'est Lily, un titre écrit par Pierre Perret en 1977.
Le premier et récent voyage éclair en Afrique (quelque trois jours au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Ghana) du président français Emmanuel Macron comporta, juste avant son discours à Ouagadougou (Burkina Faso), une réaction écrite co-signée par Achille Mbembé (historien et philosophe politique camerounais, auteur de Critique de la raison nègre) et Felwine Sarr (économiste et musicien sénégalais), publiée par Le Monde le 27 novembre.
Cet appel entraîna, à son tour, le lendemain, l'acide réponse de Charles Tsimi (de race curieuse, athée de conviction, diplômé en Sciences Politiques) sur son blog hébergé par Mediapart.
J'ai le plaisir de vous copier-coller les deux textes en question afin que vous puissiez peser et penser ce contraste...
« Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! »
Avant le discours du président Macron à Ouagadougou, les philosophes Achille Mbembé et Felwine Sarr estiment que la France reste un problème pour le continent.
Par Achille Mbembé et Felwine Sarr
LE MONDE
•
Emmanuel Macron accueillis à l’aéroport de Ouagadougou par le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kabore, le 27 novembre.
Crédits : PHILIPPE WOJAZER / REUTERS
Fermons un instant les yeux sur ces spectacles d’un autre âge que nous offrent les chefs d’Etat africains accueillant parfois jusqu’à l’obséquiosité le locataire de l’Elysée du moment. Figure obligée et sempiternelle de telles cérémonies : la foule massée au bord des routes, haute en couleur et tambours battant, attendant des heures sous un soleil de plomb ; certains pays allant même jusqu’à fermer leurs écoles pendant quarante-huit heures pour honorer comme il se doit cet invité de marque au nom d’une hospitalité africaine de légende.
Fermons-les encore sur cette autre scène : ces sommets France-Afrique ou Afrique-France,
où un chef d’Etat d’une puissance moyenne réunit une cinquantaine de
ses homologues africains et leur administre des leçons de démocratie, de
sécurité, d’économie, de droits humains et de bonne gouvernance, quand il ne les rabroue pas purement et simplement.
Que les Africains et ceux qui les dirigent se le tiennent pour dit. Ils sont sur le point d’en recevoir une énième. Le dernier locataire de l’Elysée, que la presse de son pays surnomme Jupiter, s’apprête en effet à prononcer
son discours sur l’Afrique à Ouagadougou, mardi 28 novembre. Comme il
l’a d’ores et déjà montré s’agissant des Africains, il a la
condescendance facile.
Aversion, lassitude et appels à la rupture
Tout cela, oublions-le un instant. Mettons de côté les éventuels
malentendus, les affects colériques, voire l’indignation. Un fait
néanmoins demeure : la relation avec la France a été et reste
problématique pour les Africains.
A ce titre, elle doit faire l’objet d’un examen sans complaisance, d’une réflexion approfondie et indépendante tournée vers le futur.
En effet, plus d’un demi-siècle après les indépendances, la France
n’est-elle pas, de tous les Etats occidentaux, celui dont les
interventions dans ses anciennes colonies, multiformes et répétées,
prêtent le plus à controverse ?
N’est-elle pas, de toutes les grandes et moyennes puissances, celle
qui subit de plein fouet l’aversion d’une part importante de l’opinion
africaine ?
Au demeurant, ne l’accuse-t-on pas de tout et de son contraire, ce qui ne la condamne guère a priori, mais ne la disculpe en rien non plus ?
Sa présence sur le continent constituerait, dit-on, une menace pour
l’autonomie de nos peuples et leur soif d’autodétermination. Tantôt elle
entraverait le rythme et la direction que devraient prendre
les transformations dont nous avons tant besoin, tantôt elle
imprimerait, de par ses actions, un cours paroxystique à ce processus,
comme ce fut le cas hier lors du génocide des Tutsi au Rwanda, et comme cela risque d’être le cas demain, à la faveur de ce qui se trame en ce moment dans la bande sahélo-saharienne.
Puissance parasitaire, elle vivrait sur le dos de l’Afrique et ne devrait son rang dans le monde
qu’au rapport d’extraction scellé avec les élites locales au moment de
la décolonisation – rapport sans cesse reconduit sous des formes qui ne
trompent plus personne. D’où, au sein des classes éduquées et de la
jeunesse politisée, lassitude, raidissement et appels stridents à la
rupture et au désengagement.
Vieux fond négrophobe
Il y en a qu’étonne encore cette perception négative. L’arrogance
inconsciente du mépris aidant, d’autres nient l’existence même d’un
problème et préfèrent tout balayer du revers de la main.
Le recul est pourtant indubitable, et de veau d’or, il n’en est plus.
L’aversion, récemment, ne s’est-elle pas cristallisée sur le franc CFA,
précipitant des mobilisations transnationales contre cette monnaie
désormais prise dans les mailles d’un procès en illégitimité qui n’est pas prêt d’être clos ?
Devons-nous, par ailleurs, faire semblant de ne point entendre
la clameur qui monte, s’agissant du rôle qui lui est imputé dans la
destruction de l’Etat libyen, laquelle aurait accéléré les dynamiques de
désagrégation dans l’espace sahélo-saharien ? Ou encore les
dénonciations répétées de sa politique
migratoire et l’établissement de centres de triage humain à l’intérieur
même des frontières de pays africains formellement souverains ?
Plus grave encore, dans quelle mesure l’externalisation des frontières
de l’Europe a-t-elle transformé les Etats maghrébins en garde-chiourmes
de l’Occident, attisant par là même le vieux fond négrophobe et non
interrogé de leurs sociétés,
puis canalisant et détournant leur propre ressentiment contre le
mauvais objet, les Négro-Africains que ces Etats enferment dans des
camps de fortune, dont ils se débarrassent en plein désert à la manière
de déchets, lorsqu’ils ne les exposent pas à des pogroms et aux trafics
d’un autre âge ?
Très nombreux, ces griefs ne sont donc pas que symboliques et tout ne se ramène pas a une affaire d’affects contrariés.
Dans la plupart des cas, c’est l’ordre géopolitique sorti tout droit de la colonisation et la place subalterne qu’y occupe l’Afrique qui sont remis en cause. L’on ne saurait comprendre
autrement la dénonciation des accords secrets et inégaux qui autorisent
l’implantation de bases militaires chez nous et ratifient l’immixtion
de la France dans les affaires internes de ses ex-colonies. Dans
d’autres cas, la condamnation porte sur le soutien forcené qu’apporte le
pays des Lumières aux potentats les plus obscurantistes de la région.
Pour le reste, grossie, déformée ou non, la présence française en
Afrique fait l’objet d’une dispute objective et il ne sert a rien de prétendre le contraire.
Ne pas se tromper de diagnostic
Que disent les Africains sinon que certaines modalités de l’action de
la France sur le continent créent plus de problèmes qu’elles n’en
résolvent ? Qu’en règle générale, ce sont les Africains qui paient le
prix le plus élevé de ces aventures ? Et que cela doit cesser si tant est que le projet consiste à se frayer des chemins nouveaux ?
Reste à savoir
pourquoi il en est ainsi et pourquoi, plus d’un demi-siècle après la
décolonisation, il est si difficile d’infléchir cette logique.
Encore faut-il ne pas se tromper de diagnostic.
Un antagonisme caricatural voudrait faire passer la France pour un
ennemi du continent. Comme d’autres puissances, elle y défend ses
intérêts. En auraient-ils, il appartient aux Africains de définir clairement les leurs et de les défendre avec la même détermination, chez eux comme partout ailleurs dans le monde, en France y compris. Mais en ont-ils la volonté et s’en donnent-ils les moyens ? Sauront-ils convoquer toute l’intelligence nécessaire à cette fin et s’organiser collectivement ?
Dans la poursuite de ses intérêts en Afrique, la France a, depuis
l’époque coloniale, clairement choisi ses alliés locaux. En règle
générale, il s’agit non pas des peuples eux-mêmes ou encore des sociétés
civiles, mais de potentats souvent cruels et sanguinaires.
Entourés d’une caste servile déterminée à se reproduire indéfiniment au pouvoir, il s’agit, dans la plupart des cas, de tyrans disposés à traiter les leurs comme des captifs de guerre.
L’un des procès les plus significatifs intentés contre la France par
les nouvelles générations d’Africains est d’avoir lié son sort à celui
de classes dirigeantes qui n’hésitent pas à spolier l’essentiel de ce
dont leurs peuples ont besoin pour créer
et entretenir, chez eux, les infrastructures d’une vie humaine libre de
toute humiliation, qu’il s’agisse des richesses de leurs sols et
sous-sols, des ressources nécessaires à la production artistique et
symbolique, ou des conditions anthropologiques de leur dignité.
Que, sur la longue durée, la politique
française de puissance en Afrique ait été un bric-à-brac de
militarisme, de mercantilisme et de paternalisme n’est point pour les rassurer, encore moins la cohorte de ceux qui, n’ayant strictement rien à perdre, sont prêts à prendre toutes sortes de risques avec leur vie et celle des autres.
Héritière directe de l’ère du protectionnisme, de l’expansion
coloniale et du racisme conquérant, cette politique aura surtout servi,
depuis le XIXe siècle, de béquille au pirate, à l’aventurier et au bon samaritain, pour ne rien dire de la caravane armée
et du chasseur d’hommes, du trafiquant d’esclaves et des compagnies
concessionnaires aujourd’hui repeintes aux couleurs du jour.
Du coup, elle n’aura jamais été loin du crime, disposée comme elle
l’aura sans cesse été, à fermer les yeux, chez nous, sur ce qu’à la
vérité nul ne tolérerait dans le reste du monde.
Alors que le capitalisme financier continue sa mue, ne laissant
souvent derrière lui qu’un vertigineux champ de ruines et des milieux
inhabitables et hostiles à toute vie, le grand risque pour l’Afrique est
que, sous couvert de la rhétorique de l’entrepreneuriat, de la paix et
de la sécurité, l’organisation de l’économie ne devienne inséparable
d’activités guerrières, extractives et finalement prédatrices.
Enfermés dans le giron linguistique francophone
Ne pas se tromper de diagnostic signifie aussi ne point faire de la
France le bouc émissaire de tant de malheurs que nous aurions pu éviter, mais que, plus que de coutume, nous nous auto-infligeons.
Ne pas se tromper de diagnostic signifie, par ailleurs, ne pas lui octroyer davantage de pouvoir qu’elle n’en a véritablement dans nos affaires. Du reste, libérer notre imaginaire de ce fardeau mental exige de reconnaître qu’elle ne dispose guère de la capacité de nous faire faire n’importe quoi, et surtout contre notre gré.
Elle aura beau régner
grâce à la crainte et à la corruption, la France n’a, dans ses
ex-colonies d’Afrique, aucune puissance intrinsèque hormis celle que
nous lui avons cédée. Tant que, dans ce rapport, nous lui permettrons de
mettre chaque fois la plus grande part de son côté, rien ne changera.
Etablir un bon diagnostic suppose finalement de prendre acte
d’événements culturels majeurs dont on ne mesure pas encore toutes les
implications pour le futur des relations franco-africaines.
Et d’abord, à supposer
qu’elle se soit jamais retrouvée dans cette position, la majorité des
Africains n’attend plus, aujourd’hui, grand-chose de la France. Il reste
à faire le pas suivant, c’est-à-dire comprendre qu’il n’y a rien à attendre du reste du monde que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes.
De façon plus décisive encore, il n’existe plus, en Afrique, de base
sociale assez large et susceptible d’octroyer une légitimité à la
politique française de puissance. Le modèle qui consistait à engranger le soutien de potentats sanguinaires et à se passer de l’assentiment des peuples a atteint ses ultimes limites.
Pour son fonctionnement, ce modèle présupposait l’existence, par le
haut, d’un bloc clientéliste franco-africain opérant sur la base d’un
échange intensif de bons procédés, au sein d’un réseau asymétrique de
protection.
Par le bas, une rente de la circulation (visas, bourses, possibilités d’aller et de venir et autres facilités) permettait aux couches moyennes et aux classes éduquées de participer à ce bloc hégémonique. Deux pilliers, le franc CFA et la langue française, en assuraient la fluidité.
Or, en partie à cause de l’aveuglement de la France elle-même, la
base sociale sur laquelle s’appuyait ce dispositif n’a cessé de se fragiliser.
Le nombre de ceux qui jadis bénéficiaient de cette rente s’est
drastiquement amenuisé. Attirés par d’autres horizons, intellectuels,
artistes, professionnels en tout genre,
étudiants et classes moyennes font désormais défection. Une bifurcation
culturelle s’esquisse parmi les élites. Elle oppose désormais ceux qui
sont enfermés dans le giron linguistique francophone à ceux qui en sont
sortis. Ces derniers parlent d’autres langues (l’anglais notamment) et
s’inscrivent désormais dans d’autres faisceaux d’intérêt et de sens.
Rejet de toutes les expressions d’un colonialisme latent
Mais, par-dessus tout, les nouvelles générations ont pris conscience
que les rapports franco-africains postcoloniaux reposent sur très peu de
valeurs que la France et l’Afrique auraient en partage. Dans un contexte
de tarissement des rentes de la circulation, cette vacuité morale et le
défaut de légitimité qui s’ensuit expliquent, plus qu’on ne l’a laissé
entendre, le recul de l’influence française en Afrique.
Plus que leurs aînés, les jeunes Africains savent que la survie de
l’Afrique ne dépend pas de la France, tout comme la survie de la France
ne devrait guère dépendre de l’Afrique. Elles ont compris que le fait d’avoir eu, à un moment donné, un passé en commun ne nous condamne pas à envisager un futur ensemble, surtout si ce futur doit se construire à notre détriment.
Entre nous, il ne saurait donc y avoir de relation que mutuellement consentie.
Il s’ensuit que l’histoire
nonobstant, la relation entre la France et l’Afrique est purement
contingente. Rien ne nous empêche d’y mettre un terme. Encore
faudrait-il prendre la pleine mesure de ce que cela coûte.
Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir à un moment où le processus de
décolonisation de l’imaginaire africain est en phase d’accélération.
Désormais, des pans entiers de la jeunesse rejettent viscéralement les
survivances du pacte colonial et toutes les expressions d’un
colonialisme latent.
Les structures fondamentales de cette décolonisation se donnent le mieux à voir dans la production artistique et esthétique et dans le renouveau de la pensée critique.
Les grands déplacements culturels susceptibles de marquer
durablement le paysage mental dans les années qui viennent s’articulent
autour du désir irrépressible de mobilité, du refus des frontières et
de la revendication, y compris transgressive, d’un droit inaliénable à
la circulation.
Voudrait-il sortir
la politique africaine de la France des marais du militarisme, du
mercantilisme et du paternalisme, le nouveau chef de l’Etat français
dispose d’une fenêtre de tir historique. Saura-t-il faire preuve de la
puissance intellectuelle et de la force morale requises ?
Car, pour y parvenir,
affairisme et économisme ne suffiront guère. Ils ne sont, ni l’un ni
l’autre, des concepts. C’est, littéralement, à un autre imaginaire en
gestation qu’il faut se greffer.
Les arts du XXIe siècle seront africains
A supposer, comme nous le croyons, qu’il y a encore quelque chose à sauver de cette relation, de quoi s’agit-il et à quel prix ?
Nul doute, d’abord de la densité des rapports humains, de la somme
des vies communes, des visages d’hommes et de femmes, tissées au long de
quelques cycles de cohabitation, et qui pourraient constituer un terreau possible de coalitions fécondantes.
Comment oublier, d’autre part, la langue, ce bien commun et en supplément, qu’il s’agit à la fois de dénationaliser
et de dé-francophoniser afin d’en faire une langue-monde, la
manifestation vivante de l’universalité que prône, aujourd’hui, le
philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne ?
Que dire par ailleurs de la production artistique et de la création esthétique ? Puisque les arts du XXIe siècle seront africains, comment ne pas s’en servir pour faire éclore, ensemble, de nouvelles virtualités ?
La réinvention des rapports entre la France et l’Afrique n’a de sens
que si ces rapports contribuent à une nouvelle imagination du monde et
de la planète.
La grande question philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi
politique et économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de
la mobilité et de la circulation.
Réinventer la relation avec l’ex-puissance coloniale exige de remplacer
le colonialisme par de nouveaux rapports de mutualité, de réciprocité
et d’égalité. Le vieux lien colonial a pour socle la reproduction
structurelle de multiples asymétries – économiques, politiques,
symboliques.
Pour construire ces nouveaux rapports fondés sur le respect et la mutualité, il faudra en finir
avec l’ensemble des dispositifs symboliques qui assignent aux Africains
une position de subalternité que l’on cherche ensuite à faire passer
pour naturelle.
Dans le domaine économique, il s’agit d’en finir avec la relation d’extraction et de prédation des ressources naturelles et matières premières du continent.
Afin d’inverser un rapport économique structurellement défavorable
aux pays africains, la question des flux financiers illicites rapatriés
par les multinationales françaises, des exonérations fiscales indues,
des contrats miniers ou pétroliers léonins imposés aux Etats africains,
de l’effectivité des transferts de technologies doit être mise sur la table et faire l’objet de transparence.
Un rêve d’apartheid s’est emparé du monde
Au-delà des jeux
de puissance, la seule discussion d’avenir avec la France, le seul
débat philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement
contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage.
Cette durabilité exige la redistribution la plus équitable possible du droit universel à la mobilité et à la circulation.
Cette politique de la circulation planétaire, il nous revient d’en imaginer les fondements éthiques, à l’heure où le rêve d’apartheid semble s’être à nouveau emparé du monde.
Cette conversation, c’est à nous de la conduire,
au-delà de la politique des Etats, avec ceux qui, des deux côtés de la
Méditerranée et du Sahel-Sahara, ne sont pas satisfaits de la manière
dont nos gouvernements respectifs organisent le cloisonnement des mondes
et la reconduction des tutelles anciennes dans les conditions
contemporaines.
Achille Mbembé et Felwine Sarr dirigent Les Ateliers de la pensée de Dakar. Ils ont coédité Ecrire l’Afrique-monde (Paris, Philippe Rey, 2017).
Achille Mbembe et son compagnon Felwine Sarr signent une
tribune magistrale sur le site du journal le Monde Afrique. La France
n'a qu'à bien se tenir, ces deux sont révolutionnaires de ouf....Mieux
que Marx et Engels, voici Mbembe et Sarr. Bientôt, ils publieront un
Manifeste de la Circulation. Petit livre de 30 pages destiné aux
dirigeants démocrates, pour la suppression complète des frontières.
Tout d'abord, lecteurs de Mediapart, il faut savoir qu'il
y a le Monde et le Tiers-Monde. Il y a l'ONU et la Communauté
internationale. Il y a lemonde.fr et lemonde.fr/afrique. A ne pas
confondre. Certes, il s'agit du même groupe, mais comme indiqué, ce
n'est pas le même monde, enfin si, mais disons qu'ils ont jugé là-bas,
que l'Afrique avait besoin d'un peu d'intimité. Ou alors, c'est
simplement qu'il ne faut pas mélanger les torchons et les
serviettes. L'un est effectivement destiné au Monde, on y parle de
Trump, du CETA, des Rohingyas, de l'Union Européenne, du Qatar, de
Daesh, des choses sérieuses quoi! et l'autre est destiné à l'Afrique.
Unique continent qui bénéficie, de la part du grand groupe de presse, de
cette attention délicate.
Les mauvais esprits croiront qu'il s'agit d'un apartheid, ou
tout au moins, d'une discrimination POSITIVE. Personnellement, je crois
que le Monde est un journal qui aime l'Afrique. C'est de notoriété
publique. La Francophonie c'est sacré! Et quand on aime, on le prouve.
C'est fait.
Sur lemonde.fr/afrique donc, la parole est régulièrement donnée
à certains intellectuels "africains", lesquels s'amusent à parler, à
penser au nom des "africains", pour les "africains" aux officiels du
Monde, de l'Occident. Parmi ces intellectuels, figurent deux noms
désormais célèbres, deux pourvoyeurs attitrés de la "pensée africaine",
deux diseurs de ce qu'il faut faire, deux prescripteurs, deux censeurs,
deux archevêques, deux think-thankers, deux compagnons: l'historien
camerounais Achille Mbembe et l'économiste sénégalais Felwine Sarr. Ils
dirigent l'un et l'autre Les Ateliers de la pensée de Dakar, une sorte de kermesse intellectuelle qui réunit les Afro-consort éparpillés dans le monde.
Felwine Sarr et Achille Mbembe: les doux panseurs
Ils ont donc publié, à l'occasion de la visite du président Emmanuel Macron en Afrique, une tribune:Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes !sur le site lemonde.fr/Afrique. Bien!
Vu les auteurs, en vérité, j'aurais pu ne pas lire l'article. Mais,
comme j'ai été apostrophé par un vocable des plus insignifiants :"Africains,"....il me fallait, au moins par curiosité imbécile, lire la suite : "il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! ". Leur
histoire a commencé très mal, très très mal, me suis-je dit. Qui
attend quoi de la France? Les africains ? Qu'est-ce cette manière
d’infantiliser, d'essentialiser des millions de Femmes, d'Hommes?
Ma pauvre mère, retraitée, ne connait pas ces deux messieurs, et elle
n'attend et n'a jamais rien attendu de la France, et des gens comme
elles sont légions en Afrique, alors un peu de considération chers
messieurs, pour ces anonymes légions qui ne vous ont pas sonnés. La fin
de ce début de titre catastrophique : "...que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes!". Bref.... le titre de l'article m'a paru, très vite abscons et con, hélas, j'ai quand même décidé de poursuivre ma lecture.
J'ai lu la tribune, sans émotion particulière, sans interrogation
subite....je m'ennuyais presque. A un moment donné, des mots, des bouts
de phrases, quelques arguments ont commencé à m'agacer terriblement. Je
ne comprenais pas comment deux têtes aussi illustres pouvaient se
complaire dans une pensée aussi molle, futile, et s'octroyer le beau
rôle de m'interpeller moi, africain, de la "nouvelle génération".
Ne pouvant commenter tout l'article, car je le fais à titre gratuit,
je vais juste m'attaquer à quelques arguments, bouts de phrases,
paragraphes, éminemment ridicules de nos deux panseurs africains. Que
disent-ils:
- "Dans la poursuite de ses intérêts en Afrique, la France
a, depuis l’époque coloniale, clairement choisi ses alliés locaux. En
règle générale, il s’agit non pas des peuples eux-mêmes ou encore des
sociétés civiles, mais de potentats souvent cruels et sanguinaires. Entourés d’une caste servile déterminée à se reproduire indéfiniment au pouvoir, il s’agit, dans la plupart des cas, de tyrans disposés à traiter les leurs comme des captifs de guerre".
L'Histoire n'est pas avare de potentats cruels et sanguinaires, de véritables tyrans.
ça ne sert à rien d'affubler l'Afrique de mots extravagants, alors que
celle-ci souffre déjà, simplement, pour ce qu'elle est. Des dirigeants
qu'on peut faire et défaire depuis l'étranger, des dirigeants que de
petites associations étrangères peuvent poursuivre en justice, des
dirigeants dont on peut bloquer des comptes et saisir quelques biens à
l'étranger, des dirigeants soumis aux "droits de l'homme" et à la
"démocratie", des dirigeants qui ont peur de leur population ...hé bien,
pour moi, c'est autre chose que des potentats (souverain absolu d'un grand Etat).
Il n'existe pas de potentats en Afrique (peut-être le Roi du
Maroc, et encore!). Pourquoi utiliser donc ce mot qui ne rend compte de
rien? Dans l'optique de bien se faire voir. Et cruels? La cruauté
des dirigeants africains est surtout une cruauté de médiocrité,
d'impuissance, de cupidité. Ils ne sont pas cruels au sens des grands
massacres qui jonchent l'Histoire... l'Afrique compte les dirigeants les
moins criminels de toute l'Histoire de l'humanité. Ils sont ceux qui
ont le moins massacré leurs peuples, et les peuples étrangers. Ce qui ne
veut pas dire qu'ils sont les plus vertueux, ni que cela constitue un
mérite particulier. C'est simplement un fait qui peut se comprendre trop
aisément: moins criminels, car moins puissants, moins conquérants. Si
les conditions étaient réunies, ils auraient été, sans nul doute,
aussi cruels que Caligula, Bismarck, Napoléon, Léopold II, Ferry,
Pol-Pot, De Gaulle, Bush, Sarkozy... je passe sur le cas d'Hitler et de
Staline. Sanguinaires? Là aussi, on peut faire le décompte, et on verra qu'en litre de sang versé, les dirigeants africains sont de petits joueurs. Véritables tyrans? Archi
faux! Ce sont surtout de médiocres tyrans. Là encore, on peut convoquer
l'Histoire... Et la tyrannie, c'est autre chose que vivre au Cameroun,
au Zimbabwe, en Angola. Je ne le dis pas parce que je suis défenseur
d'un quelconque régime famélique en Afrique, bien au contraire, soucieux
de bien nommer le mal qui mine ces pays, je refuse d'utiliser des mots
qui se baladent d'une bouche à l'autre, sans qu'on ne cherche à
comprendre ce qui se cache derrière, et pourquoi on l'utilise.
- "L’un des procès les plus significatifs intentés contre la
France par les nouvelles générations d’Africains est d’avoir lié son
sort à celui de classes dirigeantes ..."
Qu'est ce que ce charabia? nouvelles générations d’Africains, une réalité trop imprécise et trop confuse. Cela dit, 41% de
la population en Afrique a moins de 15 ans, et les jeunes de moins de
25 ans représentent 65% de la population. Ces jeunes sont très peu
politisés, ils sont surtout confrontés aux problèmes d’accès à l’éducation, d’emploi et de soins de santé. Où est ce que nos deux panseurs ont vu "ces nouvelles générations qui intentent des procès significatifs à la "France"?Ne
confond-on pas ici les jeunes issus de l'immigration vivant à
l'étranger, et la "jeunesse africaine"? Il y a une différence
spectaculaire entre la jeunesse urbaine de Douala (ou de
Malabo, Abidjan...) et son rapport à la politique et la jeunesse
africaine vivant à l'étranger. Tout comme il y a une différence entre la
jeunesse urbaine de Douala et la jeunesse rurale de Mbandjock, au
Cameroun. La jeunesse urbaine d'Abidjan et la jeunesse rurale de Côte
d'Ivoire. Et les jeunes ruraux viennent, de plus en plus, dans les
villes, non pour se liguer contre les pouvoirs en place ou contre la
France, mais pour vivre plus confortablement. Ils échappent, à l'heure
d'internet, à l'ennui des villages et regagnent nos étroites capitales,
des pétaudières, pour se connecter avec le "monde".
-"Ne pas se tromper de diagnostic signifie aussi ne point
faire de la France le bouc émissaire de tant de malheurs que nous
aurions pu éviter, mais que, plus que de coutume, nous nous
auto-infligeons."
C'est Achille Mbembe et Felwine Sarr qui font semblant de
croire qu'il y a assez de gens stupides pour se tromper de diagnostic.
Et qu'il faudrait leur bonne parole à eux, pour nous guider vers le
droit chemin. Aucun parti politique en Afrique ne prospère sur la base
d'un anti impérialisme. Contrairement en France, où on voit des hommes
politiques jouer avec la corde de l’immigration par exemple, pour des
raisons "démocratiques". Il n'y a pas une opinion dominante, en Afrique
en tout cas, qui fait de la France un quelconque bouc-émissaire...Dans
les marchés, les lieux populaires, les gens ne se mettent pas du matin
au soir, sous le soleil, pour raconter que c'est à cause de la France
qu'ils sont ce qu'ils sont. Dans les bars, ça ne cause pas esclavage,
colonisation...
Au Cameroun, pays africain je rappelle, il y a quelques années,
un activiste très anti français, André Blaise Essama vandalisait
quelques sites qui portaient la trace de la présence française à
l'époque coloniale. Ce dernier, aux yeux de l'opinion, avait plus l'air
d'un fou que d'un activiste. Il n'était suivi, acclamé par
personne. C'était une espèce de Kemi Séba, mais en plus authentique, qui
n'intéressait personne... même pas mes camarades d'alors, en faculté de
Sciences Juridiques et Politiques de Yaoundé II. Même pas par l'UPC, ce
parti nationaliste qui a combattu les envahisseurs.
- "Mais, par-dessus tout, les nouvelles générations ont pris
conscience que les rapports franco-africains postcoloniaux reposent sur
très peu de valeurs que la France et l’Afrique auraient en partage.
Dans un contexte de tarissement des rentes de la circulation, cette
vacuité morale et le défaut de légitimité qui s’ensuit expliquent, plus
qu’on ne l’a laissé entendre, le recul de l’influence française en
Afrique."
Encore leur vague truc de "nouvelles générations". Et pour le reste, je ne comprends rien.
- "Plus que leurs aînés, les jeunes Africains savent que la
survie de l’Afrique ne dépend pas de la France, tout comme la survie de
la France ne devrait guère dépendre de l’Afrique. Elles ont compris que
le fait d’avoir eu, à un moment donné, un passé en commun ne nous
condamne pas à envisager un futur ensemble, surtout si ce futur doit
se construire à notre détriment."
Sur quoi repose de telles affirmations? Leurs aînés, c'est
à dire Quelle génération? Les "nouvelles générations", celles qui
représentent plus de la moitié du continent sont surtout à éduquer, à
soigner. Depuis leurs écrans de télévision, leurs smartphones pour ceux
qui en ont, leur ordinateur, la France veut surtout dire le bien-être.
Ils constatent les conditions matérielles d'existence qui diffèrent.
Ces "nouvelles générations" contrairement à ce que prétendent nos deux
prescripteurs, n'ont pas davantage compris ce qu'ils appellent passé en commun et futur ensemble, faute d'intellectuels présents avec eux.
- "Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir à un moment où le
processus de décolonisation de l’imaginaire africain est en phase
d’accélération....".
Quels doux rêveurs! Quelle bêtise! Le désir d'occident (voir
Alain Badiou) n'a jamais été aussi violent en Afrique et dans le monde.
Partout les gens aspirent à vivre comme en Occident. Et ce désir
d'Occident est la preuve que s'il y a bel et bien un lieu qui est loin
d'être en pleine décolonisation, c'est l'imaginaire. Partout en Afrique
on aspire à la "DEMOCRATIE" (notez les guillemets), une fascination
extrêmement béate des élections de Macron ou de Trump. Là encore, c'est
la preuve que le processus de décolonisation de l'imaginaire est loin
d'avoir commencé. Si nos deux faiseurs de tribune étaient assez dans le
réel, ils se rendraient compte que l'élection française passionne en
Afrique subsaharienne, plus que n'importe quel autre élection locale.
N'appelle t-on pas déjà, au Cameroun, un candidat aux
prochaines élections présidentielles en 2018, le Macron camerounais?
N'a t-on pas vu la jeune diaspora gabonaise supplier l'ultra démocrate
François Hollande, pour qu'il aille chasser Ali Bongo du pouvoir? Il
n'y a pas de processus de décolonisation de l'imaginaire entamé, c'est
l'inverse, en sa phase d’accélération.
- "Les structures fondamentales de cette décolonisation se
donnent le mieux à voir dans la production artistique et esthétique et
dans le renouveau de la pensée critique"
N'importe quoi! Production artistique? Intéressons-nous donc à
cette production. Prenons la musique urbaine. Au Nigéria, au Cameroun,
et en Côte d'Ivoire....elle n'est rien d'autres que la reproduction tiers-mondisée
de ce qui se passe aux USA. Il suffit de regarder les clips. Les
techniques utilisées. L'habillement. On parle Cinéma? Théâtre? Arts
vivants? Littérature? Achille Mbembe et bien d'autres écrivains noirs,
si ils sont connus et jouissent d'une réputation en Afrique, c'est grâce
à la France ou disons à l'Occident. La majeur partie des grands intellectuels et des grands écrivains africains re-connus en Afrique le sont parce qu'ils ont été proclamés comme tel depuis les instances européennes. Il n'y a pas
d'écrivains publiés au Cameroun dont la popularité dépasse le seul cadre
de sa famille ou de son village. J'exclus les quelques oeuvres au
programme scolaire.
Quant au renouveau de la pensée critique, franchement, quelle
imposture! Là encore, je demande à nos deux savants de faire le tour des
universités en Afrique subsaharienne, de regarder le niveau de la
recherche...et de nous dire s'il y a de quoi bomber le torse. Renouveau ?
mais où? Quelles sont donc les revues scientifiques africaines qui
bousculent le monde du savoir?
- "Les arts du XXIe siècle seront africains"
Tel est le titre d'un de leurs paragraphes. Alors qu'ils
énoncent des conneries, rappelons à nos tranquilles intellectuels que,
pendant que l'on vendait des migrants à 400 euros la pièce, en plein
XXIe siècle, un tableau de la Renaissance, Salvator Mundi de Léonard De Vinci, s'est vendu à 450 millions de dollars à New York.
- Que dire par ailleurs de la production artistique et de la création esthétique ? Puisque les arts du XXIe siècle seront africains, comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ?
On ne sait pas toujours, pourquoi et à partir de quoi ces
messieurs déclarent que les arts du XXIe siècle seront africains...les
chinois ne sont pas créatifs j'imagine, et les argentins des bons à
rien, et les iraniens trop nuclérairés pour briller dans l'art, et les
turcs pas assez démocrates pour inventer.... D'où ça leur sort que
l'Afrique serait au XXIe siècle le continent par excellence de l'art? "comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ?"...Se servir de quoi exactement? ce qui n'existe pas encore? Quelles virtualités? bref....pathétique!
- "La réinvention des rapports entre la France et l’Afrique
n’a de sens que si ces rapports contribuent à une nouvelle imagination
du monde et de la planète. La grande question philosophique, esthétique
et culturelle, mais aussi politique et économique du siècle en cours est
celle de la mutualité, de la mobilité et de la circulation."
Tout porte à croire qu'avec les Etats-Unis, avec la Chine, le
Japon, l'Inde, la Russie...l'Afrique a d'excellents rapports. Ne reste
plus que la France. En outre, cette histoire de nouvelle imagination du
monde et de la planète est assez risible. On est dans un monde
capitaliste. Qu'ils continuent d'imaginer.... Et puis, la réinvention,
ça tombe du ciel? ou alors, sont-ils vraiment convaincus qu'à la suite
des élections libres et transparentes en Afrique, ils auront ce "nouveau monde et cette nouvelle planète"? N'est-ce pas d'une naïveté proche de l'ignorance?
Ils disent, ils osent dire: La grande question
philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi politique et
économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de la mobilité
et de la circulation. Alors qu'on sait depuis peu que Le patrimoine
cumulé des 1 % les plus riches du monde a dépassé l’an dernier celui des
99 % restants. Alors qu'on vit tous les jours l'expérience d'un monde
cruellement injuste et inégalitaire, alors que l'Afrique piétine et
reste le théâtre d'affrontements étrangers, alors que des populations
entières vivent de l'aide humanitaire, nos deux Africains déclarent que
LA GRANDE QUESTION PHILOSOPHIQUE...est celle de la mutualité. La mobilité. La circulation. LA GRANDE QUESTION ESTHÉTIQUE... POLITIQUE... LA GRANDE QUESTION ECONOMIQUE... CULTURELLE. Quelle médiocrité!
Mutualité. Mobilité. Circulation ne sont pas de grandes
questions.....Elles n'ont strictement rien de politique. Et d'ailleurs,
ce monde-ci est déjà mutuel, mobile et circulaire. A moins donc, de
vouloir, aller plus ou moins loin, se poser la question de la mutualité,
la mobilité, la circulation est sans intérêt.
- "Réinventer la relation avec l’ex-puissance coloniale
exige de remplacer le colonialisme par de nouveaux rapports de
mutualité, de réciprocité et d’égalité." Qui réinvente? Les Etats? a
t-on déjà vu les Etats réinventer quoi que ce soit si ce n'est leurs
intérêts nationaux? Alors balancer comme réinventer la relation ...n'a
pas de sens. Cette réinvention n'aura pas lieu. Parce que l'Histoire
politique est une histoire de rapports de force, de luttes, de
conquêtes. Ce n'est pas deux démocrates qui vont aller se mettre à table
et convenir, parce que ayant lu Mbembe et Felwine, que le colonialisme
c'est pas bon, place donc à l'égalité, à la réciprocité.
- "Au-delà des jeux de puissance,
la seule discussion d’avenir avec la France, le seul débat
philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement
contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage."
Ces deux naïfs parlent comme si l'Afrique était un pays. Ils font
comme si l'avènement d'une unité politique du continent était une
affaire de claquement de doigts. Ils affirment arrogamment: "la seule
discussion d’avenir avec la France, le seul débat philosophique digne
d’intérêt avec ce pays qui a significativement contribué à la vie de
l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage". C'est donc ça? Assurer la durabilité de ce monde...Le monde est très bien comme il est. Il faut simplement "assurer" qu'il dure toujours comme il est.
L'historien et l'économiste veulent une chose et son contraire. Ils
veulent imaginer un nouveau monde, et en même temps ils veulent
"assurer" à "ce monde" une durabilité. A quoi renvoie "ce monde" si ce
n'est le monde capitaliste régit par les intérêts, l'exploitation, les
guerres? Ou alors, ils sont en train de nous dire que la seule
discussion qui vaut le coup avec la France est celle de l'écologie?
C'est du n'importe quoi. Après nous avoir posé leur GRANDE QUESTION
PHILOSOPHIQUE de l'année, ils nous imposent la SEULE DISCUSSION
d'AVENIR: durabilité. Pendant ce temps, 100 congolais peuvent mourir
dans le silence complet de la communauté internationale et quand un
français meurt, c'est l'humanité entière qui pleure.
Comment peuvent-ils, au vu des conditions d'existence des millions
d'Africains, dire que la seule discussion possible est "d'assurer". Et
pourquoi se limitent-ils à la France? On croyait pourtant qu'ils étaient
fraîchement et impeccablement décolonisés.
- "Cette durabilité exige la redistribution la plus équitable possible du droit universel à la mobilité et à la circulation".
J'avoue, en lisant ceci, j'ai éprouvé un peu de la colère. De mépris. Est-ce pour ça que ces messieurs ont interpellé les Africains? Un
monde juste repose t-il d'abord et fondamentalement sur la mobilité et
la circulation? Qu'est ce que cette histoire de mobilité et de
circulation dans ce qui se passe actuellement au Soudan, en Somalie, en
Érythrée, au Somaliland, au Swaziland? Ignore t-on sur quoi repose le
privilège de ceux qui, aujourd'hui peuvent tranquillement circuler dans
la surface du globe? Va t-on dans un monde aussi horriblement gouverné
par l'argent commencer à réfléchir sagement sur le droit universel à la
mobilité, à la circulation, et donc à se porter soi même en esclavage,
pour ceux qui n'ont rien et qui croiront aller trouver ailleurs quelque
chose.
- "Cette politique de la circulation planétaire, il nous revient d’en imaginer les fondements éthiques, à l’heure où le rêve d’apartheid semble s’être à nouveau emparé du monde."
Pur charabia. Quelle pensée maigrichonne! Lorsque Marx demandait aux
prolétaires de tous les pays de s'unir, il n'exigeait pas au préalable
un droit universel de la circulation. Il existe déjà un droit universel à
la santé, à l'éducation....et pourtant! Alors un droit universel de la
circulation, c'est aussi imbécile que la fermeture des frontières. Car,
dans un cas, comme dans l'autre, l'Homme circule... depuis ses
origines. Et il y a une circulation qui doit nous interpeller, celle des
migrants. Et ce qu'elle révèle, ce n'est pas tant qu'il nous faut un
droit d'aller et venir, c'est surtout que le monde se résume un peu à
l'Occident. Qu'un blanc c'est pas tout à fait un noir... Qu'un riche
c'est pas tout à fait comme un pauvre... Qu'un anglais c'est pas comme un
nigérian.
La question de l'égalité est la question de l'Humanité par
excellence. Il faut travailler à son avènement, de façon explicite et
déterminée, ou sinon on travaille contre-elle, comme nos deux pauvres
savants.