Jean Ziegler (Thoune, Canton de Berne, 1934) a déjà été cité sur ce blog iciet là, en général en rapport avec son combat contre la faim et pour le droit à une alimentation décente :
J'insère un peu plus bas un récent entretien de Thinkerview avec lui, diffusé en direct le 14 juin 2019.
Le point de départ en est le dernier ouvrage de l'altermondialiste et sociologue suisse : Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu'elle en verra la fin), Seuil, 03/05/2018, 9.00 € TTC, 128 pages, EAN 9782021397222. La maison d'éditions parisienne en dit :
Le capitalisme domine désormais la planète. Les sociétés
transcontinentales défient les États et les institutions
internationales, piétinent le bien commun, délocalisent leur production
où bon leur semble pour maximiser leurs profits, n’hésitant pas à tirer
avantage du travail des enfants esclaves dans les pays du tiers-monde.
Résultat : sous l’empire de ce capitalisme mondialisé, plus d’un
milliard d’êtres humains voient leur vie broyée par la misère, les
inégalités s’accroissent comme jamais, la planète s’épuise, la déprime
s’empare des populations, les replis identitaires s’aggravent sous
l’effet de la dictature du marché.
Et c’est avec ce système et l’ordre cannibale qu’il impose au monde que
Jean Ziegler propose de rompre, au terme d’un dialogue subtil et engagé
avec sa petite-fille.
Cette œuvre vidéo et sonore de Thinkerview est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.
Mettre obligatoirement un lien vers la source originale entière en cas de réutilisation. Merci.
Sa veuve Setsuko Kłossowski de Rola participa à son vernissage le 19 février : cliquez ci-contre pour accéder à un reportage illustré du quotidien El País.
Cette exposition a été organisée en collaboration avec la Fondation Beyeler, qui siège à Riehen —près de Bâle, en Suisse— où elle fut exhibée de septembre 2018 à janvier 2019, sous le commissariat de Raphaël
Bouvier, soutenu par Michiko Kono, avec la collaboration de Juan Ángel López-Manzanares à Madrid. Comme le rappelle le site de la Fondation Beyeler :
De son enfance à Berne, Genève et Beatenberg en passant par son mariage avec la suissesse Antoinette de Watteville et leurs séjours aussi bien en Romandie qu’en Suisse alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne, Balthus entretient une relation étroite et continue avec la Suisse.
Ses parents, un historien de l’art germano-polonais et une artiste juive allemande, font grandir leurs deux garçons dans un environnement empreint d’art et de culture. Pierre Kłossowski, le frère de Balthus, de trois ans son aîné, deviendra un écrivain et artiste célèbre.
Cette ambiance familiale aura une importance décisive dans la vie et l'œuvre de Balthus. Établis à Montparnasse en 1903, ses parents fréquentaient, par exemple, Rainer Maria Rilke et Pierre Bonnard, professeur de sa mère Baladine :
Le peintre Pierre Bonnard, qui était très ami avec mes parents, a dit un jour à mon père : surtout ne l’envoyez pas dans une école d’art, il y perdrait quelque chose. Je me suis donc fait mes écoles tout seul. En fait, j’ai appris mon métier comme on apprend à parler : en essayant de faire comme font les autres, en regardant travailler mon père et ma mère, en écoutant les conseils de Bonnard, de Maurice Denis, et plus tard d’André Derain. Et en pratiquant assidûment la copie. A l’époque,
les jeunes peintres considéraient le Louvre comme un cimetière. Moi, j’y allais tout le temps. J’y ai beaucoup copié Poussin. J’aurais bien aimé pouvoir l’interroger sur sa touche, sur ses couleurs… Puis je suis allé copier Piero Della Francesca à Arezzo. "
Comme les Kłossowski étaient allemands, ils furent contraints de quitter la France en 1914, d'abord pour Zürich, puis pour Berlin. Mais le couple se sépara pendant cette première guerre mondiale, en 1917.
Alors, Baladine s'installa avec ses enfants en Suisse, concrètement quelques mois à Berne et à Beatenberg, puis à Genève en novembre. Balthus fut inscrit en 1919 au lycée Calvin.
Sa mère serait le dernier amour du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926), sa Merline. Rilke, à son tour, apprécia sincèrement le jeune Balthus et ses dessins du chat Mitsou, réalisés à l'âge de 11 ans. Ils seraient publiés en 1921 dans un recueil intitulé Mitsou le Chat et préfacé par son mentor.
Tyto Alba : Balthus y el conde de Rola, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza y Astiberri Ediciones, 2019 (1)
Disons que les lettres du poète au très jeune peintre,
suivies de 40 images de Mitsou, sont disponibles en français. «
Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins
pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti. », dit Balthus en 1998.
Au printemps 1921, sa mère, son frère et lui retournèrent à Berlin qu'ils quittèrent définitivement pour Beatenberg en mai 1923. C'est là qu'en 1924, Balthus ferait la connaissance d’Antoinette de Watteville, alors âgée de douze ans. Ils se marieront le 2 avril 1937. On a sauvé et publié quelque 240 lettres de leur correspondance amoureuse (1928-1937).
J'effectuai ma visite le vendredi 5 avril, à 18h, heure d'évacuation urbaine, ce qui opéra un miracle : je pus parcourir les différentes salles en (presque) toute tranquillité.
D'autre part, l'heureuse disposition strictement chronologique des tableaux me permit de suivre la vie de l'artiste, depuis les années 1920, et ses pulsions à chaque étape, à tel point peintures et curriculum vitae étaient étroitement liés, serrés, chez lui (cf. un peu plus bas).
Les commissaires ont conçu sept étapes vitales pour l'aménagement des œuvres :
1) Le développement d'un langage visuel. Œuvres de jeunesse. C'est la fin des années 1920 et ses toiles nous montrent la vie quotidienne de Paris, le Jardin du Luxembourg... 2) Provocation et transgression : première exposition de Balthus dans la galerie Pierre, en 1934, La Rue (1933) et six autres peintures, 7 pièces qui suscitèrent un grand tollé à cause de leur candeur teintée d'érotisme nonchalant. 3) Representation et intimité. C'est fin des années 1930 ; il y a des portraits, de Thérèse notamment, dont Thérèse rêvant. 4) II Guerre Mondiale : après l’invasion de la France par les Allemands, Balthus quitte Paris avec son épouse. Le couple se réfugie d’abord à Champrovent, en Savoie. L'exposition nous montre un beau contraste, des paysages bucoliques et des scènes d'intérieur avec des adolescentes. Sa Jeune fille endormie de 1943 me semble toujours une toile époustouflante.
Balthus : La jeune femme endormie (Dormeuse), 1943, Exposition Balthus, Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid. PHOTO : Alberto Conde
5) En 1946, retour à Paris sans sa famille et fréquentation de Pablo Picasso, Albert Camus, André Malraux. Il peint des toilettes, des jeux de cartes... 6) En 1953, il s'installe au château de Chassy entouré de sa campagne ample et sereine. Période aux couleurs dominantes pastel. 7) À partir de 1970, séjours à Rome et à Rossinière (Le chat au miroir).
Continuateur du Quatrocento —selon son frère, Pierre Kłossowski—, Balthus suivit un chemin opposé au développement des avant-gardes ; le commissaire de l'exposition nous rappelle qu'il avoua lui-même ses grandes influences picturales, de Masaccio (1401-28) ou Piero della Francesca (né entre 1412 et 1420-1492) au Caravage (Caravaggio, 1571-1610), Nicolas Poussin (1594-1665), Théodore Géricault (1791-1824), Gustave Courbet (1819-77) ou Pierre Bonnard (1867-1947). Sans oublier la prégnance de l'Ouvert (das Offene) dont parlait Rilke ou sa fascination évidente, très visible, tenace, pour d'autres sujets, tels les chats (sa chateté, si j'ose dire) ou Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Carroll —y compris son chat tigré du Cheshire, bien entendu. À ce propos, les Mémoires de Balthus dévoilent d'autres détails intimes significatifs :
Cette lumière et son innocence, je les ai aussi retrouvées alors que Harumi était encore petite fille : heureux moments, miraculeux, échappés au temps qui passe, que ces heures où préparions avec Setsuko, dans le plus grand secret, les anniversaires de notre fille unique. La comtesse a toujours aimé raconter des histoires dans la grande tradition de son pays, contes fantastiques et merveilleux où les dragons les plus terrifiants et les étoiles filantes côtoient les enfants, où l’extraordinaire devient si naturel comme dans les chères aventures d’Alice au pays des merveilles. Setsuko préparait les costumes des figurines de bois et de pâte qu’elle confectionnait et nous faisions de vraies séances de théâtre au grand plaisir d’Harumi. Je chantais, je racontais, nous mêlions les airs célèbres des opéras de Mozart aux personnages de la tradition japonaise, et tout cela semblait si simplement évident. Il y a des grâces toutes naïves qu’Harumi nous a apportées, quelque chose de fluide et de léger, de doux et de calme, comme la venue de la phalène dans la chambre de la dormeuse que j’ai peinte.
[Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (éditeur scientifique), Chapitre 99, Les Éditions du Rocher, 2001.]
Un peu avant dans ces mêmes Mémoires, un autre épanchement de Balthus nous dispense de certaines conjectures ou interprétations :
Il y a certains de mes tableaux qui sont à eux seuls mon autobiographie et justifieraient que je cesse la rédaction de ces mémoires, persuadé que je suis depuis bien longtemps que je n’ai jamais tant dit de moi que dans ma peinture. Si je prends par exemple les paysages de Chassy ou de Montecalvello, je crois vraiment qu’ils résument ce que je suis et cette histoire intérieure à laquelle la peinture m’a permis de donner du sens. Je vois dans cette mathématique intérieure qu’accomplissent mes tableaux, la Chine et la peinture française, Poussin, la peinture des Song et Cézanne réunis : véritable acte sacré et magique qui unit les civilisations et les siècles. Je vois encore tant de facettes de mon être, farouche et violent, mais aussi à l’écoute des choses tendres. C’est-à-dire mon enfance, ma jeunesse voyageuse, et jusqu’à cette vie à Rossinière, que ma marche limite mais qui est vaste et infinie. Ni l’âge ni le cours inlassable des saisons ne peuvent interrompre ce dialogue avec la peinture. La mort seule fera cesser mes visites quotidiennes dans l’atelier. Pour l’heure il y a une jouissance infinie à savourer l’herbe à Nicot tandis que je regarde le tableau en cours, à bien faire mon travail, et comme tout bon chrétien, accomplir ce pour quoi je suis fait.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 97)
Mais s'il fallait puiser dans ces Mémoires un extrait manifeste vraiment révélateur, on pourrait choisir celui-ci :
J’insiste beaucoup sur cette nécessité de la prière. Peindre comme on prie. Par là même, accès au silence, à l’invisible du monde. Comme ce sont pour la plupart des imbéciles qui font ce qu’on appelle l’art contemporain, des artistes qui ne connaissent rien à la peinture, je ne suis pas certain d’être très suivi ou compris dans ce propos. Mais qu’importe ? La peinture se suffit à elle seule. Pour la toucher un tant soit peu, il faut l’appréhender, je dirais, rituellement. Saisir ce qu’elle peut donner comme une grâce. Je ne peux pas me défaire de ce vocabulaire religieux, je ne trouve rien de plus juste, de plus près de ce que je veux dire que par là. Par cette sacralité du monde, cette mise à disposition de soi, humble, modeste, mais aussi offerte comme une offrande, pour rejoindre l’essentiel. Il faudrait toujours peindre dans ce dénuement-là. Fuir les mouvements du monde, ses facilités et ses vertiges. Ma vie a commencé dans la plus grande pauvreté. Dans l’exigence de soi. Dans cette volonté-là. Je me souviens de mes journées solitaires dans l’atelier de la rue de Furstenberg. Je connaissais Picasso, Braque que je voyais souvent. Ils éprouvaient beaucoup de sympathie pour moi. Pour ce jeune homme atypique que j’étais, différent, bohème et sauvage. Picasso me rendait visite. Il me disait : « Tu es le seul parmi les peintres de ta génération qui m’ait intéressé. Les autres veulent faire du Picasso. Jamais toi. » L’atelier était juché en haut du cinquième étage. Il fallait vouloir me visiter. C’était un lieu étrange, je vivais loin du monde, immergé dans ma propre peinture. Je crois que j’ai toujours vécu ainsi. Dans la même exigence, oui, dans cette apparente nudité d’aujourd’hui. Je suis allongé sur la méridienne, le long des fenêtres du chalet qui reçoivent le soleil de quatre heures. Ma vue ne me permet pas de toujours discerner le paysage. L’état de la lumière seul me satisfait. Cette transparence qu’accroissent les neiges, éblouissante apparition. En retranscrire la traversée.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 4)
Pour accéder à un bon article de Veronique Bidinger sur Balthus, publié le jeudi 13 septembre 2018 sur le site de Bâle en français, cliquez ci-contre.
______________________________ (1) À la faveur de cette rétrospective, la fondation du musée Thyssen-Bornemisza et la maison d'éditions Astiberri ont décidé de publier ensemble une BD sur Balthus. C'est Tyto Alba qui a été chargé de concevoir et de dessiner cette biographie romancée et graphique qui vient de sortir, en castillan, en février 2019. Biographie ? En fait, il s'agit plutôt d'une dissection artistique et concentrée des idées et des pulsions de Balthus, une sorte de biopic idéologique, aux illustrations très soignées et bien adaptées, qui reproduit quelques dialogues de Balthus. Memorias (édition d'Alain Vircondelet, Lumen, 2002), traduction en castillan des Mémoires de Balthus citées plus haut.
Curieux Voyageurs vient de fêter les 29, 30 et 31 mars son 40e anniversaire. Il s'agit d'un festival de films qui se tient à Saint-Étienne et qui se propose de conjuguer aventures, rencontres, découvertes, témoignages, émotions, poésie, traditions, passion, curiosité, jeunesse et folie, à en croire son clip bilan de cette année.
L’équipe du festival réunit des voyageurs passionnés amoureux de cinéma :
photographes, vidéastes ou carnettistes, les membres de CURIEUX
VOYAGEURS rapportent de leurs voyages des moments pleins de couleurs et
de musiques. D’autres voyageurs proposent leurs expériences à travers
des créations : chaque année plus de 100 films ou expositions sont
proposés en sélection et une quarantaine sont retenus qui font du
festival CURIEUX VOYAGEURS une des plus prestigieuses manifestations
françaises consacrées au document de voyage.
En chiffres, le festival comporte aujourd'hui 16 000 visiteurs, 2 salariées, 36 organisateurs et 80 bénévoles.
Voici le palmarès des films récompensés par le jury de Saint-Étienne cette année 2019 :
– Grand Prix du festival : “Angkar” de Neary Adeline HAY
– Mention spéciale du jury : “Le géographe et l’île” de Christine BOUTEILLER Le prix Mention spéciale du jury exprime un “coup de cœur” ressenti par le jury
– Prix Ulysse : “Aventure cyclobalkanique” de Jean-Hugues GOORIS Le prix Ulysse valorise l’aventure vécue par une personne ou une équipe
– Prix Terre des hommes : “Ka’apor, le dernier combat” de Nicolas MILLET Le prix Terre des hommes valorise la démarche sociétale et/ou environnementale du film.
– Prix Complicité sans frontière : “je n’aime plus la mer” d’Idriss GABEL. Le prix Complicité sans frontière valorise les thématiques “rencontres”, “partage” et “authenticité”.
C'est Nomad's Land - Sur les traces de Nicolas Bouvier (24 juillet 2008) le film qui m'a permis de découvrir ce festival stéphanois car il a reçu son Grand Prix en 2010. Gaël Métroz (Liddes, Valais, Suisse, 1978), son réalisateur, était tombé fasciné par L'usage du monde, le célèbre ouvrage-culte du genevois Nicolas Bouvier (1929-1998) paru en 1963, à la Librairie Droz. Dans l'entretien ci-dessous, Bouvier évoque ce récit qui retrace la première partie d'un voyage conçu pour respirer, pour sortir de l'abstraction des études, des murs d'une vie confortable et sédentaire, pour échapper au cadre qui vous détermine, pour devenir plus vulnérable et plus réceptif, dans le but de mieux comprendre la vraie vie humaine. Il était parti à bord d'une petite Fiat Topolino avec son ami le peintre Thierry Vernet, auteur des illustrations du livre. Ses dessins et croquis d'une grande fidélité et d'une certaine rudesse mélangent le cocasse et le tragique, selon Bouvier. Puis après deux ans de voyage ensemble en Yougoslavie, en Turquie, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan et jusqu'à la frontière avec l’Inde, le jeune Bouvier a continué tout seul, jusqu'au Japon. Il avait 23 ans au moment de leur départ, à l'été 1953, il était de retour en Suisse à 27 :
Métroz, donc, fasciné par le récit de Bouvier et l'expérience qu'il comportait (comme le photographe Frédéric Lecloux, qui s'est mis en marche en novembre 2004, est retourné plus d'un an plus tard et a publié un album L'usure du monde en février de cette même année 2008), a choisi de suivre ses traces tout seul et de raconter son périple en images :
C'est devenu finalement un hommage au nomadisme ; Métroz l'explique :
Gaël Métroz persiste et, en 2016, a signé et présenté un nouveau film, Sadhu, au Festival Curieux Voyageurs. Il fait le portrait d'un sadhu, Suraj Baba, qu'il a rencontré au cœur de l'Himalaya et qui est devenu son ami ; il l'a suivi pendant plus d’une année.
__________________________ Mise à jour du 18 mai 2020 :
Nicolas Bouvier était aussi devenu photographe, au Japon, dans les années 50, puis iconographe. Deux bouquins récents en témoignent.
Le premier est un recueil de textes qui montrent sa conception de la photographie :
Nicolas Bouvier, Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie, Héros-Limite, Genève, 2019, 224 pages, 14 euros. Résumé de la librairie Eyrolles :
Le présent recueil réunit les textes que Nicolas Bouvier a écrit sur la
photographie entre 1965 et 1996. A de nombreuses occasions, l'auteur
genevois avait parlé de son métier d'iconographe, notamment dans le
petit livre Le hibou et la baleine, paru en 1993, mais sa réflexion sur
l'acte photographique restait à découvrir. Jusqu'à ce jour, les écrits
qu'il a dédié à ce sujet (préfaces, articles de presse, introductions à
des catalogues d'exposition) restaient dispersés. Près de quarante
textes se trouvent ainsi rassemblés ici. Parmis eux, certains relatent
également son activité de "chercheur-traqueur d'images", qui aura été
son gagne pain durant près de trente ans. Il nous a paru intéressant de
les reprendre ici, d'autant plus que quelques-uns de ces textes sont
totalement inconnus et n'ont jamais été republiés.
Photographe à ses
débuts (par nécessité), portraitiste (par accident), chroniqueur
("aliboron") : la photographie est une constante dans le parcours de
l'écrivain voyageur. Nicolas Bouvier s'intéresse à la photographie parce
qu'il entretient un rapport passionnel à l'histoire de l'estampe. Les
images qu'il affectionne n'appartiennent jamais à la "grande" peinture
classique mais toujours à l'art populaire. Dans les textes qui composent
ce recueil, il est beaucoup question de ses tâtonnements : l'important
pour l'écrivain étant d'élaborer une esthétique de l'effacement puis de
se "forger une mémoire iconographique". Il tirera son enseignement de
ses nombreux voyages et des recherches infatigables dans les
bibliothèques du monde entier.
Le second ouvrage vient d'être publié par l'historien de la photographie suisse et professeur de l'Université de Lausanne Olivier Lugon : Olivier Lugon, Nicolas Bouvier iconographe, Infolio, Gollion (Suisse) - Bibliothèque de Genève, 2020, 160 pages, 26 euros.
Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder à un entretien avec Olivier Lugon.
Un peu de paix pour entamer les vacances. Voici un film publicitaire réalisé par le photographe écologiste Yann Arthus-Bertrand en collaboration avec Suisse Tourisme. Les mots sont de trop. Disons simplement que ce parcours aérien nous montre tour à tour il Ponte dei Salti du Val Verzasca tessinois, la Vallée de Zermatt ou Mattertal (canton du Valais), le Rothorn de Brienz (sommet panoramique de l'Oberland bernois où l'on peut monter en chemin de fer, dans des locomotives à vapeur sur une voie à crémaillère), le barrage de la Grande-Dixence ou le Val de Bagnes (tous les deux dans le Valais), le Château de Gruyères (dans les préalpes fribourgoises), la région viticole de Lavaux et ses vignobles en terrasses au bord du lac Léman (dans le canton de Vaud), un vieux pêcheur sur le lac de Neuchâtel, le lac fribourgeois de la Gruyère (entre Bulle et Fribourg), le lac de Zoug (paradis dont le barème fiscal représente à peu près la moitié de la moyenne suisse) où il fait bon se baigner l'été ; le Château de Chillon (Vaud), le Lac des Quatre-Cantons (Lucerne), des voiliers sur le Lac de Silvaplana (qui se trouve sur le plateau des lacs de la Haute-Engadine, dans les Grisons), les Chutes du Rhin à Schaffhouse (Rheinfall, Schaffausen) ; un rocher physiognomonique modelé par une chute d'eau sur la Vallée de Lauterbrunnen (la vallée des 72 cascades), l'impressionnant Pont suspendu du Trift ou le Wendenstöcke (tous les trois dans le canton de Berne) ; dans le Valais, le Glacier d'Aletsch et le Sphinx (pic de 3 571 mètres à l'Est du Jungfraujoch ; un ascenseur conduit à son sommet, où sont situés une petite plate-forme d'observation ainsi qu'un observatoire scientifique), et l'Allalinhorn (sommet des Alpes valaisannes qui fait partie du massif des Mischabels). Pour clore le film, comme bouquet, on peut contempler le mythique sommet enneigé du Cervin (Valais) et la Chaîne de la Bernina (Grisons).
Le webdocumentaire Un empire dans mon assiette est le résultat d'une enquête réalisée par Judith Rueff sur le groupe suisse Nestlé, numéro 1 mondial de l'alimentation, dont le chiffre d'affaires atteignit en 2013, selon sa déclaration, 92,2 milliards de francs suisses entraînant des bénéfices de 10 milliards de francs suisses. Il dispose de 18 usines en Espagne, 39 en France, 30 en Allemagne, 71 aux États-Unis, 21 en République populaire de Chine, 24 au Brésil, 12 en Afrique du Sud, 13 en Australie... 5 500 tasses de Nescafé sont bues chaque seconde dans le monde. Les 8 000 marques Nestlé, la multinationale aux mille visages, autorisent difficilement les gens —contraints de manger et de boire— à s'en affranchir : elles inondent les rayons agroalimentaires des grandes et petites surfaces partout dans le monde.
Coproduit par Ligne 4 et Les Films d'ici 2 pour France Télévisions, en partenariat avec Le Monde, France Info et Terra Eco, ce projet transmédia, dont l'objectif est carrément de prendre l'oiseau au nid, fut mis en ligne le 24 avril 2014 et émis sur la chaîne de télévision France 5 le 28 suivant (France 5 a également diffusé le documentaire Un empire en Afrique le mardi 29 avril à 21h44).
Cette enquête décrypte (ou démasque, selon Terra Eco) la stratégie prédatrice de Nestlé. Sur le portail d'accès, l'internaute est prié de naviguer dans un placard virtuel rempli d'articles vendus par la multinationale vaudoise. Il devra explorer une toile bariolée farcie de nombreuses silhouettes d'emballages, choisir un produit, répondre à une question à choix multiple qu'on lui pose à son propos et regarder le reportage filmé ou l'infographie animée analysant les dessous louches, sans fards publicitaires, de la marchandise décortiquée. Ainsi déniche-t-on des denrées étiquetées "durables" qui ne sont en fait ni bio, ni équitables, ou des céréales Fitniaise contenant les mêmes taux de graisse et de sucre qu'un Choc-à-pic...
On avance de la sorte dans le parcours proposé : à chaque jalon 1, 2, 3, une carte dévoile l'étendue sur la planète de cet empire colossal, de ce petit nid... de vautours ?
Un exemple : on clique sur la silhouette d'une bouteille d'eau minérale Perrier. À partir d'une interrogation double, De l'eau dans le gaz ou du gaz dans l'eau ? Quelle proposition vous semble juste, pour obtenir du Perrier en bouteille ?, trois possibilités A, B, C s'ouvrent à votre considération :
On met tout simplement l'eau de la source naturellement gazeuse
On puise l'eau de la source naturellement gazeuse. Puis on sépare l'eau et le gaz avant de les reconditionner ensemble lors de l'embouteillage.
On injecte dans de l'eau plate ou dégazéifiée du CO2 en proportion variable selon la taille des bulles que l'on souhaite obtenir.
Après avoir validé sa réponse, on reçoit la réponse correcte et une explication là-dessus. On visionne ensuite une vidéo d'environ 5 minutes dont le point de départ est une question simple et époustouflante : Peut-on délocaliser la production d'une eau minérale ? C'est tout l'enjeu d'une bataille juridique qui vient d'opposer Nestlé à la petite ville de Vergèze, dans le Gard, où jaillit la source de la célèbre eau pétillante en question, exploitée il y a 150 ans... Précisons que Nestlé Waters racheta le site de production en 1992 et que la population de Vergèze craint une délocalisation masquée de la production de Perrier.
Si nous prenons une autre référence "prestigieuse" car georgeclooneysée, les capsules Nespresso, Laurent Castaignède (ingénieur, BCO2 Ingénierie) nous apprend qu'elles produiraient, en raison notamment de
leur emballage multiple, deux fois plus d'émissions de gaz à effet de serre qu'une machine à café à
percolateur (celle des bars) ou à filtre.
Une autre QCM nous décèle qu'en buvant un bol de Nesquick, on absorbe 20% de cacao et 80% de sucre. On risque d'en déduire que c'est en sucrant qu'ils se sucrent. Mais ce n'est pas par hasard que Grosquick a disparu du marketing du petit nid, tout comme le troisième des oisillons qui l'habitaient jusqu'en 1966...
En matière de bourrage de crâne corporatif, un autre article de cette cuisine nous rappelle que "des réalisateurs connus se sont pliés à l'exercice du film publicitaire" vantant des produits Nestlé. Concrètement, Claire Denis, Michel Gondry, Ridley Scott et Jean-Paul Rappeneau. Au bout du compte, la propagande et ses spectacles constituent le bouillon et la bouillie de culture de notre civilisation, et Nestlé ne saurait s'en priver.
Comme le rappelle le journal Le Monde, derrière les marques que nous connaissons depuis des décennies, "il y a des stratégies marketing et commerciales bien rodées, des marchés et des matières premières, un réseau d'influence et une image à soigner", dans ce cas, à verdir. Et un violent lobbying à faire peur. Ou des activités d'espionnage contre des militants altermondialistes (le Nestlégate, pour lequel, en dépit de sa légion d'avocats, la société Nestlé -en compagnie de Securitas, firme qui se met à la disposition de tous ceux qui souhaitent "se permettre d'évoluer à leur guise, sans souci"- a été condamnée par le Tribunal Civil de Lausanne) :
Le 25 janvier 2013, exactement un an après la tenue du procès civil et quatre ans et demi après le dépôt de la plainte, le verdict est enfin tombé : Nestlé et la société de surveillance Securitas sont condamnées pour leurs pratiques d’espionnage d’Attac et des auteurs du livre « Attac contre l’Empire Nestlé ». Le Tribunal a reconnu qu’il s’agissait d’une infiltration illicite et a admis que les droits de la personnalité des plaignant-e-s ont été violés. Il a condamné Nestlé et Securitas à leur verser une réparation pour tort moral de l’ordre de CHF 3000.- chacun-e ainsi qu’une partie des frais d’avocats.
Source : ATTAC Suisse.
Quant au forcing des très grands auprès des décideurs, le dit lobbying, il s’exerce à travers une myriade d’associations —comme nous le rappelle Marc Pigeon, chercheur au CEO (Corporate Europe Observatory)— et recourt à une désinformation calculée et systématique.
Il s'agit de tout faire pour fragiliser les régulations et rafler des subventions :
Agribusiness lobbying in Brussels involves biotech, food, animal feed,
agrofuels and pesticide producers targeting decision makers to weaken
regulations or to get subsidies.
Monique Goyens (directrice générale du Bureau Européen des Unions de Consommateurs, BEUC) explique que, sous la pression et l’intoxication sournoise de l’industrie agroalimentaire, l’étiquetage des emballages des produits alimentaires approuvé par l’UE est « inodore, incolore, insipide, incompréhensible » pour « le commun des mortels », au lieu d’être, comme on l'avait proposé à la Commission, un feu tricolore facilitant aux gens de faire des choix, même sains, car ils saisiraient en un clin d’œil si un aliment est riche ou non en sucre, en sel ou en matière grasse.
Coût de ce lobbying ? D’après CEO (juin 2010), 1 milliard d’euros. Pour chaque lobbyiste consumériste, il y en a 5 de l’industrie, sans compter la pression directe des entreprises.
« Inventer » provient du verbe latin « invenio » qui veut dire, entre autres, « trouver (après recherches) » ou « inventer » : multa a majoribus nostris inventa sunt (beaucoup de choses ont été inventées par nos ancêtres). Voilà justement ce que l’on peut dire à propos de la découverte en Afrique du Sud des propriétés de deux plantes endémiques, le Rooibos (“buisson rougeâtre” en afrikaans) et le Honeybush. N’empêche. Depuis notamment 2010, nous avons pu lire dans la presse ou sur internet des titres du type :
Nestlé veut patenter le rooibos Nestlé a été accusée de « biopiratage » pour utilisation illégale du Rooibos, endémique d'Afrique du Sud qui devait entrer dans une composition servant à traiter et/ou prévenir des maladies inflammatoires. L'infraction, commise sur la base d'une convention onusienne qui légifère en la matière, la Convention sur la Diversité Biologique, se rapporte au consentement préalable qui doit être obtenu par le pays fournisseur de la ressource et des tenants du savoir traditionnel associé. Dans un deuxième temps, cette convention demande à l'exploitant de partager les bénéfices commerciaux et non-commerciaux avec ces derniers selon des dispositions mutuellement convenues. Mais le gouvernement Sud-Africain a déclaré à Natural Justice et à la Déclaration de Berne1 que ni Nestlé ni Nestec - la filiale technique, scientifique et commerciale de la compagnie - n'ont reçu de consentement pour l'exploitation du Rooibos. De plus, il existe en Afrique du Sud un cadre légal qui interdit des activitiés de prospection sans une patente délivrée par le Ministère des Affaires environnementales. Nestlé, de son côté, se défend en avançant que ce n'est pas elle mais ses fournisseurs sud-africains qui ont collecté et qui lui ont procuré la plante.
Mais sans succès puisque c'est avant tout à elle qu'appartient le devoir de s'assurer de la provenance licite des produits qu'elle veut utiliser.(...) Horizon-Durable.ch
C'est vraiment fort de café... et de thé ! Nestlé, comme tant d’autres multinationales, tente de se construire un monopole à partir d’une invention centenaire due à une collectivité traditionnelle.
D’après la définition de Vandana Shiva, lauréate du prix Nobel alternatif, la biopiraterie est « un déni du travail millénaire de millions de personnes et de cerveaux travaillant pour le bien de l’humanité », et, ajoute-jé, à travers le système des brevets d'invention, une appropriation éhontée et restrictive de savoirs qui découlent de ce travail millénaire. Et toute cette merde au nom de la propriété privée —qui fut autrefois l’alibi de l’esclavagisme, soit dit en passant.
Encore un cas qui montre à quel point le Grand Capital —qui se gargarise sans désemparer du mot « innovation »— ne pratique en fait que les innovations financière, technologique et publicitaire pour mettre en œuvre sa vraie nature, le dépôt du brevet de l’eau chaude —ou de l’eau tout court, comme on va voir tout à l'heure— pour doper ses caisses sans complexes, même au détriment des plus vulnérables, car il ne trouve pas dégueulasse de les spolier ; sa flèche (son conatus) le pousserait, si ça se trouve, à patenter le fil à couper le beurre.
Le reportage de Judith Rueff nous fait cadeau d’un entretien avec François Meienberg, porte-parole de l'ONGDéclaration de Berne. L'enquête qu'ils menèrent en compagnie de Natural Justice révéla donc que cinq demandes de brevets déposées par Nestlé concernaient l’utilisation de Rooibos et de Honeybush : sa filiale Nestec envisageait d’exploiter les propriétés anti-inflamatoires et cosmétiques de ces "alicaments" (mot-valise composé de « aliment » + « médicament »), vertus connues depuis belle lurette par les peuples indigènes qui les exploitent pour en faire du thé, du savon et des crèmes. Certaines communautés en dépendent pour vivre et risqueraient de voir leur droit de commercialisation restreint à cause de ce genre de brevets.
Le documentaire aborde aussi la qualité des produits de Nestlé. Membre de l'ADNC-Association de Diététique et Nutrition Critiques, Sylvain Duval s’exprime à propos de la devise nestléienne, Good Food, Good Life :
« Good Food, Good Life… C’est faux, en fait, c’est de la com (…). Il n’y a pas de bons aliments faits par l’industrie ; bons si, ils sont bons au goût mais ils ne sont pas bons en composition. »
Béatrice de Reynal, nutritionniste, passe au peigne fin quelques produits emblématiques, très familiaux, de chez Nestlé, dont le Knacki Herta (100% pur porc) : « Le Knacki, c’est vraiment une mayonnaise avec beaucoup de gras dedans et assez peu de viande, donc, en fait, c’est un produit que les enfants aiment bien parce que c’est mou, mais en réalité c’est un produit d’un point de vue nutritionnel qui est pas très qualitatif » ; le Hachis Parmentier (recette + équilibrée, purée + savoureuse) : « Il n’y a que 38% de viande, alors que, chez vous, vous auriez mis 100% de viande et, évidemment, avec 38% de viande seulement, ça veut dire que pour un enfant en croissance, pour une femme dont les besoins en fer sont très élevés, et bien là, vous n’avez pas notablement de fer dans un plat comme ça. » ; les minipizzas Piccolinis (Buitoni) : « Là-dedans, en fait, il y a beaucoup de sel et il n’y a pas tellement de micronutriments. Il n’y a sans doute pas beaucoup de matière grasse dans la pâte, donc, ça, c’est plutôt bien, mais quand même il y a 218 calories pour 100 grammes, sachant que là-dedans il y a 270 grammes. » ; Flanby (totalement renversant !, 70% de lait) : quant à ces produits laitiers fantaisie, il faut toujours lire leur composition, « là, on voit qu’il y a du sirop glucose-fructose (…), c’est un substitut de sucre qui physiologiquement est accusé de maux, en particulier de syndromes métaboliques, le diabète, etc. ».
Ce genre de denrées constitue, selon Sylvain Duval, 90% du contenu des caddies des mamans qui font les courses dans les supermarchés.
D’autre part, M. Duval affirme qu’à chaque fois qu’il y a des réglementations, ces entreprises sont contre et proposent qu'on leur fasse signer des chartes d’autorégulation, « ce qui est faux : elles n’ont jamais tenu leurs promesses, ou alors, elles ont tenu leurs promesses à coups de 5% par an. (…) Ces chartes sont vraiment de la poudre aux yeux, c’est vraiment un jeu de dupes. »
L'ADNC recommande sur son site, soit dit en passant, des documentaires vidéo à se procurer. Cliquez ci-contre pour accéder à cet inventaire. À ne pas se taire.
Yasmine Motarjemi, ancienne sous-directrice de la sécurité alimentaire du géant suisse (avant d’être licenciée en 2010), affirme dans ce film que chez Nestlé, la priorité n’était pas exactement la conformité avec la réglementation en matière alimentaire : « les améliorations venaient toujours après les incidents (…), alors que, dans une bonne gestion de la sécurité alimentaire, il faut prendre des mesures préventives et agir en amont des problèmes ».
Début 2003, elle découvrit qu’il y avait une quarantaine de plaintes pour étouffement concernant des biscuits de Nestlé pour les bébés. Elle apprendra par la suite que le problème était connu de longue date par la direction, ce qui ne lui avait pas empêché de laisser le produit sur le marché sans toucher même à l'étiquetage à propos de l’âge de consommation.
Le film évoque le scandale, en Chine, du lait en poudre pour nourrissons contaminé à la mélamine. C’était en 2008 ; bilan officiel : six décès et 300 000 intoxications. Nous savons que ce lait provoqua un tollé également en ArabieSaoudite et à Taïwan. Et que déjà en 2005, Nestlé avait dû retirer du marché du lait infantile en Italie, en France, en Espagne et au Portugal. Motif: il contenait des traces d'encre. Le hasard ?
En 2011, Yasmine Motarjemi porta plainte contre Nestlé pour harcèlement moral. Elle déclare dans ce webdocumentaire : « Nestlé est dirigée par des hommes d’affaires, des gens dont le seul but, la seule pensée, c’est de faire des profits. Ils n’ont pas une compréhension très approfondie de la nourriture et des risques sanitaires. Je demande aux consommateurs comment on peut mettre la santé de nos enfants dans les mains de gens qui ne pensent qu’au profit. »
Terra Eco, partenaire du projet Un empire dans mon assiette, reprend sur son site quelques sujets de l'enquête de Judith Rueff et les soumet à notre réflexion :
Le site de RTBF (la radio-télévision belge francophone), quant à lui, commente la parution de ce documentaire et nous recommande aussi d'autres lectures pour en savoir plus :
Selon le PDG de Nestlé, Peter Brabeck (déclarations de 2005), « Oui, il y a chez nous une jolie chanson folklorique qui dit « Les bêtes ont besoin d’eau, hollara et hollari… », vous pouvez vous en souvenir ; l’eau est bien sûr la matière première [das wichtigste Rohmaterial !!!!] la plus importante qu’il nous reste au monde. Il s’agit de savoir si oui ou non, nous privatisons l’approvisionnement normal en eau de la population. Et là s'affrontent deux points de vue différents. Le premier, que je qualifierais d'extrême, est préconisé par certains… par les ONG, qui réclament que l’eau soit déclarée un…euh…mmm… droit public. Autrement dit, en tant qu’êtres humains, ils devraient simplement avoir le droit d’avoir de l'eau. C'est une solution extrême. Et l’autre qui dit « l’eau est une denrée alimentaire et, comme toute denrée, elle devrait avoir une valeur marchande ». Personnellement, je crois qu’il est préférable de donner une valeur à une denrée afin que nous soyons tous conscients qu’elle a un coût et puis qu’on prenne des mesures adaptées pour cette partie de la population qui n’a pas accès à cette eau, que l’on intervienne à leur égard d’une manière plus spécifique, car il existe à ce propos beaucoup de possibilités différentes. »
[„...das Wasser ist natürlich das wichtigste... Rohmaterial, das wir heute noch auf der Welt haben. Es geht darum, ob wir die normale Wasserversorgung der Bevölkerung privatisieren oder nicht. Und da gibt es zwei verschiedene Anschauungen. Die eine Anschauung, extrem, würde ich sagen, wird von einigen... von den NGOs vertreten, die darauf pochen, dass Wasser zu einem... äähh...mmm... öffentlichen Recht erklärt wird. Das heißt, als Menschen sollten Sie einfach Recht haben, um Wasser zu haben. Das ist die eine Extremlösung, ja? Und... der [sic] andere, die sagt: „Wasser ist ein... Lebensmittel und, so wie jedes andere Lebensmittel, sollte das einen Marktwert haben. Ich persönlich glaube, es ist besser, man gibt einem Lebensmittel einen Wert, so dass wir alle bewusst sind, dass das etwas kostet, und dann anschließend versucht, dass man mehr spezifisch, für diesen Teil der Bevölkerung, der keinen Zugang zu diesem Wasser hat, dass man dort etwas spezifischer eingreift und da gibt es, ja, viele verschiedene Möglichkeiten dazu.“]
En 2012, Nestlé avait déjà été montrée du doigt par une enquête accablante (Bottle Life) d’Urs Schnell et de Res Gehriger, diffusé sur ARTE, qui montrait comment la multinationale faisait main basse sur les ressources en eau pour les vendre au prix fort. (2)
Nestlé et le business de l’eau en bouteille ou comment transformer de l’eau en or ? Une entreprise détient la recette : Nestlé, multinationale basée en Suisse, leader mondial de l’agroalimentaire, grâce notamment au commerce de l’eau en bouteille, dont elle possède plus de soixante dix marques partout dans le monde (Perrier, San Pellegrino, Vittel).
La marchandisation de tout, y compris de l'eau, fait partie bien évidemment de la doxa libérale :
Le porte-parole de la Commission européenne, M. Joe Hennan a déclaré à
la publication EUobserver.com du 18 mai [2010] : "We consider water to be a
commodity like anything else".
Prétendre que l’eau est une marchandise comme les autres dénote d’une méconnaissance grave du droit communautaire comme d’ailleurs de la réalité sociale. La Commission peut affirmer ce qu’elle veut, mais elle ne peut ignorer que la directive-cadre sur l’eau (2000/60/CE) adoptée par l’Union européenneet et qui s’impose à tous, commence par l’affirmation solennelle selon laquelle “l’eau n’est pas un bien marchand comme les autres” (“commercial product like any other”). En lire plus.
Smets se voyait contraint de rappeler que l'eau...
Comme la nature a d'autres éléments, nous avions déjà appris, le 17 mars 2010, que Greenpeace dénonçait Nestlé pour d'autres raisons :
Greenpeace dénonce Nestlé, qui contribue à la déforestation en Indonésie
Grignoter une barre chocolatée Kitkat revient à tuer un
orang-outang ? Le rapprochement peut étonner mais le lien est réel.
Greenpeace lance une campagne pour dénoncer l’utilisation par Nestlé
d’huile de palme issue de la destruction des forêts tropicales et des
tourbières indonésiennes, dans la fabrication de certains de ses
produits, notamment les barres chocolatées Kitkat. En lire plus.
Pour vérifier à quel point de grandes marques de chocolat comme Crunch ou KitKat s'estiment quittes envers l'éthique ou la justice les plus élémentaires, envers par exemple les enfants exploités dans les plantations de cacao en Côte-d'Ivoire, cliquez ci-contre ou jetez un coup d'œil à la vidéo ci-dessous, reportage que nous devons à Jérémie Drieu et Johann Nertomb et qui fut diffusé sur Envoyé Spécial (France 2) le 28 avril 2011. On y apprend qu'il y a plus de 15 000 enfants esclaves dans les plantations de cacao d'Afrique de l'Ouest. Les multinationales du chocolat peuvent ainsi acheter leur matière première au bon prix, selon Henry Blémin Guida, officier de renseignement criminel à Interpol. "Pas de contrôle, pas de traçabilité : c'est plus simple pour les affaires" :
Ah, l'émoi de Cémoi. Quant à Nestlé, le titan veveysan refusa de s'exprimer sur cette question. Là, ils sont "moins preneurs pour parler" car ils veulent aussi "garder leur réputation".
Chiffres d'affaires de l'industrie du chocolat chaque année ? 62 milliards. Argent investi pour la bonne cause ? 3 petits millions (42 fois moins de ce qu'il faudrait pour atteindre les objectifs du protocole Harkin-Engel signé en 2001) bénéficiant seulement 2% des plantations ivoiriennes. Vous comprenez donc en quoi ça consiste que la réputation ou le prestige ?
Décidément, on vérifie que petit à petit, l'oiseau fait son nid et qu'au bout du conte, tout empire empire tout. Le modèle agricole mondial qui en découle ne tient pas la route et —selon le juriste belge Olivier De Schutter, qui vient de quitter son poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation— est dangereusement à bout de souffle.
Au sujet de ce modèle, dont Nestlé n'est que l'une des sociétés oligarques transcontinentales, il est utile de citer pour conclure un autre ancien rapporteur spécial —concrètement le premier, de 2000 à 2008— des Nations unies pour le droit à l'alimentation. Il s'agit de Jean Ziegler, auteur de l'essai Destruction massive - Géopolitique de la faim (sous-titre en hommage à Josué de Castro), Éd. du Seuil, 2011, édition revue en juillet 2012. Dans son ouvrage, pages 169-170 (collection Points), on lit :
Aujourd'hui, les deux cents premières sociétés de l'agroalimentaire
contrôlent le quart environ des ressources productives mondiales. Ces
sociétés réalisent le plus souvent des profits astronomiques et
disposent de ressources financières bien supérieures à celles des
gouvernements de la plupart des pays dans lesquels elles sont
implantées [Cf. Andrew Clapham, Human Rights Obligations of Non-State
Actors, Oxford, Oxford University Press, 2006]. Elles exercent un
monopole de fait sur l'ensemble de la chaîne alimentaire, de la
production à la distribution au détail en passant par la transformation
et la commercialisation des produits, ce qui a pour effet de restreindre
le choix des agriculteurs et des consommateurs.
Jean Ziegler cite un peu plus loin Denis Horman et son texte Pouvoir et stratégie des multinationales de l'agroalimentaire, publié sur le site de Gresea (Groupe de Recherche pour une stratégie économique alternative), qui servit de base à l’exposé introductif de l’Université des alternatives
organisé en avril 2006 sur le thème de la souveraineté alimentaire. Horman y écrivait :
(...)
Dix firmes contrôlent un tiers du marché des semences
commercialisées. Ces mêmes dix firmes contrôlent 100% du marché des
semences génétiquement modifiées (appelées également "transgéniques").
Les firmes en question sont les suivantes : Monsanto (États-Unis),
DuPont/Pioneer (États-Unis), Novartis (Suisse), Limagrain (France),
Advanta (Angleterre et Hollande), Guipo Pulsar/Semons/ELM (Mexique),
Sakata (Japon), KWS HG (Allemagne) et Taki (Japon) [6].
Six firmes contrôlent 77% du marché des produits chimiques pour l’agriculture : Bayer, Syngenta, BASF, Dow, DuPont, Monsanto.
Dans le secteur de la transformation et de la commercialisation des
produits agricoles, il n’est pas rare que plus de 80% du commerce d’un
produit agricole se retrouve entre les mains d’une poignée de
méga-entreprises. Six sociétés concentrent quelque 85% du commerce
mondial des céréales ; huit se partagent environ 60% des ventes
mondiales de café ; trois détiennent plus de 80% des ventes de cacao et
trois se répartissent 80% du commerce des bananes [7].
A titre d’exemple, la société américaine Cargill
est le plus important négociant d’oléagineux au monde, le deuxième plus
gros producteur d’engrais phosphaté et un acteur majeur du commerce des
céréales, du café, du cacao, du sucre, des semences, de la volaille.
Rien que dans le secteur du café, son chiffre d’affaires excède le PIB de tous les pays africains dont elle achète le café [8]. Monsanto, une autre multinationale
américaine, s’est hissée, à travers rachats, fusions et alliances, au
rang de premier vendeur de semences transgéniques au monde, de deuxième
producteur de semences et de troisième vendeur de produits agrochimiques
(insecticides, herbicides…). Les ¾ de la surface totale des semences
transgéniques dans le monde sont des semences en provenance de Monsanto.
En 1998, Phil Angell, directeur de la communication chez Monsanto, se
permettait de déclarer : "Nous n’avons pas à garantir la sécurité des
produits alimentaires génétiquement modifiés. Notre intérêt est d’en
vendre le plus possible" [9].
(...)
[6] Vandana Shiva, Le terrorisme alimentaire, Comment les multinationales affament le Tiers-Monde, Ed. Fayard, 2001, pp. 19-20.
[7] John
Medeley, Le commerce de la faim, la sécurité alimentaire sacrifiée sur
l’autel du libre-échange, Col. Enjeux Planète, 2002, pp.135-137.
[9] Isabelle
Delforge, Nourrir le monde ou l’agrobusiness, Enquête sur Monsanto, MDM
Oxfam/Déclaration de Berne/Orcades/Oxfam-Solidarité, mai 2000.
______________________________________
(1) De quarante à trente heures par semaine avec simultanément une baisse de salaire de 25 % à 30 %.
(2) Allemagne/Suisse, 2012, 1h30mn. Coproduction : ARTE, DokLab, Eikon, Südwest, SF.
Le site du film nous détaille beaucoup d'informations intéressantes dont dix choses à savoir :
Stratégiquement parlant, l’eau en bouteille fait partie des domaines
majeurs de Nestlé. Aujourd’hui déjà, Nestlé fait avec l’eau en
bouteille un dixième de son chiffre d’affaires global, lequel s’élève à
110 milliards de francs suisses.
Nestlé est devenu le leader du marché de l’eau en bouteille en
adoptant une politique d’acquisition, rachetant notamment des marques
telles que Vittel et Perrier.
Nestlé acquiert constamment les droits sur des sources et des nappes
phréatiques, ceci afin de satisfaire la demande croissante pour de
l’eau en bouteille, une demande que l’entreprise a créée elle-même.
Dans de nombreux Etats, les dispositions légales au sujet des droits
sur l’eau sont vétustes. Nestlé profite de cet état de fait, non
seulement dans le Tiers-monde, mais aussi aux USA et dans d’autres pays
occidentaux.
Nestlé utilise ses moyens financiers et politiques pour s’opposer
aux efforts de communautés locales qui veulent que l’eau souterraine
demeure un bien public.
Nestlé utilise de l’eau pour fabriquer de l’eau.
Nestlé propage l’eau en bouteille à grands coups de campagnes
marketing et publicitaires. Nestlé affaiblit ainsi la conscience des
gens à l’égard de la nécessité de garantir une alimentation en eau
publique et efficace.
Nestlé s’affiche en bienfaiteur – à travers une foule de dons et
d’actions à l’échelle locale mais aussi en déclarant que les mesures de
rationalisation dans la production et la distribution de l’eau en
bouteille sont durables à long terme.
Avec l’eau en bouteille, Nestlé crée des dépendances – justement là
où les systèmes d’approvisionnement en eau potable s’écroulent,
principalement dans le Tiers-monde.
Le commerce de Nestlé avec l’eau n’est pas simplement un commerce
comme les autres, c’est un commerce avec une matière première absolument
indispensable à la survie des habitants de la planète.
_____________________________
Mise à jour du 31 mars 2016 :
— La Presse (Canada) du le 27 août 2015 - Selon l'Agence France-Presse, on accuse Nestlé de soutenir consciemment l'esclavage qui sévit dans le milieu de la pêche en Thaïlande en utilisant des fruits de mer dans des produits alimentaires pour chats :
Selon cette plainte, «Nestlé importe via un fournisseur thaïlandais, Thai Union Frozen Products PCL, plus de 28 millions de livres (12 000 tonnes) d'aliments pour animaux à base de fruits de mer pour de grandes marques vendues en Amérique dont une partie sont produits dans des conditions d'esclavage». Des hommes et des garçons venus de pays plus pauvres que la Thaïlande comme le Cambodge ou la Birmanie sont vendus à des capitaines de bateaux de pêche, qui exigent d'eux un travail dangereux et harassant à raison de 20 heures par jour, en les payant très peu ou pas du tout, sous peine d'être battus ou même tués, accuse encore la plainte. «En cachant cela au public, Nestlé a de fait conduit des millions de consommateurs à soutenir et encourager l'esclavage dans des prisons flottantes», a accusé l'un des associés du cabinet, Steve Berman, cité dans le communiqué, en invitant les utilisateurs des marques en cause à se joindre à cette plainte. (...)
Les producteurs de Kit-Kat, Snickers, M & M’s et autres friandises prisées par les enfants exploiteraient-ils d’autres enfants pour récolter le cacao qui entrent dans leurs recettes ? Les groupes Nestlé, Hershey’s et Mars sont, en tout cas, visés par trois plaintes collectives (class actions) déposées à la fin de septembre en Californie auprès du cabinet juridique américain Hagens Berman, spécialisé dans le droit des consommateurs. Motif : la traite et le travail forcé des enfants dans les plantations de Côte d’Ivoire. Selon les plaignants, ces trois firmes agroalimentaires importent du cacao en provenance de fournisseurs qui emploient des enfants, qui plus est dans des conditions de travail dangereuses et pénibles. Ils évoquent le transport de charges lourdes, l’exposition à des substances toxiques, le travail forcé et l’absence de paie, les menaces physiques. Nombre de ces enfants seraient vendus par des trafiquants qui les enlèvent ou les achètent dans des pays voisins de la Côte d’Ivoire. « Les consommateurs qui sont venus nous consulter ont été indignés d’apprendre que les sucreries qu’ils mangent avaient un arrière-goût si sombre et amer, que le travail des enfants et l’esclavagisme faisaient partie de la production de chocolat par Nestlé, Mars et Hershey’s, affirme Steve Berman, membre du cabinet. Ces firmes s’abstiennent de divulguer ces informations sur l’exploitation des enfants et le travail forcé et trompent donc les consommateurs qui soutiennent indirectement ce type d’exploitation. » (...)
La société suisse, Nestlé, sera poursuivie concernant des allégations sur l’utilisation du travail d’enfants esclaves dans les plantations de cacao en Côte d’Ivoire. Reuters a rapporté que la Cour suprême américaine a rejeté l’appel interjeté par Nestlé, Archer Daniels Midland et Cargill pour mettre fin à la poursuite judiciaire.
__________________________________ Mise à jour du 14 février 2021 :
Huit anciens enfants esclavisés attaquent en justice Nestlé, Mars et d'autres multinationales du chocolat devant une cour des États-Unis. Ils dénoncent l'exploitation et la maltraitance de milliers d'enfants dans la production de cacao en Côte d'Ivoire. Source : THE GUARDIAN (12 février 2021). En savoir plus.