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lundi 8 février 2021

Charonne, le 8 février 1962... et la Commune de Pignon-Ernest

Billet mis à jour le 10.03.2021.

 

Diabolo Menthe est un film français très célèbre que je n'ai pas vu. Réalisé par Diane Kurys, il est sorti en 1977. Il s'agit, paraît-il, d'une comédie dramatique centrée sur la thématique de l'adolescence. En voici un extrait...

 

Mathilde Larrère est une historienne engagée, tenace, vitale et passionnée que je suis volontiers, y compris parfois sur son compte Twitter. C'est là qu'elle vient de mettre en ligne un fil de 52 tweets à propos des événements de Charonne —évoqués dans la scéne précédente de Diabolo Menthedu 8 février 1962, d'il y a donc 59 ans. 

En 1962, après le putsch d’Alger, la situation en France est électrique. Paris se soulève et une manifestation est prévue. Maurice Papon, préfet de police, interdit cette dernière, mais les syndicats décident de la maintenir. Tout se déroule dans le calme jusqu’aux alentours de 18h30.
La préfecture de police avait prévu un appel à dispersion à 18h30. Le cortège le plus avancé faisait alors demi-tour quand l’ordre de disperser les foules a été diffusé par la préfecture. La police a lancé une charge, en ayant recours à la force et à des bâtons de bois. Neuf manifestants ont péri dans les marches du métro Charonne, en tentant de s’y réfugier, du fait de fractures du crâne ou étouffés car piétinés par la foule. Toutes les victimes étaient syndiquées à la CGT et, à une exception près, membres du Parti communiste. (William Lacaille, Actu.Paris, sur Actu.fr, le 8.02.2021, à 17h16)

La répression de Charonne est un classique du système contenant les fléaux ordinaires : violence policière, mensonge d'État et appareil judiciaire blanchissant. Bref, le droit coutumier.
C'est terrible, car le 17 octobre 1961 n'était pas loin —tout comme tant d'autres faits accablants, insupportables. Que l'Histoire oficielle s'évertue à passer à l'as.

Nous disposons d'une étude essentielle sur le massacre d'État de Charonne du 8 février 1962 :

Alain Dewerpe, Charonne, 8 février 1962 : anthropologie historique d’un massacre d’État

Paris, Gallimard, 2006, 897 p., notes bibliogr., index, ill., plans (« Folio histoire » 141).

8 février 1962 : en réaction à l'offensive terroriste de l'OAS, une manifestation se heurte à la violence voulue de l'État. À la station de métro Charonne, devant les portes ouvertes, on relèvera neuf morts sous les coups de la police.
Au-delà de la reconstitution des faits avérés, Alain Dewerpe pose des problèmes historiques d'un ordre plus général dans un livre qui servira de modèle à d'autres.
Il traite d'abord de la violence d'État en démocratie représentative : organisé ou non, planifié ou non, le meurtre politique fait partie de l'outillage des actes d'État ; il a, même obscures ou contournées, ses raisons et son efficace.
Il pose la question du scandale civique : à quoi l'État a-t-il droit ? L'affaire pourrait se dénouer par la mise en place d'un récit moralement et politiquement fondé et partagé. Or, à travers une version d'État mensongère jusqu'à nos jours, ce règlement est demeuré historiquement instable.
Il ouvre également sur les usages politiques et sociaux de la mort : la manifestation-obsèques du 13 février fut un des plus considérables rassemblements dans la France du XXe siècle. Comment comprendre alors que cette mémoire du massacre, faite de commémorations mais aussi de censures, de souvenirs mais aussi d'oublis, s'est effritée devant d'autres événements traumatisants de la guerre d'Algérie ?
Faut-il l'écrire ? Cet ouvrage est unique en son genre.

L'auteur, Alain Dewerpe, a dédié son étude à Fanny, sa mère. Morte à Charonne...
Régis Meyran a écrit à propos de cet ouvrage unique
:

1 Nul n’ignore la définition de l’État selon Max Weber, presque devenue un lieu commun des sciences sociales. Le sociologue l’a résumée dans une conférence de 19191; partant d’un aphorisme de Léon Trotski (« Tout État est fondé sur la force »), il énonçait : « il faut concevoir l’État comme une communauté humaine qui […] revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime »2. Or, quand on considère la notion de « crime d’État », on en vient à penser qu’une telle définition doit être complétée, car ce type de crime, si on en admet l’existence, suppose une opposition entre violence légitime et violence illégitime. Pour dire les choses autrement, que se passe-t-il si des pratiques violentes commises par des agents de l’État ne sont pas acceptées par les citoyens ? Lorsque, pour reprendre une expression de Didier Fassin, un « seuil de l’intolérable » vient d’être dépassé3, rendant cette violence illégitime ? De ce point de vue, le crime de Charonne, qui entre dans la catégorie des violences « extrêmes », constitue un cas d’école. L’historien Alain Dewerpe s’est livré à une étude érudite d’anthropologie historique sur ce sujet, qu’il a consignée dans un copieux ouvrage (presque 900 pages), résultat de longues années de recherche.

2 Rappelons brièvement les faits. Le 8 février 1962, des syndicats ouvriers (CGT, CFTC), étudiants (UNEF) et enseignants (SGEN-CFTC, FEN) – auxquels s’étaient adjoints deux partis de gauche, le PSU et le PCF – appelèrent à manifester à Paris, entre 18 h 45 et 19 h 30. Il s’agissait de répondre aux attentats commis à l’explosif par l’OAS la veille, en même temps que de réclamer la paix en Algérie. Or, le préfet de police, Maurice Papon, avait proscrit tout rassemblement sur la voie publique. Pour faire respecter cette interdiction, la police donna la charge, ce qui coûta la vie à neuf manifestants à la station de métro Charonne.

3 Comment expliquer que des policiers aient eu droit de vie ou de mort sur des citoyens qui défilaient pacifiquement ? On a là quelque chose qui ressemble à un « fait social total », dans la mesure où cet événement – qui n’a pas duré plus de vingt minutes – renferme un ensemble de significations qui éclairent, sous un certain angle, les structures politiques de la société française du xxe siècle. Car, affirme Alain Dewerpe en introduction, un tel massacre ne relève en rien de « l’anecdote » ou du « dérapage » : il a sa logique propre, qui est le résultat de « pratiques sociales » comme de « logiques politiques » (p. 24).

4 L’auteur a construit son livre en trois parties : tout d’abord, il s’est focalisé sur les mécanismes de la violence policière ; puis, il a analysé le mensonge consistant à nier la responsabilité du gouvernement ; enfin, il a disséqué la façon dont l’appareil judiciaire a tout simplement évacué la responsabilité de l’État.

(EN LIRE PLUS)

[À propos de Régis Meyran.]

J'ai un peu fouillé sur Internet et j'ai déniché des apports aux perspectives variées, apparemment différentes (politiques, pédagogiques ou artistiques), en rapport avec les douloureux événements de Charonne. J'ai découvert ainsi une intervention urbaine, à Paris, du grand artiste in situ Ernest Pignon-Ernest (Nice, 1942) : des affiches de sérigraphie en noir et blanc et à taille humaine représentant le gisant de la Commune —marouflées dans des endroits bien précis, choisis avec minutie, forts en arômes symboliques, y compris dans les escaliers de la bouche du métro Charonne— avaient eu pignon sur rue en 1971. Neuf ans après ce massacre dirigé par Papon. Une image bouleversante qui, grâce à l'action redondante de l'artiste, opérait des effets démultipliants et reliaient les luttes et les répressions du passé et du présent (dont celles de Charonne ou du 17 octobre 1961).



Disons qu'en 1961-1962, Pignon-Ernest avait dû rejoindre l'armée française en Algérie, ce qui avait été déterminant pour sa conscience politique et le serait pour la conception de ses compositions. D'autre part, il comprendra vite —notamment quand il a voulu dénoncer et intervenir contre la force de frappe nucléaire française en apposant des affiches exécutées au pochoir sur le plateau d'Albion (Vaucluse)— que le ras du sol ou la rue est le seul terrain effectif (non théorique, non récit-al) de lutte politique populaire, vu que les différentes puissances contrôlent tout le reste : propriété, finance et technologies de l'information et de la communication, donc médias et réseaux sociaux, propagande/publicité, exécutif, législatif, judiciaire et foot-ball. Le ras du sol devrait en avoir ras le bol...
Pignon-Ernest explique sur son site sa méthode, développée de 1966 à 2015 :

« A l’origine, on m’avait proposé de participer à une exposition sur le thème de la Semaine sanglante de la Commune. En préparant ce projet et en multipliant les lectures, j’ai découvert l’ampleur des espoirs et des belles utopies qu’avait levés cette première révolution authentiquement populaire, et j’ai pris aussi la mesure de l’effroyable carnage qui devait y mettre fin. Comme je l’avais pressenti en Vaucluse pour le nucléaire, il ne m’était pas possible de rendre compte d’un tel évènement au moyen d’un tableau qui irait prendre place dans une exposition. Cela me paraissait un non-sens : la négation même de l’esprit de la Commune. Il fallait témoigner au ras du sol, réinvestir les lieux chargés d’Histoire, dire la permanence des répressions de tous ordres. Sur un plan de Paris, j’ai repéré les lieux liés à la Commune et d’autres, également tragiques, qui avaient été le cadre de combats pour la liberté, par exemple les quais de la Seine ou le métro Charonne. Jusque-là, j’avais réalisé mes interventions in situ à l’aide de pochoirs, mais pour les Gisants de la Commune, le caractère trop binaire de cette technique ne permettait pas une présence assez forte de l’image. Par ailleurs, j’avais déjà eu recours à la sérigraphie depuis longtemps en réalisant des affiches. »

« … au début il y a un lieu, un lieu de vie sur lequel je souhaite travailler. J’essaie d’en comprendre, d’en saisir à la fois tout ce qui s’y voit : l’espace, la lumière, les couleurs… et, dans le même mouvement ce qui ne se voit pas, ne se voit plus : l’histoire, les souvenirs enfouis, la charge symbolique… Dans ce lieu réel saisi ainsi dans sa complexité, je viens inscrire un élément de fiction, une image (le plus souvent d’un corps à l’échelle 1).

Cette insertion vise à la fois à faire du lieu un espace plastique et à en travailler la mémoire, en révéler, perturber, exacerber la symbolique… » . Interview avec André Velter.
Il a aussi déclaré :
« Mes dessins jouent dans les lieux le rôle de ces contrastants qu'on avale pour que des choses internes apparaissent à la radiographie, je les place dans leur temps et dans leur espace » .
Ses interventions ne sont pas signées et il ne se réclame pas du street art.

En 1971, l'insolite et frappante proposition du jeune Pignon-Ernest jaillissait, donc, à l'occasion du centenaire de la Semaine Sanglante de la Commune de Paris, événement qu'il a voulu mettre en relief, donc en surfaces —et, comme avancé un peu plus haut, en rapport avec les répressions des 30 Glorieuses.
Tous ces aspects sont superbement expliqués dans un long et élucidant article, publié le 1er mars 2013 par Audrey Olivetti dans la Revue Théâtre(s) Politique(s) (n°1, 03/2013), intitulé La Commune « marouflée » dans Paris : d’Ernest Pignon-Ernest à Raspouteam (1971, 2011), dont je vous conseille absolument la lecture.
Audrey Olivetti y analyse, entre autres, la réflexion de Pignon-Ernest et le sens de son gisant à répétition :

Sa réflexion le porte à vouloir exprimer les espoirs et la générosité de la Commune, malgré la répression brutale qui s'en est suivie; espoirs et générosité qui se sont retrouvés plus tard dans d'autres révoltes. Ainsi, naît le gisant qui, comme nous y reviendrons, est une figure dénuée de toute référence historique explicite.
(...)
Avec l'image du gisant, collée à des centaines d'exemplaires un peu partout dans Paris (à la Butte aux Cailles, sur les marches du Sacré-Cœur, sur le Boulevard Auguste Blanqui, sur les quais de Seine, sur les marches du métro Charonne, etc.), il y a un refus de la représentation directe, représentation au sens de «reconstitution». L'enjeu est de conjuguer une forme de réalisme avec l'aspect poétique que l'artiste cherche à révéler. Si l'image grandeur nature et le caractère figuratif de son dessin créent un effet de réel, ils évoquent aussi une«empreinte» d'où émerge l'idée dialectique de «présence / absence». La préférence pour une figure anonyme et deshistoricisée, ainsi que le choix des lieux où il va la coller témoignent de la multiplicité des enjeux qu'Ernest Pignon-Ernest cherche à dégager. Il n'est donc pas question de chercher à privilégier quelque héros que ce soit pour représenter une insurrection qui a d'abord et avant tout été le fait d'anonymes. Les espaces-temps s'entremêlent pour qu'une étrange rencontre sensible puisse se faire. La Commune resurgit aux dates d'anniversaire de sa mort. Son histoire mal connue et piétinée revient sous les traits d'un gisant, qu'on a du mal à identifier comme communard et sur lequel les passants marchent inévitablement. Seule la connaissance du contexte commémoratif pourrait laisser imaginer qu'il s'agit d'un de ces morts de la Semaine sanglante. Ces passants, ignorants pour la plupart les événements de mai 1871, gravissent les marches où sont collées les sérigraphies et illustrent ainsi, sans le vouloir, à la fois la répression de la Semaine Sanglante et l'histoire piétinée de la Commune. Violence physique et symbolique se rejoignent dans cet acte à la fois poétique et politique. Mais la Commune n'est pas la seule à être ainsi convoquée. Les lieux qu'Ernest Pignon-Ernest choisit pour ces collages sauvages élargissent le temps et l'espace. Une continuité des luttes se dessine entre l'épisode révolutionnaire et la résistance de la guerre 39-45 ou encore celle de la guerre d'Algérie. Ainsi, à côté des marches du Sacré-Cœur, ce sont aussi les quais de Seine ou le Métro Charonne qui servent de décor dramaturgique au gisant. Ernest Pignon-Ernest n'appose pas, il compose, il ne fige pas, il met en scène et c'est en ce sens que la ville, ses murs, ses recoins, ses trottoirs constituent autant d'éléments dramaturgiques qui structurent le cadre de la représentation.

Le 7 août 2019, le compte Twitter de Révolution XIXe revenait à Ernest Pignon-Ernest et la Commune de 1871. C'était à l'occasion du passage de l'artiste à 28 minutes, sur ARTE (cliquez ci-contre !), et d'une exposition à Avignon.

 

Ernest Pignon-Ernest : La Commune a 150 ans
Siné Mensuel, nº105, mars 2021 :
Pour célébrer la Commune (1871-2021), Ernest Pignon-Ernest, précurseur de l'art urbain en France avec ses dessins collés sur les murs du monde entier, nous offre cette œuvre inédite. Son expo, « Papiers de murs », organisée dans l'Atelier Grognard à Rueil-Malmaison est, hélas, fermée au public pour cause de Covid. Une vidéo de l'accrochage est disponible sur la chaîne Youtube de la ville.



vendredi 21 août 2020

Bernard Stiegler nous rappelle toujours qu'on est (tr)oppressés

Il y a 5 jours, j'ai appris que le philosophe français Bernard Stiegler, né le 1er avril 1952 à Villebon-sur-Yvette (Essonne), venait de mourir à l'âge de 68 ans à Épineuil-le-Fleuriel, le jeudi 6 août 2020. Il est l'auteur d'États de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle  (Mille et une nuits, 2012) et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de L'école, le numérique et la société qui vient (Mille et une nuits, 2012).

Je vois maintenant que —pendant que j'étais éloigné de la civilisation connectée et branchée— certains média ont rapporté son décès subit et ont glosé sa vie et sa pensée non conventionnelles, dont le quotidien suisse Le Temps, édité à Lausanne :

La mort, le jeudi 6 août, à l’âge de 68 ans, du philosophe français Bernard Stiegler a quelque chose de stupéfiant. C’est une mort que rien ne laissait présager aussi subite, tant il avait l’esprit jeune, avide de modernité, ivre de ses enthousiasmes. Atteint d’un mal qui l’avait beaucoup fait souffrir il y a quelques mois et dont il pressentait un retour inéluctable, il s’est donné la mort, non en dépressif, mais en philosophe, dit son ami Paul Jorion.

Personnage volubile, attentif, amical et irascible, il s’était ces vingt dernières années consacré à la réflexion sur l’emprise des technologies numériques sur nos vies et la société, après s’être imposé sur la scène intellectuelle française, dès le milieu des années 1980, puis avec sa thèse avec Jacques Derrida en 1993, comme un penseur majeur de la technique.

La mort a figé sa vie en roman. Sans bac, tenancier d’un bar à jazz à Toulouse, il a les finances difficiles. Qu’à cela ne tienne, il va régler cela lui-même en décidant d’aller braquer une banque. Ça marche, et il y prend goût. C’est le quatrième braquage à main armée qui lui sera fatal, et lui vaudra 5 ans de prison. C’est là que, grâce à un professeur de philosophie (Gérard Granel) qui l’avait pris en amitié dans son bar, il découvre les grands auteurs, qu’il dévore avec passion.

Dès sa sortie de prison, il ira à la rencontre de Jacques Derrida; il se fait remarquer, et sa carrière s’enclenche alors, insolite, hétérodoxe, multiforme mais pas incohérente: professeur de technologie à Compiègne, directeur adjoint de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) de 1996 à 1999, fondateur de l’association Ars Industrialis depuis 2005, professeur en Chine, directeur d’un centre de recherche au Centre Pompidou depuis 2006, il voulait dans tous ces domaines combattre la bêtise culturelle que le marché imposait à tous.

(...)

France Culture revient sur son appel à s'approprier la technologie afin de pouvoir la transformer et nous propose la réécoute de cet entretien des Chemins de la philosophie, émission d'Adèle Van Reeth, diffusé le 11 juin 2020, où il questionne les enjeux des mutations de nos sociétés engendrées par le numérique. À propos du silence, Stiegler y expliquait :

Pendant des années, en prison, j’étais enfermé avec moi-même, je ne pratiquais que l’écriture. Un des aspects très importants pour moi de l’expérience carcérale c’est l’expérience du silence absolu. Ça m’est arrivé de rester silencieux pendant des mois, sans dire un mot. J’y ai découvert un phénomène qui, je crois, a peu été étudié par les philosophes, davantage par les religieux, et parfois par des philosophe religieux comme saint Augustin : l'expérience du silence dans lequel tout à coup, ça se met à parler.  

Le Monde le présentait ainsi dans un article du 7 août :

Condamné en 1978 pour plusieurs braquages de banques, il avait étudié la philosophie en prison. Penseur engagé à gauche, il prenait position contre les dérives libérales de la société.

Le quotidien parisien y évoquait :

De 1996 à 1999, il devient directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), avant de prendre la direction de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) en 2002. Il y reste jusqu’en 2006, quand il est nommé directeur du Développement culturel du Centre Pompidou. C’est au sein de cette institution qu’il fonde la même année l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), chargé d’« anticiper, accompagner, et analyser les mutations des activités culturelles, scientifiques et économiques induites par les technologies numériques, et [de] développer de nouveaux dispositifs critiques contributifs ».

(...)

Dans un texte publié en avril dans Le Monde sur son expérience du confinement (en prison et durant la crise du Covid-19), Bernard Stiegler écrivait :

« Le confinement en cours devrait être l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies. Cela devrait passer par ce que j’avais appelé, dans Mécréance et discrédit (Galilée, 2004), un otium du peuple. Ce devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. »

Donc, il fut directeur général adjoint de l'INA et justement, le site de l'INA rend aussi son hommage à Bernard Stiegler et nous rappelle la diffusion en 2017-2018 d'une série pour le Web intitulée (Tr)oppressé, une initiative intéressante qui produisit 10 épisodes de 5-7 minutes environ :

01 – SOUS HAUTE TENSION
02 – CONSO, BOULOT, DODO
03 – TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE
04 – MOBILISATION GÉNÉRALE
05 – EN DIRECT, UNE RÉACTION ?
06 – ALGORITHMES ENDIABLÉS
07 – CERVEAU EN MODE AVION
08 – L’AMOUR EST DANS LE SWIPE
09 – TOUT POUR ÊTRE HEUREUX
10 – BASIQUE INSTINCT (C’EST L’INTUITION QUI COMPTE)

C'était une production signée en 2017 par Les Bons Clients pour ARTE et l'INA, réalisée par Adrien Pavillard et écrite en collaboration avec Emmanuelle Julien et Meriem Lay. Elle fut accessible sur Arte Créative à partir du 11 décembre 2017 et est toujours visionnable sur le site d'ARTE jusqu'au 30 novembre 2020. L'idée de (Tr)oppressé partait de la constatation et les questions suivantes :

« Et si désormais, être débordé, agité, speedé, overbooké, c’était ringard ? Sous pression en permanence, nous manquons tous de temps, nous courons partout avec le sentiment que nos vies nous échappent. La faute à qui ? En partie aux nouvelles technologies. N’avons-nous pas développé une addiction aux ordinateurs, smartphones, réseaux sociaux, applications et sites de rencontres ? Nos désirs sont brouillés par l’avalanche de sms, mails, notifications, informations et sollicitations publicitaires. Couplés aux objectifs de rentabilité, les algorithmes nous auraient transformés en machines à produire et à consommer. Mais au final, est-ce que tout ça nous rend plus heureux ? À vouloir être partout, tout faire, est ce que nous n’oublions pas l’essentiel ? Et le plaisir de vivre ? ».

Dans le chapitre nº 6 de cette websérie, consacré aux Algorithmes endiablés, Bernard Stiegler nous livrait ses pensées là-dessus. L'épisode était introduit ainsi :

C’est le chaos ! L’époque nous rend dingos ! Nous voilà pilotés par des algorithmes qui vont 4 millions de fois plus vite que nous. Plus personne ne les contrôle. Or, c’est sur eux que reposent la finance mondiale et son système spéculatif. Conséquence : de cadre à l’ouvrier, le savoir perd sa valeur et son sens. 

Et si nous remettions les algorithmes à notre service ? Leur objectif serait alors de nous apporter plus de bonheur. N’était-ce pas au fond l’utopie première de la modernité ?

 Le site de l'INA montre le volet et le résume (j'y mets du rouge) :

(...) Bernard Stiegler analysait la complexité technologique sans cesse grandissante ayant pour conséquence la prolétarisation de tous les métiers.

Prenant pour exemple la crise des subprimes de 2008 et la déclaration du président de la Réserve fédérale de l'époque, Alan Greenspan, de ne « pas tout comprendre » au mécanisme ayant amené l'effondrement de l'économie internationale, Bernard Stiegler démontre la « prolétarisation » de tous les acteurs de la société, du plus petit travailleur au « patron de la finance mondiale ».

Citant les écrits de Marx et Engels, pour qui « être prolétarisé, c'est perdre son savoir et se mettre à travailler pour un système qu'on ne comprend pas et qu'on ne peut pas changer », Bernard Stiegler alerte sur le danger que fait peser la technologie sur nos vies. Car cette frustration d'être dépossédé par la machine entraîne chez l'homme la « disruption », un panel de sentiments négatifs mêlant « chaos, angoisse et agressivité ».

Devant une telle accélération technologique, le philosophe estime que « nous approchons d'un moment où la bifurcation chaotique sera absolument incontrôlable ». D'où la nécessité de « sortir de ce modèle, de le repenser, de reconstituer des circuits courts », « non pas pour revenir en arrière ou rejeter [la technologie] », mais afin « d'utiliser les réseaux intelligemment ». Dans le but de mettre l'économie et la technologie au service de l'homme, et pas l'inverse comme jusqu'à présent : « Construire une économie mondiale qui soit solvable, durable, et qui fasse augmenter la néguentropie*, c'est-à-dire, le bonheur de vivre ». 

Parmi ses nombreuses implications universitaires au service de la recherche et de l'éducation, Bernard Stiegler avait notamment collaboré avec l'Institut national de l'audiovisuel.

Rédaction Ina le 07/08/2020 à 12:22. Dernière mise à jour le 10/08/2020 à 09:42.

Point de départ, ladite déclaration de l'inénarrable filou Alan Greenspan du 23 octobre 2008, auprès du Sénat étasunien, à propos de l'arnaque des subprimes et de la résistance des bâtiments, pardon, des liquidités virtuelles : 

Donc, le problème ici, c'est que ce qui semblait être un édifice très solide et un pilier essentiel de la concurrence de marché et des marchés libres, s'est effondré et, comme je l'ai dit, cela m'a choqué. Je ne comprends toujours pas tout à fait pourquoi c'est arrivé.

Selon Stiegler, cette déclaration voulait dire qu'il était prolétarisé au sens où Marx et Engels en 1848 avaient décrit la prolétarisation (cf. le résumé ci-dessus). Et il arrive qu'« aujourd'hui, on est pilotés [et traités] par des algorithmes**, y compris ceux qui veulent créer des algorithmes pour piloter des choses [qui] se retrouvent eux-mêmes pilotés par les algorithmes, y contrôlent plus rien ».

______________________________________

* Néguentropie : anglicisme [neg(ative) entropy]. « Entropie* négative ; augmentation du potentiel énergétique » (© 2020 Dictionnaires Le Robert - Le Petit Robert de la langue française).

** Toutes nos données et activités sur le Net son traitées en permanence et en temps réel par des algorithmes qui font ce qu'on appelle du calcul intensif, qui sont capables de traiter des milliards de données simultanément, explique Stiegler.
Quant aux déboires des mathématiques en finance, cliquez ici et lisez notamment la note en bas de page pour accéder aux aveux (d'une candeur gonflée, si j'ose dire) de Nicole El Karoui.
Stiegler nous rappelle aussi, dans son intervention pour (Tr)oppressé, que « le modèle spéculatif qui avait craqué en 2008 a été reconfiguré en profondeur et en exploitant de plus en plus ce qu'on appelle les mathématiques financières utilisant les algorithmes, pour produire une nouvelle spéculativité, moins visible, plus complexe. [cf. encore Jean de Maillard et son ouvrage L'Arnaque] On a de plus en plus de mal à anticiper ce qui va se passer, on a l'impression qu'on est dans ce que les Punks depuis 1977 à Liverpool appellent NO FUTUR. » 

jeudi 2 avril 2020

Pierre Dumayet étudiait plusieurs pestes dans son émission Histoire des gens (1974)

L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...


« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974

L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].

Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.

L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.

La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestis qui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.


Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
 —l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.

Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).

Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.

_________________________
* Cf. Alain Garrigou (Professeur émérite de science politique à l’université de Paris-Nanterre), Quand le « doux commerce » propageait la peste à Marseille, Le Monde diplomatique, avril 2020, pp. 22-23.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours, touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
(...)

EN LIRE PLUS
** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.

vendredi 30 août 2019

La liberté du port des chaînes et "Les Routes de l'esclavage"

Si l'homme est formé par les circonstances,
il en résulte qu'il faut donner aux circonstances
une figure humaine. 
Karl Marx, La Sainte Famille.



I
La liberté, c'est l'esclavage ; la propriété privée, c'est l'appropriation privative

Personne parmi nous n'oserait jamais dire que les États esclavagistes africains du Moyen-Âge étaient un paradis de liberté. Ou que Colomb, Cortés, Pizarro et les autres étaient des champions de la philanthropie. Pourtant, trop de libéraux du monde et trop d’Étasuniens nous ont toujours présenté les Etats-Unis comme une nation d’exception, à la mission providentielle, où la liberté, forcément d’origine anglo-saxonne, y fleurit ab ouo :
Aux États-Unis, la liberté individuelle est garantie contre toute séquestration arbitraire par la loi de l’habeas corpus, que les colons anglais apportèrent de la mère-patrie dans leur nouvelle demeure, et qu’ils conservèrent religieusement. (Michel Chevalier, 1806-79)
C’était une « Destinée manifeste », « de droit divin », comme le théorisait le journaliste new-yorkais John O’Sullivan (1813-95) l'été 1845, dans le United States Magazine and Democratic Review, tout en exhortant ses chers compatriotes à s’emparer du Texas :
« C’est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude. »
(« It is our manifest destiny to overspread the continent allotted by Providence for the free development of our yearly multiplying millions »).
Et ceci, par exemple, en dépit de l’évidence qu’il était difficile de devenir le Président des Etats-Unis de la Liberté sans être un parfait négrier et un génocidaire d’Amérindiens particulièrement retors : « les gouvernements américains [ont] signé plus de quatre cents traités avec les Amérindiens et les [ont] tous violés, sans exception », dixit Howard Zinn (1922-2010) (1). D'ailleurs, il y a exactement 400 ans, en 1619, en Virginie, la future patrie des présidents, deux événements non contradictoires ont eu lieu presque en même temps : d'un côté, en juillet, on a créé The House of Burgesses, La Chambre des Bourgeois, la plus ancienne assemblée législative élue démocratiquement des treize colonies britanniques d'Amérique du Nord. De l'autre, en août, un navire anglais accostait sur les côtes virginiennes avec "pas moins de vingt et quelques nègres" (esclaves africains).
Tel a été le détournement linguistique et historique opéré par la narrative officielle en la matière que, sans profusion d'italiques, on aurait du mal à écrire quelque chose à ce sujet. Laissons donc le philosophe, politicien et écrivain afro-étasunien Frederick Douglass le dire sans fard et sans détours. Voici un extrait traduit de son fameux discours du 5 juillet 1852 dans le Corinthian Hall, à Rochester (NY), à l'égard du sens de la fête d’indépendance étasunienne pour les esclavisés de l'Amérique du Nord
("What to the Slave Is the Fourth of July?") :
« Que représente, pour l'esclave américain, votre 4 juillet ?
Je réponds : une journée qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l'année, l'injustice et la cruauté flagrantes dont il est la victime constante. Pour lui, votre célébration est une farce; votre liberté vantée, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité gonflée, vos bruits de réjouissance sont vides et sans cœur ; vos dénonciations de tyrans, une impudence culottée ; vos cris de liberté et d'égalité, une moquerie creuse ; vos prières et hymnes, vos sermons et actions de grâces, avec tout votre étalage religieux et votre solennité, ne sont pour lui que de l’apparat/de la grandiloquence, de la fraude, de la tromperie, de l'impiété et de l'hypocrisie —un mince voile pour dissimuler des crimes qui déshonoreraient une nation de sauvages. Il n'y a pas une nation sur terre coupable de pratiques plus choquantes et sanglantes que celles du peuple de ces États-Unis, à cette heure même.
Allez où vous pouvez, cherchez où vous voudrez, errez par toutes les monarchies et les despotismes d’autrefois, voyagez à travers l’Amérique du Sud, recherchez chaque abus, et quand vous aurez trouvé le dernier, comparez vos faits avec les pratiques de tous les jours de cette nation, et vous direz avec moi qu’à cause de sa révoltante barbarie et de son hypocrisie dévergondée, les États-Unis règnent sans rival. »

Bref, les libéraux (John C. Calhoun, Hugo Grozio, John Locke, Andrew Fletcher, Thomas Jefferson...) n’ont pas eu de cesse de vanter le chic de la liberté des Seigneurs édifiée sur le dos abondamment fouetté d’esclavisés outragés, brisés et martyrisés (2), privés de lignage et déshumanisés par-dessus le marché.

Marcel Verdier, Le châtiment des quatre piquets dans les colonies (1843)
Photo ALBERTO CONDE (3).


Djanira, Largo do Pelourinho, Salvador, BA (1955),
huile sur toile, 81 x 115, coll. particulière, Rio de Janeiro. Photo ALBERTO CONDE (4).
"Pelourinho", le nom du célèbre quartier historique de Salvador da Bahia, veut dire... pilori.

Le premier enfant né à la Maison Blanche, la Maison de la Liberté, naquit en esclavage. En novembre 1801, Ursula Granger Hughes, fillette de quatorze ans esclavisée comme cuisinière, arriva à la Maison Blanche en provenance de Monticello pour être exploitée dans la maison présidentielle de Thomas Jefferson, un amoureux de la Liberté des Seigneurs qui disposait de 600 personnes esclavisées. Elle donna naissance à un bébé, probablement nommé Asnet Hughes, en mars 1802. Malheureusement, le poupon mourut ensuite.
Illustration du chic de la liberté des Seigneurs bâtie sur le génocide (5) et la dépossession des populations autochtones de l’Amérique du Nord dont la destruction servait la cause américaine, à ce que l'on dit (6).
Au bout du compte, comme me le rappelle mon frère, la Philologie vient à notre secours pour nous préciser que le terme « libre » provient du latin liber, qui était le contraire exprès, au moins depuis la Lex duodecim tabularum (Loi des XII Tables, 451 et 449 av. J.-C.), de servus (« esclave » ou plutôt, pour dire vrai, « esclavisé »). Autrement dit, en jargon physique, sa racine étymologique et juridique montre bien que la liberté est fonction de la servitude. (7)

Comme il est malaisé de cacher tant de cadavres sous le tapis, il arrive que ce bourbier narratif commence à péter aux États-Unis et que certains journaux « de référence » (NYT Magazine, Washington Post, ici aussi) se voient contraints de se pencher sur les contradictions découlant d'un roman national mal-traité qui n'est qu'une intox-conte de fées. Contradictions qui relèvent tout d'abord des drôles de rapports que le fétichisme capitaliste a réussi à faire passer entre certaines expressions et certains concepts carrément antithétiques ; là où la narrative systémique nous ressasse depuis belle lurette ses mots totem (liberté, progrès, propriété,... dream), des esprits non psychopathes constatent la constance de pratiques et pénibilités bien moins vénérables (esclavage, oppression, destruction, expropriation des terres et biens communaux, appropriation privative violente,... cauchemar). Croire en l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole, nous prévenait Simone Weil.
Et donc, il y en a qui commencent à découvrir, abasourdis, que George Washington, qui avait hérité et acheta des esclavisés, s'empressait d’ordonner de fouetter un de ses séquestrés pour avoir marché sur une pelouse. Ou qu’il poursuivait agressivement ses spartacus à la peau noire s’ils tentaient la fugue. Ou, paradoxes de la passion pour la liberté, qu’il prenait des mesures afin que ses innocents forçats privés de statut d'humanité ne puissent être libérés par mégarde alors qu'ils se rendaient dans des États libres. Ou que, accro du boulot qu'il était, il « exprimait parfois une consternation obtuse que les personnes qu’il avait asservies ne trimaient pas aussi durement » (6).
Où l’on voit bien que la liberté des seigneurs de la Liberté, c’est l’étouffoir de leurs esclavisés (8). Ou que la propriété privée, c’est la dépossession (privation), le nettoyage ethnique ou le génocide des communautés sans HISTOIRE (des non-gens, des damnés de la terre) et l’exploitation des privés de tout. Pompon, les bourreaux de cette Histoire sont traités de pionniers.

En fait, on a toujours eu la possibilité de savoir ; déjà à l'époque, bon nombre de penseurs ironisaient sur le fait que les plus stridents cris de douleur pour la liberté provinssent des "chasseurs de noirs" (Samuel Johnson) ou "des plus durs et méchants propriétaires d'esclaves" (Jonathan Boucher). John Millar raillait ces individus parlant avec un style raffiné de liberté politique et n'ayant aucun scrupule à l'heure de priver des semblables et de la propriété et de presque tous les droits. C'était aussi le point de vue de Thomas Hutchinson.
Quant à la France, je pense à Condorcet, à Diderot (9), au très bipolaire Voltaire... Quand notre cher Candide et son ami Cacambo approchaient de la ville hollandaise de Surinam, dans le chapitre XIX du conte philosophique de Voltaire (10), ils pensaient être au bout de leurs peines et au commencement de leur félicité. Soudain, ils rencontrèrent un « nègre étendu par terre » à qui il manquait la jambe gauche et la main droite. Les deux amis apprirent qu'il était esclavisé et ainsi traité par M. Vanderdendur, fameux négociant :
Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement, deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main : quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
L'Abbé Grégoire mit beaucoup d'énergie à faire savoir ; ce fut lui le grand champion de la lutte contre l'esclavage en France. Dans De la traite et de l'esclavage des Noirs (1815), il puisa un exemple terrible, « morceau écrit avec l'énergie de Tacite », dans Le Cri de la nature (1810), de Juste Chanlatte (1766-1828), journaliste et dramaturge haïtien qui, hélas, avait fait des courbettes à Thomas Jefferson dans une lettre écrite le 13 septembre 1803 (11). Rappel : Haïti, la première république noire, surgit en 1804 grâce à l'insurrection des esclavisés de Saint-Domingue, qui démarra la nuit du 22 au 23 août 1791. L'Abbé Grégoire évoque les forfaits épouvantables commis pendant cette véritable guerre par des hommes de toutes les couleurs, mais précise des spécificités de ces Blancs qui se disent civilisés et chrétiens :
(...) mais à des Blancs seuls appartient l'invention infernale d'avoir tiré à grands frais, de Cuba, des meutes de chiens dévorateurs, dont l'arrivée fut célébrée comme un triomphe. On irrita, par une diète calculée, la voracité naturelle de ces animaux, et, le jour où l'on fit, sur un Noir attaché à un poteau, l'essai de leur empressement à dévorer fut un jour de solennité pour les Blancs de la ville du Cap, réunis dans des banquets préparés autour de l'amphithéâtre, où ils jouirent de ce spectacle digne de cannibales.
On a envie d'enlever tout sens figuré à la chute de la pensée 520 de Chamfort et de la prendre au pied de la lettre : « l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté. »
Bref, le commerce et la liberté qu’on nous prône doivent beaucoup au commerce (traite) de séquestrés (12) et à la déstructuration de leurs sociétés et leurs familles. Et à la narration d’histoires. Dans ce but, l’Histoire, la Religion, l’Art, la Littérature, les Média, l'École, les charter schools, le Cinéma... ont été des piliers moraux fondamentaux —mis à part, bien entendu, des courageuses exceptions.
Soudain, je pense à Robinson Crusoé (1719), le héros bigot de Daniel Defoe (l'admirateur de la workhouse de Bristol). Il devint planteur de tabac et s’engagea sur un vaisseau à la recherche d'Africains bons à esclaviser. Naufragé sur une île déserte, un jour, il rencontra quelqu’un. Un homme ? Pas exactement : un « sauvage ». Pourrait-il devenir son ami ? Pas exactement : il serait son serviteur (13) :
D’abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi ; c’était le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l’appelai ainsi en mémoire de ce jour. Je lui enseignai également à m’appeler maître. (...)
(...) jamais homme n’eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et affectueux, son attachement pour moi était celui d’un enfant pour son père.
Heureusement, le teint de Vendredi —qui n’était pas noir, mais très basané— n’avait rien « de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, des Virginiens et autres naturels de l’Amérique ». Mais bien entendu, il fallut lui apprendre l’anglais et le convertir au christianisme. Des traditions qui ont la peau dure.
[Buñuel/Alcoriza, 1952-1954, et Michel Tournier, 1972, introduiront des variations dans leurs robinsonnades ; la plus importante est justement que Vendredi réussira à faire chanceler une partie des préjugés et des peurs de son nouveau maître, et à gagner son amitié].

Mais il n'y a pas toujours eu que des penseurs blancs pour savoir, pour dénoncer l'esclavagisme et ses alibis infectes —autorisant à conclure que les esclavisé.e.s souhaitant la liberté étaient des sauvages qui ne comprenaient pas l'« esprit de l'époque » ou le caractère sacré de la propriété. Quelle est l'époque des sacrifié.e.s ? Vous n'allez pas me croire, mais les esclavisé.e.s ont toujours exécré et combattu leur servitude forcée (pléonasme) et la répression inhumaine de leur volonté de vivre comme des êtres humains. Osez deviner pourquoi on ne tenait pas à les écouter, pourquoi on bâillonnait leurs voix et on pendait leurs Solitude...


II
La narration des vainqueurs, c'est la parole étouffée des déshumanisé.e.s

Nós, gatos, já nascemos pobres
Porém, já nascemos livres
(Chico Buarque, História de uma gata)

« Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué
savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement,
l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »
(Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme)

Why do I write?
‘Cause I have to.
‘Cause my voice,
in all its dialects,
has been silent too long
(Jacob Sam-La Rose, Poetry,
In Sable: The Literature Magazine for Writers. Winter 2002, p. 60.)

“Por qualquer “malfeito” eles podiam ser metidos
em instrumentos de tortura como “troncos”, 
viramundos”, “cepos”, “libambos”, “gargalheiras”,
“golhilhas”, “anjinhos” ou “máscaras de flandres.”



Le vira-mundo était une variété du tronc en bois : il était en fer, un meilleur enfer. Quant au masque de Flandres, quant au masque d'Anastácia... non, ce n'était pas ça, Google.

 Résultat de recherche d'images pour "masque d'anastácia"

Tes algorithmes marchandiseurs opèrent trop souvent des tours de prestidigitation manquant/masquant la réalité ou l'Histoire. Admettons qu'il y a des marketings particulièrement dégueulasses, car le masque d'Anastácia était ça :
Résultat de recherche d'images pour "masque de flandres d'anastácia"

Le masque de Flandres d’Anastácia, femme esclavisée au XVIIIe siècle, incita Grada Kilomba (Lisbonne, 1968) à se poser une simple question au début de son livre Plantation Memories (14) : Who can speak ? Quem pode falar? Qui peut parler ? (15) :
“The mouth is a very special organ, it symbolizes speech and enunciation. Within racism, it becomes the organ of oppression par excellence; it represents the organ whites want — and need — to control.”
La bouche...
Ce n’est que le démarrage du chapitre 1 d’un ouvrage présentant une série de témoignages sur des expériences de racisme ordinaire lourdes de valeur psychanalytique. L'autrice connaît très bien Frantz Fanon (1925-1961, voir un peu plus loin).
Parmi les nombreuses références évoquées par Domenico Losurdo dans son essai majeur Contre-histoire du libéralisme (Éd. La Découverte, janvier 2013), j’ai retenu un exemple particulièrement inoubliable, car symbolique et épouvantable, des tortures infligées aux Noirs esclavisés en Jamaïque à l’époque de l’empire libéral britannique du XVIII siècle : la Derby’s Dose. J'ai vérifié que cette atrocité infernale fut consignée par le propriétaire et géreur de plantations de canne à sucre Thomas Thistlewood dans les journaux intimes qu’il tint entre 1750 et 1786.
Le rapport méthodique de ce prédateur sadique caractérisé a été analysé par Trevor Burnard dans Mastery, Tyranny, and Desire: Thomas Thistlewood and His Slaves in the Anglo Jamaican World (Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2004), dont la parution fut commentée par Gordon S. Wood pour The New York Review of Books dans une excellente recension (16) que cite Losurdo dans son ouvrage :
« un esclavo era obligado a defecar en la boca del esclavo culpable, que después era cosida durante cuatro o cinco horas ».
(Domenico Losurdo, Contrahistoria del liberalismo, traduit par Marcia Gasca, révisé par Joaquín Miras, Editorial El Viejo Topo, 2007).
La bouche... Larry Gragg a écrit à l’égard des aveux de l’entrepreneur tortionnaire Thomas Thistlewood :
The picture of Thistlewood that emerges is one of a brutal sadist. Thistlewood routinely employed the lash. Most of the slaves he owned or who were under his charge faced at least one flogging a year and one hundred lashes were common. He chained slaves in stocks, had some mutilated, and others branded. He had some runaways restrained, stripped, and covered with molasses and then exposed to flies and mosquitoes. He ordered some of the flogged slaves to have pepper and lime juice applied to their open wounds. Thistlewood became particularly inventive in his brutality. In doing so, he sought to humiliate as well as to punish. He ordered some slaves to be punished by having other slaves urinate into their eyes and mouth. His favorite technique appears to have been one he called "Derby's dose" (p. 104) which involved having a slave defecate into the mouth of the slave facing punishment and then having that slave gagged four to five hours. 
(Larry Gragg. Review of Burnard, Trevor, Mastery, Tyranny, and Desire: Thomas Thistlewood and His Slaves in the Anglo Jamaican World. H-Albion, H-Net Reviews. April, 2006.)
On voit bien que ce n’est pas par hasard que le professeur Losurdo entama une urgente activité révisionniste ; vu l’état de l’Histoire, récit hagiographique que nous devons pour l’essentiel au libéralisme triomphant, il comprit que les résultats d’une recherche approfondie sur les gentils de ce film étaient foncièrement contre-historiques.
Si le renoncement au panégyrique traditionnel, donc à la glorification (17) des crimes coloniaux et esclavagistes, et au racisme (ordinaire, criminel et structurel : passion d'en haut) et à la ségrégation raciale qui en sont nés (18), est un préalable pour rentrer dans le domaine de l’Histoire —pour reprendre la conclusion de Losurdo— et une urgence humaine et politique élémentaire, il faudra, de surcroît, écouter la voix des racisé.e.s, c’est-à-dire, connaître le point de vue des victimes de notre civilisation ou des héritiers, toujours stigmatisé.e.s, de tant de souffrances.
Voilà pourquoi Ludmilla Teixeira, Djamila Ribeiro (19) ou tant d’autres femmes ou hommes noir.e.s veulent libérer la « parole noire étouffée », la « fala » qui leur a été systématiquement escamotée, réprimée, réduite au silence. Quand la professeure Giovana Xavier prône un féminisme noir (20), elle en signale la portée principale : « le fait de restituer des humanités niées ».
Dans son dernier ouvrage, Françoise Vergès emploie à son tour une expression au concept plus large et radical, car il attaque le mal à la racine ; elle préconise un féminisme décolonial (21) tout en dénonçant une sorte de rapt du féminisme par le néolibéralisme. Évidemment, son approche politique s'inscrit dans une éminente et féconde lignée, celle de Ngũgĩ wa Thiong’o (1938, Kamiriithu, près de Nairobi), auteur de Décoloniser l'esprit, ou, avant lui, de l'insigne Frantz Fanon, qui exhortait à une « décolonisation (...) [qui] porte sur l'être » dans ce testament formidable, rédigé à la hâte par un savant qui se savait atteint d'une leucémie myéloïde incurable, qu'est Les Damnés de la terre.




Si vous tenez aussi à cette libération de la parole étouffée et que vous êtes francophone, si l'histoire de l'esclavage —un phénomène long, complexe et actuel— vous intéresse, je vous propose de jeter un œil sur l'activité récente d'une historienne française africaniste réputée : Catherine Coquery-Vidrovitch, car elle nous rappelle que « désamorcer tous les non-dits » est bel et bien l’une des missions essentielles de son métier. Voilà pourquoi elle a étudié l’histoire de l’esclavage et publié deux livres considérables à ce sujet en 4 ans :
• Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, Être esclave, Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècles, La Découverte, 2014, 332 pages, 22,50 euros.
• Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle, Albin Michel/Arte Éditions, 2018, 284 pages, 19,50 euros. 
Professeure émérite de l'Université Paris Diderot et spécialiste de l'Afrique, son dernier livre est connu du grand public en France notamment grâce à sa participation comme conseillère historique dans la série éponyme diffusée par ARTE au printemps 2018, ce qui lui a valu bon nombre d'entretiens et d'interventions dans les média (voir annexe au bout de l'article).

Librairie Mollat, vidéo sur Youtube ajoutée le 1er juin 2018 (60'). Entretien avec C. C.-V.
Elle présente son ouvrage Les routes de l'esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècles (Albin Michel/ARTE).
Dans cet entretien pour la Librairie Mollat, C. C.-V. rapporte ces mots de Fanny Glissant, co-réalisatrice de la série en question : « Je suis descendante d’esclaves, ça, je l’ai toujours su, mais j’ai appris il y a trois mois un secret de famille, je suis descendante de maîtres. » Comme le métis Antônio Soares, gendre de Zumbi dos Palmares (22), qui fit son choix, me dis-je.
Coquery-Vidrovitch explique ensuite que les métis n’existent pas aux États-Unis et que, dans la tête de gens, une goutte de sang noir fait de vous un Noir —en effet, c’est ce qu’on appelle “the one drop rule”. Cette mentalité a été inculquée par les traites européennes et a imprégné tous les esprits.
À ce propos, je me rappelle un article du généticien français André Langaney, alias Dédé-la-Science (23), qui démarrait comme cela :
Qui, se réjouissant de l’élection du premier président « noir » américain (sic), s’est rendu compte qu’il utilisait la définition des races datant de la ségrégation raciale des États-Unis ? Né d’une mère d’origine européenne et d’un père kényan, Obama est aussi « blanc » que « noir » et n’est noir que selon la théorie raciste « de la goutte de sang », qui qualifie de noir quiconque a un seul ancêtre afro-américain, fût-ce parmi des dizaines d’ascendants européens. Une théorie dont le but eugéniste était de préserver « la pureté de la race blanche ». Comme elle rejette les métisses dans la « race noire », celle-ci devient de plus en plus « blanche » ! Les métissages multiples rendent les classifications raciales encore plus stupides qu’elles ne le sont au départ : vous pouvez avoir des arrière-grands-parents de tous les continents !
On trouve sur Youtube une courte vidéo où Fanny Glissant explique son cas particulier et sa vision générale du problème :


« Quand on entend un Kanye West qui dit que l'esclavage pourrait être un choix, ça nous renseigne sur le fait que l'ignorance est la chose la mieux partagée au monde », dit-elle, entre autres.
La servitude n’est jamais volontaire. L’expression « servitude volontaire » —titre du livre de l'excellent La Boétie— est un oxymore et Frédéric Lordon, en s’appuyant sur l’Éthique de Spinoza, a écrit tout un livre (24), très recommandable, pour le prouver.

Une vidéo recueille des propos de Fanny Glissant sur la série-documentaire, qui a été produite par la Compagnie des Phares et Balises, ARTE France, Kwassa Films, RTBF, LX Filmes, RTP et Inrap.
Elle a été réalisée par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant.
La mise en place du projet (12 siècles d’histoire, 4 épisodes, 4 heures en tout) a duré 5 ans, dont 2,5 juste pour créer sa structure et d’autres 2,5 ans pour le filmage et le montage. On a filmé dans 8 villes différentes et on a interrogé une quarantaine d’historiens :


Sous le titre Nous donnons à voir les infrastructures de l'esclavage, le quotidien L'Humanité publia le 30 avril 2018 un entretien de Laurent Être avec Fanny Glissant où la réalisatrice explique :
Beaucoup d’initiatives ont déjà été prises en matière de connaissance de l’histoire des traites négrières. En France, mais aussi aux États-Unis, dans tous les pays post-esclavagistes, on peut identifier deux voies principales : d’un côté, des œuvres cinématographiques et audiovisuelles qui s’appesantissent sur la violence, de façon un peu victimaire ; de l’autre, une position centrée sur la culpabilisation des sociétés esclavagistes. Et je pense que, dans la temporalité de la prise en compte du sujet des traites négrières, ces positions étaient importantes. Mais, aujourd’hui, il me semble qu’il devient possible de s’en départir au profit d’une investigation historique se basant sur les faits, et rien que les faits.
(...)
Avec cette traite se mettent en place le système bancaire et assurantiel, l’économie financiarisée. Ce qui nous intéressait, Daniel Cattier, Juan Gélas et moi-même, c’était de donner à voir les infrastructures de l’esclavage. On ne déporte pas 13 millions de personnes sans bénéficier d’un soutien financier, logistique et militaire. Nous voulions montrer la co-implication du secteur privé et de l’État.
Les 4 périodes de l'histoire qui expliquent le découpage de la série sont « 476-1375 : Au-delà du dessert », « 1375-1620 : Pour tout l’or du monde », « 1620-1789 : Du sucre à la révolte » et « 1789 - 1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage ».


Épisode 1 : « 476-1375 : Au-delà du dessert »
476 après J.-C. Rome s'effondre sous la poussée des invasions barbares. Sur ses ruines, les Arabes bâtissent un empire qui s'étend des rives de l'Indus jusqu'au sud du Sahara. Un immense réseau de traite d'esclaves se tisse durablement entre Afrique et Moyen-Orient, autour des cités du Caire et de Tombouctou.


Épisode 2 : « 1375-1620 : Pour tout l’or du monde. »
À la fin du Moyen-Âge, l’Europe s’ouvre au monde et découvre qu’elle se situe en périphérie de la principale zone de production de richesses de la planète : l’Afrique. Les navigateurs portugais sont les premiers à se lancer à la conquête de l’Afrique. Ils partent chercher de l’or mais reviennent avec des milliers de captifs pour les vendre en Europe.


Épisode 3 : « 1620-1789 : Du sucre à la révolte. »
XVIIe siècle. L’Atlantique devient le champ de bataille de la guerre du sucre. Français, Anglais, Hollandais et Espagnols se disputent les Caraïbes pour y cultiver des champs de canne. Pour assouvir ces rêves de fortune, les royaumes européens ouvrent de nouvelles routes de l’esclavage entre l’Afrique et les îles du Nouveau Monde.


Épisode 4 : « 1789 - 1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage »
À Londres, Paris et Washington, le courant abolitionniste gagne du terrain. Après la révolte des esclaves à Saint-Domingue, la Grande-Bretagne abolit la traite transatlantique en 1807.
Pourtant l’Europe, en pleine révolution industrielle, ne peut pas se passer de la force de travail que fournissent les esclaves. Pour satisfaire son besoin de matières premières, elle ferme les yeux sur les nouvelles formes d’exploitation de l’homme au Brésil et aux États-Unis.


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ANNEXE

Marilou Duponchel s'entretint avec C. C.-V. pour le magazine Les Inrockuptibles le 5 mai 2018 :
“L'esclavage est un déni généralisé”, rencontre avec l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch
Les Inrockuptibles, 05/05/18 12h43
Par Marilou Duponchel

En parallèle de la série Arte sur laquelle elle a officié en tant que conseillère historique, Catherine Coquery-Vidrovitch, professeure émérite de l'Université Paris Diderot et spécialiste de l'Afrique, a écrit "Les Routes de l'esclavage". Un ouvrage dense et pédagogique sur une histoire méconnue et pourtant fondatrice.

Votre livre Les Routes de l’esclavage sort au même moment que la série Arte éponyme sur laquelle vous avez officié en tant que conseillère historique. Comment s’est organisé ce projet ?
Catherine Coquery-Vidrovitch
– Fanny Glissant, productrice et réalisatrice de la série, nous a contactés Éric Mesnard et moi. C’est notre ouvrage Être esclave : Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècle, publié en 2013, qui lui a donné l’idée de faire appel à nous. Avec ce livre nous voulions raconter l’histoire des esclaves et non pas de l’esclavage. Pour le film, j’ai répondu à des questions de connaissances, éclairé des détails. J’ai ensuite pu lire, en fin de course, la totalité des scénarios et visionné les épisodes. En parallèle, je rédigeais mon livre qui ne raconte pas la série. C’est le même sujet avec le même type de sources, mais traité différemment.

Avec ce nouvel ouvrage vous souhaitiez apporter une vision plus globale de cette histoire ?
Oui, même si à la base, Fanny Glissant voulait aussi davantage s’intéresser à l’histoire des esclaves. Mais j’ai insisté auprès des réalisateurs pour qu’il y ait une vision plus globale de l’esclavage, en parlant notamment de la traite atlantique. Je voulais vraiment montrer à quel point les esclaves africains avaient été utilisés de façon globale et que l’on mesure l'importance de cette histoire qui nous concerne tous.

Comment expliquez-vous qu’elle soit si peu connue ?
C’est justement ce caractère novateur, que l’on retrouve dans les deux premiers épisodes de la série, qui m’a plu. Ils racontent la phase pré-européenne, avec la traite arabo-musulmane et les empires du Moyen Age, mais aussi le moment où les Portugais ne connaissaient pas encore les Amériques. Tout au long du XVe siècle, il y a eu une traite très importante de l’Afrique jusqu’au Portugal. Mais cet épisode est une découverte récente pour les historiens. Antonio de Almeida Mendes, maître de conférences à Nantes, est le premier à avoir étudié ce moment clé de l’histoire. Au Portugal, la dictature Salazar en 1974 a tout bloqué. En France, très peu de spécialistes de l’Afrique lisaient le portugais.

Le fait que l'on associe immédiatement l'esclavage aux champs de coton en Amérique est dû à ce manque ?
Oui, on manquait de savoirs sur la question. On avait peu exploré cette période qui est très importante. Il existe une thèse d’un historien, publié il y a une quinzaine d’années, qui traite cette question, mais elle a été peu étudiée. Dans ce travail de recherche, on apprend que le système de la plantation américain a été mis au point par les portugais dans l’île de São Tomé, qui a été une sorte de laboratoire de la traite négrière, dès le XVe siècle.
En lire plus.
Dans cet entretien, Catherine Coquery-Vidrovitch rappelle, entre autres choses, l'importance du choix des mots, un sujet qui nous est très cher :
Il faut se méfier du mot esclave, puisqu’il implique l’idée que l’on est esclave par nature, or on le devient. De la même manière, on a décrété au XVIIe siècle que tous esclaves étaient nécessairement noirs. En anglais, on utilise depuis longtemps le terme d’"enslavement" que l’on peut traduire par esclavisation. Le mot français n’existait pas mais les chercheurs commencent à l’utiliser, ce qui est beaucoup plus judicieux.
Là, elle s'aligne en effet sur la position de bon nombre de chercheurs et de chercheuses en la matière. Grada Kilomba a précisé :
Na minha escrita, uso o termo "escravizada/o", e não escrava/o, porque "escravizada/o" descreve um processo político ativo de desumanização, enquanto escrava/o descreve o estado de desumanização como a identidade natural das pessoas que foram escravizadas. No entanto, o termo aparece por vezes de forma figurativa; nesses casos, opto por escrevê-lo em itálico: escrava/o.

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NOTES

(1) Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p. 592.
Quant à la sinistre pathologie de la Destinée manifeste, elle n'a jamais cessé d'être en vigueur et elle fout toujours la trouille la plus bleue. Même dans la bouche des colombes du régime :
« L’Amérique doit assumer la responsabilité de sa puissance. Nous devons diriger le monde [lead the world] . Et nous ne pouvons le diriger sans nos forces armées. (...) C’est notre rendez-vous avec le destin. (...) Nous ne devons pas laisser l’histoire nous échapper. ». Le Général Colin Powell, Président du Comité des chefs d'état-major des armées étasuniennes, "U. S. Forces: Challenges Ahead", Foreign Affairs, vol 71, nº 5, Hiver 1992-1993.
« Nos intérêts et nos idéaux ne nous obligent pas seulement à nous engager, mais à diriger (…). Nous devons promouvoir la démocratie et l’économie de marché dans le monde parce que cela protège nos intérêts et notre sécurité, et parce qu’il s’agit du reflet de valeurs qui sont à la fois américaines (sic) et universelles (resic) ». Discours ("remarks") prononcé le 21 septembre 1993 par M. Anthony Lake, Assistant du Président Bill Clinton pour les questions de sécurité nationale, à l’université Johns-Hopkins, à Washington, DC, et intitulé « From Containment to Enlargement ».
(2) Profitons de ces mots du Général de Gaulle pour évoquer un cas de figure de racisme structurel jusqu'à la racine —ce racisme structurel encadre et est source du racisme ordinaire. Il arrive qu'à la fin de quatre années d'occupation nazie, on ne put voir aucun combattant noir dans les défilés victorieux à Paris. Pourtant, la 2e DB (Division Leclerc) était fortement composé de Noirs, recrutés de préférence en Afrique centrale et en Afrique occidentale. Que s'était-il passé ?
La raison en est le « blanchiment » de troupes, opéré par les armées américaines, britanniques et françaises à plusieurs reprises au XXe siècle.
Avant le débarquement de Normandie, à partir de l'été 1943, ce fut l'État Major étasunien qui équipa et instruisit en Grande-Bretagne cette division blindée, et qui exigea qu'elle ne comptât plus aucun soldat noir, sous prétexte qu'ils ne seraient pas capables de conduire un char —oui, plus d'un million des soldats étasuniens étaient noirs, mais ils étaient soumis à une ségrégation et à une hiérarchie raciale très stricte : les Blancs commandaient, les Noirs suivaient les ordres.
De surcroît, les autorités britanniques firent pression pour blanchir la 2e DB, car elles ne voulaient pas que les Français amenassent des soldats noirs en Angleterre : oui, toujours cette hantise raciste de la miscegenation (le métissage).
C'est ainsi que le général Leclerc accepta de se séparer de 3 603 tirailleurs sénégalais.
L'historien allemand Raffael Scheck (Freiburg im Breisgau, 1960), professeur d'histoire moderne de l'Europe au Colby College, nous explique tout cela et d'autres détails sur cette vidéo de la vidéaste et journaliste Jeanne Seignol pour Le Monde :



Raffael Scheck a étudié les massacres de tirailleurs sénégalais par la Wehrmacht en 1940 dans son livre Une saison noire : les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940 (trad. de l'anglais), Tallandier, 2007. Honneur aux historiens de sa trempe, grâce auxquels on connaît une partie des déboires subies par les soldats noirs des armées françaises, des horreurs qui se poursuivirent parfois après leur rapatriement (cf. le massacre de Thiaroye).

Mis à jour du 5 septembre 2019 :
À propos du discours de Macron à Bormes-les-Mimosas, où il s'offrit un bain de foule, selon la presse plurielle, à l'occasion du 75e anniversaire du Débarquement allié en Provence, Isabelle Alonso a écrit (Siné Mensuel nº 89, septembre 2019, p. 5) :
Il y a rendu hommage à la contribution de l'Afrique, noire et maghrébine, à la libération de la France libre. Il était plus que temps. Car nombre de faits d'armes de la Résistance furent menés par la main-d'œuvre immigrée, les républicains espagnols avec la Libération de Paris, mais aussi les troupes coloniales algériennes, tunisiennes, sénégalaises, etc. (...)
Si la République avait reconnu plus tôt ce qu'elle doit à ses héros, si elle leur avait versé des pensions égales à celles des métropolitains, si elle avait donné leur nom à des rues depuis des décennies, si elle avait transmis à leurs descendants la fierté de leurs origines et la légitimité de leur citoyenneté, sans doute aurait-elle économisé quelques épisodes aussi tragiques que récents.
(3) De mars à juillet 2019, le musée d’Orsay à Paris consacra une exposition au « Modèle noir, de Géricault à Matisse » que je ne pus voir, hélas, qu'en vitesse, le 20 avril 2019, jour de la prise de cette photo du tableau de Verdier, refusé au Salon du Louvre en 1843 sous couleur « d’attiser la haine populaire contre nos malheureuses colonies ». Les chiens de garde sont toujours là quand il est question de ne pas consentir à ouvrir des plaies, certaines plaies.



Présentation détaillée de l’exposition.

(4) Photo prise lors de ma visite en juillet 2019 de l'exposition Djanira: a memória de seu povo, dans la Casa Roberto Marinho, à Rio de Janeiro. On peut la visiter du 28 juin au 27 octobre 2019.
Je traduis en français l'essentiel de l'information fournie par les organisateurs de l'exposition :
Avec cette œuvre, Djanira remporta en 1955 le concours Cristo do Cor, ce qui suscita une grande controverse à l'époque, car on accusait son tableau d'attenter à la religion et à l'art. Après tout, l'image de Jésus-Christ était (et l'est toujours), traditionnellement, celui d’un homme blanc. Dans cette peinture, le Christ est le seul personnage représenté avec un visage, presque nu et attaché au pilori du Pelourinho, à Salvador, fouetté par un autre homme noir alors qu’un homme blanc regarde la scène ; sur la colonne, il y a un blason du Brésil impérial, symbole de la colonisation européenne. Tout autour... de l'indifférence et beaucoup d'églises catholiques.
(5) Fléau plus moderne ou contemporain qu'on ne le pense : en voici un exemple très récent lu dans le quotidien Le Monde (c'est moi qui y mets du rouge) :
Au Canada, un rapport alerte sur le « génocide » des femmes autochtones. 
Elles font face à une violence disproportionnellement élevée en raison des « actions et inactions de l’Etat qui trouvent leurs racines dans le colonialisme et les idéologies connexes », souligne le texte. 
Le Monde avec AFP Publié le 04 juin 2019 à 05h02 - Mis à jour le 04 juin 2019 à 08h15

Plus d’un millier de femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées au Canada ces dernières décennies. Un « génocide », conclut une commission d’enquête publique, dont le rapport a été remis lundi 3 juin après plus de deux ans de travaux.
Les auteurs de ces meurtres et de ces disparitions étaient de toutes origines ethniques. Certains étaient les partenaires de ces femmes, d’autres des membres de leur entourage. Il s’agissait parfois d’étrangers, y compris des tueurs en série, révèle l’enquête présentée lors d’une cérémonie en présence du premier ministre, Justin Trudeau, et des familles des disparues à Gatineau, ville québécoise située en face d’Ottawa.
Le rapport souligne que les femmes et les filles autochtones font face à un niveau de violence disproportionnellement élevé en raison des « actions et inactions de l’Etat qui trouvent leurs racines dans le colonialisme et les idéologies connexes, reposant sur une présomption de supériorité ». Après avoir entendu ou recueilli les témoignages de plus de 2 000 personnes, la commission estime que les victimes sont probablement plusieurs milliers, mais que « nul ne connaît » leur nombre exact. (...)
(6) « As commander of the Continental Army, [George Washington] ordered the destruction of indigenous communities when it helped the American cause » (Gillian BrockellThe Washington Post, 25/08/2019).
Au demeurant, je ne sais pas si nos abasourdis d'aujourd'hui sont au courant que, dans sa correspondance privée, George Washington appelait les indigènes de l'Amérique du Nord Wild Beasts of the Forest. Comme c'est un préjugé encore en vigueur, la lutte des Amérindiens —qui est la lutte de l'humanité— continue ; témoin, Alessandra Korap Munduruku et tous les indiens du Brésil. Et tous les indiens de la Terre.
(7) « (...) na época da Independência, praticamente todos os brasileiros livres eram donos de escravos, incluindo inúmeros ex-cativos que também tinham seus próprios cativos. » Laurentino Gomes, Escravidão, volume I, Do primeiro leilão de cativos em Portugal até a morte de Zumbi dos Palmares, Globo Livros, 20.08.2019, Introdução, page 25. [Au moment de l'indépendance du Brésil, la pratique totalité des Brésiliens libres possédait des esclaves, y compris de nombreux anciens captifs qui avaient également leurs propres captifs.]
(8Adam Smith savait bien à propos de Rome que "the freedom of the free was the cause of the great oppression of the slaves".
(9) Diderot, dans l'Histoire des deux Indes : « À qui, barbares, ferez-vous croire qu'un homme peut être la propriété d'un souverain ; un fils, la propriété d'un père ; une femme, la propriété d'un mari ; un domestique, la propriété d'un maître, un nègre, la propriété d'un colon ? »
(10) paru à Genève en janvier 1759, deux ans avant le début des déboires des esclavisés de Tromelin.
(11) Thomas Jefferson était contre « l’apparition d’un pays libre régenté par un Noir » (Pierre Pluchon, Toussaint Louverture – De l’esclavage au pouvoir, Paris/Port-au-Prince, Éditions de l’École/Éditions Caraïbes, 1979. P. 305). D’ailleurs, il avait commencé dès 1799 à négocier avec la France une politique d’extermination à l’endroit de ce qu’il nommait la « république cannibale », comme nous le rappellent Domenico Losurdo, dans son ouvrage déjà cité, ou Roger Kennedy, Mr. Jefferson’s Lost Cause. Land, Farmers, Slavery and the Louisiana Purchase, New York, Oxford University Press, 2003. P. 177.
Le racisme des
idées, projets et pulsions historiques des libéraux est tellement intrinsèque qu'il faut peut-être concéder une saugrenue et monstrueuse franchise à beaucoup de négriers qui prêchaient la Liberté, car le bourrage de crâne peut opérer des merveilles. Pankaj Mishra écrivait, il n'y a pas très longtemps, à propos d'assomptions libérales, conscientes ou inconscientes, au XIXe siècle :
(...) Scholars from Uday S. Mehta to Duncan Bell have demonstrated that 19th-century liberal prescriptions about freedom and progress, emerging in an age of imperial expansion and capitalist globalisation, presupposed a chasm between civilised whites and uncivilised non-whites. Victorian liberals from Mill to Hobhouse simply assumed ethnic homogeneity at home and racial hierarchy abroad.
Pankaj Mishra, What Is Great about Ourselves, London Review of Books, Vol. 39, Nº 18, le 21 Sept. 2017
(12) L'Abbé Grégoire (1750-1831) le savait fort bien et contrecarrait tous les alibis de son époque puisqu'il écrivait : « (...) la tendance manifestée pour le commerce des esclaves n'est pas l'effet de l'ignorance sur la vraie nature et les effets de ce commerce. Cette tendance est suggérée par l'avarice, l'affreuse avarice pour laquelle rien n'est sacré. » (Abbé Grégoire : De la traite et de l'esclavage des Noirs, 1815).
Quant au Capitalisme, une remarque : il est évident que ce système prédateur n'a pas inventé l'esclavage, mais en a profité d'une manière industrielle et féroce, et sa flèche, son conatus est, de toute évidence, l'exploitation sans état d'âme de la planète et des êtres humains (des ressources humaines), que ce soit à travers l'esclavage, le salariat, la sous-traitance ou la gig economy et l'immatériel. Ou moyennant le travail bon marché des enfants d'hier et d'aujourd'hui, lorsque les conditions ou les délocalisations le permettent. Quand le philosophe et politique Jules Simon (1814-96) écrivit L'ouvrier de huit ans (Revue des deux Mondes, décembre 1864), il aimait le travail, n'était aucunement socialiste et prônait des transformations extrêmement "modérées" ; c'était un libéral dénonçant non une flèche, mais juste des abus, d'ailleurs passablement maladroits, contre-productifs
« On a là, sous la main, un bien immense à réaliser, sans dépense et sans résistance, par un simple article de loi : on n’a que le tort de n’y pas penser. L’expérience même est faite, par un pays voisin, depuis 1844 ; nous n’aurons ni le mérite de l’initiative, ni celui du courage. Il suffit de couper la journée en deux : six heures pour le métier, six heures pour l’école et pour le plaisir. Ce changement n’est pas onéreux pour l’industrie, il ne coûte rien aux familles. Il rend supportable et même agréable la situation des enfants employés dans les manufactures, et il assure pour l’avenir un recrutement de bons ouvriers. Jamais il n’y eut de réforme plus simple, et il n’y en eut jamais de plus urgente. »
N'empêche, il fut accusé de vouloir ruiner l'industrie textile française : sa proposition était inacceptable car il n'était pas question de réduire le temps de travail des enfants !
(13) Quinte-Curce nous avait déjà prévenus : « Inter dominum et servum nulla amicitia est : etiam in pace, belli tamen iura servantur » (Entre maître et esclave, pas de place pour l'amitié ; même en temps de paix, ce sont les lois de la guerre qui sont observées).
(14) Grada Kilomba, Plantation Memories: Episodes of Everyday Racism. Unrast Verlag, Münster, 1ère, 2008 ; 5e édition, décembre 2018. Pour accéder à une version en PDF en ligne en anglais, cliquez ci-contre. Depuis janvier, il existe une édition en portugais, traduction de Jess Oliveira, chez l'Editora de Livros Cobogó, Rio de Janeiro, 2019.
(15) Cf. aussi Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988, p. 271-313. (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2006).
(16) Gordon S. Woods, What Slavery Was Really Like, The New York Review of Books, 18/11/2004.
(17) Je me rappelle toujours le mécompte terrible que j'essuyai, il y a une dizaine d'années, quand je lus Lisboa. Lo que el turista debe ver, de Fernando Pessoa, édité en castillan par les éditions Endymión. Ce guide de Lisbonne était exhaustif et passionné, mais également, hélas, chaud comme la braise vis-à-vis des gloires impériales portugaises et, dans ce sens, décevant et pompeux: il reflétait les délires de grandeur de l'auteur qui buvait du petit-lait à l'idée de voir sa Lisbonne considérée comme une grande capitale, à tous égards, y compris ceux dérivés de l'horrible prédation coloniale. Cela faisait très très mal, car mon attachement à Pessoa était considérable et qu'il était, il est toujours,  une puissante référence nationale portugaise bourrée d'influence. Quand je lus cet été l'édition brésilienne de l'ouvrage mentionné plus haut de Grada Kilomba, une lisboète qui a ses origines dans les Îles de Sao Tomé-et-Principe et en Angola et qui s'est établie à Berlin avec soulagement, je crus la comprendre —malgré l'amour que je porte aux Portugais, un peuple qui excelle en gentillesse dans la triste Europe d'aujourd'hui.
Dans son introduction, Kilomba expliquait qu'en Lisbonne, elle était la seule étudiante noire de tout le département de psychologie clinique et psychanalyse, et que dans les hôpitaux où elle travaillait, pendant ses études et postérieurement, il était habituel qu'on la prenne pour une senhora da limpeza (femme de ménage). Et elle ajoutait :
(...) Deixei Lisboa, a cidade onde nasci e cresci, com um imenso alívio. Não havia nada mais urgente para mim do que sair, para poder aprender uma nova linguagem. Um novo vocabulário, no qual eu pudesse finalmente encontrar-me. No qual eu pudesse ser eu.
Cheguei a Berlim, onde a história colonial alemã e a ditadura imperial fascista também deixaram marcas inimagináveis. E, no entanto, pareceu-me haver uma pequena diferença: enquanto eu vinha de um lugar de negação, ou até mesmo de glorificação da história colonial, estava agora num outro lugar onde a história provocava culpa, ou até mesmo vergonha.
Elle venait d'un espace de glorification de l'histoire coloniale... et je me rappelais le guide lisboète de Pessoa.
(18) Dans son Introduction à Histoire des Blancs (coll. Voix Libres, Max Milo Éditions, Paris, 2019), l'historienne étasunienne et professeure émérite de l'université de Princeton Nell Irvin Painter (1942) rappelle :
L’histoire américaine abonde en commentaires sur ce qu’être non blanc signifie, se déplaçant aisément entre les changements alternés du sens de « race » conçue comme couleur, passant de personne « de couleur » à « Nègre » puis à « Afro-Américain » puis à « Noir » puis à « Africain-Américain », être noir étant toujours associé à l’esclavage.
Mise à jour du 17.11.2019 : ... ce qui a toujours les (vraies) conséquences les plus invraisemblables pour nos semblables à la peau pigmentée... J'y mets du rouge :
Les algorithmes, un danger pour la santé des Américains noirs
Nature (Londres)
Même les logiciels de prise de décision utilisés par les hôpitaux aux États-Unis sont racistes. Peut-on corriger ces préjugés, se demande la revue scientifique Nature.
Une analyse détaillée vient de le révéler : les patients noirs seraient victimes de discrimination systématique de la part d’un algorithme couramment utilisé dans les hôpitaux américains pour attribuer des prestations de santé. L’étude, publiée dans Science le 25 octobre [2019], conclut que cet algorithme est moins susceptible de faire bénéficier les Noirs que les Blancs de programmes destinés à améliorer les soins des patients présentant des besoins médicaux complexes. Les hôpitaux et les assureurs se servent de cet algorithme et d’autres pour gérer les soins de près de 200 millions de personnes chaque année aux États-Unis.
(...) Dans leur globalité, ces données montrent que les soins prodigués aux Noirs coûtent en moyenne par personne et par an 1 800 dollars de moins que ceux assurés aux Blancs présentant le même nombre d’affections chroniques. Les scientifiques avancent que cet accès inférieur aux prestations serait dû aux effets d’un racisme systémique, qui va de la méfiance vis-à-vis du système de santé jusqu’à une discrimination active de la part des prestataires. Or, puisque l’algorithme se fonde sur le coût pour déterminer si des patients doivent être inscrits dans des catégories à haut risque, cette discrimination a une influence sur ses résultats : pour pouvoir obtenir une aide supplémentaire, les Noirs doivent être plus malades que les Blancs. Seuls 17,7 % des patients qui se voient attribuer des soins supplémentaires sont noirs. Les chercheurs estiment que cette proportion serait de 46,5 % si l’algorithme ne reflétait pas des préjugés.
(...)
Rayid Ghani, chercheur en informatique à l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh, en Pennsylvanie [explique que les] vérifications de ce genre sont plus répandues aujourd’hui [parmi les développeurs] depuis que les informations sur le caractère discriminatoire des algorithmes circulent davantage. (...)
“Sont-ils plus nombreux à le faire qu’avant ? s’interroge Rayid Ghani. Oui. Mais sont-ils assez nombreux à le faire ? Non.” De son point de vue, il faudrait toujours comparer les résultats de ces vérifications aux décisions prises par des humains avant de considérer qu’un algorithme aggrave les choses. L’informaticien signale que son équipe, dans le cadre d’analyses non publiées, a comparé des algorithmes utilisés dans la santé publique, la justice pénale et l’éducation à la prise de décision humaine. Ils en ont conclu que si les systèmes d’apprentissage automatiques étaient effectivement discriminatoires, ils l’étaient moins que les gens. C’est ce que rappelle Rayid Ghani :
"Nous continuons à nous servir de ces algorithmes que l’on appelle des hommes et qui sont vraiment remplis de préjugés. On les a testés, on sait qu’ils sont catastrophiques, mais on continue à s’en servir tous les jours pour des décisions importantes.”
Heidi Ledford
Cet article a été publié dans sa version originale le 24/10/2019.
Je vous conseille d'en lire la totalité.
(19) Djamila Ribeiro, Lugar de Fala, Sueli Carneiro / Polen, São Paulo, 2019.
(20) Giovana Xavier, Feminismo: direitos autorais de uma prática linda e preta. Folha de São Paulo, 19/07/2017.
(21) Françoise Vergès, Un féminisme décolonial (La Fabrique éditions, 2019)
(22) Lire à cet égard Angola Janga, l'incontournable BD de Marcelo D'Salete. Elle a été traduite en français aux Éditions Ça et Là en 2018.
(23) Dédé-la-Science, La race d’Obama, Siné Mensuel nº 45, septembre 2015, p. 8.
(24) Frédéric Lordon, Capitalisme, désir, servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, Paris, 2010