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lundi 23 mars 2020

Sénégal, Senghor et La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre

 À tou.te.s mes élèves d'hier,
d'aujourd'hui et de demain,
j'espère.



Nous préparons ces jours-ci des cours en ligne pour nos élèves. Ce qui suit en fait partie...

On a déclaré que le 20 mars soit la Journée internationale de la Francophonie. Comme je vous le disais la semaine dernière, la OIF célèbre le cinquantenaire de la Francophonie cette année 2020. J'en profite pour vous faire visiter un tant soit peu le Sénégal.

Au Sénégal, le français est toujours langue officielle : les documents gouvernementaux sont rédigés en français, l'éducation des enfants se fait en français, les journaux sont publiés en français et la plupart de la littérature est écrite en français. Mais bien entendu, le Sénégal a plusieurs langues nationales: « La langue officielle de la République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le diola, le malinké [mandingue], le pular [peul], le sérère, le soninké, le wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée. », signale l'Article premier de la Constitution sénégalaise du 7 janvier 2001. Les emprunts du français au wolof, lingua franca du pays, sont considérables.

Nous apprenons depuis un certain temps que Saint-Louis, la vieille capitale coloniale de l'A.-O.F. (l'Afrique-Occidentale française), et d'autres villes côtières du Sénégal se trouvent aujourd'hui menacées par plusieurs dangers :

Des villes sénégalaises menacées par l'érosion côtière.
18 novembre 2017
Au Sénégal l’avancée de la mer dicte sa loi aux habitants de Rufisque et Saint Louis, deux villes ayant marqué l’une des plus belles pages de l’histoire de ce pays. Dans ces localités, plusieurs maisons ont fini dans les eaux, effaçant le souvenir de plusieurs générations. Aujourd’hui ces habitants veulent être relogés.

France 24 - Sénégal : à Saint-Louis, nos observateurs se mobilisent face au changement climatique.
Le 12 octobre 2018


La menace du plastique et des déchets à Saint-Louis du Sénégal.
Réalisation et montage Yaguemar Diagne,
avec la participation de Mamadou Moustapha Ngère, Malamine Gaye et Zeyroube Fall.
Aides tecniques: Ababacar Touré. Saint-Louis du Sénégal, Juin 2018.

Au mois d'août 1996, je fis un voyage inoubliable au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau, en Afrique occidentale. Disons que la Guinée-Bissau avait été colonisée par le Portugal, la Gambie par les britanniques, le Sénégal par la France, déchirure qui persiste de mille manières encore aujourd'hui, bien évidemment, mais passons là-dessus, pour l'instant.
Donc, en août 1996, j'achetai plusieurs livres, surtout à la librairie Clairafrique de Dakar, dont La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre (Cours Élémentaire des écoles d'Afrique Noire, Hachette - EDICEF, 1953). C'est une fable écrite par le professeur, poète et écrivain Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l'écrivain et inspecteur de l'Enseignement primaire Abdoulaye Sadji (1910-1961), qui fut illustrée par Marcel Jeanjean. J'en ai déjà parlé une fois sur ce blog.
L'ouvrage est un manuel scolaire destiné à la lecture. Il fournit des activités pour le travail de la compréhension écrite et de la phonétique qui « consistent en exercices oraux d'observation, de prononciation, de vocabulaire et en exercices écrits de grammaire. Tous les quatre jours, un exercice d'écriture est prévu, qui sert en même temps de récitation. C'est le plus souvent un passage du texte même. » C'étaient des démarches pédagogiques innovantes en 1953.


Couverture de mon édition achetée à Dakar


Léopold Sédar Senghor avait été reçu, en 1935, à l'agrégation de grammaire et s'était vu confier en 1944 une chaire à l'École Nationale de la France d'outre-mer. À la Libération (de la France, non du Sénégal), il fit paraître son premier recueil de poèmes, Chants d'ombre.
À l'époque de l'édition de ce Leuk-le-Lièvre, Senghor était député français (depuis 1945) et avait déjà publié, en 1948, sa célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, concrètement à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de la publication des décrets abolissant définitivement l'esclavage (les 4 mars et 27 avril 1848) et instituant l'instruction gratuite et obligatoire dans les colonies (le président de la commission chargée d'examiner le projet de loi tendant à rendre l'enseignement primaire obligatoire, était Victor Schoelcher). Puis il prolongerait une carrière littéraire et politique pleine d'honneurs, un véritable cursus honorum ; il serait, entre autres, membre de l’Académie française et président de la République du Sénégal de 1960 à 1980.
Avec Aimé Césaire, Birago Diop et autres Léon-Gontran Damas, il fut le chantre de la Négritude, concept contesté par Wole Soyinka, par exemple : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. »
Quant à la logique fataliste qui poussa Sédar Senghor et tant d'autres auteurs africains à écrire en français, anglais ou portugais au détriment de leurs langues maternelles, elle est très sensiblement critiquée par Ngũgĩ wa Thiongʼo, dans son ouvrage Décoloniser l'esprit (1986) (1).

Mais revenons à La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre ; Senghor et Sadji expliquaient dans leur préface :
La vie profonde du Négro-Africain est animé par l'« l'intuition surréaliste des forces invisibles et surhumaines, des forces cosmiques ». Cette intuition s'exprime par les mythes, légendes, contes, fables, proverbes et devinettes qui peuplent les veillées noires d'êtres plus vivants que ceux du jour. Notre manuel se compose de récits d´jà entendus par l'enfant dans sa langue maternelle et déjà vécus de lui. C'est une première cause d'intérêt.
Nous n'avons pas voulu procéder par pièces détachées, selon la tradition des livres de contes. Présenter à l'enfant noir des récits isolés, sans aucun lien qui les rattache les uns aux autres, serait tuer la vie et le mouvement dont son imagination anime ces récits. Il n'y a pas, pour lui, des histoires de bêtes, mais l'histoire des bêtes. Il fallait donc trouver ce lien, et nous l'avons fait en groupant les récits autour d'un même personnage, Leuk-le-Lièvre. Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi ce personnage. Dans les contes et fables de l'Afrique Noire, il jouit, avec Diargogne-l'Araignée, du même renom que le Renard [cf. Roman de Renart en France] dans les contes et fables de l'Europe. Il représente l'intelligence qui triomphe partout et toujours dans les situations les plus difficiles. Mais il fallait, pour renforcer l'intérêt des récits, faire de l'ensemble un vaste drame. D'où, en face de Leuk-le-Lièvre, son antagoniste, Bouki-l'Hyène, stupide et méchant, dont le rusé lièvre fait l'éternel trompé.
L'entreprise des auteurs était carrément coloniale :
Éduquer signifie non seulement cultiver dans le milieu naturel, mais aussi, selon l'étymologie du mot, transplanter. Il est question, sur ce plan, d'amener l'enfant noir à assimiler les éléments fécondants de l'esprit français. Comme dans les récits contemporains en langue indigène, nous intégrons, nous assimilons, prudemment il est vrai, les objets et les techniques de la civilisation européenne. Nous entendons aussi, retouchant le caractère de Leuk-le-Lièvre, donner à l'écolier noir des leçons de morale.
C'est justement le sentiment contraire qui m'anime, qui m'intéresse ; mon élan serait plutôt de tenter de saisir le mieux possible les traditions africaines qu'on décèle sous les mots en français.

Pour aller plus loin, je vous suggère de lire cet article (du 13 avril 2014) de Jean-René Bourrel, spécialiste en Francophonie qui a déjà publié un essai intitulé Leuk-le-Lièvre, un acte de Négritude dans Présence Africaine 2009/1 (N° 179-180).

Le prof de français que je suis vous propose maintenant d'aborder cette fable africaine à partir de plusieurs matériaux qui vous permettront de cultiver à la fois le français écrit et oral. Les voici :

— Une édition du conte en pdf (extraits de l'œuvre originales, 24 sur les 84 chapitres ou textes de lecture).

— Un travail pédagogique sur le conte pour les élèves de la 6e année, par Mme Grare Christabel, au cas où cela pourrait servir quelqu'un.

— 9 morceaux audios d’environ 3 minutes chacun hébergés par SoundCloud (cliquez sur les liens pour y accéder et pouvoir écouter les lectures en français des épisodes sélectionnés. Profitez-en pour entraîner la prononciation et la diction) :
1. - Le plus jeune animal.
2 et 3. - Leuk découvre la brousse.
4. - Les conseils de Diargogne-l’araignée.
5. - Leuk découvre la forêt.
6 et 7. - Leuk découvre la mer.
8. - Leuk découvre l’Homme.
9. - Les serviteurs de l’Homme.
10. - La captivité de Leuk.
11. - Mame-Randatou, la fée.
— Les images des premières pages de cette belle histoire, pour que vous voyez un peu les illustrations et les exercices conçus par Senghor/Sadji pour l'édition de 1953. Elles correspondent aux chapitres 1, 2, 3 et 4.
 Bonne lecture !



 




D'autres histoires, pièces ou contes africains sur ce blog :
11 & 12 et Amkoullel, l'enfant peul.
Contes et légendes du Congo.
Baobab.

___________________________________________
(1) Dans Décoloniser l'esprit, Ngũgĩ wa Thiongʼo commente à deux reprises la lyrique soumission au français de Léopold Sédar Senghor. À la page 53 de mon édition en castillan, il reproduit cet extrait de la postface de son recueil de poémes Éthiopiques, écrit entre 1947 et 1956 :
C'est le sceau de la Négritude, l'incantation qui fait accéder à la vérité des choses essentielles : les Forces du Cosmos. Mais on me posera la question : "Pourquoi, dès lors, écrivez-vous en français ?" Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle. Car je sais ses sources pour l'avoir goûté, mâché, enseigné, et qu'il est la langue des dieux. Écoutez donc Corneille, Lautréamont, Rimbaud, Péguy et Claudel. Écoutez le grand Hugo. Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l'orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits —si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit.
Il trouve également éloquente la réponse de Senghor sur la question de la langue à Armand Guibert (1906-1990 ; sur leurs rapports), publiée dans Présence Africaine (1962) sous le titre « Léopold Sédar Senghor » (j'en profite pour rappeler que les concepts "nature" et "culture" sont nettement différenciés y compris en français) :
Il est vrai que le français n'est pas ma langue maternelle. J'ai commencé de l'apprendre à sept ans, par des mots comme "confitures" et "chocolat". Aujourd'hui, je pense naturellement en français, et je comprends le français —fait-il en avoir honte ? Mieux qu'aucune autre langue. C'est dire que le français n'est plus pour moi un "véhicule étranger", mais la forme d'expression naturelle de ma pensée.
Ce qui m'est étrange dans le français, c'est peut-être son style : son architecture classique. Je suis naturellement porté à gonfler d'image son cadre étroit, sans la poussée de la chaleur émotionnelle.






mercredi 23 octobre 2019

L'audiovisuel et l'éloquence

On causait rhétorique avec mon frère, prof et balèze en la matière, et je lui demandais s'il avait vu en action un jeune collègue, docteur en Sciences Politiques, qui fait une courte section apparemment à succès sur Canal Plus, en France.
Je lui parlais de qui intervient tous les soirs sur le plateau de Clique TV pour mettre Les points sur les i au sujet d'un fait rhétorique d'actualité. Clique, à son tour, est l'émission que présente, à 19h55, le journaliste et acteur Mouloud Achour —dont l'aspiration explicite est toutefois de ne pas s'intéresser à l'actu, mais au monde actuel, tout comme de ne pas faire la course aux clics, mais aux kiffs, ou de plutôt accueillir de nouveaux visages que des visages connus.

La référence de Clément Viktorovitch me vint spontanément à l'esprit car je venais de le découvrir quelques jours avant, à travers une poignée de vidéos, et qu'il m'avait semblé particulièrement déluré : en fait, il décortique et analyse les sales coups discursifs que certains faux-culs répandent sous couleur d'expertise. Voilà, c'est exactement le sens de décrypter : traduire en clair, restituer le sens d'une parole tripatouillée. Où l'on voit bien que le prestige est nu.
C'étaient des vidéos comme celle dévoilant un tour de passe du grand captieux et très arabophobe chef de l'éducation systémique Michel Blanquer : ah, ce recours à des proverbes s'auto-accomplissant pour bétonner ses salades, cette volonté de ne pas affaiblir par des mots ce que certains bourre-mous peuvent avoir de dur ou de choquant :



...ou comme celle consacrée à une habituée des grands plateaux, honneur qu'elle doit sans aucun doute aux énormités de faf caractérisée qu'elle a toujours proférées :



C'est alors que mon frère me fit remarquer que la rhétorique semblait un tant soit peu en vogue actuellement en France et m'évoqua, tour à tour, d'abord un film d'Yvan Attal, Le brio (2017), aux critiques divisées, avec Daniel Auteuil et Camélia Jordana, puis un documentaire tourné à Saint-Denis et qu'il trouvait impressionnant, malgré la crétine traduction du titre du film en castillan ("A viva voz") et bien que lui et moi, nous n'appréciions guère ni les concours ni la téléréalité.

Camélia Jordana obtint le César du meilleur espoir féminin en 2018 pour son rôle dans Le brio. Voici la bande-annonce de ce film :

 
En ce qui concerne le documentaire cité ci-dessus, il s'agissait d'A voix haute, la force de la parole, tourné en effet à l'université Paris-VIII à Saint-Denis. La réalisation et le scénario ont été signés par Stéphane de Freitas, qui a compté sur Ladj Ly dans la coréalisation. La musique est due à Superpoze.
Quant aux dates de sortie en France, après une première diffusion sur YouTube : le 15 novembre 2016, première télévisuelle sur France 2 ; puis projection le 14 mars 2017, dans une version plus longue, au Festival de Valenciennes ; le 12 avril 2017, sortie définitive en salles.

Voici une présentation du film sur Télérama, Un puissant cri de rage, dont un extrait :
A voix haute, la force de la parole raconte l'aventure d'Eddy, Leïla, Franck, Elhadj et d'autres. Pendant six mois, ces derniers ont pris part au concours Eloquentia organisé chaque année afin d'élire « le meilleur orateur de Seine-Saint-Denis ». Une expérience où les participants, en cherchant la meilleure réplique sur des sujets sensibles, apprennent aussi sur eux-mêmes. Le documentaire invite à porter un autre regard, plus subtil, sur la jeunesse des banlieues. — Raoul Mbog
En voici la bande-annonce :

Synopsis : Chaque année à l’Université de Saint-Denis se déroule le concours “Eloquentia”, qui vise à élire « le meilleur orateur du 93 ».
Des étudiants de cette université issus de tout cursus, décident d’y participer et s’y préparent grâce à des professionnels (avocats, slameurs, metteurs en scène…) qui leur enseignent le difficile exercice de la prise de parole en public. Au fil des semaines, ils vont apprendre les ressorts subtils de la rhétorique, et vont s’affirmer, se révéler aux autres, et surtout à eux-mêmes.
Munis de ces armes, Leïla, Elhadj, Eddy et les autres, s’affrontent et tentent de remporter ce concours pour devenir « le meilleur orateur du 93 ».

lundi 14 octobre 2019

1er Journal des infos dont on parle plutôt peu (2019-20)

...dont on parle plutôt peu. Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.

Voici notre premier sommaire de cette année scolaire 2019-2020 (pour aujourd'hui lundi 14 octobre 2019).
Merci à mes élèves pour leurs contributions !




Il comprend, entre autres...
... un entretien proposé par ID4D avec Émilie Gaillard, maîtresse de conférences en droit de l'environnement...
Émilie Gaillard travaille depuis vingt ans sur le droit des générations futures. Selon elle, ce concept juridique est un outil indispensable pour induire les changements de paradigmes nécessaires à la préservation de l’environnement et des populations sur le temps long.
Copyright ID4D
... Une révision décalée, désopilante, incontournable (chapeau !), des injures proférées contre Greta Thunberg par l'habituelle cohorte psycopathe des éditocrates particulièrement déchaînée, « tout en regrettant qu’il soit impossible de critiquer » cette môme “irrationnelle”, “illettrée”, “louche”, “ridicule”, “sadique”, “fanatisée”, “totalitaire”…, révision que nous devons à Samuel Gontier sur Ma vie au poste, son blog hébergé par Télérama.

... Un récit d'un enseignement du français doublé d'un fort plaidoyer pour l'accueil : pendant dix-huit mois, la journaliste et écrivaine Marie-France Etchegoin est devenue professeure de français langue étrangère auprès de demandeurs d’asile en attente d’un statut et elle a raconté son expérience et ses réflexions là-dessus dans J'apprends le français.


... Le combat du philosophe et auteur Jean-Claude St-Onge, ainsi que d'un certain nombre de pédiatres et de chercheurs, pour en finir avec le dopage des enfants censés être atteints par les troubles du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), dont ils dénoncent et le surdiagnostic et la surmédication au Québec.

... Ou certaines précisions journalistiques, environnementalistes et politiques vis-à-vis de certaines pulsions lubrifiantes préfectorales / gouvernementales dans l'atroce affaire Lubrizol. Il y a même un historien comme Thomas Leroux, chercheur au CNRS et spécialiste des risques et pollutions à l'âge industriel, pour nous rappeler, après ce sinistre incendie à Rouen, une têtue constatation : « La régulation des risques et des pollutions protège avant tout l’industrie » :
(...) La régulation des risques et des pollutions ne protège donc pas assez les populations, parce qu’elle protège avant tout l’industrie et ses produits, dont l’utilité sociale et l’influence sur la santé sont insuffisamment questionnées. Les garde-fous actuels (dispositifs techniques, surveillance administrative, réparation et remédiation, délocalisations) ont pour but de rendre acceptables les contaminations et les risques ; ils confirment une dynamique historique tragique dont l’accident de l’entreprise Lubrizol n’est que l’arbre qui cache la forêt dense de pollutions toujours plus chroniques, massives et insidieuses.


dimanche 19 mai 2019

On n'a cadoter sa biblio.web.thèque de bons dicos

Voici un peu de lexicographie. Elle va nous aider à comprendre, d'ailleurs, la variété lexicale de la 5e langue planétaire par le nombre de ses locuteurs, après le mandarin, l'anglais, le castillan et l'arabe.
Ma collègue Alicia a eu la gentillesse de nous rappeler l'existence du Journal des Idées, une émission radiophonique réalisée par son oncle Jacques Munier à Paris, sur France Culture, du lundi au vendredi, à 6h40. Merci beaucoup, chère Alicia.
Sa remarque est intervenue à la faveur de la diffusion d'une chronique qu'elle a trouvée particulièrement intéressante, celle du 16 mai, car elle portait sur la nouvelle édition du dictionnaire Le Petit Robert. Elle s'intitulait Ce que les mots nous disent :


La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui [16 mai]. Parmi les mots qui ont fait leur entrée dans le dictionnaire : infox, jober, et – pour ceux qui se réveillent – latte, un café nappé de mousse de lait chaud…
Jober nous vient de Belgique, il conviendra aux milléniaux – autre mot nouveau, désormais francisé – à l’heure où les embauches en CDI se raréfient et les petits jobs se multiplient. Dans sa présentation, Alain Rey évoque le mot infox, qui permet d’éviter l’américanisme fake news. « Dans infox, on entend fox », comme pour « nous méfier du renard qui nous ment ». Le lexique de la communication numérique est bien représenté parmi les entrants : scroller, de l’anglais scroll – rouleau, manuscrit – signifie « faire défiler un contenu sur un écran informatique ». N’en déplaise à ceux qui lui préfèreront le mot données, data est désormais intronisé dans le Petit Robert comme un vocable français, en version invariable ou au pluriel. Blockchain, cyberharcèlement, ou vidéoverbalisation aussi, lequel évoque un univers orwellien – nouvel entrant – pour désigner la verbalisation effectuée à l’aide de caméras de surveillance. La politique n’est pas en reste : démocrature, ou encore transpartisan – c’est d’actualité pour dépasser les clivages…
En lire/écouter plus.
Je viens donc d'écouter Ce que les mots nous disent —par ce temps de malversation de mots et de détournement de titres de presse, où l'on a vivement besoin d'émissions sur Ce que les mots nous camouflent ou sur La manière dont on nous abuse à grand renfort de mots totem : vous aurez remarqué qu'en Blablaland, les remèdes sont toujours pires que les mots ou qu'aux grands mots succèdent toujours les grandes (contre-)réformes de choc.
Quand, au milieu de sa lecture, Jacques Munier a prononcé le mot « cadeauter » (curiosité lexicale [qui] nous vient d'Afrique, dit-il), il m'a renvoyé mentalement à ce temps révolu de nos périssables existences (les années 1980) où Internet n'existait pas et qu'il fallait s'évertuer à dégoter quelques magazines étrangers dans les kiosques pour être au courant des infos internationales ainsi que de l'évolution des langues qu'on pouvait lire.
Parmi les magazines francophones que j'achetais à l'époque, il y avait, par exemple, Actuel, un mensuel très branché, très à la coule, qui publiait des articles comme celui très illustratif de Patrick Rambaud que je vous colle ci-dessous, avec des notes de mon cru comme aide à la compréhension. Petite machine à remonter le temps, il date de 1989, malgré son ras-le-bol des bras de fer :
Emoyé par la cuscute en cuissette, le vibreur trouve porte de bois. Mais il tient son bout ...

Vous avez compris ? Émoyé signifie ému au Nouveau Brunswick. À l'île Maurice, une cuscute est une personne plutôt entortilleuse. Les Suisses enfilent des cuissettes en guise de culottes de sport. Un vibreur est un Sénégalais qui sort beaucoup en boîte de nuit. Trouver porte de bois signifie pour un Belge que la porte est close. Enfin, en Louisiane[1], un homme qui tient son bout indique seulement qu'il persévère. C'est comme ça. Le français n'appartient pas seulement à la France mais aux deux cents millions de francophones qui le parlent aux quatre coins du monde. Tous inventent une langue moderne et vivante. Apprenez-la.

J'ai un mal de chien à suivre de bout en bout un journal télévisé ou à lire en entier un quotidien. En une semaine, pendant les grèves, j'ai relevé soixante-seize fois l'expression bras de fer (entre le gouvernement et les syndicats). L'expression est imagée, elle a de la gueule, mais sa répétition épuise. Il n'y a plus d'imagination dans le vocabulaire officiel. À force d'être répétés, les mots perdent leur sens et forment un discours soporifique. Bref, le français que nous subissons devient horriblement pauvre. Lorsque Mirabeau écrivait des textes licencieux, il avait à sa disposition une palette de mots sonores et concrets pour décrire par le détail l'émotion et la main au cul. C'est fini. À qui la faute ?
Il y a quinze ans, le grand écrivain Jacques Lacarrière traversait la France à pied, des Vosges aux Corbières. Ce voyage se termina en livre, Chemin faisant, qui eut un succès pour une fois très mérité. Aux étapes, dans les villages, dans les fermes, franchi l'obstacle de ces chiens hargneux que les marcheurs libres affrontent au détour d'un chemin creux, Lacarrière, philosophe nourri de grec, écoutait et lisait des brochures locales. Il a ainsi collectionné une tapée de ces mots usuels dont les dictionnaires ne rendent plus compte. Pourtant il ne s'agit pas de patois, mais d'un français enrichi par les saveurs locales. Des noms qui servent à décrire des choses quotidiennes, des noms pratiques, imagés, forts. Ils évoquent les montagnes, l'herbe, les saisons, les casseroles pendues dans la cuisine. Rien de savant là-dedans, rien d'emprunt hors frontières, juste des mots solidement plantés, avec des sonorités paysannes : bétoire[2], capitelle, fleurine, rindoul, varaigne[3]... Les haies, dans le Morvan[4], ce sont des bouchures, parce qu'elles bouchent peut-être la vue, et les passages dans ces murs de feuilles, ce sont des échalliers[5]. C'est du français que les académies oublient sottement.
En Haute-Savoie, la première fois que mon complice Burnier m'a demandé où j'avais mis la panosse, j'ai bien été obligé de prendre mine de parfait ahuri. Panosse[6], ça vient du latin pannus, qui signifie morceau d'étoffe, et cela représente simplement un chiffon propre qui sert à essuyer une table couverte de miettes. On s'y habitue vite. À Paris, quand j'ai demandé à mon boucher favori du rondin pour le pot-au-feu, il m'a demandé si j'étais savoyard. Le rondin, c'est du gîte. J'ai tendance à préférer rondin, plus proche de cette viande ronde.
Eh oui, mes bons amis, les mots ressemblent à la cuisine. Tenez: le pot-au-feu, ça n'existe pas. Rien qu'en France on en dénombre une centaine de sortes. À Toulon, c'est le revesset, on y flanque du rouget, du turbot, des épinards, des côtes de bettes. En Artois, c'est caudière, et le bouillon de boudin en Saintonge, le mourtayrol en Auvergne, la cotriade du Morbihan, le hochepot à la flamande, la potée berrichonne, la marmite albigeoise...(...)
Chez Belin, éditeur, il y a une collection intelligente, "Le français retrouvé". On y relève, au hasard du catalogue, des bouquins forcément sublimes: Les noms des villes et des villages, Les mots du vin et de l'ivresse, Les mots d'origine gourmande, Le français écorché, Les étymologies surprises. Toute une bibliothèque pour se faire plaisir. Là, sous mon nez, j'ai Les mots de la francophonie de Loïc Depecker: au Sénégal, en Algérie, à Saint-Vincent[7], à la Guadeloupe, au Vietnam, en Guyane, le français menacé reste vivace et inventif. Au Québec, on tombe en amour, au Bénin on se toilette, les Belges mal logés sont des taudisards et les demi-muets des taiseux. Au Liban, le polygame est un garde du corps...
On imagine bien que le français se modifie quand on le parle sous les tropiques ou dans les forêts du Canada. Dans les années soixante-dix, à Paris, on découvrait avec exaltation le cinéma du Québec. J'étais sorti tout ému d'une projection des Mâles de Gilles Carles. Les expressions, l'accent que nous connaissions encore mal, celui d'ailleurs de Louis XIV, du bourguignon filtré au Nouveau Monde, rajoutait une distance et de l'humour à une situation presque banale. Et puis ça a été l'invasion des films québécois, jusqu'à Denys Arcand, jusqu'au patois sous-titré[8]. Pourtant, ô savants lecteurs et joyeuses lectrices, les Canadiens français nous donnent une sacrée leçon. Plus menacés que nous par l'américain courant, qui n'est même pas de l'anglais, ils se défendent en enrichissant leur langue. Ils ne disent pas hot-dog comme nous, mais carrément chien-chaud, les flippers deviennent des machines à boule. D'autres francophones nous donnent la même leçon: en belge, une antisèche est un copion, au Cameroun la femme facile est une tu-viens, au Sénégal le sandwich est un pain-chargé, en Louisiane le chewing-gum est une chique de gomme et, au Niger, on ne bat pas un record mais on le casse. J'aime bien cette vigueur. Un traversier, c'est plus joli qu'un ferry-boat.
Les francophones, plus de cent [deux cents, j'imagine] millions parsemés dans le monde, abrègent, transforment, détournent, empruntent, améliorent. Au Canada, une expression anglaise, to talk through one's hat, devient parler à travers son chapeau : dire des bêtises. Bien sûr, quand un Suisse vous dit: « Je péclote », il y a intérêt à traduire par "je ne vais pas bien", et il faut savoir qu'au Québec une personne exceptionnelle est un handicapé[9]. Et qu'un pikafro, au Mali, est un peigne. Parfois, les sonorités vous abusent. Si un Zaïrois vous explique qu'il a zondomisé son voisin, ne poussez pas de cris affreux: le mot vient de Zondomio, un président de l'Assemblée nationale qui mourut, dit-on, empoisonné. Zondomiser, c'est éliminer un rival de façon musclée[10].
La plupart du temps on comprend sans avoir besoin de traduire. On saisit plutôt bien que des cuissettes, en Suisse, sont des shorts, et qu'un digaule, au Bénin, désigne un homme grand de taille, comme de Gaulle: « Elle est toute menue, et elle sort avec un digaule ».
Les francophones nous mitonnent une nouvelle littérature française, loin des grands débats d'école (...) Relisez les pages bariolées, volcaniques, touffues, toutes entières consacrées aux odeurs des corps, ou au goût d'une peau, du splendide Espace d'un cillement du Haïtien Jacques Stephen Alexis, ou encore les textes pétris de créole et de leitmotiv, à la manière des écrivains latino-américains de l'Antillais Baghio'o, pour vous persuader que ce français-là invente une littérature truculente et belle. (...) Dans des cafés bien parigots, j'ai entendu des Ivoiriens dire « Tu me sciences » pour tu me plais, « poudre de démarreur » pour aphrodisiaque. Un Sénégalais crie « Arrête de dallaser » pour critiquer les frimeurs (du feuilleton « Dallas »), un Zaïrois affirme que « c'est jazz » pour dire « c'est faux », et un Togolais parle de « cadeauter », devinez pour quoi...

Patrick Rambaud.
ACTUEL  Février 1989.

[1] Pour mieux connaître la réalité et les parlers cadjins, voir Mots de Louisiane et Cadjins et Créoles en Louisiane, de Patrick Griolet. Un grand pas vers le bon Dieu, roman de Jean Vautrin, en est une illustration intéressante.
[2] Aven.
[3] Ouverture par laquelle l'eau de mer entre dans un marais salant.
[4] En Bourgogne.
[5] Sorte d'échelles permettant de franchir une haie.
[6] Cf. le castillan tauromachique pañosa.
[7] La Dominique, Sainte-Lucie, La Grenade, St-Vincent : Windward Islands, des îles anglophones situées entre la Guadeloupe et Tobago; elles ont toutes accédé à l'indépendance après avoir été sous souveraineté britannique.
[8] Le mot joual est employé au Québec pour désigner globalement les traits (écarts selon les puristes) du français populaire canadien.
[9]...ou que les gosses sont les couilles...
[10] Rambaud, trouve-t-il la sodomie affreuse au point de lui préférer l'élimination musclée de quelqu'un ?
C'est donc à la fin de ce texte que je relus le verbe « cadeauter », dérivé de « cadeau », que j'avais trouvé quelques années auparavant chez Flaubert sous une autre variante graphique :
Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot :
—Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons !
Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent ; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s'écria :
—Ne vous gênez pas ! Ça ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote !

Gustave Flaubert : L'Éducation sentimentale, 1869
(p. 145 de l'édition de Folio imprimée en 1979).
Dans la nouvelle édition augmentée de son Dictionnaire historique de la Langue Française (octobre 2016), Alain Rey date en 1844 le premier usage repéré de ce verbe en principe transitif :
CADEAUTER v. tr. (1844) « gratifier qqn de qqch. », d'usage rare et familier en dehors de l'Afrique où il est normal et courant pour « donner en prime, en supplément ». On trouve les variantes graphiques cadoter, cadotter chez Flaubert.
Voici les précisions du CNRTL (Centre national de Ressources textuelles et lexicales) pour son entrée cadeauter :
Cadeauter, cadot(t)er (cadoter, cadotter) (graphie de ce dernier p. plaisant.), v. trans. Synon. de gratifier* (qqn de qqc.). S'il vous plaît de m'honorer de votre compagnie, de me gratifier de votre présence, de me cadotter de votre conversation (Flaubert, Correspondance, 1844, p. 158). Lui-même, parce qu'il était beau de visage, grand et fort, avait été cadeauté par les femmes du sobriquet de Jeanin Bouquet (A. de Châteaubriant, La Brière, 1954, p. 94 dans Rheims 1969). Orth. cadotter dans Flaubert, supra ; cadoter ds Flaubert, L'Éducation sentimentale, t. 1, 1869, p. 159; cadeauter dans Flaubert, Correspondance, 1876, p. 313. 1reattest. 1844, supra ; dér. de cadeau étymol. 3, dés. -er avec consonne d'appui. Les formes en -o- par déformation plaisante. Fréq. abs. littér. : 1.
BBG. − Gohin 1903, p. 293. − Goug. Mots t. 1 1962, p. 193. − Ritter (E.). Les Quatre dict. fr. Rem. lexicogr. B. de l'Inst. nat. genevois. 1905, t. 36, p. 365. − Waringhien (G.). Géol. ling. Vie Lang. 1952, pp. 250-253.



dimanche 21 octobre 2018

Radio Babel Marseille : Nous les peu


Radio Babel Marseille : ils seront à Madrid (Caixa Forum) le 23 octobre à 20h00.

Léon-Gontran Damas (Guyane, 1912-1978), in Black-Label, Ed. Gallimard, 1956 : Nous les gueux...

Nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens
Nous les gueux
nous les peu
nous les riens
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres
Qu’attendons-nous
les gueux
les peu
les rien
les chiens
les maigres
les nègres
pour jouer aux fous
pisser un coup
tout à l’envi
contre la vie
stupide et bête
qui nous est faite
à nous les gueux
à nous les peu
à nous les rien
à nous les chiens
à nous les maigres
à nous les nègres


Cargocollectif.com :
Radio Babel Marseille groove vocalement ses compositions originales portées par la poésie du marseillais Louis Brauquier, navigateur poète. L’univers du voyage, de la mer et de l’exil est ici suggéré dans un mélange de beat-box, de mélodies et rythmes du monde chanté a capella.
Des univers différents et complémentaires, une fusion qui met en musique le voyage, la rencontre, le partage, les cafés, les marchés, les quais, un monde ouvrier oublié...

D I S T R I B U T I O N

Willy Le Corre
Chanteur, percussionniste aux couleurs africaines, ses compétences rythmiques, mélodiques, vocales, ainsi que son rayonnement enjoué offrent au groupe une énergie communicative.

Matthieu Jacinto dit "Joos"
Spécialiste du Human Beat-Box, il assure les rythmiques ethnique, hip-hop et jungle ainsi que de nombreux effets et illustrations sonores.

Fred Camprasse
Chanteur basse, rythmique et harmonique. D'origine antillaise, il étaye de sa voix profonde et ronde les compositions du combo.

Mehdi Laifaoui
Chanteur, percussionniste : de son chant aérien il amène en un souffle les mélopées du Maghreb et d'autre contrées africaines.

Gil Aniorte-Paz
Chanteur, compositeur, directeur artistique, co-créateur des groupes Barrio Chino et des Chants gitans sacrés de Provence. Il pilote ce combo vocal lui donnant sa fougue latine et composant avec le monde...

" Radio Babel Marseille s'annonce comme une promesse de découverte, humaine, puissante et colorée. Promesse tenue et livrée, jaillissante de ces cinq voix qui s'élèvent. Au dessus du Vieux-Port avec l'énergie d'une polyphonie polyglotte. Dans ce premier album Vers des Docks et des Quais, les cinq musiciens ont mis à l'honneur les textes de Louis Brauquier poète marseillais, marin au long cours, mais ils se sont aussi inspirés des poètes de la rue, ceux qui, dans une Marseille ouverte à vif, ont toujours un bagage à partager, une nostalgie à crever, une émotion qui déborde. Par les timbres variés des voix et le groove du beat-box, les cinq hommes de Babel créent une variété de rythmes, de sons et d'ambiances, et nous mènent d'un pays à l'autre, d'une langue à une autre. Blues, combo, volutes arabes, racines occitanes sont les alliés d'une même destinée et finissent ensemble dans un bouge ou sur les rivages. Dans une ville où l'on change de continent en traversant la rue, Radio Babel Marseille chante ce monde depuis la Joliette, entre embarcadère et débarcadère, le regard toujours tourné vers l'ailleurs. " - Cathy Jauffred -

Les cinq chanteurs de "Radio Babel Marseille" forment un combo polyphonique hors normes. Ancrés à Marseille, ces fils de La Joliette mélangent mélopées orientales, voix gitanes ou corses et hip hop vocal sur fond de beatbox et de percussions traditionnelles.

mercredi 24 janvier 2018

Nouvelle traduction du Notre-Père

Il y a presque un mois, je reçus un courriel d'une élève dont l'esprit est toujours alerte et incisif :
Bonsoir,
Je vous joins une info très curieuse à propos du changement et "re-traduction" du Notre Père. Cette proposition trouve sa raison d'être dans quelques questions philologiques.
Qu'est-ce que vous en pensez? Quelles observations pourra-t-on faire à ce propos?
Merci beaucoup et bonnes fêtes.
Voici une réponse possible :


Bonsoir, Raquel,
merci pour ton courriel.

En effet, la traduction est un sujet majeur et une activité bourrée de pièges et de difficultés considérables car il est toujours question de comprendre des textes rédigés par des hommes dans des circonstances concrètes —qu'il faut connaître, tout comme leurs éventuels sous-entendus— et dans des buts déterminés, desseins qu’il faut déceler pour ne pas être la dupe des allusions plus ou moins dissimulées ou des ironies et autres sarcasmes.

Toute traduction peut refléter et transmettre des erreurs grossières de compréhension, des insuffisances dans la connaissance des deux langues (source et cible), des indigences référentielles, des manipulations... et nous, les philologues et les traducteurs, devrions d’essayer de faire face et à l'ignorance et à l'intoxication.

En ce qui concerne nos "textes sacrés", par exemple, j'ai acheté en 2001 la nouvelle traduction de la Bible proposée par Bayard, projet intéressant dans la mesure où "Pour la première fois, des spécialistes des langues et des textes bibliques (hébreu, araméen et grec) avaient collaboré plus de 6 ans avec des écrivains contemporains pour aboutir à une traduction entièrement renouvelée des textes bibliques."

Quant à l'information qui a attiré ton attention, l'Église catholique a institué en novembre, en effet, une nouvelle traduction pour le Notre-Père qui touche concrètement une phrase clé de cette prière. Les fidèles catholiques ne diront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Ce n’est plus Dieu qui soumet l'Homme (hommes et femmes !) à la tentation, non ; celle-ci surgit et il faut prier Dieu de nous aider à nous en écarter. Résultat : la nouvelle version déleste Dieu d'une responsabilité qu'on préfère accorder aux êtres humains.
À ce propos, l'essayiste cité par Le Figaro, Pierre-Henri d'Argenson, se pose une question tout à fait logique : Quel est le rôle de la tentation et du péché dans un univers créé par un Dieu Tout-Puissant ?
En fait, le sujet des traductions non convergentes comportant une responsabilité variable du "Père" se répète dans d’autres passages bibliques. Comme exemple, concernant la scène du jardin des oliviers, on trouve : "Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi !" et "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! ".

Tu permettras que ce ne soit pas à moi, enfant tala passé aux rangs de l'athéisme ou de l'irréligion au début de mon adolescence, de résoudre les contradictions théologiques (et non seulement scientifiques, politiques, économiques, sociales et esthétiques) d'une église monothéiste aussi terrestre, intéressée, extravagante et dévergondée que les autres. Je te signale seulement, dans le cas que tu évoques, que, selon le Nouveau Testament, ce fut Jésus qui instruisit ses apôtres en la matière, quand ils lui demandèrent comment prier. C’est ce que nous pouvons lire dans les évangiles de Matthieu (6: 9-13) et de Luc (11: 1-4), qui rapportent cette scène à quelques différences près. Dans l'évangile de Matthieu, elle est mentionnée dans le passage du Sermon sur la montagne et on lui consacre cinq versets ; dans l'évangile de Luc, juste quatre.
Voici la traduction de ses deux fragments selon l’édition de Bayard :

MATTHIEU :
"9 Voici donc comment prier.
Notre Père,
qui es aux cieux,
Tu es saint : fais-toi connaître.
10 Fais venir ton règne.
Que selon ta volonté tout s'accomplisse
tant sur la terre qu'au ciel.
11 Le pain de la journée,
donne-le-nous aujourd'hui.
12 Remets nos dettes
comme nous remettons à qui nous doit.
13 Ne nous mets pas à l'épreuve,
et garde-nous du mal.

LUC :
"11, 1 Voici ce qui est arrivé alors qu'il priait dans un endroit : il cesse ; un de ses disciples lui dit : Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean l'a aussi fait pour ses disciples.
2 Il leur a dit : Lorsque vous priez, dites :
"Père, soit ton nom reconnu saint.
Vienne ton règne.
3 Donne-nous chaque jour le pain qui nous est nécessaire.
4Tiens-nous quittes de nos fautes car nous tenons quitte chacun de nos débiteurs.
Ne nous mets pas à l'épreuve."

Ah, le sujet de la dette et ses mystères... En allemand, soit dit en passant, "dette" et "coulpe" (péché) se disent de la même manière : „Schuld“ (nom féminin).

Enfin, voici la communication de la Conférence des Évêques de France sur sa nouvelle position en la matière (c'est moi qui y mets du rouge) :
Le 3 décembre 2017, premier dimanche de l’Avent, une nouvelle traduction du Notre-Père entrera en vigueur dans toute forme de liturgie. Les fidèles catholiques ne diront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». 

La nouvelle traduction de la sixième demande du Notre Père a été confirmée par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements le 12 juin 2013, avec l’ensemble de la nouvelle traduction liturgique de la Bible, dont elle fait partie. Les évêques de France ont décidé, lors de leur dernière assemblée plénière de printemps (28-31 mars 2017), d’une entrée en vigueur de la nouvelle traduction du Notre Père le 3 décembre 2017. Ce jour qui est le premier dimanche de l’Avent marque en effet le début de la nouvelle année liturgique. (Dossier de presse)
Bayard et les évêques diffèrent, donc, considérablement, y compris à propos du terme central dans cette histoire : les exégètes de Bayard choisissent "épreuve" là où l'église renchérit sur "tentation" (1)... En tout cas, que personne ne s'affole, le message essentiel est toujours clair : Dieu examine et évalue comme un bon libéral.

Que la nouvelle année te tienne en joie et aussi curieuse et vive que d'habitude.


_______________________________
(1) Le Petit Robert de la langue française définit Tentation comme suit :
Ce qui porte à enfreindre une loi religieuse, morale ; impulsion qui pousse au péché, au mal, en éveillant le désir.
Cette définition ne serait adéquate pour l'étymon latin temptatio qu'à partir de l'irruption du Christianisme, pas avant, évidemment. Avant son détournement sectaire, Temptatio était (cf. le dictionnaire de Félix Gaffiot) soit "atteinte, attaque de maladie", soit "essai, expérience"...

mercredi 29 novembre 2017

Le suprémacisme a son jargon...

... qui est employé à longueur de journée par toutes les instances du pouvoir dans le but qu'il soit ensuite intériorisé et réutilisé par le peuple souverain, éduqué donc comme il faut. Bien entendu, les individus souverains peuvent aussi être des journalistes à la candeur émouvante (« L’orthodoxie, c’est l’inconscience », disait George Orwell dans 1984).
Voyons, exercice d'acuité lectrice (et ce jeu ne concerne pas Trump dont le suprémacisme saute aux yeux) appliquée à la langue innocente et très légitime (aurait dit Bourdieu) d'un journal de référence :
Trump gâche par une blague douteuse un hommage à la Maison Blanche

Alors qu’il recevait des anciens combattants amérindiens, le président américain a fait lundi une surprenante allusion à « Pocahontas », surnom dont il a affublé la sénatrice démocrate Elizabeth Warren.
LE MONDE | 28.11.2017 à 02h02 • Mis à jour le 28.11.2017 à 07h26 | Par Gilles Paris (Washington, correspondant)

Le président Donald Trump aux côtés de Navajos, lors d’une cérémonie d’hommage à la Maison Blanche le 27 novembre.

La réception devait être consensuelle. Donald Trump recevait à la Maison Blanche, lundi 27 novembre, trois des treize Navajos encore vivants qui avaient mis leur dialecte au service de l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale. Un code de communication que les ennemis des Etats-Unis n’avaient pas été en mesure de déchiffrer. Le président des Etats-Unis est pourtant parvenu à gâcher l’hommage en ravivant les critiques qu’il nourrit de longue date contre la sénatrice démocrate du Massachusetts, Elizabeth Warren. (...)
Voilà, maintenant vous savez ce que "dialecte" veut dire. C'est cela : c'est le parler des losers (même s'il-s contribue-nt à gagner une guerre mondiale).
D'ailleurs, les images sont parfois significatives : le tableau que l'on aperçoit entre Donald Trump et les deux héros Navajos de la photo est bel et bien celui d'Andrew Jackson, président —revendiqué par Trump— qui signa en 1830 l'Indian Removal Act, la brutale loi démocrato-coloniale à l'origine de la Piste des Larmes... Encore un détail de doigté du régime aux values...
Et qu'est-ce que c'est que cette piste des larmes ? Encore un massacre de la civilisation et du progrès, encore un broyage de la machine coloniale : "les soldats à cheval forcèrent à marcher, pendant 1750 kilomètres jusqu'à l'épuisement. 15 000 Indiens, femmes et enfants : 4 000 d'entre eux devaient mourir en route."

Daniel Coté (1) a fait le 26 août 2017 la recension d'un ouvrage (2) à ce sujet que nous devons à l'autrice canadienne Russel-Aurore Bouchard (chantre, par ailleurs, des armes à feu, armurière pendant 25 ans et fondatrice du Club de tir «Le Faucon»). Coté nous explique que l'essentiel du texte est formé du témoignage d'Eugène Roy, soldat qui participa au génocide des Indiens, "dont le manuscrit repose à la Société historique du Saguenay depuis 1937".

«C'est un texte extraordinaire, sans filtre, qui nous fait entrer dans la légende du Far-West, dans l'univers de la Frontière. On assiste au plus grand génocide de l'histoire de l'Humanité, alors que des millions d'Indiens ont été massacrés de façon méthodique afin qu'on puisse céder leurs terres à des Blancs. La Piste des Larmes est un sentier qui partait de Fort Smith et se rendait jusqu'à Santa Fe. On y a créé des réserves qui, en fait, étaient des mouroirs. Les gens étaient abandonnés en plein désert. Plusieurs souffraient de la dysenterie», a décrit Russel-Aurore Bouchard, mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès.
(Le Quotidien - Le Soleil,
26 août 2017)

_____________________________
(1) Daniel Coté est journaliste et responsable de la section des arts dans les journaux Le Quotidien et Progrès-Dimanche
(2) La Piste des Larmes - Un Canadien français témoin du génocide des Indiens des Grandes Plaines - Journal du soldat Eugène Roy (1857-1860), Chicoutimi, 2017, 532 pages.

samedi 11 février 2017

Bamboula et racisme poignant

Je reproduis dans son intégralité et sans commentaires un texte de Jeune Afrique, du 10 février, au contenu historico-socio-linguistique éloquent.
Disons simplement que Marie Treps est linguiste et sémiologue au laboratoire d'ethnologie urbaine du CNRS à Paris et a participé à la rédaction du Trésor de la langue française. Elle est spécialiste en études tsiganes et auteure, entre autres, de Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions).

Le « bamboula » : histoire d’une injure raciste ancrée dans l’imaginaire français

Cannibale, sodomite, rigolo... Le terme « bamboula », prononcé jeudi 9 février par un policier sur la chaîne de télévision France 5, renvoie le Noir à la figure caricaturale d'un grand enfant brutal, et nie son humanité. Explications avec la linguiste Marie Treps.
Stupéfaction jeudi 9 février, sur le plateau de l’émission « C’dans l’Air ». Avant d’être vivement repris par la présentatrice, un syndicaliste policier français, Luc Poignant, jugeait que l’insulte « bamboula », « ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable. »Il s’agit pourtant bien d’une injure… proférée dans un contexte déjà tendu suite à l’interpellation particulièrement brutale d’un jeune noir de 22 ans, Théodore, alias « Théo », à Aulnay-sous-Bois (Seine-saint-Denis).
Pour comprendre à quel point le terme est dégradant, il faut se plonger dans l’ouvrage Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions), de la linguiste Marie Treps. « Bamboula », explique-t-elle, serait issu de « ka-mombulon » et « kam-bumbulu », qui signifient « tambour » dans les langues sara et bola parlées en Guinée portugaise. En 1714, en Côte d’Ivoire, le mot a pris le genre féminin, et désigne cette fois une « danse de nègres »… « il est déjà connoté négativement puisqu’il est associé au « nègre », à l’esclave noir, à un moment où la traite est en pleine expansion », nous précise l’auteur. La bamboula devient synonyme de danse violente et primitive dès la moitié du XIXe siècle (il conserve d’ailleurs ce sens aujourd’hui).

Des « bamboulas » pour sodomiser les « boches »

Mais c’est en 1914, avec l’arrivée des tirailleurs sénégalais sur le front que le terme se charge lourdement de mépris. « Le mot renvoie alors à une imagerie alliant sauvagerie, cannibalisme, sexualité animale et rire, naïveté enfantine supposée des soldats noirs », souligne Marie Treps. On la retrouve dans des caricatures du magazine français L’Illustration, alors abondamment diffusé. Le tirailleur sénégalais, personnage à la fois violent et « rigolo » dans les dessins de l’époque, menace par exemple les soldats allemands de sodomie.
À lire aussi :
Le Conseil de l’Europe dénonce la banalisation du racisme en France
« Le terme a beaucoup été utilisé au moment des grandes expositions coloniales, remarque la linguiste. Il flatte le paternalisme du colon. Derrière le terme « bamboula », il y a l’idée que les Noirs sont des grands enfants qu’il faut civiliser. Et finalement, ce qui est commode à l’époque c’est que l’être humain disparaît derrière sa caricature. Ainsi, en 1914, ce ne sont pas des humains que l’on envoie au front se faire tuer, seulement des « bamboulas ». On occulte la violence qui est faite à une population. La maladresse du syndicaliste sur France 5 est troublante : c’est ce terme ancien qui lui vient spontanément pour dénoncer les insultes qui sont également faites aux policiers, preuve que le mot est toujours présent dans l’inconscient post-colonial français. Et c’est une manière, encore une fois, de dissimuler les violences subies par les Noirs. »

Libération de la parole raciste

Pour la linguiste, les injures racistes sont de plus en plus présentes dans la sphère publique. Certes, une loi, celle du 1er juillet 1972, a créé un délit nouveau de provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence. Elle pénalise les discours de haine.
« Cependant les ténors racistes de certains partis politiques ou des amuseurs publics parlent aujourd’hui par insinuation ou utilisent des euphémismes, remarque Marie Treps. On met du sucre autour d’un poison, mais le poison est toujours là. De plus, une parole raciste souvent anonyme se libère sur internet. On peut aujourd’hui dire à peu près tout à n’importe qui et n’importe quand. »
Paradoxalement, à l’ère du politiquement correct, les noms d’oiseaux permettant de stigmatiser la différence n’ont jamais été aussi virulents.

Photo prise à Bobigny et relayée par