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dimanche 1 mars 2015

El Roto - Le Cahier électrique

El Roto sait que la réalité est un champ de bataille et que
les puissants ne veulent pas céder un pouce de terrain. 
Leurs ancêtres leur ont légué un solide patrimoine et
l'intime conviction que, pour le préserver, il fallait faire
en sorte que les vaincus voient le monde comme eux le voient.
(Reyes Mate ; extrait de sa préface au Cahier Électrique)


Il n'y a qu'environ une semaine que j'ai eu vent de la publication du Cahier Électrique, de El Roto, pourtant paru en janvier 2013, chez Les Cahiers Dessinés. La préface de Reyes Mate introduit très pertinemment Andrés Rábago et son œuvre.
Voici la présentation de la maison d'édition :

Le cahier électrique -
  • Beaux Livres-Albums
  • Date de parution : 10/01/2013
  • Format : 17 x 23 cm, 160 p., 19.00 €
  • ISBN 979-1-09-087507-4
Tous les jours depuis vingt ans, le dimanche compris, le dessinateur El Roto (le « cassé ») publie son dessin dans le quotidien madrilène El País. Pour ses milliers de lecteurs, ce dessin du jour est un rendez-vous à ne pas manquer. Ni caricaturiste ni humoriste, El Roto se qualifie de « satiriste ». Comme le confirme le philosophe espagnol Reyes Mate — qui signe la préface —, El Roto nous rend chaque jour plus intelligent. L’intelligence : voilà bien ce qui caractérise ses dessins, outre le fait qu’ils sont drôles, élégants, inimitables dans leur sobriété mordante. Une sélection de cent trente-trois dessins en couleurs, autour du thème de la crise politique et financière, de la vie quotidienne, du travail, de la famille.

Technique employée : encre noire et couleur
Comme j'ai déjà raconté ici, je ne sais plus combien d'années cela fait que je suis Andrés Rábago, El Roto (ou OPS avant). Je connaissais donc bien les vignettes qui font partie du Cahier Électrique mais c'était la première fois que je les voyais/lisais en français, drôle d'expérience. D'autant que l'auteur, toujours soucieux de qualité formelle et de transmission exacte, a tenu à utiliser sa calligraphie personnelle pour transcrire la version française (que signe Olivia Resenterra) de ses phrases lapidaires (1).





El Roto soumet toujours ses vignettes (un dessin, très souvent accompagné d'un texte) à une espèce de rasoir d'Ockham : c'est l'économie des moyens la plus intentionnée qui soit. L'archéologue qui agit en lui enlève la boue et les adhérences dissimulant le fin fond des choses. Procédé sobre et clair, le résultat de cette quintessence est autrement gros de sens, de discernement ; bouleversant sans aucun doute —compte tenu de l'incroyable percée des cadavres de vérité officiels— mais, en même temps, tellement flagrant et criant qu'on dirait une lapalissade qui saute aux yeux et aux méninges, un rappel à la décence intellectuelle et éthique vis-à-vis d'une civilisation qui a choisi la connerie, le simulacre et le mensonge pour toute horizon mental. Et si la charge d'un seul dessin (et sa formule) est si pénétrante, le face-à-face d'affilée avec plus d'une centaine de ces pilules contre les lieux communs constitue, comme tous les bouquins de El Roto, un vertige de négatifs de la vraie humanité, une trombe de chocs salutaires, une vision soutenue et sans ambages des contresens et des bobards qui composent notre pitance ordinaire. "Le pouvoir s'est employé, et s'emploie toujours, à nous rendre fous", écrit Reyes Mate dans sa préface, et El Roto œuvre, lui, si j'ose dire, pour un défoulement collectif à partir de la conscience.

(1) Que El Roto me pardonne, mais je ne me résiste pas à en reproduire ci-dessous quelques-unes dépouillées, hélas, des illustrations qui complètent leur sens. J'espère qu'elles constitueront une incitation à aller plus loin...

—Qui parle de rêver ? Nous voulons nous réveiller ! [un jeune indigné de Sol]
—Finalement, je ne sais plus si on nous persécute parce que nous sommes nomades ou si nous sommes nomades parce qu'on nous persécute [une femme probablement rom]
—Tout se tient : le contrat-poubelle, le travail de merde et les saloperies que je sers [une serveuse]
—Restaurants quatre étoiles ou soupe populaire... Quelle gastronomie !
—Nous ne sommes pas pauvres... Ils nous dépouillent.
—Selon les lois du marché, si le naufragé est plus affamé que le requin, il mange le requin... [sur le dessin, un naufragé est hanté par un aileron de requin]
—Plus je me tue à la tâche, plus je m'enfonce [un ouvrier dans une fosse qu'il continue de creuser au pic]. Arrête de creuser [un collègue].
—J'étais un vrai capitaliste, mais quand j'ai vu l'effondrement du système, je me suis précipité à son secours sans hésiter.
—Frontière : se dit d'un lieu où une folie prend fin et où une autre commence.
—J'ai eu de la chance, on m'a abattu avant l'incendie [une souche d'arbre devant une fôret dévastée par le feu]
—Les thons contiennent une telle quantité de métaux lourds que leur pêche sera bientôt considérée comme de l'extraction minière.
—Le pouvoir vient du peuple [s'exclame un président sur son tapis rouge après être descendu d'un avion] : plus exactement, de sa soumission.
—Et alors nous fonderons une société d'hommes libres et égaux, et moi je serai votre chef [À bord d'une pirogue remplie de migrants "clandestins", un type s'adresse aux autres]
—[Une voix sort du haut d'un gratte-ciel] La perspective est trompeuse : ce que toi, vu d'en bas, tu perçois comme un désastre, ici, vu d'en haut, on le considère comme une chance incroyable.
—Si le système s'effondre, nous avons le même en rechange [un type à costard noir, montre en or et cravate jaune, et au regard métallique]


—Votre niveau de vie est incompatible avec notre niveau de cupidité [un type à lunettes de soleil et au sourire triomphant]
—Ce sont les immigrés qui ont apporté la xénophobie, avant ça n'existait pas [un croquant parfait]
—Mon travail d'économiste consiste à rendre l'intolérable nécessaire [un économiste au look très brit]
—Ne les laissez pas descendre dans la rue : ils vont se rendre compte combien ils sont nombreux !

P.-S.- Reyes Mate nous rappelle qu'El Roto aime se situer dans une tradition à laquelle appartiennent Grosz, Goya, Solana et Daumier, entre autres. J'en profite pour vous rappeler, à mon tour, que l'émission Une vie, une œuvre (de Martin Quenehen, sur France Culture) d'hier (samedi 28 février) portait justement sur George Grosz, peintre et satiriste comme Andrés Rábago. En cliquant sur le lien vous pouvez accéder au podcast du programme.

samedi 4 mai 2013

Crise (définition)

Quand les experts de la Finance lancent de chouettes cris d'or frais (1). Effrayant.


(1) Y compris "L'Espagne va bien", etc.

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N. B. du 8/05/2013

Selon Le Monde,
Record pour le Dow Jones, l'indice vedette de Wall Street, qui a dépassé mardi en clôture, pour la première fois, la barre symbolique des 15 000 points, tandis que le S&P 500 signait son quatrième record d'affilée. Selon des résultats définitifs, le Dow Jones Industrial Average a grimpé de 0,58 % ou 87,31 points, à 15 056,20 points, et le S&P 500, le plus suivi par les investisseurs américains, de 0,52 % ou 8,46 points, à 1 625,96 points.
Par ailleurs, Serge Halimi écrit dans Le Monde diplomatique de mai 2013 :
Quand "le gagnant rafle tout" [cf. Robert Frank et Philip Cook, The Winner-Take-All Society, Free Press, New York, 1995], l'inégalité des revenus relève parfois de la pathologie sociale. Propriétaire du géant de la distribution Walmart, la famille Walton détenait il y a trente ans 61 992 fois la fortune médiane [étasunienne]. Ce n'était probablement pas assez, puisqu'elle en possède aujourd'hui 1 157 827 fois plus. Les Walton ont dorénavant accumulé autant à eux seuls que les 48 800 000 familles les moins prospères [Inequality, exhibit A : Walmart and the wealth of American families, Economic Policy Institute, 17 juillet 2012, www.epi.org]. La patrie de M. Silvio Berlusconi conserve un petit retard sur les prouesses [étasuniennes], mais, l'année dernière, la Banque d'Italie a annoncé que "les dix premières fortunes nationales détenaient autant d'argent que les trois millions d'Italiens les plus pauvres" [L'Italie de Monti, laboratoire des "mesures Attali", Les Échos nº 21161, Paris, 6 avril 2012, page 16].
La logique de la dictature du monétariat est implacable : plus on nous massacre, mieux se porte l'Argent ; mieux se porte l'Argent, plus on en souffre.

N. B. du 15/05/2013

Selon l'OCDE...
Les inégalités et la pauvreté augmentent alors que les plus défavorisés sont les plus touchés par la crise
Distribution des revenus et pauvreté

vendredi 22 mars 2013

Répression affolée à Salamanque

Alfonso Fernández, Alfón, fut écroué le 14 novembre, journée de grève générale en Espagne. Il demeura 56 jours dans la prison de Soto del Real en régime d'isolement FIES (Ficheros de Internos de Especial Seguimiento, Fichiers ou Registres des Internés au Suivi Spécial). Alfón fut libéré faute de preuves le 9 janvier.
Puis, il avait été invité par le Colectivo Estudiantil Alternativo (CEA) et Acción Antifascista de Salamanque à un colloque universitaire contre la criminalisation des mouvements sociaux ("Contra la criminalización de los movimientos sociales"). Le CEA, c'est le collectif majoritaire au sein des étudiants salmantins.
Ce débat aurait dû avoir lieu aujourd'hui, à 19h, dans la Faculté de Philosophie de l'Université de Salamanque, mais fut déplacé à la Salle des Réunions du syndicat CGT (Calle de Pérez Oliva, 2), à la même heure. Pourquoi ? Parce que M. le Rector (le Président) de l'Université de Salamanque, Daniel Hernández Ruipérez, n'a finalement pas autorisé la participation d'Alfonso Fernández, sous prétexte qu'il manquait "de relevancia" (disons... prestige) pour intervenir dans une institution académique. Son véto est intervenu juste après une campagne médiatique fulgurante et diffamatoire promue par les caciques et les néonazis locaux.

En tant qu'ancien étudiant de l'Université de Salamanque, et professeur circonstanciel dans ses salles de classe à plusieurs reprises, je tiens à dénoncer cet acte de censure (néo et vieux con par-dessus le marché) et adhère au manifeste pour la liberté d'expression qui s'en est suivi —pour signer la pétition, on peut cliquer sur le lien ci-contre. Son premier signataire est le poète salmantin Marcos Ana, un homme admirable qui resta presque 23 ans dans les prisons franquistes.

Viennent maintenant à mon esprit bon nombre de fragments des Chiens de Garde, essai signé et publié par Paul Nizan en 1932 qui est toujours, hélas, d'actualité, car justement, il y dénonçait l'intense soumission des universitaires et des philosophes aux ordres du capital. Il y disait, par exemple, à leur propos :
"Il est grandement temps de les mettre au pied du mur. De leur demander leur pensée sur la guerre, sur le colonialisme, sur la rationalisation des usines, sur l'amour, sur les différentes sortes de mort, sur le chômage, sur la politique, sur le suicide, les polices, les avortements, sur tous les éléments qui occupent vraiment la terre. Il est grandement temps de leur demander leur parti. (...) Lorsque Démétrios assiégeait Athènes, Épicure marchait au milieu des Athéniens. Épicure prenait parti. S'ils refusent publiquement (et je vois d'ici, je palpe d'ici, je mesure d'ici le monceau ordonné de leurs belles raisons, de leurs nobles raisons de refuser la marche parmi nous), alors le moindre adolescent comprendra qu'ils ont en vérité choisi, qu'ils préfèrent réellement —et non par erreur, et non par omission, et non par aveuglement guérissable— leur confort spirituel, et les garanties temporelles de leur confort, aux questions bassement humaines." (Paul Nizan : Les Chiens de Garde)
Monsieur le Rector de l'Université de Salamanque a bien pris parti mais n'est pas Épicure, loin s'en faut. Il a pris parti pour la "relevancia", l'importance, le prestige... du parti pris, de la vérité officielle. Il a obtempéré aux ordres des garants de l'ordre bien établi qui ont vite fait de commencer à couiner. Il aurait pu penser qu'un jeune homme soumis pendant presque deux mois à un régime FIES —pour ensuite être libéré faute de preuves— pourrait s'avérer une vraie autorité en matière de répression libérale (1) ou de dictature du monétariat, mais non —Nizan avait encore oublié d'être con et organique quand il écrivait :
"Il a toujours paru plus facile à l'oppresseur qu'à l'opprimé de s'adapter à l'oppression" (Ibidem)
Ou encore, après avoir transcrit une citation du "clerc" Léon Brunschvicg sur l'indignation que provoque toujours la violation des garanties du justiciable :
"On pense à l'affaire Dreyfus, on se dit qu'il en est bien ainsi. Mais on reprend ensuite dans sa mémoire le jugement et la mort de Sacco et Vanzetti, on pense aux conditions juridiques dans lesquelles se déroulent en Indochine les procès des révolutionnaires : on est bien contraint de conclure que les limites de la pratique cléricale coïncident avec celles des intérêts de la bourgeoisie. Défendre Dreyfus, c'était affirmer la bourgeoisie, défendre Sacco, défendre Tao, au nom de la justice, c'est travailler contre soi, c'est vouloir se détruire. Si la violation de la Justice atteint un prolétaire, la philosophie ne la sent point. L'homme prolétarien est situé en dehors de la philosophie. Il n'a point de titres réels à l'intérêt de la philosophie bourgeoise."
Alfón n'a point de "relevancia"... Ce dernier extrait appartient au sixième et dernier chapitre des Chiens de Garde qui s'intitule Défense de l'Homme ; nous pouvons toujours y lire :
"(...) la bourgeoisie veut détruire les causes extérieures apparentes de son mal et croit qu'elle pourra se remettre avec les anciens remèdes et le renfort de quelques remèdes nouveaux sans abandonner le monde auquel elle tient et qu'elle a fait. Cette défense comportera promptement une division du travail : il appartient aux politiques d'abattre la révolution et aux penseurs de produire des remèdes, de fabriquer des recettes, qui inspireront confiance à la bourgeoisie et persuaderont aux forces mêmes de la révolution de rester liées aux destins bourgeois.

Que font ici cependant les hommes
qui ont pour profession de parler au nom de l'Intelligence et de l'esprit ? Que font ici les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ?
Ils gardent encore leur silence. Ils n'avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L'écart entre leur pensée et l'univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n'alertent pas. L'écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu'il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barrière. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d'attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire.
"

(1) "Cuanta más libertad se otorga a los negocios, más cárceles se hace necesario construir para quienes padecen los negocios." (dixit Eduardo Galeano dans son introduction à Las venas abiertas de América Latina, Siglo XXI Editores, México, 1971 ; dernière édition en date : Siglo XXI de España Editores, Tres Cantos, Madrid, 2011)

samedi 26 janvier 2013

Le grand retournement, de Gérard Mordillat

(...)
Reprenez-vous, vous dis-je, c'est le capitalisme,
Laissez les journalistes croire au libéralisme.
Quant à nous, nous savons comment marche le monde,
Qu'en retrait du marché les ficelles abondent.
Nous sommes importants, nous sommes névralgiques,
La panne du crédit, c'est l'accident tragique,
Mais le crédit, c'est nous ! Nous sommes intouchables !
Pour nous sauver l'État mettra tout sur la table.

F. Lordon : D'un retournement l'autre, Éd. du Seuil, mai 2011.
 (LE BANQUIER, acte I, Scène 3)


Dans un billet du 10 août 2011, Candide résiste avait déjà abordé D'un retournement l'autre, comédie sérieuse sur la crise financière (Seuil, mai 2011) que Frédéric Lordon avait composée, en quatre actes et en alexandrins, dans le but de montrer les vraies causes de la dépossession organisée que nous subissons et de tenter de conjurer l'usure du temps, l'amnésie, qui est la grande alliée de la domination (cf. le post-scriptum de la pièce intitulé Surréalisation de la crise, où Lordon s'explique). Et cela dans l'espoir que cette connaissance mue en affect (1) —en sursaut d'indignation, dis-je à la Péguy, car autrement, elle est inutile, voire contre-productive.
Sujet majeur car nos déréglés dérègle-menteurs contrôlent tous les grands média, toutes les grandes maisons d'édition et, d'une manière générale, toute notre culture et sa pédagogie unique ; il ne faut donc pas trop s'étonner qu'on nous martèle à longueur de journée, et de nuitée, qu'il faut discipliner les finances publiques alors même que ce sont la très privée Finance et ses acrobaties démentielles (les soi-disant folies des soi-disant marchés rationnels) qui se trouvent à l'origine de la houle qui a entraîné notre dernier grand naufrage : notre argent (le Trésor public) a servi à renflouer les responsables du désastre —sans contreparties et sans que le parquet (le ministère public) agisse contre les parquets (de la bourse) : en voilà une, de charge sociale et de prise d'otages mondialisées !!!!—, et nos hauts fonctionnaires politiques (en fait, leurs), au lieu de gérer dignement la res publica, chouchoutent les agioteurs et les grands intérêts privés, bradent le patrimoine de tous, démantèlent le service public, suppriment nos structures de solidarité, sapent le Droit du Travail et les acquis sociaux, délogent les plus démunis (il faut compter 400.000 expulsions en Espagne depuis 2008, et quelques suicides), modifient le code pénal pour faciliter la répression du peuple et blanchissent les fraudeurs, entre autres. C'est ce qui arrive lorsque ce sont les pyromanes qui jouent les pompiers.

Gérard Mordillat, romancier et cinéaste né dans le cher quartier parisien de Belleville, a réalisé  Le grand retournement (2), film basé sur la pièce de Lordon qui vient de sortir en salles le mercredi 23 janvier —après une avant-première le 14 janvier à Lille. Avec François Morel, Jacques Weber, Edouard Baer, Patrick Mille, Franck de Lapersonne, Jacques Pater, Elie Triffault, Odile Conseil, Antoine Bourseiller, Jean-Damien Barbin, Thibault de Montalembert, Alain Pralon, Christine Murillo et Benjamin Wangermée.
L'affiche annonçant ce long métrage met en exergue la maxime « Qui sème la misère récolte la colère »...
"Le grand retournement" de Gérard Mordillat... sur DailyMotion.

C'est la crise, la bourse se casse la gueule, les banques sont au bord de la faillite, le crédit est mort, l'économie moribonde... Pour sauver leurs mises, les banquiers font appel à l'État. L'État haï est soudain le sauveur ! Les citoyens paieront pour que le système perdure, que les riches restent riches, les pauvres pauvres. Adapté de la pièce de Frédéric Lordon cette histoire d'aujourd'hui se raconte en alexandrins classiques. C'est tragique comme du Racine, comique comme du Molière...


Dans un entretien accordé à Rue89, Mordillat a dit :
Je trouvais géniale l’idée de s’attaquer à la crise financière et bancaire en alexandrins. Je suis convaincu qu’il ne faut jamais parler la langue de son adversaire. Nous sommes prisonniers du langage imposé par l’idéologie néolibérale : on parle du coût du travail pour ne pas parler des salaires, les représentants syndicaux sont taxés de « partenaires sociaux » et, mieux encore, les plans de licenciement sont devenus des « plans de sauvegarde de l’emploi ».
Il y explique aussi que « une seule personne a contribué au financement : Vera Belmont, qui y a engagé ses propres fonds. »

Pour en savoir plus sur un film que nous n'avons pas encore eu l'occasion de voir ici, en Espagne, je vous suggère l'émission radiophonique de Là-bas, si j'y suis sur Le grand retournement. Pour l'écouter, cliquez sur le lien.

_______________________
(1) Frédéric Lordon a déclaré à Marianne (propos recueillis par Bertrand Rothé et publiés le jeudi 24 janvier 2013) :
« (...) il nous faut bien toutes les machines affectantes de l’art pour produire la conversion collective du regard seule capable de renvoyer le néolibéralisme aux poubelles de l’Histoire – où la crise historique que nous vivons aurait dû suffire à l’expédier. Comme vous savez, l’échec monumental du capitalisme néolibéral et l’effondrement dans lequel il précipite les populations n’a nullement conduit à sa disqualification doctrinale et morale comme l’aurait voulu un monde réglé par des normes minimales de décence intellectuelle et politique. Il faut donc envisager d’autres moyens, et sans doute ce « passage au théâtre » procède-t-il de la maxime qui devrait nous servir de viatique politique pour une époque obscène : faire flèche de tout bois. »

(2) Titre qui suggère, inévitablement, The Great Derangement, du journaliste étasunien Matt Taibbi.

samedi 3 décembre 2011

Un regard pertinent sur l'emploi

« Il y a trois millions de personnes qui réclament du travail : ce n'est pas vrai, de l'argent leur suffirait. »
Coluche (1944-1986)

Quant à l'approche du capital ou des employeurs, cette foison de chômeurs sans le sou n'est que la garantie de la fongibilité des employés et, tant que leur contrat dure, de leur soumission désespérée.

samedi 19 novembre 2011

Innovation

« Les hommes se trompent quand ils se croient libres ;
car cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont
conscients de leurs actions et ignorants des causes
qui les déterminent » 
(Baruch Spinoza : Éthique, II, 35, scolie ;


En bon Candide, il me faut répéter que ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. Voilà pourquoi la vie, non contente de nous faire cadeau de la fatuité ordinaire, nous accorde en prime celle au-delà de tout espoir. Et la langue et son lexique constituent un domaine privilégié où le flafla trouve à loisir de quoi s'épanouir : les mots d'ordre du désir-maître assurant le libre développement dans la parfaite contrainte.
Hier, j'avais faim à la mi-matin et pressé, je décidai de manger sur le pouce un sandwich au jambon ibérique dans un poste du marché de San Miguel, à Madrid, qui a été l'objet d'une rénovation tout ce qu'il y a de plus chic. Tellement chic que les patrons de ce poste-là, bien en phase avec l'air —ou les injonctions— du temps, avaient trouvé incontournable d'annoncer à leurs clients le gratin de leurs trésors sur un tableau noir, charmante présentation à l'ancienne dont le message étalait sans pudeur leur chichi disons ineffable :

INNOVACIÓN
DE LA SEMANA:
SALCHICHÓN
A LA PIMIENTA

Comme d'habitude, les palabres des maîtres sont tendance et on est porté à rappeler à l'obnubilé ignare et qui s'ignore : éveille-toi car tes tics sont pas tes tics.
Enfin, assiégé de part et d'autre par la Nouveauté, l'Innovation, la Qualité et autres Excellences, je me demande bien si ces yeux qui seront dévorés par les vers liront un jour, verbi gratia...

INNOVACIÓN DE EXCELENCIA
DE LA SEMANA:
BOCADILLO
AL CHORIZO (A LA BELLOTA)

jeudi 3 novembre 2011

Pensée d'Einstein pour un jour de grève

Albert Einstein : Mi visión del mundo (Comment je vois le monde, Wie ich die Welt sehe), Tusquets, Coll. Fábula :
Es posible conseguir en menos horas de trabajo la cuota de alimentos y de bienes que la gente necesita. En cambio el problema de la distribución de esos bienes y del trabajo se ha vuelto más difícil. Todos sentimos que el libre juego de las fuerzas económicas, así como el desenfrenado afán de riqueza y poder por parte de los individuos no ofrecen salidas al problema. Es necesaria una planificación en la producción de los bienes, en la utilización de las fuerzas de trabajo y en el reparto de los bienes para evitar el empobrecimiento, así como el embrutecimiento de la mayor parte de la población.

Discours devant le congrès des étudiants pour le désarmement,
1930, juste après le krach de 1929.
Traduction en castillan de Sara Gallardo et Marianne Bübeck
Ce terme glissant de "travail" (Arbeit) à part, Einstein savait très bien que Die Produktion ist für den Profit da – nicht für den Bedarf. Es gibt keine Vorsorge dafür, dass all jene, die fähig und bereit sind, zu arbeiten immer Arbeit finden können. (« La production est là pour le profit - pas pour les besoins. Il n'est pas prévu que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler puissent toujours trouver du travail. »)

mardi 4 octobre 2011

Nos grèves et Spinoza

"(...) C'est pourquoi quiconque cherche les véritables causes
des miracles, et s'efforce de comprendre les choses naturelles
en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu
aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes
que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu.
Ils savent bien, en effet, que l'ignorance une fois disparue ferait
disparaître l'étonnement, c'est-à-dire l'unique base de tous
leurs arguments, l'unique appui de leur autorité."
Spinoza : Éthique, partie I, proposition 36, Appendice. 
Traduction de Robert Misrahi.

"Les chaînes des prisonniers sont les mêmes que
celles de tous les individus qui n’ont aucun pouvoir
sur leurs vies, elles sont simplement plus visibles".
Devise du Comité d’Action des Prisonniers, 1972



Cela fait quelques mois que j'ai lu l'ouvrage de Frédéric Lordon Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique Éditions, 2010). Je me rappelle qu'un jour, en fouillant des bouquins dans une librairie, je me suis esclaffé à la vue de ces trois synonymes alignés composant le nom d'une œuvre. Dans son essai, Lordon envisage de combiner un structuralisme des rapports et une anthropologie des passions, un mélange de Marx et de Spinoza appliqué à nos très cruelles structures sociales et économiques, et aux affects qui en découlent.
J'y pense et, imbu d'éthique spinoziste, je me dis qu'après les grèves de septembre, face à la perverse persévérance dans leur être des sympathisantes madrilènes du Tea Party, face à leurs intoxications de tout poil destinées à ternir la réputation des enseignants, il faut tenir. Je sais que le Pouvoir a le temps d'attendre beaucoup plus longtemps que les salariés, mais drôle de vie que celle perdue à se résigner ou à la gagner. Mieux vaut la résistance, donc la rébellion. C'était Spinoza le géomètre (1) qui disait :
(...) ; plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d'agir par laquelle l'homme s'efforce de lutter contre la tristesse (...).
Spinoza : Éthique, partie III, proposition 37, démonstration. Traduction de Robert Misrahi.

(1) Celui pour qui connaître et aimer sont équivalents. Ah, la langue comme cosmovision : le verbe hébreu iodah recouvre les deux concepts. En tout cas, comme nous le rappelle Lordon, Spinoza modifie volontiers et souvent l'usage habituel des noms, notamment de ceux des affects, « pour ne pas se laisser prendre aux pièges des mots de la connaissance du premier genre » (« par expérience vague » ou compréhension affective spontanée). L'« amour » spinoziste n'est rien d'autre, insiste Lordon, qu'une « joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure » et « épouse la variété de tous les objets de satisfaction possibles, des plus modestes aux plus sociaux ».





 

Note du 5/10/2011 : Bien entendu, l'enjeu est mondial. N'oublions pas l'exemple du Chili, le premier laboratoire des Chicago Boys dans le monde, car on récolte toujours ce qu'on a semé et que les sévices de l'Économie sont vraiment durables. Le 28/08/1976, 24 jours avant d'être assassiné par des agents de Pinochet, Orlando Letelier (1932-1976) publia l'article "The Chicago Boys in Chile: Economic Freedom's Awfull Toll" dans The Nation. Vers la fin de son texte, il nous prévenait :
 (...) concentration of wealth is no accident, but a rule; it is not the marginal outcome of a difficult situation -- as they would like the world to believe -- but the base for a social project; it is not an economic liability but a temporary political success. Their real failure is not their apparent inability to redistribute wealth or to generate a more even path of development (these are not their priorities) but their inability to convince the majority of Chileans that their policies are reasonable and necessary. In short, they have failed to destroy the consciousness of the Chilean people. The economic plan has had to be enforced, and in the Chilean context that could be done only by the killing of thousands, the establishment of concentration camps all over the country, the jailing of more than 100,000 persons in three years, the closing of trade unions and neighbourhood organizations, and the prohibition of all political activities and all forms of free expression. While the Chicago boys have provided an appearance of technical respectability to the laissez-faire dreams and political greed of the old landowning oligarchy and upper bourgeoisie of monopolists and financial speculators, the military has applied the brutal force required to achieve those goals. Repression for the majorities and economic freedom for small privileged groups are in Chile two sides of the same coin. There is, therefore, an inner harmony between the two central priorities announced by the junta after the coup in 1973: the 'destruction of the Marxist cancer (which has come to mean not only the repression of the political parties of the Left but also the destruction of all labor organizations democratically elected and all opposition, including Christian-Democrats and church organizations), the establishment of a free private economy and the control of inflation à la Friedman.
La concentration de la richesse n'est pas un accident, mais la règle, le but essentiel. Répression pour la majorité et liberté économique pour de petits groupes privilégiés étaient et sont, au Chili et partout, les deux faces d'une même pièce —oui, cher, très cher Granados, vous le privilégié qui nous voulez tous précaires et joyeux. Il est vrai que de nos jours, le couple soixante-dixard généraux-économistes a été remplacé par celui plus présentable de politiciens-économistes.
Notre soutien aux étudiants chiliens, bel exemple de résistance.

vendredi 30 septembre 2011

Les "directores de instituto" exigent la destitution immédiate de la Consejera de Educación de Madrid

... car le ton dont elle parle fait retentir les bois.
Eh oui, l'ADIMAD, Assemblée générale de l'Association des proviseurs ("directores") des lycées ("institutos") de la Communauté de Madrid, qui s'est tenue avant hier 28/09/2011, a adopté le texte que je relaie ci-dessous et qui se passe de commentaires. À bonne entendeuse, salut :

La Asamblea General de la Asociación de Directores de Instituto de la Comunidad de Madrid, reunida en el día de hoy para analizar el principio de curso 2011/2012 constata con enorme preocupación e indignación que se han cumplido con creces las peores previsiones en lo relativo a la organización de los centros y a la calidad del servicio público educativo.
La aplicación de las Instrucciones de la Viceconsejería de Educación de la Comunidad de Madrid que regulan el curso 2011/12, ha ocasionado enormes dificultades y graves consecuencias para la organización y funcionamiento de los centros por:
  • La inseguridad jurídica planteada a equipos directivos y al profesorado.
  • Las constantes interpretaciones contradictorias de la normativa entre los distintos niveles de la Administración.
  • La improvisación e incoherencia en la aplicación de normas muy relevantes de la legislación vigente.
  • La disminución de apoyos, desdobles y laboratorios en todos los grupos y niveles de enseñanza.
  • La reducción muy significativa de los desdobles para prácticas en Formación Profesional, incluso en Ciclos Formativos en los que la permanencia en talleres los hace imprescindibles.
  • Los graves problemas con los cupos de profesorado para los Programas de Cualificación Profesional Inicial que, dada su estructura, es imposible ajustarlos a la carga horaria del profesorado.
  • La reducción importante de medidas de atención a los alumnos con necesidades especiales.
  • La nueva reducción del profesorado del Programa de Compensatoria .
  • La reducción drástica de las horas de atención al alumnado por carecer del número suficiente de profesores de guardia.
  • Las dificultades para el desarrollo de Planes de Convivencia, de Acción Tutorial, de Orientación Académica y de Mejora e Innovación Educativa.
  • El cierre de Bibliotecas escolares
  • La desaparición de las horas necesarias para la preparación y realización de actividades complementarias tales como: visitas culturales, intercambios escolares, viajes de estudio etc.
  • El aumento de profesores que imparten asignaturas no propias de su especialidad y de profesores que imparten docencia en varios centros simultáneamente.
  • La disminución del número de grupos de materias optativas.
  • Las enormes dificultades para mantener a los coordinadores de los programas de las nuevas tecnologías
Las Instrucciones de 4 de julio no solo han situado a los Institutos públicos en la excepcionalidad permanente como si estuviéramos en un estado de emergencia nacional, que sólo pudiera arreglarse con el sacrificio de la enseñanza pública, sino que, además, los profesores estamos sufriendo una campaña de descrédito sin precedentes, con continuas vejaciones, humillaciones e insultos por parte de nuestros máximos responsables, que parecen instalados en la mentira como única forma de justificar sus decisiones atropelladas, mal medidas y peor ejecutadas. Los hechos acaecidos y las actuaciones de la Consejería de Educación en este inicio de curso no han hecho más que agravar una situación, ya de por sí preocupante y difícil.
Las “instrucciones orales” dictadas de forma improvisada y contradictoria por la Consejería, contravienen lo dispuesto en su propia normativa en temas como el de la Tutoría, y en la asignación de las horas complementarias de los profesores, y deja a los equipos directivos y al profesorado en una situación de indefensión jurídica impropia de un Estado de Derecho.
La forma de legislar y de actuar de la Consejera de Educación de Madrid parece que solo pretende deteriorar la escuela pública, menospreciando el nivel de calidad alcanzado en nuestras aulas.
Ante esta grave situación, los Directores de Institutos públicos de la Comunidad de Madrid queremos:
1.- Resaltar las enormes dificultades habidas en la puesta en marcha de este curso por la aplicación de las citadas Instrucciones y por la actuación inadecuada de la Consejería de Educación.
2.- Reivindicar la labor docente realizada en los últimos quince años en la escuela pública en cuanto a:
  • Integración de un alumnado diverso.
  • Consolidación de planes de convivencia.
  • Desarrollo de programas de innovación didáctica.
  • Mejora de resultados académicos.
3.- Reconocer el esfuerzo, compromiso y la comprensión de padres, alumnos y profesores en defensa de una escuela pública de calidad.
4.- Pedir a la Presidenta de la Comunidad de Madrid y a la Consejera de Educación mayor sensibilidad y respeto hacia los profesores y apoyo firme y decidido a la enseñanza pública, soporte fundamental de una sociedad justa, igualitaria y democrática.

Las circunstancias que estamos viviendo, están suponiendo una enorme dificultad para gestionar los centros, una seria desmotivación y un gran malestar en los Claustros de profesores y una profunda preocupación por el futuro de la enseñanza pública en nuestros alumnos y sus familias.
De ahí que resulte imprescindible aprovechar la ocasión para plantear la necesidad de un debate sereno y constructivo sobre la enseñanza que necesitamos y queremos.
No es necesario reiterar nuestra opinión sobre las Instrucciones, manifestada en la Asamblea de Directores celebrada el día 8 de julio, en las que mostramos nuestro profundo rechazo y pedimos su retirada, ni tampoco señalar los esfuerzos de los equipos directivos por minimizar su impacto negativo en los Institutos, pero sí manifestar que la gestión que de sus propias Instrucciones ha hecho la Consejería de Educación ha sido nefasta. En consecuencia, por responsabilidad, y dada la altanería, maledicencia e insolvencia de la Consejería, hemos de reiterarnos en nuestra petición formulada en el mes de julio, y que no es otra que la destitución inmediata de la Consejera de Educación.
Madrid a 28 de septiembre de 2011 

Complétons l'info par une suggestion littéraire. Si vous lisez les Fables de La Fontaine, concrètement le Livre III, 3, vous tomberez sur celle que je vous colle ci-dessous [après l'avoir copiée sur le site www.lafontaine.net, auquel je rends hommage]. Elle s'intitule...

LE LOUP DEVENU BERGER

C’est Verdizotti, le secrétaire du Titien qui, dans son livre paru en 1570 « Cento favole morali » a écrit le poème « Il Lupo e le Pecore » qui servira de base de travail à La Fontaine. Verdizotti fut le premier à écrire des récits ésopiques en langue vulgaire.

Un loup, qui commençait d'avoir petite part
            Aux brebis de son voisinage, 
Crut qu'il fallait s'aider de la peau du renard,
            Et faire un nouveau personnage. 
Il s'habille en berger, endosse un hoqueton
            Fait sa houlette d'un bâton, 
            Sans oublier la cornemuse.
            Pour pousser jusqu'au bout la ruse, 
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau: 
«C'est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.» 
            Sa personne étant ainsi faite, 
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette, 
Guillot le sycophante approche doucement. 
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,
            Dormait alors profondément;
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette
La plupart des brebis dormaient pareillement. 
            L'hypocrite les laissa faire;
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis,
Il voulut ajouter la parole aux habits, 
            Chose qu'il croyait nécessaire. 
            Mais cela gâta son affaire,
Il ne put du pasteur contrefaire la voix. 
Le ton dont il parla fit retentir les bois, 
            Et découvrit tout le mystère. 
            Chacun se réveille à ce son, 
            Les brebis, le chien, le garçon. 
            Le pauvre loup dans cet esclandre, 
            Empêché par son hoqueton, 
            Ne put ni fuir, ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre
          Quiconque est loup agisse en loup
            C'est le plus certain de beaucoup

S'aider de la peau du renard: Agir avec ruse. Expression proverbiale du temps de La Fontaine qui fait référence à la ruse du renard. Elle remonterait au moins à Plutarque qui écrivait dans « Les vies des hommes illustres », chapitre XI « Quand la peau du lion n'y peut fournir, il y faut coudre aussi celle du renard. Jacques Schiffrin note que dans sa « Lettre à Monsieur de Turenne », La Fontaine écrit « Quoi ! la bravoure et les matoiseries ?... / Vous savez coudre . . . / Peau de lion avec peau de renard » (« La Fontaine - OEuvres complètes, tome I » ; préface par E. Pilon ; édition établie et annotée par R. Groos et J. Schiffrin ; NRF Gallimard ; bibliothèque de la Pléiade ; 1954, p. 692). Un hoqueton: Une casaque paysanne faite de grosse toile, courte et sans manches (le mot provient de l'arabe al-qoton, signifiant « le coton »). 
La houlette est ce bâton de berger se terminant à une extrémité par un petit fer en forme de bêche (pour envoyer des mottes de terre aux moutons trop aventureux) et à l'autre par un crochet permettant de saisir les animaux par une patte. 
La cornemuse: Les bergers utilisaient couramment cet instrument de musique à vent composé de tuyaux à anches et d'une outre destinée à emprisonner l'air qui sera ensuite libéré au gré du musicien.
Guillot: Diminutif de Guillaume. On le retrouve souvent chez La Fontaine, par exemple dans « Le Berger et son troupeau » (Livre IX, fable 19, vers 12 et 23) mais aussi dans un conte « Le baiser rendu » (troisième partie, conte 9, vers 1, 5, 10 et 11). 
Le sycophante: Le sens de fourbe, trompeur est déjà donné par les comiques latins - dont Plaute - à ce mot d'origine grecque désignant les délateurs professionnels 
La musette: Désigne ici la cornemuse. 
Le fort: Le repaire d'une bête sauvage. 
Que quiconque est loup agisse en loup: La Fontaine reprendra le thème dans son opéra « Le Florentin » « Car un loup doit toujours garder son caractère» écrira-t-il au vers 5.

Au mot "sycophante" La Fontaine ajouta une note en bas de page dans son texte originale : "Trompeur".
Il est possible aussi de trouver sur le Net des versions vidéo de cette fable —la domination masculine traditionnelle rendant franchement improbable la conception d'une fable plus ciblée genre La louve devenue bergère, défi qui pourrait être relevé par les nouvelles générations.

mardi 7 juin 2011

Les mercuriales véreuses d'Angela Mère Quérulence

« Croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne [...]
La voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail. »
Bertrand Russell : Éloge de l'oisiveté (1932).

« Croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands mots dans le monde moderne. »
Lapsus de traduction de l'extrait précédent
—dû à M. Parmentier et circulant sur internet—
qui tombe particulièrement à point.


L'arnaque systémique ne peut se reproduire et tenir que sous un torrent permanent de grands mots, éthiques tic bien malignes, manipulations, plaintes cyniques, malversations des données, ballons-sondes et autres prestidigitations destinées à instiller des superstitions durables et culpabilisantes dans les esprits. Une fois ces idées bien instaurées ou reçues, on aura moins de mal à infliger une bonne dose d'hypersolutions aux populations concernées.
Angela Merkel, qui rêvait de nous administrer un gel plus amer qu'elle, avait déclaré le soir du 17 mai à propos de Grecs, Portugais et Espagnols : « Il faudrait que dans des pays comme la Grèce, l'Espagne, le Portugal on ne parte pas à la retraite plus tôt qu'en Allemagne, que tous fassent un peu les mêmes efforts, c'est important. Nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir plein de vacances et d'autres très peu, à la longue cela ne va pas ». Elle aurait pu dire, par exemple, que nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir des Bunde, Schätze et autres Bobl (Bundesobligationen), et d'autres des primes de risque hypertrophiées et ruineuses, que sais-je. Mais non.
Il est urgent de souligner que plusieurs moyens de communication allemands réagirent vertement contre les propos mensongers et démagogues de Frau Merkel (1, 2, 3...). Ils savaient même que chez nous, il y en a beaucoup qui font bon nombre  d'heures supplémentaires non payées :
Nach einer Studie der OECD arbeitet man in Deutschland im Durchschnitt am Tag 7 Stunden und 25 Minuten. Die Franzosen arbeiten eine Minute mehr und Spanier kommen auf fast 8 Stunden, wobei sie mit unbezahlter Arbeit noch deutlich über den Durchschnitt liegen.
Eh ben, plusieurs média relaient depuis samedi que « les Européens du Sud travaillent beaucoup plus et parfois plus longtemps que les Allemands, selon une étude de Natixis, qui, statistiques à l'appui, bat en brèche de récents propos d'Angela Merkel fustigeant un laxisme social de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal. »
Les pollutions de la mer, kel danger ! Vivement kel prenne la retraite et nous fasse des vacances, l'a mère Ange, l'a mère Querelle, la reine du blabla et de la baliverne.

Quant à l'amour du travail (des autres), je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'été. D'autant que nous sommes au courant des rapports du travail et de l'Argent, ou des réalités comparées de la masse monétaire en circulation et desdits produits dérivés de la spéculation financière globale : les banques centrales ne représentaient en 2006 que 1% de la liquidité existante (10 % du PIB mondial) ; c'est l'organisme chimère desdits produits dérivés qui a des proportions gigantesques au point de transformer la masse monétaire en circulation en quantité minuscule, voire presque négligeable. En 2006, l'addition des dérivés et des dettes titrisées représentait déjà 88% de la liquidité mondiale ou 944% du PIB mondial ! Oui, vous avez bien lu (1). Qui donc bat la mesure ?
____________________________
Définitions du dictionnaire Le Robert :

Mercuriale : ( et ) Admonestation, remontrance, réprimande.
() Tableau officiel hebdomadaire portant les prix courants des denrées vendues sur un marché public; le cours officiel de ces denrées. [Le prof ajoute : du latin mercurialis (membre du collège des marchands), qui dérive à son tour de Mercurius (Mercure), dieu des commerçants et des voleurs, conducteur des âmes aux Enfers et messager des dieux ; Mercurius est lié au latin merx, qui veut dire marchandise, et la bourse est son attribut traditionnel... Il y a des noms qui semblent un stigmate, comme le voulait le père de Tristram Shandy au sujet des prénoms]
Quérulence : () Tendance pathologique à rechercher les querelles et à revendiquer, d'une manière hors de proportion avec la cause, la réparation d'un préjudice subi, réel ou imaginaire ( Délire de revendication).

(1) D'après Independent Strategy, citant Andrew Cornell, « The Year of Easy Money », Weekend Australian Financial Review, 27 décembre - 1er janvier 2007.

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Mise à jour du 19 février 2014 :
Les pollutions intéressées de notre culottée Mère Querelle sont carrément balayées par les statistiques de l'OCDE en la matière ; en 2012, les heures moyennes annuelles ouvrées par travailleur atteignent en Espagne le chiffre de 1686, c'est-à-dire, 289 de plus qu'en Allemagne !!! Mais la même année, ce sont 2034 heures moyennes annuelles en Grèce, autrement dit, 680 de plus qu'en Allemagne ! Pour connaître en détail ces montants, cliquez ici.

Exercice de mathématiques : comparez les chiffres, prenez au pied de la lettre l'avis de Frau Merkel (« Il faudrait que tous fassent un peu les mêmes efforts, c'est important. Nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir plein de vacances et d'autres très peu ») et calculez l'âge de la retraite d'un Grec par rapport à celui d'un Allemand, vu le différentiel d'heures ouvrées cumulé le long des années. 
Solution : En gros, si l'on considère toutes les années du XXIe siècle, jusqu'à présent, un Grec travaille 50% de plus qu'un Allemand, ergo...

lundi 23 mai 2011

L’Alphabet français selon Angélica Liddell

Cédons la parole à une élève de français, Angélica Liddell, qui a tenu à nous illustrer sur son alphabet à la française :

A comme Argent, B comme Bande, C comme Comédie (Comédie Française), D comme Douleur, E comme Enfant, F comme France, G comme Graisse, H comme Haine, I comme Idéologie, J comme Juillet (14 juillet), K comme Karaoké, L comme Loup, M comme Méfiance, N comme Naître, O comme Ombre, P comme Piano, Q comme Question, R comme Rage, S comme Société, T comme Table, U comme Utopie, V comme Vie, W comme Wittgenstein , X, Y comme Chromosomes X, Y ; Z comme Zidane.

E comme Enfant : « Je n'ai pas connu un seul enfant qui soit devenu un bon adulte. » Et Angélica Liddell d'inviter Wittgenstein à sa table pas de noces pour que celui-ci renchérisse : « Celui qui comprend quelque chose aux cris d'un enfant, celui-là sait que des forces redoutables y sommeillent. » Voilà le ton. Dans sa dernière mise en scène, Maldito sea el hombre que confía en el hombre: un projet d'alphabétisation, (Naves del Español, Matadero Madrid, Sala 1. Les 19, 20, 21 et 22 mai 2011. XXVIII Festival de Otoño en Primavera), Angélica Liddell, « sociopathe sous contrôle », se sert comme titre d'une jérémiade bilingue d'une parfaite misanthropie. À cette égard, elle a dit quelque part : “Siento un asco profundo por todos nosotros, siento pena por la tierra, por tener que soportar esta carga de indignos” (« Je sens un profond dégoût pour nous tous, j'ai de la peine pour la Terre, pour avoir à supporter cette charge de gens indignes »).
Elle confie à son spectateur dans la brochure de cette pièce de théâtre :

“Maldito sea el hombre que confía en el hombre”. La primera vez que escuché esta cita del libro de Jeremías fue en una película de Pasolini, hace mucho tiempo. Entonces todavía me quedaban demasiados rastros de inocencia como para asumirla. Después de los últimos cuatro años esta cita se ha convertido en mi única guía. Como dice Anna Karenina, “ni el paso de los siglos podría devolverme la inocencia de entonces”, luego, ya estoy maldita.
Uno siempre se vuelve desconfiado con razón, a pedradas, a hostias, como los perros. Lo peor de todo es que uno sigue necesitando amar y ser amado, pero ya no hay opción, ya no tienes fuerzas. “Ya no espero ni deseo nada”, dice Anna Karenina. Cuando alguien te da un pedazo de pan ya no sabes comerlo. Te has olvidado de comer pan. Ahora das dentelladas a diestro y siniestro, a cualquiera que se acerque, al aire. Y sientes una profunda repugnancia por lo humano. Anna “lanzaba miradas de aversión a los que iban y venían, pues todos le parecían odiosos”. Has empezado tu propio proceso de alfabetización basado en la desconfianza.
Por azar, esta necesidad de renombrar el mundo desde el odio y la desconfianza coincidió con el aprendizaje de un nuevo idioma, la lengua francesa. De repente me vi con cuarenta y tres años, sentada en un pupitre, repitiendo las letras del alfabeto como una niña. Pero lo que de verdad deseaba era destruir el mundo. Me daba asco el mundo. Y, sin embargo, repetía "la table est à côté de la fenêtre". Yo quería aprender a decir rabia, "rage". Y aprenderlo en otro idioma aumentó el sentido de la rabia".
Esta fantasía negra (una banda de solitarios, de heridos, que se marcha a Francia para odiar el mundo), no es otra cosa que la expresión del amargo desencanto al que nos conduce la existencia, una demolición del fingimiento en que se apoyan las relaciones humanas, una extra-distancia de la vida y de sus servidumbres, un elogio de la soledad como estrategia de supervivencia frente a los estafadores de sentimientos, los sacamantecas, los depredadores.
Este trabajo es, sobre todo, una venganza contra el fraude de la vida, contra las putadas de la vida.

Donc, Jérémie 17:5. Si vous cherchez dans votre Bible traditionnelle les « Paroles de Jérémie, fils d'Hilqiyyah », vous lirez une traduction de ce type :
5 Ainsi parle l'Éternel :
Maudit soit l'homme qui se confie dans un être humain...
La nouvelle traduction en français de la Bible, publiée chez Bayard, propose ce texte:
5 Ainsi parle Yhwh :
Maudit soit qui ne s'en remet qu'à l'homme
La construction restrictive comporte l’exclusion de toute autre confiance et a donc son importance, d’autant que la suite en est :
Qui fait de sa chair sa force,
Et écarte Yhwh de son cœur.
6 Il est comme ces arbustes dans une terre aride,
Il ne verrait même pas le bien qui lui arrive.
Il demeurera dans les places desséchées du désert,
La terre de sel où rien n'habite.
7 Béni celui qui plutôt a confiance en Yhwh,
Et dont Yhwh est la confiance.
8 Il est comme l'arbre poussé dans la rivière,
Ses racines plongeant de la berge dans le courant,
Il ne craint pas les chaleurs, ses feuilles restent vertes (...)

Mais que personne ne s’affole : Liddell pèse les mots de son alphabet et R ne renvoie pas à Religion, par exemple, mais à Rage, comme on a déjà vu, tout comme D renvoie à Douleur, pas à Dieu. Elle aurait pu dire A comme Amour,... T comme Tai-chi, S comme Schubert (1), etc., mais non. Elle dit Z comme Zidane « parce qu’il ne faut jamais demander pardon à un méchant ». Et, chez elle, V comme Vie n'est même pas un hommage, mais plutôt un réquisitoire. Son dépit antihumain est l’aboutissement de trop de douleur, de bien des larmes amères, pas à mère… Il n'y a pas de répit : elle propose d’emblée un décor naïf où les arbres nus ne vont pas nous cacher la forêt, recourt à la taxidermie —ultime phase de la déprédation sportive— tout au long de son montage et puis, à la fin, exhibe les corps nus et sanguinolents de la sculpture multiple et bouleversante du salmantin Enrique Marty —des espèces de christs fusillés aux gestes expressionnistes, tétanisés, horrifiés, très Pâques ; Marty n'est jamais complaisant—. Avant d’en arriver là, elle s’était déjà demandé : « quelle atrocité nous fait sentir plus sûrs ? » Là, elle est impitoyable et irréfutable : la société humaine, les braves gens acceptent tout volontiers, y compris des crimes, le viol familial, le viol de leurs fillettes, et savent bien vivre avec, dénonciation qui nous suggère la Christiane Rochefort de La Porte du Fond, voire Elfriede Jelinek.
La pièce est farcie de discours très liddelliens contre la médiocrité petite-bourgeoise, contre toutes les feintes, tous les mensonges que tentent d'escamoter ses beaux mots. Dans son tir bien nourri d'accusations, Liddell n'oublie pas, n’épargne précisément pas ceux qui sont aussi libres... qu’ils s'affranchissent même du cerveau et du cœur. On en voit trop, tout autour, au service des vautours. Ils nous écœurent.

Concluons : revenons au début de la pièce. Angélica Liddell se sert de la voix naïve de Jeanette pour se demander Pourquoi tu vis ? :




On t'a fait un monde / Trop petit / Pour tes idées, / Pour la petite des grands yeux / Écarquillés / Sur l'infini.
Tu es prisonnière de ta maison, / De tes parents, / De cet adulte qui te dit qu'il a raison / Et qui te ment
Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas
Tu n'as pas d'avion, ni de bateau / Pour t'en aller. / Les illusions qui restent sont un grand radeau / Qui va couler
Et pourtant tu veux de tout ton corps, / De tout ton cœur / Briser enfin le noir et blanc de ton décor
De grandes couleurs. / Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas
Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas

***
 (1) Schubert est le pianiste référence de la pièce, le soi-disant symbole de la beauté et de la sensibilité dans un monde atroce. On vient de publier en France la dernière correspondance et des écrits autobiographiques de Friedrich Nietzsche, un autre esprit torturé, sociopathe, mélomane et sensible aux animaux. Dans ses dernières lettres, il parlait aussi de musique et vantait Schubert, « géant qui gît dans l'herbe, joue avec des enfants et se tient lui-même pour un enfant », phrase qui renvoie facilement aux enfants et au Schubert de Liddell. (Cf. Friedrich Nietzsche : Dernières lettres. Hiver 1887-hiver 1889, traduction, présentation et notes par Yannick Souladié, Manucius, 270 p., 22 €. Écrits autobiographiques, traduction de Marc Crépon, préface et notes de Yannick Souladié, Manucius, 162 p., 13 €)
***

Texte, mise en scène, scénographie et costumes : Angélica Liddell
Sculptures : Enrique Marty
Lumière : Carlos Marqueríe
Son : Felix Magalhães
Chorégraphie de tai-chi : Angel Martín Costalago
Avec Fabián Augusto Gómez, Lola Jiménez, Angélica Liddell, Carmen Menager, Gumersindo Puche, et les acrobates Xiaoliang Cao, Jihang Guo, Sichen Hou, Haibo Liu, Changsheng Tian
Voix off : Christilla Vasserot
Production : Atra Bilis Teatro/Iaquinandi SL
Coproduction : Festival d'Avignon, Festival de Otoño en Primavera (Madrid), avec le soutien du Gouvernement régional de Madrid et de l'INAEM du Ministère de la Culture espagnol.

samedi 21 mai 2011

InSOLation

Il y a une sorte de plaisir attaché au courage qui se met au-dessus de la fortune [économique]. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi. Il y a du ragoût.
Chamfort : Maximes et Pensées, nº 142.

InSOLation, inSOLaction : action d'exposer à la chaleur et à la lumière solaire ou à une source lumineuse [à une longue réflexion]; son résultat [autogéré sur la Puerta del Sol].
Que rayonnement s'ensuive !

samedi 2 avril 2011

L'Empire du mal empire

 Le corollaire du marché hors la loi, c'est le banditisme.
Le corollaire du marché dans la loi, c'est la corruption.
(Michel Rio : La Statue de la Liberté, Seuil, Paris, mars 1997)

When I was young, people called me a gambler. As the scale of my operations increased I became
known as a speculator. Now I am called a banker. But I have been doing the same thing all the time.

(Sir Ernest Cassel (1852–1921), banquier personnel du roi Édouard VII)
Source: Cité dans Fat Cats: The Strange Cult of the CEO (Gideon Haigh, 2005)


Pauvres de nous. Et les médias qui sévissent parmi nous persistent et parlent de "crise". Moi aussi, j'insiste : personne ne parle de "crise" lorsqu'on vous vole votre portefeuille. Même une mère est capable d'avouer : Mon enfant me pique de l'argent ; elle ne dirait pas : chez nous, c'est la crise ! Et je viens de voir un film, Inside Job, qui parle toujours de la "crise qui s'est déclenché en 2008" (comme si c'était un orage), qui a pitié des investisseurs escroqués par des chaînes pyramidales à la Ponzi (rouages-cible d'une économie de casino hyper truqué où ils jouent le rôle d'idiots utiles ou apprentis usuriers qui salivant à l'idée d'obtenir des profits à la manière de la classe de loisir, se font arnaquer de plus belle : tel est pris qui croyait prendre ; oui, je pense aussi à nos proches parents piégés par les appâts sucrés du Forum Filatélico, verbi gratia), qui présente George Soros comme "spéculateur et philanthrope" (trophée à l'oxymore hypertrophié du siècle !), qui montre Christine Lagarde des Essences les plus Tapies des Affaires et Dominique Strauss-Kahn (*) comme étant des observateurs débonnaires au-dessus de la mêlée, qui flatte de manière ahurissante la coterie des ministres d'Économie de l'UE et j'en passe. Bien sûr, comme d'habitude, on a du mal à entendre la voix d'une seule de ces millions de victimes qui s'esquintant juste à tenter de survivre au milieu des tempêtes partout fabriquées, sont vampirisées sans merci par les dispositifs de plus en plus sophistiqués du système économique en vogue sans qu'elles aient tenu à participer à ses jeux macabres : elles ne seront jamais là pour les profits, qui reviennent à la Caste des initiés du système, elles en sont toujours pour leurs frais.

Charles H. Ferguson, réalisateur d'Inside Job, a précisé que son documentaire porte sur "the systemic corruption of the United States by the financial services industry and the consequences of that systemic corruption", donc sur l'empire de Wall Street-Washington et ses tentacules passe-partout aux atroces retombées. Et je me dis que la première conséquence de la corruption systémique, c'est justement la corruption de l'entendement ; c'est ainsi qu'on admet joliment, par exemple, qu'on peut être à la fois spéculateur (chercheur de plus-values faramineuses obtenues sur le dos de populations complètes) et philanthrope (celui qui ne cherche aucun profit et s'emploie à aider les autres), prédateur et altruiste, pyromane et pompier... Il est vrai que le spéculateur pompe, mais pomper plusieurs milliards de dollars sur le grand casino global des initiés n'est pas dévaliser des nantis à Sherwood ; rafler à l'échelle mondiale des sommes fabuleuses et financer ensuite certains groupes qui en ont besoin, mais aussi les alevins du capitalisme prédateur de l'Est de l'Europe, n'est pas exactement cultiver le dévouement à autrui : le pillage suivi de charité renvoie dans notre imaginaire beaucoup plus à la mafia qu'à la justice.
En effet, Inside Job dépose un tas de griefs très justifiés et nous explique à un rythme endiablé, données et témoignages de tout poil à l'appui, ce que nous savions il y a belle lurette : que nous nous faisons faucher légalement et illégalement par ceux qui nous gouvernent (directement intéressés, ou broyés par la menace ou le gros bakchich) et leurs chefs, des gens psychotiquement malades de cupidité et de convoitise qui innovent sans arrêt pour pomper d'un seul coup tout ce que des sociétés complètes n'obtiennent qu'à travers une longue vie de travail.
D'ailleurs, ce documentaire clair comme de l'eau de roche expose la collusion entre la grande finance et journalistes, experts, agences de notation, économistes et profs d'économie (Harvard, Columbia...). On voit bien à quoi cela sert qu'une université moderne et bien financée... par ceux-là qui s'attendent à ce qu'elle enseigne la doctrine de la secte : privatisation, dérégulation, croissance, austérité (en matière de frais sociaux), flexibilité (de la main d'œuvre), gel (maintenant baisse pure et dure) des salaires ou des retraites, et les autres poncifs habituels. Bien entendu, la modération salariale et la flexibilité contractuelle ne sont pas de mise pour les oracles de ces dogmes qui fréquentent littéralement d'autres sphères. Et comme l'Université a la possibilité de créer des articles de foi là où n'arrivent pas les églises, vous pouvez vous faire une idée du vrai but de la réforme de Bologne, soit dit en passant.
C'est un peu, sur une autre trame, les ingrédients de fond d'un livre que j'ai traduit il y a quelques années, La Statue de la Liberté, de Michel Rio, mais sans le policier Malone et avec le talent en moins de la part des prédateurs : le magnat Robert Brook avait lui aussi son empire industriel et financier tentaculaire, disposait de nombreuses fondations philanthropiques, avait payé un prix faramineux pour habiter les trois derniers étages d'un haut building auxquels il accédait en ascenseur privé, etc., mais sa rhétorique était bien mieux armée (1).
Les crapules cravatées d'Inside Job, réelles et contemporaines, se divisent en deux groupes en fonction de leur attitude face aux documentaires inconfortables : celles qui n'acceptent pas une interview non arrangée et celles qui l'accordent mais ont des sueurs froides devant des questions bien simples, donc, forcément compromettantes. Coupez le son ! : le langage corporel balbutiant nous livre des vérités que tente de celer le blabla. Il faut voir comment avalent leur salive ceux qui se sont plutôt fait à saliver à longueur de journée, les Frederic Mishkin, Glenn Hubbard, Scott Talbott ou autres David McCormick. Au point qu'on se demande bien comment il est possible que cette bande de faucons néocons vraiment cons puisse nous dominer (oui, les pyramides à la Ponzi prouvent qu'il y a plus cons qu'eux, qu'avidité et naïveté composent un cocktail pitoyable) et détruire notre vie et notre paysage (le film démarre par le cas de l'Islande, qui était un pays prospère et tranquille). Ou à quoi consacrent leur temps les procureurs anti-corruption de nos démocraties très libérales. Car, comme nous le rappelle Inside Job, en dépit « des fraudes qui ont provoqué des milliers de milliards de pertes, personne n'est allé en prison » Y a-t-il des experts en résistance de matériels pour nous apprendre quel taux de déprédation des biens de tous sommes-nous capables d'endurer ? Tant qu'il en reste quelque chose. Et nous sommes encore nombreux à ne vouloir ni saccager les autres, ni être saccagés, bref, à ne pas baver devant un jackpot global qui est devenu un réseau de crétinisation des masses par-dessus le marché.

Pour mieux patauger dans cette mare aux pigeons et aux fripons, on peut recommander la lecture de quelques titres récents :

- Frédéric Lordon : Capitalisme, désir, servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, Paris, 2010 ; 216 pp, 12 €. (Génial ! : il a créé un titre à base de trois synonymes !).
- Hervé Kempf : Comment les riches détruisent la planète, Éditions du Seuil, coll. Essais, Paris, 2007 ;  150 pp, 6€ (8€ à Madrid).
- Jean de Maillard : L'Arnaque. La finance au-dessus des lois et des règles, Gallimard, Paris, 2010, 2011 pour mon édition (revue et augmentée), coll. Folio Actuel ; 399 pp, 11,85 € à Madrid.
- Matt Taibbi : Griftopia. Bubble machines, vampire squids and the long con that is breaking America, Spiegel & Grau, novembre 2010.


(1) Échantillon des échanges Malone-Brook dans La Statue de la Liberté (pp 44-46); c'est Brook qui commence :
- L'invention majeure politico-culturelle est l'utopie. Toutes les utopies sont par essence, ou deviennent par nécessité, totalitaires. On ne peut pas forcer l'humanité au bonheur par réglementation de police. Le mouvement est invariablement le suivant : le bonheur s'estompe, la police s'accroît.
- Le service public n'est pas une utopie, mais une réalité. Il n'est pas despotique, mais républicain, et garantit les libertés. Le marché doit être soumis à la loi républicaine et non l'inverse. L'inverse est une dictature, et une castration du politique.
- Bloquer les mécanismes sélectifs fondamentaux, c'est bloquer la société. Une société bloquée est comme certains poissons qui doivent avancer sous peine d'asphyxie : elle est condamnée à mort.
- L'état de droit et de culture bloque le processus darwinien et malthusien dans l'humanité : il régule en amont et libère en aval : c'est la loi consensuelle suivie de la liberté consensuelle. L'état de nature dans l'humanité, ou la dictature du marché, maintient le processus darwinien ou malthusien : il libère en amont et régule en aval. C'est la liberté de la jungle suivie de la loi sélective de la jungle.
- Le marché est fondé sur la loi et les libertés républicaines.
- La dictature du marché n'est pas fondée sur les dits et les visées de la loi républicaine, mais sur ses silences et ses manques.
- Le service public se substituant au marché, c'est la ruine.
- Le marché se substituant au service public, c'est la mort.
- Il n'y a qu'une alternative : rentabilité ou faillite.
- La notion de rentabilité dans le service public est une absurdité logique et morale. Les conséquences en sont meurtrières, témoins l'affaire du sang contaminé ou celle de l'amiante en France ou l'affaire de la vache folle en Angleterre. Un gouvernement qui prend des risques avec la santé publique par souci économiste est un gouvernement de criminels. Le crime est contre l'humanité.
- Le profit est donateur de travail.
- Le profit comme finalité tient le travail en otage. L'ultralibéral est quelqu'un qui dit au politique : ne m'ennuyez pas ou je licencie. Le politique n'ennuie pas. L'autre licencie quand même.
- Liberté politique et libéralisme économique sont indissociables.
- Despotisme de l'argent et ultralibéralisme sont indissociables. L'ultralibéralisme, c'est la dictature des tenants du marché mondial.
- Le marché est, jusqu'à preuve du contraire, le seul système qui rende possible une société d'abondance. C'est aussi le seul qui ait les moyens d'être secourable.
- Le but n'est pas l'abondance, mais la suffisance et la justice. L'abondance, dans l'optique ultralibérale, veut dire le caractère exponentiel des biens et du profit. Cela doit impliquer normalement le caractère exponentiel des ressources de la terre. Ce qui est faux. L'ultralibéralisme veut dire : après moi, le déluge. Il se fout des générations futures. Il est massivement infanticide.

(*) NOTE POSTÉRIEURE (du 14 mai 2011) - C'était à s'en douter : le Tribunal des condamnés d'avance de Là-bas, si j'y suis s'est bien occupé de DSK quelques semaines plus tard, le mercredi 11 mai 2011 et le 12 mai 2011. Cliquez sur les liens pour mieux connaître le personnage et vous marrer en bon français.
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NOTE du 26 novembre 2013 :
Au sujet de ce billet, on peut lire en anglais, dans CounterPunch, un article paru ce dernier week-end (22-24 novembre 2013) :  

The American Criminal Elite
An Orgy of Thieves
par JEFFREY ST. CLAIR et ALEXANDER COCKBURN
(L'élite criminelle étasunienne - Une orgie de voleurs : adaptation et mise à jour d'un article publié par l'édition de novembre 2000 de The New Statesman).
Son dernier paragraphe rappelle à notre souvenir l'activité éducative des meilleures universités et écoles de hautes études étasuniennes (évoquée dans le 4e paragraphe de ce billet) dans cette spoliation organisée :
The finest schools in America educated a criminal elite that stole the store in less than a decade. Was it all the fault of Ayn Rand, of the Chicago School, of Hollywood, of God’s demise?