dimanche 22 janvier 2017

Lettre de Cédric Herrou au procureur de Nice

Le 8 janvier s'est constitué un Comité de soutien aux citoyens solidaires des Alpes-Maritimes. Pourquoi ? Laissons-les s'expliquer :
Le Comité de Soutien aux Citoyens Solidaires des Alpes-Maritimes s’est constitué en réponse à l’interpellation et aux poursuites judiciaires de citoyens ayant porté secours de manière désintéressée à des personnes en difficulté.
La condamnation des actes de solidarités citoyens se généralise en France et en Europe, particulièrement dans le cas de personnes de nationalités étrangères. Cela a été le cas dans la région de Calais et depuis plusieurs mois dans notre département, particulièrement dans la vallée de la Roya.
Les contrôles policiers et militaires mis en place dans le cadre de l’état d’urgence ont donné lieu à de nombreuses interpellations de personnes diverses, migrantes ou citoyens solidaires, souvent basées sur un délit de faciès instauré en règle. Ces pratiques menacent la paix de notre société et la liberté de chacun.
De nombreux procès sont en cours et de multiples interpellations ont eu lieu ces derniers mois. Pour cette raison, le site internet du comité de soutien aux citoyens solidaires du 06 a vocation à documenter les cas d’interpellations et de poursuites judiciaires passées et en cours dans les Alpes-Maritimes. Le comité entend également se constituer en réseau de solidarité dans le cadre de ces procédures afin de soutenir les personnes concernées par une mise en relation avec des avocats spécialisés, avec les associations existantes déjà mobilisées notamment sur les frais de justice.
Nous invitons les personnes concernées à nous contacter.
Au-delà des cas particuliers des personnes interpelées et/ou poursuivies, le comité de soutien entend défendre et promouvoir la solidarité, en tant que valeur et principe indispensable à la constitution et la pérennité du groupe social dans lequel nous voulons vivre. En effet, ces condamnations mettent en péril les fondements de notre société, les droits humains les plus essentiels tout comme les principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qui constituent le socle de notre « vouloir vivre commun ».
Le comité est constitué de citoyens auxquels s’associent personnalités publiques et associations.
Nous invitons toutes personnes conscientes des dangers et des dérives potentielles de telles condamnations et partageant notre conviction que la solidarité doit primer dans notre société, à nous rejoindre en remplissant le formulaire accessible ici

Hier 21 janvier, le site Citoyens solidaires du 06, du Comité de soutien aux citoyens solidaires des Alpes-Maritimes, publie ce qui suit et que j'ai l'honneur de relayer :

Lettre de Cédric Herrou au Procureur de Nice Jean-Michel Prêtre

Suite à l’arrestation de Morgan, Lucille et Cédric, ce dernier écrit au procureur qui, après une intervention musclée, a libéré tous les prévenus sans aucune poursuite judiciaire malgré plus de 36h de garde à vue et d’énormes moyens mobilisés : près de 30 policiers casqués et armés, une mobilisation des militaires du dispositif « sentinelle », des lunettes infrarouges, des enquêteurs en civil ainsi qu’un drone. Le bilan de cette opération se réduirait à l’arrestation de ces 3 mineurs que Cédric avait pris en charge depuis plus d’un mois et pour qui il demandait aux pouvoirs publics une prise en charge. Ce bilan inclut aussi le traumatisme de l’infirmière de Médecins du Monde sur qui un policier a pointé son arme en hurlant, l’agression du journaliste de Libération plaqué au sol ayant subit par 2 fois une clé au bras et bien sur le choc vécu par ces enfants soudanais.

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Monsieur le procureur,
Vous avez fait pleurer ma mère, mon père.
Vous avez arrêté mon frère, mon amie.
Vous nous avez mis sous les verrous, traités comme des chiens, des malfrats.
Vous avez ordonné à une trentaine de gardes mobiles, armes aux poings, d’entrer sur mes terres, prendre ces trois enfants sans parents, qui attendent chez moi, depuis plus d’un mois d’être pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance.
Ces enfants ont connu la guerre, la torture, l’esclavagisme.
Ces enfants que je protège
Ces enfants qui m’ont donné leur confiance.
Vous avez au nom de votre France, violé les droits de l’Enfant!
Ils attendaient sécurité de la part de notre pays!
Vous me savez sensible aux personnes que j’aide, aux personnes que j’aime.
Vous savez que ma liberté ne s’arrêtera pas aux barreaux de vos prisons et vous tapez là où ça fait mal !!!
Sachez Monsieur le Procureur que je resterai fidèle à mes convictions, que ma France, que notre France, continuera à défendre les droits des hommes, des femmes, des enfants présents sur le sol français au nom de nos valeurs qui fondent la République Française.
Ne pensez pas que je suis seul, nous sommes des milliers, des millions!
Chacun son métier, le mien c’est agriculteur, le vôtre c’est de faire respecter la Loi. Loi qui protège et fait que le vivre ensemble soit la règle primordiale de notre démocratie.
Vive notre France
et …..celle que tu représentes
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MISE À JOUR du 8/09/2017 :

Pour mesurer la détermination absolue des Valeurs contre les récalcitrants qui, comme Cédric Herrou, s'opiniâtrent à secourir "les gens qui ne sont rien" (ou moins que rien, car étrangers sinistrés, réfugiés), voici deux liens renvoyant à deux sites qui observent de près les différents chapitres de cet acharnement pour l'exemple :
Suivi du Procès Cédric Herrou par Citoyens Solidaires.
Infos fournies par Mediapart sur l'affaire Herrou.
D'ailleurs, au mois d'août 2017, Cédric Herrou ayant été condamné par la cour d'appel d'Aix-en-Provence à 4 mois de prison avec sursis pour « démarche d’action militante en vue de soustraire des étrangers aux contrôles mis en œuvre par les autorités », Éric Fassin consacra (du 8 au 21 août) 4 billets de son blog sur Mediapart à ce délit de solidarité sous le titre Le procès politique de la solidarité. Cédric Herrou et la vallée de la Roya est son premier volet. Vinrent ensuite 2-Un dispositif xénophobe, 3-Les ONG en Méditerranée et 4-Emmanuel Macron et le couteau de Lichtenberg.


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MISE À JOUR du 14/09/2017 :

Le 11 septembre, nous avons appris la suite lamentable du procès Pierre-Alain Mannoni, un enseignant qui a été condamné pour avoir osé secourir trois femmes « apeurées, fatiguées, blessées, frigorifiées » qu'il repéra au bord de la route :
Relaxé en janvier par le tribunal correctionnel de Nice pour l’aide qu’il avait apportée à trois Erythréennes près de la frontière franco-italienne, Pierre-Alain Mannoni, un enseignant-chercheur, a été condamné, lundi 11 septembre, par la cour d’appel d’Aix-en-Provence à deux mois de prison avec sursis.
En lire plus (sur Le Monde, 11/09/2017)
Justement, le 5 septembre, il venait de lancer un appel au don sur la plateforme gofundme.com pour subvenir à ses frais de justice. Voici son explication lorsqu'il attendait le verdict qui vient d'être rendu public :
J'ai 46 ans et je vis seul à Nice avec mes 2 enfants. En octobre 2016 j'ai recueilli 3 jeunes femmes érythréennes, migrantes et blessées, pour qu'elles se fassent soigner. Nous avons été arrêtés, j'ai été jugé et relaxé en première instance. Le parquet s'acharne et a fait appel souhaitant me faire condamner pour "transport de personnes en situation irrégulière". Les 3 jeunes femmes ont, quant à elles, vécu des situations difficiles à croire et à entendre.
J'attends le verdict qui sera rendu le 11/9/2017. Je risque 5 ans de prison et 30.000€ d'amende.
Je ne peux rien regretter de ce que j'ai fait car je ne peux que souhaiter un monde plus digne et plus humain pour mes enfants.
J'ai lancé cette cagnotte pour couvrir les frais de justice des procédures en cours mais aussi pour me défendre de plusieurs attaques diffamantes à mon égard.



Depuis ces événements et avec plus de 17 morts à moins de 30 km de chez moi, j'ai ouvert les yeux sur la situation de la dignité humaine. Le montant de cette cagnotte qui ne sera pas dépensé en frais de Justice ira directement aider les associations qui luttent pour la vie et la dignité de femmes, d'enfants et d'hommes, ici, à Nice.
Entretemps, la démocratie libérale continue à veiller à ce que ses vraies Valeurs s'accomplissent. Le 1er septembre, Le Monde nous le rappelait :

Le retour des superprofits pour les champions de l’économie française

Les 40 principaux groupes cotés à la Bourse de Paris (CAC 40) ont engrangé 51,6 milliards d’euros de bénéfice en six mois. Soit 25 % de plus qu’un an auparavant.
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Mise à jour du 9 janvier 2018 :

La répression de l'humanité en France est toujours en marche et "les horribles exactions subies sur les routes migratoires" se portent toujours à merveille en cynisme impeccable. Le quotidien Le Figaro a mis à jour hier, 8 janvier 2018, une information signée par Étienne Jacob selon laquelle une responsable d'Amnesty International est poursuivie pour aide aux migrants :
Martine Landry, 73 ans, qui aurait facilité la venue en France de deux mineurs isolés guinéens venus d'Italie, risque jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 30.000 euros d'amende. Elle devait comparaître ce lundi devant le tribunal correctionnel de Nice, mais le parquet a finalement demandé le renvoi de l'affaire au 14 février 2018.
Tout s'est passé deux jours après la mise en examen de Cédric Herrou pour aide à l'immigration clandestine. Le 28 juillet dernier, deux migrants guinéens, venus d'Italie, sont arrivés à la frontière franco-italienne pour rejoindre la France. Ces mineurs isolés, âgés de 15 et 16 ans, ont expliqué leur situation aux policiers italiens. Ces derniers les ont renvoyés, à pied, vers le poste frontière français. S'y trouvait alors Martine Landry, membre d'Amnesty International et de l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé).
Cette militante de 73 ans est accusée d'avoir «facilité l'entrée» de ces mineurs en situation irrégulière sur le sol français, selon l'acte d'accusation, consulté par Le Figaro. Elle les aurait «pris en charge et convoyés pédestrement du poste frontière côté Italie au poste frontière côté France», précise le document. (En lire plus)
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Mise à jour du 24 janvier 2018 :

Le quotidien Le Monde nous rappelle ces jours-ci ce que Jacques Derrida pensait en 1996 du « délit d'hospitalité »...
(...) Que devient un pays, on se le demande, que devient une culture, que devient une langue quand on peut y parler de « délit d’hospitalité », quand l’hospitalité peut devenir, aux yeux de la loi et de ses représentants, un crime ?
(…) Avec la violence qui accompagne cette politique répressive, ces manquements à la justice ne datent pas d’aujourd’hui, même si nous sommes à un tournant original et particulièrement critique de cette histoire. Ils datent d’au moins un demi-siècle, depuis la veille de la guerre, bien avant la fameuse ordonnance de 1945, quand les motifs d’un décret-loi de mai 1938, dans un langage qu’on retrouve aujourd’hui dans toutes les rhétoriques politiciennes, prétendait, je cite, « ne pas porter atteinte aux règles traditionnelles de l’hospitalité française ». Le même texte, simultanément, argumentait comme aujourd’hui, et de façon – j’y viendrai – aussi peu convaincante, pour rassurer ou flatter les fantasmes d’un électorat et déclarait, je cite (c’est en 1938, au moment de l’arrivée encombrante de certains réfugiés au faciès ou à l’accent jugés parfois caractéristiques, et que Vichy ne va pas tarder à envoyer dans les camps et à la mort que vous savez ; comme tous ceux qui leur ressemblent, ces discours nous rappellent aujourd’hui, dans leur anachronie même, à une sorte de veillée pré- « vichyste ») :
« Le nombre sans cesse croissant d’étrangers résidant en France impose au gouvernement (…) d’édicter certaines mesures que commande impérieusement le souci de la sécurité nationale, de l’économie générale du pays et de la protection de l’ordre public. »
Et, dans le même texte, où, encore une fois, l’on rassemble et fourbit toutes les armes auxquelles ont eu recours, dans leur guerre contre les immigrés, toutes les législations françaises, la même rhétorique tente de faire croire que ne sont frappés d’une répression légitime que ceux qui n’ont pas droit à la reconnaissance de leur dignité tout simplement parce qu’ils se seraient montrés indignes de notre hospitalité.
Je cite encore un texte qui préparait, en 1938 comme aujourd’hui, une aggravation du dispositif législatif dans une atmosphère de veille de guerre. Voici ce qu’il disait sous une forme de dénégation évidente, dans l’insolente forfanterie narcissique et patriotarde que nous reconnaissons bien : « Il convient d’indiquer dès l’abord (…) que le présent projet de décret-loi ne modifie en rien les conditions régulières d’accès sur notre sol ; (…) il ne porte aucune atteinte aux règles traditionnelles de l’hospitalité française, à l’esprit de libéralisme et d’humanité qui est l’un des plus nobles aspects de notre génie national. »
(...) Je lis ce texte de 1938 où l’on reconnaît déjà toute la logique et la rhétorique du pouvoir d’aujourd’hui :
« Cet esprit de générosité [le nôtre, bien sûr] envers celui que nous nommerons l’étranger de bonne foi trouve sa contrepartie légitime dans une volonté formelle de frapper désormais de peines sévères tout étranger qui se serait montré indigne de notre hospitalité (…). S’il fallait résumer, dans une formule brève, les caractéristiques du présent projet, nous soulignerions qu’il crée une atmosphère épurée autour de l’étranger de bonne foi, qu’il maintient pleinement notre bienveillance traditionnelle pour qui respecte les lois et l’hospitalité de la République, mais qu’il marque enfin, pour qui se montre indigne de vivre sur notre sol, une juste et nécessaire rigueur. »
Depuis l’époque où furent tenus ces propos d’une hypocrisie (d’une mauvaise foi, justement) qui serait comique si elle n’était terrifiante, juste avant la guerre, il y eut l’ordonnance de 1945 qui prévoyait déjà, au chapitre III, « Pénalités », de lourdes peines pour les étrangers en situation irrégulière (on ne disait pas encore sans-papiers à l’époque) ou pour quiconque aidait ces étrangers indésirables : au chapitre dit « De l’expulsion », toute une série de mesures préparaient celles qu’on est en train de renforcer ou de réactiver ; depuis cette époque, les conditions de l’hospitalité en France (immigration, asile, accueil des étrangers en général) n’ont cessé d’empirer et de ternir, jusqu’à nous faire honte, l’image dont feint de se réclamer le discours patriotique de la France des droits de l’homme et du droit d’asile. L’année dernière [en 1995], des observateurs neutres ont même pu parler d’une ­ « année noire » du droit d’asile en France.
(…) Il n’est pas de pays ou d’Etat-nation au monde aujourd’hui, et surtout dans les pays capitalistes riches, où ne se développe cette politique de fermeture des frontières, cette mise en hibernation des principes de l’asile, de l’hospitalité à l’étranger – bonne juste pour le moment où « ça va bien » et où « ça sert », c’est « bien utile » (entre l’efficacité, le service et le servage).
Au moment où, depuis quelques décennies, une crise sans précédent de l’Etat-nation jette sur les routes des millions de personnes en vérité déplacées, ce qui reste d’Etat-nation se crispe souvent dans une convulsion nationale-protectionniste, identitaire et xénophobe, une figure à la fois ancienne et renouvelée du racisme. Il y a un mot pour « sans-papiers » dans chaque culture Etat-nationale. Aux Etats-Unis, par exemple, on dit undocumented, et on organise des chasses aux illegal immigrants.
La politique à l’égard des sans-papiers et de l’immigration en général est une diversion électoraliste, une opération « bouc émissaire », une misérable manœuvre pour grappiller des voix, une petite et ignoble surenchère pour battre le Front national sur son propre terrain.
(…) Qu’il s’agisse du chômage croissant, qu’il s’agisse d’une économie de marché ou d’une spéculation dont la dérégulation est une machine à produire de la misère, de la marginalisation, qu’il s’agisse d’un horizon européen commandé par des calculs simplistes, par une fausse science économique et une folle rigidité monétariste, etc., par un abandon de pouvoir entre les mains des banques centrales, de tous ces points de vue, il faut savoir que la politique à l’égard des sans-papiers et de l’immigration en général est une diversion électoraliste, une opération « bouc émissaire », une misérable manœuvre pour grappiller des voix, une petite et ignoble surenchère pour battre le Front national sur son propre terrain.
Et n’oublions jamais que, si les premières victimes de cette stratégie de faillite sont nos amis, nos hôtes, les émigrés et les sans-papiers, ce qui est mis en place par le gouvernement est un système policier d’inquisition, de fichage, de quadrillage (sur les territoires français et européen). Cette machine menace toutes les libertés, les libertés de tous, celles des sans-papiers et celles des non-sans-papiers.

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