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dimanche 2 février 2020

Le discours poignant d'Agnès Hartemann, chef du service diabétologie de la Pitié-Salpétrière

«On est là, on est là, même si Macron [ne]
le veut pas, nous on est là ! Pour l’honneur
des travailleurs et pour un monde meilleur,
même si Macron [ne] le veut pas, nous on est là !»
(Hymne des Gilets Jaunes
adaptation d'un hymne cheminot
créé par une section CGT de Lyon
)



À la page 3 du Monde diplomatique de février 2020, Vincent Sizaire constate, d'un côté, que l'idéologie sécuritaire augmente la répression que subissent les classes populaires, de l'autre, que police et justice se désintéressent de la criminalité des puissants. Et il a raison.
Cette répression exercée presque exclusivement en aval ne parvient pourtant pas à faire fléchir en France des mouvements sociaux et professionnels qui se succèdent vraiment partout, des avocats ou enseignants aux pompiers, en passant par Radio France ou la santé publique, sans oublier la tenace contestation des gilets jaunes ou la ferme rébellion de presque tout le monde contre le projet gouvernemental, retraître et blackrockiste, de réforme des retraites. (1)
Il s'agit d'une résistance admirable et, on dirait, miraculeuse, vu la situation générale en Europe. C'est peut-être ce qui arrive quand une partie considérable de la population dispose encore d'un mélange précieux d'information, de conscience et d'éthique.
Hakas à part, l'intervention devant les journalistes d'Agnès Hartemann, chef du service de diabétologie de l'Institut E3M à l'Hôpital de la Pitié-Salpétrière, à Paris, a été particulièrement poignante. En voici la vidéo. La professeure Agnès Hartemann explique pourquoi elle démissionne :



Poignant : qui cause une impression très vive et pénible ; qui serre, déchire le cœur (définition du Petit Robert de la langue française).

Le 17/01/2020, le journal Midi Libre contextualisait cette intervention :
Les hôpitaux de France sont à bout de souffle, des personnels soignants à bout de force et de nombreux patients à bout de nerfs : tel est le diagnostic posé par le Collectif interhôpitaux (CIH) alors que "1 101 chefs de service hospitaliers de toutes spécialités, médecins, chirurgiens, psychiatres, d’hôpitaux universitaires et non universitaires ont décidé de présenter officiellement une menace de démission de toutes leurs fonctions administratives", pour "sauver l’hôpital public" en état de "déliquescence". L'objectif : être entendus enfin par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn.

Un cri d'alarme, une crise profonde

Mardi 14 janvier, à 11 h, ils ont mis leur menace à exécution en démissionnant collectivement. Un cri d’alarme pour dénoncer le manque de moyens humains et financiers qui a plongé l’hôpital public, en grève depuis dix mois, dans une crise profonde. Cheffe du service de diabétologie de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, la professeure Agnès Hartemann s'est exprimé ce même mardi lors d'une conférence de presse.
Le 20/01/20, à 10h53, Les Inrockuptibles ont publié à ce propos :
Filmée par C à vous (France 5) lors d'une conférence de presse le 15 janvier, la professeure Agnès Hartemann a délivré un discours poignant sur les raisons qui la poussent, comme 1200 médecins hospitaliers, à démissionner de sa fonction d'encadrement.
“Nous, chefs de services hospitaliers, avons pris la décision inédite de démissionner collectivement”. En "une" du journal Libération, le 14 janvier, ce titre dit à lui seul l'urgence de la situation à l'hôpital. Dans un texte collectif, 1 200 praticiens annoncent leur démission “si des négociations ne sont pas engagées”. Ils dénoncent notamment : “La dégradation des conditions de travail des professionnels est telle qu’elle remet en cause la qualité des soins et menace la sécurité des patients”.

“Je devenais une espèce de robot”

En rebond à cette nouvelle, C à vous (France 5) a consacré un reportage au milieu hospitalier. À l'occasion d'une conférence de presse, la professeur Agnès Hartemann, chef du service diabétologie de la Pitié-Salpêtrière (Paris XIIIe), a délivré un discours poignant : “Le cauchemar a commencé quand on a commencé à nous dire : 'Il va falloir que vous produisiez du séjour', alors qu'on avait l'habitude de prodiguer des soins”, commence-t-elle. Et de poursuivre sur l'engrenage qui en découle, et la course à la rentabilité, alors qu'il s'agit de patients : “On a peur, car quand notre activité baisse, on nous supprime des moyens. [...] Je devenais une espèce de robot, à dire : 'Quand est-ce qu'il sort ? Cela fait quinze jours qu'il est là, il occupe la chambre, je ne vais pas pouvoir faire du séjour'. Ce sont les jeunes, les infirmières, qui me regardent. Maintenant je sais que quand on me regarde comme ça, c'est que je ne suis plus éthique”.
La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est cependant restée sourde à ces réclamations, refusant la demande d'“ouverture de négociations immédiate” ». Le collectif interhôpital mobilisé a annoncé une journée "Hôpital mort" (seuls les soins urgents seront prodigués) le 14 février.
Frédéric Lordon a écrit un billet (Contre « la-démocratie ») sur son blog à cet égard :
Mais quel « respect normal de base » la sous-classe robotique des bed managers, et celle pire encore de leurs maîtres, pourraient-elles s’attirer ? Elles ont perdu jusqu’à la capacité de produire une réponse décente, élémentaire, à des protestations symboliques qui, par leur force, alarmerait n’importe quelle personne n’ayant pas complètement tué le fond de moralité en elle. Forcément, c’est autre chose qui vient à la place du « respect ».
________________________________
(1) Mis à jour du 5 février 2020 :


Siné Mensuel, nº 94, février 2020

Raphaël Kempf : « Police et justice, les bras armés d'un État répressif » (p. 4 et 5)

mercredi 30 juillet 2014

Ilan Pappé et la langue pour dire vrai - Conférence à Stuttgart 2010

"¡Señor, protégeme de mis amigos! Si uno posee la voluntad necesaria,
encontrará en estos dos volúmenes pruebas de lo que Hitler, Goebbels
y Rosenberg alegan contra los judíos, no se necesita una enorme
habilidad para interpretar y distorsionar los hechos."  
Victor Klemperer, après lecture des écrits sionistes
et du premier volet des journaux de Theodor Herzl.
 version castillane de Adan Kovacsics. Éd. Minúscula, Barcelona, 2001.


Face à l'horreur, il y a encore des gens dont les mots et l'attitude nous encouragent et nous font respirer. C'est toujours le cas, admirable, d'Ilan Pappé, un exemple insurmontable d'honnêteté intellectuelle et de décence humaine. Prenez le temps de l'écouter ; il s'agit d'une conférence tenue à Stuttgart en novembre 2010 mais qui reste pertinente. Il parle en anglais ; sur la vidéo, il y a des sous-titres en portugais et, un peu plus bas, je vous propose un lien renvoyant sur le site de Silvia Cattori, qui nous apporte une traduction française.

Pappé est historien et, en tant que chercheur et analyste, il se connaît en colonialisme, nettoyage ethnique ou recherche de pureté ethnique (racisme), mais il vous apprendra aussi beaucoup sur une matière qui nous intéresse ici particulièrement : la corruption du langage. Cet « antisioniste pour la paix » vous apprendra que dans une situation de colonialisme, ce n’est pas la paix qui est importante, mais la fin du colonialisme. Ou, avec Edward Said (cf. son article Permission to narrate), en ce qui concerne la narration historique académique, que les victimes peuvent au moins gagner cette bataille, c'est-à-dire, l’emporter sur la narration des conquérants, de la puissance occupante, nettoyante et purifiante : on sait bien aujourd’hui que la narrative israélienne n’est qu’une pure propagande.



En voici des extraits (je préviens que les liens hypertextes sont de mon cru) :

- Je pense que c’est bien l’essentiel de l’histoire sioniste de ne pas permettre aux gens de mener une vie normale, de ne pas leur permettre d’être des amis normaux, et de les obliger à passer par toutes ces difficultés pour satisfaire cette aspiration humaine élémentaire qui est de vivre ensemble.

- Imaginez qu’à l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, vous n’ayez pas été autorisé à manifester contre l’apartheid sud-africain, mais seulement contre le massacre de Soweto ! Cela est encore un grand succès israélien.

- (...) pour la plupart d’entre nous, nous n’utilisons pas encore le bon langage. Nous, la plupart d’entre nous, n’utilisons pas encore le genre de vocabulaire que nous devrions utiliser pour faire passer le message au sujet du problème dont nous nous occupons.
Parce que l’un des plus grands paradoxes de ce qui se passe en Israël et en Palestine, est que, d’une part, ce n’est pas une histoire compliquée ; c’est une histoire que l’on a déjà vue : des colons européens qui arrivent pour, soit liquider, soit expulser le peuple autochtone
(...) Si vous dites que le sionisme est du colonialisme, vous êtes l’étudiant le plus jeune et le plus à jour que j’aie rencontré. Quiconque tenterait de vous décourager en disant que c’est anachronique, que ce n’est pas utile, que c’est de l’antisémitisme ... est lui-même anachronique ; il vit sur la lune ou sur Mars, (...)

- En fait, si vous connaissez l’hébreu, vous savez que toute la langue hébraïque, de 1882 jusqu’à aujourd’hui, qui a été construite pour décrire ce que le mouvement sioniste est en train de faire en Palestine, utilise, encore et encore, les mots [« yiddishmutt, yignaphalutt »] ; et la seule façon de traduire ces mots est COLONISER. Il n’y a pas d’autre traduction.
Ainsi le mouvement sioniste, à la fin du 19ème siècle, époque où le colonialisme disposait de très bonnes relations publiques, utilisait très volontiers le mot coloniser. Mais, par la suite, les sionistes ont appris que le colonialisme n’était pas si populaire, alors ils l’ont traduit différemment, ils ont trouvé le mot « settlement » [« implantation »], qui signifie quelque chose d’autre en anglais ; et ils ont trouvé cette réponse : « Oui, c’est coloniser, mais ce n’est pas comme “coloniser”, c’est une chose différente ».
(...) vous avez affaire au dernier projet colonialiste et, aussi bizarre que cela puisse paraître, même au XXIème siècle, ce projet colonialiste emploie les mêmes tactiques que le colonialisme du XIXème siècle.

- (...) ils vont vous considérer comme antisémite même si vous soutenez la solution de deux États parce que cela signifie que vous ne soutenez pas la solution de deux États comme ils l’entendent. Parce que vous ne comprenez pas le problème ; vous pensez que la solution de deux États consiste en un État souverain et indépendant sur la Cisjordanie et la bande de Gaza, non, vous ne comprenez pas. L’État pour les Palestiniens, c’est deux Bantoustans, divisé par douze en Cisjordanie, et clôturé comme un camp de concentration à Gaza, qui n’a pas de connexion entre les deux, et qui a une petite municipalité à Ramallah que l’on appellera gouvernement ; voilà l’État.

- Quiconque a vécu en Israël assez longtemps, comme c’est mon cas, sait que la principale corruption subie par les gens au cours du service militaire est la totale déshumanisation des Palestiniens. C’est pourquoi, quand il voit un bébé palestinien, un soldat israélien ne voit pas un bébé, il voit un ennemi potentiel. Entre chasser le bébé de la maison à coups de pieds, et tuer le bébé, la route n’est pas très longue. Et je pense que le message à transmettre touchant la purification ethnique est un message de criminalisation, non des politiques de l’État d’Israël, mais de criminalisation de l’État d’Israël. Et c’est ce que nous devrions faire.

- Parfois l’État représente la pire chose qui puisse arriver à un pays. Et la pire chose qui soit arrivée à la Palestine, c’est l’État d’Israël.

- (...) Israël a le pouvoir d’éliminer des États, pas nous. Ce que nous avons, c’est le pouvoir moral de dire aux gens : le type d’État que vous avez fondé, et le type d’État que vous soutenez, est en train de détruire le pays dans lequel vous vivez. La création de cet État a conduit, en 1948, à l’expulsion de la moitié de la population indigène de la Palestine. Montrez-moi n’importe quelle autre situation où la communauté internationale viendrait dire, sous le slogan de la paix : pour faire de ce pays un endroit paisible, il fallait expulser la moitié des gens qui y vivaient.

- Vous connaissez l’histoire du jugement de Salomon ? Vous connaissez cette histoire du bébé et des deux mères [qui se le disputent], et que c’est la véritable mère qui refuse que le bébé soit coupé en deux. Nous savons qui est la véritable mère dans le cas d’Israël et de la Palestine. Nous savons qui est tout le temps prêt, soi-disant, à le couper.

- Avec le projet sioniste, ils ont corrompu le sens commun de tout le vocabulaire que nous avions en Occident à la fin des années 1940 et au début des années 1950. C’est ainsi que vous établissez une démocratie ? En expulsant la population autochtone, de sorte que vous puissiez avoir une majorité juive ? (...) Le fait que la majorité doit être maintenue en permanence par le nettoyage ethnique, par des massacres, par la colonisation, par l’emprisonnement [des Palestiniens] dans de grands ghettos comme Gaza, n’est jamais évoqué comme faisant partie de la démocratie israélienne.

- (...) ce qui est important pour Israël n’est pas l’autodétermination pour le peuple juif, ce qui est important pour Israël est de s’assurer que ce ne soit pas un État arabe.

- (...) si la base d’analyse de la situation est la « real » politique – comme le fait Uri Avnery, comme le fait Noam Chomsky, et beaucoup d’autres, et ce n’est pas cyniquement que je dis « nos bons amis », ils sont mes bons amis mais je suis, sur ce point, en total désaccord avec eux – cela signifie que c’est l’équilibre des forces qui détermine votre attitude.
Eh bien, si c’est l’équilibre des forces – comme nous l’avons entendu hier, entre la plus grande et la plus puissante armée du Moyen-Orient, et les plus faibles forces militaires du monde – qui détermine notre attitude, nous ne devrions même pas être réunis aujourd’hui. Nous devrions céder aux diktats israéliens. Nous savons que les Israéliens sont très clairs au sujet de ce qu’ils veulent : ils veulent autant de territoire palestinien que possible, avec aussi peu de Palestiniens que possible ; c’est ce qu’ils voulaient en 1882, et c’est ce qu’ils veulent en 2010. Cela n’a pas changé. Les moyens ont changé, les circonstances historiques ont changé, mais la vision de ce qui serait une florissante et prospère société israélienne, à savoir une société avec aussi peu d’Arabes que possible, et autant de territoire palestinien que possible, cela n’a pas changé.

- (...) quand vous soutenez le droit au retour [des réfugiés palestiniens], vous ne soutenez pas seulement, ce que nous faisons tous, le droit des personnes expulsées à revenir si elles le veulent. Vous ne reconnaissez pas seulement le crime de nettoyage ethnique de 1948, vous n’adhérez pas seulement aux résolutions des Nations Unies qui soutiennent très clairement le droit au retour, vous dites en plus un très simple NON au racisme. C’est cela que vous faites. Vous dites NON au seul État raciste du Moyen-Orient.

- Nous n’avons pas de très jolis régimes au Moyen-Orient, je suis d’accord ; les régimes politiques du Moyen-Orient ne sont guère inspirants, je ne recommanderais pas aux futures sociétés de s’en inspirer pour construire leurs politiques ; mais aucun d’eux n’est raciste. Le seul État raciste est l’État juif d’Israël. Un des seuls moyens de s’en prendre à cet État raciste est de le contester sur la question du droit au retour des réfugiés. Non pas parce qu’il serait praticable ou pas praticable, mais parce qu’il touche au code génétique de l’État juif. L’idée que vous pouvez coloniser n’est pas nouvelle. Mais l’idée que vous pouvez, au XXIème siècle, maintenir cette colonisation en maintenant ouvertement un État raciste, ne devrait pas être considérée comme acceptable, surtout [en Allemagne].



P.-S. : "Tagmul" est un mot hébreu qui veut dire "représailles". Il foisonne dans le discours sioniste car son concept est l'alibi destiné à justifier les crimes israéliens : c'est donc un pilier essentiel de la hasbara (expression signifiant « explication » ou « éclaircissement »), la propagande sioniste. Néanmoins, Ilan Pappé nos explique dans son livre Le nettoyage ethnique de la Palestine que depuis même 1948, le mot hébreu “Tihur” (épuration, pureté ou nettoyage, selon les versions que j'ai trouvées en français et castillan) revient régulièrement dans les ordres transmis par le haut-commandement aux unités sur le terrain afin de galvaniser les soldats chargés de détruire villages et villes arabes. Cette idée de "Tihur" était de manière expresse le premier objectif de David Ben Gurion. D'autres termes employés par les dirigeants sionistes pour décrire leurs objectifs furent “nikkuy” ou “bi’ur”, qui ont des sens analogues à celui de “Tihur”. Cette envie de nettoyage de l'Arabe, cette arabophobie, constitue un cas d'école d'antiSEMitisme. En cas de doute, pour simplifier, cherchez sémite* dans Le Robert. Puis, profitez-en et cherchez antisémitisme** : ça vous aidera à saisir une impeccable manipulation sémantique qui est devenue la "norme" :
* Sémite :   de Sem, nom d'un fils de Noé  Se dit des différents peuples provenant d'un groupe ethnique originaire d'Asie occidentale et parlant des langues apparentées ( sémitique). Les Arabes, les Éthiopiens, les Juifs sont des Sémites.
** Antisémite :  Racisme dirigé contre les Juifs.

À voir aussi...

- « Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) », de Dominique Vidal. (Ilan Pappé, ou le chemin solitaire, chapitre X)
- L'Histoire sioniste (The Zionist History, Israël, 2009. Langue : anglais), documentaire indépendant, artisanal et émouvant que nous devons, merci mille fois, à Renen Berelovich (dont le surnom est Berek Joselewicz). La qualité du film est d'ailleurs remarquable.
- La révolution palestine, par Rodolfo Walsh (quotidien Noticias, 1974).
Les Palestiniens dans les manuels scolaires israéliens (Comment on fabrique la déshumanisation d'un peuple), par Nurit Peled-Elhanan, qui s'exprime en anglais (sous-titrage en portugais). Pour un sous-titrage en castillan, cliquez ici.
- This is My Land... Hebron, en français Ceci est ma terre (Hébron), par Giulia Amati and Stephen Natanson (Documentaire, Italie, 2010)
- An open letter for the people in Gaza [Une lettre ouverte pour le peuple de Gaza], The Lancet, par Paola Manduca, Iain Chalmers, Derek Summerfield, Mads Gilbert, Swee Ang, représentant 24 signataires. Publiée en ligne le 22 juillet 2014.
- Info-Palestine 
- La terre parle arabe, 2007, de Maryse Gargour, avec la collaboration historique de Sandrine Mansour Mérien et les commentaires de l'historien Nur Masalha (St. Mary's College, University of Surrey). Maryse Gargour naquit à Jaffa en Palestine et est diplômée de l'Institut Français de Presse. Elle a travaillé à l'Unesco (Paris) auprès du Conseil International du Cinéma et de la Télévision. Elle a écrit et réalisé 5 films documentaires sur la Palestine : Une Palestinienne face à la Palestine (1988, durée : 28'), Jaffa la mienne (1998, co-réalisé avec Robert Manthoulis), Loin de Falastine (1999), Le Pays de Blanche (2001, durée : 28') et La Terre parle arabe.



 

 
Naji Al-Ali, Nous reviendrons..., Al Qabas, Koweït, 12/03/1987. 
 
_______________________________________
Mise à jour du 17/09/2014 :

Gaza : le silence tue, la désinformation rend complice



Une chanson pour Gaza : le Crif pour la censure ? (vendredi 2 novembre 2012), par Alain Gresh


Mise à jour du 28/09/2016 :


Ilan Pappé et Michel Collon présentent La Propagande d'Israël,
essai de Pappé à ce sujet, préfacé et édité par Michel Collon/Investig'Action en juin 2016.

jeudi 12 septembre 2013

Décès du généticien Albert Jacquard

L’ADN est un objet. Je suis un objet. Mais ce qui nous différencie d’une 
amibe ou d’un chimpanzé, c’est le mystère de la conscience. 
Je suis un objet fait par la nature et une personne faite par mon aventure. 
Et mon aventure, c’est les autres. C’est par eux que je deviens sujet.
(...) [L]es races n’existent pas. C’est la génétique qui a permis de le montrer.


L’éducation doit nous aider à nous construire avec l’aide des autres, non pas à nous
préparer à la vie active. Le seul vrai objectif d’une vie humaine, c’est la rencontre. 

Entretien avec Albert Jacquard
Le Français dans le Monde
Janvier-février 2007 - N°349



Ce billet veut être un petit hommage à Albert Jacquard (1925-2013), généticien, professeur et humaniste engagé, mort hier soir à 87 ans : il voulait éviter la transformation des citoyens en moutons soumis, défendait la justice sociale (y compris pour les sans-papiers ou les mal-logés !) et prônait le remplacement du modèle capitaliste de la compétition. Ce n'est pas par hasard qu'il est l'auteur de J’accuse l’économie triomphante (Livre de poche, Paris, 2000).
D'ailleurs, même combat, il était alarmé par les risques qui hantaient —qui hantent— l'avenir de la Terre et des hommes, par l'application barbare des découvertes scientifiques, et il s'évertuait à en faire prendre conscience. Ainsi, en compagnie d'autres pourfendeurs de l'idéologie très intégriste de la sacrosainte Croissance, tellement mortifère, osait-il, en première ligne, "Demander la suppression immédiate du Grand Prix de France automobile de formule 1, paroxysme de la pollution et du gaspillage des ressources naturelles. Nous voulons —disaient-ils— la fin de ce loisir anachronique réservé à une vingtaine de gosses de riches, alors que le déclin de l'extraction du pétrole est pour aujourd'hui et que le climat se dérègle dangereusement." [À propos de voitures...]
En mai 2004, il écrivit dans Le Monde diplomatique une collaboration intitulée Finitude de notre domaine où l'on pouvait lire, par exemple :
(...) Jusqu’il y a peu, il était possible de regarder comme pratiquement infini, quasi inépuisable, le domaine qui nous était accessible. Les cartes de la planète comportaient de grandes taches blanches désignées comme Terra incognita ; les biens qu’elle nous donnait étaient sans fin renouvelables ; chassés d’un territoire, il nous était possible d’en trouver un autre ailleurs. Désormais, nous n’avons plus d’ailleurs.
(...)
La question est souvent présentée sous la forme : la Terre pourra-t-elle nourrir tant d’humains ? Il se trouve que la réponse est positive. Même en l’absence d’une nouvelle « révolution verte », la quantité de nourriture disponible sera suffisante. Certes de nombreux êtres humains aujourd’hui ont faim, mais cela est beaucoup plus un problème de répartition que de production.
En fait, les pénuries les plus menaçantes concernent non pas la nourriture, mais des biens que les économistes d’autrefois considéraient comme sans valeur, car inépuisables, l’air et l’eau. Le mode de vie occidental, en se généralisant, a fait apparaître la vulnérabilité du climat, dont ces deux biens dépendent ; loin d’être inépuisables, ils sont à la merci de la pollution que notre comportement étend comme un suaire autour de la planète.
(...) [L]es conséquences de nos actes dépassent ce que notre environnement peut supporter ; ces conséquences sont souvent irréversibles. Il est donc urgent que ces actes soient collectivement débattus et choisis. Cela est une évidence pour tous les biens que la Terre nous offre mais qu’elle n’est capable de nous offrir qu’une seule fois. Les détruire, c’est en priver définitivement nos descendants. Tout ce qui est non renouvelable devrait donc être considéré comme « patrimoine commun de l’humanité ».
(...) Il se trouve que le modèle de société actuellement dominant, le modèle occidental, peut certes se prévaloir de succès magnifiques dans l’ordre de l’efficacité ; mais il a totalement échoué lorsqu’il s’agit de mettre les humains face à face. Il a en effet commis l’erreur de prendre pour moteur la compétition, c’est-à-dire la lutte de chacun contre tous.
Au long d’une aventure humaine, tout se joue lors des rencontres. Ramener celles-ci à un affrontement qui désignera un gagnant et un perdant, c’est perdre toute la richesse d’un échange qui pourrait être bénéfique à tous. C’est pourtant ce que notre société nous présente comme une nécessité. La place démesurée donnée par les médias aux événements insignifiants que sont les résultats sportifs est l’exemple extrême de cette déformation caricaturale. La vie de chacun, individu ou collectivité, est ainsi réduite à une succession de batailles, parfois gagnées, mais qui aboutissent à une guerre, d’avance perdue. Quel gâchis !

Lors de son entretien avec le FDLM cité en exergue de ce billet, Albert Jacquard affirmait également :
Il y a trop d’hommes sur la terre, mais ce ne sont pas ceux qu’on croit. Ce ne sont pas ceux des bidonvilles mais des hommes comme moi, qui voyagent en avion, habitent dans les quartiers chics et les banlieues cossues. 
ou...
La question est donc de savoir comment vivre, et comment se nourrir à 9 milliards d’individus. L’alimentation n’est pas un facteur limitant : il y a un gâchis de nourriture monstrueux*, on produit assez pour nourrir toute la planète. Et il n’y a pas besoin de recourir aux OGM pour cela. Les OGM n’existent que pour enrichir les grosses multinationales et rendre les paysans dépendants d’elles. Nous avons tous les mêmes ennemis : la maladie, la souffrance… Nous avons réussi à éradiquer le virus de la variole qui tuait plus de 2 millions de personnes. Tout est question de volonté humaine : faisons front commun ! Planétarisons le système sanitaire ! Tout médecin est un médecin sans frontière.
Bref, il nous prévint :
Ou on subit ou on oriente, c’est tout. Alors, être révolutionnaire, c’est orienter ; être conservateur, c’est subir : moi, je choisis.
Merci Albert Jacquard.


Ainsi parle... Albert Jacquard
Albert Jacquard analyse les sociétés modernes qui ont basé leur développement uniquement sur la compétition et en définit les conséquences. Ainsi aujourd’hui, plus un technicien est doué plus il devient dangereux pour l’ensemble de la société. Il est donc nécessaire de redonner à la formation son rôle d’apprentissage de l’éthique à partir de ce que nous apprend la science. Canal U, le 1er janvier 2001.



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Quelques liens utiles :

— Il tint pendant 9 ans, jusqu'en juillet 2010, une chronique quotidienne de cinq minutes sur l'antenne de France Culture, Le Regard d'Albert Jacquard. Cliquez ci-contre, n'ayez pas peur ; ses interventions étaient courtes et intéressantes. [Note postérieure : Désolé, l'écoute de ces enregistrements n'est plus disponible]

France Info (chronique complète) :
Ce scientifique et polytechnicien, né à Lyon le 23 décembre 1925, était un spécialiste de la génétique des populations. Son discours, humaniste, visait à favoriser l'évolution de la conscience collective. Il aura rédigé une trentaine d'ouvrages de vulgarisation scientifique autour de la question de l'avenir de l'humanité.
Parmi ces oeuvres les plus célèbres, on peut citer L'Eloge de la différence (1981), L'Abécédaire de l'ambiguïté (1989), Voici le temps du monde fini (1991), L'avenir n'est pas écrit (2003) ou encore Halte aux jeux ! en 2004.

Un scientifique multi-diplômé 

Après l'Ecole polytechnique, Albert Jacquard a d'abord travaillé de1951 à 1961 comme ingénieur puis administrateur à la Société d'exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (Seita), avant de devenir directeur adjoint du service de l'équipement du ministère de la Santé publique. Il est ensuite entré à l'Institut national d'études démographiques (Ined), dont il est sorti diplômé en 1964.
Il s'envole ensuite pour les Etats-Unis direction Stanford, où il complète sa déjà longue formation avec un doctorat en génétique et en mathématiques. Un diplôme qui lui permet d'occuper, dès 1968, le poste de chef du service de génétique de l'Ined.
De 1973 à 1985, il est expert en génétique auprès de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), et donne parallèlement des cours dans les universités de Genève, de Paris ou encore de Louvain.
Albert Jacquard était également président d'honneur de l'association Droit au logement (DAL) et participait à de nombreuses mobilisations.
Radio Canada.

L'Invité (TV5 Monde) : "Exigez le désarmement nucléaire !"




* À l'égard du "gâchis de nourriture", je suggère la lecture d'une étude récente publiée par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) intitulée :

Le gaspillage alimentaire porte atteinte au climat, à l’eau, aux terres et à la biodiversité

11 septembre 2013, Rome - Le gaspillage effarant de 1,3 milliard de tonnes de nourriture chaque année n'est pas juste une gigantesque perte économique, il porte aussi un grave préjudice aux ressources naturelles dont l'humanité dépend pour se nourrir, indique un nouveau rapport de la FAO paru aujourd'hui.
Food Wastage Footprint: Impacts on Natural Resources est la première étude qui entreprenne d'analyser les impacts des pertes et gaspillages alimentaires à l'échelle mondiale depuis un point de vue écologique, en se penchant sur ses conséquences pour le climat, les utilisations de l'eau et de la terre, et la biodiversité.
En voici les principales conclusions:
Chaque année, la nourriture produite sans être consommée engloutit un volume d'eau équivalant au débit annuel du fleuve Volga en Russie et est responsable du rejet dans l'atmosphère de 3,3 gigatonnes de gaz à effet de serre.
Outre ses impacts environnementaux, ses conséquences économiques directes pour les producteurs (à l'exclusion du poisson et des fruits de mer) sont de l'ordre de 750 milliards de dollars par an, estime le rapport de la FAO.
En lire plus...

vendredi 22 février 2013

Marché, Croissance, Viande et autres Nourritures Terrestres

Le mot "marché" occupe incessamment l'espace médiatique, le con espace de la Com. Mais c'est un terme frelaté par la propagande que nourrissent sans désemparer les grands faux-monnayeurs qui nous pompent et leurs perroquets. Comme "liberté", "démocratie", "antisémite", "chrétien" (1), "bien-être", "connaissance" et tant d'autres expressions devenues formules, ayant atteint de nos jours un rapport oxymorique avec les vieux concepts qu'elles recouvraient (2), aberration accablante.
En vue de contribuer à déterrer un tant soit peu les vieux concepts ensevelis par cette logorrhée de grands mots en surenchère exponentielle, je vous propose une vidéo et un texte.
Le clip vous montre l'économiste breton Serge Latouche —à côté de Siné, soit dit en passant— s'exprimant à propos de décroissance, ou plutôt d'accroissance, pour être plus rigoureux :


Quant au texte, il s'agit d'un billet publié par Camille Labro dans son blog gastronomique hébergé par Le Monde ; attention notamment au dernier paragraphe et aux concepts qu'il invoque :

CAMILLE LABRO, 17 février 2013
Rêves (de raviolis) en boîte
 
Plus que cette histoire de cheval maquillé en bœuf, le vrai scandale "Findus", c'est tout le système qui a été exposé au grand jour : un circuit d'approvisionnement alimentaire totalement opaque et aberrant, organisé exclusivement autour de l'intérêt financier des industriels, sans considération pour le bien-être de l'individu (producteur ou consommateur), des animaux, et encore moins de l'environnement. Un système diabolique qui tue la petite agriculture, l'alimentation saine et la distribution raisonnable de la nourriture.
Cette affaire m'a remis en mémoire un documentaire que j'ai vu l'année dernière, au Kulinarisches Kino (la section du film culinaire de la Berlinale) : "Canned Dreams" de Katja Gauriloff, film finlandais magnifiquement sobre, qui devrait se dépêcher de sortir en France et ailleurs. Le film suit la trajectoire insensée des ingrédients d'une boite de raviolis (le blé, la viande, les tomates, les oeufs mais aussi le métal), aux quatre coins du monde et sur 30 000 kilomètres, tout en donnant voix à ceux qui produisent et fabriquent ces ingrédients. Histoires poignantes d'hommes et de femmes, atrocités de la production intensive, absurdités de la globalisation alimentaire... Tout y est.
 

On peut voir une bonne partie du film, sous-titrée en anglais, sur le site d'Al Jazeera, qui en est l'un des producteurs. Précipitez-vous si ce bijou sort un jour près de chez vous (on espère que les distributeurs saisiront l'opportunité au vol...)
Pour revenir à Findus, et à l'instar de Perico Légasse qui a bien résumé les choses sur le plateau de Mots Croisés, je me réjouis que ce système monstrueux et mensonger, à dimension européenne mais aussi mondiale, soit aujourd'hui "pris la main dans le sac" et livré en pâture à l'opinion publique. J'espère que toute personne qui a suivi le débat saura mettre cette crise à profit, en apprenant à consommer et manger plus "responsable" (il ne faut pas compter sur les agro-industriels pour arranger les choses, eux qui sont déjà en train de remettre les atroces farines animales à l'ordre du jour !).
Cela veut dire, avant tout chose, qu'il faut se remettre à cuisiner. Car qui dit cuisine dit produits bruts et frais, qui dit produits dit marché, qui dit marché dit relations directes avec les producteurs, qui dit relation dit connaissance, produit sourcé, traçabilité... Circuit court pour une alimentation juste.
Camille Labro
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(1) Cf. La Chronique de Philippe Meyer du 18.02.2013 (07h56, sur France Culture), et que le ciel vous tienne en joie !


(2) Marc Bloch écrivait dans Apologie pour l'histoire ou métier d'historien (Armand Colin, Paris, 1993, 1997, p. 57) : « (...) au grand désespoir des historiens, les hommes n'ont pas coutume, chaque fois qu'ils changent de mœurs, de changer de vocabulaire ». Complétons cette remarque et insistons sur l'usage filou de mots prestigieux aux qualités obnubilantes pour appeler, par exemple, la prédation du renard dans le poulailler * "liberté" —ou pour appeler un cheval un bœuf, le cas échéant. Au bout du compte, qui oserait s'exprimer contre la liberté ?

* La liberté peut consister, par exemple, à "payer moins de 1 euro l'heure de salaire". Voici un extrait de la lettre de Maurice "Morry" (Mucho Morry) Taylor Jr., PDG de Titan Wheele International, à Arnaud Montebourg, ministre français du Redressement Productif (sic), pour lui expliquer que Titan se retirait du projet de reprise de l'usine Goodyear de pneus située à Amiens-Nord :
"Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins de 1 euro l'heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. Dans cinq ans, Michelin ne pourra plus produire de pneus en France. Vous pouvez garder les soi-disant ouvriers.". 
La lettre, datée le 8 février 2013, fut publiée par Les Échos le 19 février. Selon lui, les Français travaillent trois heures par jour (?) et touchent des salaires très élevés. Pas mal de la part d'un type qui déjà en 1996, lors des primaires du Parti Républicain, put dépenser plus de 6 millions de dollars... pour recevoir environ 1% des votes, bel exemple de sobriété tout comme de rentabilité pour celui qui se targue de savoir ce que c'est qu'une entreprise.
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NOTE du 24.02.2013 :
Le Monde a publié le 23.02.2013 un entretien avec Robyn O'Brien, autrice de The Unhealthy Truth, une investigation sur les dangers de la nourriture distribuée par l'industrie alimentaire étasunienne. Elle y dit, entre autres :
J'ai découvert qu'aux Etats-Unis, à partir de 1994, certaines modifications génétiques ont été réalisées dans la nourriture, modifications qui n'ont pas été acceptées en Europe. En utilisant mon approche d'analyste financière, j'ai cherché quelles décisions avaient été prises pour maximiser les rentabilités et ai découvert à quelles dérives cela a mené [:] Le rajout d'ingrédients et additifs chimiques, le dopage des animaux pour qu'ils prennent rapidement du poids, l'utilisation massive de pesticides... Tout cela détruit notre barrière digestive, garante de notre immunité. Aucun scientifique ne connaît vraiment les impacts de tels changements, mais nous sommes devenus plus vulnérables. Des estimations inquiétantes sont publiées : 41 % des Américains devraient avoir un cancer dans leur vie, la moitié des hommes et un tiers des femmes. Les maladies auto-immunes, liées à un état inflammatoire élevé du corps, augmentent. Nos systèmes immunitaires luttent énormément à cause de l'alimentation qui nous est proposée.
(...) Nous nous sommes déconnectés de nos racines, surtout aux Etats-Unis. Nous ne savons plus d'où vient la nourriture.

lundi 3 décembre 2012

Fukushima - Pétition de Tokiko Noguchi

Juste deux semaines après votre débat autour de l'énergie nucléaire, je reçois dans mon courriel cette pétition de Tokiko Noguchi qui en dit long sur la situation du département de Fukushima après la catastrophe du 11 mars 2011 :

Préfecture de Fukushima: Ne nous volez pas le choix de nous réfugier à l’extérieur du département !

Pétition de 野口時子 Tokiko Noguchi (3a 郡山)

Fukushima, Japon

Nous habitons à Fukushima. Nous avons une fille, collégienne et un fils handicapé. Ma fille entre au lycée cette année, et nous nous demandions si ça n’était pas l’occasion de déménager à l’extérieur du département pour protéger nos enfants de l’irradiation. Mais brutalement, la préfecture de Fukushima a déclaré publiquement que les appartements gratuits réquisitionnés pour les personnes souhaitant se réfugier à l’extérieur du département, n’accepteraient plus de nouvelles demandes à partir du 28 décembre 2012.
Le jour où cette décision a été rendue publique, j’ai reçu les résultats de l’échographie de la thyroïde de mon fils : A2. Les résultats étaient terribles. « Nous nous étions pourtant réfugiés le 15 mars, et nous sommes partis un mois en séjour de villégiature l’été… » (1)
De nombreux pères et mères de Fukushima vivent soucieux et se demandent s’ils doivent, afin de protéger leurs enfants, s’éloigner de leur pays natal et s’inquiètent de savoir où ils doivent déménager ? Dans le cas où ils prennent la décision de déménager hors de la préfecture de Fukushima, parce que cela est nécessaire, le fait de pouvoir avoir accès à des logements réquisitionnés (et mis à disposition gratuitement) est une aide vitale.
Le règlement concernant les logements réquisitionnés qui se trouve originellement dans la loi de protection en cas de désastre a été appliqué durant 5 années lors du tremblement de terre d’Osaka. Refuser le dépôt de nouvelles demandes d’habitation de ces logements alors que deux années ne se sont pas encore écoulées après la catastrophe est inadmissible. De plus, cette fois, la population encourt des dommages sanitaires dus à l’irradiation. Il est manifeste qu’une assistance sur un terme plus long est nécessaire.
Selon l’enquête d’opinion réalisée dans la ville de Fukushima au mois de mai, plus de 90% des citoyens ont répondu être en état de « grande inquiétude » ou « d’inquiétude moyenne » quant aux effets de la contamination interne et externe de leur famille. 34% des personnes interrogées, et 45% des ménages ayant en leur sein des nourrissons et des enfants du primaire ont répondu qu’ils « souhaitent se réfugier » (2)
De nombreuses familles, tout comme la nôtre, attendent que leur enfant ait fini leur cycle scolaire, recherche l’endroit adéquat permettant l’accueil de leur enfant handicapé, en somme choisissent le bon moment pour déménager. C’est parce que de nombreuses familles étaient dans l’expectative de la fin de l’année scolaire de leur enfant, ou dans l’attente de pouvoir rassembler les conditions d’un environnement pédagogique adapté qu’encore au mois de mars de cette année, les refuges à l’extérieur du département furent nombreux (l’année scolaire commence en avril au Japon). Nous avons toutes raisons de croire que le nombre de famille qui pensait déménager au mois de mars prochain était également considérable.
La préfecture a décidé de cesser l’acceptation de nouvelles demandes d’occupation de logements réquisitionnés en décembre de cette année, mais les réfugiés demandent l’abrogation de cet arrêt. (4)
Si nous recevons l’assistance de tous, nous pourrons rendre possible la révision de cette décision.
Nous vous remercions.

Documents de référence :
1 - Nodules en deça de 5.0mm et Kyste en deça de 20 mm
2 - http://www.city.fukushima.fukushima.jp/soshiki/7/kouchou12090501.html


3 - http://mainichi.jp/select/news/20121124k0000m040081000c.html
4 - http://www.yomiuri.co.jp/e-japan/yamagata/news/20121107-OYT8T01431.htm
5 - 
http://www.pref.fukushima.jp/imu/kenkoukanri/241118koujyousen.pdf 

Signer la pétition

Le 12 octobre 2012, la compagnie d'électricité Tepco, qui opère la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, a admis pour la première fois qu'elle avait minimisé le risque de tsunami "par peur d'être contrainte à fermer ses installations le temps d'en améliorer la sécurité.", selon PresseOcéan.fr, où l'on peut aussi lire :
"Il existait une peur latente d'une fermeture jusqu'à ce que des mesures draconiennes de sécurité soient mises en place", indique Tokyo Electric Power (Tepco) dans un rapport-confession intitulé "Politique fondamentale pour la réforme du dispositif nucléaire de Tepco", plus d'un an et demi après l'accident.
Ce rapport de 32 pages indique qu'avant même le tsunami géant de mars 2011 qui a submergé la centrale, la compagnie savait que les systèmes de défense et de protection étaient insuffisants. Elle n'avait toutefois pas agi, probablement par peur des coûts que cela allait représenter.
"Il y avait cette inquiétude que si de nouvelles et sévères mesures étaient imposées, la sécurité de toutes les centrales existantes serait devenu un sujet de préoccupation", et aurait pu "donner plus de vigueur au mouvement antinucléaire", lit-on encore.
Dans Le Monde diplomatique de décembre 2012, Agnès Sinaï vient de publier un long article bien éloquent sur l'Agence internationale de l'Énergie Atomique (AIEA) dont le titre est déjà très expressif : "Un gendarme du nucléaire bien peu indépendant". Sa conclusion est claire :
« Verrouillée par la doctrine officielle, l’information sur les risques liés au nucléaire est systématiquement brouillée. Et les responsables des catastrophes atomiques demeurent impunis. »
Pensons d'ailleurs que l'AIEA, qui siège à Vienne, a deux grandes fonctions comportant un conflit de passions trop évident, une simultanéité plutôt louche : la surveillance et la promotion du nucléaire. Mine de rien, elle tiendra sa conférence ministérielle du 15 au 17 décembre justement à Fukushima.

vendredi 28 septembre 2012

Médicaments et plats de lentilles ou le Triomphe de l'industrie pharmaceutique

L'industrie pharmaceutique est singulièrement, énormément lucrative. Il y en a qui ont déclaré...
« (...) l'industrie pharmaceutique est l'une des plus lucratives. Ni les banques ni le pétrole ni l'informatique ne font autant de profit. Cela devrait interpeller les Français ! Est-ce moral et éthique que l'industrie qui rapporte le plus soit une industrie de santé ? Moi je ne le crois pas ! »
C'est Philippe Even qui s'exprime de la sorte lors d'une entrevue accordée à allodocteurs.fr intitulée Médicaments dangereux : le Pr. Even répond aux critiques.

Ancien doyen de la faculté de médecine de Paris et président de l’Institut Necker, le docteur Philippe Even vient de publier, en collaboration avec Bernard Debré, un livre polémique et très salutaire : Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux, 
Éd. Cherche Midi, 912 p., 23,80 euros.


Il y est question des résultats de l'application du capitalisme pur et dur (1) à la recherche pharmaceutique, ses procédés et son "marché" : un pur et dur désastre prouvant, encore une fois, combien l'avidité peut nuire au savoir, à la recherche, au langage et à la santé de tous : 50% de médicaments inutiles, 20% de mal tolérés, 5% de « potentiellement très dangereux » ; transfert de 10 à 15 milliards d'euros du Trésor public aux caisses de l'industrie pharmaceutique "sans aucune amélioration de la santé des patients"... En voilà un, d'assistanat. Avec, en prime, son corollaire de la fièvre de l'ordonnance : les gardiens de la santé publique ont créé une population d'accros.
Le bilan que ce répertoire autorise à dresser est donc bien lourd : nous serions les otages de la cupidité des uns, du laisser-aller des autres et des routines empêchant bon nombre de professionnels de penser... et de lire. Car, selon Philippe Even, il faudrait...
« (...) apprendre aux médecins où s'informer, leur apprendre à avoir une lecture critique, à décoder les articles scientifiques d'autant qu'ils sont nombreux à être écrits par l'industrie pharmaceutique ou ses affidés. C'est un métier d'apprendre à lire ces articles. »
On dirait que la culture de la corruption et de la bêtise, du laxisme et de la démagogie (fouillis inextricable ?), dans tel ou tel domaine, est fonction du chiffre d'affaires qu'il produit. Comme me le rappelle mon ami F., médecin, ce n'est pas la première fois que l'industrie des médocs vend le diagnostic et le langage pour pouvoir ensuite vendre les médicaments ad hoc (2). Témoin, les anti-dépresseurs.
Enfin, profitons de la citation ci-dessus de Philippe Even, grand conseil à portée universelle : il faut savoir lire et il faut savoir vérifier qui est derrière telle ou telle production, ce qui n'est pas toujours facile. La compréhension de lecture ne va pas de soi, elle requiert une pratique, un apprentissage.

Revenons au Guide des 4000 médicaments... Si vous fouillez un tant soit peu sur le Web, on vous fera tomber sur d'autres informations récentes concernant ce vade-mecum et ses auteurs :

— Sous le titre Les tontons flingueurs des médicaments, Le Monde recueille certaines critiques à leur égard et nous rappelle que l'un, Even, est médecin et de gauche, et que l'autre, Debré, est chirurgien et de droite.
— Le site Allodocteurs propose plusieurs documents pour en savoir plus:
- Médicaments dangereux et inutiles : la réaction de Roselyne Bachelot
- Médicaments dangereux : la réaction de Bruno Toussaint (Prescrire)
- Médicaments : la moitié serait inutile, 13 septembre 2012.
- La liste des 58 médicaments jugés ''très dangereux'', 13 septembre 2012.
- Pr. Even : "Les médecins ignorent tout des médicaments", entretien du 27 septembre 2011.
- 77 médicaments sous surveillance rapprochée, dossier du 31 janvier 2011.
- Médicaments : de la recherche à la pharmacovigilance, dossier complet.
- Mediator : genèse d'un scandale sanitaire, reportage vidéo du 26 avril 2012.
— L'émission animé par Zemmour & Naulleau, sur Paris Première, a invité le docteur Even. Voici deux liens permettant d'écouter ses propos dans leur intégralité, ici et .
— Le Nouvel Observateur nº 2497, du 13 septembre 2012, dédie tout un dossier —documenté et effarant— à ce sujet comprenant un guide des médicaments utiles, inutiles ou dangereux ainsi qu'un entretien avec Philippe Even, menée par Anne Crignon et Céline Revel-Dumas, dont on peut lire l'intégralité sur bibliobs.com (cliquez sur le lien précédent).


Puis d'autres sites de l'Obs élargissent encore ces contenus ; je vous relaie ici un précis de pharmacologie inutile ou dangereuse édité par Matthieu Sicard et une infographie fournissant la liste noire des 58 médicaments dangereux.

Comme j'ai trouvé l'entretien de l'Obs très instructif, j'en extrais quelques fragments significatifs :

Sur les avancées majeures de l'industrie pharmaceutique :
Oui, cela a été vrai de 1950 à 1990. Elle a inventé, développé et commercialisé presque tous les grands médicaments qui ont changé notre vie. Les antibiotiques et les vaccins ont supprimé la mortalité infantile dans les pays occidentaux et d’un seul coup allongé notre médiane de vie de dix ans. Ensuite, les grands traitements des maladies d’après 50 ans —cancers, maladies cardiaques, maladies inflammatoires ou diabète— l’ont encore allongée de cinq ans. (...)
Mais, soudainement, la biologie s’est terriblement complexifiée. On n’étudie plus un organe mais ses cellules et ses dizaines de milliers de molécules. Les découvertes sont toujours plus nombreuses mais ponctuelles. On avance, mais pas à pas. C’est pourquoi les nouveaux médicaments n’ont, eux non plus, que des applications ponctuelles. Ainsi, ces vingt dernières années, pas un seul traitement de grande envergure, c’est-à-dire qui soit à la fois très actif et qui concerne un grand nombre de malades, n’a été découvert. L’industrie pharmaceutique n’a commercialisé qu’une vingtaine de molécules très efficaces, mais sur de petits créneaux comme certaines sous-variétés de cancers. Lentes et difficiles, les découvertes ne se font plus désormais que dans les laboratoires universitaires. L’industrie a décroché, elle a abandonné les recherches devenues trop complexes. Les petits marchés étant beaucoup plus étroits qu’autrefois, cela l’oblige, pour maintenir ses sacro-saints bénéfices, à vendre ses molécules à des prix nettement supérieurs aux prix d’autrefois ; parfois 100 000 euros par an et par malade.
Médicaments et affaires :
Le capitalisme est devenu essentiellement spéculatif, visant la rentabilité immédiate. Les managers des firmes ont exigé 20% de rendement par an, se condamnant à des politiques de court terme absolument antinomiques avec la découverte de nouveaux médicaments, qui demande au moins dix ans. Alors, pour gagner de plus en plus d’argent, l’industrie a tenté d’allonger la France entière en élargissant la définition des maladies. Nous sommes ainsi tous devenus des hypertendus, des diabétiques, des hypercholestérolémiques, des artériels, des ostéoporotiques et des fous en puissance. Les laboratoires, avec l’appui de nombreux spécialistes complices, ont multiplié les traitements préventifs donnés pendant dix à trente ans à des gens sains pour prévenir des pathologies qu’ils n’auront jamais. Un pactole dont le meilleur exemple est celui des statines, pour lutter contre le cholestérol [voir article de Marie Vaton, p. 58 de l'édition internationale de l'Obs]. Enfin, les firmes ont développé les « me too » : comme les brevets de leurs grandes molécules tombaient dans le domaine public et devenaient la proie des « génériqueurs », elles ont sorti tous les cinq ou six ans des quasi-copies relookés et « remarketées » de leurs anciennes molécules baptisées de « deuxième » ou « troisième » génération. (...) En effet, la totalité de ces « me too » n’ont pas le moindre intérêt. Mais avec l’impardonnable accord de l’État, on a accepté des prix et des remboursements égaux ou supérieurs à ceux des molécules originales. La copie de « la Joconde » plus chère que la Joconde elle-même ! Scandale d’État. Exemples : il y a 5 molécules pour traiter l’hypertension artérielle et 150 « me too ». Ce n’est pas tout : les firmes ont une politique de dénigrement des anciennes molécules car elles ne rapportent plus rien financièrement (3). [Et il évoque les exemples des antiashmatiques et des antidiabétiques oraux pour conclure :] « L’entreprise médicale menace la santé », écrivait déjà Ivan Illich, le grand critique de la société industrielle, en 1975.
Complicité de l'État :
Parce que, comme le disent l’ONU et les parlements américain et britannique, « l’industrie est une pieuvre infiltrant toutes les instances décisionnelles nationales et internationales, les gouvernements, les grandes administrations, les institutions, les sociétés savantes médicales et les médias ». Voilà pourquoi nos commissions d’évaluation tournent en rond, laissant passer des molécules inefficaces et dangereuses alors qu’elles savent que les essais cliniques réalisés par l’industrie sont biaisés, truqués, mensongers, masquant les dangers, amplifiant les effets positifs. Quant à la pharmacovigilance qui devrait permettre de suivre les médicaments pour repérer les accidents, il s’agit davantage d’une pharmacosomnolence, ce que le Mediator a bien illustré. Les accidents seraient-ils quand même repérés que le dossier tournerait indéfiniment entre les différentes commissions comme une boule dans un flipper.
Vraies dépenses de l'industrie pharmaceutique :
(...) 5% —seulement— pour la recherche, 15% pour le développement, 10% pour la fabrication, entièrement sous-traitée en Inde ou au Brésil. L’industrie de la santé est parmi les plus lucratives. Où est la morale ? Elle n’y parvient que par un marketing et un trafic d’influence pour lesquels elle n’investit pas moins de 45% de son chiffre d’affaires ! À Washington, 600 lobbystes s’affairent, presque autant à Bruxelles, plusieurs dizaines à l’Assemblée nationale à Paris. Elle tient aussi la presse professionnelle, et ce dans toutes les langues, par le biais des grandes agences telles Cégédim et Business Média —présente dans 80 pays et qui emploie 20 000 personnes.
— Je conseille également de lire ses propos à l'égard des essais pré-cliniques et cliniques dont les critères, procédés et recrutements s'avèrent vraiment gratinés.

Rapport experts-industrie (ou lorsque les experts font office de visiteurs médicaux) :
Dès 2002, Bernard Kouchner a imposé la déclaration des liens d'intérêts entre les experts et l’industrie pharmaceutique. Les décrets d’application ne sont parus qu’en 2007 et n’ont été que partiellement appliqués. Certains médecins se sont déclarés, d’autres pas. Le résultat: beaucoup plus de la moitié des experts de nos commissions ministérielles d’évaluation des médicaments sont très étroitement liés financièrement à l’industrie pharmaceutique. Au point que certains présidents des commissions de l’ancienne Afssaps [devenu Agence de sécurité du médicament ANSM en mai 2012, NDLR] étaient liés par dix à cinquante contrats avec l’industrie pharmaceutique. Il s’agit là de contrats personnels de consultance, leur accordant honoraires ou actions en bourse contre leur soutien actif et permanent. En France ces contrats vont de 10.000 à 500.000 euros et aux Etats-Unis de 500.000 à deux millions de dollars. La tentation est grande. Tous ces contrats ne représentent pour l’industrie mondiale qu’une dépense annuelle de quatre ou cinq cent millions de dollars, beaucoup moins d’un millième de son chiffre d’affaire. Les médecins se vendent pour un plat de lentilles.
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(1) ...du jeu production-consommation-gros profits-graves conséquences. La croissance capitaliste n'est pas qu'inutile : elle est surtout nuisible, car le productivisme est contre-productif, tout comme la surconsommation est crétinisante. Et la croissance sacrifie notamment les pays pauvres sur l'autel du marché et par-dessus le marché. Et puis, ils sont les dépotoirs de nos déchets les plus toxiques.
(2) À cet égard, le dossier du Nouvel Observateur nº 2497 cite un ouvrage dont le titre est toute une promesse. Il s'agit de Jörg Blech : Les Inventeurs de maladies (Actes Sud, 2003), où l'on rapporte, entre autres, que le « syndrome de Sissi » n'était qu'une stratégie de Wedopress, agence de relations publiques sous contrat avec un fabricant de psychotropes. Parmi les contempteurs français du trafic de la maladie, mon ami F. et l'Obs sont d'accord : il faut évoquer le directeur de la maison d'édition Les Empêcheurs de penser en rond, Philippe Pignarre, dont j'ignorais tout jusqu'ici. En 2003 il avait sorti Le Grand Secret de l'industrie pharmaceutique (cf. site de France Culture). Je dispose désormais de La sorcellerie capitaliste, Pratiques de désenvoûtement, l'ouvrage qu'il a publié en 2005 (La Découverte) avec Isabelle Stengers.
(3) Ce dénigrement de ce qui remplit bien ses fonctions, du moment qu'il ne rapporte plus rien, est l'une des marques permanentes du capitalisme prédateur, le grand champion du bâclage juteux et de l'obsolescence programmée (voir la vidéo ci-dessous). Quand l'Internationale prédatrice tient à stigmatiser quelqu'un ou quelque chose, elle les taxe de démodés ou de vieillots, sans autre forme de procès ou d'argument, et -comme on le voit bien- cela concerne même ses marchandises un peu âgées, éventuellement utiles, ce qui déborde les pertinentes analyses de Guy Debord à propos de La Société du Spectacle dans son ouvrage homonyme (1967), où l'on pouvait lire :
« L'imposture de la satisfaction doit se dénoncer elle-même en se remplaçant, en suivant le changement des produits et celui des conditions générales de la production. Ce qui a affirmé avec la plus parfaite impudence sa propre excellence définitive change pourtant, (...), et c'est le système seul qui doit continuer : Staline comme la marchandise démodée sont dénoncés par ceux-là mêmes qui les ont imposés. Chaque nouveau mensonge de la publicité est aussi l'aveu de son mensonge précédent. »

Prêt à jeter, Fabricados para no durar, Fabricats per no durar.
(co-production ARTE, TVE, Televisió Catalana)

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P.-S. - Pour ceux qui lisent en anglais, le 21 septembre, sous le titre The drugs don't work: a modern medical scandal, The Guardian a publié des extraits de Bad Pharma, un ouvrage du docteur Ben Goldacre qui est sur le point d'être édité par Fourth Estate et qui montre, lui aussi, à quel point on nous berne dans ce domaine.
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Info du 23.05.2013

Le Mediator, «un crime presque parfait», pour la pneumologue Irène Frachon

- Pour en lire plus, cliquez ci-contre.
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Mise à jour du 8 décembre 2015 :

Selon une étude du magazine 60 millions de consommateurs (novembre 2015)...

couverture du numéro 

...plus de la moitié des médicaments achetables sans ordonnance (contre grippe, rhume, toux, troubles digestifs) qu'ils ont étudiés sont inutiles ou présentent plus de risques que de bénéfices. Contre la toux, la plupart des drogues légales de la pharmacopée occidentale sont à éviter. D'autant que "Sachant qu’une toux grasse participe à la guérison du malade grâce à l’évacuation du mucus, il est préférable d’attendre qu’elle passe d’elle-même."
Leur hors-série de janvier-février 2016 publie une liste de médicaments dangereux.

vendredi 13 avril 2012

Annick Stevens démissionne de l’Université après dix ans d’enseignement

Je cède volontiers la parole à Annick Stevens, dont le geste relance un débat essentiel. Je colle également, un peu plus bas, la réaction du recteur de l'Université de Liège, ainsi que les amendements postérieurs et la nouvelle réponse d'Annick Stevens, le tout accessible en cliquant ici (site de "Sauvons l'Université"). À nous tous d'y réfléchir.

Les raisons d’une démission.
Lettre d’Annick Stevens, philosophe, universitaire belge, janvier 2012, et réponse de Bernard Rentier, recteur de l’université de Liège, février 2012

mardi 7 février 2012
, par Sylvie


Chères et chers Collègues,


Vous serez peut-être intéressés par ce texte explicatif que j’ai joint à ma lettre de démission de l’Université, qui prendra acte à la fin de cette année académique. En effet, il ne s’agit en rien de questions personnelles, mais d’une réflexion générale sur la dégradation de l’institution universitaire, non seulement belge mais européenne. Sachant que je ne suis pas la seule à faire ce constat, je propose cette contribution au débat, qui peut être diffusée et transmise à des collègues d’autres universités. Toutes mes excuses aux personnes que cela n’intéresserait pas.


Bien cordialement, Annick Stevens, Chargée de cours en philosophie.



Pourquoi je démissionne de l’Université
après dix ans d’enseignement


Plus que jamais il est nécessaire de réfléchir au rôle que doivent jouer les universités dans des sociétés en profond bouleversement, sommées de choisir dans l’urgence le type de civilisation dans lequel elles veulent engager l’humanité. L’université est, jusqu’à présent, la seule institution capable de préserver et de transmettre l’ensemble des savoirs humains de tous les temps et de tous les lieux, de produire de nouveaux savoirs en les inscrivant dans les acquis du passé, et de mettre à la disposition des sociétés cette synthèse d’expériences, de méthodes, de connaissances dans tous les domaines, pour les éclairer dans les choix de ce qu’elles veulent faire de la vie humaine. Qu’à chaque époque l’université ait manqué dans une certaine mesure à son projet fondateur, nous le lisons dans les critiques qui lui ont constamment été adressées à juste titre, et il ne s’agit pas de s’accrocher par nostalgie à l’une de ses formes anciennes. Mais jamais elle n’a été aussi complaisante envers la tendance dominante, jamais elle n’a renoncé à ce point à utiliser son potentiel intellectuel pour penser les valeurs et les orientations que cette tendance impose à l’ensemble des populations, y compris aux universités elles mêmes.

D’abord contraintes par les autorités politiques, comme on l’a vu de manière exemplaire avec le processus de Bologne, il semble que ce soit volontairement maintenant que les directions universitaires (à quelques rares exceptions près) imposent la même fuite en avant, aveugle et irréfléchie, vers des savoirs étroitement utilitaristes dominés par l’économisme et le technologisme.

Si ce phénomène repose très clairement sur l’adhésion idéologique de ceux qui exercent le pouvoir institutionnel, il ne se serait pas imposé à l’ensemble des acteurs universitaires si l’on n’avait pas instauré en même temps une série de contraintes destinées à paralyser toute opposition, par la menace de disparition des entités qui ne suivraient pas la course folle de la concurrence mondiale: il faut attirer le «client», le faire réussir quelles que soient ses capacités («l’université de la réussite»!), lui donner un diplôme qui lui assure une bonne place bien rémunérée, former en le moins de temps possible des chercheurs qui seront hyper productifs selon les standards éditoriaux et entrepreneuriaux, excellents gestionnaires et toujours prêts à siéger dans les multiples commissions et conseils où se prennent les simulacres de décisions — simulacres, puisque tant les budgets que les critères d’attribution et de sélection sont décidés ailleurs. De qualité, de distance critique, de réflexion sur la civilisation, il n’est plus jamais question. La nouvelle notion d’«excellence» ne désigne en rien la meilleure qualité de l’enseignement et de la connaissance, mais la meilleure capacité à engranger de gros budgets, de grosses équipes de fonctionnaires de laboratoire, de gros titres dans des revues de plus en plus sensationnalistes et de moins en moins fiables. La frénésie d’évaluations qui se déploie à tous les niveaux, depuis les commissions internes jusqu’au classement de Shanghaï, ne fait que renforcer l’absurdité de ces critères.

Il en résulte tout le contraire de ce qu’on prétend promouvoir : en une dizaine d’années d’enseignement, j’ai vu la majorité des meilleurs étudiants abandonner l’université avant, pendant ou juste après la thèse, lorsqu’ils ont pris conscience de l’attitude qu’il leur faudrait adopter pour continuer cette carrière ; j’ai vu les autres renoncer à leur profondeur et à leur véritable intérêt intellectuel pour s’adapter aux domaines et aux manières d’agir qui leur offriraient des perspectives. Et bien sûr j’ai vu arriver les arrivistes, à la pensée médiocre et à l’habileté productive, qui savent d’emblée où et avec qui il faut se placer, qui n’ont aucun mal à formater leur écriture pour répondre aux exigences éditoriales, qui peuvent faire vite puisqu’ils ne font rien d’exigeant. Hormis quelques exceptions, quelques personnes qui ont eu la chance d’arriver au bon moment avec la bonne qualification, ce sont ceux-là, les habiles médiocres, qui sont en train de s’installer — et la récente réforme du FNRS vient de supprimer les dernières chances des étudiants qui n’ont que leurs qualités intellectuelles à offrir, par la prépondérance que prend l’évaluation du service d’accueil sur celle de l’individu. Ces dérives présentent des variantes et des degrés divers selon les disciplines et les pays, mais partout des collègues confirment les tendances générales: concurrence fondée sur la seule quantité; choix des thèmes de recherche déterminé par les organismes financeurs, eux-mêmes au service d’un modèle de société selon lequel le progrès humain se trouve exclusivement dans la croissance économique et dans le développement technique; inflation des tâches administratives et managériales aux dépens du temps consacré à l’enseignement et à l’amélioration des connaissances. Pour l’illustrer par un exemple, un Darwin, un Einstein, un Kant n’auraient aucune chance d’être sélectionnés par l’application des critères actuels. Quelles conséquences pense-t-on que donnera une telle sélection sur la recherche et les enseignements futurs? Pense-t-on pouvoir encore longtemps contenter le «client» en lui proposant des enseignants d’envergure aussi étroite ? Même par rapport à sa propre définition de l’excellence, la politique des autorités scientifiques et académiques est tout simplement suicidaire.

Certains diront peut-être que j’exagère, qu’il est toujours possible de concilier quantité et qualité, de produire du bon travail tout en se soumettant aux impératifs de la concurrence. L’expérience dément cet optimisme. Je ne dis pas que tout est mauvais dans l’université actuelle, mais que ce qui s’y fait de bon vient plutôt de la résistance aux nouvelles mesures imposées que de leur application, résistance qui ne pourra que s’affaiblir avec le temps. On constate, en effet, que toutes les disciplines sont en train de s’appauvrir parce que les individus les plus «efficaces» qu’elles sélectionnent sont aussi les moins profonds, les plus étroitement spécialisés c’est-à-dire les plus ignorants, les plus incapables de comprendre les enjeux de leurs propres résultats.

Même les disciplines à fort potentiel critique, comme la philosophie ou les sciences sociales, s’accommodent des exigences médiatiques et conservent toujours suffisamment de conformisme pour ne pas être exclues de la bataille productiviste, — sans compter leur incapacité à affronter l’incohérence entre leurs théories critiques et les pratiques que doivent individuellement adopter leurs représentants pour obtenir le poste d’où ils pourront se faire entendre.

Je sais que beaucoup de collègues partagent ce jugement global et tentent héroïquement de sauver quelques meubles, sur un fond de résignation et d’impuissance. On pourrait par conséquent me reprocher de quitter l’université au moment où il faudrait lutter de l’intérieur pour inverser la tendance. Pour avoir fait quelques essais dans ce sens, et malgré mon estime pour ceux qui s’efforcent encore de limiter les dégâts, je pense que la lutte est vaine dans l’état actuel des choses, tant est puissante la convergence entre les intérêts individuels de certains et l’idéologie générale à laquelle adhère l’institution universitaire.

Plutôt que de s’épuiser à nager contre le courant, il est temps d’en sortir pour créer autre chose, pour fonder une tout autre institution capable de reprendre le rôle crucial de transmettre la multiplicité des aspects des civilisations humaines et de stimuler la réflexion indispensable sur les savoirs et les actes qui font grandir l’humanité. Tout est à construire, mais il y a de par le monde de plus en plus de gens qui ont l’intelligence, la culture et la volonté pour le faire. En tous cas, il n’est plus temps de perdre ses forces à lutter contre la décadence annoncée d’une institution qui se saborde en se trompant d’excellence.

Annick Stevens,
Docteur en Philosophie,
Chargée de cours à l’Universitéde Liège depuis 2001.
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Réponse du recteur de L’université de Liège

NDLA : Ce document a fait l’objet d’amendements signalés en italique dans le texte.

Madame,