jeudi 12 septembre 2013

Décès du généticien Albert Jacquard

L’ADN est un objet. Je suis un objet. Mais ce qui nous différencie d’une 
amibe ou d’un chimpanzé, c’est le mystère de la conscience. 
Je suis un objet fait par la nature et une personne faite par mon aventure. 
Et mon aventure, c’est les autres. C’est par eux que je deviens sujet.
(...) [L]es races n’existent pas. C’est la génétique qui a permis de le montrer.


L’éducation doit nous aider à nous construire avec l’aide des autres, non pas à nous
préparer à la vie active. Le seul vrai objectif d’une vie humaine, c’est la rencontre. 

Entretien avec Albert Jacquard
Le Français dans le Monde
Janvier-février 2007 - N°349



Ce billet veut être un petit hommage à Albert Jacquard (1925-2013), généticien, professeur et humaniste engagé, mort hier soir à 87 ans : il voulait éviter la transformation des citoyens en moutons soumis, défendait la justice sociale (y compris pour les sans-papiers ou les mal-logés !) et prônait le remplacement du modèle capitaliste de la compétition. Ce n'est pas par hasard qu'il est l'auteur de J’accuse l’économie triomphante (Livre de poche, Paris, 2000).
D'ailleurs, même combat, il était alarmé par les risques qui hantaient —qui hantent— l'avenir de la Terre et des hommes, par l'application barbare des découvertes scientifiques, et il s'évertuait à en faire prendre conscience. Ainsi, en compagnie d'autres pourfendeurs de l'idéologie très intégriste de la sacrosainte Croissance, tellement mortifère, osait-il, en première ligne, "Demander la suppression immédiate du Grand Prix de France automobile de formule 1, paroxysme de la pollution et du gaspillage des ressources naturelles. Nous voulons —disaient-ils— la fin de ce loisir anachronique réservé à une vingtaine de gosses de riches, alors que le déclin de l'extraction du pétrole est pour aujourd'hui et que le climat se dérègle dangereusement." [À propos de voitures...]
En mai 2004, il écrivit dans Le Monde diplomatique une collaboration intitulée Finitude de notre domaine où l'on pouvait lire, par exemple :
(...) Jusqu’il y a peu, il était possible de regarder comme pratiquement infini, quasi inépuisable, le domaine qui nous était accessible. Les cartes de la planète comportaient de grandes taches blanches désignées comme Terra incognita ; les biens qu’elle nous donnait étaient sans fin renouvelables ; chassés d’un territoire, il nous était possible d’en trouver un autre ailleurs. Désormais, nous n’avons plus d’ailleurs.
(...)
La question est souvent présentée sous la forme : la Terre pourra-t-elle nourrir tant d’humains ? Il se trouve que la réponse est positive. Même en l’absence d’une nouvelle « révolution verte », la quantité de nourriture disponible sera suffisante. Certes de nombreux êtres humains aujourd’hui ont faim, mais cela est beaucoup plus un problème de répartition que de production.
En fait, les pénuries les plus menaçantes concernent non pas la nourriture, mais des biens que les économistes d’autrefois considéraient comme sans valeur, car inépuisables, l’air et l’eau. Le mode de vie occidental, en se généralisant, a fait apparaître la vulnérabilité du climat, dont ces deux biens dépendent ; loin d’être inépuisables, ils sont à la merci de la pollution que notre comportement étend comme un suaire autour de la planète.
(...) [L]es conséquences de nos actes dépassent ce que notre environnement peut supporter ; ces conséquences sont souvent irréversibles. Il est donc urgent que ces actes soient collectivement débattus et choisis. Cela est une évidence pour tous les biens que la Terre nous offre mais qu’elle n’est capable de nous offrir qu’une seule fois. Les détruire, c’est en priver définitivement nos descendants. Tout ce qui est non renouvelable devrait donc être considéré comme « patrimoine commun de l’humanité ».
(...) Il se trouve que le modèle de société actuellement dominant, le modèle occidental, peut certes se prévaloir de succès magnifiques dans l’ordre de l’efficacité ; mais il a totalement échoué lorsqu’il s’agit de mettre les humains face à face. Il a en effet commis l’erreur de prendre pour moteur la compétition, c’est-à-dire la lutte de chacun contre tous.
Au long d’une aventure humaine, tout se joue lors des rencontres. Ramener celles-ci à un affrontement qui désignera un gagnant et un perdant, c’est perdre toute la richesse d’un échange qui pourrait être bénéfique à tous. C’est pourtant ce que notre société nous présente comme une nécessité. La place démesurée donnée par les médias aux événements insignifiants que sont les résultats sportifs est l’exemple extrême de cette déformation caricaturale. La vie de chacun, individu ou collectivité, est ainsi réduite à une succession de batailles, parfois gagnées, mais qui aboutissent à une guerre, d’avance perdue. Quel gâchis !

Lors de son entretien avec le FDLM cité en exergue de ce billet, Albert Jacquard affirmait également :
Il y a trop d’hommes sur la terre, mais ce ne sont pas ceux qu’on croit. Ce ne sont pas ceux des bidonvilles mais des hommes comme moi, qui voyagent en avion, habitent dans les quartiers chics et les banlieues cossues. 
ou...
La question est donc de savoir comment vivre, et comment se nourrir à 9 milliards d’individus. L’alimentation n’est pas un facteur limitant : il y a un gâchis de nourriture monstrueux*, on produit assez pour nourrir toute la planète. Et il n’y a pas besoin de recourir aux OGM pour cela. Les OGM n’existent que pour enrichir les grosses multinationales et rendre les paysans dépendants d’elles. Nous avons tous les mêmes ennemis : la maladie, la souffrance… Nous avons réussi à éradiquer le virus de la variole qui tuait plus de 2 millions de personnes. Tout est question de volonté humaine : faisons front commun ! Planétarisons le système sanitaire ! Tout médecin est un médecin sans frontière.
Bref, il nous prévint :
Ou on subit ou on oriente, c’est tout. Alors, être révolutionnaire, c’est orienter ; être conservateur, c’est subir : moi, je choisis.
Merci Albert Jacquard.


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Quelques liens utiles :

— Il tint pendant 9 ans, jusqu'en juillet 2010, une chronique quotidienne de cinq minutes sur l'antenne de France Culture, Le Regard d'Albert Jacquard. Cliquez ci-contre, n'ayez pas peur ; ses interventions étaient courtes et intéressantes. En voici la dernière :



France Info (chronique complète) :
Ce scientifique et polytechnicien, né à Lyon le 23 décembre 1925, était un spécialiste de la génétique des populations. Son discours, humaniste, visait à favoriser l'évolution de la conscience collective. Il aura rédigé une trentaine d'ouvrages de vulgarisation scientifique autour de la question de l'avenir de l'humanité.
Parmi ces oeuvres les plus célèbres, on peut citer L'Eloge de la différence (1981), L'Abécédaire de l'ambiguïté (1989), Voici le temps du monde fini (1991), L'avenir n'est pas écrit (2003) ou encore Halte aux jeux ! en 2004.

Un scientifique multi-diplômé 

Après l'Ecole polytechnique, Albert Jacquard a d'abord travaillé de1951 à 1961 comme ingénieur puis administrateur à la Société d'exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (Seita), avant de devenir directeur adjoint du service de l'équipement du ministère de la Santé publique. Il est ensuite entré à l'Institut national d'études démographiques (Ined), dont il est sorti diplômé en 1964.
Il s'envole ensuite pour les Etats-Unis direction Stanford, où il complète sa déjà longue formation avec un doctorat en génétique et en mathématiques. Un diplôme qui lui permet d'occuper, dès 1968, le poste de chef du service de génétique de l'Ined.
De 1973 à 1985, il est expert en génétique auprès de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), et donne parallèlement des cours dans les universités de Genève, de Paris ou encore de Louvain.
Albert Jacquard était également président d'honneur de l'association Droit au logement (DAL) et participait à de nombreuses mobilisations.
Radio Canada.

L'Invité (TV5 Monde) : "Exigez le désarmement nucléaire !"




* À l'égard du "gâchis de nourriture", je suggère la lecture d'une étude récente publiée par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture) intitulée :

Le gaspillage alimentaire porte atteinte au climat, à l’eau, aux terres et à la biodiversité

11 septembre 2013, Rome - Le gaspillage effarant de 1,3 milliard de tonnes de nourriture chaque année n'est pas juste une gigantesque perte économique, il porte aussi un grave préjudice aux ressources naturelles dont l'humanité dépend pour se nourrir, indique un nouveau rapport de la FAO paru aujourd'hui.
Food Wastage Footprint: Impacts on Natural Resources est la première étude qui entreprenne d'analyser les impacts des pertes et gaspillages alimentaires à l'échelle mondiale depuis un point de vue écologique, en se penchant sur ses conséquences pour le climat, les utilisations de l'eau et de la terre, et la biodiversité.
En voici les principales conclusions:
Chaque année, la nourriture produite sans être consommée engloutit un volume d'eau équivalant au débit annuel du fleuve Volga en Russie et est responsable du rejet dans l'atmosphère de 3,3 gigatonnes de gaz à effet de serre.
Outre ses impacts environnementaux, ses conséquences économiques directes pour les producteurs (à l'exclusion du poisson et des fruits de mer) sont de l'ordre de 750 milliards de dollars par an, estime le rapport de la FAO.
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