lundi 19 février 2018

4ème Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre quatrième sommaire de cette année (pour le 19.02.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !





vendredi 2 février 2018

Lily, par Pierre Perret et les Ogres de Barback

Une tendre émotion, hélas, toujours en vigueur... Lily, écrite par Pierre Perret en 1977, ne perd pas sa subtile vigueur. Il la chante ici avec Les Ogres de Barback il y a une dizaine d'années.



On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris / Elle croyait qu'on était égaux, Lily / Au pays d'Voltaire et d'Hugo, Lily / Mais pour Debussy en revanche / Il faut deux noires pour une blanche / Ça fait un sacré distinguo / Elle aimait tant la liberté, Lily / Elle rêvait de fraternité, Lily / Un hôtelier rue Secrétan / Lui a précisé en arrivant / Qu'on ne recevait que des Blancs.

Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapé les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur / Et quand on l'appelait Blanche-Neige, Lily / Elle se laissait plus prendre au piège, Lily / Elle trouvait ça très amusant / Même s'il fallait serrer les dents / Ils auraient été trop contents / Elle aima un beau blond frisé, Lily / Qui était tout prêt à l'épouser, Lily / Mais la belle-famille lui dit nous / Ne sommes pas racistes pour deux sous / Mais on veut pas de ça chez nous.

Elle a essayé l'Amérique, Lily / Ce grand pays démocratique, Lily / Elle aurait pas cru sans le voir / Que la couleur du désespoir / Là-bas aussi ce fût le noir / Mais dans un meeting à Memphis, Lily / Elle a vu Angela Davis, Lily / Qui lui dit viens ma petite sœur / En s'unissant, on a moins peur / Des loups qui guettent le trappeur / Et c'est pour conjurer sa peur, Lily / Qu'elle lève aussi un poing rageur, Lily / Au milieu de tous ces gugusses / Qui foutent le feu aux autobus / Interdits aux gens de couleur.

Mais dans ton combat quotidien, Lily / Tu connaîtras un type bien, Lily / Et l'enfant qui naîtra un jour / Aura la couleur de l'amour / Contre laquelle, on ne peut rien / On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris.

mercredi 31 janvier 2018

23e rapport sur l'état du mal-logement en France (Fondation Abbé-Pierre)

Fin janvier, la Fondation Abbé-Pierre présente d'habitude son rapport annuel sur le mal-logement (cf. ce blog). Voici, extraits de son site, l'introduction à son rapport 2018 et un résumé de ladite présentation en deux vidéos...

La 23e édition du rapport annuel sur L’État du mal-logement de la Fondation Abbé Pierre livre une nouvelle description de la crise du logement. Si le marché de l’immobilier affiche une bonne santé générale, 4 millions de personnes restent mal logées ou privées de domicile, tandis que 12 millions voient leur situation fragilisée par la crise du logement.


Au total, près de 15 millions de personnes sont touchées, à un titre ou à un autre, par la crise du logement.
Au-delà de cette dure photographie, la dynamique ne prête pas à l’optimisme. La qualité moyenne des logements continue de s’améliorer, mais la hausse des prix creuse les inégalités résidentielles et bouche l’horizon des ménages des couches populaires. Comme si des centaines de milliers de personnes, en plus d’être mal-logées aujourd’hui, se voyaient assignées à le rester toute leur vie.
Ce rapport met l’accent sur une des formes de mal-logement les plus difficiles à vivre : le surpeuplement. En déclin sensible pendant des décennies, le surpeuplement connaît une recrudescence inquiétante au cours des dernières années. (...)

Résumé de la présentation : MATINÉE

Résumé de la présentation : APRÈS-MIDI

En lire plus.

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Post-Scriptum :
Encore un cas où le capitalisme sans états d'âme, mis à part sa cruauté, se tire une balle dans le pied. Les prix de l'immobilier flambent partout, à Bordeaux comme à Paris, en France comme dans tous les pays, car c'est la marque par excellence d'un système ; l'effet Airbnb s'ajoute aux ingrédients traditionnels, et la situation est intenable économiquement notamment pour les moins aisés et les plus jeunes, carrément exclus du marché. Le compte n'y est pas pour un pourcentage croissant de nos populations et ceux qui ont besoin d'une main d'œuvre mobile le savent : son bridage se devrait d'avoir des limites...
Il y a quelques années, le MEDEF commanda une étude au CRÉDOC (Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Vie) à l'égard des conséquences de la crise du logement sur l’emploi et, en particulier, sur la mobilité professionnelle. Cette étude fut présentée en juin 2011 par Régis Bigot et Sandra Hoibian. En voici les principales conclusions :

La hausse des coûts du logement freine la mobilité professionnelle : en cas de difficultés pour trouver un emploi, 75% seraient prêts à déménager dans une autre commune, 67% à changer de département, mais les dépenses de logement pèsent sur la mobilité.
Les chômeurs et les actifs en recherche d’emploi supportent d’importantes charges de logement.
La hausse des prix de l’immobilier contribue à l’éloignement des publics en recherche d’emploi et freine la mobilité résidentielle.
70% refuseraient une opportunité professionnelle si cela les obligeait à accroître leurs dépenses de logement. 11% des personnes en recherche d’emploi ont renoncé à un emploi pour éviter d’augmenter leurs dépenses de logement.
La proximité avec le travail est le deuxième critère de choix d’un logement. Le temps de transport est aussi important que la rémunération dans le choix d’un emploi et la durée de trajet idéale serait de moins d’une demi-heure.La moitié des actifs refuseraient une opportunité professionnelle si cela ajoutait 30 minutes à leur temps de trajet. 12% des personnes en recherche d’emploi ont renoncé à un poste nécessitant un temps de transport trop important.
Les dispositifs d’aide au logement contribuent à améliorer la situation.
Le plus important dans la vie serait la famille, le logement, le cadre de vie et les amis. Malgré une propagande intensive, très peu d’individus placent le travail avant la vie privée. Cette tendance s’est renforcée au cours des 25 dernières années.
Habiter un logement dans lequel on se sent bien est vraiment indispensable pour s’investir pleinement dans son travail.

Voici le résumé de l'étude que fournit le CRÉDOC sur son site :
Ces dernières années ont vu se multiplier les études sur la hausse du coût du logement, avec des angles d’approche très divers : difficultés des classes moyennes à accéder à la propriété, risques systémiques pour le système financier en raison de l’endettement des ménages, perte de pouvoir d’achat lié au poids croissant des dépenses de logement, etc. Les conséquences sur le marché de l’emploi sont, en revanche, plus rarement évoquées. Or, de plus en plus d’entreprises signalent des difficultés à pourvoir certains postes dans les zones géographiques où le coût du logement est trop élevé.
Face à cette situation nouvelle, le MEDEF a commandé une étude au CRÉDOC sur les conséquences de la crise du logement sur l’emploi et, en particulier, sur la mobilité professionnelle. Une enquête spécifique a alors été menée auprès de 2006 personnes représentatives de la population afin de comprendre les mécanismes à l’œuvre.
L’enquête révèle l’ampleur des interactions entre le marché du logement et le marché de l’emploi: aujourd’hui, 70 % des actifs déclarent qu’ils refuseraient un emploi meilleur que celui qu’ils occupent actuellement si cela devait les obliger à déménager en occasionnant un surcoût financier; au cours des cinq dernières années, environ 500 000 personnes en recherche d’emploi ont effectivement renoncé à un poste parce que cela les aurait contraintes à accroître leurs dépenses de logement ; 56 % des personnes interrogées indiquent que ne pas être obligé de déménager est un critère « très important » dans le choix d’un nouvel emploi (à titre de comparaison, seulement 48 % estiment qu’être bien rémunéré est « très important »).
 Tout n'est pas complètement perdu : il y en a encore beaucoup qui apprécient la vraie vie.

mardi 30 janvier 2018

Les Forêts natales et le dépôt d'ossements ou de crânes des vaincus dans les musées


Photo : Alberto Conde

Du 3/10/2017 au 21/01/2018, nous avons pu voir l'exposition des Forêts natales dans la Galerie Jardin du musée du Quai-Branly-Jacques Chirac de Paris. Pour accéder à son dossier pédagogique, cliquez ici. Son commissaire était Yves Le Fur, le directeur du Département de Patrimoine et des collections du musée.


Le nom de l’exposition avait été inspiré par un poème de Guillaume Apollinaire. Yves Le Fur y fit référence dans une entrevue accordée a Géopolis (France TV Info) :
L’Afrique équatoriale atlantique couvre majoritairement le Gabon. Mais elle s’étend aussi sur trois autres Etats. Le titre de l'exposition ne pouvait donc pas porter uniquement sur le Gabon. Par ailleurs, cette région a connu des mouvements de populations depuis au moins trois siècles. Dans cet espace-temps, il y a ainsi une histoire, artistique notamment, que l’on ne peut pas résumer simplement. Pour la raconter, il convient d’adopter la démarche de l’histoire de l’art en montrant qu’à l’intérieur de la période, il y a un ensemble de styles différents.
Dans ce contexte, je n’ai pas voulu donner un titre particulier et réducteur. On l’a donc transposé sur Apollinaire et son poème Les fenêtres, publié en 1913 :
«Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Quand chantent les aras dans les forêts natales».
Apollinaire est l’un des premiers en Occident à avoir considéré ces objets comme des œuvres d’art.
«Forêts natales», c’est un titre à tiroirs, qui botte un peu en touche. Il fait référence à la forêt équatoriale, d’où viennent les esprits, le surnaturel. Mais aussi au bois des statues et des masques. Un bois qui sert aussi pour la fabrication de médicaments.
Elle commençait par une déclaration de principes forte : "Les très grands sculpteurs sont africains. Pas seulement ceux de Grèce antique, de la Renaissance ou autres. L'exposition veut le montrer en présentant les styles et mutations des formes des arts au cœur de l'Afrique équatoriale atlantique".

Photo : Alberto Conde
Photo : Alberto Conde
Statue d'ancêtre, gardien de reliquaire.
Fang, Betsi-Mvaï - Bois, métal.
Photo : Alberto Conde

La présentation était divisée en zones géographiques. Aussi pouvait-on passer en revue le Nord de l'Afrique équatoriale atlantique et ses statuettes de gardiens de reliquaire Fang, comme la pièce en bois de funtumia (et faïence et métal) qui avait été choisie comme image de l'exposition ; l'Est et le culte des ancêtres des Kota et des Mbede, avec les masques-heaumes Emboli (mot qui veut dire "l'esprit de la forêt") et les masques Mahongwé ; le centre, représenté par les grands masques ovales polychromes, parfois recouverts de fibres végétales, des Galwa —ethnie gabonaise implantée en aval de la ville de Lambaréné sur le cours inférieur du fleuve Ogooué...

Masques Galwa - Photo : Alberto Conde

Le tout amenait des sensations ineffables et l'intérêt allait en croissant à mesure qu'on avançait : notre parcours s'acheva en point d'orgue avec un superbe échantillon des œuvres des Tsogo et des Punu, ethnies du Sud du territoire étudié, qui comprenait aussi des piliers de case rituelle des Tsogo.

Piliers de case rituelle - Photo : Alberto Conde

Les masques féminins des Punu, en bois, colorés avec des pigments, aux visages recouverts de kaolin, dont la blancheur était relevée et recoupée dans un espace délibérément enténébré par une illumination très bien focalisée, composaient de fascinantes physionomies aux yeux étirés et clos.

Masque Punu - Photo : Alberto Conde

 Masque anthropomorphe, Punu, République gabonaise.
XIXe siècle-début du XXe siècle, bois, pigments, dont kaolin.
(Coll. du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
Photo Thierry Ollivier, Michel Urtado, p
age 7 du catalogue des éditions Beaux Arts, octobre 2017)

Les Punu, principal groupe des provinces de Ngounié (qui présente une importante diversité d’ethnies appartenant au groupe bantou) et Nyanga, habitent une vaste étendue de savanes, forêts et bassins au Sud du Gabon et au Sud-Ouest de la Republique du Congo. Une affiche de l'exposition expliquait que les membres d'un clan se disaient les « descendants d'un seul ancêtre féminin ou première femme, la mukaukila »...
Cela a éveillé ma curiosité sur les punu et ses origines, j'ai trouvé ici un blog spécialisé apparemment bien documenté.

À l'égard de cette distribution géographique des pièces exhibées, Yves Le Fur a tenu à préciser :
Ces peuples se sont déplacés du Nord au Sud, mais pas seulement : il y a eu des emprunts, des retours, des déplacements latéraux, ils ne sont pas restés dans le cadre des frontières coloniales qui ont été tracées au cordeau à un moment où les Allemands étaient au Cameroun et les Français au Gabon. Dans l’exposition, nous avons une centaine d’œuvres fang et plus encore de kota, qui permettent de percevoir ces variations. C’est cela que je veux offrir au public, cette idée de variations et de styles qui montre une grande créativité.(Extrait d’un entretien réalisé par D. Bétard, C. Pommereau et R. Turcat pour le catalogue de l’exposition)
Quant aux questions d'ancienneté et de conservation, Le Fur a souligné :
L’un des gardiens de reliquaire mahongwé a été daté entre 1640 et 1670. Entre les déplacements de populations et de villages, les guerres, les prises d’esclaves, le climat qui rend la conservation difficile, le fait que ces pièces aient traversé les âges est effectivement la marque d’une grande attention à ces œuvres.
La manière dont elles exsudent, les brillances de certaines statues attirent vraiment l'attention. Le Fur explique cette sorte de sueur :
Chez les Fang, par exemple, il existe un souci de vitalité à travers les patines suintantes. Il s'agit d'une imprégnation assez savante du bois afin que la patine ne reste pas en surface, mais qu'elle n'imprègne pas totalement le bois non plus. Ces bois ont été scannés et ont révélé que ces patines, dans certaines conditions, comme la chaleur, parviennent à suinter.
Patrick George (fabricant de placages de bois exotiques) a étudié les essences d'une
trentaine de statuettes de gardiens de reliquaires fang et kota. L'erimado ou essessang,
l'emien ou ekouk ou alstonia, l'evino ou angona et le sorro sont les essences qu'il y a trouvées.
Page 37 du catalogue des
éditions Beaux Arts, octobre 2017.

Sur un mur derrière ou en face des pièces Tsogo, un écran montrait (voir photo ci-dessous) un extrait de Disoumba (1969), documentaire de Pierre Salléeethnomusicologue et spécialiste des musiques du Gabon
Photo : Alberto Conde

Le film, trouvable dans la vidéothèque du CNRS, est un bijou qui témoigne de la Liturgie musicale des Mitsogho du Gabon central (on les appelle Mitsogo ou Tsogo) :
Lors de rites de la vie initiatique de la Confrérie du Bwété, au Gabon, les Mitsogho chantent les origines en s'accompagnant à la harpe rituelle, à l'arc musical et aux tambours.
Après un chant initiatique et un prélude à la harpe, des danses rituelles sont exécutées sur un rythme de poutrelles percutées et de tambours.
Au matin, les rites nocturnes cèdent la place à des divertissements carnavalesques auxquels tout le village participe.
Deux jeunes hommes sont initiés à la confrérie initiatique du Bwété, au cours de deux rites de passage : la descente de la rivière mythique, puis le séjour dans les limbes et la renaissance au pied de l'arbre de vie.
Au revisionnement du film, je vérifie que la scène que l'on pouvait voir à ce moment-là correspondait à peu près à la minute 24' 40'' du métrage. Un masque Tsogo faisait partie d'un déguisement carnavalesque qui transformait un homme en pantin aux mouvements souples, voire frénétiques —dans la lignée, pensais-je, d'autres traditions socio-religieuses de l'Afrique occidentale, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire... ou des exemples maliens glanés par la compagnie Etcétera de Grenade dans El alma del pueblo, son spectacle de recherche sur les différentes marionnettes et masques du monde.
Le village entier devenait le théâtre d'une vive représentation collective et multiple, aux accents souvent satiriques, car vient ensuite la séquence dite du Yamango qui met en scène un bouffon grotesque et libidineux. Selon L'Arc et la Harpe, la thèse de Pierre Sallée, cette scène paillarde où l'on voit un personnage parfaitement ridicule affligé d'éléphantiasis poursuivre vainement une jeune fille tsogo figurée par un travesti, semble bien être également une "mise en boîte" des Kélé [anciens ennemis des Tsogo].

Je fis ma visite des Forêts natales en famille le mercredi 3 janvier, après avoir admiré Le Pérou avant les Incas, exposition qui se proposait de montrer l'origine et l'organisation du pouvoir dans les cultures anciennes du Nord du Pérou (Cupisnique, Mochica, Chimú, Lambayeque…) et qui nous apprenait qu'à leur arrivée sur la côte nord du Pérou, les Espagnols découvrirent des villages où l'autorité était détenue par des femmes : on les appelait les Capullanas. La Dame de Cao, jeune femme de la période mochica ancienne, serait la première femme dirigeante sur laquelle nous disposons d'un témoignage archéologique.
Mais revenons aux Forêts natales : l'impressionnante et touffue présentation de la Galerie Jardin réunissait près de 400 œuvres d'art du XVIIIe siècle au XXe siècle d'Afrique équatoriale atlantique appartenant notamment à la collection permanente du musée du Quai-Branly, bien qu'elle bénéficiât également de prêts exceptionnels du Musée Barbier-Mueller (situé au nº10 de la rue Jean-Calvin, à Genève) et du Musée Dapper.
Devant une telle quantité de merveilles, je me demandais —en toute connaissance de réponse— si on pourrait trouver un seul musée africain disposant d'une collection comparable de chefs-d'œuvre conçus et réalisés dans quatre pays de l'Europe occidentale, question en effet, bien qu'intime, très rhétorique.
Mais ma réflexion eut à aller plus loin, car j'appris, grâce au dossier pédagogique de l'exposition, destiné aux enseignants, qu'un panier reliquaire Kota (cf. la photo ci-dessous)...

Photo : Alberto Conde

... contenait "un nombre important d'ossements enchevêtrés répartis dans deux espaces distincts : un filet associé au pied de la statue reliquaire et fixé au moyen de ligatures, qui repose lui-même dans un panier tressé. Le premier espace, délimité par le filet, renferme les fragments mandibulaires appartenant à quatre individus compris entre vingt et trente ans. Hormis la mâchoire inférieure, aucune autre trace d'ossements de la face n'a été détectée. Dans la seconde enveloppe, celle du panier, on observe la présence de dents encore disposées sur un fragment de mandibule, dont l'examen indique qu'il s'agit d'un jeune individu d'âge compris entre trois et cinq ans", selon l'explication de Christophe Moulhérat, chargé d'analyse des collections au musée du Quai Branly-Jacques Chirac :


L'idée de conserver dans un musée français, au lieu de rendre aux Kota, ce gardien-panier de reliquaire me devenait insupportable.
Deux jours plus tard, je lus dans la presse que l'Algérie réclam[ait] officiellement la restitution des [37] crânes des résistants [algériens du XIXe siècle] conservés au musée de l’Homme à Paris,...
C’est ce qu’a indiqué, aujourd’hui, l’ambassade d’Algérie en France qui a révélé, via l’APS, que «l’ambassadeur Abdelkader Mesdoua a été chargé par le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, d’effectuer une démarche auprès des autorités françaises au sujet de ces deux dossiers liés à la question mémorielle».
(Algérie-Focus, 5 janvier 2018)
Cette affaire avait déjà été mentionnée dans ce blog. L'entreposage dans des musées d'échantillons de notre foisonnante production civilisationnelle de cadavres est un détail qui en dit long sur le cadre général qui nous détermine, sur le bouillon de culture mythique et particulièrement perverse où nous pataugeons, d'où découle un phénoménal formatage/bourrage de crâne qui a réussi la prouesse de déshumaniser, à nos yeux, une belle partie des populations du monde et de nous persuader, en même temps, que nous sommes les détenteurs de valeurs universelles insurmontables. Sidérant tour de force : y a-t-il vraiment de quoi crâner ?
Afin de situer ce cadre général à sa juste place, c'est peut-être le moment de citer Alexis de Tocqueville, libéral à la hauteur de l'Histoire du libéralisme :
« La race européenne a reçu du ciel ou a acquis par ses efforts une si incontestable supériorité sur toutes les autres races qui composent la grande famille humaine, que l'homme placé chez nous, par ses vices et son ignorance, au dernier échelon de l'échelle sociale est encore le premier chez les sauvages ».
Un florilège de cette libéral, ergo suprémaciste, vision du monde pourrait convoquer d'autres pompons :
« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre ». (...)
« Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux. »
(Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie, 1841, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 704 et 705. Cf. ici et là)
Voyons :
Le musée du quai Branly - Jacques Chirac est l’héritier de 200 ans d’histoire, d’enrichissement, d’étude et de conservation de collections publiques. Il préserve près de 370 000 œuvres originaires d’Afrique, du Proche-Orient, d’Asie, d’Océanie et des Amériques qui illustrent la richesse et  la diversité culturelle des civilisations extra-européennes du Néolithique (+/- 10 000 ans) au 20ème siècle. (Histoire des collections)
La collection permanente du musée du Quai-Branly a concentré celles —déjà très remarquables— du Musée de l’Homme et du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie. Un ensemble époustouflant intimement lié aux conquêtes coloniales favorisant 200 ans... d'enrichissement.
Quant au Musée de l'Homme du palais de Chaillot du Trocadéro...
Crée en 1937, le Musée de l’Homme [prit] la suite du musée d’ethnographie du Trocadéro tombé en désuétude [dans la] première moitié du 20ème siècle. Refondé sur des bases scientifiques, le musée [fut] enrichi par un important mouvement d’expéditions visant à dresser l’inventaire de cultures matérielles mondiales. En parallèle, et suivant l’évolution politique des territoires coloniaux, le Musée des Colonies se [mua] en 1935 en Musée de la France d’Outre-mer. Les collections privées, et notamment celles des artistes tels que Picasso ou André Breton, [invitèrent] à une perception esthétique de ces œuvres. Avec les décolonisations de la seconde moitié du 20ème siècle et sous l’impulsion d’André Malraux, la vision artistique des civilisations extra-européennes [s'affirma] et le Musée des Colonies [devint] en 1961 le Musée des Arts africains et océaniens, puis en 1990 le Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie.
C'est là, dans ses sous-sols, que les restes mortuaires de quelques dizaines de résistants et de prisonniers de droit commun algériens (et je cite l'universitaire et écrivain algérien Brahim Senouci, qui a lancé en mai 2016 une pétition à ce sujet)...
(...) sont entreposés dans de vulgaires cartons, rangés dans des armoires métalliques (...).
Ces restes, des crânes secs pour la plupart, datant du milieu du 19ème siècle, appartiennent à Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif "Boubaghla" (l’homme à la mule), au Cheikh Bouziane, le chef de la révolte des Zaatchas (région de Biskra en 1849), à Moussa El-Derkaoui et à Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui. La tête momifiée d’Aïssa Al-Hamadi, qui fut le lieutenant du Chérif Boubaghla, fait partie de cette découverte, de même que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, lieutenant de l’Émir Abdelkader.

Ce cas rappela à mon souvenir celui, également honteux et pathétique, du guerrier bochiman du musée d'Histoire naturelle de Banyolesle Noir de Banyoles, dont l'obscène exhibition (jusqu'en 1997) fut dénoncée par Alphonse Arcelin, médecin haïtien établit en Catalogne.

Dans toutes les cultures de part et d'autre de la Méditerranée, le respect des morts, leur enterrement, est un droit des décédés et une obligation sociale. Les sociétés chrétiennes ont toujours appris à leurs enfants les œuvres de miséricorde corporelles, à savoir, donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers et ensevelir les morts. Dans ce contexte spirituel, empêcher un normal enterrement de ces Algériens, importer et entreposer leurs crânes était, bien entendu, leur nier toute humanité ; un second crime de lèse-humanité. Leurs têtes n'étaient que des trophées de guerre. C'était d'ailleurs à peu près l'époque de la craniométrie, soit dit en passant, pratique insensée faisant partie de cette tradition anthropométrique européenne qui puise sa source dans la physiognomonie (tellement moquée par Lichtenberg !) et la phrénologie du XVIIIe siècle (cf. Juanma Sánchez Arteaga : La razón salvaje. La lógica del dominio: tecnociencia, racismo y racionalidad, Ed. Lengua de Trapo, Madrid, 2007; page 113).
Et au XXIe siècle, cette barbarie persiste. Il fallut attendre le mois de mars 2011 pour que l’existence de ces crânes fût révélée au grand jour par l’historien et anthropologue algérien Ali Farid Belkadi (cf. TSA-Algérie).


Le 27 mai 2011, Ali Farid Belkadi lança une première pétition dans Le Matin d'Algérie...
Pour le rapatriement des restes mortuaires algériens conservés dans les musées français
Nous signataires, auxquels se joignent des personnalités amies de l’Algérie, toutes familles politiques confondues, appelons le Président de la République Abdelaziz Bouteflika et le gouvernement algérien, à entreprendre diligemment auprès de l’État français, les démarches nécessaires au rapatriement en Algérie des restes mortuaires de résistants algériens conservés dans les musées français.
Appelons les membres influents de la société française à se joindre à cette noble action. Sachant que les insurrections des Algériens contre la France coloniale sont consommées depuis bien longtemps.
Une proposition de loi exigeant « la restitution de toutes les têtes maories détenues en France » a été adoptée le 4 mai 2010 par le parlement français, à l’issue d’une bataille engagée depuis de longues années par le peuple maori de Nouvelle-Zélande. La première tête d’un guerrier maori momifiée qui était conservée au muséum de Rouen depuis 1875, a ainsi été restituée lundi 9 mai à des émissaires néozélandais du musée Te Papa Tongareva de Wellington. La restitution des autres dépouilles maories doit se poursuivre au cours des mois à venir.
Ces manquements détestables aux règles morales les plus rudimentaires, aucune culture ne saurait y souscrire, aucune croyance ne peut les admettre. Aucune pratique de piété ne peut permettre qu’un corps soit délibérément séparé d’un bras, d’une jambe ou de la tête pour finir naturalisé dans un musée pour la postérité. Sauf à faire volontairement don de son corps à la recherche scientifique ou pour des raisons médicales envers son prochain. Par delà les tactiques et les calculs politiciens, partant du principe démocratique que l’influence citoyenne sur les décideurs peut être non-négligeable, les signataires de la présente pétition demandent aux autorités françaises, d’étendre aux restes mortuaires des dizaines de partisans algériens à la colonisation, actuellement conservés dans les musées français, le bénéfice de la loi adoptée par le parlement de la France, qui préconise « la restitution de toutes les têtes maories détenues en France ».
(En lire la totalité)
En juillet 2016, le quotidien Le Monde publia un manifeste collectif pour la restitution des crânes des révoltés algériens de 1849, signé par Pascal Blanchard (historien), Raphaëlle Branche (historienne), Christiane Chaulet Achour (universitaire), Didier Daeninckx (écrivain), René Gallissot (historien), François Gèze (éditeur), Mohammed Harbi (historien), Aïssa Kadri (sociologue), Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire), Gilles Manceron (historien), Gilbert Meynier (historien), François Nadiras (Ligue des droits de l’homme), Tramor Quemeneur (historien), Malika Rahal (historienne), Alain Ruscio (historien), Benjamin Stora (historien), Mohamed Tayeb Achour (universitaire) :
« Les crânes de résistants algériens » n’ont rien à faire au Musée de l’homme
LE MONDE | 09.07.2016 à 13h30 | Par collectif
(En lire la totalité)
Le texte détaillait la délectation sadique —trop dure à lire— de l'armée occupante pendant la guerre de conquête d'Algérie, concrètement en 1848-49 contre les résistants de l'oasis de Zaâtcha, dans la wilaya de Biskra, dirigés par le cheikh Bouziane (crâne n° 5 941 du stock du Musée de l'Homme).


(...) Deux ans plus tard, Charles Bourseul, un « ancien officier de l’armée d’Afrique » ayant participé à l’assaut, publiera son témoignage : « Les maisons, les terrasses sont partout envahies. Des feux de peloton couchent sur le sol tous les groupes d’Arabes que l’on rencontre. Tout ce qui reste debout dans ces groupes tombe immédiatement sous la baïonnette. Ce qui n’est pas atteint par le feu périt par le fer. Pas un seul des défenseurs de Zaâtcha ne cherche son salut dans la fuite, pas un seul n’implore la pitié du vainqueur, tous succombent les armes à la main, en vendant chèrement leur vie, et leurs bras ne cessent de combattre que lorsque la mort les a rendus immobiles. ». Il s’agissait là des combattants.
Or, l’oasis abritait aussi des femmes, des vieillards, des enfants, des adolescents. La destruction de la ville fut totale, méthodique. Les maisons encore debout furent minées, toute la végétation arrachée. Les « indigènes » qui n’étaient pas ensevelis furent passés au fil de la baïonnette.
Dans son livre La Guerre et le gouvernement de l’Algérie, le journaliste Louis de Baudicour racontera en 1853 avoir vu les zouaves « se précipiter avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir », puis s’acharner : « Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter. Des procédés aussi barbares n’étaient pas nécessaires, et il est très fâcheux que nos officiers ne soient pas plus maîtres en expédition de leurs troupes d’élite, qu’un chasseur ne l’est d’une meute de chiens courants quand elle arrive avant lui sur sa proie. »
D’après les estimations les plus basses, il y eut ce jour-là huit cents Algériens massacrés. Tous les habitants tués ? Non. Le général Herbillon se crut obligé de fournir cette précision : « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés ». Le pire est que la presse française d’alors reprit ce rapport cynique.
Un peu plus tard, en juin 2016, L'Humanité s'occupa de cette sombre affaire de terreur coloniale et civilisatrice entreposée.
Puis, en juillet 2016, ce fut le tour du site d'information, débat et humour Là-bas, si j'y suis (cf. Les crânes oubliés de la conquête de l'Algérie, 29/07/2016). Son reportage incluait une citation très pertinente d'Aimé Césaire que je tiens à insérer ici comme conclusion :
« Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine. » (Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme)

mercredi 24 janvier 2018

Nouvelle traduction du Notre-Père

Il y a presque un mois, je reçus un courriel d'une élève dont l'esprit est toujours alerte et incisif :
Bonsoir,
Je vous joins une info très curieuse à propos du changement et "re-traduction" du Notre Père. Cette proposition trouve sa raison d'être dans quelques questions philologiques.
Qu'est-ce que vous en pensez? Quelles observations pourra-t-on faire à ce propos?
Merci beaucoup et bonnes fêtes.
Voici une réponse possible :


Bonsoir, Raquel,
merci pour ton courriel.

En effet, la traduction est un sujet majeur et une activité bourrée de pièges et de difficultés considérables car il est toujours question de comprendre des textes rédigés par des hommes dans des circonstances concrètes —qu'il faut connaître, tout comme leurs éventuels sous-entendus— et dans des buts déterminés, desseins qu’il faut déceler pour ne pas être la dupe des allusions plus ou moins dissimulées ou des ironies et autres sarcasmes.

Toute traduction peut refléter et transmettre des erreurs grossières de compréhension, des insuffisances dans la connaissance des deux langues (source et cible), des indigences référentielles, des manipulations... et nous, les philologues et les traducteurs, devrions d’essayer de faire face et à l'ignorance et à l'intoxication.

En ce qui concerne nos "textes sacrés", par exemple, j'ai acheté en 2001 la nouvelle traduction de la Bible proposée par Bayard, projet intéressant dans la mesure où "Pour la première fois, des spécialistes des langues et des textes bibliques (hébreu, araméen et grec) avaient collaboré plus de 6 ans avec des écrivains contemporains pour aboutir à une traduction entièrement renouvelée des textes bibliques."

Quant à l'information qui a attiré ton attention, l'Église catholique a institué en novembre, en effet, une nouvelle traduction pour le Notre-Père qui touche concrètement une phrase clé de cette prière. Les fidèles catholiques ne diront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». Ce n’est plus Dieu qui soumet l'Homme (hommes et femmes !) à la tentation, non ; celle-ci surgit et il faut prier Dieu de nous aider à nous en écarter. Résultat : la nouvelle version déleste Dieu d'une responsabilité qu'on préfère accorder aux êtres humains.
À ce propos, l'essayiste cité par Le Figaro, Pierre-Henri d'Argenson, se pose une question tout à fait logique : Quel est le rôle de la tentation et du péché dans un univers créé par un Dieu Tout-Puissant ?
En fait, le sujet des traductions non convergentes comportant une responsabilité variable du "Père" se répète dans d’autres passages bibliques. Comme exemple, concernant la scène du jardin des oliviers, on trouve : "Mon Père, s'il est possible, que cette coupe s'éloigne de moi !" et "Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ! ".

Tu permettras que ce ne soit pas à moi, enfant tala passé aux rangs de l'athéisme ou de l'irréligion au début de mon adolescence, de résoudre les contradictions théologiques (et non seulement scientifiques, politiques, économiques, sociales et esthétiques) d'une église monothéiste aussi terrestre, intéressée, extravagante et dévergondée que les autres. Je te signale seulement, dans le cas que tu évoques, que, selon le Nouveau Testament, ce fut Jésus qui instruisit ses apôtres en la matière, quand ils lui demandèrent comment prier. C’est ce que nous pouvons lire dans les évangiles de Matthieu (6: 9-13) et de Luc (11: 1-4), qui rapportent cette scène à quelques différences près. Dans l'évangile de Matthieu, elle est mentionnée dans le passage du Sermon sur la montagne et on lui consacre cinq versets ; dans l'évangile de Luc, juste quatre.
Voici la traduction de ses deux fragments selon l’édition de Bayard :

MATTHIEU :
"9 Voici donc comment prier.
Notre Père,
qui es aux cieux,
Tu es saint : fais-toi connaître.
10 Fais venir ton règne.
Que selon ta volonté tout s'accomplisse
tant sur la terre qu'au ciel.
11 Le pain de la journée,
donne-le-nous aujourd'hui.
12 Remets nos dettes
comme nous remettons à qui nous doit.
13 Ne nous mets pas à l'épreuve,
et garde-nous du mal.

LUC :
"11, 1 Voici ce qui est arrivé alors qu'il priait dans un endroit : il cesse ; un de ses disciples lui dit : Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean l'a aussi fait pour ses disciples.
2 Il leur a dit : Lorsque vous priez, dites :
"Père, soit ton nom reconnu saint.
Vienne ton règne.
3 Donne-nous chaque jour le pain qui nous est nécessaire.
4Tiens-nous quittes de nos fautes car nous tenons quitte chacun de nos débiteurs.
Ne nous mets pas à l'épreuve."

Ah, le sujet de la dette et ses mystères... En allemand, soit dit en passant, "dette" et "coulpe" (péché) se disent de la même manière : „Schuld“ (nom féminin).

Enfin, voici la communication de la Conférence des Évêques de France sur sa nouvelle position en la matière (c'est moi qui y mets du rouge) :
Le 3 décembre 2017, premier dimanche de l’Avent, une nouvelle traduction du Notre-Père entrera en vigueur dans toute forme de liturgie. Les fidèles catholiques ne diront plus désormais : « Ne nous soumets pas à la tentation » mais « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». 

La nouvelle traduction de la sixième demande du Notre Père a été confirmée par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements le 12 juin 2013, avec l’ensemble de la nouvelle traduction liturgique de la Bible, dont elle fait partie. Les évêques de France ont décidé, lors de leur dernière assemblée plénière de printemps (28-31 mars 2017), d’une entrée en vigueur de la nouvelle traduction du Notre Père le 3 décembre 2017. Ce jour qui est le premier dimanche de l’Avent marque en effet le début de la nouvelle année liturgique. (Dossier de presse)
Bayard et les évêques diffèrent, donc, considérablement, y compris à propos du terme central dans cette histoire : les exégètes de Bayard choisissent "épreuve" là où l'église renchérit sur "tentation" (1)... En tout cas, que personne ne s'affole, le message essentiel est toujours clair : Dieu examine et évalue comme un bon libéral.

Que la nouvelle année te tienne en joie et aussi curieuse et vive que d'habitude.


_______________________________
(1) Le Petit Robert de la langue française définit Tentation comme suit :
Ce qui porte à enfreindre une loi religieuse, morale ; impulsion qui pousse au péché, au mal, en éveillant le désir.
Cette définition ne serait adéquate pour l'étymon latin temptatio qu'à partir de l'irruption du Christianisme, pas avant, évidemment. Avant son détournement sectaire, Temptatio était (cf. le dictionnaire de Féix Gaffiot) soit "atteinte, attaque de maladie", soit "essai, expérience"...

mardi 23 janvier 2018

Nouveau rapport d'Oxfam sur l'obscénité de la pompe à richesses

« Lorsque je suis tombée enceinte, la direction m'a transférée dans
l'entrepôt. Il y avait plein de boîtes de chaussures, que je devais
étiqueter. Avec dedans de très belles chaussures idéales pour mon fils.
J'aimerais les voir à ses pieds un jour, mais c'est impossible.
Je sais qu'il en voudrait, je suis triste pour lui. Ce sont des chaussures
vraiment belles. Mais mon salaire mensuel ne couvre même pas
le prix d'une paire. »
Lan, couturière, Vietnam.



La citation précédente a été extraite d'un rapport d'OXFAM consacré aux inégalités de richesses, publié hier, lundi 22 janvier 2018, qui nous a confirmé nos vieilles constatations, y compris le principe d'Archimède :
Le nombre de milliardaires a connu l'année dernière sa plus forte hausse de l'histoire, avec un nouveau milliardaire tous les deux jours. Leur richesse a augmenté de 762 milliards de dollars en douze mois. Ce boom incroyable équivaut à sept fois le montant qui permettrait de mettre fin à la pauvreté extrême dans le monde. 82% des richesses créées dans le monde l'année dernière ont bénéficié aux 1% les plus riches, alors que la situation n'a pas évolué pour les 50% les plus pauvres.
Eh oui, 82 % des richesses créées dans le monde l'année dernière ont bénéficié aux 1 % les plus riches. 99 est, donc, un autre pourcentage...
Dans un autre rapport, Oxfam avait déjà corroboré, l'année dernière (16/01/2017), que...
Seuls huit hommes détiennent autant de richesses que les 3,6 milliards de personnes qui représentent la moitié la plus pauvre de l’humanité.
Dans le pays modèle de cette aubaine (pour les milliardaires),...
Les trois personnes les plus riches aux États-Unis possèdent autant que la moitié la moins bien lotie de la population américaine [sic] (quelque 160 millions de personnes).
J'en profite pour rappeler que le gentilé correspondant à États-Unis est en français états-unien(ne), voire étasunien(ne), quitte à vouloir dire quelque chose d'autre : il y a des synecdoques qui empirent...

Les auteur-e(s) du rapport publié hier, à l’occasion du énième Forum annuel de l’élite politique et économique à Davos (indicateur de progrès lamentable), sont Diego Alejo Vázquez Pimentel, Iñigo Macías Aymar et Max Lawson. Dans l'introduction de leur travail, ils concluent :
Les travailleuses et travailleurs pauvres s'échinent sur des tâches dangereuses et mal rémunérées pour alimenter l'extrême richesse d'une minorité. Les femmes occupent les postes les plus difficiles tandis que la quasi-totalité des grandes fortunes sont entre les mains d'hommes. Les États doivent créer une société plus équitable en privilégiant la main-d'œuvre ordinaire et les petits producteurs et petites productrices de denrées alimentaires, et non les riches et les puissant-e-s.
Oxfam tient à remercier Deborah Hardoon, Alex Maitland, Nick Bryer, Milena Dovali, Erinch Sahan, Franziska Mager, Rowan Harvey, Francesca Rhodes, Diana Sarosi et Helen Bunting pour leur participation, ainsi qu'un groupe d'experts pour leur généreuse contribution, concrètement Christoph Lakner, Branko Milanovic, Brina Seidel, Jason Hickel, Danny Dorling, Jessica Woodroffe, Abigail Hunt, Alison Tate, Gemma Freedman, Maura Leary, Kate Pickett, Isabel Ortiz, Mike Savage, Gabriel Zucman, Jonathan Ostry, Lucas Chancel, Patrick Belser, Ana Ines Abelenda, Paul Segal et Chris Hoy.

Le site d'OXFAM vous permet d'accéder à (et télécharger) la totalité ou un résumé de ce rapport, intitulé Partager la richesse avec celles et ceux qui la créent.
On peut disposer également de sa note méthodologique. Celle-ci revient sur les trois domaines de recherche qu'Oxfam a étudiés dans le cadre de ce nouveau rapport :
1. Les tendances en matière de revenu et de richesse des plus fortunés et les estimations concernant leur évasion fiscale.
2. La perception du public quant aux inégalités dans dix pays.
3. La comparaison entre les dividendes versés aux actionnaires, la rémunération des PDG et la rémunération du reste des travailleurs.
En matière de nababs, vous pouvez accéder à la liste Forbidable qui est une des sources du rapport d'Oxfam.
La parution de Partager la richesse avec celles et ceux qui la créent a été aussi relayée par d'autres moyens de communication comme demotivateur.fr ou Le Monde.

La sangre se me revela / Cuando me pongo a pensar / Que aquí unos tienen de tó / Y otros no tienen de ná, ay lereleile...

lundi 22 janvier 2018

Le Média

Le Média, c'est une nouvelle télévision en ligne, gratuite, qui a été lancée le 15.01.2018.
Fondée par Sophia Chikirou (ancienne directrice de la Communication de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, puis de la campagne législative de La France Insumise), Sébastien Vilgrain, Henri Poulain et Gérard Miller, elle serait indépendante des grosses puissances et plurielle, selon la présentation de son site, plutôt dans la mouvance de La France Insoumise, selon ses critiques, ou résolument insoumise, d'après Didier Porte.
À cet égard, Sophia Chikirou avait annoncé en septembre : «Notre site ne sera pas seulement politique et il sera pluraliste, tout le monde aura le droit à la parole. Il y aura des débats et un JT tous les soirs de la semaine. Je sais que beaucoup diront que c’est le média de Mélenchon, mais ce n’est pas le cas.» (Libération, 22/09/2017).
Trois jours plus tard, un manifeste précisait les objectifs de cette nouvelle boîte d'information [Le Monde, 25/09/2017 (1)] :
– Ce média, coopératif, sera indépendant : sa gouvernance impliquera ses sociétaires, ses salarié(e)s et ses « bénéficiaires ».
– Ce média sera collaboratif : s’appuyant sur un réseau de correspondants, d’associations, d’ONG, d’autres médias citoyens déjà actifs, il fera appel aux collaborations citoyennes.
– Ce média sera pluraliste : s’affranchissant de la dictature de l’urgence, il laissera sa place à la confrontation des idées et aux débats de fond.
– Ce média sera culturel et francophone : sans se limiter au seul Hexagone, il contribuera à la valorisation et à la création culturelle de la francophonie.
– Ce média sera humaniste et antiraciste : il s’engagera dans la lutte contre les discriminations et travaillera au renforcement des solidarités humaines.
– Ce média sera féministe et défendra les droits LGBTI : il soutiendra l’émancipation des femmes et l’égalité entre les genres.
– Ce média sera écologiste et progressiste : il soutiendra les initiatives qui favorisent l’harmonie entre les hommes et la nature.
Le 27 septembre 2017, le Cercle des Volontaires nous fournit son analyse discutable mais détaillée et utile des origines du Média.

Le Média propose un journal en direct, à 20h, du lundi au vendredi, avec Aude Rossigneux (elle le présente du lundi au jeudi), Catherine Kirpach (ancienne présentatrice de LCI, elle l'assure le vendredi), Marc de Boni (ex-reporter du "Figaro"), Aude Lancelin, Serge Faubert, Réda Settar, Virginie Cresci, Théophile Kouamouo, Léa Ducré, Claude El Khal, Yanis Mhamdi, Alexis Poulin, NoëlMamère (ancien député-maire de Bègles, écologiste) et Kevin Boucaud-Victoire.

Il met aussi en ligne des entretiens, avec Aude Lancelin (virée de l’Obs, collaboratrice de Là-bas), et les vidéos d’Astérisque, conçues et présentées par Romain Spychala, vouées à l'analyse (très justifiée) de la nov’langue libérale. La présentation d'Astérisque nous annonce qu'il s'agit d'une...
(...) émission qui se propose de décrypter tous les néologismes politico-médiatico-financiers. Pourquoi dit-on migrants et pas réfugiés ? Pourquoi les cotisations sociales ont été abandonnées au profit des charges ? Pourquoi l'évasion fiscale se présente sous les atours de l'optimisation ? Astérisque veut y répondre. Non sans crochets du droit mais surtout du gauche.
Ils ont commencé par le très faux-cul optimisation fiscale.
L'À propos du Média explique :
Vous êtes sur Le Média, le nouveau média indépendant des puissances industrielles et financières. Fondé grâce au financement et à l’investissement bénévole de milliers de citoyens, appelés les Socios, il est en accès libre et s’adresse au monde francophone. Engagé en faveur des causes sociales et écologiques, féministes et antiracistes, ouvertement progressiste et humaniste, le Média vous propose un regard différent par rapport à celui véhiculé par les médias dominants.
Ces citoyens contributeurs (abonnés et actionnaires) sont 16 000 jusqu'à présent. Ils postent leurs messages sur le mur des socios, proposent des idées de sujets et ont la possibilité de devenir des correspondants citoyens. Néanmoins, en matière de financement, Sophia Chikirou a déclaré le 15 janvier 2018 sur France Inter :
À terme, il faut qu’on développe plusieurs sources de financement mais toujours avec les mêmes principes: on ne veut pas d’argent des grandes puissances industrielles.
Interventions de Gérard Miller et Sophia Chikirou sur le plateau de On n'est pas couché :




_____________________________
(1) Les cinquante premiers signataires : Cécile Amar (journaliste), Christian Audouin (directeur de rédaction, orateur national de la France insoumise lors de la présidentielle), Laurent Baffie (chroniqueur), Josiane Balasko (comédienne), Blick Bassy (chanteur), Lucas Belvaux (réalisateur), Marie-George Buffet (députée PCF), Bernard Cassen (président d’honneur d’Attac), Judith Chemla (comédienne), Sophia Chikirou (directrice de la communication de la France insoumise), Antoine Comte (avocat), Jean-Pierre Darroussin (comédien), Antoine Deltour (lanceur d’alerte), Jack Dion (journaliste), Aurélie Filippetti (ancienne ministre PS), Bruno Gaccio (auteur), Raquel Garrido (porte-parole de la France insoumise), Frédéric Gros (philosophe), Robert Guédiguian (réalisateur), Thomas Guénolé (politologue), Janette Habel (politologue), Cédric Herrou (agriculteur), Eva Joly (députée européenne Verts), Pierre Joxe (ancien ministre PS), Jul (dessinateur), Juliette (chanteuse), Aude Lancelin (journaliste), Dany Lang (économiste), L.E.J (chanteuses), Philippe Lioret (réalisateur), Noël Mamère (ancien député Verts), Jean Massiet (youtubeur), Guillaume Meurice (humoriste), Gérard Miller (psychanalyste), Giovanni Mirabassi (pianiste), Tania de Montaigne (écrivaine), Arnaud Montebourg (ancien ministre PS), Gérard Mordillat (écrivain), François Morel (comédien), Patrick Pelloux (médecin urgentiste), Edouard Perrin (journaliste), Philippe Poutou (candidat NPA à la présidentielle), Adrien Quatennens (député LFI), François Ruffin (député LFI), Bruno Solo (comédien), Jean Teulé (écrivain), Usul (youtubeur), Jacques Weber (comédien), Martin Winckler (écrivain), Karl Zéro (réalisateur).

mercredi 10 janvier 2018

Secrets d'Histoire

Pilar vient de nous filer un bon tuyau à l'heure de regarder, voire suivre une émission francophone. Elle nous suggère de voir Secrets d'Histoire (le mardi à 20h55 sur France 2. #secretsdhistoire), dont voici l'À Propos :
Secrets d'Histoire est une émission de télévision présentée par Stéphane Bern. Chaque numéro retrace la vie d'un grand personnage de l'histoire et met en lumière des lieux hautement emblématiques du patrimoine.
Magazine Secrets d'Histoire
Accessible à tous, le magazine Secrets d’Histoire vous entraîne au cœur des épisodes mystérieux de l’histoire à travers des reportages, des enquêtes, des quizz… et bien plus encore ! En savoir plus
 Merci Pilar !

3e Journal des infos dont on parle plutôt peu

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin dans le but d'y repérer et choisir des faits, sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre troisième sommaire de cette année scolaire (pour le 12.01.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !




mardi 19 décembre 2017

Le massacre de Thiaroye (1944)

Voici Camp de Thiaroye, un film d'Ousmane Sembène, scénario de Thierno Faty Sow, réalisé en 1988 (durée : 147'). Nous devons la musique à Ismael Lô.



Voilà. En effet, il tourne autour d'un massacre survenu le 1er décembre 1944 au Sénégal. Ces jeux de massacre ont toujours constitué une pratique civilisatrice par excellence, y compris dans des contextes de Libération.
C'était la II Guerre mondiale. La France avait eu recours à sa « Force noire » (1), donc, aux tirailleurs sénégalais, des unités d'infanterie formées d'hommes enrôlés dans ses différentes colonies africaines, c'est-à-dire, parmi une population qu'on appelait servile. Ce corps militaire avait été institué, à la demande de Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal (1854-1861 et 1863-1865), par un décret de Napoléon III signé à Plombières-les-Bains le 21 juillet 1857 —seize jours après la parution d'un article terrible dans Le Figaro contre les Fleurs du Mal de Charles Baudelaire, soit dit en passant.
Léopold Sédar Senghor surnommerait ces tirailleurs les « Dogues noirs de l’Empire ».
Donc, pour se défendre contre la Wehrmacht, la France mobilisa 178 000 Africains et Malgaches (et 320 000 Maghrébins) en 1939-1940. "Selon des estimations fragiles, établies à l'issue des combats, entre 30 000 et 50 000 Africains et Malgaches [prirent] le chemin de la captivité, tandis que près de 5 000 auraient péri pendant les deux mois d'affrontements", mai-juin 1940, dans la ligne Maginot.
Les détenus endurèrent toute sorte de sévices : en effet, ils subirent un traitement particulièrement inhumain de la part des Allemands qui, moins de 40 ans avant, entre 1904 et 1908 (Hitler avait 15-19 ans), avaient mené à bout leur premier génocide du XXe siècle dans leur colonie du Sud-Ouest africain, l'actuelle Namibie. Les Nama et les Herero furent quasiment anéantis : près de 100 000 morts sans sépultures, dont une partie dans des… camps de concentration.
Quand on réfléchit au sort des Africains tombés aux mains des Nazis, on a la chair de poule. L'historien allemand Raffael Scheck (Freiburg im Breisgau, 1960) a étudié les massacres de tirailleurs sénégalais par la Wehrmacht en 1940 dans son livre Une saison noire : les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940 (trad. de l'anglais), Tallandier, 2007.
Voici, par exemple, une chronique effrayante de Lyon capitale qui rend compte du massacre des soldats africains à Chasselay en juin 1940 :
Lyon, 19 juin 1940. Les Allemands prennent la préfecture ; l’occupation de Lyon est officielle. La veille, des réservoirs d’essence situés quai Rambaud ont été incendiés. La fumée masque le soleil dans certains quartiers adjacents. Il faudra attendre le 7 juillet pour que les soldats se retirent ; Lyon fera alors partie de la zone libre. L’armée française ne parvient pas à tenir tête à l’invasion allemande. En son sein, des tirailleurs sénégalais recrutés dans les colonies. Contrairement à ce que leur nom indique, ceux-ci ne sont pas issus d’un seul pays, mais de toute l’Afrique noire, et dépendent des troupes coloniales.

Les victimes oubliées de la Seconde Guerre mondiale

À la fin de la Première Guerre mondiale, des troupes françaises issues des colonies d’Afrique sont stationnées en Allemagne, notamment en Sarre. À propos de leurs enfants nés d’unions avec des femmes de la région, Hitler écrira dans Mein Kampf qu’il s’agit d’“un complot juif visant à bâtardiser l’Europe”. Rapidement, ils vont être mis au ban de la société et devenir des boucs émissaires. À partir de 1935, suite aux lois de Nuremberg, les mariages mixtes entre Noirs et Blancs sont interdits. En 1937, la Gestapo effectue des rafles et fait stériliser de force les Noirs. Considérés comme des animaux, traités de “honte noire”, ils sont capturés et envoyés en camp de concentration.

Les soldats des colonies, cibles prioritaires ?

En France, les troupes des colonies vont être les premières victimes de la répression nazie. Pour certains historiens, telle Catherine Coquery-Vidrovitch, 65 000 tirailleurs s’engagèrent au combat entre mai et juin 1940 ; 29 000 seront massacrés. Les consignes de Goebbels ont été claires : il faut “dénoncer les Français comme des sadiques négrifiés [...] cette racaille de couleur”. L’infanterie SS a pour ordre de “ne prendre vivant aucun prisonnier nègre”. Dès lors, les soldats capturés sont automatiquement fusillés. Entre le 12 et le 16 juin 1940, 105 hommes du 26e régiment résistent contre les nazis près de Chartres et donnent une leçon de bravoure aux Allemands. Lorsque ces derniers réussissent à renverser la situation, ils massacrent les hommes en prétextant qu’il s’agirait de violeurs de femmes et d’enfants.
Au début de la guerre, des mises en scène sont régulièrement organisées après les captures de “Sénégalais”. Les troupes coloniales sont montrées comme des “sauvages”, usant du “coupe-coupe”, mutilant et violant sans aucune pitié. Lorsqu’un officier nazi a besoin de montrer l’exemple dans les rangs de prisonniers, les Noirs sont abattus en priorité. Chaque acte de rébellion de leur part engendre inévitablement l’exécution de plusieurs d’entre eux. La convention de Genève sur le statut des prisonniers de guerre ne sera jamais respectée, et la population française ne protégera que rarement les survivants et autres évadés. Résolus à attiser la haine envers le soldat noir, les Allemands se plaisent à détruire les plaques d’identification des tirailleurs et abandonnent leurs corps à l’air libre.

L’héroïque résistance du 25e régiment de tirailleurs sénégalais

Le 19 juin 1940, à Chasselay-Montluzin, près de Lyon, alors que l’armée française recule, la 3e compagnie du 25e régiment de tirailleurs sénégalais ne reçoit pas l’ordre de retraite. Le régiment d’infanterie Gross Deutschland avance vers eux en compagnie de la division SS Totenkopf (connue pour avoir massacré une centaine de prisonniers britanniques au lieu-dit le Paradis). Ils vont rencontrer une résistance inattendue. Alors qu’ils n’ont presque aucune expérience du combat, les soldats africains vont résister avec une rage inédite. Pourtant, Pétain a demandé le cessez-le-feu, Lyon est abandonnée aux Allemands et déclarée ville ouverte. La Panzerdivision est déjà aux portes de la ville.
L’une des dernières batailles se déroulera au couvent de Montluzin à Chasselay. À l’intérieur, les religieuses soignent les blessés. Un officier allemand arborant un drapeau blanc s’approche d’un barrage français et proclame que l’armistice a été signé – ce qui est faux (elle ne le sera que le 22 juin). Le nazi hurle de ne pas tirer. Pourtant l’adjudant français Requier fait feu. L’homme s’écroule, les mitraillettes allemandes s’abattent sur le régiment. Les tirailleurs se battent, utilisant le couvent comme place forte, et surprennent les nazis, qui tentent plusieurs contre-attaques en vain. Ils doivent se résoudre à envoyer les blindés. Le 19 juin, les Allemands réussissent à prendre les lieux, abattent les tirailleurs et deux des trois officiers blancs accusés d’avoir dirigé des “nègres”.
Un dernier groupe, commandé par le capitaine Gouzy, s’est retranché à proximité, dans le château du Plantin. Le caporal mitrailleur Scandariato apporte un précieux témoignage sur la suite : “Nous étions environ une vingtaine de Blancs d’encadrement et un grand nombre de tirailleurs sénégalais. Le capitaine nous demanda quels étaient les volontaires pour le dernier baroud d’honneur, la coloniale ne se rendant pas sans un dernier combat. Tous répondirent présents et nous prîmes nos dispositions de combat tout autour du parc.” Les nazis perdront une centaine d’hommes et auront cinquante blessés. Les tirailleurs se battent jusqu’à ne plus avoir de munitions.
Contraints de se rendre, ils sont immédiatement capturés. Huit officiers français ainsi que soixante-dix soldats africains sont amenés dans un champ. Les officiers sont sommés de se plaquer au sol tandis que les nazis obligent les tirailleurs à fuir en courant. Les mitraillettes des chars ouvrent alors le feu, abattant les hommes dans le dos. Les blindés avancent et achèvent les blessés sous leurs chenilles. Le capitaine Gouzy se rebelle et reçoit une balle de pistolet dans le genou pour seule réponse. Le 20 juin, c'est au tour de 27 tirailleurs d'être fusillés montée de Balmont à Vaise.
Après les massacres de Chasselay, Françoise Meifredy, membre de l’Amitié africaine cherchera les survivants et les aidera à se cacher. Aujourd’hui, il est encore difficile de savoir combien ont survécu. Plus d’une centaine de prisonniers trouvèrent la mort près de Lyon, dans l’indifférence générale. Ils furent les derniers à tomber pour la France avant l’armistice.
Donc, d'anciens combattants africains (entre 1 200 et 1 800, selon les différents rapports, d'après le récit de l'historien Martin Mourre), des héros de guerre au bout du compte (dont nombreux avaient participé au débarquement de Provence), furent rapatriés de France : ils quittèrent Morlaix le 5 novembre 1944 et arrivèrent à Dakar le 21 novembre 1944. Ensuite, ils furent basés au camp de Thiaroye, à 12 km de Dakar, avant de procéder à leur démobilisation. Un rapatriement étrange étant donné que la guerre n'était pas encore finie. Cherchait-on à blanchir l'armée à ce moment-là ?
Disons, d'ailleurs, comme curiosité, qu'au début de la guerre, Dakar était restée entre les mains des vichystes et avait été bombardée par De Gaulle-Churchill... Le 25 septembre 1940, L'Écho de Nancy publiait une information datée la veille à Vichy où l'on pouvait lire :
Vichy, 24 mars [coquille : c'était septembre] — Une escadre britannique s'est présenté, hier après-midi, devant Dakar. L'ex-général De Gaulle, qui dirigeait l'expédition, a envoyé un ultimatum aux autorités de la ville, leur commandant de rendre Dakar aux Anglais.
L'ultimatum a été refusé.
Les bateaux anglais ont aussitôt ouvert le feu sur la ville.
Le Conseil des ministres, dès qu'il fut alerté, s'est réuni à Vichy.
Eh ben, à Thiaroye, les soldats de notre histoire réclamèrent de nouveau la solde à laquelle ils avaient droit et ce fut alors que se produisit ce "massacre colonial" (crime de masse prémédité, selon Armelle Mabon) : au lieu de les payer, on ouvrit le feu sur eux, qui étaient désarmés. Le général Dagnan, responsable de la division Sénégal-Mauritanie, déclara qu'il avait été retenu en otage, mais il n'y a aucune preuve solide là-dessus. D'ailleurs, les sources officielles sont pleines de contradictions (comme ont constaté les historiens Armelle Mabon, Martin Mourre ou Cheikh Faty Faye). Ce qui est sûr, c'est que le 1er décembre à l'aube, vers 5h, 5h30 du matin, on déclencha une répression sanglante comprenant l'usage même de chars et de chevaux. Puis, on rassembla ces hommes sur une esplanade et on les faucha d'une rafale, au moins, de mitrailleuse. Chiffre officiel : 35 morts. L'historien Martin Mourre répond néanmoins : plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de morts ; crime [aussi] "de papier", le nombre des morts reste flou. On fit tout pour brouiller les pistes. Tout très bien pesé et considéré, Mourre calcule la possibilité de 350-400 morts, bien qu'il n'ait pas pu le démontrer encore.
Le 1 décembre 2016, Le Monde publia une tribune signée par les familles de morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de Thiaroye 1944. La voici :
En ce jour anniversaire du massacre d’anciens prisonniers de guerre à Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944, nous, familles des victimes, avons décidé d’alerter l’opinion publique afin que cesse toute désinformation, toute manipulation, toute falsification autour de ce crime commis par la France. Plus de soixante-dix ans après les faits, nous demandons que cesse ce mensonge d’Etat qui se perpétue encore en 2016. Ces hommes, originaires de l’Afrique-Occidentale française, ont été mobilisés pour venir défendre la France en 1939 et ont été faits prisonniers par les Allemands en juin 1940. C’est en métropole qu’ils ont passé leur temps de captivité, les nazis ne voulant pas « d’indigènes » sur leur sol. Alors que certains avaient rejoint la résistance après leur évasion, ce contingent d’anciens prisonniers de guerre a quitté Morlaix le 5 novembre 1944.
Après plusieurs années de recherches et de fouilles d’archives publiques et privées en France, au Sénégal et au Royaume-Uni, l’historienne Armelle Mabon, de l’université Bretagne-Sud, a pu établir que ce drame est bien un crime de masse prémédité puis maquillé en rébellion armée. Une machination a été mise en place pour dresser un bilan mensonger de 35 morts et camoufler les 300 à 400 victimes jetées dans des fosses communes.
Le gouvernement provisoire a couvert la réalité des faits. Il a notamment édité une circulaire trois jours après le massacre, faisant croire que ce contingent avait perçu l’intégralité des soldes de captivité, rendant ainsi les revendications illégitimes. Le procès qui a suivi en mars 1945, entièrement à charge, a conduit à la condamnation et à la dégradation militaire de 34 innocents.
Lors de son premier voyage officiel en terre africaine en 2012, le président François Hollande avait promis de restituer les archives au Sénégal et parlé de « répression sanglante » pour qualifier le mitraillage des tirailleurs sénégalais réunis au camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar. Le 30 novembre 2014, à l’occasion du 70e anniversaire, le président a de nouveau employé ce terme au cimetière de Thiaroye. Deux ans plus tard, le 10 novembre 2016, le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, évoque encore une « répression sanglante ».
« Thiaroye 44 » n’est pas une « répression sanglante ». Nos pères et grands-pères n’ont jamais contrevenu aux règles. Ils ne se sont pas mutinés. Ils ont eu simplement ce courage de réclamer des droits pécuniaires que les autorités ne voulaient pas leur verser et dont ils ont été spoliés définitivement. Cet argent est resté dans les caisses de l’Etat français.

Le 30 novembre 2014, si le président Hollande a reconnu que les rapatriés n’avaient pas perçu leur dû, il a aussi réactivé un mensonge d’Etat en annonçant solennellement que ces hommes s’étaient rassemblés pour crier leur indignation alors qu’ils ont été rassemblés par les officiers qui ont donné l’ordre de tirer avec des mitrailleuses. Au cimetière militaire de Thiaroye, le président de la République française a indiqué que les victimes n’étaient pas dans les tombes anonymes et que l’endroit de leurs sépultures demeurait mystérieux. Les tombes n’ayant pas été fouillées, l’Etat français connaît donc l’endroit des fosses communes.Le président Hollande savait-il que les copies d’archives remises au Sénégal sont en réalité le récit d’une histoire falsifiée, avec des rapports mensongers écrits sur ordre, des enquêtes menées à charge, des documents tronqués ?
Alors que le ministre de la défense ne répond pas à nos sollicitations, nous dénonçons l’obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.
Le ministère de la défense refuse de rendre consultables les archives conservées par les forces françaises au Sénégal jusqu’à leur dissolution, en 2011. Ces documents contiennent la cartographie des fosses communes et vraisemblablement d’autres pièces sensibles, comme la liste des victimes. Il refuse également de donner le motif d’une sanction infligée à l’un des officiers des forces françaises, bénéficiaire de la même loi d’amnistie que les tirailleurs condamnés. Or une amnistie ne peut en aucun cas effacer le fait matériel afin de préserver les droits des tiers et les condamnés demeurent coupables. Cette entrave est particulièrement grave : elle a contribué au rejet de la requête pour le procès en révision du plus lourdement condamné au prétexte d’absence d’éléments nouveaux. Ce rejet n’est pas susceptible de recours.

Le discours du ministre Jean-Marc Ayrault [le chef de la diplomatie française s’est rendu à Thiaroye le 10 novembre] est certes encourageant : « Nous avons failli à nos devoirs, tout simplement. Le devoir d’égalité, le devoir de reconnaissance. (…) Ceux qui parlent de repentance se trompent de chemin. Ce que nous disons ce soir, c’est la justice, tout simplement. »Mais les discours ne rendent pas la justice et n’exhument pas les corps. D’après la loi, le garde des sceaux peut saisir la commission d’instruction, en vue du procès en révision. Or le directeur de son cabinet a rejeté cette possibilité le 19 décembre 2014, prétextant l’éventuelle compétence de la Cour suprême du Sénégal.
Alors que se prépare la visite d’Etat en décembre 2016, du président de la République sénégalaise, Macky Sall, nous, familles des victimes, demandons un sursaut éthique de l’Etat français afin de :
  • rendre consultables toutes les archives sur l’affaire Thiaroye ;
  • proposer son aide au Sénégal pour l’exhumation des corps ;
  • donner la liste des morts et leur attribuer la mention « Mort pour la France ». Il n’y a rien de plus tragique que des morts sans nom ;
  • saisir la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen pour les 34 condamnés ;
  • réparer les spoliations
  • modifier les textes exposés au Mémorial du cimetière de Thiaroye ;
  • cesser de porter atteinte à la mémoire de ces hommes et des officiers qui ont eu le courage de les défendre ;
  • nommer les responsables aujourd’hui de cette obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.
Une mémoire collective ne peut trouver d’apaisement avec un mensonge.
Tribune signée par les familles des morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de « Thiaroye 44 », notamment les familles d’Antoine Abibou, Tindaogo Bélem, Fasséry Coulibaly, Kotou Diakité, Doudou Diallo, Souleymane Doucouré, Mbap Senghor et Pierre Zoungrana.



(1) Pour reprendre le mot du général Charles Mangin, auteur de Force Noire, Hachette, Paris, 2010 (lieutenant-colonel à l'époque). Il serait aussi le colonel Mangin des quatre bataillons du massacre d'Agadir du 30 mars 1912 contre les gens de Ma el Aïnine, raconté par Le Clézio dans Désert. Ou, déjà général, le boucher de Verdun.
Là-bas, si j'y suis, de Daniel Mermet, a consacré à la Force Noire cet entretien le 11 novembre 2004, rediffusé à deux reprises (le 11/11/2008 et le 11/11/2013).

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Références pour en savoir plus :