jeudi 12 octobre 2017

Un peu de Fanon pour le 12 octobre

Mandaté par Isabel y Fernando (les Rois Catholiques : Isabelle I de Castille et Ferdinand II d'Aragon), à la tête d'une flotille de trois bâtiments, une caraque (la Santa María) et deux caravelles (la Pinta et la Niña, la Peinte et la Gamine), Christophe Colomb débarqua le 12 octobre 1492 sur l'île de Guanahani qu'il s'empressa de nommer San Salvador. Elle faisait partie d'un archipel que nous appelons aujourd'hui Bahamas, où habitaient des Taïnos et des Caraïbes que Colomb prit pour des Indiens, persuadé qu'il était de la rotondité de la Terre (1) et d'avoir découvert une nouvelle route des Indes. Bien entendu, il transportait dans ses navires un certain nombre de prêtres de l'Église qui allaient prêcher la platitude terrestre et la bonne parole en général. Partis de Palos de la Frontera pour l'Ouest afin d'atteindre l'Asie sur une Terre plate, leur Avidité et leur Foi Catholique n'y voyaient rien d'incongru.

C'était le début de l'empire colonial espagnol, bel exemple d'esprit de conquête et de réussite, œuvre de civilisation et d'évangélisation ayant eu recours aux massacres, à l'esclavage et à une considérable destruction physique, culturelle et linguistique du monde précolombien.

Il arrive qu'en 2017, le 12 octobre reste la fête nationale espagnole. Fête et Nationale. Ce qui me pousse à rappeler, pour l'occasion, deux citations antifana du martiniquais Frantz Fanon :

« Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir. »
L’An V de la révolution algérienne (1959)

« [La colonisation est] une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité. »
Les Damnés de la Terre (1961)

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(1) Ératosthène (Cyrène v. -276, Alexandrie, Égypte, v. -194) est le premier astronome dont la méthode de mesure de la circonférence de la Terre nous soit arrivée.

samedi 8 juillet 2017

La République sera humaine ou ne marchera pas, par Damien Carême

Face à la sourde oreille en marche, routine en sourdine (contrepet libéral), Damien Carême —maire écologiste (EELV) de Grande-Synthe (Nord, Hauts-de-France) arrivé à cette histoire comme mars en carême, compte tenu des privations et des abstinences qu'il voit sans effort autour de lui—, s'évertue à crier sur tous les toits la situation d'urgence que vit sa commune, notamment après l’incendie du camp de la Linière, le 10 avril 2017. Aujourd'hui, il s'exprime aussi sur Mediapart. C'est sa lettre ouverte au Président de la République sur l'accueil des migrants en France. En tout cas, on devrait prendre le temps de le lire et la République devrait se dire quel carême elle veut rompre...

La République sera humaine ou ne marchera pas

Blog : Damien Carême. 7 juil. 2017. Par  
Maire de Grande-Synthe, j'ai ouvert le premier de camp de réfugiés en France en mars 2016 pour faire face à une urgence humanitaire et au refus de l'Etat, à l'époque, de prendre en compte la situation extrême à laquelle j'étais confronté. Ce camp a complètement été détruit par un incendie le 10 avril dernier. Aujourd'hui, plus de 350 réfugiés sont à nouveau là. Depuis son élection, j'ai interpellé le nouveau gouvernement en vain.
Monsieur le Président de la République,

Si je m’adresse à vous aujourd’hui par le biais de cette lettre ouverte, c’est parce qu’en tant qu’élu de la République - au même titre que vous - je vous ai demandé un rendez-vous, à vous-même, à votre 1er ministre et à votre ministre de l’intérieur voilà déjà plusieurs semaines. Or, malgré l’urgence humanitaire à laquelle je dois à nouveau faire face dans ma commune, vous refusez de prendre en considération l’urgence extrême de ma sollicitation.
Je décide donc, aujourd’hui, de prendre la France à témoin de mon interpellation.
Pour mémoire : le 10 avril 2017, le lieu d’accueil humanitaire de Grande-Synthe brûlait.
C’était hier. C’était il y a trois mois. C’était il y a une éternité.
Ce lieu d’accueil a permis, pendant plus d’un an d’existence, de mettre à l’abri des milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, essentiellement kurdes, puis afghans, venus d’horizons divers, souvent de zones de guerres ou en prise au terrorisme.
Si j’ai décidé, seul, de construire ce lieu d’accueil humanitaire en décembre 2015 avec l’aide de MSF, c’est parce que tout comme aujourd’hui, je n’obtenais aucune réponse du gouvernement de l’époque à mes interpellations face à un véritable drame humanitaire qui se jouait sur ma commune. Des centaines, puis de milliers de personnes venaient trouver refuge sur le sol de ma petite ville de 23 000 habitants. Quel choix s’offrait à moi, en tant que garant des valeurs de la république française ?
Dans mon monde, Monsieur le Président, celui que je m’échine à construire, les mots Liberté, Egalité, Fraternité ne sont pas des anagrammes hasardeux piochés à l’aveugle dans une pochette usagée d’un vulgaire jeu de société.
Est-ce que les mêmes causes devront produire les mêmes effets cet été 2017 ?
Notre lieu d’accueil, communément appelé La Linière, a permis pendant des mois d’être un lieu de premier secours humanitaire, offrant ce temps de répit et de récupération à toutes celles et ceux qui avaient tant risqué et déjà tant perdu pour arriver jusqu’à Grande-Synthe - à défaut de pouvoir passer en Angleterre par Calais - .
La Linière n’était pas « un point de fixation » Monsieur le Président, mais bien un point d’étape. Un lieu de transit sur la route de la migration qui pousse ces milliers de personnes  vers l’Angleterre.
Il n’a créé aucun « appel d’air » contrairement à ce qu’affirme votre ministre de l’intérieur, puisqu’ils étaient déjà 2 500 sur ma ville avant que je décide de la construction du site !
Il y avait, jusqu’en octobre 2016, près de 6 000 réfugiés à Calais alors que rien n’avait été conçu pour les accueillir.
Ils étaient plus de 3 000 à Paris avant qu’Anne Hidalgo ne décide courageusement de créer un lieu d’accueil à La Chapelle et à Ivry.
Ils sont aujourd’hui, comme hier, plus de 100 à Steenvoorde, dans le nord, alors que rien n’existe pour eux.
Évoquer l’appel d’air n’est que prétexte à l’immobilisme !
Un immobilisme ravageur sur le plan humain.
Un immobilisme mortifère.
Un immobilisme indigne de la France, patrie dite des « Droits de l’Homme et du Citoyen ».
Un immobilisme contraire à vos récentes déclarations à Bruxelles et à Versailles.
De mars à août 2016, nous avons avec l’aide de l’état, du  travail extraordinaire d’associations dévouées, des non moins remarquables ONG - Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, la Croix Rouge Française, Gynécologie Sans Frontières, Dentistes Sans Frontières - et des services de la ville, ramené le camp à une jauge « raisonnable» puisque la population sur le site est passée de 1 350 personnes à 700.
C’est le démantèlement de la Jungle de Calais qui est venu bousculer notre lieu d’accueil humanitaire et conduit à la fin que nous connaissons.
Je reçois aujourd’hui de nombreux témoignages, y compris de personnes antérieurement hostiles au camp, qui m’interpellent sur son rôle et son utilité pour tous ; les réfugiés évidemment, mais aussi les associations et à mots couverts les divers services de l’état qui voyaient dans ce camp un outil pour canaliser la pression et éviter ce que nous connaissons depuis sa disparition : l’étalement et l’éparpillement des migrants sur tout le littoral dans des conditions de vie indignes.
Expliquez-moi, Monsieur le Président, comment aujourd’hui peut-on prétendre contrôler quoi que ce soit, prévoir quoi que ce soit alors que ne prévaut qu’une politique de fermeté et d’intransigeance contre les réfugiés, secondée d’un mépris total envers les associations ?
Comment aujourd’hui pourrait-on se contenter de «disperser et ventiler» les réfugiés pour les condamner à errer sans but comme s’ils étaient par nature invisibles ?
Ces migrants, ces réfugiés ont tous une identité et une vie, Monsieur le Président.
Ils cherchent à Paris, Grande-Synthe, Calais, Steenvoorde ou ailleurs, un refuge.
Ne le voyez vous pas ? Ou peut-être ne le comprenez-vous pas ?
En les traquant comme des animaux, nous les transformons inévitablement en bêtes humaines.
On les traque de la sorte en espérant - peut-être ? - qu’ils craquent et commettent des méfaits qui justifieraient l’emploi de la force et les évacuations musclées. Vous pourrez alors, en bout de course, l’affirmer avec pédagogie – démagogie ?-  «  On vous l’avait bien dit ! »
Nous serions ainsi condamnés à l’impuissance et au cynisme en évitant de construire des lieux d’accueil humanitaires parce qu’ils provoqueraient « un appel d’air inévitable » ? Nous devrions choisir l’aveuglement, changer le prisme de notre conscience objective pour ne simplement plus voir ceux qui reconstituent des campements aujourd’hui, et demain, c’est certain, des jungles ?
Préfère-t-on les « jungles » à des lieux d’accueil humanitaires dans notre République française du 21ème siècle ?
Préfère-t-on nier les problèmes et s’en remettre à des recettes qui ont déjà toutes échouées ?
Préfère-t-on réellement bloquer ces migrants en Lybie, où la plupart d’entre eux se font violer ou torturer, loin de nos frontières et de nos yeux bien clos ?
Monsieur le Président, vous avez déclaré récemment à Bruxelles : « la France doit se montrer digne d’être la patrie des Droits de l’Homme en devenant un modèle d’hospitalité ».
Au même moment, votre ministre de l’intérieur fustigeait les associations à Calais en leur demandant « d’aller faire voir leur savoir-faire ailleurs ! ».
Ces discours étrangement contradictoires ne peuvent perdurer.
Mettez vos déclarations en actes !
Le gouvernement a choisi délibérément de tracer une frontière invisible, une ligne de démarcation organisant d’un côté la prise en charge des réfugiés via les Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) et laissant à l’abandon de l’autre côté, sur le littoral des Hauts de France, à la fois les migrants et les collectivités.
C’est, je vous l’écris Monsieur le Président, honteux et inacceptable !
J’ai croisé sur le lieu humanitaire de la Linière, bien des destins ; des destins meurtris, blessés mais toujours dignes.
D’aucuns diront peut-être que ma vision est « angélique ».
Je sais mieux que quiconque que La Linière était loin d’être parfaite. Mais notre lieu d’accueil était à l’époque la seule et indispensable réponse à l’urgence.
J’ai toujours soutenu depuis leur création la constitution de centres d’accueil et d’orientation et j’ai défendu les mérites de ces dispositifs dans tous mes déplacements ainsi qu’auprès de mes collègues maires.
Nombre d’entres eux témoignent d’ailleurs de la richesse qui en découle. Lorsqu’ils en ouvrent sur leur commune, tout se passe merveilleusement bien, avec les réfugiés, comme avec la population locale. En dépit quelquefois de manifestations préalables à l’annonce de l’ouverture des CAO.
Il faut les multiplier, les renforcer, asseoir davantage les fonctions d’accueil et d’orientation avec l’aide des associations, des citoyens locaux, plutôt que de s’en servir comme de lieux permettant d’y repousser les réfugiés.
Je souhaite que nous construisions une répartition territoriale du dispositif national d’accueil dans lequel le littoral Côte d’Opale devra aussi prendre sa part. Nous pourrons y créer des lieux d’accueil et de transit dans lesquels, celles et ceux qui arrivent sur le littoral, comme c’est le cas à Paris, se poseront quelques jours et réfléchiront à la suite de leur parcours. Car tant que l’Angleterre sera là, à portée de vue des falaises, des réfugiés voudront s’y rendre. - Et à cela, vous ne pourrez rien changer -.
Grande-Synthe est prête à accueillir dignement, à la hauteur d’un lieu dimensionné et respectueux des lois et des personnes y séjournant. Nous avons ici ou à Paris démontré que cela était possible, à la condition que l’Etat nous accompagne.
Il faudra que vous persuadiez d’autres maires d’accepter d’ouvrir des lieux, en les accompagnant financièrement au titre d’une «péréquation humanitaire ». Quelle magnifique mesure ce serait là ! Une mesure chargée de symbole !
Il faudra aussi, Monsieur le Président, réformer le droit d’asile, rendre plus rapide l’examen des demandes et élargir la notion de protections, alors que les procédures sont aujourd’hui décourageantes et malsaines.
Enfin parce que cela est une exigence absolue, nous devons tout faire pour lutter contre les réseaux de passeurs, comme je l’ai fait à Grande-Synthe. Je réaffirme au passage, que ce ne sont pas les lieux d’accueil qui favorisent les réseaux de passeurs, mais bel et bien les frontières, les murs, les barbelés et les garde-frontières que l’on multiplie qui donnent naissance à ces réseaux mafieux. Depuis toujours.
Il faudra donc, au-delà des réponses répressives de la police et de la justice, assécher ce trafic intarissable en créant des corridors humanitaires entre l’Europe et les pays de départ, aux frontières de ces pays, et accorder beaucoup plus de visas humanitaires. Visas qu’il faudra rendre européens.
Monsieur le Président, il fut un temps où la France a tristement organisé 54 000 traversées de l’Atlantique pour transporter 13 millions d’esclaves.
Il est venu l’heure de laver cet affront historique aux yeux du monde, en organisant un accueil avec le minimum d’hospitalité et de dignité qu’exige la vie de tout être humain. A fortiori dans ce beau pays qui nous/vous a été confié, où constitutionnellement «Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Vous allez sortir un nouveau texte fixant de «nouvelles» directives, élaborer un «nouveau» plan. Un de plus. La liste est pourtant tristement longue.
Le problème, Monsieur le Président, c’est qu’aujourd’hui, la France est sur-administrée par des textes, et bien trop sous-administrée en moyens.
Il faut poser des actes.
Des actes audacieux.
Des actes courageux.

Dans l’espoir sincère que vous aurez le courage d’entendre ce que je tâche de vous écrire dans cette longue lettre et dans l’attente impatiente de vous lire,

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mon profond respect.

Damien CAREME
                                          Maire de Grande-Synthe
Entretemps, en Calabre...
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Mise à jour du 27/07/2017 :

Et entretemps, dans les Alpes-Maritimes, l'assistance aux nécessiteux a été à nouveau interpellée et arrêtée dans la personne de l'agriculteur Cédric Herrou —de l'association Roya citoyenne— qui en est à sa sixième garde à vue depuis 2016...
Le défenseur des migrants Cédric Herrou a été mis en examen, mercredi 26 juillet, pour aide à l’entrée et à la circulation d’étrangers en situation irrégulière, a fait savoir le parquet de Grasse. Il a été placé sous contrôle judiciaire conformément aux réquisitions du parquet et risque jusqu’à cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende.
L’agriculteur militant a été interpellé lundi soir en gare de Cannes (Alpes-Maritimes) avec plus de 150 migrants arrivés chez lui depuis l’Italie et qu’il accompagnait pour demander l’asile. Cette figure emblématique de l’association de défense des migrants Roya citoyenne demande depuis des mois aux pouvoirs publics un accueil d’urgence pour les milliers de personnes originaires de régions instables d’Afrique arrivant de Vintimille (Italie).
Lundi, en deux trains distincts, plus de 230 migrants avaient gagné la vallée frontalière de la Roya avant de rejoindre Nice, accompagnés par des membres de l’association Roya citoyenne. Tous ceux interpellés à Cannes, 156 au total, ont été renvoyés en Italie.
En savoir plus sur Le Monde.
En savoir plus sur L'Humanité.
Infos fournies sur ce blog, ici et , au sujet de Cédric Herrou et caetera.

Pour la Ligue des Droits de l'Homme (LDH), cette nouvelle détention de Cédric Herrou constitue un déni de justice. Voici son communiqué du 26/07/2017:
La Ligue des droits de l’Homme (LDH) proteste vigoureusement contre la mise en garde à vue de Cédric Herrou, défenseur des droits et militant infatigable de la cause des réfugiés et migrants, dans le simple respect de la parcelle d’humanité propre à toute personne.
Parce qu’il s’oppose dans les faits aux pratiques inacceptables des services de police dans la vallée de La Roya, depuis des mois, il est systématiquement arrêté, détenu, surveillé. La LDH s’interroge sur les buts poursuivis à son encontre. Le faire craquer ? L’obliger à un acte illégal ? Le soumettre à une telle pression qu’il se démette ou se soumette ?
La LDH est en droit de demander des comptes au gouvernement. Même si celui-ci veut pratiquer la « dissuasion migratoire », le Défenseur des droits a rappelé que les migrants ont des droits fondamentaux et que ceux qui leur viennent en aide ne font que leur permettre d’y accéder.
Soit il s’agit d’une décision du seul ministre de l’Intérieur dont on connaît l’outrance dès qu’il s’agit du soutien des associations à des réfugiés ou à des migrants. Il convient de lui rappeler que le délit de solidarité n’existe pas et que la France vient d’être sévèrement épinglée par la CEDH à ce propos. Soit ce sont ses services qui font du zèle faisant de la lutte contre les étrangers l’essentiel de leur mission au détriment des autres, et il appartient à leur ministre de faire le ménage dans ses services. Soit, enfin, il s’agit d’une consigne du gouvernement et il est alors regrettable que de tels actes en soient l’image la plus terne.
La LDH exige la libération immédiate de Cédric Herrou, la levée de toute poursuite et la mise au pas des actes trop zélés d’une police obnubilée par la ligne de leur frontière.

Paris, le 26 juillet 2017.

jeudi 6 juillet 2017

Que lire à un enfant qui commence à écouter

À Bruna


Dans sa préface à...

Random House Mondadori, avril, 2008.

..., Santiago Alba Rico nous rappelle (et interpelle) :

"Basta seguir hasta el final el espíritu de Disney para que él mismo se voltee en el reverso de Disney, repentinamente amenazador, agresivo, un poco viscoso, un poco metafísico, inesperada cópula entre el capitalismo y el fascismo. Nadie ha sabido entender como Brieva el terror salvaje que abriga Disneylandia, el desorden metafísico de Mickey Mouse". 

Et, par suite, leur horreur visuelle, ajouté-je. Horreur visuelle qui est là aussi, en fond d'écran ou arrière-plan, pour égayer le bureau de tous vos dispositifs, de tous vos écrans...

Quand les écrans et les écrans et les écrans —veloutés ou rêches des grands prédateurs— sont notre monorepas et l'autel constant de notre repos, nos enfants enfantent des cauchemars post-Bernays et ignorent la vraie vie, les cailloux, les feuilles, la terre, l'horizon, les étoiles, la lune, les contes, les matières, les textures... Les contes, les histoires, le monde, les langues, la nature non monétaire...
Disney est à la vie comme le saccharose en fortes doses (ou le Coca) est à la soif..., à la santé, à l'intelligence, à la sensibilité...
« Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, n’écoutent pas les consignes, ne communiquent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs », détaille Sabine Duflo. Carole Vanhoutte et Elsa Job-Pigeard, orthophonistes, ont constaté, elles aussi, depuis cinq ans l’augmentation des demandes de bilans pour retard, absence de langage, trouble de la relation, de la communication, de l’oralité. Et des tableaux cliniques plus sévères. « Les écrans freinent l’enfant dans ses interactions avec les adultes, sa construction du sens, son rapport au réel », dit Carole Vanhoutte.
(Le Monde : Alerte aux écrans pour les enfants, 26.06.2017)
Il y en a encore qui lisent. Des best-sellers, des bêtes-célèbres... Quand on voit les étagères, gondoles et comptoirs des librairies, on vérifie à quel point le livre n'est presque plus que l'étouffoir paramétré de la pensée ou de la diversité, de la connaissance ou de l'indépendance, du savoir ou de la dissidence.

Que lire à un enfant qui commence à écouter, me demandait une mère... Et alors vinrent à mon esprit les contes qui font rêver ces jours-ci ma fille illettrée et fascinée par les nombres et les lettres —logique, les lettres sont pour elle avant tout des dessins, des images, voire l'évocation, un condensé des personnes aimées : D comme Dani...

Guillaume Olive et He Zhihong : Contes des peuples de Chine, Les Éditions des Éléphants, Paris, novembre 2016


Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji : La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre, Hachette - EDICEF, Paris, 1953.
Illustrations de Marcel Jeanjean.


vendredi 2 juin 2017

La danse de deux trous noirs - CNRS Le journal

CNRS Le journal est le site d'information scientifique lancé par le CNRS le 4 mars 2014. On nous dit à son propos...
Destiné au grand public, ce nouveau média gratuit vise à décrypter des résultats scientifiques de plus en plus complexes et à montrer les coulisses de la recherche. Il s'agit également d'alerter sur les sciences émergentes. Son crédo : fournir des informations fiables permettant d'éclairer les grands débats de société. 
Voici sa présentation vidéo :



Or, sous le titre La fusion de deux trous noirs fait trembler à nouveau la Terre, David Larousserie a publié il y a quelques heures, dans les pages Astronomie du quotidien Le Monde, un article qui nous apprend...
Jeudi 1er juin, la collaboration internationale LIGO/Virgo a publié sa troisième observation d’une paire de trous noirs orbitant l’un autour de l’autre. Ces gloutons de l’espace – trente fois plus lourds que le Soleil, mais cinq cents fois plus petits –, en spiralant l’un vers l’autre, ont fini par ne plus faire qu’un, donnant naissance à un nouveau trou noir, plus léger que la somme des masses de ses deux parents. L’énergie perdue, équivalente à celle de deux Soleils, a distordu et secoué l’espace-temps, tel un veau en gelée tremblotant quand il arrive sur une table. Cette vibration, dite onde gravitationnelle, s’est propagée jusqu’à la Terre, où elle a été détectée dans deux instruments géants, LIGO, situés aux Etats-Unis à 3 000 kilomètres l’un de l’autre.
À l'égard des détecteurs, Larousserie précise qu'ils disposent...
chacun de deux « bras » de lumière perpendiculaires et longs de quatre kilomètres. La précision sur ces longueurs est telle qu’elle équivaut à connaître la distance Terre-Soleil (environ 150 millions de kilomètres) à un atome près. Tel un acrobate perché sur le sommet d’une montagne en balançant ses bras, LIGO est en équilibre, prêt à basculer dès que le moindre souffle d’une onde gravitationnelle agrandit ou diminue la taille d’un de ses bras. A condition aussi de savoir trier dans tout un tas d’autres perturbations, comme le passage d’un avion, le bruit des vagues ou la chute d’un arbre… C’est cet exploit qu’ont réussi de nouveau les chercheurs.
EN LIRE PLUS.
Donc, les instruments de détection d'un observatoire réussissent à déceler de manière directe la contraction et la dilatation de l'Espace au passage des ondes gravitationnelles qu'avait prédites Einstein il y a cent ans.
Ces ondes, furtives, qui déforment l'Espace-Temps lors de leur passage, sont produites notamment par les éléments les plus violents de l'univers, dans ce cas-ci, la fusion de deux trous noirs...
Justement, si vous souhaitez savoir plus exactement comment opèrent LIGO (1) et Virgo (2), vous pouvez accéder sur CNRS Le journal à une explication vidéo des capacités technologiques de ces détecteurs, d'une précision vraiment incroyable, et de la triangulation (l'action concertée des trois détecteurs) qui se prépare. C'est de cette vidéo que j'ai extrait la citation précédente...



Une production CNRS Images (2016), avec la participation des scientifiques Benoît Mours, Frédérique Marion, Romain Bonnand, Nicolas Arnaud et Éric Chassande-Mottin.
Le physicien Nicolas Arnaud signale :
J'espère le début d'une nouvelle forme d'astronomie, une nouvelle fenêtre sur l'univers, un nouveau moyen d'observer l'univers dans ses phénomènes les plus extrêmes et que, d'ici quelques années ou une dizaine d'années, les ondes gravitationnelles fassent partie de l'astronomie au même titre que les télescopes optiques ou les détecteurs de particules, de neutrinos...

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(1) Laser Interferometer Gravitational-Wave Observatory : Observatoire d'ondes gravitationnelles par interférométrie laser. Il s'agit en fait de deux interféromètres de Michelson situés à Hanford (Washington) et Livingston (Louisiane), aux États-Unis.
(2) Détecteur installé à Cascina, près de Pise, en Italie. Cet interféromètre est le fruit de la collaboration de 19 groupes de recherche répartis dans cinq pays européens.
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MISE À JOUR du 17/10/17 :

Sous la rubrique Astronomie du journal Le Monde, David Larousserie vient de faire état d'une nouvelle observation importante en la matière :

Des étoiles à neutrons secouent la Terre

Des ondes gravitationnelles et électromagnétiques ont été captées par plusieurs instruments simultanément. Une première pour l’astronomie « multimessager ».
LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | • Mis à jour le | Par
Le jeudi 17 août, les astronomes ont eu droit à un feu d’artifice inédit et spectaculaire. A 130 millions d’années-lumière, dans la galaxie NGC 4993, visible depuis l’hémisphère Sud en direction de la constellation de l’Hydre, plusieurs signaux ont été captés par soixante-dix observatoires terrestres et spatiaux simultanément : une lumière très intense pendant plusieurs heures, des éclairs en infrarouge et rayons X, une bouffée d’une seconde de rayons gamma (les ondes électromagnétiques les plus énergétiques qui soient) et aussi, pour la première fois en association avec ces messagers cosmiques, une secousse d’onde gravitationnelle. Cette dernière est une vibration de l’espace-temps causée par un remue-ménage cosmique extrême, comme la chute d’un caillou fait vibrer la surface de l’eau.
C’est la cinquième fois que des ondes gravitationnelles sont repérées depuis la Terre, ce qui a valu le prix Nobel de physique 2017 aux chercheurs à l’origine des instruments ayant permis cette détection. Mais, jusqu’à présent, le « caillou » qui avait secoué les détecteurs était une valse serrée de deux trous noirs gros comme trente soleils, se tournant autour jusqu’à ne plus faire qu’un.
Cette fois, il s’agit d’une paire d’étoiles à neutrons, qui, comme leur nom l’indique, sont constituées de neutrons et résultent de l’effondrement d’étoiles en fin de vie, trop légères pour former des trous noirs.
En lire plus.

mercredi 31 mai 2017

Emma et la charge mentale

Emma est le pseudonyme d'une quadragénaire parisienne, mariée et mère de deux enfants, qui vient de publier en mai 2017 la bande dessinée Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement chez Massot Éditions.  


J’essaie de donner un éclairage politique à des histoires individuelles, dit-elle au blog Big Browser hébergé par le quotidien Le Monde. C’est le cas pour la bande dessinée sur la charge mentale, qui m’est venue de mon expérience personnelle.
Sa position est foncièrement politique, elle se veut directe, elle ne prône aucunement l'art pour l'art :
Quant au format de la bande dessinée, ce sont les dessins qui me permettent de faire passer rapidement mes idées. Ils n’ont pas vocation à être esthétiques.
Elle voudrait déclencher l'émotion, pour que l'information reste et que l'action soit possible. Elle sait qu'on ne passe pas à l'action que lorsque l'émotion y est pour quelque chose : on ne mobilise que par les affects.

Prenez le temps d'accéder un moment à son blog dont l'exergue porte : Politique, trucs pour réfléchir et intermèdes ludique. Vous y trouverez, entre autres, Fallait demander, sa BD en ligne sur la charge mentale, cet aspect immatériel et usant —grosse fatigue !— auquel on ne pense pas trop quand on analyse la très inégale répartition des tâches ménagères et parentales, l'organisation de la vie familiale ou commune. Vous y apprendrez sans conteste de simples vérités, genre...



La lutte des femmes devrait être la lutte de tous. Bonne lecture !


lundi 15 mai 2017

Palestine avant 1948

Me basta con morir encima de ella,
con enterrarme en ella;
bajo su tierra fértil disolverme, acabar
y brotar hecha yerba de su suelo;
hecha flor, con la que juegue
la mano de algún niño crecido en mi país.
Me basta con seguir en el regazo de mi tierra:
polvo, azahar y yerba. 
Fadwa Touqan (1917-2003)

La cuestión palestina es más que
un problema de fronteras (hudud),
un problema de existencia (wuyud).
Rachad Abou-Shawir 
(cité par Pedro Martínez Montávez,
Universidad Autónoma de Madrid)


En Palestina ni siquiera nos proponemos pasar por la formalidad de consultar los deseos de los habitantes del país. Las cuatro grandes potencias están comprometidas con el sionismo, y el sionismo, correcto o incorrecto, bueno o malo, está anclado en antiquísimas tradiciones, en necesidades actuales y en esperanzas futuras de mucha mayor importancia que los deseos y reservas de los 700.000 árabes que habitan esta antigua tierra. ["... and of far profounder import than the desires and prejudices of the 700,000 Arabs who now inhabit that ancient land." : Balfour memorandum of 19 August 1919, "Syria, Palestine and Mesopotamia"]

(in Documents on British Foreign Policy 1919-1939, p. 345. Sir Arthur James Balfour. Cité en castillan dans Palestina, los árabes e Israel, Henry Cattan, Siglo XXI, México, 1971. Cité en anglais dans Britain's Moment in Palestine. Retrospect and Perspectives, 1917-1948, Michael J. Cohen, Routledge, London & New York, 2014, p. 55)
Notre mémoire commémore les 69 ans de la Nakba, la «catastrophe» des Palestiniens : massacre des uns et expulsion des survivants ; expulsion de leurs maisons, de leurs terres, de leurs villages, de leurs villes par les troupes sionistes. Dans son ouvrage All That Remains: The Palestinian Villages Occupied and Depopulated by Israel in 1948, Institute for Palestine Studies (Tout ce qui reste, Institut des études palestiniennes, 2006), Walid Khalidi (Jérusalem, 1925) a répertorié 418 villages rasés en Palestine. Vies, villages, arbres, cultures, noms (toponymie)... tout y passa. C'est comme cela que naquit l'État juif, raciste, colonial et d'apartheid d'Israël.
Plus de 12 millions de Palestiniens vivent à travers le monde, dont la moitié dans les Territoires occupés et en Israël, selon des chiffres officiels palestiniens. Plus de 5,5 millions sont enregistrés comme réfugiés auprès de l’ONU.
Libération, 15/05/2017.
L’annuelle « Marche du retour » organisée par les Palestiniens en Israël, en guise de commémoration de la Nakba – l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de leurs foyers en 1948 –, a été bloquée par la police israélienne pour la première fois de son histoire.
La police a refusé une autorisation aux organisations, prétendant qu’elle manquait d’agents pour superviser la marche.
Mais les dirigeants palestiniens en Israël accusent le gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou d’être derrière cette décision, dont ils croient qu’elle est l’ultime démarche en date en vue de réduire au silence leur commémoration des événements d’il y a 69 ans.
Pour la Palestine (Belgique), 15/05/2017.
 Voici un petit souvenir de ce qu'était la Palestine avant sa catastrophe.


Œuvre pionnière en la matière, citons Before Their Diaspora, a photographic essay on Palestinian society prior to 1948 (Avant leur Diaspora : une histoire photographique des Palestiniens, 1876-1948), ouvrage essentiel publié par Walid Khalidi en 1984 pour mieux comprendre l'ampleur du sociocide perpétré par le sionisme.
À l'intention du public espagnol ou castillanophone, je rappelle également l'existence d'un gros pavé de 238 pages publié en novembre 2015 par Ediciones del Oriente y del Mediterráneo. Son titre, Contra el olvido. Una memoria fotográfica de Palestina antes de la Nakba, 1889-1948. Cliquez ici pour accéder à un compte-rendu d'Olga Rodríguez à son égard.
Cet ouvrage contre l'oubli est introduit par un avant-propos de Pedro Martínez Montávez qui nous rappelle : "La historia de la cuestión palestina está llena de ultrajes a la verdad y de crímenes contra la memoria". Dans ce sens, dit-il, "este libro se enfrenta radicalmente, y con gallardía, contención y ecuanimidad, a tanta historiografía intencionadamente desvirtuadora y en gran parte falaz o sencillamente ignorante, que se ha ido acumulando sobre la materia". Et il lance une question simple, essentielle et percutante : "¿No merecían estas gentes [les Palestiniens dans leur imposante diversité] seguir viviendo —eso sí, "viviendo"— como estas imágenes demuestran que vivían?".
Cet ouvrage collectif ne constitue pas un exercice de nostalgie, mais d'affirmation, selon Teresa Aranguren, responsable de l'édition avec Sandra Barrilaro, Johnny Mansour et Bichara Khader. Ses textes tombent à point nommé. On lit, par exemple, un témoignage très éloquent du juif russe Asher Ginsberg, dont le pseudonyme était Ehad Ha'am, qui écrivait en 1891 :
Tenemos la costumbre de creer, los que vivimos fuera de Israel, que allí la tierra es ahora casi completamente desértica, árida y sin cultivar y que cualquiera que quiera adquirir tierras allí puede hacerlo sin ningún inconveniente. Pero la verdad es muy otra. En todo el país es difícil encontrar campos cultivables que no estén ya cultivados, sólo los campos de arena o las montañas de piedras que no sirven para plantaciones permanecen sin cultivar. Ehad Ha'am : Verdad de la tierra de Israel, 1891 (en français La Vérité d'Eretz Israël). Cité par Ilan Halevi dans Sous L'Israël, La Palestine, Le Sycomore, Paris, 1979.
Telle était, en effet, l'idée répandue par le premier sionisme, au point que les journaux intimes des juifs émigrés notamment au début du XXe siècle avouaient le désappointement de leurs auteurs en constatant, à leur arrivée en Palestine, qu'il s'agissait bel et bien d'une terre pas exactement vide... Témoin, les recherches et lectures d'Ilan Pappé à ce propos. À son tour, Chaim Waizmann reconnaissait ouvertement : "Si uno lee los textos sionistas... no encuentra casi ninguna mención de los árabes." ("Quant on lit les textes sionistes... on n'y retrouve presque aucune mention des Arabes").

David Ben-Gourion ne s'y leurrait point...
"Si j'étais un leader Arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C'est normal ; nous avons pris leur pays. Il est vrai que Dieu nous l'a promise, mais comment cela pourrait-il les concerner ? Notre Dieu n'est pas le leur.
Il y a eu l'antisémitisme, les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais était-ce leur faute ? Ils ne voient qu'une seule chose : nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient t-ils accepter cela ?
David Ben-Gourion (1er Premier Ministre israélien), cité par Nahum Goldmann dans "Le Paradoxe Juif", page 121.

"Ne nous cachons pas la vérité… Politiquement nous sommes les agresseurs et ils se défendent. Ce pays est le leur, parce qu’ils y habitent, alors que nous venons nous y installer et de leur point de vue nous voulons les chasser de leur propre pays. Derrière le terrorisme (des Arabes) il y a un mouvement qui bien que primitif n'est pas dénué d'idéalisme et d'auto-sacrifice."
David Ben-Gourion : Tiré de la page 91 d'Israël, Palestine, États-Unis : Le Triangle Fatidique (
Préface d’Edward Saïd, Montréal, Écosociété, 2006, 664 p.), de Noam Chomsky.

lundi 8 mai 2017

7e Journal des infos dont on parle plutôt peu

Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre septième sommaire (9.05.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

mercredi 5 avril 2017

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole

L'Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (A.P.H.G.) dit d'elle-même que...
1) C’est une association relevant de la loi de 1901. Créée en 1910, reconnue d’intérêt général en 2016, elle regroupe des professeurs d’Histoire et de Géographie, de l’école primaire à l’université. Ce n’est ni un syndicat, ni une courroie de transmission du Ministère de l’Education nationale et de la Recherche, mais bien une association professionnelle responsable et reconnue.

2) Elle est porteuse depuis sa création de combats en faveur de ces deux matières, non pas dans un but corporatif de défense étroite d’intérêts catégoriels, mais dans une perspective citoyenne où les intérêts des élèves et des enseignants sont étroitement associés afin que les deux parties s’épanouissent au sein de la République.

Dans le contexte de la grève générale lancée en Guyane par les syndicats (la quasi-totalité des protestataires se sont regroupés autour du « collectif pou la Gwiyann Dekolé », « pour que la Guyane décolle », en créole guyanais), l'APHG a publié sur son site la tribune que voilà :

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole Tribune de l’APHG Guyane

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) forte de ses 26 Régionales, en Métropole comme en Outre-Mer, défend l’égalité des territoires. Elle publie ci-après une analyse de la situation en Guyane dans le contexte d’un mouvement de grève sans précédent. N’hésitez pas, cher(e)s collègues, à relayer cette tribune de conviction signée par le Bureau de l’APHG Guyane et sa Présidente, Jacqueline Zonzon.

Le constat de l’académie de Guyane est sévère. Tous les indicateurs pointent un retard structurel et mettent en exergue la situation dégradée de la région par rapport aux autres académies.
La population scolaire est en croissance continue suite à l’accroissement naturel d’une population jeune et des vagues continuelles d’immigrants : on constate une augmentation générale de la population entre 2009 et 2014 de +2.4% et la part des moins de 20 ans est de 42% de la population. 56% des jeunes scolarisés sortent du système éducatif sans diplôme ou ont un niveau Brevet des Collèges. Le nombre d’enfants en situation sociale défavorisée est largement majoritaire au regard des statistiques nationales.
La scolarité des élèves est partielle par manque d’établissements scolaires de proximité et par pénurie d’enseignants ; plusieurs milliers d’enfants en âge scolaire ne sont pas ou plus scolarisés. Le nombre de salariés dans l’Education Nationale pour mille jeunes de 3 à 19 ans est de 92 pour une moyenne nationale de 135,3 et c’est aussi l’une des deux académies les moins bien dotées en emplois d’enseignants. Le français, langue de scolarisation, n’est pas la langue maternelle de beaucoup d’entre eux, même s’ils maîtrisent d’autres langues.
Depuis sa création, la Régionale APHG Guyane milite pour une réelle intégration de l’histoire régionale dans l’enseignement en Guyane du primaire à l’université. Cette démarche nous semble essentielle pour contribuer à l’émergence d’une mémoire commune productrice de lien social indispensable à toute société, et aider à l’enracinement des élèves, dans le cadre d’une Guyane où les établissements scolaires accueillent de très nombreux élèves issus de l’Amérique du sud et de l’archipel de la Caraïbe. Dans le contexte de crise sociale actuelle, la revendication d’une meilleure connaissance des réalités historiques et géographiques est quotidienne et traverse toutes les couches de la société.
Les membres de la Régionale ont eu à cœur de fabriquer des outils permettant cet enseignement dans le cadre des programmes nationaux en publiant fichiers pédagogiques, manuels, cahiers d’exercice concernant l’histoire et la géographie de la Guyane pour les écoles, collèges et lycées [1] en organisant des colloques pour la formation des enseignants, en animant des formations et mettant en place depuis quatre ans un concours destiné aux scolaires sur l’histoire de la Guyane. [2]
Mais la diminution constante et drastique et presque totale de l’offre de formation initiale et continue, la mobilité incessante des enseignants, et pour faire face à la très forte croissance des élèves, l’importance numérique du recrutement d’enseignants non formés a provoqué un recul considérable sur cette question. Cela rend nécessaire aujourd’hui la mise en place d’un véritable plan de formation continue et initiale à l’histoire et géographie régionale et une implication forte des autorités éducatives dans la diffusion réelle des adaptations publiés au BO [3], soit une véritable politique éducative répondant aux ambitions réelles de la Guyane.
La jeunesse de Guyane a besoin d’urgence de connaissances et de réflexions sur sa région, à la fois pour se construire individuellement mais aussi pour envisager non seulement un avenir personnel mais aussi celui de la société à laquelle elle appartient. Que les élèves de Guyane ne se retrouvent pas du tout dans l’histoire enseignée constituerait une menace pour la société car ils se réfugieront dans un passé mythique sans fondement scientifique.

La société guyanaise, une société d’immigration en pleine recomposition, a besoin d’un cadre historique commun, de repères, de valeurs qui doivent consolider la conscience pour tous d’avoir une histoire en commun, une identité collective et la volonté de partager un même destin.

© Jacqueline Zonzon, Présidente de la Régionale APHG de Guyane - Tous droits réservés. Le 27 mars 2017.
Organisé par l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie de Guyane (APHG-G) et du Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement (CCEE) de Guyane, en partenariat avec la Région Guyane et le Rectorat de l’Académie de Guyane, ce concours veut donner l’occasion aux jeunes d’approfondir leurs connaissances sur les aspects fondamentaux de l’histoire de la Guyane.
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 28/03/2017. Tous droits réservés.
Illustration en « une » : Couverture du Dossier pédagogique de la 2e édition du Concours du Jeune Historien Guyanais, Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, par Jacqueline Zonzon, Sarah Ebion, Lydie Ho Fong Choy Choucoutou.


Notes

[1Citons par exemple Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, 2014, disponible aux éditions Ibis Rouge, ici ou encore La Guyane et la Grande Guerre (1914-1918), même éditeur. NDLR.
[2Le « Jeune Historien Guyanais », voir l’article sur le site de l’APHG ici. Le Blog du concours, ici. NDLR.
[3Bulletin officiel, NDLR.

La Croix informe aujourd'hui que le mouvement social guyanais prend de l’ampleur et que le Centre spatial guyanais situé à Kourou a été occupé par les délégués des manifestants, qui réclament désormais une aide de 3,1 milliards d’euros. 
Le CSG renseigne, à son tour, que le lancement du vol de la fusée Ariane 236 est reporté à une date ultérieure à cause des "événements qui affectent la Guyane".

jeudi 30 mars 2017

6e Journal des infos dont on parle plutôt peu

Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre sixième sommaire (30.03.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

dimanche 26 mars 2017

Les Morts de la Rue

Nicolas Clément, président du collectif Les Morts de la Rue, rappelle que vivre à la rue tue. Ça use, ça tourmente, ça rend très vulnérable aux aggressions, ça détruit, ça accélère la fin.


C'est Brut qui interviewa Nicolas Clément et publia l'entretien sous-titré sur sa chaîne youtube le 22 mars 2017. Comme la vidéo, que j'avais insérée, a disparu, celle qui s'affiche maintenant sur ce billet est trouvable sur le site de Francetvinfo qui l'a republiée le 24 mars.

OBJECTIFS DU COLLECTIF LES MORTS DE LA RUE
  • Faire savoir que beaucoup de personnes qui vivent ou ont vécu à la rue en meurent.
  • Mettre en œuvre et développer les moyens et actions nécessaires :
    • pour la recherche, la réflexion et la dénonciation des causes souvent violentes des morts de la rue ;
    • pour des funérailles dignes de la personne humaine ;
    • pour l’accompagnement des personnes en deuil, sans distinction sociale, raciale, politique ni religieuse.
____________________
Bastamag s'est penché également sur cette sombre réalité. Le lien ci-contre permet d'accéder à sa chronique dans son intégralité. En voici sa dernière partie :

Un SDF sur quatre est salarié

« Dans la vraie vie, un SDF sur quatre est salarié, avoir un emploi ne garantit plus d’avoir un logement », rappellent une cinquantaine d’associations ayant lancé L’Autre Campagne. Qui relève quelques chiffres saisissants : 7,5 % des travailleurs vivent sous le seuil de pauvreté. Certains dorment dans leur voiture, en squat, au camping...
Par ailleurs, 25 % des personnes sans domicile sont salariées et majoritairement en CDI ! « Mais elles occupent généralement des emplois à temps partiel pour un salaire avoisinant les 900 euros par mois, ce qui ne leur permet pas de trouver un logement dans les zones tendues », soulignent ces associations [2]. Autant de données qui visent à en finir avec la stigmatisation des plus démunis. Selon la Fondation Abbé Pierre, 141 500 personnes étaient, en 2016, privées de domicile. Entre habitation de fortune, hébergement collectif ou nuits à l’hôtel, elles risquent en permanence de se retrouver à la rue, et que la pauvreté et ses conséquences leur soient fatales.

- A lire sur le sujet : Impôts, fraude, assistanat, vote réac : ces préjugés sur les pauvres qui ne supportent pas l’épreuve des faits

mercredi 1 mars 2017

La guerre du Cameroun, sur visionscarto.net

«Je dénie absolument que des forces françaises 
aient participé en quoi que ce soit à des assassinats 
au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention !»
François Fillon, mai 2009.



Il y a quelques jours, j'ai fait une heureuse trouvaille sur internet : le site visionscarto.net, espace d'expression de recherches et enthousiasmes animé par Philippe Rekacewicz et Philippe Rivière depuis la Norvège.
Il s'agit d'un projet soigné avec amour, belle facture et intention : un vrai régal. Voici l'essentiel de leur présentation :
« Visionscarto » est le lieu où pourront s’exprimer tous ceux qui aiment penser et inventer des représentations du monde ; un lieu de recherche et d’expérimentation sur les mille et une façons de visualiser et de « dessiner » le monde, non pas tel qu’il est, mais tel qu’on le voit, tel qu’on le perçoit, tel qu’on le comprend.
Nous tenterons d’en faire un caravansérail animé et foisonnant, où s’épanouissent et s’échangent idées, savoirs et projets. Espace de rencontre fréquenté par les voyageurs étrangers, où l’on trouve presque tout, et où l’on peut rester dormir…
Les représentations du monde, de la géographie des territoires, ce n’est pas seulement des cartes ou des graphiques. C’est aussi des photos, du son, des films, des œuvres d’art, de la littérature, de la bande dessinée… autant de formes d’expression qui font dialoguer réalité et imaginaire.
« Visionscarto » est un lieu où doivent se sentir à l’aise toutes les personnes qui souhaitent réfléchir sur des concepts originaux de cartographie — comme la cartographie participative, la cartographie radicale ou la cartographie narrative – et de tenter d’en enrichir le champ. Un lieu où l’on met en partage des projets en gestation, des idées ou des analyses rapidement brouillonnées ou esquissées. Y seront publiés des travaux en cours, des chantiers en recherche d’un œil attentif : ceux des étudiants, chercheurs, enseignants, artistes, illustrateurs, journalistes, citoyen·ne·s engagé·e·s…
Le site est ouvert à des contributions. Quiconque jetterait un coup d'œil sur visionscarto.net pourrait tomber sur des analyses ou reportages tous azimuts genre Noël à Bethléem, Ce qui ne sont jamais arrivés, Géopolitique africaine alternative ou Inégalités foncières en Amérique du Sud et aux États-Unis, verbi gratia.
Je dois ma découverte à un texte prenant et contre-légendaire, signé par l'historien, essayiste et journaliste Thomas Deltombe, et mis en ligne il y a une semaine.
Il concerne la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 et j'en reproduis le début avec l'aimable autorisation de visionscarto.net, que je remercie très sincèrement. Je suis persuadé que ce morceau d'histoire secrète, ou dissimulée, va vous toucher et enseigner...

La guerre du Cameroun, un demi-siècle de censure et d’oubli

#Cameroun #Afrique #Guerre #Colonisation #Colonialisme #Françafrique #crimes_de_guerre

22 février, 2017

Parmi les épisodes refoulés de l’historiographie coloniale, la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 occupe une place à part. Il s’agit même d’un cas d’école puisque personne ou presque, en France, n’en connait l’existence. Cette guerre secrète, qui a pourtant fait des dizaines de milliers de victimes, est passée inaperçue à l’époque où elle se déroulait et les traces qu’elle a laissées ont été méthodiquement effacées. Au Cameroun également, la mémoire de ce conflit eut du mal à se transmettre : la victoire de la France et de ses auxiliaires camerounais a permis l’installation d’une féroce dictature, qui s’est empressée d’effacer la mémoire du combat anticolonialiste dont elle a pourtant récolté les fruits.

par Thomas Deltombe
Co-auteur de Kamerun ! (2011) et de La Guerre du Cameroun (2016), publiés aux éditions La Découverte.

Le silence qui s’est abattu sur le Cameroun après la proclamation de l’« indépendance », le 1er janvier 1960, était digne de 1984 de George Orwell. Dans les décennies qui ont suivi l’éradication des indépendantistes et l’installation de la dictature, la moindre évocation de ces événements vous exposait à une condamnation certaine par une justice militaire aux ordres, et à des années d’enfermement dans les sinistres « camps d’internement administratif » dont s’était doté le régime. La mémoire des véritables héros de l’indépendance n’a dès lors pu être honorée qu’en catimini, clandestinement, à l’abri d’une police politique aussi impitoyable qu’omniprésente. Menant main dans la main cette vaste entreprise de répression et d’occultation, les autorités françaises et camerounaises réussirent à réduire au silence jusqu’aux plus téméraires des opposants en exil.

En lire plus ou la totalité.
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Du Kamerun allemand au Cameroun indépendant (1911-1961)

Si le sujet vous intéresse, n'oubliez pas qu'en effet, nous disposons d'un essai de référence et actualisé pour en savoir plus : La Guerre du Cameroun. L'Invention de la Françafrique (1948-71), Éd. La Découverte, 245 pages, 13 octobre 2016. Texte incontournable en la matière, préfacé par l’historien camerounais Achille Mbembe, ses auteurs sont Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.
La légende veut que la France, « patrie des droits de l’homme », ait généreusement offert l’indépendance à ses anciennes colonies d’Afrique noire en 1960. Ce livre raconte une tout autre histoire : celle d’une guerre brutale, violente, meurtrière, qui a permis à Paris d’inventer un nouveau système de domination : la Françafrique.
Cette guerre secrète a pour théâtre le Cameroun des années 1950 et 1960. Confrontées à un vaste mouvement social et politique, porté par un parti indépendantiste, l’Union des populations du Cameroun (UPC), les autorités françaises décident de passer en force. En utilisant les mêmes méthodes qu’en Algérie (torture, bombardements, internements de masse, action psychologique, etc.), elles parviennent en quelques années à éradiquer militairement les contestataires et à installer à Yaoundé une dictature profrançaise.
En pleine guerre froide, et alors que l’opinion française a les yeux tournés vers l’Algérie, la guerre du Cameroun, qui a fait des dizaines de milliers de morts, est à l’époque passée inaperçue. Elle a ensuite été effacée des mémoires par ceux qui l’ont remportée : les Français et leurs alliés camerounais. Le crime fut donc presque parfait : les nouvelles autorités camerounaises ont repris les mots d’ordre de l’UPC pour vider l’« indépendance » de son contenu et la mettre au service… de la France ! Mais la mémoire revient depuis quelques années. Et les fantômes du Cameroun viennent hanter l’ancienne métropole. Laquelle, de plus en plus contestée sur le continent africain, devra tôt ou tard regarder son passé en face.
Ce trio avait signé en 2011 un premier ouvrage, beaucoup plus touffu, intitulé Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-71, La Découverte, Paris 2011, 742 pages. Augusta Conchiglia en rendait compte ici en mars 2011. Son bilan de lecture commençait ainsi :
Ce fut une guerre cachée, méconnue et pourtant terriblement meurtrière. Répression impitoyable du parti camerounais luttant pour l’émancipation, anéantissement du mouvement armé qui en est issu, pogroms des populations en pays bamiléké : de 1956 à 1971, les morts civils se comptent par dizaines de milliers. Aucun bilan officiel digne de ce nom n’est disponible pour ces faits imputables à l’armée française, qui a d’abord agi en tant que force d’occupation puis comme soutien actif des forces armées camerounaises après l’indépendance, octroyée le 1er janvier 1960. Car ce passage de relais n’a pas mis fin à la résistance, contrairement à ce que suggère l’historiographie officielle de la décolonisation française de l’Afrique subsaharienne, qui la présente comme consensuelle — la Guinée-Conakry exceptée — et en tout cas non violente. C’est ce vide que comble l’ouvrage de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.
Voici, pour conclure, un long entretien accordé par Thomas Deltombe à La Grande Interview —émission présentée par Jean Bruno Tagne sur Canal 2 International— mis en ligne le 27 décembre 2016 :


Thomas Deltombe est collaborateur du Monde Diplomatique. En 2006, il y faisait la recension de LA RÉPUBLIQUE RACIALE. Paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), essai de Carole Reynaud-Paligot. Je la lis maintenant et elle me fait penser à un autre essai, comparable à l'égard des preuves et des conclusions, abordé d'une autre discipline, la biologie. Il s'agit de La razón salvaje. La lógica del dominio: tecnociencia, racismo y racionalidad (Lengua de Trapo, 2007), par Juanma Sánchez-Arteaga. Le compte-rendu de Deltombe sur l'ouvrage de Reynaud-Paligot jetait une méritée lumière accablante sur la fière et sanguinaire civilisation des Lumières...
Carole Reynaud-Paligot dévoile une facette encore méconnue du racisme hexagonal : l’intrication de la pensée raciale et de l’idéologie républicaine à la fin du XIXe siècle. Se concentrant sur les travaux de la Société d’anthropologie de Paris, entre 1860 et 1930, en en restituant avec minutie les débats, l’historienne décrit une véritable « osmose » entre les théories raciales développées par des scientifiques de renom et la politique anticléricale, coloniale et éducative de la IIIe République. Les animateurs de la Société d’anthropologie ne voyaient aucune contradiction entre leur engagement républicain et leurs théories raciales inégalitaires, constate l’auteur, qui montre combien le « paradigme racial », loin d’être l’apanage exclusif des penseurs réactionnaires d’extrême droite, s’inscrivait en réalité pleinement dans une idéologie se réclamant de la « science » et du « progrès ». Et c’est paradoxalement au moment où les fondements « scientifiques » de la raciologie s’effritèrent que cette vulgate raciale typiquement républicaine fut célébrée avec le plus de triomphalisme.
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NB - Un ouvrage pionnier et toujours de référence :

Mongo Beti : Main basse sur le Cameroun. Autopsie d'une décolonisation, Maspero 1972 et 1977, Éd. La Découverte, 2010 :
Mongo Beti (1932-2001), écrivain camerounais, est connu pour ses romans, qui ont joué un rôle important dans la prise de conscience du colonialisme et dans la lutte contre celui-ci.
Publié en 1972 par les Éditions François Maspero,
Main basse sur le Cameroun était un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo, dictateur du Cameroun par la grâce du néocolonialisme français. Son but fut largement atteint, semble-t-il, puisque le livre fut interdit, saisi, l’éditeur poursuivi, et l’auteur l’objet de multiples pressions et menaces.
Sa réédition, en 1977, dans une version revue, était encore d’une actualité brûlante à l’heure de l’intervention française au Zaïre. Mongo Beti montre en effet que les anciennes colonies d’Afrique occidentale française et d’Afrique équatoriale française, formellement indépendantes depuis les années 1960, n’en sont pas moins restées étroitement contrôlées par la France.
Trente ans plus tard, ce livre reste un document historique majeur, indispensable pour comprendre les évolutions ultérieures de la « Françafrique ». Une préface inédite, d'Odile Tobner, présidente de Survie, retrace l'histoire mouvementée de ses différentes éditions

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Mise à jour du 17 mars 2017
Le Monde lance aujourd'hui une alerte que je propose de lire avant de relire la citation fillonienne que j'avais mise en exergue de ce billet...
"Les deux costumes offerts à Fillon ont été payés par l'avocat Robert Bourgi, pilier de la "Françafrique""

5e Journal des infos dont on parle plutôt peu


Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre cinquième sommaire (28.02.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

4e Journal des infos dont on parle plutôt peu


Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre quatrième sommaire (09.02.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

lundi 27 février 2017

L'humiliation ordinaire d'un Noir en France

La rubrique Idées du quotidien Le Monde publiait en novembre 2005 un texte d'Alain Badiou qui permet de réfléchir, sans d'autres commentaires, à la violence raciste permanente, à la négation de l'espace et la vie que souffrent les non souchiens en France —violence qui se déclenche à la seule évidence d'un faciès non souchien, faciès qui tient donc lieu d'évidence. Au moins pour la police et pour un surveillant de lycée.

L'humiliation ordinaire, par Alain Badiou

Mon fils adoptif est noir. Pour la police, cela fait de lui un suspect.
Le Monde | • Mis à jour le

"Constamment contrôlés par la police." De tous les griefs mentionnés par les jeunes révoltés du peuple de ce pays, cette omniprésence du contrôle et de l'arrestation dans leur vie ordinaire, ce harcèlement sans trêve, est le plus constant, le plus partagé. Se rend-on vraiment compte de ce que signifie ce grief ? De la dose d'humiliation et de violence qu'il représente ?
J'ai un fils adoptif de 16 ans qui est noir. Appelons-le Gérard. Il ne relève pas des "explications" sociologiques et misérabilistes ordinaires. Son histoire se passe à Paris, tout bonnement.
Entre le 31 mars 2004 (Gérard n'avait pas 15 ans) et aujourd'hui, je n'ai pu dénombrer les contrôles dans la rue. Innombrables, il n'y a pas d'autre mot. Les arrestations : Six ! En dix-huit mois... J'appelle "arrestation" qu'on l'emmène menotté au commissariat, qu'on l'insulte, qu'on l'attache à un banc, qu'il reste là des heures, parfois une ou deux journées de garde à vue. Pour rien.
Le pire d'une persécution tient souvent aux détails. (...)

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C'est alors que se range le long du trottoir, tous freins crissants, une voiture de police. Deux de ses occupants bondissent sur Gérard et Kemal, les plaquent à terre, les menottent mains dans le dos, puis les alignent contre le mur. Insultes et menaces : "Enculés ! Connards !" Nos deux héros demandent ce qu'ils ont fait. "Vous savez très bien ! Du reste, tournez-vous – on les met, toujours menottés, face aux passants dans la rue –, que tout le monde voie bien qui vous êtes et ce que vous faites !" Réinvention du pilori médiéval (une demi-heure d'exposition), mais, nouveauté, avant tout jugement, et même toute accusation. Survient le fourgon. "Vous allez voir ce que vous prendrez dans la gueule, quand vous serez tout seuls." "Vous aimez les chiens ?" "Au commissariat, y aura personne pour vous aider."
Les petits jeunes disent : "Ils n'ont rien fait, ils nous ont rendu le vélo." Peu importe, on embarque tout le monde, Gérard, Kemal, les trois "petits jeunes", et le vélo. Serait-ce ce maudit vélo, le coupable ? Disons tout de suite que non, il n'en sera plus jamais question. Du reste, au commissariat, on sépare Gérard et Kemal des trois petits jeunes et du vélo, trois braves petits "blancs" qui sortiront libres dans la foulée. Le Noir et le Turc, c'est une autre affaire. C'est, nous raconteront-ils, le moment le plus "mauvais". Menottés au banc, petits coups dans les tibias chaque fois qu'un policier passe devant eux, insultes, spécialement pour Gérard : "gros porc", "crado"... On les monte et on les descend, ça dure une heure et demie sans qu'ils sachent de quoi ils sont accusés et pourquoi ils sont ainsi devenus du gibier. Finalement, on leur signifie qu'ils sont mis en garde à vue pour une agression en réunion commise il y a quinze jours. Ils sont vraiment dégoûtés, ne sachant de quoi il retourne. Signature de garde à vue, fouille, cellule. Il est 22 heures. A la maison, j'attends mon fils. Téléphone deux heures et demie plus tard : "Votre fils est en garde à vue pour probabilité de violences en réunion." J'adore cette "probabilité". Au passage, un policier moins complice a dit à Gérard : "Mais toi, il me semble que tu n'es dans aucune des affaires, qu'est-ce que tu fais encore là ?" Mystère, en effet.
S'agissant du Noir, mon fils, disons tout de suite qu'il n'a été reconnu par personne. C'est fini pour lui, dit une policière, un peu ennuyée. Tu as nos excuses. D'où venait toute cette histoire ? D'une dénonciation, encore et toujours. Un surveillant du lycée aux demoiselles l'aurait identifié comme celui qui aurait participé aux fameuses violences d'il y a deux semaines. Ce n'était aucunement lui ? Un Noir et un autre Noir, vous savez...
A propos des lycées, des surveillants et des délations : j'indique au passage que lors de la troisième des arrestations de Gérard, tout aussi vaine et brutale que les cinq autres, on a demandé à son lycée la photo et le dossier scolaire de tous les élèves noirs. Vous avez bien lu : les élèves noirs. Et comme le dossier en question était sur le bureau de l'inspecteur, je dois croire que le lycée, devenu succursale de la police, a opéré cette "sélection" intéressante.
On nous téléphone bien après 22 heures de venir récupérer notre fils, il n'a rien fait du tout, on s'excuse. Des excuses ? Qui peut s'en contenter ? Et j'imagine que ceux des "banlieues" n'y ont pas même droit, à de telles excuses. La marque d'infamie qu'on veut ainsi inscrire dans la vie quotidienne de ces gamins, qui peut croire qu'elle reste sans effets, sans effets dévastateurs ? Et s'ils entendent démontrer qu'après tout, puisqu'on les contrôle pour rien, il se pourrait qu'ils fassent savoir, un jour, et "en réunion", qu'on peut les contrôler pour quelque chose, qui leur en voudra ?
On a les émeutes qu'on mérite. Un Etat pour lequel ce qu'il appelle l'ordre public n'est que l'appariement de la protection de la richesse privée et des chiens lâchés sur les enfances ouvrières ou les provenances étrangères est purement et simplement méprisable.

Alain Badiou, philosophe, professeur émérite à l'Ecole normale supérieure, dramaturge et romancier.