dimanche 8 septembre 2019

RetroNews (sic)

RetroNews est le site de presse de BNF-Partenariats, filiale de la BNF.
Né en mars 2016, ce Web est dédié aux archives de presse issues des collections de la Bibliothèque nationale de France et met en ligne actuellement plus de 400 titres de presse publiés entre 1631, date de fondation de La Gazette (avec l'appui de Richelieu), et 1950. C'est donc un splendide outil de recherche et une excellente manière de découvrir l'histoire de la presse écrite (1), imprimée, depuis l’apparition des publications périodiques au début du XVIIème siècle jusqu'à l'irruption de la télévision, à peu près.
Le site gralon.net nous rappelle que...
Le premier périodique imprimé au monde, un journal de quatre pages intitulé Relation (2), fut lancé à Strasbourg en 1605 par Jean Carolus.
En France, le premier grand périodique fut La Gazette : dans un contexte de censure et de contrôle de la presse par l’Etat, son rédacteur, Théophraste Renaudot, avait obtenu dès 1631 un privilège royal lui garantissant le monopole de l'information.
A la même époque, à Londres, Nathaniel Butler fonda le premier hebdomadaire de l’histoire de la presse, le Weekly news, en 1622.
RetroNews nous précise :
« (...) la publication d’une presse plus contemporaine nécessiterait la mise en place d’un dispositif de gestion des droits d’auteur actuellement à l’étude. » (...)
« Si vous recherchez un titre qui n’est pas publié sur RetroNews, nous vous invitons à consulter le site http://presselocaleancienne.bnf.fr/accueil qui liste tous les titres de presse locale et identifie si une version numérisée est disponible. »
Ces titres disponibles correspondent à des journaux et magazines d'information générale, politique, régionale, littéraire, satirique, économique, coloniale, professionnelle, "féminine", sportive, de loisirs, illustrés ou non.
BnF-Partenariats sélectionne les titres à numériser avec les conservateurs de la BnF, encadre les opérations de numérisation, conçoit les contenus éditoriaux  et pilote le fonctionnement et le développement du site.
ADOC Solutions réalise la numérisation des journaux et la reconnaissance de caractères (OCR, pour permettre la recherche plein texte).
Immanens a développé une visionneuse dédiée à la presse et gère l’outil de recherche et l’indexation des pages.
Syllabs réalise les traitements sémantiques (Thématiques, entités nommées…).
Disons finalement que l'équipe de Retronews propose chaque jour des compléments : des articles, des analyses, des séries documentaires audio et vidéo.
Problème, RetroNews n'est pas complètement un service public et cela se voit à deux signes symptomatiques. Le premier indice concerne le nom, Retronews, sans accent, qui ne saurait être, sans mourir, plus con ou plus cipaye, selon l'analyse. Une institution nationale française baptise en anglais un de ses services en ligne. On aurait pu choisir, rêvons, « presse ancienne ». Au bout du compte, comme il est précisé un peu plus haut, Gallica, la plateforme traditionnelle sur internet de la BNF, qui dispose d'une page web dédiée à Presse et revues et une sous-page à la Presse locale et régionale, consacrait depuis 2016 un site à la presse locale ancienne numérisée. Tant qu'à faire de rêver, on aurait pu choisir « rétrocanards », « rétronouvelles », « éphémérothèque » (de ἐφημερίς, ephêmeris, journal, et θήκη, thêkê, -thèque, boîte ou lieu où l'on garde quelque chose), « hémérocalles" (Plante (liliacées) dont les fleurs très décoratives ne durent chacune qu'un jour, selon Le Robert), « neiges d'antan », « en temps voulu », « presse-purée », « presse sentiments », « feuilles mortes », que sais-je... Mais quand la cuistrerie bat son plein et que les tronches se laissent fièrement coloniser, même les instances nationales de France, pardon, de la Start Up Nation (3), tiennent à des appellations ou enseignes en anglais, censées être suprêmes, ergo plus racoleuses. Car le deuxième indice se montre lorsqu'on veut accéder à certaines possibilités et que l'on se rend compte qu'il faut s'abonner pour s'en servir, y compris dans un but pédagogique :
La BnF a créé en 1998 sa bibliothèque numérique, Gallica, qui propose un accès gratuit aux  collections numérisées de la BnF : livres, périodiques, presse, cartes, estampes, photographies, monnaies ou médailles, et permet des recherches transverses parmi une grande diversité de documents.
La BnF a créé en 2016, dans le cadre de sa politique de numérisation et à travers sa filiale BnF-Partenariats, le site RetroNews. RetroNews propose un accès libre et gratuit à plus de 400 titres de presse publiés entre 1631 et 1950. Les archives de presse sont issues soit des fonds disponibles dans Gallica, soit des fonds numérisés par BnF-Partenariats. Dans tous les cas, les journaux sont indexés dans Gallica : si un résultat est remonté par le moteur de recherche de Gallica, la visualisation du fascicule complet se fait gratuitement sur RetroNews.
RetroNews propose en outre des outils de recherche avancée spécifiques aux collections de presse et des contenus éditoriaux complémentaires (articles, longs formats, vidéo, audio…) pour découvrir l’histoire par la presse : l’accès à ces services supplémentaires se fait sur abonnement.
Il existe plusieurs formules d'abonnement payant, y compris pour les écoliers. Il ne s'agit donc, à proprement parler, d'un service entièrement public, ouvert à tous, garant de l'égalité de chances, facilitant pleinement les fouilles et les consultations de chercheurs, professeurs, étudiants, lycéens ou de tout un chacun. La Start Up Nation des libéraux aux commandes rabaisse ou supprime les impôts de la cour des très grands, privatise et démantèle les Communs (4), enfle la dette souveraine, multiplie les coupes budgétaires (santé —couloirs des urgences toujours bondés—, EHPAD, école, justice, transports en commun, justice, média publics, inspection du travail...), et les organismes de l'État, faute de ressources suffisantes pour accomplir leurs missions, se voient contraints de faire appel à des prestataires privés, se soumettent à une dépendance extérieure et nous apprennent que pour accéder à une partie de leurs services, il nous faut payer :
Le site propose en plus aux abonnés des contenus éditoriaux exclusifs (version audio, longs formats, documentations sur l’histoire de la presse), ainsi que des fonctionnalités avancées et des outils de recherche experts signalés par un code couleur spécifique.
Quelqu'un qui se connaît en matière de politique des biens communs de la connaissance s'est déjà penché sur ce sujet d'une manière très détaillée et nous fournit, malgré —selon moi— quelques mises d'eau dans son vin, des considérations qui prêtent à réflexion. Il s'agit de Lionel Maurel, Directeur Adjoint Scientifique pour l'information scientifique et technique à l'Institut des Sciences Humaines et Sociales du CNRS. Pour lire son analyse, cliquez sur le lien précédent.
Vous pouvez lire également cet article de Thomas Perrono sur le site de l'association bretonne En Envor et de sa revue d'histoire contemporaine en Bretagne.

Voici la vidéo de présentation de la plateforme RetroNews :


01:07 Périodiques et fonctionnalités de la recherche avancée
05:00 La partie éditoriale de RetroNews
05:45 Perspectives de développement
06:21 Indications pratiques sur les abonnements


Comme illustration de ses contenus éditoriaux, cliquez sur le lien pour accéder à un cycle proposé par RetroNews autour des « Lois scélérates ».

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(1) Car il faudrait avoir trop picolé pour confondre l'Histoire et l'histoire de la presse.
(2) Relation était un hebdomadaire publié en allemand.
(...) Contrairement aux news contemporains, il n’y avait pas d’articles de fond avec des commentaires et des prises de position politiques ou religieuses. On est plus près des brèves de toute nature de l’Agence-France-Presse. Des faits, des bruits de toute nature et provenant de l’Europe entière, voire au-delà, le tout sur quatre pages. À l’origine, il n’y avait qu’exceptionnellement des informations locales. Ce n’est qu’au cours de la guerre de Trente Ans qu’elles apparaissent sous la forme d’indications d’ordre militaire. Par contre, le lecteur apprend les actes de piraterie sur les rives de la Méditerranée, l’accueil de la suite fastueuse de l’ambassadeur turc à Vienne, le retour en Espagne des navires en provenance d’Amérique, les conflits religieux en Hongrie, l’invention d’une lunette par un certain « Signor Galileo » de Florence, les audiences du Pape Paul IV, un homme a poignardé à Naples trente personnes dont sa jeune femme, tremblement de terre à Rhodes, trois mosquées ont brûlé à Constantinople…(...)

ELSASS/ALSACE JOURNAL, 16.03.2017
(3) Emmanuel Macron : "I want France to be a “start-up Nation”, meaning both a nation that works with and for the start ups, but also a nation that thinks and moves like a start up." (Discours au Salon Vivatech, 15.06.2017).

(4) Et tout cela dans un seul but : nous contraindre à payer, sans contreparties, de gros impôts qu'on appelle "dividendes", "rémunération du capital" ou "d'excellents résultats financiers" :
Le montant est historique. Les 1 200 plus grandes entreprises cotées mondiales ont versé, pour la période avril-juin, quelque 513,8 milliards de dollars (463 milliards d’euros) de dividendes à leurs actionnaires, soit une progression de 1,1 %, selon l’étude publiée, lundi 19 août, par l’observatoire de la société de gestion Janus Henderson.
Sur l’ensemble de 2019, ces groupes devraient distribuer à leurs actionnaires un montant record, estimé à 1 430 milliards de dollars. Reste que le deuxième trimestre est particulièrement significatif, car sept sociétés sur dix versent leurs dividendes à cette période de l’année. (Le Monde, 20.08.2019)
Sans compter les autres allocations qu'il nous faut satisfaire : les coûts d'une publicité tous azimuts, les faramineux salaires des cadres et hauts dirigeants des grandes sociétés, leurs frais de fonction, représentation et divertissement, leurs primes, bonus, plans d'actions, stock-options ou retraites, leurs indemnités de départ, etc.

vendredi 30 août 2019

La liberté du port des chaînes et "Les Routes de l'esclavage"

Si l'homme est formé par les circonstances, il en résulte
qu'il faut donner aux circonstances une figure humaine. 
Karl Marx : La Sainte Famille.



I
La liberté, c'est l'esclavage ; la propriété privée, c'est l'appropriation privative

Personne parmi nous n'oserait jamais dire que les États esclavagistes africains du Moyen-Âge étaient un paradis de liberté. Pourtant, trop de libéraux du monde et trop d’Étasuniens nous ont toujours présenté les Etats-Unis comme une nation d’exception, à la mission providentielle, où la liberté, forcément d’origine anglo-saxonne, y fleurit ab ouo :
Aux États-Unis, la liberté individuelle est garantie contre toute séquestration arbitraire par la loi de l’habeas corpus, que les colons anglais apportèrent de la mère-patrie dans leur nouvelle demeure, et qu’ils conservèrent religieusement. (Michel Chevalier)
C’était une « Destinée manifeste », « de droit divin », comme le théorisait le journaliste new-yorkais John O’Sullivan dans le United States Magazine and Democratic Review, tout en exhortant ses chers compatriotes à s’emparer du Texas :
« C’est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude. »
(« It is our manifest destiny to overspread the continent allotted by Providence for the free development of our yearly multiplying millions »).
Et ceci, par exemple, en dépit de l’évidence qu’il était difficile de devenir le Président des Etats-Unis de la Liberté sans être un parfait négrier et un génocidaire d’Amérindiens particulièrement retors : « les gouvernements américains [ont] signé plus de quatre cents traités avec les Amérindiens et les [ont] tous violés, sans exception », dixit Howard Zinn (1).
C’est-à-dire, les libéraux (John C. Calhoun, Hugo Grozio, John Locke, Andrew Fletcher, Thomas Jefferson...) n’ont pas eu de cesse de vanter le chic de la liberté des Seigneurs édifiée sur le dos abondamment fouetté d’esclavisés outragés, brisés et martyrisés (2), privés de lignage et déshumanisés par-dessus le marché.

Marcel Verdier : Le châtiment des quatre piquets dans les colonies (1843)
Photo ALBERTO CONDE (3).


Djanira : Largo do Pelourinho, Salvador, BA (1955),
huile sur toile, 81 x 115, coll. particulière, Rio de Janeiro. Photo ALBERTO CONDE (4).

Ou le chic de la liberté des Seigneurs bâtie sur le génocide (5) et la dépossession des populations autochtones de l’Amérique du Nord dont la destruction servait la cause américaine, à ce que l'on dit (6).

Comme il est malaisé de cacher tant de cadavres sous le tapis, il arrive que ce boxon narratif commence à péter aux Etats-Unis et que certains journaux « de référence » (NYT Magazine, Washington Post, ici aussi) se voient contraints de se pencher sur les contradictions découlant d'un roman national mal-traité qui n'est qu'une intox-conte de fées. Contradictions qui relèvent tout d'abord des drôles de rapports que le fétichisme capitaliste a réussi à faire passer entre certaines expressions et certains concepts carrément antithétiques ; là où la narrative systémique nous ressasse depuis belle lurette ses mots totem (liberté, progrès, propriété,... dream), des esprits non psychopathes constatent la constance de pratiques et pénibilités bien moins vénérables (esclavage, oppression, destruction, expropriation des terres et biens communaux, appropriation privative violente,... cauchemar).
Et donc, il y en a qui commencent à découvrir, abasourdis, que George Washington, qui avait hérité et acheta des esclavisés, s'empressait d’ordonner de fouetter un de ses séquestrés pour avoir marché sur une pelouse. Ou qu’il poursuivait agressivement ses spartacus à la peau noire s’ils tentaient la fugue. Ou, paradoxes de la passion pour la liberté, qu’il prenait des mesures afin que ses innocents forçats privés de statut d'humanité ne puissent être libérés par mégarde alors qu'ils se rendaient dans des États libres. Ou que, accro du boulot qu'il était, il « exprimait parfois une consternation obtuse que les personnes qu’il avait asservies ne trimaient pas aussi durement » (6).
Où l’on voit bien que la liberté des seigneurs de la Liberté, c’est l’étouffoir de leurs esclavisés (7). Ou que la propriété privée, c’est la dépossession (privation), le nettoyage ethnique ou le génocide des communautés sans HISTOIRE (des non-gens) et l’exploitation des privés de tout. Pompon, les bourreaux de cette Histoire sont traités de pionniers.
En fait, on a toujours eu la possibilité de savoir ; déjà à l'époque, bon nombre de penseurs ironisaient sur le fait que les plus stridents cris de douleur pour la liberté proviennent des "chasseurs de noirs" (Samuel Johnson) ou "des plus durs et méchants propriétaires d'esclaves" (Jonathan Boucher). John Millar raillait ces individus parlant avec un style raffiné de liberté politique et n'ayant aucun scrupule à l'heure de priver des semblables et de la propriété et de presque tous les droits. C'était aussi le point de vue de Thomas Hutchinson.
Quant à la France, je pense à Condorcet, Diderot (8), Voltaire... Quand notre cher Candide et son ami Cacambo approchaient de la ville hollandaise de Surinam, dans le chapitre XIX du conte philosophique de Voltaire (9), ils pensaient être au bout de leurs peines et au commencement de leur félicité. Soudain, ils rencontrèrent un « nègre étendu par terre » à qui il manquait la jambe gauche et la main droite. Les deux amis apprirent qu'il était esclavisé et ainsi traité par M. Vanderdendur, fameux négociant :
Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement, deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main : quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
L'Abbé Grégoire mit beaucoup d'énergie à faire savoir ; c'est lui le grand champion de la lutte contre l'esclavage en France. Dans De la traite et de l'esclavage des Noirs (1815), il puisa un exemple terrible, « morceau écrit avec l'énergie de Tacite », dans Le Cri de la nature (1810), de Juste Chanlatte (1766-1828), journaliste et dramaturge haïtien. Rappel : Haïti, la première république noire, surgit en 1804 grâce à l'insurrection des esclavisés de Saint-Domingue, qui démarra la nuit du 22 au 23 août 1791. L'Abbé Grégoire évoque les forfaits épouvantables commis pendant cette véritable guerre par des hommes de toutes les couleurs, mais précise des spécificités de ces Blancs qui se disent civilisés et chrétiens :
(...) mais à des Blancs seuls appartient l'invention infernale d'avoir tiré à grands frais, de Cuba, des meutes de chiens dévorateurs, dont l'arrivée fut célébrée comme un triomphe. On irrita, par une diète calculée, la voracité naturelle de ces animaux, et, le jour où l'on fit, sur un Noir attaché à un poteau, l'essai de leur empressement à dévorer fut un jour de solennité pour les Blancs de la ville du Cap, réunis dans des banquets préparés autour de l'amphithéâtre, où ils jouirent de ce spectacle digne de cannibales.
On a envie d'enlever tout sens figuré à la chute de la pensée 520 de Chamfort et de la prendre au pied de la lettre : « l'esclave meurt dans l'atmosphère de la liberté. »
Bref, le commerce et la liberté qu’on nous prône doivent beaucoup au commerce (traite) de séquestrés (10) et à la déstructuration de leurs sociétés et leurs familles. Et à la narration d’histoires. Dans ce but, l’Histoire, la Religion, l’Art, la Littérature, les Média, l'École, les charter schools, le Cinéma... ont été des piliers moraux fondamentaux —mis à part, bien entendu, des courageuses exceptions.
Soudain, je pense à Robinson Crusoé (1719), le héros bigot de Daniel Defoe (l'admirateur de la workhouse de Bristol). Il devint planteur de tabac et s’engagea sur un vaisseau à la recherche d'Africains bons à esclaviser. Naufragé sur une île déserte, un jour, il rencontra quelqu’un. Un homme ? Pas exactement : un « sauvage ». Pourrait-il devenir son ami ? Pas exactement : il serait son serviteur (11) :
D’abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi ; c’était le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l’appelai ainsi en mémoire de ce jour. Je lui enseignai également à m’appeler maître. (...)
(...) jamais homme n’eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et affectueux, son attachement pour moi était celui d’un enfant pour son père.
Heureusement, le teint de Vendredi —qui n’était pas noir, mais très basané— n’avait rien « de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, des Virginiens et autres naturels de l’Amérique ». Mais bien entendu, il fallut lui apprendre l’anglais et le convertir au christianisme. Des traditions qui ont la peau dure.


II
La narration des vainqueurs, c'est la parole étouffée des déshumanisé.e.s

Nós, gatos, já nascemos pobres
Porém, já nascemos livres
(Chico Buarque: História de uma gata)

« Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué
savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement,
l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »
(Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme)

Why do I write?
‘Cause I have to.
‘Cause my voice,
in all its dialects,
has been silent too long
(Jacob Sam-La Rose, Poetry,
In Sable: The Literature Magazine for Writers. Winter 2002, p. 60.)

“Por qualquer “malfeito” eles podiam ser metidos
em instrumentos de tortura como “troncos”, 
viramundos”, “cepos”, “libambos”, “gargalheiras”,
“golhilhas”, “anjinhos” ou “máscaras de flandres.”



Le vira-mundo était une variété du tronc en bois, il était en fer. Quant au masque de Flandres, quant au masque d'Anastácia... non, ce n'était pas ça, Google.
 Résultat de recherche d'images pour "masque d'anastácia"
Tes algorithmes opèrent trop souvent des tours de prestidigitation. Admettons qu'il y a des marketings particulièrement dégueulasses, car le masque d'Anastácia était ça :
Résultat de recherche d'images pour "masque de flandres d'anastácia"

Le masque de Flandres d’Anastácia, femme esclavisée au XVIIIe siècle, incita Grada Kilomba à se poser une simple question au début de son livre Plantation Memories (12) : Who can speak ? Quem pode falar? Qui peut parler ? (13) :
“The mouth is a very special organ, it symbolizes speech and enunciation. Within racism, it becomes the organ of oppression par excellence; it represents the organ whites want — and need — to control.”
La bouche...
Ce n’est que le démarrage du chapitre 1 d’un ouvrage présentant une série de témoignages sur des expériences de racisme ordinaire lourdes de valeur psychanalytique. L'autrice connaît très bien Frantz Fanon.
Parmi les nombreuses références évoquées par Domenico Losurdo dans son essai majeur Contre-histoire du libéralisme (Éd. La Découverte, janvier 2013), j’ai retenu un exemple particulièrement inoubliable, car symbolique et épouvantable, des tortures infligées aux Noirs esclavisés en Jamaïque à l’époque de l’empire libéral britannique du XVIII siècle : la Derby’s Dose. J'ai vérifié que cette atrocité infernale fut consignée par le propriétaire et géreur de plantations de canne à sucre Thomas Thistlewood dans les journaux intimes qu’il tint entre 1750 et 1786.
Le rapport méthodique de ce prédateur sadique caractérisé a été analysé par Trevor Burnard dans Mastery, Tyranny, and Desire: Thomas Thistlewood and His Slaves in the Anglo Jamaican World (Chapel Hill: University of North Carolina Press, 2004), dont la parution fut commentée par Gordon S. Wood pour The New York Review of Books dans une excellente recension (14) que cite Losurdo dans son ouvrage :
« un esclavo era obligado a defecar en la boca del esclavo culpable, que después era cosida durante cuatro o cinco horas ».
(Domenico Losurdo : Contrahistoria del liberalismo, traduit par Marcia Gasca, révisé par Joaquín Miras, Editorial El Viejo Topo, 2007).
La bouche... Larry Gragg a écrit à l’égard des aveux de l’entrepreneur tortionnaire Thomas Thistlewood :
The picture of Thistlewood that emerges is one of a brutal sadist. Thistlewood routinely employed the lash. Most of the slaves he owned or who were under his charge faced at least one flogging a year and one hundred lashes were common. He chained slaves in stocks, had some mutilated, and others branded. He had some runaways restrained, stripped, and covered with molasses and then exposed to flies and mosquitoes. He ordered some of the flogged slaves to have pepper and lime juice applied to their open wounds. Thistlewood became particularly inventive in his brutality. In doing so, he sought to humiliate as well as to punish. He ordered some slaves to be punished by having other slaves urinate into their eyes and mouth. His favorite technique appears to have been one he called "Derby's dose" (p. 104) which involved having a slave defecate into the mouth of the slave facing punishment and then having that slave gagged four to five hours.
(Larry Gragg. Review of Burnard, Trevor, Mastery, Tyranny, and Desire: Thomas Thistlewood and His Slaves in the Anglo Jamaican World. H-Albion, H-Net Reviews. April, 2006.)
URL: http://www.h-net.org/reviews/showrev.php?id=11615
On voit bien que ce n’est pas par hasard que le professeur Losurdo entama une urgente activité révisionniste ; vu l’état de l’Histoire, récit hagiographique que nous devons pour l’essentiel au libéralisme triomphant, il comprit que les résultats d’une recherche approfondie sur les gentils de ce film étaient foncièrement contre-historiques.
Si le renoncement au panégyrique traditionnel, donc à la glorification (15) des crimes coloniaux et esclavagistes, et au racisme (ordinaire, criminel et structurel : passion d'en haut) et la ségrégation raciale qui en sont nés (16), est un préalable pour rentrer dans le domaine de l’Histoire —pour reprendre la conclusion de Losurdo— et une urgence humaine et politique élémentaire, il faudra, de surcroît, écouter la voix des racialisés, c’est-à-dire, connaître le point de vue des victimes de notre civilisation ou des héritiers de tant de souffrances.
Voilà pourquoi Ludmilla Teixeira, Djamila Ribeiro (17) ou tant d’autres femmes ou hommes noir.e.s veulent libérer la « parole noire étouffée », la « fala » qui leur a été systématiquement escamotée, réprimée. Quand la professeure Giovana Xavier prône un féminisme noir (18), elle en signale la portée principale : « le fait de restituer des humanités niées ».




Si vous tenez aussi à cette libération de la parole étouffée et que vous êtes francophone, si l'histoire de l'esclavage —un phénomène long, complexe et actuel— vous intéresse, je vous propose de jeter un œil sur l'activité récente d'une historienne française africaniste réputée : Catherine Coquery-Vidrovitch, car elle nous rappelle que « désamorcer tous les non-dits » est bel et bien l’une des missions essentielles de son métier. Voilà pourquoi elle a étudié l’histoire de l’esclavage et publié deux livres considérables à ce sujet en 4 ans :
• Catherine Coquery-Vidrovitch et Éric Mesnard, Être esclave, Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècles, La Découverte, 2014, 332 pages, 22,50 euros.
• Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècle, Albin Michel/Arte Éditions, 2018, 284 pages, 19,50 euros.
Professeure émérite de l'Université Paris Diderot et spécialiste de l'Afrique, son dernier livre est connu du grand public en France notamment grâce à sa participation comme conseillère historique dans la série éponyme diffusée par ARTE au printemps 2018, ce qui lui a valu bon nombre d'entretiens et d'interventions dans les média (voir annexe au bout de l'article).

Librairie Mollat, vidéo sur Youtube ajoutée le 1er juin 2018 (60'). Entretien avec C. C.-V.
Elle présente son ouvrage Les routes de l'esclavage. Histoire des traites africaines, VIe-XXe siècles (Albin Michel/ARTE).
Dans cet entretien pour la Librairie Mollat, C. C.-V. rapporte ces mots de Fanny Glissant, co-réalisatrice de la série en question : « Je suis descendante d’esclaves, ça, je l’ai toujours su, mais j’ai appris il y a trois mois un secret de famille, je suis descendante de maîtres. » Comme le métis Antônio Soares, gendre de Zumbi dos Palmares (19), qui fit son choix, me dis-je.
Coquery-Vidrovitch explique ensuite que les métis n’existent pas aux États-Unis et que, dans la tête de gens, une goutte de sang noir fait de vous un Noir —en effet, c’est ce qu’on appelle “the one drop rule”. Cette mentalité a été inculquée par les traites européennes et a imprégné tous les esprits.
À ce propos, je me rappelle un article du généticien français André Langaney, alias Dédé-la-Science (20), qui démarrait comme cela :
Qui, se réjouissant de l’élection du premier président « noir » américain (sic), s’est rendu compte qu’il utilisait la définition des races datant de la ségrégation raciale des États-Unis ? Né d’une mère d’origine européenne et d’un père kényan, Obama est aussi « blanc » que « noir » et n’est noir que selon la théorie raciste « de la goutte de sang », qui qualifie de noir quiconque a un seul ancêtre afro-américain, fût-ce parmi des dizaines d’ascendants européens. Une théorie dont le but eugéniste était de préserver « la pureté de la race blanche ». Comme elle rejette les métisses dans la « race noire », celle-ci devient de plus en plus « blanche » ! Les métissages multiples rendent les classifications raciales encore plus stupides qu’elles ne le sont au départ : vous pouvez avoir des arrière-grands-parents de tous les continents !
On trouve sur Youtube une courte vidéo où Fanny Glissant explique son cas particulier et sa vision générale du problème :


"Quand on entend un Kanye West qui dit que l'esclavage pourrait être un choix, ça nous renseigne sur le fait que l'ignorance est la chose la mieux partagée au monde", dit-elle, entre autres.
La servitude n’est jamais volontaire. L’expression « servitude volontaire » —titre du livre de l'excellent La Boétie— est un oxymore et Frédéric Lordon, en s’appuyant sur l’Éthique de Spinoza, a écrit tout un livre (21), très recommandable, pour le prouver.

Une vidéo recueille des propos de Fanny Glissant sur la série-documentaire, qui a été produite par la Compagnie des Phares et Balises, ARTE France, Kwassa Films, RTBF, LX Filmes, RTP et Inrap.
Elle a été réalisée par Daniel Cattier, Juan Gélas et Fanny Glissant.
La mise en place du projet (12 siècles d’histoire, 4 épisodes, 4 heures en tout) a duré 5 ans, dont 2,5 juste pour créer sa structure et d’autres 2,5 ans pour le filmage et le montage. On a filmé dans 8 villes différentes et on a interrogé une quarantaine d’historiens :


Sous le titre Nous donnons à voir les infrastructures de l'esclavage, le quotidien L'Humanité publia le 30 avril 2018 un entretien de Laurent Être avec Fanny Glissant où la réalisatrice explique :
Beaucoup d’initiatives ont déjà été prises en matière de connaissance de l’histoire des traites négrières. En France, mais aussi aux États-Unis, dans tous les pays post-esclavagistes, on peut identifier deux voies principales : d’un côté, des œuvres cinématographiques et audiovisuelles qui s’appesantissent sur la violence, de façon un peu victimaire ; de l’autre, une position centrée sur la culpabilisation des sociétés esclavagistes. Et je pense que, dans la temporalité de la prise en compte du sujet des traites négrières, ces positions étaient importantes. Mais, aujourd’hui, il me semble qu’il devient possible de s’en départir au profit d’une investigation historique se basant sur les faits, et rien que les faits.
(...)
Avec cette traite se mettent en place le système bancaire et assurantiel, l’économie financiarisée. Ce qui nous intéressait, Daniel Cattier, Juan Gélas et moi-même, c’était de donner à voir les infrastructures de l’esclavage. On ne déporte pas 13 millions de personnes sans bénéficier d’un soutien financier, logistique et militaire. Nous voulions montrer la co-implication du secteur privé et de l’État.

Les 4 périodes de l'histoire qui expliquent le découpage de la série sont : « 476-1375 : Au-delà du dessert » ; « 1375-1620 : Pour tout l’or du monde » ; « 1620-1789 : Du sucre à la révolte » ; « 1789 - 1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage ».


Épisode 2 : « 1375-1620 : Pour tout l’or du monde. »


Épisode 3 : « 1620-1789 : Du sucre à la révolte. »


Épisode 4 : « 1789 - 1888 : Les nouvelles frontières de l’esclavage »


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ANNEXE

Marilou Duponchel s'entretint avec C. C.-V. pour le magazine Les Inrockuptibles le 5 mai 2018 :
“L'esclavage est un déni généralisé”, rencontre avec l'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch
Les Inrockuptibles, 05/05/18 12h43
Par Marilou Duponchel

En parallèle de la série Arte sur laquelle elle a officié en tant que conseillère historique, Catherine Coquery-Vidrovitch, professeure émérite de l'Université Paris Diderot et spécialiste de l'Afrique, a écrit "Les Routes de l'esclavage". Un ouvrage dense et pédagogique sur une histoire méconnue et pourtant fondatrice.

Votre livre Les Routes de l’esclavage sort au même moment que la série Arte éponyme sur laquelle vous avez officié en tant que conseillère historique. Comment s’est organisé ce projet ?
Catherine Coquery-Vidrovitch
– Fanny Glissant, productrice et réalisatrice de la série, nous a contactés Éric Mesnard et moi. C’est notre ouvrage Être esclave : Afrique-Amériques, XVe-XIXe siècle, publié en 2013, qui lui a donné l’idée de faire appel à nous. Avec ce livre nous voulions raconter l’histoire des esclaves et non pas de l’esclavage. Pour le film, j’ai répondu à des questions de connaissances, éclairé des détails. J’ai ensuite pu lire, en fin de course, la totalité des scénarios et visionné les épisodes. En parallèle, je rédigeais mon livre qui ne raconte pas la série. C’est le même sujet avec le même type de sources, mais traité différemment.

Avec ce nouvel ouvrage vous souhaitiez apporter une vision plus globale de cette histoire ?
Oui, même si à la base, Fanny Glissant voulait aussi davantage s’intéresser à l’histoire des esclaves. Mais j’ai insisté auprès des réalisateurs pour qu’il y ait une vision plus globale de l’esclavage, en parlant notamment de la traite atlantique. Je voulais vraiment montrer à quel point les esclaves africains avaient été utilisés de façon globale et que l’on mesure l'importance de cette histoire qui nous concerne tous.

Comment expliquez-vous qu’elle soit si peu connue ?
C’est justement ce caractère novateur, que l’on retrouve dans les deux premiers épisodes de la série, qui m’a plu. Ils racontent la phase pré-européenne, avec la traite arabo-musulmane et les empires du Moyen Age, mais aussi le moment où les Portugais ne connaissaient pas encore les Amériques. Tout au long du XVe siècle, il y a eu une traite très importante de l’Afrique jusqu’au Portugal. Mais cet épisode est une découverte récente pour les historiens. Antonio de Almeida Mendes, maître de conférences à Nantes, est le premier à avoir étudié ce moment clé de l’histoire. Au Portugal, la dictature Salazar en 1974 a tout bloqué. En France, très peu de spécialistes de l’Afrique lisaient le portugais.

Le fait que l'on associe immédiatement l'esclavage aux champs de coton en Amérique est dû à ce manque ?Oui, on manquait de savoirs sur la question. On avait peu exploré cette période qui est très importante. Il existe une thèse d’un historien, publié il y a une quinzaine d’années, qui traite cette question, mais elle a été peu étudiée. Dans ce travail de recherche, on apprend que le système de la plantation américain a été mis au point par les portugais dans l’île de São Tomé, qui a été une sorte de laboratoire de la traite négrière, dès le XVe siècle.
En lire plus.
Dans cet entretien, Catherine Coquery-Vidrovitch rappelle, entre autres choses, l'importance du choix des mots, un sujet qui nous est très cher :
Il faut se méfier du mot esclave, puisqu’il implique l’idée que l’on est esclave par nature, or on le devient. De la même manière, on a décrété au XVIIe siècle que tous esclaves étaient nécessairement noirs. En anglais, on utilise depuis longtemps le terme d’"enslavement" que l’on peut traduire par esclavisation. Le mot français n’existait pas mais les chercheurs commencent à l’utiliser, ce qui est beaucoup plus judicieux.
Là, elle s'aligne en effet sur la position de bon nombres de chercheurs et de chercheuses en la matière. Grada Kilomba a précisé :
Na minha escrita, uso o termo "escravizada/o", e não escrava/o, porque "escravizada/o" descreve um processo político ativo de desumanização, enquanto escrava/o descreve o estado de desumanização como a identidade natural das pessoas que foram escravizadas. No entanto, o termo aparece por vezes de forma figurativa; nesses casos, opto por escrevê-lo em itálico: escrava/o.

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NOTES

(1) Howard Zinn : Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, 2002, p. 592.
(2) Profitons de ces mots du Général de Gaulle pour évoquer un cas de figure de racisme structurel jusqu'à la racine —ce racisme structurel encadre et est source du racisme ordinaire. Il arrive qu'à la fin de quatre années d'occupation nazie, on ne put voir aucun combattant noir dans les défilés victorieux à Paris. Pourtant, la 2e DB (Division Leclerc) était fortement composé de Noirs, recrutés de préférence en Afrique centrale et en Afrique occidentale. Que s'était-il passé ?
La raison en est le « blanchiment » de troupes, opéré par les armées américaines, britanniques et françaises à plusieurs reprises au XXe siècle.
Avant le débarquement de Normandie, à partir de l'été 1943, ce fut l'État Major étasunien qui équipa et instruisit en Grande-Bretagne cette division blindée, et qui exigea qu'elle ne comptât plus aucun soldat noir, sous prétexte qu'ils ne seraient pas capables de conduire un char —oui, plus d'un million des soldats étasuniens étaient noirs, mais ils étaient soumis à une ségregation et à une hiérarchie raciale très stricte : les Blancs commandaient, les Noirs suivaient les ordres.
De surcroît, les autorités britanniques firent pression pour blanchir la 2e DB, car elles ne voulaient pas que les Français amenassent des soldats noirs en Angleterre : oui, toujours cette hantise raciste de la miscegenation (le métissage).
C'est ainsi que le général Leclerc accepta de se séparer de 3 603 tirailleurs sénégalais.
L'historien allemand Raffael Scheck (Freiburg im Breisgau, 1960), professeur d'histoire moderne de l'Europe au Colby College, nous explique tout cela et d'autres détails sur cette vidéo de la vidéaste et journaliste Jeanne Seignol pour Le Monde :


Raffael Scheck a étudié les massacres de tirailleurs sénégalais par la Wehrmacht en 1940 dans son livre Une saison noire : les massacres des tirailleurs sénégalais, mai-juin 1940 (trad. de l'anglais), Tallandier, 2007. Honneur aux historiens de sa trempe, grâce auxquels on connaît une partie des déboires subies par les soldats noirs des armées françaises, des horreurs qui se poursuivirent parfois après leur rapatriement (cf. le massacre de Thiaroye).

Mis à jour du 5 septembre 2019 :
À propos du discours de Macron à Bormes-les-Mimosas, où il s'offrit un bain de foule, selon la presse plurielle, à l'occasion du 75e anniversaire du Débarquement allié en Provence, Isabelle Alonso a écrit (Siné Mensuel nº 89, septembre 2019, p. 5) :
Il y a rendu hommage à la contribution de l'Afrique, noire et maghrébine, à la libération de la France libre. Il était plus que temps. Car nombre de faits d'armes de la Résistance furent menés par la main-d'œuvre immigrée, les républicains espagnols avec la Libération de Paris, mais aussi les troupes coloniales algériennes, tunisiennes, sénégalaises, etc. (...)
Si la République avait reconnu plus tôt ce qu'elle doit à ses héros, si elle leur avait versé des pensions égales à celles des métropolitains, si elle avait donné leur nom à des rues depuis des décennies, si elle avait transmis à leurs descendants la fierté de leurs origines et la légitimité de leur citoyenneté, sans doute aurait-elle économisé quelques épisodes aussi tragiques que récents.
(3) De mars à juillet 2019, le musée d’Orsay à Paris consacra une exposition au « Modèle noir, de Géricault à Matisse » que je ne pus voir, hélas, qu'en vitesse, le 20 avril 2019, jour de la prise de cette photo du tableau de Verdier, refusé au Salon du Louvre en 1843 sous couleur « d’attiser la haine populaire contre nos malheureuses colonies ». Les chiens de garde sont toujours là quand il est question de ne pas consentir à ouvrir des plaies, certaines plaies.



Présentation détaillée de l’exposition.

(4) Photo prise lors de ma visite en juillet 2019 de l'exposition Djanira: a memória de seu povo, dans la Casa Roberto Marinho, à Rio de Janeiro. On peut la visiter du 28 juin au 27octobre 2019.
Je traduis en français l'essentiel de l'information fournie par les organisateurs de l'exposition :
Avec cette œuvre, Djanira remporta en 1955 le concours Cristo do Cor (Christ de Couleur), ce qui suscita une grande controverse à l'époque, car on accusait son tableau d'attenter à la religion et à l'art. Après tout, l'image de Jésus-Christ était (et l'est toujours), traditionnellement, celui d’un homme blanc. Dans cette peinture, le Christ est le seul personnage représenté avec un visage, presque nu et attaché au pilori du Pelourinho, à Salvador, fouetté par un autre homme noir alors qu’un homme blanc regarde la scène ; sur la colonne, il y a un blason du Brésil impérial, symbole de la colonisation européenne. Tout autour... de l'indifférence et beaucoup d'églises catholiques.
(5) Fléau plus moderne ou contemporain qu'on ne le pense : en voici un exemple très récent lu dans le quotidien Le Monde (c'est moi qui y mets du rouge) :
Au Canada, un rapport alerte sur le « génocide » des femmes autochtones. 
Elles font face à une violence disproportionnellement élevée en raison des « actions et inactions de l’Etat qui trouvent leurs racines dans le colonialisme et les idéologies connexes », souligne le texte. 
Le Monde avec AFP Publié le 04 juin 2019 à 05h02 - Mis à jour le 04 juin 2019 à 08h15

Plus d’un millier de femmes autochtones ont disparu ou ont été assassinées au Canada ces dernières décennies. Un « génocide », conclut une commission d’enquête publique, dont le rapport a été remis lundi 3 juin après plus de deux ans de travaux.
Les auteurs de ces meurtres et de ces disparitions étaient de toutes origines ethniques. Certains étaient les partenaires de ces femmes, d’autres des membres de leur entourage. Il s’agissait parfois d’étrangers, y compris des tueurs en série, révèle l’enquête présentée lors d’une cérémonie en présence du premier ministre, Justin Trudeau, et des familles des disparues à Gatineau, ville québécoise située en face d’Ottawa.
Le rapport souligne que les femmes et les filles autochtones font face à un niveau de violence disproportionnellement élevé en raison des « actions et inactions de l’Etat qui trouvent leurs racines dans le colonialisme et les idéologies connexes, reposant sur une présomption de supériorité ». Après avoir entendu ou recueilli les témoignages de plus de 2 000 personnes, la commission estime que les victimes sont probablement plusieurs milliers, mais que « nul ne connaît » leur nombre exact. (...)
(6) « As commander of the Continental Army, [George Washington] ordered the destruction of indigenous communities when it helped the American cause » (Gillian Brockell : The Washington Post, 25/08/2019).
Au demeurant, je ne sais pas si nos abasourdis d'aujourd'hui sont au courant que, dans sa correspondance privée, George Washington appelait les indigènes de l'Amérique du Nord Wild Beasts of the Forest. Comme c'est un préjugé encore en vigueur, la lutte des Amérindiens —qui est la lutte de l'humanité— continue ; témoin, Alessandra Korap Munduruku et tous les indiens du Brésil. Et tous les indiens de la Terre.
(7) Adam Smith savait bien à propos de Rome que "the freedom of the free was the cause of the great oppression of the slaves".
(8) Diderot, dans l'Histoire des deux Indes : « À qui, barbares, ferez-vous croire qu'un homme peut être la propriété d'un souverain ; un fils, la propriété d'un père ; une femme, la propriété d'un mari ; un domestique, la propriété d'un maître, un nègre, la propriété d'un colon ? »
(9) paru à Genève en janvier 1759, deux ans avant le début des déboires des esclavisés de Tromelin.
(10) L'Abbé Grégoire (1750-1831) le savait fort bien et contrecarrait tous les alibis de son époque puisqu'il écrivait : « (...) la tendance manifestée pour le commerce des esclaves n'est pas l'effet de l'ignorance sur la vraie nature et les effets de ce commerce. Cette tendance est suggérée par l'avarice, l'affreuse avarice pour laquelle rien n'est sacré. » (Abbé Grégoire : De la traite et de l'esclavage des Noirs, 1815).
Quant au Capitalisme, une remarque : il est évident que ce système prédateur n'a pas inventé l'esclavage, mais en a profité d'une manière industrielle et féroce, et sa flèche, son conatus est, de toute évidence, l'exploitation sans état d'âme de la planète et des êtres humains (des ressources humaines), que ce soit à travers l'esclavage, le salariat, la sous-traitance ou la gig economy et l'immatériel.
(11) Quinte-Curce nous avait déjà prévenus : « Inter dominum et servum nulla amicitia est : etiam in pace, belli tamen iura servantur » (Entre maître et esclave, pas de place pour l'amitié ; même en temps de paix, ce sont les lois de la guerre qui sont observées).
(12) Grada Kilomba : Plantation Memories: Episodes of Everyday Racism. Unrast Verlag, Münster, 1ère, 2008 ; 5e édition, décembre 2018. Pour accéder à une version en PDF en ligne en anglais, cliquez ci-contre. Depuis janvier, il existe une édition en portugais, traduction de Jess Oliveira, chez l'Editora de Livros Cobogó, Rio de Janeiro, 2019.
(13) Cf. aussi Gayatri Chakravorty Spivak : « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson, Lawrence Grossberg (ed.), Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988, p. 271-313. (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2006).
(14) Gordon S. Woods : What Slavery Was Really Like, The New York Review of Books, 18/11/2004.
(15) Je me rappelle toujours le mécompte terrible que j'essuyai, il y a une dizaine d'années, quand je lus Lisboa. Lo que el turista debe ver, de Fernando Pessoa, édité en castillan par les éditions Endymión. Ce guide de Lisbonne était exhaustif et passionné, mais également, hélas, chaud comme la braise vis-à-vis des gloires impériales portugaises et, dans ce sens, décevant et pompeux: il reflétait les délires de grandeur de l'auteur qui buvait du petit-lait à l'idée de voir sa Lisbonne considérée comme une grande capitale, à tous égards, y compris ceux dérivés de l'horrible prédation coloniale. Cela faisait très très mal, car mon attachement à Pessoa était considérable et qu'il était, il est toujours,  une puissante référence nationale portugaise bourrée d'influence. Quand je lus cet été l'édition brésilienne de l'ouvrage mentionné plus haut de Grada Kilomba, une lisboète qui a ses origines dans les Îles de Sao Tomé-et-Principe et en Angola et qui s'est établie à Berlin avec soulagement, je crus la comprendre —malgré l'amour que je porte aux Portugais, un peuple qui excelle en gentillesse dans la triste Europe d'aujourd'hui.
Dans son introduction, Kilomba expliquait qu'en Lisbonne, elle était la seule étudiante noire de tout le département de psychologie clinique et psychanalyse, et que dans les hôpitaux où elle travaillait, pendant ses études et postérieurement, il était habituel qu'on la prenne pour una senhora da limpeza (femme de ménage). Et elle ajoutait :
(...) Deixei Lisboa, a cidade onde nasci e cresci, com um imenso alívio. Não havia nada mais urgente para mim do que sair, para poder aprender uma nova linguagem. Um novo vocabulário, no qual eu pudesse finalmente encontrar-me. No qual eu pudesse ser eu.
Cheguei a Berlim, onde a história colonial alemã e a ditadura imperial fascista também deixaram marcas inimagináveis. E, no entanto, pareceu-me haver uma pequena diferença: enquanto eu vinha de um lugar de negação, ou até mesmo de glorificação da história colonial, estava agora num outro lugar onde a história provocava culpa, ou até mesmo vergonha.
Elle venait d'un espace de glorification de l'histoire coloniale... et je me rappelais le guide lisboète de Pessoa.
(16) Dans son Introduction à Histoire des Blancs (coll. Voix Libres, Max Milo Éditions, Paris, 2019), l'historienne étasunienne et professeure émérite de l'université de Princeton Nell Irvin Painter (1942) rappelle :
L’histoire américaine abonde en commentaires sur ce qu’être non blanc signifie, se déplaçant aisément entre les changements alternés du sens de « race » conçue comme couleur, passant de personne « de couleur » à « Nègre » puis à « Afro-Américain » puis à « Noir » puis à « Africain-Américain », être noir étant toujours associé à l’esclavage.
(17) Djamila Ribeiro : Lugar de Fala, Sueli Carneiro / Polen, São Paulo, 2019.
(18) Giovana Xavier : Feminismo: direitos autorais de uma prática linda e preta. Folha de São Paulo, 19/07/2017.
(19) Lire à cet égard Angola Janga, l'incontournable BD de Marcelo D'Salete. Elle a été traduite en français aux Éditions Ça et Là en 2018.
(20) Dédé-la-Science : La race d’Obama, Siné Mensuel nº 45, septembre 2015, p. 8.
(21) Frédéric Lordon : Capitalisme, désir, servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, Paris, 2010

mardi 18 juin 2019

Jean Ziegler : Pourquoi il faut détruire le capitalisme ?

Jean Ziegler (Thoune, Canton de Berne, 1934) a déjà été cité sur ce blog ici et .
J'insère un peu plus bas un récent entretien de Thinkerview avec lui, diffusé en direct le 14 juin 2019.
Le point de départ en est le dernier ouvrage de l'altermondialiste et sociologue suisse : Le Capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu'elle en verra la fin), Seuil, 03/05/2018, 9.00 € TTC, 128 pages, EAN 9782021397222. La maison d'éditions parisienne en dit :

Le capitalisme domine désormais la planète. Les sociétés transcontinentales défient les États et les institutions internationales, piétinent le bien commun, délocalisent leur production où bon leur semble pour maximiser leurs profits, n’hésitant pas à tirer avantage du travail des enfants esclaves dans les pays du tiers-monde.
Résultat : sous l’empire de ce capitalisme mondialisé, plus d’un milliard d’êtres humains voient leur vie broyée par la misère, les inégalités s’accroissent comme jamais, la planète s’épuise, la déprime s’empare des populations, les replis identitaires s’aggravent sous l’effet de la dictature du marché.
Et c’est avec ce système et l’ordre cannibale qu’il impose au monde que Jean Ziegler propose de rompre, au terme d’un dialogue subtil et engagé avec sa petite-fille.





Diffusé en direct le 14 juin 2019
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MASTODON : https://mamot.fr/@thinkerview ▶️ 
Cette œuvre vidéo et sonore de Thinkerview est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Mettre obligatoirement un lien vers la source originale entière en cas de réutilisation. Merci.

samedi 15 juin 2019

Les grimpeurs de Greenpeace à l'assaut pacifique du Consumer Goods Forum

«Après avoir gaspillé une décennie, [les grandes entreprises] devraient être en
pourparlers de crise. Au lieu de cela, elles réfléchissent toujours à la manière
d’augmenter la demande pour des produits qui détruiront encore plus les forêts»
Anna Jones, responsable des projets liés aux forêts au sein de Greenpeace UK.
Citation extraite de la Tribune de Genève, 11/06/2019



La forêt perd du terrain partout, et de plus en plus vite, grâce aux Bolsonaros de la vie dévastation.

La participation des grandes entreprises dans ce ravage fait partie de leurs affaires et stratégies les plus juteuses. Greenpeace Espagne —filiale de Greenpeace dans la Nación Rotonda— nous rappelle que Nestlé, Unilever, El Corte Inglés et DIA, qui s'étaient engagés en 2010 à en finir avec la déforestation pour l'année 2020, continuent à se sucrer sur la déforestation à outrance de la planète, comme on pouvait s'en douter, attendu que le Capitalisme vert est un oxymore ou, pour employer un propos de Daniel Tanuro, que le Capitalisme est incompatible avec la nature. Ce système basé sur la prédation tous azimuts trouve les arbres facilement coupables. Sa nature est arboricide.

Environ 80 % de la déforestation dans le monde est due à la production agricole (1) et les principales activités économiques liées au déboisement sont la production d’huile de palme, bœuf, soja, cuir, bois et papier.
À partir de ce constat, Global Canopy Program (GCP) classe les compagnies les plus nuisibles du monde en la matière (première) : Danone, Nestlé et Marks & Spencer suivis de Okla Groupe et Unilever occupent les cinq premières places de cette hiérarchie ignominieuse.

Greenpeace vient de publier le 10 juin 2019 un rapport en anglais intitulé Compte à rebours avant extinction - Qu’attendent les entreprises pour agir ? (Countdown to Extinction report).
Vous pouvez cliquer ici pour accéder à une version résumée en français, qui met en exergue la citation suivante :
Le dangereux déclin de la nature : un taux d’extinction des espèces sans précédent et qui s’accélère.
La réponse mondiale actuelle est insuffisante.
Des changements transformateurs sont nécessaires pour restaurer et protéger la nature.
Les intérêts particuliers doivent être dépassés pour le bien de tous.
C’est l’évaluation la plus exhaustive de ce type.
Un million d’espèces menacées d’extinction...
Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES)
Lisez-le, c'est vite fait. Et pensez à cette définition du Petit Robert :
Consommer (II sens. xvie ; « détruire, consumer » xve) :
Amener (une chose) à destruction en utilisant sa substance, en faire un usage qui la rend ensuite inutilisable.
© 2018 Dictionnaires Le Robert - Le Petit Robert de la langue française
Dans ce contexte, un sommet mondial, le Consumer Goods Forum, qui avait lieu à Vancouver, au Canada, a vu l'irruption d'un groupe d'activistes de Greenpeace. L'organisation l'explique dans un communiqué de presse :

Une manifestation de Greenpeace réveille le Sommet mondial « Consumer Goods »

Vancouver – Aujourd’hui, des militants de Greenpeace Canada ont organisé un rassemblement pacifique devant une centaine de PDG et de hauts dirigeants de grandes entreprises mondiales pour souligner leur rôle dans la destruction des forêts et la crise climatique.
Quelques minutes avant la séance plénière d’ouverture du Sommet mondial « Consumer Goods » (CGF), les grimpeurs de Greenpeace ont escaladé le bâtiment où se tient l’événement et déployé une bannière accueillant les délégué.es affichant un logo usurpé de la CGF et le slogan « Failing Forests. Failing the Climate ».
Les autres grimpeurs à l’intérieur du bâtiment sont descendus du plafond au-dessus de la salle de réception où les délégué.es se sont réunis. Ils ont déroulé une bannière rappelant que les entreprises « détruisaient encore les forêts ». La bannière portait les logos de certaines des plus grandes entreprises membres de la CGF.
“Nous vivons dans une période de crise climatique et écologique et ces entreprises ont un choix à faire: soit ils font évoluer leur façon de faire soit ils se retirent. Ni nos enfants ni notre climat ne peuvent attendre une autre décennie avec de belles paroles et aucune action. Il est temps de faire de grands changements » a affirmé Mélanie Dupuis, militante du Québec.
Greenpeace demande aux entreprises présentes au Sommet – parmi lesquelles figurent certaines des plus grandes marques grand public comme Nestlé, Mondelez et Unilever – de déclarer une urgence climatique et écologique, puis d’annuler leurs sessions afin d’utiliser ce temps pour s’entendre sur des actions audacieuses qui mettront fin à la déforestation d’ici 2020, tel qu’elles s’étaient engagées à le faire il y a dix ans.
Les membres du CGF se sont engagés en 2010 à mettre fin à la déforestation avant 2020 grâce à un « approvisionnement responsable » en bétail, huile de palme, soja et autres produits de base. Un rapport de Greenpeace international publié hier démontre cependant qu’au moins 50 millions d’hectares de forêts ont été détruit dans les 10 dernières années, brisant les engagement menant à 2020. Environ 80% de la déforestation mondiale est le résultat de la production agricole, dégageant des émissions équivalentes à celle du Japon, de l’Allemagne et du Royaume-Uni combinés.
“Nous sommes ici pour envoyer un message clair aux PDG des entreprises participant au sommet d’aujourd’hui: vous n’arriverez pas à atteindre vos objectifs de mettre fin à la déforestation de cette manière. Au contraire, vous alimentez la crise climatique et amenez plus d’espèces au bord de l’extinction en ce moment. Au lieu d’organiser des séminaires sur le marketing pour rejoindre la génération des milléniaux, vous devriez vous mettre d’accord sur les mesures audacieuses à mettre en place pour en finir avec la déforestation. Ceci va nécessiter un changement fondamental dans la manière de faire et de penser les affaires” a ajouté Daniel Brindis, directeur de la campagne Forêt à Greenpeace États-Unis.
Aucune compagnie – parmi la plus de cinquantaine contactées par Greenpeace – n’a pu démontré avoir fait des efforts significatifs afin de mettre fin à la déforestation.

Photos et Videos à l'appui.

Donc, vivement, aux arbres, citoyens ! Et que ça saute ! Vous rappelez-vous les dix commandements pour les arbres du botaniste Francis Hallé ?

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(1) Kissinger, G., M. Herold, V. De Sy (2012) : ‘Drivers of deforestation and forest degradation: A synthesis report for REDD+ policymakers’, page 11 du pdf.

samedi 25 mai 2019

70 ans du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir

En 1949, il y a donc 70 ans, Simone de Beauvoir (1908-1986) publiait Le Deuxième Sexe :
« Nous commencerons par discuter les points de vue pris sur la femme par la biologie, la psychanalyse, le matérialisme historique. Nous essaierons de montrer ensuite positivement comment la "réalité féminine" s'est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l'Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes. Alors nous décrirons du point de vue des femmes le monde tel qu'il leur est proposé ; et nous pourrons comprendre à quelles difficultés elles se heurtent au moment où, essayant de s'évader de la sphère qui leur a été jusqu'à présent assignée, elles prétendent participer au Mitsein (1) humain. »

Simone de Beauvoir.
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(1) L'« Être-avec » de Heidegger

A sa sortie, cet essai existentialiste et féministe a provoqué un tollé et essuyé les critiques, les incompréhensions, les insultes... Sylvie Chaperon a écrit à ce propos : « Le Deuxième Sexe, qui paraît en 1949 dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard, produit immédiatement l'effet d'une bombe. »
Déjà Simone de Beauvoir avait décrit dans ses mémoires, juste 14 ans après, le lot d'épithètes et autres qualifications que lui valu la réception de son essai lors de sa parution :
« Insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée, je fus tout, et même mère clandestine. On m'offrait de me guérir de ma frigidité, d'assouvir mes appétits de goule, on me promettait des révélations, en termes orduriers, mais au nom du vrai, du beau, du bien, de la santé et même de la poésie, indignement saccagés par moi.»

Simone de Beauvoir, La Force des choses, II, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1963, p. 135-136

Voici le corps essentiel d'un article à ce sujet signé par Johanna Luyssen à Libération le 14 avril 2016 :
(...)
La romancière Colette Audry, dans un article de Libération daté du lendemain de la mort de Beauvoir —15 avril 1986 —, écrivait alors : « Lors de sa sortie, en 1949, le Deuxième Sexe fit énormément de bruit et Simone de Beauvoir commença à recevoir un immense courrier. Il y eut dans la presse un lot d’articles indignés, ridicules et grotesques. Elle était une sorte de Walkyrie, de suffragette, de virago. D’autres s’exclamaient : qu’est-ce qu’elle passe aux femmes ! »
La bronca a commencé bien avant la parution de l’ouvrage, d’ailleurs. Les lectrices et les lecteurs de la revue les Temps modernes, dirigée par Jean-Paul Sartre, ont en effet pu en découvrir les bonnes feuilles en mai et juillet 1948, soit bien avant la publication officielle de l’essai, en 1949.
Dans une lettre à son amant américain Nelson Algren, datée du 3 août 1948, Beauvoir écrit déjà : «La partie déjà publiée dans les Temps modernes a rendu plusieurs hommes fous furieux ; il s’agit d’un chapitre consacré aux mythes aberrants que les hommes chérissent à propos des femmes, et à la poésie tocarde qu’ils fabriquent à leur sujet. Ils semblent avoir été atteints au point sensible.»

Les hussards de droite et le «Montherlantgate»

Dans le Deuxième Sexe, Beauvoir s’attaque, entre autres, à l’écrivain Henry de Montherlant. Dans un chapitre appelé «Montherlant ou le pain du dégoût», elle explique en quoi l’œuvre de l’auteur des Jeunes Filles est profondément misogyne. Elle commence ainsi : «Montherlant s’inscrit dans la longue tradition des mâles qui ont repris à leur compte le manichéisme orgueilleux de Pythagore. Il estime, après Nietzsche, que seules les époques de faiblesse ont exalté l’Eternel Féminin et que le héros doit s’insurger contre la Magna Mater». Elle poursuit par une analyse de son œuvre, qu’on qualifiera de, disons, critique… Exemple : «Inférieure, pitoyable, ce n’est pas assez. Montherlant veut la femme méprisable.» Roger Nimier, hussard de droite, prend la défense de Montherlant en attaquant Beauvoir. Ce qu’elle racontera dans son autobiographie, la Force des choses : «Dans Liberté de l’Esprit, Boisdeffre et Nimier rivalisèrent de dédain. J’étais une "pauvre fille" névrosée, une refoulée, une frustrée, une déshéritée, une virago, une mal baisée, une envieuse, une aigrie bourrée de complexes d’infériorité à l’égard des hommes, à l’égard des femmes, le ressentiment me rongeait.» C’est tout ? Oui, c’est tout.

Au Figaro, Mauriac : «Nous avons atteint les limites de l’abject»

C’est ensuite la publication d’un chapitre appelé «L’initiation sexuelle de la jeune fille», où elle écrit, par exemple : «D’ailleurs, l’homme fût-il déférent et courtois, la première pénétration est toujours un viol», qui fait scandale. Elle y décrit surtout en des termes très crus le dépucelage d’une jeune fille, avec moult termes anatomiques : «Tandis que l’homme "bande", écrit-elle, la femme "mouille".» Elle décrit la vulve avec précision : «Le sexe féminin est mystérieux pour la femme elle-même, caché, tourmenté, muqueux, humide ; il saigne chaque mois, il est parfois souillé d’humeurs, il a une vie secrète et dangereuse.» C’en est trop pour la droite catholique, en particulier François Mauriac. L’auteur de Thérèse Desqueyroux s’insurge, dans le Figaro du 30 mai : «Nous avons atteint les limites de l’abject.» Le chroniqueur du Figaro littéraire André Rousseaux exprime, lui, sa «gêne» pour la «bacchante» qui a écrit sur «l’initiation sexuelle». De manière générale, les catholiques sont outrés par tant d’impudeur, et le Vatican met carrément le texte à l’index — jugé contraire à la foi catholique, il est par conséquent interdit de lecture pour les fidèles —, en 1956.

Albert Camus et le mâle français «ridiculisé»

L’auteur de l’Etranger aurait lancé à Beauvoir cette phrase assassine : «Vous avez ridiculisé le mâle français.» Elle commente, goguenarde et ironique, dans la Force des choses : «Méditerranéen, cultivant un orgueil espagnol, il ne concédait à la femme que l’égalité dans la différence et évidemment, comme eût dit George Orwell, c’était lui le plus égal des deux.»

Les communistes agacés 

Beauvoir s’attendait à des réactions positives de la part de l’extrême gauche, compte tenu de l’importance qu’elle donne au marxisme dans le Deuxième Sexe. Las ! Elle est surtout vue par beaucoup de communistes comme une bourgeoise lettrée qui ose parler d’érotisme. La journaliste de l’Humanité Marie-Louise Barron qualifie ainsi le Deuxième Sexe de «charabia», ajoutant que «le second volume ne peut offrir que des broutilles». Elle ajoute : «J’imagine le franc succès de rigolade qu’obtiendrait Mme de Beauvoir dans un atelier de Billancourt, par exemple, en exposant son programme libérateur de "défrustration"».(...)

Cette banque de productions audiovisuelles qu'est l'INA nous rappelle ce 70e anniversaire de féminisme français et mondial forgés par ce texte fondateur :



On ne naît pas femme, on le devient”. La formule de Simone de Beauvoir a traversé les décennies et inspire encore les féministes du monde entier, 70 ans après la sortie du livre dont elle est extraite : Le Deuxième Sexe. Émancipation, parité, liberté du corps… autant de questions soulevées en 1949 et encore au coeur de l’actualité.

C'est peut-être aussi un bon moment pour reproduire un article que j'ai publié le 3 février 1991 dans le supplément hebdomadaire Libros du quotidien El País, à l'occasion de la parution en castillan du Journal de Guerre (septembre 1939-Janvier 1941) de Simone de Beauvoir, édition de Sylvie Le Bon de Beauvoir :
Diario de Guerra
(Septiembre de 1939- Enero de 1941)
Simone de Beauvoir.
Edhasa. Barcelona 1990.
372 páginas. 2400 pesetas.

Sylvie Le Bon de Beauvoir, responsable de la edición de este Diario para Gallimard (1990), y que ahora presenta Edhasa en España, advierte al lector de que estos siete cuadernos son tan sólo un fragmento de los diarios globales de Simone de Beauvoir; su publicación ha sido concebida como un complemento de las Cartas a Sartre (1940-63), cuya aparición entre nosotros también está prevista. Tres fueron los momentos en que, durante la guerra, dicha correspondencia se vio interrumpida: con motivo de los encuentros entre los dos protagonistas en Brumath y París, y con ocasión del internamiento de Sartre, prisionero de los alemanes. Este Diario ofrece, a su vez, una laguna, entre el 24 de febrero y el 8 de junio de 1940.
El encuentro de Brumath tuvo su gracia por irregular: Sartre había sido destacado, como soldado meteorólogo, en Essey-lès-Nancy. Desde allí fue trasladándose a Ceintrey, Marmoutier y Brumath, antes de recalar en Morsbronn. Beauvoir logró, mediante diversas triquiñuelas, salvar sus dificultades legales y profesionales, y reunirse con su novio los cinco primeros días de noviembre. Allí se entregan, como de costumbre, a toda suerte de confidencias; "Sartre ha leído este cuaderno y me dice que tendría que haber un poco más de desarrollo", escribe ella. No es de extrañar el comentario del soldado de la pipa, quien era muy capaz de escribir ochenta páginas entre dos servicios: sin olvidar sus cartas, trabajaba febrilmente en L'Age de raison y en lo que luego serían sus Carnets de la Drôle de Guerre. El encuentro de París, del 4 al 15 de febrero del 40, se debió a un permiso de Sartre, que decididamente era "el soldado más sucio de Francia". Su apresamiento el 21 de junio en Padoux originó el único periodo de incomunicación total entre ambos escritores.
Simone de Beauvoir no redacta con estas páginas un verdadero diario de guerra; ésta se nos muestra con protagonismo en el cuaderno VI, con la ocupación de París por los alemanes, la carestía y los movimientos de refugiados, y, sin excesiva profundidad, en los cuadernos I (Movilización del soldado Sartre, que el día anterior no creía en absoluto en el estallido del conflicto bélico...) y II (ambiente en los trenes y en Brumath). De lo que el Cástor da testimonio en especial es de sus diversas actividades cotidianas: clases, películas vistas, audiciones, cafés frecuentados, pesadillas incluso. Pero a través de sus reflexiones y sentimientos, transcritos con palmaria sinceridad, dibuja un genuino diario de presencias y ausencias. Dos son los seres añorados, por los que se desvive a tiempo completo (correo, paquetes, dinero, pensamientos): Sartre, su "único absoluto", y Jacques-Laurent Bost, ex-alumno del anterior en Le Havre y futuro marido de Olga Kosakievitch, amiga y objeto de los celos de Simone; celos que impregnan, por cierto, L'Invitée, primera novela del Cástor -que escribía por entonces-: un didáctico ménage-à-trois que concluye en asesinato. La autora fue bastante crítica en La Force de l'âge (1960) con respecto a sus novelas iniciales.
En cuanto a las presencias, en ocasiones a duras penas soportadas y objeto de la perversidad del autosatisfecho Cástor (que se dedica frases como "La suerte que tengo de ser una intelectual...para quien todo...se transforma en pensamiento", "Mito que las chicas adoran"), habría que citar en primera línea de fuego a las dos Kosakievitch, Wanda y Olga, a Nathalie Sorokine y a la muy denostada Louise Védrine. De hecho, parece que sólo la amistad de Simone con Bost y Sartre le permitía aguantar el trato de algunos feligreses de la peculiar orden que crearon.
El cuaderno VII nos acerca más que los otros a la Simone de Beauvoir pensadora y escritora; recoge sus ideas novelísticas en aquel momento, y en particular la idea hegeliana sobre "el reconocimiento de las conciencias entre sí", que plasmaría en Le Sang des autres.
Este Diario de Guerra no aporta gran cosa sobre lo que verdaderamente estaba pasando en el mundo; sorprende por lo que a menudo tiene de inventario de rutinas de reflejo innecesario, bombones recibidos o turbantes comprados, retahílas poco del gusto de los amantes de los diarios sabrosos: anotar continuamente frases del tipo "pongo al día este cuaderno" no fomentan demasiado nuestro interés. Las feministas sentirán una profunda decepción por los detalles de misoginia o preciosismo ridículo que el texto revela a veces; los anarquistas y antimilitaristas no entenderán muy bien la fascinación que los desfiles o los preciosos uniformes nazis podían provocar en la autora; los buscadores de sonrisas verticales no encontrarán nada en absoluto. Sí quedan claras, en cambio, las relaciones, con frecuencia de tercera planta de hospital, de dos sumos sacerdotes, Sartre y Beauvoir, y su colección de gregarios. En este terreno, nos hallamos ante un material de primera importancia.

ALBERTO CONDE
Madrid, janvier 1991.