lundi 15 mai 2017

Palestine avant 1948

Me basta con morir encima de ella,
con enterrarme en ella;
bajo su tierra fértil disolverme, acabar
y brotar hecha yerba de su suelo;
hecha flor, con la que juegue
la mano de algún niño crecido en mi país.
Me basta con seguir en el regazo de mi tierra:
polvo, azahar y yerba. 
Fadwa Touqan (1917-2003)

La cuestión palestina es más que
un problema de fronteras (hudud),
un problema de existencia (wuyud).
Rachad Abou-Shawir 
(cité par Pedro Martínez Montávez,
Universidad Autónoma de Madrid)


En Palestina ni siquiera nos proponemos pasar por la formalidad de consultar los deseos de los habitantes del país. Las cuatro grandes potencias están comprometidas con el sionismo, y el sionismo, correcto o incorrecto, bueno o malo, está anclado en antiquísimas tradiciones, en necesidades actuales y en esperanzas futuras de mucha mayor importancia que los deseos y reservas de los 700.000 árabes que habitan esta antigua tierra. ["... and of far profounder import than the desires and prejudices of the 700,000 Arabs who now inhabit that ancient land." : Balfour memorandum of 19 August 1919, "Syria, Palestine and Mesopotamia"]

(in Documents on British Foreign Policy 1919-1939, p. 345. Sir Arthur James Balfour. Cité en castillan dans Palestina, los árabes e Israel, Henry Cattan, Siglo XXI, México, 1971. Cité en anglais dans Britain's Moment in Palestine. Retrospect and Perspectives, 1917-1948, Michael J. Cohen, Routledge, London & New York, 2014, p. 55)
Notre mémoire commémore les 69 ans de la Nakba, la «catastrophe» des Palestiniens : massacre des uns et expulsion des survivants ; expulsion de leurs maisons, de leurs terres, de leurs villages, de leurs villes par les troupes sionistes. Dans son ouvrage All That Remains: The Palestinian Villages Occupied and Depopulated by Israel in 1948, Institute for Palestine Studies (Tout ce qui reste, Institut des études palestiniennes, 2006), Walid Khalidi (Jérusalem, 1925) a répertorié 418 villages rasés en Palestine. Vies, villages, arbres, cultures, noms (toponymie)... tout y passa. C'est comme cela que naquit l'État juif, raciste, colonial et d'apartheid d'Israël.
Plus de 12 millions de Palestiniens vivent à travers le monde, dont la moitié dans les Territoires occupés et en Israël, selon des chiffres officiels palestiniens. Plus de 5,5 millions sont enregistrés comme réfugiés auprès de l’ONU.
Libération, 15/05/2017.
L’annuelle « Marche du retour » organisée par les Palestiniens en Israël, en guise de commémoration de la Nakba – l’expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de leurs foyers en 1948 –, a été bloquée par la police israélienne pour la première fois de son histoire.
La police a refusé une autorisation aux organisations, prétendant qu’elle manquait d’agents pour superviser la marche.
Mais les dirigeants palestiniens en Israël accusent le gouvernement d’extrême droite de Benjamin Netanyahou d’être derrière cette décision, dont ils croient qu’elle est l’ultime démarche en date en vue de réduire au silence leur commémoration des événements d’il y a 69 ans.
Pour la Palestine (Belgique), 15/05/2017.
 Voici un petit souvenir de ce qu'était la Palestine avant sa catastrophe.


Œuvre pionnière en la matière, citons Before Their Diaspora, a photographic essay on Palestinian society prior to 1948 (Avant leur Diaspora : une histoire photographique des Palestiniens, 1876-1948), ouvrage essentiel publié par Walid Khalidi en 1984 pour mieux comprendre l'ampleur du sociocide perpétré par le sionisme.
À l'intention du public espagnol ou castillanophone, je rappelle également l'existence d'un gros pavé de 238 pages publié en novembre 2015 par Ediciones del Oriente y del Mediterráneo. Son titre, Contra el olvido. Una memoria fotográfica de Palestina antes de la Nakba, 1889-1948. Cliquez ici pour accéder à un compte-rendu d'Olga Rodríguez à son égard.
Cet ouvrage contre l'oubli est introduit par un avant-propos de Pedro Martínez Montávez qui nous rappelle : "La historia de la cuestión palestina está llena de ultrajes a la verdad y de crímenes contra la memoria". Dans ce sens, dit-il, "este libro se enfrenta radicalmente, y con gallardía, contención y ecuanimidad, a tanta historiografía intencionadamente desvirtuadora y en gran parte falaz o sencillamente ignorante, que se ha ido acumulando sobre la materia". Et il lance une question simple, essentielle et percutante : "¿No merecían estas gentes [les Palestiniens dans leur imposante diversité] seguir viviendo —eso sí, "viviendo"— como estas imágenes demuestran que vivían?".
Cet ouvrage collectif ne constitue pas un exercice de nostalgie, mais d'affirmation, selon Teresa Aranguren, responsable de l'édition avec Sandra Barrilaro, Johnny Mansour et Bichara Khader. Ses textes tombent à point nommé. On lit, par exemple, un témoignage très éloquent du juif russe Asher Ginsberg, dont le pseudonyme était Ehad Ha'am, qui écrivait en 1891 :
Tenemos la costumbre de creer, los que vivimos fuera de Israel, que allí la tierra es ahora casi completamente desértica, árida y sin cultivar y que cualquiera que quiera adquirir tierras allí puede hacerlo sin ningún inconveniente. Pero la verdad es muy otra. En todo el país es difícil encontrar campos cultivables que no estén ya cultivados, sólo los campos de arena o las montañas de piedras que no sirven para plantaciones permanecen sin cultivar.Ehad Ha'am : Verdad de la tierra de Israel, 1891 (en français La Vérité d'Eretz Israël). Cité par Ilan Halevi dans Sous L'Israël, La Palestine, Le Sycomore, Paris, 1979.
Telle était, en effet, l'idée répandue par le premier sionisme, au point que les journaux intimes des juifs émigrés notamment au début du XXe siècle avouaient le désappointement de leurs auteurs en constatant, à leur arrivée en Palestine, qu'il s'agissait bel et bien d'une terre pas exactement vide... Témoin, les recherches et lectures d'Ilan Pappé à ce propos. À son tour, Chaim Waizmann reconnaissait ouvertement : "Si uno lee los textos sionistas... no encuentra casi ninguna mención de los árabes." ("Quant on lit les textes sionistes... on n'y retrouve presque aucune mention des Arabes").

David Ben-Gurion ne s'y leurrait point...
"Si j'étais un leader Arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C'est normal ; nous avons pris leur pays. Il est vrai que Dieu nous l'a promise, mais comment cela pourrait-il les concerner ? Notre Dieu n'est pas le leur.
Il y a eu l'antisémitisme, les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais était-ce leur faute ? Ils ne voient qu'une seule chose : nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient t-ils accepter cela ?
David Ben-Gourion (1er Premier Ministre israélien), cité par Nahum Goldmann dans "Le Paradoxe Juif", page 121.

"Ne nous cachons pas la vérité… Politiquement nous sommes les agresseurs et ils se défendent. Ce pays est le leur, parce qu’ils y habitent, alors que nous venons nous y installer et de leur point de vue nous voulons les chasser de leur propre pays. Derrière le terrorisme (des Arabes) il y a un mouvement qui bien que primitif n'est pas dénué d'idéalisme et d'auto-sacrifice."
David Ben-Gourion : Tiré de la page 91 d'Israël, Palestine, États-Unis : Le Triangle Fatidique (
Préface d’Edward Saïd, Montréal, Écosociété, 2006, 664 p.), de Noam Chomsky.

lundi 8 mai 2017

7e Journal des infos dont on parle plutôt peu

Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre septième sommaire (9.05.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

mercredi 5 avril 2017

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole

L'Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (A.P.H.G.) dit d'elle-même que...
1) C’est une association relevant de la loi de 1901. Créée en 1910, reconnue d’intérêt général en 2016, elle regroupe des professeurs d’Histoire et de Géographie, de l’école primaire à l’université. Ce n’est ni un syndicat, ni une courroie de transmission du Ministère de l’Education nationale et de la Recherche, mais bien une association professionnelle responsable et reconnue.

2) Elle est porteuse depuis sa création de combats en faveur de ces deux matières, non pas dans un but corporatif de défense étroite d’intérêts catégoriels, mais dans une perspective citoyenne où les intérêts des élèves et des enseignants sont étroitement associés afin que les deux parties s’épanouissent au sein de la République.

Dans le contexte de la grève générale lancée en Guyane par les syndicats (la quasi-totalité des protestataires se sont regroupés autour du « collectif pou la Gwiyann Dekolé », « pour que la Guyane décolle », en créole guyanais), l'APHG a publié sur son site la tribune que voilà :

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole Tribune de l’APHG Guyane

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) forte de ses 26 Régionales, en Métropole comme en Outre-Mer, défend l’égalité des territoires. Elle publie ci-après une analyse de la situation en Guyane dans le contexte d’un mouvement de grève sans précédent. N’hésitez pas, cher(e)s collègues, à relayer cette tribune de conviction signée par le Bureau de l’APHG Guyane et sa Présidente, Jacqueline Zonzon.

Le constat de l’académie de Guyane est sévère. Tous les indicateurs pointent un retard structurel et mettent en exergue la situation dégradée de la région par rapport aux autres académies.
La population scolaire est en croissance continue suite à l’accroissement naturel d’une population jeune et des vagues continuelles d’immigrants : on constate une augmentation générale de la population entre 2009 et 2014 de +2.4% et la part des moins de 20 ans est de 42% de la population. 56% des jeunes scolarisés sortent du système éducatif sans diplôme ou ont un niveau Brevet des Collèges. Le nombre d’enfants en situation sociale défavorisée est largement majoritaire au regard des statistiques nationales.
La scolarité des élèves est partielle par manque d’établissements scolaires de proximité et par pénurie d’enseignants ; plusieurs milliers d’enfants en âge scolaire ne sont pas ou plus scolarisés. Le nombre de salariés dans l’Education Nationale pour mille jeunes de 3 à 19 ans est de 92 pour une moyenne nationale de 135,3 et c’est aussi l’une des deux académies les moins bien dotées en emplois d’enseignants. Le français, langue de scolarisation, n’est pas la langue maternelle de beaucoup d’entre eux, même s’ils maîtrisent d’autres langues.
Depuis sa création, la Régionale APHG Guyane milite pour une réelle intégration de l’histoire régionale dans l’enseignement en Guyane du primaire à l’université. Cette démarche nous semble essentielle pour contribuer à l’émergence d’une mémoire commune productrice de lien social indispensable à toute société, et aider à l’enracinement des élèves, dans le cadre d’une Guyane où les établissements scolaires accueillent de très nombreux élèves issus de l’Amérique du sud et de l’archipel de la Caraïbe. Dans le contexte de crise sociale actuelle, la revendication d’une meilleure connaissance des réalités historiques et géographiques est quotidienne et traverse toutes les couches de la société.
Les membres de la Régionale ont eu à cœur de fabriquer des outils permettant cet enseignement dans le cadre des programmes nationaux en publiant fichiers pédagogiques, manuels, cahiers d’exercice concernant l’histoire et la géographie de la Guyane pour les écoles, collèges et lycées [1] en organisant des colloques pour la formation des enseignants, en animant des formations et mettant en place depuis quatre ans un concours destiné aux scolaires sur l’histoire de la Guyane. [2]
Mais la diminution constante et drastique et presque totale de l’offre de formation initiale et continue, la mobilité incessante des enseignants, et pour faire face à la très forte croissance des élèves, l’importance numérique du recrutement d’enseignants non formés a provoqué un recul considérable sur cette question. Cela rend nécessaire aujourd’hui la mise en place d’un véritable plan de formation continue et initiale à l’histoire et géographie régionale et une implication forte des autorités éducatives dans la diffusion réelle des adaptations publiés au BO [3], soit une véritable politique éducative répondant aux ambitions réelles de la Guyane.
La jeunesse de Guyane a besoin d’urgence de connaissances et de réflexions sur sa région, à la fois pour se construire individuellement mais aussi pour envisager non seulement un avenir personnel mais aussi celui de la société à laquelle elle appartient. Que les élèves de Guyane ne se retrouvent pas du tout dans l’histoire enseignée constituerait une menace pour la société car ils se réfugieront dans un passé mythique sans fondement scientifique.

La société guyanaise, une société d’immigration en pleine recomposition, a besoin d’un cadre historique commun, de repères, de valeurs qui doivent consolider la conscience pour tous d’avoir une histoire en commun, une identité collective et la volonté de partager un même destin.

© Jacqueline Zonzon, Présidente de la Régionale APHG de Guyane - Tous droits réservés. Le 27 mars 2017.
Organisé par l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie de Guyane (APHG-G) et du Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement (CCEE) de Guyane, en partenariat avec la Région Guyane et le Rectorat de l’Académie de Guyane, ce concours veut donner l’occasion aux jeunes d’approfondir leurs connaissances sur les aspects fondamentaux de l’histoire de la Guyane.
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 28/03/2017. Tous droits réservés.
Illustration en « une » : Couverture du Dossier pédagogique de la 2e édition du Concours du Jeune Historien Guyanais, Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, par Jacqueline Zonzon, Sarah Ebion, Lydie Ho Fong Choy Choucoutou.

Notes

[1Citons par exemple Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, 2014, disponible aux éditions Ibis Rouge, ici ou encore La Guyane et la Grande Guerre (1914-1918), même éditeur. NDLR.
[2Le « Jeune Historien Guyanais », voir l’article sur le site de l’APHG ici. Le Blog du concours, ici. NDLR.
[3Bulletin officiel, NDLR.

La Croix informe aujourd'hui que le mouvement social guyanais prend de l’ampleur et que le Centre spatial guyanais situé à Kourou a été occupé par les délégués des manifestants, qui réclament désormais une aide de 3,1 milliards d’euros. 
Le CSG renseigne, à son tour, que le lancement du vol de la fusée Ariane 236 est reporté à une date ultérieure à cause des "événements qui affectent la Guyane".

jeudi 30 mars 2017

6e Journal des infos dont on parle plutôt peu

Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre sixième sommaire (30.03.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

dimanche 26 mars 2017

Les Morts de la Rue

Nicolas Clément, président du collectif Les Morts de la Rue, rappelle que vivre à la rue tue. Ça use, ça tourmente, ça rend très vulnérable aux aggressions, ça détruit, ça accélère la fin.


C'est Brut qui interviewa Nicolas Clément et publia l'entretien sous-titré sur sa chaîne youtube le 22 mars 2017. Comme la vidéo, que j'avais insérée, a disparu, celle qui s'affiche maintenant sur ce billet est trouvable sur le site de Francetvinfo qui l'a republiée le 24 mars.

OBJECTIFS DU COLLECTIF LES MORTS DE LA RUE
  • Faire savoir que beaucoup de personnes qui vivent ou ont vécu à la rue en meurent.
  • Mettre en œuvre et développer les moyens et actions nécessaires :
    • pour la recherche, la réflexion et la dénonciation des causes souvent violentes des morts de la rue ;
    • pour des funérailles dignes de la personne humaine ;
    • pour l’accompagnement des personnes en deuil, sans distinction sociale, raciale, politique ni religieuse.
____________________
Bastamag s'est penché également sur cette sombre réalité. Le lien ci-contre permet d'accéder à sa chronique dans son intégralité. En voici sa dernière partie :

Un SDF sur quatre est salarié

« Dans la vraie vie, un SDF sur quatre est salarié, avoir un emploi ne garantit plus d’avoir un logement », rappellent une cinquantaine d’associations ayant lancé L’Autre Campagne. Qui relève quelques chiffres saisissants : 7,5 % des travailleurs vivent sous le seuil de pauvreté. Certains dorment dans leur voiture, en squat, au camping...
Par ailleurs, 25 % des personnes sans domicile sont salariées et majoritairement en CDI ! « Mais elles occupent généralement des emplois à temps partiel pour un salaire avoisinant les 900 euros par mois, ce qui ne leur permet pas de trouver un logement dans les zones tendues », soulignent ces associations [2]. Autant de données qui visent à en finir avec la stigmatisation des plus démunis. Selon la Fondation Abbé Pierre, 141 500 personnes étaient, en 2016, privées de domicile. Entre habitation de fortune, hébergement collectif ou nuits à l’hôtel, elles risquent en permanence de se retrouver à la rue, et que la pauvreté et ses conséquences leur soient fatales.

- A lire sur le sujet : Impôts, fraude, assistanat, vote réac : ces préjugés sur les pauvres qui ne supportent pas l’épreuve des faits

mercredi 1 mars 2017

La guerre du Cameroun, sur visionscarto.net

«Je dénie absolument que des forces françaises 
aient participé en quoi que ce soit à des assassinats 
au Cameroun. Tout cela, c’est de la pure invention !»
François Fillon, mai 2009.



Il y a quelques jours, j'ai fait une heureuse trouvaille sur internet : le site visionscarto.net, espace d'expression de recherches et enthousiasmes animé par Philippe Rekacewicz et Philippe Rivière depuis la Norvège.
Il s'agit d'un projet soigné avec amour, belle facture et intention : un vrai régal. Voici l'essentiel de leur présentation :
« Visionscarto » est le lieu où pourront s’exprimer tous ceux qui aiment penser et inventer des représentations du monde ; un lieu de recherche et d’expérimentation sur les mille et une façons de visualiser et de « dessiner » le monde, non pas tel qu’il est, mais tel qu’on le voit, tel qu’on le perçoit, tel qu’on le comprend.
Nous tenterons d’en faire un caravansérail animé et foisonnant, où s’épanouissent et s’échangent idées, savoirs et projets. Espace de rencontre fréquenté par les voyageurs étrangers, où l’on trouve presque tout, et où l’on peut rester dormir…
Les représentations du monde, de la géographie des territoires, ce n’est pas seulement des cartes ou des graphiques. C’est aussi des photos, du son, des films, des œuvres d’art, de la littérature, de la bande dessinée… autant de formes d’expression qui font dialoguer réalité et imaginaire.
« Visionscarto » est un lieu où doivent se sentir à l’aise toutes les personnes qui souhaitent réfléchir sur des concepts originaux de cartographie — comme la cartographie participative, la cartographie radicale ou la cartographie narrative – et de tenter d’en enrichir le champ. Un lieu où l’on met en partage des projets en gestation, des idées ou des analyses rapidement brouillonnées ou esquissées. Y seront publiés des travaux en cours, des chantiers en recherche d’un œil attentif : ceux des étudiants, chercheurs, enseignants, artistes, illustrateurs, journalistes, citoyen·ne·s engagé·e·s…
Le site est ouvert à des contributions. Quiconque jetterait un coup d'œil sur visionscarto.net pourrait tomber sur des analyses ou reportages tous azimuts genre Noël à Bethléem, Ce qui ne sont jamais arrivés, Géopolitique africaine alternative ou Inégalités foncières en Amérique du Sud et aux États-Unis, verbi gratia.
Je dois ma découverte à un texte prenant et contre-légendaire, signé par l'historien, essayiste et journaliste Thomas Deltombe, et mis en ligne il y a une semaine.
Il concerne la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 et j'en reproduis le début avec l'aimable autorisation de visionscarto.net, que je remercie très sincèrement. Je suis persuadé que ce morceau d'histoire secrète, ou dissimulée, va vous toucher et enseigner...

La guerre du Cameroun, un demi-siècle de censure et d’oubli

#Cameroun #Afrique #Guerre #Colonisation #Colonialisme #Françafrique #crimes_de_guerre

22 février, 2017

Parmi les épisodes refoulés de l’historiographie coloniale, la guerre que la France a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960 occupe une place à part. Il s’agit même d’un cas d’école puisque personne ou presque, en France, n’en connait l’existence. Cette guerre secrète, qui a pourtant fait des dizaines de milliers de victimes, est passée inaperçue à l’époque où elle se déroulait et les traces qu’elle a laissées ont été méthodiquement effacées. Au Cameroun également, la mémoire de ce conflit eut du mal à se transmettre : la victoire de la France et de ses auxiliaires camerounais a permis l’installation d’une féroce dictature, qui s’est empressée d’effacer la mémoire du combat anticolonialiste dont elle a pourtant récolté les fruits.

par Thomas Deltombe
Co-auteur de Kamerun ! (2011) et de La Guerre du Cameroun (2016), publiés aux éditions La Découverte.

Le silence qui s’est abattu sur le Cameroun après la proclamation de l’« indépendance », le 1er janvier 1960, était digne de 1984 de George Orwell. Dans les décennies qui ont suivi l’éradication des indépendantistes et l’installation de la dictature, la moindre évocation de ces événements vous exposait à une condamnation certaine par une justice militaire aux ordres, et à des années d’enfermement dans les sinistres « camps d’internement administratif » dont s’était doté le régime. La mémoire des véritables héros de l’indépendance n’a dès lors pu être honorée qu’en catimini, clandestinement, à l’abri d’une police politique aussi impitoyable qu’omniprésente. Menant main dans la main cette vaste entreprise de répression et d’occultation, les autorités françaises et camerounaises réussirent à réduire au silence jusqu’aux plus téméraires des opposants en exil.

En lire plus ou la totalité.
JPEG - 335.2 ko
Du Kamerun allemand au Cameroun indépendant (1911-1961)

Si le sujet vous intéresse, n'oubliez pas qu'en effet, nous disposons d'un essai de référence et actualisé pour en savoir plus : La Guerre du Cameroun. L'Invention de la Françafrique (1948-71), Éd. La Découverte, 245 pages, 13 octobre 2016. Texte incontournable en la matière, préfacé par l’historien camerounais Achille Mbembe, ses auteurs sont Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.
La légende veut que la France, « patrie des droits de l’homme », ait généreusement offert l’indépendance à ses anciennes colonies d’Afrique noire en 1960. Ce livre raconte une tout autre histoire : celle d’une guerre brutale, violente, meurtrière, qui a permis à Paris d’inventer un nouveau système de domination : la Françafrique.
Cette guerre secrète a pour théâtre le Cameroun des années 1950 et 1960. Confrontées à un vaste mouvement social et politique, porté par un parti indépendantiste, l’Union des populations du Cameroun (UPC), les autorités françaises décident de passer en force. En utilisant les mêmes méthodes qu’en Algérie (torture, bombardements, internements de masse, action psychologique, etc.), elles parviennent en quelques années à éradiquer militairement les contestataires et à installer à Yaoundé une dictature profrançaise.
En pleine guerre froide, et alors que l’opinion française a les yeux tournés vers l’Algérie, la guerre du Cameroun, qui a fait des dizaines de milliers de morts, est à l’époque passée inaperçue. Elle a ensuite été effacée des mémoires par ceux qui l’ont remportée : les Français et leurs alliés camerounais. Le crime fut donc presque parfait : les nouvelles autorités camerounaises ont repris les mots d’ordre de l’UPC pour vider l’« indépendance » de son contenu et la mettre au service… de la France ! Mais la mémoire revient depuis quelques années. Et les fantômes du Cameroun viennent hanter l’ancienne métropole. Laquelle, de plus en plus contestée sur le continent africain, devra tôt ou tard regarder son passé en face.
Ce trio avait signé en 2011 un premier ouvrage, beaucoup plus touffu, intitulé Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-71, La Découverte, Paris 2011, 742 pages. Augusta Conchiglia en rendait compte ici en mars 2011. Son bilan de lecture commençait ainsi :
Ce fut une guerre cachée, méconnue et pourtant terriblement meurtrière. Répression impitoyable du parti camerounais luttant pour l’émancipation, anéantissement du mouvement armé qui en est issu, pogroms des populations en pays bamiléké : de 1956 à 1971, les morts civils se comptent par dizaines de milliers. Aucun bilan officiel digne de ce nom n’est disponible pour ces faits imputables à l’armée française, qui a d’abord agi en tant que force d’occupation puis comme soutien actif des forces armées camerounaises après l’indépendance, octroyée le 1er janvier 1960. Car ce passage de relais n’a pas mis fin à la résistance, contrairement à ce que suggère l’historiographie officielle de la décolonisation française de l’Afrique subsaharienne, qui la présente comme consensuelle — la Guinée-Conakry exceptée — et en tout cas non violente. C’est ce vide que comble l’ouvrage de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa.
Voici, pour conclure, un long entretien accordé par Thomas Deltombe à La Grande Interview —émission présentée par Jean Bruno Tagne sur Canal 2 International— mis en ligne le 27 décembre 2016 :


Thomas Deltombe est collaborateur du Monde Diplomatique. En 2006, il y faisait la recension de LA RÉPUBLIQUE RACIALE. Paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), essai de Carole Reynaud-Paligot. Je la lis maintenant et elle me fait penser à un autre essai, comparable à l'égard des preuves et des conclusions, abordé d'une autre discipline, la biologie. Il s'agit de La razón salvaje. La lógica del dominio: tecnociencia, racismo y racionalidad (Lengua de Trapo, 2007), par Juanma Sánchez-Arteaga. Le compte-rendu de Deltombe sur l'ouvrage de Reynaud-Paligot jetait une méritée lumière accablante sur la fière et sanguinaire civilisation des Lumières...
Carole Reynaud-Paligot dévoile une facette encore méconnue du racisme hexagonal : l’intrication de la pensée raciale et de l’idéologie républicaine à la fin du XIXe siècle. Se concentrant sur les travaux de la Société d’anthropologie de Paris, entre 1860 et 1930, en en restituant avec minutie les débats, l’historienne décrit une véritable « osmose » entre les théories raciales développées par des scientifiques de renom et la politique anticléricale, coloniale et éducative de la IIIe République. Les animateurs de la Société d’anthropologie ne voyaient aucune contradiction entre leur engagement républicain et leurs théories raciales inégalitaires, constate l’auteur, qui montre combien le « paradigme racial », loin d’être l’apanage exclusif des penseurs réactionnaires d’extrême droite, s’inscrivait en réalité pleinement dans une idéologie se réclamant de la « science » et du « progrès ». Et c’est paradoxalement au moment où les fondements « scientifiques » de la raciologie s’effritèrent que cette vulgate raciale typiquement républicaine fut célébrée avec le plus de triomphalisme.
_______________________
NB - Un ouvrage pionnier et toujours de référence :

Mongo Beti : Main basse sur le Cameroun. Autopsie d'une décolonisation, Maspero 1972 et 1977, Éd. La Découverte, 2010 :
Mongo Beti (1932-2001), écrivain camerounais, est connu pour ses romans, qui ont joué un rôle important dans la prise de conscience du colonialisme et dans la lutte contre celui-ci.
Publié en 1972 par les Éditions François Maspero,
Main basse sur le Cameroun était un réquisitoire contre les crimes du président Ahidjo, dictateur du Cameroun par la grâce du néocolonialisme français. Son but fut largement atteint, semble-t-il, puisque le livre fut interdit, saisi, l’éditeur poursuivi, et l’auteur l’objet de multiples pressions et menaces.
Sa réédition, en 1977, dans une version revue, était encore d’une actualité brûlante à l’heure de l’intervention française au Zaïre. Mongo Beti montre en effet que les anciennes colonies d’Afrique occidentale française et d’Afrique équatoriale française, formellement indépendantes depuis les années 1960, n’en sont pas moins restées étroitement contrôlées par la France.
Trente ans plus tard, ce livre reste un document historique majeur, indispensable pour comprendre les évolutions ultérieures de la « Françafrique ». Une préface inédite, d'Odile Tobner, présidente de Survie, retrace l'histoire mouvementée de ses différentes éditions

__________________________
Mise à jour du 17 mars 2017
Le Monde lance aujourd'hui une alerte que je propose de lire avant de relire la citation fillonienne que j'avais mise en exergue de ce billet...
"Les deux costumes offerts à Fillon ont été payés par l'avocat Robert Bourgi, pilier de la "Françafrique""

5e Journal des infos dont on parle plutôt peu


Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre cinquième sommaire (28.02.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

4e Journal des infos dont on parle plutôt peu


Loin de l'actu surexposée et ressassée des grands média, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu, presque jamais ou, en tout cas, beaucoup moins qu'il ne faudrait.
Nous avons commencé à passer internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu.
En voici notre quatrième sommaire (09.02.17). Et merci beaucoup à mes élèves pour leurs contributions !


(Impossible de mettre un accent circonflexe sur un mot faisant partie du nom d'un tableau de Pinterest -donc, sur son adresse URL- si l'on veut insérer celui-ci dans un billet de blog)

lundi 27 février 2017

L'humiliation ordinaire d'un Noir en France

La rubrique Idées du quotidien Le Monde publiait en novembre 2005 un texte d'Alain Badiou qui permet de réfléchir, sans d'autres commentaires, à la violence raciste permanente, à la négation de l'espace et la vie que souffrent les non souchiens en France —violence qui se déclenche à la seule évidence d'un faciès non souchien, faciès qui tient donc lieu d'évidence. Au moins pour la police et pour un surveillant de lycée.

L'humiliation ordinaire, par Alain Badiou

Mon fils adoptif est noir. Pour la police, cela fait de lui un suspect.
Le Monde | • Mis à jour le

"Constamment contrôlés par la police." De tous les griefs mentionnés par les jeunes révoltés du peuple de ce pays, cette omniprésence du contrôle et de l'arrestation dans leur vie ordinaire, ce harcèlement sans trêve, est le plus constant, le plus partagé. Se rend-on vraiment compte de ce que signifie ce grief ? De la dose d'humiliation et de violence qu'il représente ?
J'ai un fils adoptif de 16 ans qui est noir. Appelons-le Gérard. Il ne relève pas des "explications" sociologiques et misérabilistes ordinaires. Son histoire se passe à Paris, tout bonnement.
Entre le 31 mars 2004 (Gérard n'avait pas 15 ans) et aujourd'hui, je n'ai pu dénombrer les contrôles dans la rue. Innombrables, il n'y a pas d'autre mot. Les arrestations : Six ! En dix-huit mois... J'appelle "arrestation" qu'on l'emmène menotté au commissariat, qu'on l'insulte, qu'on l'attache à un banc, qu'il reste là des heures, parfois une ou deux journées de garde à vue. Pour rien.
Le pire d'une persécution tient souvent aux détails. (...)

En lire la totalité 

(...)
C'est alors que se range le long du trottoir, tous freins crissants, une voiture de police. Deux de ses occupants bondissent sur Gérard et Kemal, les plaquent à terre, les menottent mains dans le dos, puis les alignent contre le mur. Insultes et menaces : "Enculés ! Connards !" Nos deux héros demandent ce qu'ils ont fait. "Vous savez très bien ! Du reste, tournez-vous – on les met, toujours menottés, face aux passants dans la rue –, que tout le monde voie bien qui vous êtes et ce que vous faites !" Réinvention du pilori médiéval (une demi-heure d'exposition), mais, nouveauté, avant tout jugement, et même toute accusation. Survient le fourgon. "Vous allez voir ce que vous prendrez dans la gueule, quand vous serez tout seuls." "Vous aimez les chiens ?" "Au commissariat, y aura personne pour vous aider."
Les petits jeunes disent : "Ils n'ont rien fait, ils nous ont rendu le vélo." Peu importe, on embarque tout le monde, Gérard, Kemal, les trois "petits jeunes", et le vélo. Serait-ce ce maudit vélo, le coupable ? Disons tout de suite que non, il n'en sera plus jamais question. Du reste, au commissariat, on sépare Gérard et Kemal des trois petits jeunes et du vélo, trois braves petits "blancs" qui sortiront libres dans la foulée. Le Noir et le Turc, c'est une autre affaire. C'est, nous raconteront-ils, le moment le plus "mauvais". Menottés au banc, petits coups dans les tibias chaque fois qu'un policier passe devant eux, insultes, spécialement pour Gérard : "gros porc", "crado"... On les monte et on les descend, ça dure une heure et demie sans qu'ils sachent de quoi ils sont accusés et pourquoi ils sont ainsi devenus du gibier. Finalement, on leur signifie qu'ils sont mis en garde à vue pour une agression en réunion commise il y a quinze jours. Ils sont vraiment dégoûtés, ne sachant de quoi il retourne. Signature de garde à vue, fouille, cellule. Il est 22 heures. A la maison, j'attends mon fils. Téléphone deux heures et demie plus tard : "Votre fils est en garde à vue pour probabilité de violences en réunion." J'adore cette "probabilité". Au passage, un policier moins complice a dit à Gérard : "Mais toi, il me semble que tu n'es dans aucune des affaires, qu'est-ce que tu fais encore là ?" Mystère, en effet.
S'agissant du Noir, mon fils, disons tout de suite qu'il n'a été reconnu par personne. C'est fini pour lui, dit une policière, un peu ennuyée. Tu as nos excuses. D'où venait toute cette histoire ? D'une dénonciation, encore et toujours. Un surveillant du lycée aux demoiselles l'aurait identifié comme celui qui aurait participé aux fameuses violences d'il y a deux semaines. Ce n'était aucunement lui ? Un Noir et un autre Noir, vous savez...
A propos des lycées, des surveillants et des délations : j'indique au passage que lors de la troisième des arrestations de Gérard, tout aussi vaine et brutale que les cinq autres, on a demandé à son lycée la photo et le dossier scolaire de tous les élèves noirs. Vous avez bien lu : les élèves noirs. Et comme le dossier en question était sur le bureau de l'inspecteur, je dois croire que le lycée, devenu succursale de la police, a opéré cette "sélection" intéressante.
On nous téléphone bien après 22 heures de venir récupérer notre fils, il n'a rien fait du tout, on s'excuse. Des excuses ? Qui peut s'en contenter ? Et j'imagine que ceux des "banlieues" n'y ont pas même droit, à de telles excuses. La marque d'infamie qu'on veut ainsi inscrire dans la vie quotidienne de ces gamins, qui peut croire qu'elle reste sans effets, sans effets dévastateurs ? Et s'ils entendent démontrer qu'après tout, puisqu'on les contrôle pour rien, il se pourrait qu'ils fassent savoir, un jour, et "en réunion", qu'on peut les contrôler pour quelque chose, qui leur en voudra ?
On a les émeutes qu'on mérite. Un Etat pour lequel ce qu'il appelle l'ordre public n'est que l'appariement de la protection de la richesse privée et des chiens lâchés sur les enfances ouvrières ou les provenances étrangères est purement et simplement méprisable.

Alain Badiou, philosophe, professeur émérite à l'Ecole normale supérieure, dramaturge et romancier.

samedi 11 février 2017

Bamboula et racisme poignant

Je reproduis dans son intégralité et sans commentaires un texte de Jeune Afrique, du 10 février, au contenu historico-socio-linguistique éloquent.
Disons simplement que Marie Treps est linguiste et sémiologue au laboratoire d'ethnologie urbaine du CNRS à Paris et a participé à la rédaction du Trésor de la langue française. Elle est spécialiste en études tsiganes et auteure, entre autres, de Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions).

Le « bamboula » : histoire d’une injure raciste ancrée dans l’imaginaire français

Cannibale, sodomite, rigolo... Le terme « bamboula », prononcé jeudi 9 février par un policier sur la chaîne de télévision France 5, renvoie le Noir à la figure caricaturale d'un grand enfant brutal, et nie son humanité. Explications avec la linguiste Marie Treps.
Stupéfaction jeudi 9 février, sur le plateau de l’émission « C’dans l’Air ». Avant d’être vivement repris par la présentatrice, un syndicaliste policier français, Luc Poignant, jugeait que l’insulte « bamboula », « ça ne doit pas se dire, mais ça reste à peu près convenable. »Il s’agit pourtant bien d’une injure… proférée dans un contexte déjà tendu suite à l’interpellation particulièrement brutale d’un jeune noir de 22 ans, Théodore, alias « Théo », à Aulnay-sous-Bois (Seine-saint-Denis).
Pour comprendre à quel point le terme est dégradant, il faut se plonger dans l’ouvrage Maudits mots, la fabrique des insultes racistes (TohuBohu éditions), de la linguiste Marie Treps. « Bamboula », explique-t-elle, serait issu de « ka-mombulon » et « kam-bumbulu », qui signifient « tambour » dans les langues sara et bola parlées en Guinée portugaise. En 1714, en Côte d’Ivoire, le mot a pris le genre féminin, et désigne cette fois une « danse de nègres »… « il est déjà connoté négativement puisqu’il est associé au « nègre », à l’esclave noir, à un moment où la traite est en pleine expansion », nous précise l’auteur. La bamboula devient synonyme de danse violente et primitive dès la moitié du XIXe siècle (il conserve d’ailleurs ce sens aujourd’hui).

Des « bamboulas » pour sodomiser les « boches »

Mais c’est en 1914, avec l’arrivée des tirailleurs sénégalais sur le front que le terme se charge lourdement de mépris. « Le mot renvoie alors à une imagerie alliant sauvagerie, cannibalisme, sexualité animale et rire, naïveté enfantine supposée des soldats noirs », souligne Marie Treps. On la retrouve dans des caricatures du magazine français L’Illustration, alors abondamment diffusé. Le tirailleur sénégalais, personnage à la fois violent et « rigolo » dans les dessins de l’époque, menace par exemple les soldats allemands de sodomie.
À lire aussi :
Le Conseil de l’Europe dénonce la banalisation du racisme en France
« Le terme a beaucoup été utilisé au moment des grandes expositions coloniales, remarque la linguiste. Il flatte le paternalisme du colon. Derrière le terme « bamboula », il y a l’idée que les Noirs sont des grands enfants qu’il faut civiliser. Et finalement, ce qui est commode à l’époque c’est que l’être humain disparaît derrière sa caricature. Ainsi, en 1914, ce ne sont pas des humains que l’on envoie au front se faire tuer, seulement des « bamboulas ». On occulte la violence qui est faite à une population. La maladresse du syndicaliste sur France 5 est troublante : c’est ce terme ancien qui lui vient spontanément pour dénoncer les insultes qui sont également faites aux policiers, preuve que le mot est toujours présent dans l’inconscient post-colonial français. Et c’est une manière, encore une fois, de dissimuler les violences subies par les Noirs. »

Libération de la parole raciste

Pour la linguiste, les injures racistes sont de plus en plus présentes dans la sphère publique. Certes, une loi, celle du 1er juillet 1972, a créé un délit nouveau de provocation à la haine, à la discrimination ou à la violence. Elle pénalise les discours de haine.
« Cependant les ténors racistes de certains partis politiques ou des amuseurs publics parlent aujourd’hui par insinuation ou utilisent des euphémismes, remarque Marie Treps. On met du sucre autour d’un poison, mais le poison est toujours là. De plus, une parole raciste souvent anonyme se libère sur internet. On peut aujourd’hui dire à peu près tout à n’importe qui et n’importe quand. »
Paradoxalement, à l’ère du politiquement correct, les noms d’oiseaux permettant de stigmatiser la différence n’ont jamais été aussi virulents.

Photo prise à Bobigny et relayée par

Radio Garden

J'apprends que Radio Garden est un site web qui permet d'accéder à des stations de radio du monde entier, plus de 9 000 à l'heure actuelle, selon la BBC.
Son interface montre un globe terrestre qui tourne en permanence. Il suffit de cliquer sur l'un des points verts qui nous signalent la présence des stations. Alors on voit, en bas à droite de la toile, la liste des radios disponibles en ligne et en continu, en flux, sur le petit point vert de son choix.

Comme exemple, vous pouvez cliquer ici pour écouter en direct Radio Présence, de Toulouse.

Capture d'écran - Radio Garden


Il s'agit, selon wikipédia en portugais, d'un projet hollandais non lucratif de recherche radiophonique et numérique, développé de 2013 a 2016 par le Netherlands Institute for Sound and Vision, la Transnational Radio Knowledge Platform et cinq autres universités européennes.

Bagatelles Blitzkrieg pour un massacre à la Fillon-Patronat

Voici où nous en sommes, en fait. Il est possible que la penelopité fillonienne occasionne un changement de pion et nous assigne un autre sauveur providentiel, une autre grenouille de bénitier (un auditeur de Là-bas dixit), qui sait, mais son action ne différera pas grand-chose, tout est prêt pour que tout empire...

Serrure à Pêne mal glissé

... car le capitalisme financier est prêt à changer tous les climats. Au bout du compte, quand on peut modifier, dérégler le climat global, on peut aussi le faire à l'échelle de celui du travail ou de la fiscalité du Capital. Changer tous les climats et prolonger toutes les tensions, tous les chocs, ce qui rend très difficile "la contestation sociale", car la lutte pour la survie quotidienne additionnée à la prestidigitation tous azimuts opérée par le secteur communication (1) de la farce (la démocratie libérale), ou à la diversion procurée par un référendum démago, écran de fumée, bidon et utile par-dessus le marché, rendent difficile un retournement dont on aurait tellement besoin...

___________________________________
(1) La propagande (la seule propagande digne de tel nom car les pauvres et précaires manquent de lobbies) fonctionne tellement bien que même en Allemagne, le richissime pays modèle du système où logiquement les pénuries de millions ne cessent d'augmenter —de manière directement proportionnelle à la débridée capacité de pompage des créateurs de richesse— et de prouver que Économie et vie réelle n'ont rien à voir (Die Wirtschaft in Deutschland läuft seit einigen Jahren richtig gut. Die Armen haben davon nur nichts bemerkt - im Gegenteil, ihre Zahl ist gestiegen)...

La pauvreté a progressé de 15 % en 2013 pour toucher 12,5 millions de personnes, un record, indique l'étude publiée par la fédération d'aide sociale Paritätischer Wohlfahrtsverband.

..., les laissés-pour-compte de la société se rendent eux-mêmes responsables de leur dèche (les Arme Menschen machen sich häufig selbst verantwortlich).
Christoph Butterwegge ne s'y trompe (trumpe ?) point tout à fait quand il croit que cette autoflagellation dérive d'une société qui met tout sur le dos des défavorisés et les taxe de paresseux, oisifs et parasites sociaux par-dessus le marché :
Ich glaube, dass dies damit zu tun hat, dass ihnen die Gesellschaft die Schuld in die Schuhe schiebt. Erwerbslosen wird vorgeworfen, sie seien Drückeberger, Faulenzer und Sozialschmarotzer.
Prof. Dr. Christoph Butterwegge, Armuts- und Reichtumsforscher, mit seinem Buch "Armut in einem reichen Land" | Bild: Wolfgang Schmidt

dimanche 5 février 2017

Les Fauves dans la Fundación Mapfre, Madrid

Dans sa salle Recoletos (Paseo de Recoletos 23, Madrid), la Fundación MAPFRE a proposé pendant trois mois et une semaine l'exposition "Los Fauves. Pasión por el color" (Les Fauves. La Passion de la couleur), du 22 octobre 2016 au 29 janvier 2017.
Desde el 22 de octubre 2016 hasta 29 de enero de 2017 podrás conocer qué es pasión por el color. La muestra, que hace una completa y cuidada presentación del fauvismo, reúne más de un centenar de pinturas, así como numerosos dibujos, acuarelas y una selección de piezas de cerámica.
La exposición ha sido producida por Fundación MAPFRE y ha sido posible únicamente gracias al apoyo de los más de ochenta prestadores que han colaborado en ella. Entre ellos destacan la TATE, el Centre Georges Pompidou, el Musée d’art moderne de la Ville de Paris, la Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen de Düsseldorf, el Milwaukee Art Museum o el Statens Museum de Dinamarca. También ha sido imprescindible la generosidad de más de treinta coleccionistas particulares, que han accedido a prestar obras más desconocidas por el público pero de una calidad extraordinaria.



J'en ai fait deux visites. La première, en famille, le matin du 21 janvier : l'expo faisait salle comble et il fallut patienter, faire une longue queue par un froid d'hiver bravant le dérèglement climatique ; la deuxième, avec un groupe d'élèves, le soir du 24 janvier, dans de bien meilleures conditions, heureusement.

L'appellation Fauves dérive d'une critique de Louis Vauxcelles publiée le 17 octobre 1905 dans Gil Blas (ancien quotidien parisien, très littéraire, fondé en 1879), après sa visite du Salon d'Automne parisien de l'année en question. Longue et détaillée, elle occupait deux pages complètes et touffues, à six colonnes, du supplément du quotidien du 19 Boulevard des Capucines —dont l'édition hebdomadaire illustrée inspira le Simplicissimus allemand d'Albert Langen et Thomas Theodor Heine !

Grâce à Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, nous vérifions que l'article de Vauxcelles glose patiemment un parcours salle après salle : un journalisme comme on n'en fait plus. C'est ainsi qu'il arrive à la nº 7, celle d'une nouvelle génération outrancière qui suivait celle des Nabis :
Salle N°VII
MM. HENRI MATISSE, MARQUET, MANGUIN, CAMOIN, GIRIEUD, DERAIN, RAMON PICHOT.

Salle archi-claire, des oseurs, des outranciers, de qui il faut déchiffrer les intentions, en laissant aux malins et aux sots le droit de rire, critique trop aisée. Et c'est tout un lot d'indépendants, Marquet et compagnie, groupe qui se tient aussi fraternellement serré que, dans la précédente génération, Vuillard et ses amis.
Abordons, sans tarder, M. Matisse. Il a du courage, car son envoi —il le sait, du reste— aura le sort d'une vierge chrétienne livrée aux fauves du Cirque. M. Matisse est l'un des plus robustement doués des peintres d'aujourd'hui, il aurait pu obtenir de faciles bravos : il préfère s'enfoncer, errer en des recherches passionnées, demander au pointillisme plus de vibrations, de luminosités. Mais le souci de la forme souffre. M. Derain effarouchera ; il effarouche aux Indépendants. Je le crois plus affichiste que peintre. Le parti pris de son imagerie virulente, la juxtaposition facile des complémentaires sembleront à certains d'un art volontiers puéril ; reconnaissons, cependant, que ses Bateaux décoreraient heureusement le mur d une chambre d'enfant. M. de Vlaminck épinalise! Sa peinture, qui a l'air terrible, est, au fond, très bon enfant. M. Ramon Pichot se distingue des coloristes sombres ou gais d'Espagne, ses compatriotes, qui n'ont guère de sens du caricatural : l'ennuyeux est qu'on ne sait guère s'il est caricaturiste exprès: il amuse, c'est un [?], un Jules Veber madrilène ; et pourtant, son Nocturne est joli et exact. (...)
(…)
Au centre de la salle, un torse d'enfant et un petit buste en marbre, d'Albert Marque, qui modèle avec une science délicate. La candeur de ces bustes surprend au milieu de l'orgie des tons purs : c'est Donatello chez les fauves.
LE SALON D'AUTOMNE, par Louis Vauxcelles
Supplément à Gil Blas du 17 octobre 1905

Donatello chez les Fauves...
André Gide en fut aussi témoin et publia une « Promenade au Salon d'Automne » dans la Gazette des Beaux-Arts du 1er décembre (582ème livraison). Je ne me résiste pas à partager avec vous l'extrait consacré à Henri Matisse, ce qui est encore possible grâce aux bons offices de Gallica :
Pour plus de commodité, je veux admettre que M. Henri Matisse ait les plus beaux dons naturels. Le fait est qu'il nous avait donné précédemment des œuvres pleines de sève et de la plus heureuse vigueur... Les toiles qu'il présente aujourd'hui ont l'aspect d'exposés de théorèmes. —Je suis resté longtemps dans cette salle. J'écoutais les gens qui passaient, et lorsque j'entendais crier devant Matisse : « C est de la folie ! » j'avais envie de répliquer : « Mais non, Monsieur ; tout au contraire. C'est un produit de théories. » — Tout s'y peut déduire, expliquer ; l'intuition n'y a que faire. Sans doute, quand M. Matisse peint le front de cette femme couleur pomme et ce tronc d'arbre rouge franc, il peut nous dire : « C'est parce que... » Oui, raisonnable cette peinture, et raisonneuse même plutôt. Combien loin de la lyrique outrance d'un Van Gogh ! Et dans les coulisses j'entends : « Il faut que tous les tons soient outrés ». « L'ennemi de toute peinture est le gris. » « Que l'artiste ne craigne jamais de dépasser la mesure* ». M. Matisse, vous vous l'êtes laissé dire...
Et je comprends de reste comment, en voyant « les autres » se donner l'apparence du style par l'emploi des liaisons, des termes morts et trouver, pour leur timidité, dans les transitions l'excuse et le soutien de leurs prétendues hardiesses, ne pas lâcher la ligne, le contour, de même ne pas quitter une teinte, l'étayer, et, pour l'exprimer dans l'ombre, l'assombrir, —je comprends comment vous vous êtes poussé à bout. « Pour bien écrire, dit Montesquieu, il faut sauter les idées intermédiaires. » —Mais l'art n'est point de se passer enfin de syntaxe ; vive, tout au contraire, celui qui sait magnifier jusqu'aux emplois les plus modestes, révéler à la moindre conjonction sa valeur ! L'art n'habite pas les extrêmes ; c'est une chose tempérée. Tempérée par quoi? Par la raison, parbleu! Mais pas la raison raisonneuse... Cherchons d'autres enseignements.

*Phrases du Journal de Delacroix, citées par M. Signac, D'Eugène Delacroix au néoimpressionisme, Paris 1899



Disons avant tout que la collection réunie par Mapfre était, en effet, superbe en sa matière, très complète, et que sa présentation récapitulative était bien conçue, cohérente, expressive et, on ne le dira pas assez, très haute en couleur. On y percevait nettement les réminiscences du postimpressionnisme de Vincent Van Gogh, Paul Cézanne et Paul Gauguin, du pointillisme (ou néoimpressionnisme, selon les académies) de Paul Signac, le poids encore d'Henri de Toulouse-Lautrec ou de Claude Monet... La fin de la visite nous évoquait les bifurcations de ce mouvement pictural foudroyant et éphémère, et son rapport donc à l'expressionisme et au cubisme.
Concernant le cubisme, ou le géométrisme, la mort de Cézanne en 1906 et la renaissance de son ascendant y sont pour quelque chose. Au bout du compte, c'était le peintre d'Aix-en-Provence qui avait dit :
« Je construis la nature sur le géométrisme et la réduit à la géométrisation, non pas en tant que simplicité, mais en tant que clarté de la surface, du volume, des lignes droite et courbe considérées comme sections des expressions picturo-plastiques. »
Citation trouvable dans De Cézanne au Suprématisme, de Kasimir Malévitch, l'une des brochures suprématistes qu'il publia en Russie entre 1915-1922. Et Malévitch de préciser ensuite :
Prenant conscience de la nécessité d'un tel acte, il ne put pas malgré tout obtenir l'expression des constructions picturales plastiques sans base figurative, mais il a posé une indication à laquelle il fut donné de se développer dans le grand mouvement cubiste.
Quant aux liens Fauves-Expressionnisme, voici un extrait pertinent d'un article publié par Joaquín Rábago au sujet justement de cette exposition :
Los violentos contrastes de colores los alejan del naturalismo impresionista y los acercan en algunos casos a lo que sería luego el expresionismo centroeuropeo o nórdico.
A diferencia de este último, la violencia de los fauves es más superficial que profunda- se trata más de una liberación idiomática, que no lleva la carga de protesta social de los expresionistas como [Max] Beckmann o [Otto] Dix.
Pero si los fauves causaron escándalo en su día, cuando ese grupo de pintores, deudores muchos de ellos del lenguaje de Van Gogh, expuso su obra en el Salón de París de 1905, hoy nos sorprende todavía su frescura y audacia.
Tal vez es que estamos en cierto modo hartos de la abstracción, un camino en cierto modo agotado, pues parece llevar sólo a una vía muerta.
(Joaquín Rábago, Diario Información, 26/12/2016)
À cet égard, côté idéologie, ou sources et but du fauvisme, je vois que le site de Chatou, qui évoque le lien collaboratif et conflictuel entre André Derain et Maurice de Vlaminck, relaie un témoignage de celui-ci avec déjà suffisamment de perspective, car c'était en mars 1947, à l'occasion de l'exposition " Chatou" à la Galerie Bing de Paris :
Le Fauvisme n’était pas une invention, une attitude. Mais une façon d’être, d’agir, de penser, de respirer. Très souvent, quand Derain venait en permission, nous partions de bon matin, à la recherche du motif.
Ce qui fait penser à beaucoup de définitions de jazz, flamenco, blues, samba...

Revenons à l'exposition de la Fundación Mapfre et rappelons que son site propose toujours une visite virtuelle de cette présentation et soulignait ses Quatre clés :
Color. Los fauves defendieron la independencia del color como su máxima. La supremacía y la arbitrariedad del color, junto al trazo impetuoso y a la libertad de ejecución, son los principales rasgos de las obras de estos artistas.
Intensidad: Fue un movimiento controvertido, profuso y exuberante liderado por Henri Matisse, André Derain y Maurice de Vlaminck. Su existencia fue muy breve, alrededor de cuatro años y en su obra se palpa el vigor de la juventud, el gozo de la camaradería y el eco de una continua experimentación.
Vanguardia: el arranque oficial del fauvismo tuvo lugar en el Salón de Otoño de París de 1905, acontecimiento donde un crítico de arte les bautizó como fieras –fauves- sorprendido ante la amalgama de colores y la originalidad de las composiciones. Esta conjunción de principios artísticos venía dada por la influencia de los últimos movimientos pictóricos del siglo XIX, que los fauves supieron aprehender y derivar posteriormente en las primeras vanguardias del siglo XX.
Acróbatas de la luz. Estos artistas fueron los últimos que pintaron a plein air, al aire libre. Matisse se entusiasmó con la luminosidad de Signac en Saint-Tropez y compartió con Derain el verano en Colliure, donde elevaron las tonalidades de sus paletas. Otros miembros del grupo -Camoin, Manguin y Marquet- también fueron seducidos por la luz mediterránea, que queda reflejada sobre todo en las vibrantes naturalezas, en las vistas marinas y en los cuidados desnudos. Poco después, Braque, Dufy y Friesz pusieron su atención en los pueblos pesqueros y en el júbilo de las villas engalanadas por las fiestas populares.
Voici les SECTIONS qui organisent la visite (je résume les textes fournis par María Teresa Ocaña, commissaire de l'exposition, avec éventuellement de petites remarques personnelles. Pour accéder aux textes complets en castillan, il n'y a qu'à cliquer sur le lien ci-contre) :

-Le Fauvisme avant le Fauvisme: Les premiers contacts entre les futurs Fauves eurent lieu dans la décennie de 1890 ; leur point de rencontre était l'atelier que le peintre symboliste et professeur très apprécié Gustave Moreau avait dans l'École des Beaux-Arts de Paris. Un enseignement essentiel : on pouvait admirer les grands maîtres exposés au Louvre, mais il était impératif de s'éloigner d'eux. L'atelier de Moreau réunit, entre autres, Henri Matisse, Georges Rouault, Albert Marquet, Henri Manguin et Charles Camoin. Jean Puy, André Derain y Maurice de Vlaminck s'y joignirent aussitôt. Ils peignaient ensemble très souvent et se mirent bientôt à expérimenter avec des couleurs pures, vibrantes, et des innovations techniques au grand éclectisme.

-Les Fauves se portraiturent. Fréquence aussi des autoportraits, comme celui d'Henri Manguin, avec son chapeau, ou ceux d'Henri Matisse, Albert Marquet ou Charles Camoin, celui-ci en militaire, avec son képi. Derain est le plus osé dans ce domaine, tour à tour pointilliste (portraits de Terrus et de Matisse), pinciste (celui de Vlaminck) ou tachiste (celui d'Henri Matisse). Je trouve remarquable son autoportrait à la casquette.

-Acrobates de la lumière. Les Fauves passèrent l'été 1905 sur la côte méditerranéenne (Matisse et Derain, à Collioure, Manguin à St.-Tropez, Camoin à Marseille et Cassis...) et présentèrent leurs étonnantes toiles bourrées de couleurs vibrantes dans le Salon d’Automne 1905. Parmi les œuvres de cette section, citons comme échantillon le Restaurant de la Machine à Bougival, de Maurice de Vlaminck, un ravissant coucher de soleil à Saint-Tropez d'Henri Manguin, Élise à la violette, de Charles Camoin, ou la Femme endormie, de Jean Puy. Il y avait aussi plusieurs crayons ou encres sur papier.

-La férocité de la couleur. Le scandale du Salon se traduisit illico en un succès retentissant dans les cercles artistiques... Vollard envoie Derain à Londres où celui-ci peint, entre autres, comme Monet, le Big Ben (1906) mais aux couleurs autrement fulgurantes. 1906, c'est l'année de l'incorporation dans le groupe des trois peintres originaires du Havre : Raoul Dufy, Émile Othon Friesz et Georges Braque. Marquet et Dufy parcoururent ensemble les côtes normandes (Sainte-Adresse notamment) ; Braque et Friesz se rendirent à Anvers, puis, en hiver, à l'Estaque et à La Ciotat. Le groupe totalement configuré, les Fauves exposèrent leurs œuvres dans le Salon des Indépendants des printemps 1906 et 1907. Je suis resté fasciné un bon moment devant La jetée à Sainte-Adresse (1906) d'Albert Marquet. Lui aussi avait capté une Fête foraine au Havre (1906) qui me laissa rêveur, imaginant la ville avant sa terrible destruction de septembre 1944.

-Sentiers qui bifurquent. Entre 1907 et 1908, selon Matisse, chaque Fauve se mit à récuser “la parte del fauvismo que consideró excesiva, cada uno según su propia personalidad, para dar con una trayectoria propia” (je dispose seulement de la version castillane de la citation). Par ailleurs, la mort de Cézanne en octobre 1906 entraînera sa redécouverte. Derain, Braque, Friesz et Dufy géométriseront ses formes sous son emprise : voir notamment les tableaux de Dufy à l'Estaque en 1908. Du coup, le développement d'un fauvisme cézannien va de pair avec la naissance de l'esthétique du cubisme.

-La céramique parmi les Fauves. À partir 1906, les Fauves se mirent à décorer des pièces de poterie encouragés par Ambroise Vollard, dont le flair commercial ne tarissait pas. Dans ce but, Vollard prit l'initiative de présenter le groupe au célèbre céramiste André Metthey. Plus d'une centaine de ces objets (vases, vases à anse, bonbonnières, assiettes, petites boîtes...) furent présentés au Salon d’Automne de 1907. Ce fut peut-être Georges-Henri Rouault qui montra un penchant plus poussé pour la céramique.

-Une Chronologie complétait l'exposition à la fin de la visite.

vendredi 3 février 2017

Tromelin, Riffard, Herrou... et la (non-)assistance à personne en danger

Dans la Roya, on s'occupe des gens qui dorment dehors,
il n'y a pas de vols parce que les gens sont nourris, les 
enfants sont accueillis chez l'habitant... Non, ce qui dérange, 
c'est que des citoyens s'occupent de politique. 
Cédric Herrou : Francetvinfo, 4/01/2017

(...) l’intention affichée par Donald Trump au cours de sa campagne
d’expulser entre 2 et 3 millions d’immigrants illégaux a fait bondir
les démocrates, valant au candidat des procès en racisme et en xénophobie.
Obama a pourtant expulsé presque trois millions de personnes dans les sept
premières années de sa présidence, sans provoquer d’émotion particulière.
(...) Il est confondant de voir François Hollande appeler son homologue
au respect du principe de l’accueil des réfugiés, lui dont la police soumet
des réfugiés à des brimades injustifiées et dont la justice poursuit
des particuliers coupables d’avoir donné à manger à ceux qui ont faim.
Roger Persichino : Le Monde, 2/02/2017.



Dans La Chute d'Albert Camus, l'événement qui déclenche la « chute » de Jean-Baptiste Clamence, personnage et voix du roman, et sa conversion en juge pénitent, c'est le suicide d'une jeune femme qui se jeta dans la Seine quand il passait par là. Il ne la secourut aucunement alors qu'elle était sur le point de se noyer et, qui plus est, il ne prévint personne.
(...) Il était une heure après minuit, une petite pluie tombait, une bruine plutôt, qui dispersait les rares passants. Je venais de quitter une amie qui, sûrement, dormait déjà. J’étais heureux de cette marche, un peu engourdi, le corps calmé, irrigué par un sang doux comme la pluie qui tombait. Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation. Au bout du pont, je pris les quais en direction de Saint-Michel, où je demeurais. J’avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j’entendis le bruit, qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. Je voulus courir et je ne bougeai pas. Je tremblais, je crois, de froid et de saisissement. Je me disais qu’il fallait faire vite et je sentais une faiblesse irrésistible envahir mon corps. J’ai oublié ce que j’ai pensé alors. « Trop tard, trop loin... » ou quelque chose de ce genre. J’écoutais toujours, immobile. Puis, à petits pas, sous la pluie, je m’éloignai. Je ne prévins personne.
À partir de ce fait, cet (anti)héros se livre à une confession permanente et à une accusation totale, car il juge tout et tous, l'humanité entière : Albert Camus réfléchit à la culpabilité et à l'irresponsabilité qui seraient la marque de la société moderne.
Dans son Prière d'insérer, Camus résumait son récit de la sorte :
« L'homme qui parle dans La Chute se livre à une confession calculée. Réfugié à Amsterdam, dans une ville de canaux et de lumière froide, où il joue à l'ermite et au prophète, cet ancien avocat attend, dans un bar douteux, des auditeurs complaisants. Il a le cœur moderne, c'est-à-dire qu'il ne peut supporter d'être jugé. Il se dépêche donc de faire son propre procès, mais c'est pour mieux juger les autres. Le miroir dans lequel il se regarde, il finit par le tendre aux autres. Où commence la confession, où l'accusation ? celui qui parle dans ce lieu fait-il son procès, ou celui de son temps ? Est-il un cas particulier, ou l'homme du jour ? Une seule vérité en tout cas, dans ce jeu de glaces étudié : la douleur, et ce qu'elle promet. »
On dirait, donc, que selon Camus, la « non-assistance à personne en danger » serait le symptôme par excellence de la déchéance morale moderne.
Et qu'en dit le Code Pénal en France ? L'article 223-6, alinéa 2, reprend mot pour mot les termes de l'ancien article 63, alinéa 2, définit donc le cadre de cette non-assistance et punit celui qui ayant connaissance d'un péril encouru par un tiers ne lui apporte pas une assistance appropriée  :
Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l'intégrité corporelle de la personne s'abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende.Sera puni des mêmes peines quiconque s'abstient volontairement de porter à une personne en péril l'assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours.
Or, pour qu’il y ait obligation de porter secours, trois conditions préalables doivent être réunies ; il faut :
- qu’un péril grave menace une personne ;
- qu’un secours puisse être apporté à cette personne
- que ce secours puisse être porté sans risque 
Et qu'est-ce qui se passe en France ? Que l'exécutif et la justice agissent comme si la loi punissait... l'assistance à personne en danger, en besoin ou en détresse. C'est-à-dire, ce qui constitue, en principe, un devoir légal, perçu d'ailleurs par une belle partie de la population comme un devoir moral, est en fait constitutif de délit aux yeux des libéraux qui nous gouvernent. Et le parquet ne plaisante pas. Et cette doctrine criminelle ne fléchit ni même s'apitoie sur le sort des enfants.
Voyons, Robert Lawrie, vétéran de l'armée anglaise, risqua récemment 5 ans de prison pour avoir essayé de faire passer une petite fille de 4 ans au Royaume-Uni afin qu'elle puisse quitter la «jungle» de Calais et retrouver sa famille. Une môme de 4 ans... Le criminel ne voulait pas qu'elle pourrisse toute seule dans la dite jungle.
Finalement, en janvier 2016, il fut condamné à une amende de 1000 euros avec sursis.

D'autre part, un blog de Médiapart rendait compte un peu avant, en décembre 2015, d'un autre délit de solidarité traité comme tel par les pouvoirs publics : menottes, perquisitions, garde à vue, portable mis sous scellées, amande non négligeable... Il fallait neutraliser et discipliner une dangereuse dame de 72 ans :

Délit de solidarité : Claire, 72 ans, condamnée pour un peu d'humanité

Le TGI de Grasse vient de rétablir le délit de solidarité, pourtant supprimé par le gouvernement en janvier 2014, au détriment de Claire, 72 ans, pour avoir aidé deux réfugiés à rejoindre la gare d'Antibes. Menottée, interrogée et placée en garde à vue durant 24h, Claire a été traitée comme une dangereuse délinquante...

Claire avait, d'ailleurs, un précurseur à Saint-Étienne, un prêtre cette fois ; c'était décembre 2014 :

Saint-Etienne : un prêtre risque une amende pour avoir hébergé des sans-abris


Peu avant son procès, une quarantaine d'enseignants de Lyon et Vaulx-en-Velin, qui occupaient entre cinq à six écoles chaque soir pour héberger des enfants sans-abris, manifestaient devant les grilles du palais de justice pour soutenir le prêtre.
Bastamag se penchait sur cette histoire en janvier 2015 :
Prêter assistance à des personnes sans-abri est-il un délit ? La Cour d’appel de Lyon doit rendre ce 27 janvier sa décision concernant le prêtre Gérard Riffard. Ce dernier est poursuivi pour avoir hébergé des dizaines de demandeurs d’asile dans son église de Montreynaud, à Saint-Étienne. En première instance, le juge a reconnu l’« état de nécessité » : « Il est paradoxal que l’État poursuive aujourd’hui le père Riffard pour avoir fait ce qu’il aurait dû faire lui-même », détaille le jugement. Alors que le parquet a fait appel, Gérard Riffard persiste : il n’a fait que son devoir. 
Cette fois, heureusement, la cour s'était déclarée incompétente pour juger une telle affaire, mais hélas, pour des raisons purement formelles. Le 27 janvier, Bastamag ajoutait une mise à jour à son suivi de cette affaire :
La cour d’appel de Lyon se déclare incompétente. Selon le juge, Gérard Riffard aurait du être poursuivi pour un délit, donc en correctionnelle, et non pour une contravention. Le dossier doit désormais revenir au parquet de Saint-Etienne, qui pourra décider soit d’arrêter les poursuites, soit de reciter le père Riffard devant le tribunal correctionnel [1]. « Il faut tout recommencer à zéro. On m’a toujours dit que je n’étais pas un délinquant mais un contrevenant, et là il (le juge, NDLR) a plutôt l’air de dire que je suis plus un délinquant, donc c’est très agréable... Je m’attendais à un jugement sur le fond, alors que la cour s’est basée sur un argument juridique », a déploré Gérard Riffard à l’issue de la brève audience.
Le 23/04/2016, Le Progrès recueillait ces propos du père Gérard Riffard :
« Les refus actuels de domiciliation par le CCAS [Centre communal d'action sociale, Note de Candide résiste] sont très nombreux. Notre association qui accueille et accompagne des demandeurs d’asile est totalement impliquée, d’autant plus qu’elle abrite, de manière précaire, des gens qui, sans cet accueil, seraient laissés dans la rue. Le CCAS rejette systématiquement celles et ceux qui disent dormir à l’église. La motivation du rejet est “ Pas d’attache avec la commune car situation irrégulière logement illégal ”…Ceci est une véritable discrimination envers les personnes en grande précarité. L’attache avec la commune va de soi puisque Montreynaud est bien à Saint-Etienne. Le caractère irrégulier ou illégal n’est pas du ressort du CCAS qui devrait, au contraire, être encore plus attentif à ces personnes en grande précarité. La domiciliation a été refusée à une personne car “ absence de suivi médical justifiant l’Aide médicale d’État (AME) ”. Là, on est dans le délire absolu. 
Mme Buffard (adjointe en charge des affaires juridiques) signe les refus de domiciliation et donne, me semble-t-il, au CCAS des compétences qui ne sont pas les siennes. Ce n’est pas au CCAS de décider s’il faut affilier à la CMU ou à l’AME, s’il faut donner le RSA, ou si le conseil départemental doit verser quelque chose pour les enfants. Les organismes qui attribuent ces aides ont des critères précis qu’ils mettent en œuvre avec attention. Le CCAS n’est pas gardien des dépenses engagées par l’État pour les plus faibles.
Derrière ces pratiques de rejet qui sont humiliantes pour des personnes déjà bien malmenées, on ne peut que soupçonner une politique qui cherche à se débarrasser des plus fragiles. “ Tu n’as pas de place chez nous… ” Ce n’est pas notre conception d’une société juste et solidaire, ce n’est pas l’image que nous voulons pour notre ville de Saint-Étienne qui sait accueillir et secourir.
Pour notre part, nous sommes déterminés à soutenir les personnes déboutées d’un des derniers droits qui leur reste, de par la loi. Nous alertons d’abord le défenseur des Droits, et si les choses n’évoluent pas rapidement (il y a urgence) le tribunal administratif de Lyon sera saisi et risque d’être submergé. Cela coûtera cher en aides juridictionnelles.
Nous aimerions connaître le point de vue de M. le préfet, garant chez nous de la politique gouvernementale qui n’a jamais favorisé des décisions extrêmes qui risquent de fragiliser encore davantage notre tissu social, malgré tous ceux qui travaillent pour faire progresser le vivre ensemble. »
Le 11 octobre 2016, Le Parisien informait :
Saint-Etienne : les demandeurs d'asile ne dormiront plus à l'église

A Saint-Etienne (Loire), il est désormais interdit au père Riffard de les accueillir la nuit

À partir de ce soir, le père Gérard Riffard ne peut plus héberger la nuit des ressortissants étrangers dans sa petite église de Montreynaud à Saint-Etienne (Loire).
La décision du parquet et de la préfecture de la Loire a été communiquée directement à l'évêché oralement. Cela faisait neuf ans que la petite église Sainte-Claire servait d'asile de nuit, dans l'illégalité. En moyenne, 80 ressortissants étrangers, familles et enfants, y trouvaient chaque soir le gîte et le couvert aux côtés du père Riffard.
Une décision qui n'a pas surpris l'intéressé : « Ce qui est mis en avant par les services de l'Etat, c'est le problème de sécurité en cas d'incendie. » Lucide, bien qu'attristé, le curé stéphanois reconnaît que 80 personnes à héberger, « cela devenait très difficile. Le chiffre ne cessait de grimper et nous posait problème ».

Soixante personnes hébergées ailleurs

Désormais, les demandeurs d'asile peuvent rester dans l'église Sainte-Claire pendant la journée mais n'ont plus le droit d'y dormir, sous peine de fermeture définitive des locaux. Hier, le père Gérard Riffard n'avait donc d'autre choix que de trouver des solutions pour tout le monde. Soixante personnes ont été ainsi relogées dans des appartements ou les asiles de nuit de Saint-Etienne. Une vingtaine d'autres restaient sans hébergement.
Je ne sais pas si le père Riffard est au courant d'une autre nouvelle où nous apprenions qu'une simple plainte indignée est passible aussi de répression, car le tribunal correctionnel de Bobigny condamna à 1 500 euros d'amende André Barthélémy, membre de la Commission nationale consultative des Droits de l'Homme, pour avoir protesté contre les conditions d'expulsion de deux Congolais. C'était en mars 2009. Et je mets en rouge le dernier paragraphe car carrément ahurissant :
Le 16 avril 2008, ce vieux monsieur de 72 ans prend place à bord d’un vol Air France Paris-Brazzaville. Lui et les autres passagers sont soudainement alerté par les plaintes et cris de deux sans-papiers congolais reconduits entravés et sous escorte. Tous se lèvent.
Selon la police, André Barthélemy, qui est également président d’Agir ensemble pour les droits de l’Homme (AEDH), ONG basée à Lyon aurait crié «c’est inadmissible, une honte»«vous ne respectez pas les droits de l’homme». Il aurait également incité les autres passagers à la révolte.
A l’audience, André Barthélemy a revendiqué un «réflexe d’indignation» et de «solidarité active» de «quelqu’un qui voit des gens souffrir». Sans contester la «légitimité» des reconduites, il demande qu’elles soient faites «avec humanité et dans le respect des droits fondamentaux».
Les magistrats ont reconnu André Barthélémy coupable de «provocation directe à la rébellion» et d'«entrave volontaire à la navigation ou la circulation d’un aéronef», un délit passible de cinq ans de prison et 18 000 euros d’amende.
Un autre passager, un ingénieur de 53 ans souffrant d’hypertension qui avait expliqué s’être levé de son siège pour demander aux policiers de «diminuer les hurlements» des reconduits, a été condamné à 400 euros d’amende.
2017. Plusieurs média se font écho du procès des habitants de la vallée de la Roya, y compris, en Espagne, eldiario. Je lis sur le site de l'UJFP :
Procès d’habitants de la vallée de la Roya « coupables » d’être venus en aide à des réfugié⋅e⋅s, avec la menace de lourdes sanctions. Mesures d’intimidation, poursuites - et parfois condamnations - de personnes ayant agi en soutien de migrant⋅e⋅s ou de Roms, à Calais, à Paris, à Norrent-Fontes, à Boulogne, à Loos, à Perpignan, à St-Etienne, à Meaux... On assiste depuis plusieurs mois à la recrudescence de cas où la solidarité est tenue pour un délit. (...)
Nous avons déjà rendu compte ici du cas particulier, honteux, de Cédric Herrou. Qu'un homme de sa dignité ait des problèmes avec la police et la justice en dit long sur la turpitude et les vraies valeurs qui nous gouvernent.

Cet état de répression généralisée, y compris des élans humains les plus élémentaires, a finalement entraîné la réaction de 75 organisations qui viennent de publier un manifeste. Voici le texte de cet appel indigné et urgent, trouvable également sur le site de l'UJFP avec la liste des premières organisations signataires :

LA SOLIDARITE, PLUS QUE JAMAIS UN DELIT ?
12 janvier 2017

Bien sûr, la solidarité n’a jamais été inscrite dans aucun code comme un délit.
Cependant, des militants associatifs qui ne font que venir en aide à des personnes en situation de très grande précarité, victimes de décisions dangereuses, violentes, voire inhumaines, se retrouvent aujourd’hui face à la justice.
Avec l’instauration de l’état d’urgence, et dans le contexte baptisé « crise migratoire », on assiste à une recrudescence de poursuites visant à empêcher l’expression de la solidarité envers migrants, réfugiés, Roms, sans-papiers... Au-delà, c’est le soutien à l’ensemble des personnes étrangères qui tend à devenir suspect, l’expression de la contestation des politiques menées qui est assimilée à de la rébellion et au trouble à l’ordre public.
La loi permet en effet de poursuivre les personnes qui viennent en aide aux « sans-papiers » [1] , mais toutes sortes d’autres chefs d’accusation servent désormais à entraver toute action citoyenne qui s’oppose aux politiques mises en œuvre. L’ensemble de ces intimidations, poursuites, condamnations parfois, visent donc bien en fait ce qui constitue de nouvelles formes du « délit de solidarité ».
Dès 2009, les associations de défense des droits de l’Homme et de soutien aux étrangers avaient dénoncé le fait que le délit d’« aide à l’entrée, à la circulation et au séjour des étrangers en situation irrégulière », introduit à l’origine pour lutter contre ceux qui font commerce du trafic et de l’exploitation des étrangers, ait permis au fil du temps de sanctionner les « aidants » d’étrangers sans papiers, même agissant dans un but non lucratif. Si les peines prévues ne sont pas toujours appliquées, une telle réglementation a bien sûr un effet dissuasif sur celles et ceux qui refusent de se soumettre à des politiques hostiles aux étrangers.
La mobilisation associative, à l’époque, a abouti à plusieurs réformes successives, dont celle du 31 décembre 2012 qui a été présentée comme la « suppression » du délit de solidarité. Il n’en est rien ; la nouvelle rédaction des textes se contente de préciser et augmenter les cas d’exemption de poursuites. Outre l’aide apportée à des parents, est autorisée l’aide qui aura seulement visé à « assurer des conditions de vie dignes et décentes à l’étranger » ou à « préserver la dignité ou l’intégrité physique de celui-ci ». Malgré tout, des personnes ayant manifesté leur solidarité avec des étrangers sans titre de séjour continuent d’être inquiétées - convocations à la police ou à la gendarmerie, gardes à vue, perquisitions, écoutes téléphoniques - voire poursuivies et parfois punies d’amende et emprisonnement.
Dans le même temps, des poursuites ont commencé d’être menées sur la base de textes sans rapport avec l’immigration.
Les délits d’outrage, d’injure et de diffamation, de rébellion ou violences à agent de la force publique sont utilisés pour défendre l’administration et la police contre celles et ceux qui critiquent leurs pratiques ;
Le délit d’« entrave à la circulation d’un aéronef », qui figure dans le code de l’aviation civile, permet de réprimer les passagers qui, voyant des personnes ligotées et bâillonnées dans un avion, protestent contre la violence des expulsions ;
La réglementation qui sanctionne l’emploi d’un travailleur étranger sans autorisation de travail a servi à inquiéter des personnes qui, hébergeant des étrangers en situation irrégulière, acceptent que leurs hôtes les aident à effectuer des tâches domestiques.
Aujourd’hui, les motifs des poursuites se diversifient toujours plus. Tandis que les poursuites pour aide à l’entrée et au séjour ont repris de plus belle, de nouveaux chefs d’accusation sont utilisés pour condamner les actions solidaires :
La réglementation en matière d’urbanisme a été invoquée à Norrent-Fontes (Pas-de-Calais) pour demander la destruction d’abris pour migrants ;
Des textes sur l’hygiène ou la sécurité applicables à des locaux ont servi à empêcher des hébergements solidaires à St-Etienne ;
L’absence de ceinture de sécurité et d’un siège pour une fillette à bord d’un camion a permis la condamnation d’un aidant à Calais ;
L’intrusion dans des zones particulières, interdites pour cause d’état d’urgence, a été utilisée, à Calais également, pour sanctionner le regard citoyen ;
Le délit de faux et usage de faux est utilisé pour intimider des personnes qui ont voulu attester de la présence depuis plus de 48h de personnes dans un squat à Clichy ;
• etc...
Et, de plus en plus, le simple fait d’avoir voulu être témoin d’opérations de police, d’expulsions de bidonvilles, de rafles, peut conduire à une arrestation, sous couvert de rébellion ou de violences à agent.
Ces procédés d’intimidation doivent cesser. Nous affirmons la légitimité du droit de regard des citoyens et des citoyennes sur les pratiques de l’administration, de la justice ou de la police. Nous voulons que soient encouragé·e·s celles et ceux qui se montrent solidaires des personnes en situation de précarité sans se soucier de savoir si elles sont ou non en situation régulière quant au séjour. Nous refusons que les populations visées par des politiques ou des pratiques xénophobes soient privées de soutien. C’est l’avenir du principe même de solidarité qui est en jeu.
Nous vous appelons tous et toutes à vous joindre au combat que nous, organisations syndicales et associatives et comités de soutien informels, avons décidé d’engager ensemble, au sein du collectif que nous avons constitué.

Cette rage libérale d'en finir avec la moindre humanité me fait penser à sa vieille tradition d'esclavagisme, de colonialisme, de racisme, de suprémacisme et d'exploitation. Cette rage inhumaine me fait penser au sort impitoyable des esclaves abandonnés et oubliés sur Tromelin.
____________________________________
MISE À JOUR du 10 février 2017 :

Selon le quotidien Le Monde d'aujourd'hui, Cédric Herrou a été condamné à 3 000 euros d’amende avec sursis. Le journal précise :
Mais le procureur, Jean-Michel Prêtre, avait pour sa part dénoncé l’usage de ce procès comme d’une « tribune politique » et requis à l’encontre de l’agriculteur huit mois de prison avec sursis, la confiscation de son véhicule, ainsi qu’un usage limité de son permis de conduire aux besoins de sa profession. Le parquet reproche à M. Herrou un détournement de la loi de 2012 accordant l’immunité pénale à ceux qui apportent une aide humanitaire aux migrants.
Cliquez ici pour accéder au blog de Roya Citoyenne-Résistances en Roya.
____________________________________
MISE À JOUR du 24 mars 2017 :

Manifeste des enfants cachés

MEDIAPART - 15 mars 2017. Par OLIVIA ELIAS. Blog : Le blog d'Olivia Elias
« Sans la solidarité de délinquants nous ne serions pas là ». Des enfants juifs aujourd'hui en vie parce que des citoyens français les ont cachés eux ou leurs parents affirment leur solidarité avec ceux et celles qui viennent en aide aux réfugiés et aux Roms.
Manifeste des enfants cachés
samedi 4 mars 2017
« Sans la solidarité de délinquants, nous ne serions pas là ! »
L’heure est à la renaissance d’un délit de solidarité. Dans la vallée de la Roya, à Calais, à Paris, à Norrent-Fontes, à Boulogne, à Loos, à Perpignan, à St-Etienne, à Meaux... des militants et des citoyens qui ont manifesté concrètement leur solidarité désintéressée aux réfugiés ou aux Roms, sont intimidés, menacés, poursuivis par les Autorités.
Nous soussigné, enfants juifs cachés pendant la Seconde guerre mondiale pour échapper à la déportation, déclarons solennellement : si nous sommes en vie, c’est parce que des délinquants solidaires ont désobéi, nous ont cachés, nous ont nourris, en dépit des lois de Vichy et de l’occupant. Ils ont ouvert leur porte, falsifié notre identité, ils se sont tus ignorant les injonctions de la police et de l’administration, ils ont emprunté des chemins de traverse face à la persécution…
Leur solidarité est aujourd’hui reconnue publiquement. Nous leur sommes reconnaissants, comme nous le sommes au courage de nos parents qui ont fait le dur choix de se séparer de nous et de transformer leurs enfants en « mineurs isolés ».
Mais ce devoir de solidarité s’applique aussi aujourd’hui et nous réclamons la fin de ces procédés d’intimidation. Nous proclamons la légitimité du droit de regard des citoyens et des citoyennes sur les pratiques de l’administration, de la justice ou de la police. Nous sommes solidaires avec celles et ceux qui se montrent solidaires des personnes en situation de précarité sans se soucier de savoir si elles sont ou non en situation régulière quant au séjour. Nous passons le flambeau de la solidarité aux lanceurs d’alerte, aux citoyens critiques des politiques xénophobes, aux solidaires du quotidien.

Les 49 premiers signataires :

1. Enfants caché-e-s :

Georges Gumpel, enfant caché à Lyon puis en Haute-Loire ;
Liliane Lelaidier-Marton, enfant cachée à Bonneuil-sur-Marne ;
Georges Tugène, caché en Haute-Loire ;
Jean de Monbrison, caché près d’Auch, dans le Gers ;
Georges Rosevègue, né en février 1941, enfant caché avec mes parents résistants, dans une ferme de l’Isère ;
Nicole Kahn, enfant cachée dans une école catholique à Limoges.
Denise Fernandez Grundman, enfant cachée dans le Maine et Loire.
Michèle Lessmann-Portejoie, cachée dans une institution catholique, à Amélie-les-Bains, Pyrénées Orientales, puis dans une famille de paysans à Boësse, Loiret ;
Catherine Vidrovitch, enfant cachée à Chaumont-en-Vexin par le chef de la résistance locale ;
Bina Kohn, sauvée de la rafle du Vélodrome d’hiver par ma concierge, puis cachée par mon employeur à Paris ;
Jean Claude Urbach, caché avec mon frère dans un hameau des Cévennes ;
Henri Edouard Osinski, caché avec 10 enfants juifs à Montigny-le-Ganelon, Eure et Loir ;
Nicole Marx Maingault, cachée dans un pensionnat catholique à Nègrepelisse, Tarn et Garonne ;
Roland Gaillon, enfant caché à Nice, puis Annecy et Sallanches ; mon nom actuel est ma fausse identité conservée ;
Henri Kochman, caché dans le village de Vourey, près de Grenoble ;
Renée Blancheton-Sciller, cachée de 1942 à 1944, à Gières et à Pierre-Châtel, Isère ;
Marie Jakobowicz, enfant cachée à Paris durant l’été 1942, puis passage en zone libre ;
Jules Jakubowicz, caché avec sa famille à Bâgé-le-Châtel, Ain
Laurent Weill, enfant caché en 1943, fuyant Lyon, au Chambon-sur-Lignon, Haute-Loire
Catherine Weill-Follet, cachée au Chambon-sur-Lignon en 1944
Lucienne Lerman, fille de Michel Lerman (déporté), enfant cachée à Pouzauges, Vendée ;
Jacques Charmatz, enfant caché de 1943 à 1944, en Suisse avec ma sœur
Charles Futerman. mère cachée à l’hôpital de Saint-Junien, Haute-Vienne, caché avec ma sœur chez des voisins lorrains en exil puis dans une famille du voisinage.

2. Parents caché-e-s

Patrick Silberstein, fils d’Hélène Vainberg, cachée par des Italiens à Monthléry ;
Mireille, Dominique, Brigitte et Emmanuèle Natanson, filles et fils de Jacques Natanson, caché par des moines dominicains à Saint-Maximin, Var ;
Jean-Claude Meyer, frère de Colette Meyer, cachée après l’exécution de notre père ;
Jean-Guy Greilsamer, fils d’Yvonne Greilsamer, cachée à Saint-Dizier en Haute-Marne, puis dans l’Aube ;
Béatrice Orès, fille d’une enfant cachée dans le département du Rhône.
Didier Epsztajn, fils de Josette Stern, enfant cachée ;
Sonia Fayman, fille de Lucien David Fayman, résistant déporté à Dora, qui organisa la mise à l’abri d’enfants dans le Sud de la France.
Heddy Riss, fille de Samuel Riss et Fanny Kohn, cachés par un garde champêtre et sa famille à Linkebeek, Belgique ;
Sylvie Pasquier Lévy et Rosine Lévy, filles de Janine Serff cachée par une famille de Tonneins, Lot-et-Garonne ;
Carole Stern, fille de Carol Stern juif roumain caché dans l’Hérault, puis arrêté par la police française ;
Hélène Mendelson, fille de Roza Piernicarz, cachée à Paris, et de Chaim Henri Mendelson, caché à Cazères, Hérault ;
Dr Jean-Jacques Tyszler, fils d’Henri Albert Tyszler caché à Tassin-la-Demie-Lune, Rhône, et de Paulette Frejtak cachée en région parisienne ;
Patrick Portejoie et Sylvie Portejoie, fils et fille de Michèle Lessmann-Portejoie, cachée à Amélie-les-Bains, Pyrénées Orientales, puis à Boësse, Loiret ;
Colette Barak, fille de Michel Barak, caché dans la région de Nice, Alpes-Maritimes ;
Jean-François et Sylvie Pessis, Paul Regnier, enfants de Catherine Hanff, cachée à Die, Drôme ;
Claudine Avram, fille de Bernard Burah Avram, un « mineur juif non accompagné », caché et protégé pendant plusieurs mois par une dame marseillaise qui élevait seule ses deux enfants ;
Chantal Steinberg, fille de Bina Kohn, sauvée de la rafle du Vélodrome d’hiver puis cachée à Paris ;
Armand Gorintin, fils d’Esther Gorintin, cachée par sa logeuse à Bordeaux, arrêtée puis échappée, puis cachée à Lyon ;
Helyett Bloch, fille de Claudine Haas, cachée deux ans par la Résistance à l’auberge de La Thuile, Savoie.

Cet appel est lancé à l’initiative de l’Union juive française pour la Paix, membre de Délinquants Solidaires.