jeudi 7 juin 2018

Des Justes contre une République inhumaine et toujours en marche (arrière)

Grosse fatigue, grosse amertume. Ce billet est la suite à d'autres déjà publiés concernant le délit d'humanité en France —alors que la "fraternité" fait encore partie de la devise de la République française :

On dirait que notre régime fait tout pour que les réfugiés et les migrants crèvent en marche : si leur Dakar pour fuir les guerres et la misère est particulièrement féroce, leur porter secours est lourdement puni. Un courriel de Sylvie Brigot-Vilain, Directrice Générale d'Amnesty International en France, nous rappelle —en vue de nous faire signer la pétition que son organisation vient de lancer— la persécution honteuse que subit Martine Landry, militante d'AI (1), ainsi que l'endurcissement de la loi française en matière d'asile et immigration :
À l’heure où notre militante, Martine Landry, est poursuivie pour « délit de solidarité », les sénateurs débattent du projet de loi asile et immigration. Si ce projet est adopté en l’état, plusieurs mesures mettront en danger les droits des réfugiés et des migrants et menaceront de poursuites pénales ceux qui leur viennent en aide.

Martine n’avait fait qu’apporter son aide, du côté français de la frontière, à deux adolescents guinéens auparavant expulsés de France de manière illégale. Cette situation souligne la nécessité de modifier la loi française : il faut mettre un terme aux poursuites contre des personnes qui, comme Martine, apportent leur aide humanitaire ou une assistance juridique aux migrants et réfugiés, sans en retirer un bénéfice financier ou matériel.
« C’est une première confrontation avec la justice pour vous… », observa Laurie Duca, la présidente du tribunal correctionnel de Nice quand elle dévisagea Madame Landry, 73 ans, à la barre de son tribunal mercredi 30 mai dernier.
Accusée d'« aide à l’entrée ou au séjour irrégulier », Madame Landry détailla sa participation au crime en question : « Je les ai attendus [les adolescents guinéens] sous le panneau France. Je voulais simplement faire respecter la loi. J’ai fait ce que toute personne devrait faire : les accompagner à la police aux frontières pour que ces jeunes soient pris en charge. »

Dans les Hautes-Alpes, malgré la répression, la solidarité est vive avec les migrants, informe Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre) le 2 juin 2018 (2) :
La situation est dure pour les migrants et ceux qui les soutiennent dans les Hautes-Alpes. Trois morts ont été recensés depuis début mai et le procès des « Trois de Briançon », poursuivis pour « aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire national et en bande organisée », a été repoussé au 8 novembre. Mais les montagnards maintiennent la solidarité.
En France, il y a très longtemps que le droit d'asile est devenu ex-tradition. Voilà pourquoi les cas genre Mamoudou Gassama (3) constituent aujourd'hui des exceptions très françaises, des contes de fées qui ne sauraient cacher une tendance générale (française et européenne car systémique) mélangeant prédation tous azimuts et déshumanisation des grandes victimes des rapines transnationales, liberté pour les grandes affaires et fortification des espaces où l'on vit encore dans l'aisance. Et puis, les migrants ne peuvent pas sauver tous les natifs du premier monde.
Dans ce contexte pénible et avilissant, il faut honorer les justes et réfléchir à leur témoignage. Dans le but d'agir, bien entendu.
Voici l'extrait accessible à tous, sur internet, de la tribune d'auto-inculpation publiée par 121 justes (4) dans Le Monde du 30.05.2018 :

« Nous avons aidé, nous aidons et aiderons toute personne migrante dans le besoin »

Un collectif, dont font partie Benoît Hamon, Cédric Herrou, J.M.G. Le Clézio ou François Morel, dénonce dans une tribune le procès intenté à trois personnes qui se sont montrées solidaires de migrants.

Le samedi 21 avril, quelques dizaines de militants du mouvement extrémiste Génération identitaire se retrouvent au col de l’Echelle, dans les Alpes, avec pour objectif de bloquer l’arrivée des personnes migrantes et de les renvoyer vers l’Italie, quitte à les mettre en danger. Ils déploient des banderoles haineuses et matérialisent symboliquement la frontière avec une barrière de chantier. Ils s’instaurent en milice, dont les slogans et motivations sont clairement racistes.
Nous rappelons que les provocations publiques à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale constituent un délit (art. 24, alinéa 6, loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse) punissable d’un an d’emprisonnement et/ou d’une amende de 45 000 euros au plus. Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues pour mettre fin à cette action, la considérant donc, implicitement, comme tout à fait légale. Le ministre de l’intérieur lui-même a d’ailleurs minoré ces faits en les qualifiant de « gesticulations ».
En réaction à cela, plus de 160 personnes solidaires ont lancé un cortège spontané pour passer la frontière avec des personnes migrantes. Contrairement aux identitaires, les solidaires se sont heurtés à un cordon de gendarmes, qui ont finalement laissé la manifestation avoir lieu.
Quelques heures plus tard, alors que le cortège était terminé depuis longtemps, trois jeunes gens qui en faisaient partie, Bastien et Théo, deux Suisses, et Eleonora, une Italienne, ont été arrêtés et placés en garde à vue. Ils sont restés en détention provisoire à la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille pendant neuf jours avant d’être libérés le 3 mai. Leur procès a été fixé à la date du 31 mai.
Poursuivis pour « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière en bande organisée », ils encourent une peine allant jusqu’à dix ans de prison et 750 000 euros d’amende, assortie d’une interdiction de pénétrer sur le territoire français. Bastien, (...)
Le texte rappelle un peu plus loin que ces nouveaux "délinquants solidaires"...
(...) sont poursuivis pour aide à l’entrée, au séjour et à la circulation de personnes en « situation irrégulière », termes d’une froideur déshumanisante qui invitent à considérer les personnes migrantes dépossédées de leurs droits comme des sous-hommes…
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(1) Pascale Robert-Diard : Au procès de la responsable d’Amnesty jugée pour aide aux migrants, le naufrage de l’accusation (Les autorités reprochent à Martine Landry d’avoir aidé, à l’été 2017, deux jeunes Guinéens refoulés de France en Italie malgré leur statut de mineurs isolés). Le Monde, Nice (envoyée spéciale), 30.05.2018, mis à jour le 31.05.2018.

(2) Une répression qui cible —deux poids, deux mesures, dans la meilleure tradition libérale— solidaires, zadistes, grévistes, étudiants (Strasbourg, Bordeaux, Lille, Nanterre, Tolbiac, Montpellier, Lyon2, Grenoble), sans-papiers et migrants (y compris dans la Basilique St.-Denis), retraités soupçonnés d'avoir pointé un doigt d'honneur vers Emmanuel Macron et autres rassemblements pacifiques kurdes... plutôt que les fachos identitaires contrevenant la loi, comme on verra un peu plus loin, à la lecture de la tribune du collectif des 121.
En ce qui concerne les Trois de Briançon, le 31.05.2018, Pierre Isnard-Dupuy avait déjà titré dans le journal suisse Le Temps :
Les «trois de Briançon» libres avant leur procès reporté - Le tribunal de Gap (Hautes-Alpes) a levé le contrôle judiciaire des trois jeunes manifestants poursuivis pour leur participation à une marche en faveur des migrants. Leur procès est reporté au 8 novembre.
Et aujourd'hui, Attac France rapporte que...
Une mobilisation de soutien à Nicole Briend est organisée ce jeudi à Carpentras pour demander la #RelaxePourNicole.
Cette militante risque cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende pour vol en réunion et refus de prélèvement ADN. Elle n’a pourtant rien d’une voleuse : les chaises n’ont pas été réquisitionnées pour servir son intérêt personnel et elles ont depuis été restituées... au Trésor public.
Alors que BNP-Paribas poursuit ses pratiques d’évasion fiscale à grande échelle, l’État préfère poursuivre une militante qui dénonce, de façon non violente, l’évasion fiscale de la plus grande banque européenne. BNP-Paribas est toujours la banque française la plus implantée dans les paradis fiscaux, où elle détenait 198 filiales en 2017. Rappelons que chaque année, du fait de l’évasion fiscale, ce sont entre 60 et 80 milliards d’euros qui échappent aux caisses de l’État et grèvent les budgets des finances publiques. (En savoir plus)
(3) Hamidou Anne : Le conte de fées de Mamoudou Gassama cache mal la répression des migrants en France, Le Monde Afrique, 29.05.2018. Chronique où l'on peut lire, par exemple :
« (...) En janvier 2015, le Malien Lassana Bathily, qui s’était illustré lors de l’attentat du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, avait été naturalisé par le président François Hollande, dont le mandat avait été marqué par un projet de loi – avorté – sur la déchéance de la nationalité. Aujourd’hui, c’est au tour de Mamoudou Gassama d’être « anobli » par Emmanuel Macron, lequel est en train de mener la politique la plus répressive en matière d’immigration depuis plusieurs décennies en France.
L’histoire de Mamoudou Gassama est un conte de fées qui cache mal une gestion des migrants à bien des égards critiquable. Elle ne doit pas occulter la réalité des milliers de Maliens qui vivent un enfer dans leur quête d’une vie décente que leur pays ne leur offre pas. Sans le vouloir, Mamoudou Gassama donne une leçon de vie à son bienfaiteur en lui rappelant que les migrants que son gouvernement déshumanise au quotidien ne sont pas des statistiques mais des personnes qui, en fuyant divers drames dont la pauvreté, sont capables de grandeur. (...) »
(4) Personnes, groupes ou organisations ; voici la liste (à retenir) des signataires :

Cédric Herrou (Président de DTC - Défends ta citoyenneté), Agnès Jaoui (Cinéaste, Comédienne), Alice de Poncheville Scenariste (Écrivaine), Alice Diop (Cinéaste), Anne Vellay (Médecin), Annie Ernaux (Écrivaine), Arié Mandelbaum (Peintre), Arno Bertina (Écrivain), Audrey Estrogou (Cinéaste), Benoit Hamon (Homme politique), Bernard Pagès (Sculpteur), Bertrand Tavernier (Cinéaste), Bevinda (Chanteuse), Bruno Caliciuri (CALI, Chanteur), Bruno Sol (Acteur), Médecins du Monde, Carmen Castillo (Écrivaine, cinéaste), Catherine Corsini (Cinéaste), Catherine Withol de Wenden (Chercheuse au CNRS), Celhia de Lavarène (Journaliste), Céline Chapdaniel (Productrice), Christian Guémy (C215, artiste de la rue), Christian Olivier (Têtes Raides, Chanteur), Christophe Ruggia (Cinéaste), Claire Simon (Cinéaste), Colin Lemoine (Historien de l’art), Costa-Gavras (Cinéaste), Cyril Celestin (Guizmo du groupe Tryo, Chanteur), Didier Bezace (Acteur, metteur en scène), Didier Super (Humoriste, chanteur), Dominique Cabrera (Cinéaste), Edmond Baudoin (Auteur et dessinateur de BD), Éliette Abecassis (Femme de lettres, scénariste), Élisabeth Perceval (Cinéaste), Emmanuel Finkiel (Cinéaste), Éric Bellion (Navigateur), Éric Fassin (Sociologue), Erick Zonca (Cinéaste), Ernest Pignon Ernest (Artiste plasticien), Étienne Balibar (Philosophe), Farida Rahouadj (Actrice), François Flahault (Directeur de recherche émérite au CNRS), François Gèze (Éditeur), François Morel (Cinéaste), Françoise Vergès (Politologue), Fred Vargas (Écrivaine), Frédéric Lordon (Économiste), Geneviève Brisac (Écrivain), Geneviève Garrigos (Ancienne présidente d’Amnesty international), Gérard Krawczyk (Cinéaste), Gérard Mordillat (Romancier et cinéaste), Gilles Perret (Documentariste), Guillaume Meurice (Humoriste et chroniqueur radio), Guy Baudon (Documentariste), Henri Leclerc (Avocat), Imhotep du groupe IAM (Compositeur), Ingrid Metton (Avocate), Ingrid Thobois (Écrivaine), Jalil Lespert (Acteur), Jean-Michel Ribes (Comédien), JMG Le Clezio (Écrivain), Jonathan Zaccai (Réalisateur), José Bové (Député européen), Joseph Beauregard (Auteur, documentariste), Josiane Balasko (Comédienne, cinéaste), Juliette Binoche (Comédienne), Juliette Kahane (Écrivaine), Kaddour Hadadi (HK, Chanteur), Kéthévane Davrichewy (Écrivaine), Laurence Côte (Actrice), Laurent Cantet (Cinéaste), Les Ogres de Barback (Groupe de musique), Lilian Thuram (Président de la Fondation Education contre le racisme), Lou de Fanget (Signolet Scénariste), Lucas Belvaux (Comédien), Magyd Cherfi (Chanteur), Mariana Otero (Cinéaste), Marianne Chaud (Ethnologue, cinéaste), Marie Darrieussecq (Écrivaine), Marie Hélène Lafon (Écrivaine), Marie Payen (Actrice), Marie-Christine Vergiat (Députée européenne), Mark Melki (Photographe), Martine Voyeux (Photographe), Maryline Desbiolles (Écrivaine), Michel Agier (Anthropologue), Michel Broué (Mathématicien), Michel Toesca (Cinéaste), Michèle Ray Gavras (Productrice), Natacha Régnier (Actrice), Nicolas Bancel (Professeur ordinaire à l’université de Lausanne / CRHIM), Nicolas Bouchaud (Comédien), Nicolas Klotz (Cinéaste), Nicolas Philibert (Cinéaste), Nicolas Sirkis (Indochine, Chanteur), Pascal Blanchard (Historien), Pascale Dollfus (Anthropologue, CNRS), Patrick Pelloux (Syndicaliste / écrivain), Philippe Claudel (Écrivain), Philippe Faucon (Cinéaste), Philippe Poutou (Ouvrier, syndicaliste), Philippe Torreton (Comédien), Pierre Grosz (Auteur), Pierre Lemaitre (Écrivain), Pierre Salvadori (Cinéaste), Pierre Schoeller (Cinéaste), Rachid Oujdi (Réalisateur), Rachida Brakni (Comédienne), Raphaël Glucksmann (Essayiste), Rithy Panh (Cinéaste), Robert Guédiguian (Cinéaste), Robin Campillo (Cinéaste), Rokhaya Diallo (Journaliste et réalisatrice), Sam Karmann (Comédien, Réalisateur), Samuel Le Bihan (Acteur), Sophie Adriansen (Écrivaine), Valérie Rodrigue (Écrivaine), Vincent Fillola (Avocat, président d’Avocats Sans Frontières), William Karel (Cinéaste), Yvan le Bolloc’h (Acteur), Yves Cusset (Philosophe).
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Mise à jour du 16.06.2018 :

Le personnel d’Oxfam et d'autres témoins font état de cas où les garde-frontière français assignés à la démarcation italienne coupent les semelles de chaussures des enfants migrants ou volent leur carte SIM. Un des cas concerne une jeune Erythréenne, qu’on a forcée à repartir le long d’une route sans trottoir, son bébé de 40 jours dans les bras...

Rapport Oxfam : des enfants maltraités et renvoyés illégalement à la frontière franco-italienne

14/06/2018
Oxfam publie le rapport « Nulle part où aller » qui détaille l'échec de la France et de l'Italie à aider les réfugié-e-s et migrant-e-s échoué-e-s à la frontière vers Vintimille. Le rapport raconte comment des enfants d’à peine 12 ans sont maltraités, détenus et renvoyés illégalement en Italie par la police des frontières française.
Le rapport « Nulle part où aller » détaille comment le système d’accueil italien, submergé par les demandes et très bureaucratique, laisse des réfugiés vulnérables et d’autres migrants vivre « sous le radar » dans des conditions dangereuses. Le rapport décrit la manière dont la police française arrête quotidiennement des enfants non-accompagnés et les met dans des trains en direction de l’Italie après avoir modifié leurs papiers pour prétendre que ces enfants sont plus âgés ou qu’ils souhaitent retourner en Italie de leur plein gré.
Les enfants signalent avoir été maltraités physiquement et verbalement, et détenus de nuit dans des cellules sans eau, sans nourriture, sans couvertures, et sans avoir accès à un tuteur officiel, ce qui est contraire aux lois françaises et européennes en vigueur. Le personnel d’Oxfam et les partenaires impliqués font état de cas où les garde-frontière coupent les semelles de chaussures des enfants migrants ou volent leur carte SIM. Un des cas concerne une jeune Erythréenne, qu’on a forcée à repartir le long d’une route sans trottoir, son bébé de 40 jours dans les bras.
(...)
(Source : Oxfam France. En lire plus)

mercredi 18 avril 2018

6e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre sixième et... dernier sommaire de cette année (pour le 18.4.18). 
Merci à mes élèves pour leurs contributions !



Une exposition sur l'amitié Derain-Balthus-Giacometti

J'apprécie beaucoup le peintre André Derain (Chatou, 1880-Garches, 1954). Je n'ignore pas l'inégale importance de ses recherches, tout comme certains faits gênants qui constituent aussi sa biographie ; lisons à cet égard l'Encyclopaedia Universalis :
En novembre 1941, le « voyage d'études » en Allemagne de peintres et de sculpteurs français imaginé par Joseph Goebbels illustre une politique habile visant à faire jouer au vaincu lui-même, et dans ses cénacles les plus légitimes, le rôle d'agent de propagande. Comme les écrivains et les artistes de music-hall partis outre-Rhin, des artistes français parmi les plus renommés avaient accepté de visiter les hauts lieux de la culture allemande ainsi que des ateliers d'artistes : les sculpteurs, souvent membres de l'Institut, Charles Despiau, Paul Belmondo, Henri Bouchard, Louis Lejeune et Paul Landowski, directeur de l'École nationale supérieure des beaux-arts ; les peintres Roland Oudot, Raymond Legueult, André Dunoyer de Segonzac mais aussi des artistes qui venaient de l'avant-garde du début du siècle : Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain et Othon Friesz. Moins célèbres pour leur engagement politique (généralement inexistant) que pour leur réussite professionnelle, ces artistes servirent la propagande nazie pour des raisons diverses (...).
Au sujet de cette collaboration lamentable, et en ce qui concerne André Derain, le site andrederain.fr nous fournit cette explication peu ou prou justificative :
En novembre 1941, il effectue un voyage d’une dizaine de jours en Allemagne sur l’invitation pressante d’Arno Breker —via notamment l’épouse de celui-ci, ancien modèle de Derain— avec Vlaminck, Belmondo, Van Dongen, Bouchard, Despiau, Friesz, Landowski, etc. Cette participation à la propagande culturelle orchestrée en Allemagne nazie par Goebbels, et l’échec de la libération d’artistes déportés et prisonniers de guerre, dont Derain avait apporté une liste de 300 noms —marché de dupe destiné à convaincre les artistes importants de partir— eut de graves répercussions sur la fin de carrière de l’artiste, soupçonné en 1944, puis lavé, de faits de collaboration.
Dans la chronologie fournie par le MAM de Paris, j'ai lu un témoignage direct de Sonia Mossé sur l'André Derain qu'elle a rencontré immédiatement après son voyage en Allemagne :
1941 — (...) À son retour en France, il dîne chez Sonia Mossé (qui disparaîtra plus tard dans un camp d’extermination nazie) avec Cassandre. Derain est présent dans l’exposition « 20th Century Portraits » organisée par Alfred Barr au MoMA.
Giacometti fréquente Sartre, Simone de Beauvoir et Picasso. En décembre, il part pour Genève. Dans une lettre de Sonia Mossé, Balthus apprend : « Derain —de retour d’un voyage dont vous avez dû avoir des échos— est assez abattu —il ne se montre pas du tout. »
Je ne sais pas vraiment quel poids sur sa valorisation postérieure a eu ce geste idiot utile, minimum, ou infatué/cupide à la Valéry, que sais-je. Il y en a qui pensent que cette pénible décision l'aurait ostracisé. Les Éditions Hazan, filiale d'Hachette Livre, ont publié en octobre 2017 un ouvrage —que je n'ai pas lu— de Stéphane Guégan (historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay à Paris), intitulé André Derain en quinze questions, dont la quatrième de couverture lance :
On prononce encore son nom avec prudence ou mépris, Derain dérange ou indigne. Dans tout roman, et l’histoire de l’art moderne en est un, le traître a sa nécessité. Face au camp du bien, Derain incarne pour certains une double trahison. Inventeur du fauvisme, acteur décisif du cubisme, il aurait désavoué cette peinture au nom de critères passéistes. Puis, non content de s’être enrichi entre les deux guerres, le nouveau Raphaël prit le mauvais train de l’automne 1941...
Près de soixante ans après sa mort, il continue à payer ce que notre époque et son progressisme béat tiennent pour crimes odieux. Le temps est donc venu d’expliquer en quoi Derain, moderne à part, fut l’une des figures essentielles du premier XXe siècle. (...)
Déjà Christiane Duparc, lors de sa chronique (24/11/1994) de la rétrospective André Derain, le peintre du trouble moderne (Musée d'art Moderne de la Ville de Paris, 18 novembre 1994 - 19 mars 1995), avait évoqué les infidélités d'André Derain, infidélités artistiques et politiques ; la fin de son texte disait exactement...
(...) En véritable virtuose, il va passer sa vie à la recherche des secrets perdus, refaisant sans trêve le parcours des anciens. Dialoguant jour après jour avec Raphaël, Corot, Courbet, Breughel, Jérôme Bosch. Natures mortes hollandaises, sculptures précolombiennes, portraits byzantins, il ne se lasse jamais de pasticher. Comme s'il s'agissait, écrit très justement Philippe Dagen dans le remarquable catalogue de l'exposition, de sauver un malade: «Il fait de la peinture avec la maladie de la peinture, il farde le cadavre de manière à ce qu'on puisse s'y tromper.» «Il existe des gardeurs de cadavres, disait encore Derain, c'est un métier.»
Pour cela, il multiplie les techniques, joue en virtuose avec les lumières, les contrastes, les matières, les volumes. Jusqu'à ce que, lui, le fauve, au soir de sa vie, abandonne la couleur pour produire des «Paysages tristes» (1946), «Sinistres» (1950), des natures mortes sur fond noir ou marron dans lequel les objets se diluent, des bacchanales dont les personnages s'effacent. C'est que le vieux géant mélancolique, très affecté par le mauvais effet d'un regrettable voyage à Berlin en 1941 - organisé par l'occupant et que firent avec lui Vlaminck, Van Dongen, Othon Friesz, etc. - même s'il ne pouvait pas être soupçonné de sympathies nazies, s'était retranché dans la solitude et le secret.
Peut-être trop intelligent, comme Duchamp, ne savait-il plus quoi faire? «Pour peindre, il faut être con...» Peut-être ce refus des théories, ce rejet de la modernité masquaient-ils simplement une véritable stérilité? «Les idées ne suffisent pas, disait-il avant de mourir en 1954. Il faut le miracle.»
Le miracle derainien ou la conséquence d'une sorte de duende susceptible de s'avérer à force de recherches. Justement en 1994, Pierre Cabanne s'était penché sur cet artiste à facettes, capable de cultiver peinture, xylographie, sculpture, cinéma, photographie, dans un essai intitulé André Derain, édité par Gallimard.

L'année dernière, du 22 octobre 2016 au 29 janvier 2017, la Fundación MAPFRE nous avait proposé l'exposition "Los Fauves. Pasión por el color" (Les Fauves. La Passion de la couleur) dans sa salle Recoletos (Paseo de Recoletos 23, Madrid), dont voici un compte-rendu. On y voyait quelques toiles des débuts radicaux, fauves, du jeune André Derain, qui s'était lié d'amitié notamment avec Henri Matisse (1869-1954), Georges-Henri Rouault (1871-1958) et Maurice de Vlaminck (1876-1958) —avec celui-ci, il avait loué pour 10 francs par mois un atelier sur l'île de Chatou, sa ville natale, concrètement dans l'ancien restaurant Levanneur, juste à côté de la Maison Fournaise des Renoir, Monet, Sisley et autres Maupassant.
Après ces débuts catoviens, Derain avait quitté Chatou pour s'installer sur la butte de Montmartre avec ses amis Braque et Picasso. Etc etc en ce qui concerne une vie bourrée de liens et de ruptures successifs.
Or, 23 ans après sa rétrospective du trouble moderne, Le Musée d'Art moderne de Paris est revenu sur Derain et nous l'a montré à travers une nouvelle perspective (dossier de presse), destinée cette fois-ci à chanter son amitié et sa complicité avec deux autres artistes de taille du XXe siècle, Alberto Giacometti (Borgonovo, Suisse 1901-Coire, Suisse 1966) et Balthus (Balthasar Kłossowski, Paris 1908-Rossinière, Suisse 2001). Ils s'étaient rencontrés au début des années 1930, à cause de leur intérêt pour le surréalisme, l'amitié Balthus-Derain se forge en 1933 et un moment décisif pour leur rapport futur serait la première exposition de Balthus dans la galerie de Pierre Loeb en 1934.
Jacqueline Munck est la commissaire de Derain, Balthus, Giacometti. Une amitié artistique :



Le MAM a réuni dans ce but plus de 350 œuvres (peintures, sculptures, œuvres sur papier et photographies), produites notamment de 1930 à 1960 et distribuées en huit séquences :
(...) Huit séquences témoignent de cette exceptionnelle amitié entre les trois artistes. L’exposition commence avec leur regard commun vers la tradition figurative et les primitivismes d'où naissent des métissages singuliers (Le regard culturel). Elle se poursuit avec leurs paysages, figures et natures mortes qui interrogent les codes de leur représentation du néoclassicisme à Corot et Courbet (Vies silencieuses). Ils proposent aussi les portraits croisés de leurs amis, modèles et mécènes communs (Les modèles). Ils nous entrainent dans le monde du jeu, celui de l'enfance et du divertissement où se mêlent, bientôt, une mélancolie, une certaine duplicité et une réelle cruauté (Jouer, la patience). Un Entracte nous fait entrer dans le monde du spectacle où les peintres se font aussi librettistes et décorateurs. Les projets de décors et de costumes sont l'occasion d'explorer les transitivités entre l'art du spectacle et celui de la peinture et de la sculpture. Giacometti ouvre un monde onirique avec Le rêve - visions de l'inconnu dans lequel Derain et Balthus réactualisent le thème de la femme endormie et du songe, à la lisière du fantasme et du vécu. Les artistes expriment leurs doutes et leurs interrogations au cœur du « lieu du métier » (A contretemps dans l'atelier), quand tous trois explorent « les possibilités du réel » face à la tragédie du temps (La griffe sombre). Balthus clôt le parcours en nous invitant dans le présent continu de la peinture avec sa thématique du Peintre et son modèle.
Les œuvres rassemblées pour cette exposition proviennent des plus grandes collections particulières et muséales du monde entier telles que le MoMA, le Metropolitan Museum, la Tate, le Hirshhorn Museum, le Minneapolis Institute, l’Albright-Knox Art Gallery, le North Carolina Museum of Art, le Wadsworth Atheneum Museum of Art, le Boijmans Museum, la Fondation Pierre et Tana Matisse, le Centre Pompidou, le Musée d’Orsay, la Fondation Maeght, la Fondation Beyeler, le Musée du Petit Palais à Genève, la Wacoal Holdings Co. à Kyoto. Et bien-sûr plusieurs œuvres des collections du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris qui vient de s’enrichir de la « Grande Bacchanale noire » de Derain, chef-d’œuvre de l’artiste et don exceptionnel de la Société des Amis du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
La reconstruction de cette amitié a ensuite voyagé à Madrid et c'est encore la Fundación MAPFRE qui nous la présente, du 1er février au 6 mai 2018 : Derain, Balthus, Giacometti. Una amistad entre artistas.
Cette présentation madrilène est moins complète que l'exhibition parisienne, il manque quelques œuvres et les presque 240 pièces montrées ont été réparties en six séquences sur les deux étages du parcours :
1. Le regard culturel
2. Vies silencieuses
3. Le modèle
4. Entracte
5. Le rêve, visions de l'inconnu
6. La griffe sombre
La petite salle isolée du deuxième étage étale des lettres manuscrites des artistes.

Cliquez ici pour accéder à une visite virtuelle.

Voici quelques notes prises lors de mes visites du 23/03/2018 (en solo) et du 13/04/2018 (avec un groupe de mes élèves), et complétées à la maison :


UNE VISITE PERSONNELLE
Vu et suggéré, pendant et après coup...


Le point de départ de l'exposition est une toile de Derain : Nature morte aux poires (c. 1936). Sur un fond tout tout tout noir. 
Sur le mur, une première citation, d'Alberto Giacometti, extraite du nº 94-95 de la revue Derrière le miroir (Maeght, Paris, 1957), numéro consacré à André Derain...

 
 Source: Todocolección.

C'était une revue artistique et littéraire française fondée en 1946 par Aimé Maeght qui a été publiée jusqu'en 1982. Ainsi démarrait le texte d'Alberto Giacometti :
« En sortant de son exposition au Musée d’Art Moderne en 1953 —exposition qui non seulement avait confirmé tout ce que je pensais de son œuvre, mais m’avait apporté beaucoup de choses nouvelles et rempli d’émotion— j’ai fait deux gravures en hommage à Derain. L’une est celle qui est reproduite ici et l’autre était une copie du guitariste (je crois) espagnol, l’homme à la barbe grise, un peu de biais dans la toile, les mains sur les genoux, une des peintures de Derain que je préfère. Mais, en fait, depuis le jour, je pourrais même dire l’instant de ce jour en 1936, où une toile de Derain vue par hasard dans une galerie —trois poires sur une table se détachant sur un immense fond noir— m’a arrêté, m’a frappé d’une manière totalement nouvelle (là, j’ai réellement vu une peinture de Derain pour la première fois au-delà de son apparence immédiate), depuis ce moment toutes les toiles de Derain, sans exception, m’ont arrêté, toutes m’ont forcé à les regarder longuement, à chercher ce qu’il y avait derrière, les meilleures comme les moins bonnes, attiré, intéressé beaucoup plus par celles d’après l’époque fauve que par celles-ci, bien entendu, et surtout par celles de ces dernières années. (...) »
Et puis :
« Les qualités de Derain n’existent qu’au-delà du ratage, de l’échec, de la perdition possible, et je ne crois, il me semble, que dans ces qualités-là, au moins dans l'art moderne (...). Derain était dans un lieu, dans un endroit qui le dépassait, continuellement, effrayé par l’impossible et toute œuvre était pour lui échec avant même de l'entreprendre. (...). Et pourtant, il ne voulait peut-être que fixer un peu l'apparence des choses, l'apparence merveilleuse, attrayante et inconnue de tout ce qui l'entourait. Derain est le peintre qui me passionne le plus, qui m'a le plus apporté et le plus appris depuis Cézanne, il est pour moi le plus audacieux. »
Des portraits.
Fétichisme : l’exposition nous montre un fauteuil tapissé avec le peignoir que portait Derain lorsqu'il posait pour un portrait commandé à Balthus par Pierre Colle en 1936.
L'autoportrait de Giacometti (1920), dont la vision est une pure fraîcheur —les couleurs, les touches— qui traduit néanmoins un visage si j'ose dire italien et insondable, énigmatiquement grave.

Alberto Giacometti (1901-1966), Autoportrait, 1920
Huile sur toile, 41.0 x 30.0 cm
Fondation Beyeler, Riehen/Basel.
Photo: Robert Bayer / Beyeler Collection
© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris & Adagp, Paris), 2017


Derain : Portrait d’Iturrino (1914). Francisco Iturrino (1864-1924), l'homme à la barbe grise, selon les mots de Giacometti, était un peintre post-impressionniste espagnol ami de Picasso.
Derain : Jeune femme pelant une pomme (1938-39, huile sur toile).
Après la célèbre exposition du Salon d’Automne parisien de 1905, son irruption fauviste, Derain visite en 1906 la National Gallery et le British Museum, ce qui est pour lui une découverte du monde pictural et de l'art nègre (qui marquera surtout sa sculpture).
Giacometti : constatation des influences des maîtres italiens (Tintoret, Giotto, Cimabue) et des statuettes égyptiennes ou africaines.
Balthus et l’influence de Piero della Francesca (Arezzo).
Derain et son fascinant Le massacre des Innocents d'après Brueghel.
Giacometti : des copies à foison. En effet, à l’âge de 18 ans, il se rendit en Italie pour y apprendre et peignit des copies de Masaccio (Saint Pierre distribuant les aumônes et la mort d’Ananias, fresques de la chapelle Brancacci à Florence) et de Piero della Francesca (La Légende de la Sainte Croix, fresques de l’église San Francesco, à Arezzo, et La Résurrection du Christ, fresque de la Pinacothèque de San Sepolcro).
Derain : Le joueur de Cornemuse (1910-11, période byzantine ou gothique).
Balthus : La Falaise (« El Farallón », 1938).
Derain : Le Gitan (1926) et Geneviève à la pomme (1937-8), affiche de l'exposition.
« Pour un portrait comme celui-ci, raconte le modèle, Derain y pensait certainement déjà beaucoup avant que je ne m’installe en face de lui. Aussi une heure à peine lui suffisait pour le bâtir. Il y revenait ensuite maintes fois. Tous les éléments représentés (table, compotier, serviette et fruits) étaient bien tels qu’on les voit : Derain n’y ajouta rien, n’en retrancha aucun. » Recueilli en 2002, ce témoignage de Geneviève Taillade concerne Geneviève à la pomme. Dans une mise en scène à la fois discrète et très symbolique, Geneviève, pareille à une jeune déesse, tend un fruit rond et rouge à un partenaire invisible. Jeune femme pelant une pomme, peint une saison plus tard, en est l’exact pendant. (MAM)

2e étage 

Isabel Rawsthone, ou Lambert (née Isabel Agnes Nicholas, 1912-92), artiste peintre, muse et amie de tous les trois. Elle est arrivée à Paris en 1934. Modèle aussi de Picasso, Bacon et Lucian Freud.
Derain : Portrait de Carmen Baron (1944).
Balthus : portrait du galeriste Pierre Colle (Douarnenez, 1909-Paris, 1948), toile de 1936.
Giacometti : Isabel à l’atelier.
Derain : Isabel Lambert.
Balthus : Jeune fille à la chemise blanche, 1955. Perturbateur. On dirait que Balthus oscille entre un monde de pantins inquiétants et un autre de créatures bouleversantes.

Balthus : décors et costumes pour la mise en scène de la tragédie Les Cenci, pièce phare du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, représentation qui eut lieu du 7 au 21 mai 1935 au théâtre des Folies-Wagram, à Paris.
Derain lui aussi avait été sollicité à Londres par Diaghilev, au printemps 1919, pour réaliser les décors du ballet La Boutique Fantasque, et qu’il réaliserait dès lors de nombreux décors et costumes pour le théâtre.
Ébauches de Derain pour L’Épreuve d’amour ou Chung-Yang et le mandarin cupide (1932).
Idem pour L’Enlèvement au sérail (1951) et pour Le Barbier de Séville (1953).

André-Michel Berthoux a écrit :
« Balthus a commencé par la misère crasse, la misère noire et crasse, non celle du vêtement mais celle du sentiment. C’était l’époque où l’on allait découvrir un peintre, on allait de nouveau découvrir un nouveau grand peintre ». Antonin Artaud (1934)
Artaud, lors de son séjour au Mexique, fait paraître en 1936 dans la revue El Nacional un article, intitulé “La jeune Peinture française et la tradition”, consacré à Balthus. Dans ce texte, l’auteur montre comment « la peinture révolutionnaire de Balthus en rejoignant une sorte de mystérieuse tradition » constitue une réaction plus particulièrement dirigée contre le surréalisme et l’académisme sous toutes ses formes.
Cf. Balthus par Artaud : la révolte intérieure, samedi 17 janvier 2009, par Berthoux André-Michel, ©e-litterature.net.
L’État de Siège : pièce en trois actes peu connue d'Albert Camus qui dérivait de La Peste et porte sur la peur, sur la mise en place d'une tyrannie totalitaire fruit de la peur. Camus situa son action en Espagne, ce qui lui valut les reproches, entre autres, de Gabriel Marcel, philosophe catholique et anticommuniste, ce qui fit réagir un auteur au sang en partie espagnol et vivement engagé pour la République espagnole et contre le franquisme ; voici le début de sa longue réponse publié dans Combat le 25 novembre 1948 :
RÉPONSE À GABRIEL MARCEL
Je ne répondrai ici qu'à deux des passages de l'article que vous avez consacré à L'Etat de siège, dans Les Nouvelles littéraires. Mais je ne veux répondre en aucun cas aux critiques que vous, ou d'autres, avez pu faire à cette pièce, en tant qu'œuvre théâtrale. Quand on se laisse aller à présenter un spectacle ou à publier un livre, on se met dans le cas d'être critiqué et l'on accepte la censure de son temps. Quoi qu'on ait à dire, il faut alors se taire.
Vous avez cependant dépassé vos privilèges de critique en vous étonnant qu'une pièce sur la tyrannie totalitaire fût située en Espagne (1), alors que vous l'auriez mieux vue dans les pays de l'Est. Et vous me rendez définitivement la parole en écrivant qu'il y a là un manque de courage et d'honnêteté. II est vrai que vous êtes assez bon pour penser que je ne suis pas responsable de ce choix (traduisons c'est le méchant Barrault, déjà si noir de crimes). Le malheur est que la pièce se passe en Espagne parce que j'ai choisi, et j'ai choisi seul, après réflexion, qu'elle s'y passe, en effet. Je dois donc prendre sur moi vos accusations d'opportunisme et de malhonnêteté. Vous ne vous étonnerez pas, dans ces conditions, que je me sente forcé à vous répondre.
Il est probable d'ailleurs que je ne me défendrai même pas contre ces accusations (devant qui se justifier, aujourd'hui?) si vous n'aviez touché à un sujet aussi grave que celui de l'Espagne. Car je n'ai vraiment aucun besoin de dire que je n'ai cherché à flatter personne en écrivant L'État de siège. J'ai voulu attaquer de front un type de société politique qui s'est organisé, ou s'organise, à droite et à gauche, sur le mode totalitaire. Aucun spectateur de bonne foi ne peut douter que cette pièce prenne le parti de l'individu, de la chair dans ce qu'elle a de noble, de l'amour terrestre enfin, contre les abstractions et les terreurs de l'Etat totalitaire, qu'il soit russe, allemand ou espagnol. De graves docteurs réfléchissent tous les jours sur la décadence de notre société en y cherchant de profondes raisons. Ces raisons existent sans doute. Mais pour les plus simples d'entre nous, le mal de l'époque se définit par ses effets, non par ses causes. II s'appelle l'État, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays, sous les prétextes idéologiques les plus divers, l'insultante sécurité que lui donnent les moyens mécaniques et psychologiques de la répression, en font un danger mortel pour ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous. De ce point de vue, la société politique contemporaine, quel que soit son contenu, est méprisable. Je n'ai rien dit d'autre, et c'est pour cela que L'État de siège est un acte de rupture, qui ne veut rien épargner.
Ceci étant clairement dit, pourquoi l'Espagne ? Vous l'avouerai-je, j'ai un peu honte de poser la question à votre place. Pourquoi Guernica, Gabriel Marcel ? Pourquoi ce rendez-vous où pour la première fois, à la face d'un monde encore endormi dans son confort et clans sa misérable morale, Hitler, Mussolini et Franco ont démontré à des enfants ce qu'était la technique totalitaire. Oui, pourquoi ce rendez-vous qui nous concernait aussi ? Pour la première fois, les hommes de mon âge rencontraient l'injustice triomphante dans l'histoire. Le sang de l'innocence coulait alors au milieu d'un grand bavardage pharisien qui, justement, dure encore. Pourquoi l'Espagne ? Mais parce que nous sommes quelques-uns qui ne nous laverons pas les mains de ce sang-là. Quelles que soient les raisons d'un anticommunisme, et j'en connais de bonnes, il ne se fera pas accepter de nous s'il s'abandonne à lui-même jusqu'à oublier cette injustice, qui se perpétue avec la complicité de nos gouvernements. J'ai dit aussi haut que je l'ai pu ce que je pensais des camps de concentration russes. Mais ce n'est pas cela qui me fera oublier Dachau, Buchenwald, et l'agonie sans nom de millions d'hommes, ni l’affreuse répression qui a décimé la République espagnole. Oui, malgré la commisération de nos grands politiques, c'est tout cela ensemble qu'il faut dénoncer. Et je n'excuserai pas cette peste hideuse à l'Ouest de l'Europe parce qu'elle exerce ses ravages à l'Est. Vous écrivez que pour ceux qui sont bien informés, ce n'est pas d'Espagne que leur viennent en ce moment les nouvelles les plus propres à désespérer ceux qui ont le goût de la dignité humaine. Vous êtes mal informé, Gabriel Marcel. Hier encore, cinq opposants politiques ont été là-bas condamnés à mort. Mais vous vous prépariez à être mal informé, en cultivant l'oubli. Vous avez oublié que les premières armes de la guerre totalitaire ont été trempées dans le sang espagnol. Vous avez oublié qu'en 1936, un général rebelle a levé, au nom du Christ, une armée de Maures, pour les jeter contre le gouvernement légal de la République espagnole, a fait triompher une cause injuste après d'inexpiables massacres et commencé dès lors une atroce répression qui a duré dix années et qui n'est pas encore terminée. Oui, vraiment, pourquoi l'Espagne ? Parce qu'avec beaucoup d'autres, vous avez perdu la mémoire.
(...)
EN LIRE LA TOTALITÉ. (Source :
La Brochure, 82210 Angeville)
Sur Camus, il y a déjà deux billets dans ce blog, ici et .
Giacometti et son arbre en plâtre, décor sollicité par Samuel Beckett pour En attendant Godot.

Jeune fille endormie de Balthus et d’autres nus.
Ah les insolites natures mortes sur fond noir de Derain ! Les natures mortes en général m'ont traditionnellement laissé très froid... jusqu'à Derain.
Balthus et sa carnosité mate. Derain et ses reflets brillants. Et son penchant pour les nus un tant soit peu rubéniens.
Un bronze de Giacometti : L'Homme qui chavire (1950), image de présentation de l'exposition de la Fundación MAPFRE.

mardi 20 mars 2018

5e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre cinquième sommaire de cette année (pour le 21.03.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !







jeudi 8 mars 2018

En France, les hommes gagnent 50 % de plus que les femmes (Jean Gadrey)

Tous les grands indicateurs de « progrès », y compris le PIB,
sont des constructions sociales incorporant des valeurs morales
et politiques. Notamment parce qu’ils sont tous calculés en
commençant par des questions telles que : que met-on dedans
et que laisse-t-on en dehors, que voulons-nous compter, quel
type de progrès voulons-nous mesurer ?
(Jean Gadrey : Le Sexe du PIB)


Deixe a menina sambar em paz 

Eu não queria jogar confete 
Mas tenho que dizer 
Cê tá de lascar 
Cê tá de doer 
E se vai continuar enrustido 
Com essa cara de marido 
A moça é capaz de se aborrecer



C'est le 8 mars et, dans le but de contribuer aux réflexions nécessaires autour de la domination masculine et les inégalités et discriminations de tout poil qui affligent les femmes, je suggère la lecture d'un billet récent de l'économiste, écologiste et professeur honoraire à l'université Lille 1 Jean Gadrey (1943) qui risque d'étonner d'aucuns et d'aucunes. Il est contenu dans son blog, Debout !, hébergé à son tour par le site d'Alternatives Économiques.
Donc, encore honneur à Jean Gadrey, qui a également publié beaucoup d'études et de réflexions en la matière, dont, ces derniers temps, un autre billet très pertinent en matière d'inégalités hommes-femmes ou deux autres sur le rôle de la maternité dans ces inégalités dans le domaine professionnel (les 20 et 26 février 2018).
On peut trouver d'autres références à Jean Gadrey dans ce blog ici, ici, ici et . Dans ce dernier billet, j'évoquais son article Le Sexe du PIB (2009) où Gadrey insérait une citation autrement éloquente de Françoise Héritier, admirable anthropologue féministe qui nous a quittés le 15 novembre 2017 :
« Récemment, une enquête d’opinion publique a été menée par des sociologues pour savoir quels étaient les principaux événements du XXème siècle. Les hommes répondent majoritairement qu’il s’agit de la conquête de l’espace. À 90 %, les femmes mettent en premier le droit à la contraception » (Masculin/Féminin II, Odile Jacob, 2002).
Ce qui prouve qu'Emmanuel Macron est bel et bien un homme.
Voici l'article promis de Jean Gadrey :




En France, les hommes gagnent 50 % de plus que les femmes. Vrai ou faux ?


  • Jean Gadrey

Réponse : c’est parfaitement vrai, mais il faut expliquer car ce chiffre est plus élevé que ceux qui circulent (en général à l’occasion de la journée mondiale du 8 mars, avant de tomber dans l’oubli les autres jours de l’année…).

Je débute l’année 2018 avec ce billet dont l’idée m’est venue en lisant le formidable rapport mondial sur les inégalités (malheureusement en anglais), dont la presse a abondamment parlé… pendant quelques jours. On trouve le rapport complet sur le site http://wir2018.wid.world/ , mais aussi un résumé en français (20 pages), ainsi que de nombreux fichiers de données sur la page « methodology ».
Dans ce rapport figure une section (n° 2.5) consacrée aux inégalités de revenu en France, dont, à la fin, une brève analyse du « gender pay gap » (écart de revenu du travail entre les femmes et les hommes) dans un paragraphe intitulé « Gender pay gaps may be falling, but men are still paid approximately 50% more than women ». Soit : l’écart des rémunérations selon le sexe se réduit, mais les hommes gagnent encore environ 50 % de plus que les femmes.
Les preuves statistiques se trouvent dans l’un des fichiers liés au rapport lui-même, mais elles sont plus complètes dans un article de fond que je vais utiliser et dont le lien est ici : http://piketty.pse.ens.fr/filles/GGP2016DINA.pdf

Commençons par le graphique choc qui justifie ce chiffre de « environ 50% » (de plus pour les hommes en moyenne). C’est un graphique par âge. Pour chaque âge entre 25 ans et 65 ans, on a le rapport entre les rémunérations du travail des hommes et celles des femmes en 2012. Par exemple, à 25 ans, les hommes gagnent environ 25% de plus que les femmes du même âge (coefficient 1,25 sur l’axe vertical), à 35 ans, c’est 41% de plus, à 40 ans c’est 51% de plus, et à partir de 55 ans, on dépasse 60 % de plus pour les hommes. Encore faut-il préciser ce que l’on calcule alors comme « rémunération du travail » des femmes et des hommes pour chaque âge, ce que je ferai à la suite du graphique, que voici :
le rapport des rémunérations des hommes et des femmes selon l'âge
Il y a deux points essentiels pour comprendre ces données. Le premier est que les revenus du travail (ou associés au travail) pour chaque âge incluent non seulement les salaires ou une fraction du « revenu mixte » des entrepreneurs et indépendants (ce que l’on peut assimiler à une rémunération d’activité personnelle), mais également l’assurance chômage éventuelle, et les éventuelles pensions de retraite des 65 ans et moins. Cette extension est une convention, discutable comme toutes les conventions, mais elle me semble bienvenue pour évaluer ce que les uns et les autres perçoivent vraiment comme revenus liés à l’activité professionnelle entre 25 et 65 ans.
Le second point est plus important encore : ces calculs concernent toute la population de chaque âge, pas seulement celle qui occupe un emploi rémunéré (ou qui est au chômage ou à la retraite). C’est une perspective également très intéressante pour évaluer la répartition des revenus d’activité entre les sexes en intégrant dans l’analyse le fait que les femmes et les hommes (de 25 à 65 ans) accèdent inégalement à l’activité et à l’emploi, ce qui se répercute sur les revenus liés à l’activité de chaque sexe.
En d’autres termes, si on se limite aux personnes en emploi, les hommes ne gagnent pas en moyenne 50 % de plus que les femmes. C’est plutôt de l’ordre de + 34 à 35 % selon une étude à laquelle j’ai contribué et dont j’ai parlé sur ce blog. Mais si l’on tient compte de l’inégalité des taux d’activité ou d’emploi selon le sexe, alors oui, le graphique précédent est impeccable et le chiffre moyen de 50% est exact.

(...)

Mais ce n’est pas tout. Il n’y a pas qu’en haut de la hiérarchie des professions et des revenus que les femmes restent très inégalement traitées. Ce « plafond de verre » est une injustice, mais le « plancher collant » en est une autre, qui concerne encore plus de monde. On rappelle, ce qui n’est pas dans le rapport mondial (mais ce n’est pas son objet), que les femmes représentent environ 75 % du sous-emploi (temps partiel subi et chômage technique), 80 % des emplois salariés à temps partiel, mais aussi 80% des employé.e.s considéré.e.s comme « non qualifié.e.s », c’est-à-dire en réalité sous-payé.e.s en dépit de compétences et de responsabilités réelles mais non reconnues, comme dans le cas des auxiliaires de vie des personnes âgées.

EN LIRE LA TOTALITÉ

Enfin, on pourrait conclure ce billet commémoratif par un petit rappel décisif. Si la lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes devrait être au cœur de tout un chacun, elle ne devrait pour autant aucunement cacher le combat plus général dans lequel elle s'enclave : la guerre contre les inégalités tout court et contre l'exploitation qui les sustente. Bref, il ne faut pas oublier What matters —pour reprendre le titre d'un article du 27/08/2009 de Walter Benn Michaels où il précisait, entre autres :
We can put the point more directly by observing that increasing tolerance of economic inequality and increasing intolerance of racism, sexism and homophobia – of discrimination as such – are fundamental characteristics of neoliberalism.

 

mercredi 28 février 2018

La belle époque cubaine en Afrique, par Binetou Sylla

Binetou Sylla est directrice de Syllart Records, un label de musiques africaines et afro-latines basé à Paris, créé par Ibrahima Sylla en 1978. Elle décrypte pour Le Monde Afrique les nouvelles tendances musicales africaines et nous fait redécouvrir les artistes emblématiques du continent.
Le 23 février 2018, elle nous a proposé une playlist extrêmement intéressante. Chronique dans laquelle Binetou rend hommage à Médoune Diallo, le chanteur sénégalais et grand pilier de l'afro-salsa qui vient de nous quitter (cf. RFI) et qui s'est rendu célèbre d'abord au sein de l'Orchestre Baobab, puis dans le groupe Africando, qui nous a tant de fois émus.

La playlist de Binetou : la belle époque cubaine en Afrique




Durée : 05:13.

Dans les années 1960, la jeunesse africaine admire et s’identifie aux stars de la musique cubaine et latine, comme Celia Cruz ou l’Orchestra Aragon, avec lesquelles elle partage un patrimoine culturel, rythmique et même religieux. La révolution cubaine de Fidel Castro fait écho aux combats menés pour les indépendances africaines.
Les musiciens africains s’inspirent des rythmes cubains, ce qui permet l’émergence de nouveaux genres musicaux qui deviennent rapidement populaires. C’est à cette époque que naît la rumba congolaise et que les salseros et les orchestres sénégalais, guinéens et maliens connaissent le succès. Retour en images sur « la belle époque cubaine » en Afrique.
Retrouvez sur Spotify les 20 titres de l’année qui évoquent cette révolution, sélectionnés par Binetou Sylla.

 (Billet peut-être en chantier...)

lundi 19 février 2018

4ème Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre quatrième sommaire de cette année (pour le 19.02.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !





vendredi 2 février 2018

Lily, par Pierre Perret et les Ogres de Barback

Une tendre émotion, hélas, toujours en vigueur... Lily, écrite par Pierre Perret en 1977, ne perd pas sa subtile vigueur. Il la chante ici avec Les Ogres de Barback il y a une dizaine d'années.



On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris / Elle croyait qu'on était égaux, Lily / Au pays d'Voltaire et d'Hugo, Lily / Mais pour Debussy en revanche / Il faut deux noires pour une blanche / Ça fait un sacré distinguo / Elle aimait tant la liberté, Lily / Elle rêvait de fraternité, Lily / Un hôtelier rue Secrétan / Lui a précisé en arrivant / Qu'on ne recevait que des Blancs.

Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapé les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur / Et quand on l'appelait Blanche-Neige, Lily / Elle se laissait plus prendre au piège, Lily / Elle trouvait ça très amusant / Même s'il fallait serrer les dents / Ils auraient été trop contents / Elle aima un beau blond frisé, Lily / Qui était tout prêt à l'épouser, Lily / Mais la belle-famille lui dit nous / Ne sommes pas racistes pour deux sous / Mais on veut pas de ça chez nous.

Elle a essayé l'Amérique, Lily / Ce grand pays démocratique, Lily / Elle aurait pas cru sans le voir / Que la couleur du désespoir / Là-bas aussi ce fût le noir / Mais dans un meeting à Memphis, Lily / Elle a vu Angela Davis, Lily / Qui lui dit viens ma petite sœur / En s'unissant, on a moins peur / Des loups qui guettent le trappeur / Et c'est pour conjurer sa peur, Lily / Qu'elle lève aussi un poing rageur, Lily / Au milieu de tous ces gugusses / Qui foutent le feu aux autobus / Interdits aux gens de couleur.

Mais dans ton combat quotidien, Lily / Tu connaîtras un type bien, Lily / Et l'enfant qui naîtra un jour / Aura la couleur de l'amour / Contre laquelle, on ne peut rien / On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris.

mercredi 31 janvier 2018

23e rapport sur l'état du mal-logement en France (Fondation Abbé-Pierre)

Fin janvier, la Fondation Abbé-Pierre présente d'habitude son rapport annuel sur le mal-logement (cf. ce blog). Voici, extraits de son site, l'introduction à son rapport 2018 et un résumé de ladite présentation en deux vidéos...

La 23e édition du rapport annuel sur L’État du mal-logement de la Fondation Abbé Pierre livre une nouvelle description de la crise du logement. Si le marché de l’immobilier affiche une bonne santé générale, 4 millions de personnes restent mal logées ou privées de domicile, tandis que 12 millions voient leur situation fragilisée par la crise du logement.


Au total, près de 15 millions de personnes sont touchées, à un titre ou à un autre, par la crise du logement.
Au-delà de cette dure photographie, la dynamique ne prête pas à l’optimisme. La qualité moyenne des logements continue de s’améliorer, mais la hausse des prix creuse les inégalités résidentielles et bouche l’horizon des ménages des couches populaires. Comme si des centaines de milliers de personnes, en plus d’être mal-logées aujourd’hui, se voyaient assignées à le rester toute leur vie.
Ce rapport met l’accent sur une des formes de mal-logement les plus difficiles à vivre : le surpeuplement. En déclin sensible pendant des décennies, le surpeuplement connaît une recrudescence inquiétante au cours des dernières années. (...)

Résumé de la présentation : MATINÉE

Résumé de la présentation : APRÈS-MIDI

En lire plus.

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Post-Scriptum :
Encore un cas où le capitalisme sans états d'âme, mis à part sa cruauté, se tire une balle dans le pied. Les prix de l'immobilier flambent partout, à Bordeaux comme à Paris, en France comme dans tous les pays, car c'est la marque par excellence d'un système ; l'effet Airbnb s'ajoute aux ingrédients traditionnels, et la situation est intenable économiquement notamment pour les moins aisés et les plus jeunes, carrément exclus du marché. Le compte n'y est pas pour un pourcentage croissant de nos populations et ceux qui ont besoin d'une main d'œuvre mobile le savent : son bridage se devrait d'avoir des limites...
Il y a quelques années, le MEDEF commanda une étude au CRÉDOC (Centre de Recherche pour l'Étude et l'Observation des Conditions de Vie) à l'égard des conséquences de la crise du logement sur l’emploi et, en particulier, sur la mobilité professionnelle. Cette étude fut présentée en juin 2011 par Régis Bigot et Sandra Hoibian. En voici les principales conclusions :

La hausse des coûts du logement freine la mobilité professionnelle : en cas de difficultés pour trouver un emploi, 75% seraient prêts à déménager dans une autre commune, 67% à changer de département, mais les dépenses de logement pèsent sur la mobilité.
Les chômeurs et les actifs en recherche d’emploi supportent d’importantes charges de logement.
La hausse des prix de l’immobilier contribue à l’éloignement des publics en recherche d’emploi et freine la mobilité résidentielle.
70% refuseraient une opportunité professionnelle si cela les obligeait à accroître leurs dépenses de logement. 11% des personnes en recherche d’emploi ont renoncé à un emploi pour éviter d’augmenter leurs dépenses de logement.
La proximité avec le travail est le deuxième critère de choix d’un logement. Le temps de transport est aussi important que la rémunération dans le choix d’un emploi et la durée de trajet idéale serait de moins d’une demi-heure.La moitié des actifs refuseraient une opportunité professionnelle si cela ajoutait 30 minutes à leur temps de trajet. 12% des personnes en recherche d’emploi ont renoncé à un poste nécessitant un temps de transport trop important.
Les dispositifs d’aide au logement contribuent à améliorer la situation.
Le plus important dans la vie serait la famille, le logement, le cadre de vie et les amis. Malgré une propagande intensive, très peu d’individus placent le travail avant la vie privée. Cette tendance s’est renforcée au cours des 25 dernières années.
Habiter un logement dans lequel on se sent bien est vraiment indispensable pour s’investir pleinement dans son travail.

Voici le résumé de l'étude que fournit le CRÉDOC sur son site :
Ces dernières années ont vu se multiplier les études sur la hausse du coût du logement, avec des angles d’approche très divers : difficultés des classes moyennes à accéder à la propriété, risques systémiques pour le système financier en raison de l’endettement des ménages, perte de pouvoir d’achat lié au poids croissant des dépenses de logement, etc. Les conséquences sur le marché de l’emploi sont, en revanche, plus rarement évoquées. Or, de plus en plus d’entreprises signalent des difficultés à pourvoir certains postes dans les zones géographiques où le coût du logement est trop élevé.
Face à cette situation nouvelle, le MEDEF a commandé une étude au CRÉDOC sur les conséquences de la crise du logement sur l’emploi et, en particulier, sur la mobilité professionnelle. Une enquête spécifique a alors été menée auprès de 2006 personnes représentatives de la population afin de comprendre les mécanismes à l’œuvre.
L’enquête révèle l’ampleur des interactions entre le marché du logement et le marché de l’emploi: aujourd’hui, 70 % des actifs déclarent qu’ils refuseraient un emploi meilleur que celui qu’ils occupent actuellement si cela devait les obliger à déménager en occasionnant un surcoût financier; au cours des cinq dernières années, environ 500 000 personnes en recherche d’emploi ont effectivement renoncé à un poste parce que cela les aurait contraintes à accroître leurs dépenses de logement ; 56 % des personnes interrogées indiquent que ne pas être obligé de déménager est un critère « très important » dans le choix d’un nouvel emploi (à titre de comparaison, seulement 48 % estiment qu’être bien rémunéré est « très important »).
 Tout n'est pas complètement perdu : il y en a encore beaucoup qui apprécient la vraie vie.
________________________
Mise à jour du 21.03.2018 :

Sous le titre De plus en plus de sans-abri partout en Europe, la journaliste Isabelle Rey-Lefebvre fait état dans Le Monde de l'information suivante :
(...)
La Fondation Abbé-Pierre (FAP) et la Fédération européenne des associations nationales travaillant avec les sans-abri (Feantsa, sise à Bruxelles) révèlent, mercredi 21 mars, leurs statistiques à l’échelle européenne : sur 220 millions de ménages, près de 11 millions sont en état de privation sévère de logement, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas de domicile personnel, sont à la rue ou hébergés chez un tiers, en centre d’hébergement, en foyer, en hôtel social…
« La définition du sans-abrisme a beau ne pas être la même d’un pays à l’autre, partout en Europe les hausses sont spectaculaires », révèle Sarah Coupechoux, de la FAP : + 150 % en Allemagne, entre 2014 et 2016 ; + 145 % en Irlande, entre 2014 et 2017 ; + 169 % au Royaume-Uni entre 2010 et 2017 ; + 96 % à Bruxelles entre 2008 et 2016 ; + 20,5 % en Espagne entre 2014 et 2016 ; + 17 % en France entre 2016 et 2017, en tenant compte des 20 845 personnes qui ont demandé un hébergement au « 115 » en juin 2017 par rapport à juin 2016.
En lire plus.

mardi 30 janvier 2018

Les Forêts natales et le dépôt d'ossements ou de crânes des vaincus dans les musées


Photo : Alberto Conde

Du 3/10/2017 au 21/01/2018, nous avons pu voir l'exposition des Forêts natales dans la Galerie Jardin du musée du Quai-Branly-Jacques Chirac de Paris. Pour accéder à son dossier pédagogique, cliquez ici. Son commissaire était Yves Le Fur, le directeur du Département de Patrimoine et des collections du musée.


Le nom de l’exposition avait été inspiré par un poème de Guillaume Apollinaire. Yves Le Fur y fit référence dans une entrevue accordée a Géopolis (France TV Info) :
L’Afrique équatoriale atlantique couvre majoritairement le Gabon. Mais elle s’étend aussi sur trois autres Etats. Le titre de l'exposition ne pouvait donc pas porter uniquement sur le Gabon. Par ailleurs, cette région a connu des mouvements de populations depuis au moins trois siècles. Dans cet espace-temps, il y a ainsi une histoire, artistique notamment, que l’on ne peut pas résumer simplement. Pour la raconter, il convient d’adopter la démarche de l’histoire de l’art en montrant qu’à l’intérieur de la période, il y a un ensemble de styles différents.
Dans ce contexte, je n’ai pas voulu donner un titre particulier et réducteur. On l’a donc transposé sur Apollinaire et son poème Les fenêtres, publié en 1913 :
«Du rouge au vert tout le jaune se meurt / Quand chantent les aras dans les forêts natales».
Apollinaire est l’un des premiers en Occident à avoir considéré ces objets comme des œuvres d’art.
«Forêts natales», c’est un titre à tiroirs, qui botte un peu en touche. Il fait référence à la forêt équatoriale, d’où viennent les esprits, le surnaturel. Mais aussi au bois des statues et des masques. Un bois qui sert aussi pour la fabrication de médicaments.
Elle commençait par une déclaration de principes forte : "Les très grands sculpteurs sont africains. Pas seulement ceux de Grèce antique, de la Renaissance ou autres. L'exposition veut le montrer en présentant les styles et mutations des formes des arts au cœur de l'Afrique équatoriale atlantique".

Photo : Alberto Conde
Photo : Alberto Conde
Statue d'ancêtre, gardien de reliquaire.
Fang, Betsi-Mvaï - Bois, métal.
Photo : Alberto Conde

La présentation était divisée en zones géographiques. Aussi pouvait-on passer en revue le Nord de l'Afrique équatoriale atlantique et ses statuettes de gardiens de reliquaire Fang, comme la pièce en bois de funtumia (et faïence et métal) qui avait été choisie comme image de l'exposition ; l'Est et le culte des ancêtres des Kota et des Mbede, avec les masques-heaumes Emboli (mot qui veut dire "l'esprit de la forêt") et les masques Mahongwé ; le centre, représenté par les grands masques ovales polychromes, parfois recouverts de fibres végétales, des Galwa —ethnie gabonaise implantée en aval de la ville de Lambaréné sur le cours inférieur du fleuve Ogooué...

Masques Galwa - Photo : Alberto Conde

Le tout amenait des sensations ineffables et l'intérêt allait en croissant à mesure qu'on avançait : notre parcours s'acheva en point d'orgue avec un superbe échantillon des œuvres des Tsogo et des Punu, ethnies du Sud du territoire étudié, qui comprenait aussi des piliers de case rituelle des Tsogo.

Piliers de case rituelle - Photo : Alberto Conde

Les masques féminins des Punu, en bois, colorés avec des pigments, aux visages recouverts de kaolin, dont la blancheur était relevée et recoupée dans un espace délibérément enténébré par une illumination très bien focalisée, composaient de fascinantes physionomies aux yeux étirés et clos.

Masque Punu - Photo : Alberto Conde

 Masque anthropomorphe, Punu, République gabonaise.
XIXe siècle-début du XXe siècle, bois, pigments, dont kaolin.
(Coll. du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
Photo Thierry Ollivier, Michel Urtado, p
age 7 du catalogue des éditions Beaux Arts, octobre 2017)

Les Punu, principal groupe des provinces de Ngounié (qui présente une importante diversité d’ethnies appartenant au groupe bantou) et Nyanga, habitent une vaste étendue de savanes, forêts et bassins au Sud du Gabon et au Sud-Ouest de la Republique du Congo. Une affiche de l'exposition expliquait que les membres d'un clan se disaient les « descendants d'un seul ancêtre féminin ou première femme, la mukaukila »...
Cela a éveillé ma curiosité sur les punu et ses origines, j'ai trouvé ici un blog spécialisé apparemment bien documenté.

À l'égard de cette distribution géographique des pièces exhibées, Yves Le Fur a tenu à préciser :
Ces peuples se sont déplacés du Nord au Sud, mais pas seulement : il y a eu des emprunts, des retours, des déplacements latéraux, ils ne sont pas restés dans le cadre des frontières coloniales qui ont été tracées au cordeau à un moment où les Allemands étaient au Cameroun et les Français au Gabon. Dans l’exposition, nous avons une centaine d’œuvres fang et plus encore de kota, qui permettent de percevoir ces variations. C’est cela que je veux offrir au public, cette idée de variations et de styles qui montre une grande créativité.(Extrait d’un entretien réalisé par D. Bétard, C. Pommereau et R. Turcat pour le catalogue de l’exposition)
Quant aux questions d'ancienneté et de conservation, Le Fur a souligné :
L’un des gardiens de reliquaire mahongwé a été daté entre 1640 et 1670. Entre les déplacements de populations et de villages, les guerres, les prises d’esclaves, le climat qui rend la conservation difficile, le fait que ces pièces aient traversé les âges est effectivement la marque d’une grande attention à ces œuvres.
La manière dont elles exsudent, les brillances de certaines statues attirent vraiment l'attention. Le Fur explique cette sorte de sueur :
Chez les Fang, par exemple, il existe un souci de vitalité à travers les patines suintantes. Il s'agit d'une imprégnation assez savante du bois afin que la patine ne reste pas en surface, mais qu'elle n'imprègne pas totalement le bois non plus. Ces bois ont été scannés et ont révélé que ces patines, dans certaines conditions, comme la chaleur, parviennent à suinter.
Patrick George (fabricant de placages de bois exotiques) a étudié les essences d'une
trentaine de statuettes de gardiens de reliquaires fang et kota. L'erimado ou essessang,
l'emien ou ekouk ou alstonia, l'evino ou angona et le sorro sont les essences qu'il y a trouvées.
Page 37 du catalogue des
éditions Beaux Arts, octobre 2017.

Sur un mur derrière ou en face des pièces Tsogo, un écran montrait (voir photo ci-dessous) un extrait de Disoumba (1969), documentaire de Pierre Salléeethnomusicologue et spécialiste des musiques du Gabon
Photo : Alberto Conde

Le film, trouvable dans la vidéothèque du CNRS, est un bijou qui témoigne de la Liturgie musicale des Mitsogho du Gabon central (on les appelle Mitsogo ou Tsogo) :
Lors de rites de la vie initiatique de la Confrérie du Bwété, au Gabon, les Mitsogho chantent les origines en s'accompagnant à la harpe rituelle, à l'arc musical et aux tambours.
Après un chant initiatique et un prélude à la harpe, des danses rituelles sont exécutées sur un rythme de poutrelles percutées et de tambours.
Au matin, les rites nocturnes cèdent la place à des divertissements carnavalesques auxquels tout le village participe.
Deux jeunes hommes sont initiés à la confrérie initiatique du Bwété, au cours de deux rites de passage : la descente de la rivière mythique, puis le séjour dans les limbes et la renaissance au pied de l'arbre de vie.
Au revisionnement du film, je vérifie que la scène que l'on pouvait voir à ce moment-là correspondait à peu près à la minute 24' 40'' du métrage. Un masque Tsogo faisait partie d'un déguisement carnavalesque qui transformait un homme en pantin aux mouvements souples, voire frénétiques —dans la lignée, pensais-je, d'autres traditions socio-religieuses de l'Afrique occidentale, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire... ou des exemples maliens glanés par la compagnie Etcétera de Grenade dans El alma del pueblo, son spectacle de recherche sur les différentes marionnettes et masques du monde.
Le village entier devenait le théâtre d'une vive représentation collective et multiple, aux accents souvent satiriques, car vient ensuite la séquence dite du Yamango qui met en scène un bouffon grotesque et libidineux. Selon L'Arc et la Harpe, la thèse de Pierre Sallée, cette scène paillarde où l'on voit un personnage parfaitement ridicule affligé d'éléphantiasis poursuivre vainement une jeune fille tsogo figurée par un travesti, semble bien être également une "mise en boîte" des Kélé [anciens ennemis des Tsogo].

Je fis ma visite des Forêts natales en famille le mercredi 3 janvier, après avoir admiré Le Pérou avant les Incas, exposition qui se proposait de montrer l'origine et l'organisation du pouvoir dans les cultures anciennes du Nord du Pérou (Cupisnique, Mochica, Chimú, Lambayeque…) et qui nous apprenait qu'à leur arrivée sur la côte nord du Pérou, les Espagnols découvrirent des villages où l'autorité était détenue par des femmes : on les appelait les Capullanas. La Dame de Cao, jeune femme de la période mochica ancienne, serait la première femme dirigeante sur laquelle nous disposons d'un témoignage archéologique.
Mais revenons aux Forêts natales : l'impressionnante et touffue présentation de la Galerie Jardin réunissait près de 400 œuvres d'art du XVIIIe siècle au XXe siècle d'Afrique équatoriale atlantique appartenant notamment à la collection permanente du musée du Quai-Branly, bien qu'elle bénéficiât également de prêts exceptionnels du Musée Barbier-Mueller (situé au nº10 de la rue Jean-Calvin, à Genève) et du Musée Dapper.
Devant une telle quantité de merveilles, je me demandais —en toute connaissance de réponse— si on pourrait trouver un seul musée africain disposant d'une collection comparable de chefs-d'œuvre conçus et réalisés dans quatre pays de l'Europe occidentale, question en effet, bien qu'intime, très rhétorique.
Mais ma réflexion eut à aller plus loin, car j'appris, grâce au dossier pédagogique de l'exposition, destiné aux enseignants, qu'un panier reliquaire Kota (cf. la photo ci-dessous)...

Photo : Alberto Conde

... contenait "un nombre important d'ossements enchevêtrés répartis dans deux espaces distincts : un filet associé au pied de la statue reliquaire et fixé au moyen de ligatures, qui repose lui-même dans un panier tressé. Le premier espace, délimité par le filet, renferme les fragments mandibulaires appartenant à quatre individus compris entre vingt et trente ans. Hormis la mâchoire inférieure, aucune autre trace d'ossements de la face n'a été détectée. Dans la seconde enveloppe, celle du panier, on observe la présence de dents encore disposées sur un fragment de mandibule, dont l'examen indique qu'il s'agit d'un jeune individu d'âge compris entre trois et cinq ans", selon l'explication de Christophe Moulhérat, chargé d'analyse des collections au musée du Quai Branly-Jacques Chirac :


L'idée de conserver dans un musée français, au lieu de rendre aux Kota, ce gardien-panier de reliquaire me devenait insupportable.
Deux jours plus tard, je lus dans la presse que l'Algérie réclam[ait] officiellement la restitution des [37] crânes des résistants [algériens du XIXe siècle] conservés au musée de l’Homme à Paris,...
C’est ce qu’a indiqué, aujourd’hui, l’ambassade d’Algérie en France qui a révélé, via l’APS, que «l’ambassadeur Abdelkader Mesdoua a été chargé par le ministre des Affaires étrangères, Abdelkader Messahel, d’effectuer une démarche auprès des autorités françaises au sujet de ces deux dossiers liés à la question mémorielle».
(Algérie-Focus, 5 janvier 2018)
Cette affaire avait déjà été mentionnée dans ce blog. L'entreposage dans des musées d'échantillons de notre foisonnante production civilisationnelle de cadavres est un détail qui en dit long sur le cadre général qui nous détermine, sur le bouillon de culture mythique et particulièrement perverse où nous pataugeons, d'où découle un phénoménal formatage/bourrage de crâne qui a réussi la prouesse de déshumaniser, à nos yeux, une belle partie des populations du monde et de nous persuader, en même temps, que nous sommes les détenteurs de valeurs universelles insurmontables. Sidérant tour de force : y a-t-il vraiment de quoi crâner ?
Afin de situer ce cadre général à sa juste place, c'est peut-être le moment de citer Alexis de Tocqueville, libéral à la hauteur de l'Histoire du libéralisme :
« La race européenne a reçu du ciel ou a acquis par ses efforts une si incontestable supériorité sur toutes les autres races qui composent la grande famille humaine, que l'homme placé chez nous, par ses vices et son ignorance, au dernier échelon de l'échelle sociale est encore le premier chez les sauvages ».
Un florilège de cette libéral, ergo suprémaciste, vision du monde pourrait convoquer d'autres pompons :
« J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte, mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons, qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes, des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux Arabes sera obligé de se soumettre ». (...)
« Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux. »
(Alexis de Tocqueville, Travail sur l’Algérie, 1841, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, p. 704 et 705. Cf. ici et là)
Voyons :
Le musée du quai Branly - Jacques Chirac est l’héritier de 200 ans d’histoire, d’enrichissement, d’étude et de conservation de collections publiques. Il préserve près de 370 000 œuvres originaires d’Afrique, du Proche-Orient, d’Asie, d’Océanie et des Amériques qui illustrent la richesse et  la diversité culturelle des civilisations extra-européennes du Néolithique (+/- 10 000 ans) au 20ème siècle. (Histoire des collections)
La collection permanente du musée du Quai-Branly a concentré celles —déjà très remarquables— du Musée de l’Homme et du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie. Un ensemble époustouflant intimement lié aux conquêtes coloniales favorisant 200 ans... d'enrichissement.
Quant au Musée de l'Homme du palais de Chaillot du Trocadéro...
Crée en 1937, le Musée de l’Homme [prit] la suite du musée d’ethnographie du Trocadéro tombé en désuétude [dans la] première moitié du 20ème siècle. Refondé sur des bases scientifiques, le musée [fut] enrichi par un important mouvement d’expéditions visant à dresser l’inventaire de cultures matérielles mondiales. En parallèle, et suivant l’évolution politique des territoires coloniaux, le Musée des Colonies se [mua] en 1935 en Musée de la France d’Outre-mer. Les collections privées, et notamment celles des artistes tels que Picasso ou André Breton, [invitèrent] à une perception esthétique de ces œuvres. Avec les décolonisations de la seconde moitié du 20ème siècle et sous l’impulsion d’André Malraux, la vision artistique des civilisations extra-européennes [s'affirma] et le Musée des Colonies [devint] en 1961 le Musée des Arts africains et océaniens, puis en 1990 le Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie.
C'est là, dans ses sous-sols, que les restes mortuaires de quelques dizaines de résistants et de prisonniers de droit commun algériens (et je cite l'universitaire et écrivain algérien Brahim Senouci, qui a lancé en mai 2016 une pétition à ce sujet)...
(...) sont entreposés dans de vulgaires cartons, rangés dans des armoires métalliques (...).
Ces restes, des crânes secs pour la plupart, datant du milieu du 19ème siècle, appartiennent à Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, dit Chérif "Boubaghla" (l’homme à la mule), au Cheikh Bouziane, le chef de la révolte des Zaatchas (région de Biskra en 1849), à Moussa El-Derkaoui et à Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui. La tête momifiée d’Aïssa Al-Hamadi, qui fut le lieutenant du Chérif Boubaghla, fait partie de cette découverte, de même que le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, lieutenant de l’Émir Abdelkader.

Ce cas rappela à mon souvenir celui, également honteux et pathétique, du guerrier bochiman du musée d'Histoire naturelle de Banyolesle Noir de Banyoles, dont l'obscène exhibition (jusqu'en 1997) fut dénoncée par Alphonse Arcelin, médecin haïtien établit en Catalogne.

Dans toutes les cultures de part et d'autre de la Méditerranée, le respect des morts, leur enterrement, est un droit des décédés et une obligation sociale. Les sociétés chrétiennes ont toujours appris à leurs enfants les œuvres de miséricorde corporelles, à savoir, donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers et ensevelir les morts. Dans ce contexte spirituel, empêcher un normal enterrement de ces Algériens, importer et entreposer leurs crânes était, bien entendu, leur nier toute humanité ; un second crime de lèse-humanité. Leurs têtes n'étaient que des trophées de guerre. C'était d'ailleurs à peu près l'époque de la craniométrie, soit dit en passant, pratique insensée faisant partie de cette tradition anthropométrique européenne qui puise sa source dans la physiognomonie (tellement moquée par Lichtenberg !) et la phrénologie du XVIIIe siècle (cf. Juanma Sánchez Arteaga : La razón salvaje. La lógica del dominio: tecnociencia, racismo y racionalidad, Ed. Lengua de Trapo, Madrid, 2007; page 113).
Et au XXIe siècle, cette barbarie persiste. Il fallut attendre le mois de mars 2011 pour que l’existence de ces crânes fût révélée au grand jour par l’historien et anthropologue algérien Ali Farid Belkadi (cf. TSA-Algérie).


Le 27 mai 2011, Ali Farid Belkadi lança une première pétition dans Le Matin d'Algérie...
Pour le rapatriement des restes mortuaires algériens conservés dans les musées français
Nous signataires, auxquels se joignent des personnalités amies de l’Algérie, toutes familles politiques confondues, appelons le Président de la République Abdelaziz Bouteflika et le gouvernement algérien, à entreprendre diligemment auprès de l’État français, les démarches nécessaires au rapatriement en Algérie des restes mortuaires de résistants algériens conservés dans les musées français.
Appelons les membres influents de la société française à se joindre à cette noble action. Sachant que les insurrections des Algériens contre la France coloniale sont consommées depuis bien longtemps.
Une proposition de loi exigeant « la restitution de toutes les têtes maories détenues en France » a été adoptée le 4 mai 2010 par le parlement français, à l’issue d’une bataille engagée depuis de longues années par le peuple maori de Nouvelle-Zélande. La première tête d’un guerrier maori momifiée qui était conservée au muséum de Rouen depuis 1875, a ainsi été restituée lundi 9 mai à des émissaires néozélandais du musée Te Papa Tongareva de Wellington. La restitution des autres dépouilles maories doit se poursuivre au cours des mois à venir.
Ces manquements détestables aux règles morales les plus rudimentaires, aucune culture ne saurait y souscrire, aucune croyance ne peut les admettre. Aucune pratique de piété ne peut permettre qu’un corps soit délibérément séparé d’un bras, d’une jambe ou de la tête pour finir naturalisé dans un musée pour la postérité. Sauf à faire volontairement don de son corps à la recherche scientifique ou pour des raisons médicales envers son prochain. Par delà les tactiques et les calculs politiciens, partant du principe démocratique que l’influence citoyenne sur les décideurs peut être non-négligeable, les signataires de la présente pétition demandent aux autorités françaises, d’étendre aux restes mortuaires des dizaines de partisans algériens à la colonisation, actuellement conservés dans les musées français, le bénéfice de la loi adoptée par le parlement de la France, qui préconise « la restitution de toutes les têtes maories détenues en France ».
(En lire la totalité)
En juillet 2016, le quotidien Le Monde publia un manifeste collectif pour la restitution des crânes des révoltés algériens de 1849, signé par Pascal Blanchard (historien), Raphaëlle Branche (historienne), Christiane Chaulet Achour (universitaire), Didier Daeninckx (écrivain), René Gallissot (historien), François Gèze (éditeur), Mohammed Harbi (historien), Aïssa Kadri (sociologue), Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire), Gilles Manceron (historien), Gilbert Meynier (historien), François Nadiras (Ligue des droits de l’homme), Tramor Quemeneur (historien), Malika Rahal (historienne), Alain Ruscio (historien), Benjamin Stora (historien), Mohamed Tayeb Achour (universitaire) :
« Les crânes de résistants algériens » n’ont rien à faire au Musée de l’homme
LE MONDE | 09.07.2016 à 13h30 | Par collectif
(En lire la totalité)
Le texte détaillait la délectation sadique —trop dure à lire— de l'armée occupante pendant la guerre de conquête d'Algérie, concrètement en 1848-49 contre les résistants de l'oasis de Zaâtcha, dans la wilaya de Biskra, dirigés par le cheikh Bouziane (crâne n° 5 941 du stock du Musée de l'Homme).


(...) Deux ans plus tard, Charles Bourseul, un « ancien officier de l’armée d’Afrique » ayant participé à l’assaut, publiera son témoignage : « Les maisons, les terrasses sont partout envahies. Des feux de peloton couchent sur le sol tous les groupes d’Arabes que l’on rencontre. Tout ce qui reste debout dans ces groupes tombe immédiatement sous la baïonnette. Ce qui n’est pas atteint par le feu périt par le fer. Pas un seul des défenseurs de Zaâtcha ne cherche son salut dans la fuite, pas un seul n’implore la pitié du vainqueur, tous succombent les armes à la main, en vendant chèrement leur vie, et leurs bras ne cessent de combattre que lorsque la mort les a rendus immobiles. ». Il s’agissait là des combattants.
Or, l’oasis abritait aussi des femmes, des vieillards, des enfants, des adolescents. La destruction de la ville fut totale, méthodique. Les maisons encore debout furent minées, toute la végétation arrachée. Les « indigènes » qui n’étaient pas ensevelis furent passés au fil de la baïonnette.
Dans son livre La Guerre et le gouvernement de l’Algérie, le journaliste Louis de Baudicour racontera en 1853 avoir vu les zouaves « se précipiter avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir », puis s’acharner : « Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter. Des procédés aussi barbares n’étaient pas nécessaires, et il est très fâcheux que nos officiers ne soient pas plus maîtres en expédition de leurs troupes d’élite, qu’un chasseur ne l’est d’une meute de chiens courants quand elle arrive avant lui sur sa proie. »
D’après les estimations les plus basses, il y eut ce jour-là huit cents Algériens massacrés. Tous les habitants tués ? Non. Le général Herbillon se crut obligé de fournir cette précision : « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés ». Le pire est que la presse française d’alors reprit ce rapport cynique.
Un peu plus tard, en juin 2016, L'Humanité s'occupa de cette sombre affaire de terreur coloniale et civilisatrice entreposée.
Puis, en juillet 2016, ce fut le tour du site d'information, débat et humour Là-bas, si j'y suis (cf. Les crânes oubliés de la conquête de l'Algérie, 29/07/2016). Son reportage incluait une citation très pertinente d'Aimé Césaire que je tiens à insérer ici comme conclusion :
« Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir à extirper une seule valeur humaine. » (Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme)