lundi 4 décembre 2017

Macron, Mbembé, Sarr et Tsimi

Le premier et récent voyage éclair en Afrique (quelque trois jours au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et au Ghana) du président français Emmanuel Macron comporta, juste avant son discours à Ouagadougou (Burkina Faso), une réaction écrite co-signée par Achille Mbembé (historien et philosophe politique camerounais, auteur de Critique de la raison nègre) et Felwine Sarr (économiste et musicien sénégalais), publiée par Le Monde le 27 novembre.
Cet appel entraîna, à son tour, le lendemain, l'acide réponse de Charles Tsimi (de race curieuse, athée de conviction, diplômé en Sciences Politiques) sur son blog hébergé par Mediapart.
J'ai le plaisir de vous copier-coller les deux textes en question afin que vous puissiez peser et penser ce contraste...

« Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! »

Avant le discours du président Macron à Ouagadougou, les philosophes Achille Mbembé et Felwine Sarr estiment que la France reste un problème pour le continent.

Tout d'abord, lecteurs de Mediapart, il faut savoir qu'il y a le Monde et le Tiers-Monde. Il y a l'ONU et  la Communauté internationale.  Il y a lemonde.fr et lemonde.fr/afrique. A ne pas confondre. Certes, il s'agit du même groupe, mais comme indiqué, ce n'est pas le même monde, enfin si, mais disons qu'ils ont jugé là-bas, que l'Afrique avait besoin d'un peu d'intimité. Ou alors, c'est simplement qu'il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. L'un est effectivement destiné au Monde, on y parle de Trump, du CETA, des Rohingyas, de l'Union Européenne, du Qatar, de Daesh, des choses sérieuses quoi! et l'autre est destiné à l'Afrique,. Unique continent qui bénéficie, de la part du grand groupe de presse, de cette attention délicate.
Les mauvais esprits croiront qu'il s'agit d'un apartheid,  ou tout au moins, d'une discrimination POSITIVE. Personnellement, je crois que le Monde est un journal qui aime l'Afrique.C'est de notoriété publique. La Francophonie c'est sacré! Et quand on aime, on le prouve. C'est fait.
Sur lemonde.fr/afrique donc, la parole est régulièrement donnée à certains intellectuels "africains" , lesquels s'amusent  à parler, à penser au nom des "africains", pour les "africains" aux officiels du Monde, de l'Occident. Parmi ces intellectuels, figurent deux noms désormais célèbres, deux pourvoyeurs attitrés de la "pensée africaine", deux diseurs de ce qu'il faut faire, deux prescripteurs, deux censeurs, deux archevêques, deux think-thankers, deux compagnons: l'historien camerounais Achille Mbembe et l'économiste sénégalais Felwine Sarr. Ils dirigent  l'un et l'autre Les Ateliers de la pensée de Dakar, une sorte de kermesse intellectuelle qui réunit les Afro-consort éparpillés dans le monde.

Felwine Sarr et Achille Mbembe: les doux panseurs
Ils ont donc publié, à l'occasion de la visite du président Emmanuel Macron en Afrique, une tribune: Africains, il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes !  sur le site lemonde.fr/Afrique. Bien!
Vu les auteurs, en vérité, j'aurais pu ne pas lire l'article. Mais, comme j'ai été apostrophé par un vocable des plus insignifiants :"Africains,"....il me fallait, au moins par curiosité imbécile, lire la suite : "il n’y a rien à attendre de la France que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes ! ".  Leur histoire a commencé très mal, très très mal, me suis-je dit,. Qui attend quoi de la France? Les africains ? Qu'est-ce cette manière d’infantiliser, d'essentialiser des millions de Femmes, d'Hommes ? Ma pauvre mère, retraitée, ne connait pas ces deux messieurs, et elle  n'attend et n'a jamais rien attendu de la France, et des gens comme elles sont légions en Afrique, alors un peu de considération chers messieurs, pour ces anonymes légions qui ne vous ont pas sonnés. La fin de ce début de titre catastrophique : "...que nous ne puissions nous offrir à nous-mêmes!". Bref.... le titre de l'article m'a paru, très vite abscons et con, hélas, j'ai quand même décidé de poursuivre ma lecture.
J'ai lu la tribune, sans émotion particulière, sans interrogation subite....je m'ennuyais presque. A un moment donné, des mots, des bouts de phrases, quelques arguments ont commencé à m'agacer terriblement. Je ne comprenais pas comment deux têtes aussi illustres pouvaient se complaire dans une pensée aussi molle, futile, et s'octroyer le beau rôle de m'interpeller moi, africain, de la "nouvelle génération".
Ne pouvant  commenter tout l'article, car je le fais à titre gratuit, je vais juste m'attaquer à quelques arguments, bouts de phrases, paragraphes, éminemment ridicules de nos deux panseurs africains.  Que disent-ils:
-  "Dans la poursuite de ses intérêts en Afrique, la France a, depuis l’époque coloniale, clairement choisi ses alliés locaux. En règle générale, il s’agit non pas des peuples eux-mêmes ou encore des sociétés civiles, mais de potentats souvent cruels et sanguinaires. Entourés d’une caste servile déterminée à se reproduire indéfiniment au pouvoir, il s’agit, dans la plupart des cas, de tyrans disposés à traiter les leurs comme des captifs de guerre".
L'Histoire n'est pas avare de potentats cruels et sanguinaires, de véritables tyrans. ça ne sert à rien d'affubler l'Afrique de mots extravagants, alors que celle-ci souffre déjà, simplement, pour ce qu'elle est. Des dirigeants qu'on peut faire et défaire depuis l'étranger, des dirigeants que de petites associations étrangères peuvent poursuivre en justice, des dirigeants dont on peut bloquer des comptes et saisir quelques biens à l'étranger, des dirigeants soumis aux "droits de l'homme" et à la "démocratie", des dirigeants qui ont peur de leur population ...hé bien, pour moi, c'est autre chose que des potentats (souverain absolu d'un grand Etat).
Il n'existe pas de potentats en Afrique (peut-être le Roi du Maroc, et encore!). Pourquoi utiliser donc ce mot qui ne rend compte de rien? Dans l'optique de bien se faire voir. Et cruels? La cruauté des dirigeants africains est surtout une cruauté de médiocrité, d'impuissance, de cupidité. Ils ne sont pas cruels au sens des grands massacres qui jonchent l'Histoire....l'Afrique compte les dirigeants les moins criminels de toute l'Histoire de l'humanité. Ils sont ceux qui ont le moins massacré leurs peuples, et les peuples étrangers. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont les plus vertueux, ni que cela constitue un mérite particulier. C'est simplement un fait qui peut se comprendre trop aisément:  moins criminels, car  moins puissants, moins conquérants. Si les conditions  étaient réunies, ils auraient été, sans nul doute, aussi cruels que Caligula, Bismark, Napoléon, Léopold II, Ferry, Pol-Pot, De Gaulle, Bush, Sarkozy....je passe sur le cas d'Hitler et de Staline. Sanguinaires? Là aussi, on peut faire le décompte,  et on verra qu'en litre de sang versé, les dirigeants africains sont de petits joueurs. Véritables tyrans? Archi faux! Ce sont surtout de médiocres tyrans. Là encore, on peut convoquer l'Histoire....Et la tyrannie, c'est autre chose que vivre au Cameroun, au Zimbabwe, en Angola. Je ne le  dis pas parce que je suis défenseur d'un quelconque régime famélique en Afrique, bien au contraire, soucieux de bien nommer le mal qui mine ces pays, je refuse d'utiliser des mots qui se baladent d'une bouche à l'autre, sans qu'on ne cherche à comprendre ce qui se cache derrière, et pourquoi on l'utilise.
- "L’un des procès les plus significatifs intentés contre la France par les nouvelles générations d’Africains est d’avoir lié son sort à celui de classes dirigeantes ..."
 Qu'est ce que ce charabia? nouvelles générations d’Africains, une réalité trop imprécise et trop confuse. Cela dit,  41% de la population en Afrique a  moins de 15 ans, et  les jeunes de moins de 25 ans représentent 65% de la population. Ces jeunes sont très peu politisés, ils sont surtout confrontés  aux problèmes d’accès à l’éducation, d’emploi et de soins de santé. Où est ce que nos deux panseurs ont vu "ces nouvelles générations qui intentent des procès significatifs à la "France"?  Ne confond-on pas ici les jeunes issus de l'immigration vivant à l'étranger,  et la "jeunesse africaine"? Il y a une différence spectaculaire entre la jeunesse urbaine de Douala (ou de Malabo,Abidjan...) et son rapport à la politique et la jeunesse africaine vivant à l'étranger. Tout comme il y a une différence entre la jeunesse urbaine de Douala et la jeunesse rurale de Mbandjock, au Cameroun. La jeunesse urbaine d'Abidjan et la jeunesse rurale de Côte d'Ivoire. Et les jeunes ruraux viennent, de plus en plus, dans les villes, non pour se liguer contre les pouvoirs en place ou contre la France, mais pour vivre plus confortablement. Ils échappent, à l'heure d'internet, à l'ennui des villages et regagnent nos étroites capitales, des pétaudières, pour se connecter avec le "monde".
-"Ne pas se tromper de diagnostic signifie aussi ne point faire de la France le bouc émissaire de tant de malheurs que nous aurions pu éviter, mais que, plus que de coutume, nous nous auto-infligeons." 
C'est Achille Mbembe et Felwine Sarr qui font semblant de croire qu'il y a assez de gens stupides pour se tromper de diagnostic. Et qu'il faudrait leur bonne parole à eux, pour nous guider vers le droit chemin. Aucun parti politique en Afrique ne prospère sur la base d'un anti impérialisme. Contrairement en France, où on voit des hommes politiques jouer avec la corde de l’immigration par exemple, pour des raisons "démocratiques". Il n'y a pas une opinion dominante, en Afrique en tout cas, qui fait de la France un quelconque bouc-émissaire...Dans les marchés, les lieux populaires, les gens ne se mettent pas du matin au soir, sous le soleil, pour raconter que c'est à cause de la France qu'ils sont ce qu'ils sont. Dans les bars, ça ne cause pas esclavage, colonisation...
Au Cameroun, pays africain je rappelle, il y a quelques années, un activiste très anti français, André Blaise Essama vandalisait quelques sites qui portaient la trace de la présence française à l'époque coloniale. Ce dernier, aux yeux de l'opinion, avait plus l'air d'un fou que d'un activiste. Ils n'étaient suivi, acclamé par personne. C'était une espèce de Kemi Séba, mais en plus authentique, qui n'intéressait personne...même pas mes camarades d'alors, en faculté de Sciences Juridiques et Politiques de Yaoundé II. Même pas par l'UPC, ce parti nationaliste qui a combattu les envahisseurs.
- "Mais, par-dessus tout, les nouvelles générations ont pris conscience que les rapports franco-africains postcoloniaux reposent sur très peu de valeurs que la France et l’Afrique auraient en partage. Dans un contexte de tarissement des rentes de la circulation, cette vacuité morale et le défaut de légitimité qui s’ensuit expliquent, plus qu’on ne l’a laissé entendre, le recul de l’influence française en Afrique."
Encore leur vague truc de "nouvelles générations". Et pour le reste, je ne comprends rien.
- "Plus que leurs aînés, les jeunes Africains savent que la survie de l’Afrique ne dépend pas de la France, tout comme la survie de la France ne devrait guère dépendre de l’Afrique. Elles ont compris que le fait d’avoir eu, à un moment donné, un passé en commun ne nous condamne pas à envisager un futur ensemble, surtout si ce futur doit se construire à notre détriment."
Sur quoi repose de telles affirmations? Leurs aînés, c'est à dire Quelle génération? Les "nouvelles générations", celles qui représentent plus de la moitié du continent sont surtout à éduquer, à soigner. Depuis leurs écrans de télévision, leurs smartphones pour ceux qui en ont, leur ordinateur, la France veut surtout dire le bien-être. Ils constatent les conditions matérielles d'existence qui diffèrent.  Ces "nouvelles générations" contrairement à ce que prétendent nos deux prescripteurs, n'ont pas davantage compris ce qu'ils appellent passé en commun et futur ensemble, faute d'intellectuels présents avec eux.
- "Emmanuel Macron est arrivé au pouvoir à un moment où le processus de décolonisation de l’imaginaire africain est en phase d’accélération....".
Quels doux rêveurs! Quelle bêtise!  Le désir d'occident (voir Alain Badiou)  n'a jamais été aussi violent en Afrique et dans le monde. Partout les gens aspirent à vivre comme en Occident.  Et ce désir d'Occident est la preuve que s'il y a bel et bien un lieu qui est loin d'être en pleine décolonisation, c'est l'imaginaire.  Partout en Afrique on aspire à la "DEMOCRATIE" (notez les guillemets), une fascination extrêmement béate des élections de Macron ou de Trump. Là encore, c'est la preuve  que le processus de décolonisation de l'imaginaire est loin d'avoir commencé. Si nos deux faiseurs de tribune étaient assez dans le réel, ils se rendraient compte que l'élection française passionne en Afrique subsaharienne, plus que n'importe quel autre élection locale.
N'appelle t-on pas déjà, au Cameroun, un candidat aux prochaines élections présidentielles en 2018, le Macron camerounais?  N'a t-on pas vu la jeune diaspora gabonaise supplier l'ultra démocrate François Hollande, pour qu'il aille chasser  Ali Bongo du pouvoir?  Il n'y a pas de processus de décolonisation de l'imaginaire entamé, c'est l'inverse, en sa phase d’accélération.
- "Les structures fondamentales de cette décolonisation se donnent le mieux à voir dans la production artistique et esthétique et dans le renouveau de la pensée critique"
N'importe quoi! Production artistique? Intéressons-nous donc à cette production. Prenons la musique urbaine. Au Nigéria, au Cameroun, et en Côte d'Ivoire....elle n'est rien d'autres que la reproduction tiers-mondisée de ce qui se passe aux USA. Il suffit de regarder les clips. Les techniques utilisées. L'habillement. On parle Cinéma? Théâtre? Arts vivants? Littérature? Achille Mbembe et bien d'autres écrivains noirs, si ils sont connus et jouissent d'une réputation en Afrique, c'est grâce à la France ou disons à l'Occident. La majeur partie des
grandsintellectuels et des
grandsécrivains africains re-connus en Afrique le sont parce qu'ils ont été proclamés comme tel depuis les instances européennes. Il n'y a pas d'écrivains publiés au Cameroun dont la popularité dépasse le seul cadre de sa famille ou de son village. J'exclus les quelques oeuvres au programme scolaire.
Quant au renouveau de la pensée critique, franchement, quelle imposture! Là encore, je demande à nos deux savants de faire le tour des universités en Afrique subsaharienne, de regarder le niveau de la recherche...et de nous dire s'il y a de quoi bomber le torse. Renouveau ? mais où? Quelles sont donc les revues scientifiques africaines qui bousculent le monde du savoir?
- "Les arts du XXIe siècle seront africains"
Tel est le titre d'un de leurs paragraphes. Alors qu'ils énoncent des conneries, rappelons à nos tranquilles intellectuels que, pendant que l'on vendait des migrants à 400 euros la pièce, en plein XXIe siècle, un tableau de la Renaissance, Salvator Mundi de Léonard De Vinci, s'est vendu à 450 millions de dollars à New York.
Que dire par ailleurs de la production artistique et de la création esthétique ? Puisque les arts du XXIe siècle seront africains, comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ?
On ne sait pas toujours, pourquoi et à partir de quoi ces messieurs déclarent que les arts du XXIe siècle seront africains...les chinois ne sont pas créatifs j'imagine, et les argentins des bons à rien, et les iraniens trop nuclérairés pour briller dans l'art, et les turcs pas assez démocrates pour inventer.... D'où ça leur sort que l'Afrique serait au XXIe siècle le continent par excellence de l'art?  "comment ne pas s’en servir pour faire éclore , ensemble, de nouvelles virtualités ?"...Se servir de quoi exactement? ce qui n'existe pas encore? Quelles virtualités? bref....pathétique!
- "La réinvention des rapports entre la France et l’Afrique n’a de sens que si ces rapports contribuent à une nouvelle imagination du monde et de la planète. La grande question philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi politique et économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de la mobilité et de la circulation." 
Tout porte à croire qu'avec les Etats-Unis, avec la Chine, le Japon, l'Inde, la Russie...l'Afrique a d'excellents rapports. Ne reste plus que la France.  En outre, cette histoire de nouvelle imagination du monde et de la planète est assez risible. On est dans un monde capitaliste. Qu'ils continuent d'imaginer.... Et puis, la réinvention, ça tombe du ciel? ou alors, sont-ils vraiment convaincus qu'à la suite des élections libres et transparentes en Afrique, ils auront ce "nouveau monde et cette nouvelle planète"?  N'est-ce pas d'une naïveté proche de l'ignorance? 
Ils disent, ils osent dire: La grande question philosophique, esthétique et culturelle, mais aussi politique et économique du siècle en cours est celle de la mutualité, de la mobilité et de la circulation. Alors qu'on sait depuis peu que Le patrimoine cumulé des 1 % les plus riches du monde a dépassé l’an dernier celui des 99 % restants.  Alors qu'on vit tous les jours l'expérience d'un monde cruellement injuste et inégalitaire, alors que l'Afrique piétine et reste le théâtre d'affrontements étrangers, alors que des populations entières vivent de l'aide humanitaire, nos deux Africains déclarent que LA GRANDE QUESTION PHILOSOPHIQUE...est celle de la mutualité. La mobilité. La circulation. LA GRANDE QUESTION ESTHÉTIQUE..POLITIQUE..LA GRANDE QUESTION ECONOMIQUE....CULTURELLE.  Quelle médiocrité!
Mutualité. Mobilité. Circulation ne sont pas de grandes questions.....Elles n'ont strictement rien de politique. Et d'ailleurs, ce monde-ci est déjà mutuelle, mobile et circulaire. A moins donc, de vouloir, aller plus ou moins loin, se poser la question de la mutualité, la mobilité, la circulation est sans intérêt.
- "Réinventer la relation avec l’ex-puissance coloniale exige de remplacer le colonialisme par de nouveaux rapports de mutualité, de réciprocité et d’égalité." Qui réinvente? Les Etats? a t-on déjà vu les Etats réinventer quoi que ce soit si ce n'est leurs intérêts nationaux? Alors balancer comme réinventer la relation ...n'a pas de sens. Cette réinvention n'aura pas lieu. Parce que l'Histoire politique est une histoire de rapports de force, de luttes, de conquêtes. Ce n'est pas deux démocrates qui vont aller se mettre à table et  convenir, parce que ayant lu Mbembe et Felwine, que le colonialisme c'est pas bon, place donc à l'égalité, à la réciprocité.
- "Au-delà des jeux de puissance, la seule discussion d’avenir avec la France, le seul débat philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage."
Ces deux naïfs parlent comme si l'Afrique était un pays. Ils font comme si l'avènement d'une unité politique du continent était une affaire de claquement de doigts. Ils affirment arrogamment: "la seule discussion d’avenir avec la France, le seul débat philosophique digne d’intérêt avec ce pays qui a significativement contribué à la vie de l’esprit, c’est celui-là : comment assurer la durabilité de ce monde, le seul que nous avons en partage". C'est donc ça? Assurer la durabilité de ce monde...Le monde est très bien comme il est. Il faut simplement "assurer" qu'il dure toujours comme il est.
L'historien et l'économiste veulent une chose et son contraire. Ils veulent imaginer un nouveau monde, et en même temps ils veulent "assurer" à "ce monde" une durabilité. A quoi renvoie "ce monde" si ce n'est le monde capitaliste régit par les intérêts, l'exploitation, les guerres? Ou alors, ils sont en train de nous dire que la seule discussion qui vaut le coup avec la France est celle de l'écologie? C'est du n'importe quoi. Après nous avoir posé leur GRANDE QUESTION PHILOSOPHIQUE de l'année, ils nous imposent la SEULE DISCUSSION d'AVENIR: durabilité. Pendant ce temps, 100 congolais peuvent mourir dans le silence complet de la communauté internationale et quand un français meurt, c'est l'humanité entière qui pleure.
Comment peuvent-ils, au vu des conditions d'existence des millions d'Africains, dire que la seule discussion possible est "d'assurer". Et pourquoi se limitent-ils à la France? On croyait pourtant qu'ils étaient fraîchement et impeccablement décolonisés.
- "Cette durabilité exige la redistribution la plus équitable possible du droit universel à la mobilité et à la circulation".
J'avoue, en lisant ceci, j'ai éprouvé un peu de la colère. De mépris.  Est-ce pour ça que ces messieurs ont interpellé les Africains? Un monde juste repose t-il d'abord et fondamentalement sur la mobilité et la circulation? Qu'est ce que cette histoire de mobilité et de circulation dans ce qui se passe actuellement au Soudan, en Somalie, en Érythrée, au Somaliland, au Swaziland?  Ignore t-on sur quoi repose le privilège de ceux qui, aujourd'hui peuvent tranquillement circuler dans la surface du globe?   Va t-on dans un monde aussi horriblement gouverné par l'argent commencer à réfléchir sagement sur le droit universel à la mobilité, à la circulation, et donc à se porter soi même en esclavage, pour ceux qui n'ont rien et qui croiront aller trouver ailleurs quelque chose.
- "Cette politique de la circulation planétaire, il nous revient d’en imaginer les fondements éthiques, à l’heure où le rêve d’apartheid semble s’être à nouveau emparé du monde."
Pur charabia. Quelle pensée maigrichonne! Lorsque Marx demandait aux prolétaires de tous les pays de s'unir, il n'exigeait pas au préalable un droit universel de la circulation. Il existe déjà un droit universel à la santé, à l'éducation....et pourtant! Alors un droit universel de la circulation, c'est aussi imbécile que la fermeture des frontières. Car, dans un cas, comme dans l'autre, l'Homme circule.....depuis ses origines. Et il y a une circulation qui doit nous interpeller, celle des migrants. Et ce qu'elle révèle, ce n'est pas tant qu'il nous faut un droit d'aller et venir, c'est surtout que le monde se résume un peu à l'Occident. Qu'un blanc c'est pas tout à fait un noir....Qu'un riche c'est pas tout à fait comme un pauvre...Qu'un anglais c'est pas comme un nigérian.
La question de l'égalité est la question de l'Humanité par excellence. Il faut travailler à son avènement, de façon explicite et déterminée, ou sinon on travaille contre-elle, comme nos deux pauvres savants.

mercredi 29 novembre 2017

1er Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits, sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre premier sommaire de cette année (pour le 29.11.17) et merci à mes élèves pour leurs contributions !

8e Journal des infos fin d'année scolaire

Un peu en retard, voici notre dernier journal des infos de l'année scolaire 2016-17, présenté en classe le 25 mai 2017. Hommage aussi à mes anciens élèves. Tout à vous.



Le suprémacisme a son jargon...

... qui est employé à longueur de journée par toutes les instances du pouvoir dans le but qu'il soit ensuite intériorisé et réutilisé par le peuple souverain, éduqué donc comme il faut. Bien entendu, les individus souverains peuvent aussi être des journalistes à la candeur émouvante (« L’orthodoxie, c’est l’inconscience », disait George Orwell dans 1984).
Voyons, exercice d'acuité lectrice (et ce jeu ne concerne pas Trump dont le suprémacisme saute aux yeux) appliquée à la langue innocente et très légitime (aurait dit Bourdieu) d'un journal de référence :
Trump gâche par une blague douteuse un hommage à la Maison Blanche

Alors qu’il recevait des anciens combattants amérindiens, le président américain a fait lundi une surprenante allusion à « Pocahontas », surnom dont il a affublé la sénatrice démocrate Elizabeth Warren.
LE MONDE | 28.11.2017 à 02h02 • Mis à jour le 28.11.2017 à 07h26 | Par Gilles Paris (Washington, correspondant)

Le président Donald Trump aux côtés de Navajos, lors d’une cérémonie d’hommage à la Maison Blanche le 27 novembre.

La réception devait être consensuelle. Donald Trump recevait à la Maison Blanche, lundi 27 novembre, trois des treize Navajos encore vivants qui avaient mis leur dialecte au service de l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale. Un code de communication que les ennemis des Etats-Unis n’avaient pas été en mesure de déchiffrer. Le président des Etats-Unis est pourtant parvenu à gâcher l’hommage en ravivant les critiques qu’il nourrit de longue date contre la sénatrice démocrate du Massachusetts, Elizabeth Warren.
(...) Voilà, maintenant vous savez ce que "dialecte" veut dire. C'est cela : c'est le parler des losers (même s'il-s contribue-nt à gagner une guerre mondiale).
D'ailleurs, les images sont parfois significatives : le tableau que l'on aperçoit entre Donald Trump et les deux héros Navajos de la photo est bel et bien celui d'Andrew Jackson, président —revendiqué par Trump— qui signa en 1830 l'Indian Removal Act, la brutale loi démocrato-coloniale à l'origine de la Piste des Larmes... Encore un détail de doigté du régime aux values...
Et qu'est-ce que c'est que cette piste des larmes ? Encore un massacre de la civilisation et du progrès, encore un broyage de la machine coloniale : "les soldats à cheval forcèrent à marcher, pendant 1750 kilomètres jusqu'à l'épuisement. 15 000 Indiens, femmes et enfants : 4 000 d'entre eux devaient mourir en route."

Daniel Coté (1) a fait le 26 août 2017 la recension d'un ouvrage (2) à ce sujet que nous devons à l'autrice canadienne Russel-Aurore Bouchard (chantre, par ailleurs, des armes à feu, armurière pendant 25 ans et fondatrice du Club de tir «Le Faucon»). Coté nous explique que l'essentiel du texte est formé du témoignage d'Eugène Roy, soldat qui participa au génocide des Indiens, "dont le manuscrit repose à la Société historique du Saguenay depuis 1937".

«C'est un texte extraordinaire, sans filtre, qui nous fait entrer dans la légende du Far-West, dans l'univers de la Frontière. On assiste au plus grand génocide de l'histoire de l'Humanité, alors que des millions d'Indiens ont été massacrés de façon méthodique afin qu'on puisse céder leurs terres à des Blancs. La Piste des Larmes est un sentier qui partait de Fort Smith et se rendait jusqu'à Santa Fe. On y a créé des réserves qui, en fait, étaient des mouroirs. Les gens étaient abandonnés en plein désert. Plusieurs souffraient de la dysenterie», a décrit Russel-Aurore Bouchard, mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès.
(Le Quotidien - Le Soleil,
26 août 2017)

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(1) Daniel Coté est journaliste et responsable de la section des arts dans les journaux Le Quotidien et Progrès-Dimanche
(2) La Piste des Larmes - Un Canadien français témoin du génocide des Indiens des Grandes Plaines - Journal du soldat Eugène Roy (1857-1860), Chicoutimi, 2017, 532 pages.

lundi 13 novembre 2017

Manifeste d'urgence sur l'état de la planète signé par 15 364 scientifiques

Le Monde, renseignent que plus de 15 000 scientifiques de 184 pays nous alertent sur l'état, pénible, de la planète Terre. Ils ont signé un appel à cet égard et ils sonnent ce tocsin aujourd'hui, lundi 13 novembre, dans la revue BioScience. Foucart et Valo nous rappellent :
C’est la deuxième fois que les « scientifiques du monde » adressent une telle mise en garde à l’humanité. Le premier appel du genre, publié en 1992 à l’issue du Sommet de la Terre à Rio (Brésil), avait été endossé par quelque 1 700 chercheurs, dont près d’une centaine de Prix Nobel. Il dressait déjà un état des lieux inquiétant de la situation et s’ouvrait sur cette alerte : « Les êtres humains et le monde naturel sont sur une trajectoire de collision. » Ce premier appel n’a pas été suivi d’effets. Un quart de siècle plus tard, la trajectoire n’a pas changé.
Voici le texte de cet appel urgent, publié par Le Monde en intégralité, dans la traduction de Gilles Berton :

Tribune

Il y a vingt-cinq ans, en 1992, l’Union of Concerned Scientists et plus de 1 700 scientifiques indépendants, dont la majorité des lauréats de prix Nobel de sciences alors en vie, signaient le « World Scientists’Warning to Humanity ». Ces scientifiques exhortaient l’humanité à freiner la destruction de l’environnement et avertissaient : « Si nous voulons éviter de grandes misères humaines, il est indispensable d’opérer un changement profond dans notre gestion de la Terre et de la vie qu’elle recèle. » Dans leur manifeste, les signataires montraient que les êtres humains se trouvaient sur une trajectoire de collision avec le monde naturel. Ils faisaient part de leur inquiétude sur les dégâts actuels, imminents ou potentiels, causés à la planète Terre, parmi lesquels la diminution de la couche d’ozone, la raréfaction de l’eau douce, le dépérissement de la vie marine, les zones mortes des océans, la déforestation, la destruction de la biodiversité, le changement climatique et la croissance continue de la population humaine. Ils affirmaient qu’il fallait procéder d’urgence à des changements fondamentaux afin d’éviter les conséquences qu’aurait fatalement la poursuite de notre comportement actuel.
Les auteurs de la déclaration de 1992 craignaient que l’humanité ne pousse les écosystèmes au-delà de leurs capacités à entretenir le tissu de la vie. Ils soulignaient que nous nous rapprochions rapidement des limites de ce que la biosphère est capable de tolérer sans dommages graves et irréversibles. Les scientifiques signataires plaidaient pour une stabilisation de la population humaine, et expliquaient que le vaste nombre d’êtres humains – grossi de 2 milliards de personnes supplémentaires depuis 1992, soit une augmentation de 35 % – exerce sur la Terre des pressions susceptibles de réduire à néant les efforts déployés par ailleurs pour lui assurer un avenir durable. Ils plaidaient pour une diminution de nos émissions de gaz à effet de serre (GES), pour l’abandon progressif des combustibles fossiles, pour la réduction de la déforestation et pour l’inversion de la tendance à l’effondrement de la biodiversité.
En ce vingt-cinquième anniversaire de leur appel, il est temps de se remémorer leur mise en garde et d’évaluer les réponses que l’humanité lui a apportées en examinant les données de séries chronologiques disponibles. Depuis 1992, hormis la stabilisation de l’amenuisement de la couche d’ozone stratosphérique, non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés. Particulièrement troublante est la trajectoire actuelle d’un changement climatique potentiellement catastrophique, dû à l’augmentation du volume de GES dégagés par le brûlage de combustibles fossiles, la déforestation et la production agricole – notamment les émissions dégagées par l’élevage des ruminants de boucherie. Nous avons en outre déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle.
L’humanité se voit aujourd’hui adresser une seconde mise en garde motivée par ces inquiétantes tendances. Nous mettons en péril notre avenir en refusant de modérer notre consommation matérielle intense mais géographiquement et démographiquement inégale, et de prendre conscience que la croissance démographique rapide et continue est l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales. En échouant à limiter adéquatement la croissance de la population, à réévaluer le rôle d’une économie fondée sur la croissance, à réduire les émissions de GES, à encourager le recours aux énergies renouvelables, à protéger les habitats naturels, à restaurer les écosystèmes, à enrayer la pollution, à stopper la « défaunation » et à limiter la propagation des espèces exotiques envahissantes, l’humanité omet de prendre les mesures urgentes indispensables pour préserver notre biosphère en danger.
Les responsables politiques étant sensibles aux pressions, les scientifiques, les personnalités médiatiques et les citoyens ordinaires doivent exiger de leurs gouvernements qu’ils prennent des mesures immédiates car il s’agit là d’un impératif moral vis-à-vis des générations actuelles et futures des êtres humains et des autres formes de vie. Grâce à un raz-de-marée d’initiatives organisées à la base, il est possible de vaincre n’importe quelle opposition, aussi acharnée soit-elle, et d’obliger les dirigeants politiques à agir. Il est également temps de réexaminer nos comportements individuels, y compris en limitant notre propre reproduction (l’idéal étant de s’en tenir au maximum au niveau de renouvellement de la population) et en diminuant drastiquement notre consommation par tête de combustibles fossiles, de viande et d’autres ressources.
La baisse rapide des substances destructrices de la couche d’ozone dans le monde montre que nous sommes capables d’opérer des changements positifs quand nous agissons avec détermination. Nous avons également accompli des progrès dans la lutte contre la famine et l’extrême pauvreté. Parmi d’autres avancées notables, il faut relever, grâce aux investissements consentis pour l’éducation des femmes et des jeunes filles, la baisse rapide du taux de fécondité dans de nombreuses zones, le déclin prometteur du rythme de la déforestation dans certaines régions, et la croissance rapide du secteur des énergies renouvelables. Nous avons beaucoup appris depuis 1992, mais les avancées sur le plan des modifications qu’il faudrait réaliser de manière urgente en matière de politiques environnementales, de comportement humain et d’inégalités mondiales sont encore loin d’être suffisantes.
Les transitions vers la durabilité peuvent s’effectuer sous différentes formes, mais toutes exigent une pression de la société civile, des campagnes d’explications fondées sur des preuves, un leadership politique et une solide compréhension des instruments politiques, des marchés et d’autres facteurs. Voici – sans ordre d’urgence ni d’importance – quelques exemples de mesures efficaces et diversifiées que l’humanité pourrait prendre pour opérer sa transition vers la durabilité :
  1. privilégier la mise en place de réserves connectées entre elles, correctement financées et correctement gérées, destinées à protéger une proportion significative des divers habitats terrestres, aériens et aquatiques – eau de mer et eau douce ;
  2. préserver les services rendus par la nature au travers des écosystèmes en stoppant la conversion des forêts, prairies et autres habitats originels ;
  3. restaurer sur une grande échelle les communautés de plantes endémiques, et notamment les paysages de forêt ;
  4. ré-ensauvager des régions abritant des espèces endémiques, en particulier des superprédateurs, afin de rétablir les dynamiques et processus écologiques ;
  5. développer et adopter des instruments politiques adéquats pour lutter contre la défaunation, le braconnage, l’exploitation et le trafic des espèces menacées ;
  6. réduire le gaspillage alimentaire par l’éducation et l’amélioration des infrastructures ;
  7. promouvoir une réorientation du régime alimentaire vers une nourriture d’origine essentiellement végétale ;
  8. réduire encore le taux de fécondité en faisant en sorte qu’hommes et femmes aient accès à l’éducation et à des services de planning familial, particulièrement dans les régions où ces services manquent encore ;
  9. multiplier les sorties en extérieur pour les enfants afin de développer leur sensibilité à la nature, et d’une manière générale améliorer l’appréciation de la nature dans toute la société ;
  10. désinvestir dans certains secteurs et cesser certains achats afin d’encourager un changement environnemental positif ;
  11. concevoir et promouvoir de nouvelles technologies vertes et se tourner massivement vers les sources d’énergie vertes tout en réduisant progressivement les aides aux productions d’énergie utilisant des combustibles fossiles ;
  12. revoir notre économie afin de réduire les inégalités de richesse et faire en sorte que les prix, les taxes et les dispositifs incitatifs prennent en compte le coût réel de nos schémas de consommation pour notre environnement ;
  13. déterminer à long terme une taille de population humaine soutenable et scientifiquement défendable tout en s’assurant le soutien des pays et des responsables mondiaux pour atteindre cet objectif vital.
Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité, l’humanité doit adopter une alternative plus durable écologiquement que la pratique qui est la sienne aujourd’hui. Bien que cette recommandation ait été déjà clairement formulée il y a vingt-cinq ans par les plus grands scientifiques du monde, nous n’avons, dans la plupart des domaines, pas entendu leur mise en garde. Il sera bientôt trop tard pour dévier de notre trajectoire vouée à l’échec, car le temps presse. Nous devons prendre conscience, aussi bien dans nos vies quotidiennes que dans nos institutions gouvernementales, que la Terre, avec toute la vie qu’elle recèle, est notre seul foyer.

A lire aussi dans la revue BioScience en anglais.
Traduit par Gilles Berton
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Mise à jour du 14/11/2017 :

Dans ce contexte, Attac France vient de publier un rapport en douze fiches (URGENCE CLIMATIQUE : ON ENTRE DANS LE DUR !) montrant des voies à suivre pour y faire quelque chose en marge des beaux discours :

rapportonentredansledurclimat.pdf
- PDF - 7 Mo

Contenu

  • Résumé : « Il ne s’agit pas de faire de notre mieux, il s’agit de faire ce qui est requis »
  • Urgence climatique : faut-il enterrer l’objectif des 2 °C ?
  • Les limites intrinsèques de l’Accord de Paris et de la gouvernance climatique
  • Crime climatique : le temps des sanctions est venu, y compris pour les « États voyous »
  • Du CETA à l’OMC en passant par la CNUCC, le commerce prime sur le climat !
  • Les dangers de la neutralité carbone et des émissions négatives
  • Emmanuel Macron : 6 mois à l’Élysée, 6 mois perdus pour le climat ?
  • Nouveau Rapport - Le poids écrasant des lobbys gaziers sur Bruxelles
  • Réforme du marché carbone européen : 200 milliards d’€ supplémentaires pour les pollueurs
  • Délinquants du climat = délinquants fiscaux ! Les mettre au pas pour financer le climat !
  • 1 million d’emplois climat : comment conjuguer climat et justice sociale ?
  • Pas un euro de plus pour les énergies du passé, fossiles ou fissiles

dimanche 29 octobre 2017

Bricks, de Quentin Ravelli

"J’avais à l’esprit le tressage d’une natte liant ces différents éléments
qui ne se rencontrent pas physiquement dans la réalité : le maire qui se bat
pour remplir sa ville fantôme, les gens qui s’organisent pour se battre
contre les banques afin de faire annuler les dettes, et bien sûr l’industrie de la brique. 
D’où la forme en mosaïque du film, le point de vue sur la crise se déplace sans cesse,
ce qui permet de comprendre différentes facettes." 
Quentin Ravelli


Barbara (biographie de la chanteuse du réalisateur Mathieu Amalric, avec Jeanne Balibar, 2017), Le Redoutable (Comédie dramatique de Michel Hazanavicius, 2017), Petit Paysan (drame de Hubert Charuel, 2017), Sans adieu (film documentaire de Christophe Agou), Un beau soleil intérieur (comédie dramatique de Claire Denis) et... Bricks : voilà les films proposés ces jours-ci par Les Trois Luxembourg, dans le VIe parisien (67 Rue Monsieur le Prince), la seule salle française où l'on peut voir aujourd'hui Bricks, justement, documentaire très récent du sociologue Quentin Ravelli (production Survivance, 1982) sur la bulle immobilière en Espagne, une création de richesse qui a explosé en 2007 (puis en 2008 en fanfare) laissant dans son sillage une multitude captive et désarmée de briques et de victimes —voire des ossatures en béton armé défigurant tous les paysages, par-dessus le marché, sur l'autel des marchés des capitaux et du productivisme.
Avant 2008, l'Espagne construisait 600 000 logements par an. Aujourd'hui, c'est un pays où il y a plus de 3,4 millions de logements vides (dont 491 000 neufs. En Europe, ce sont plus de 11 millions) et où se sont produits presque 700 000 délogements. Depuis 2008, presque la moitié des entreprises de BTP agissant en Espagne ont disparu. Mais notamment depuis fin 2014, on pense à repartir de plus belle...



Du 18 au 27 octobre, le cinéma Les Trois Luxembourg a organisé des rencontres entre le réalisateur et une variété de participants : l'association Españolas en París, Gilles Laferté, sociologue à l’INRA, et Eric Wittersheim, anthropologue à l’EHESS, Marguerite Vappereau, enseignante en cinéma à l’université de Bordeaux, Marion Lary d’Addoc (Association des cinéastes documentaristes), Alberto Amo, co-auteur de Podemos, la politique en mouvement - de l’ascension fulgurante au bras de fer politique, Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du DAL (Droit Au Logement), Ludovic Lamant (Mediapart), auteur de Squatter le pouvoir. Les mairies rebelles d’Espagne (Éd. Lux, novembre, 2016).

Sur Télérama, Frédéric Strauss a écrit, lors de la sortie en salle (17/10/17) d'un film que nous n'avons pas encore vu :
Avec ces portraits de victimes de la crise économique qui a frappé l’Espagne, ce documentaire semble à la traîne de l’actualité. Mais le réalisateur possède un regard spirituel, qui se mêle à la réflexion critique lorsqu’il filme des usines où l’on finit par casser les briques que l’on y a fabriquées, car on ne bâtit plus dans le bâtiment ! Expulsée de son appartement, une femme emporte avec elle une photo qu’elle avait accrochée au mur : Charlot dans l’usine des Temps modernes (1936). La folie productiviste est toujours dans l’air. Et pour poursuivre l’analyse, le réalisateur Quentin Ravelli, chercheur au CNRS, a aussi écrit un ouvrage : Les Briques rouges, dettes, logement et luttes sociales en ­Espagne (éditions Amsterdam).

Quentin Ravelli : Les Briques rouges. Dettes, Logement et Luttes sociales en Espagne.

En Espagne, la brique (ladrillo) est bien davantage qu’un matériau de construction. Elle est l’un des rouages essentiel du capitalisme. Elle est au cœur de la crise de suraccumulation que connait le pays depuis le début des années 2000. Située dans la région de la Sagra en Castille, l’enquête au long cours de Quentin Ravelli, issue d’un documentaire cinématographique, parvient à reconstituer la biographie d’une marchandise ordinaire sur laquelle repose un système entier de domination économique et politique.
« Pour Angel, la cinquantaine, le choc est ce jour-là violent : il court, nerveux et angoissé, de l’extrudeuse à la “guillotine”, du “piano” au poste de contrôle. Habitué à la tuile, il a dû se reconvertir à la brique en une matinée. Il tremble, il sue, il s’énerve pour un rien. Derrière lui, un enchevêtrement de tapis roulants grincent et crient en acheminant la terre des carrières, tandis que la grosse caisse du mélangeur d’argile, surnommé le “moulin”, pousse des râles graves qui résonnent sous les tôles à chaque passage de la meule. Devant lui, l’extrudeuse ronronne. Sous pression, elle pousse sans fin un gros ruban d’argile chaud et fumant – une brique infinie, un churro géant. »

Pour en savoir plus, vous disposez aussi d'un entretien avec Quentin Ravelli sur France Culture (24/10/2017)...



...ou d'un article sur Bastamag : De la bulle immobilière à l’expulsion de milliers d’habitants : le film Bricks raconte un système qui s’auto-détruit.

Le film de Ravelli fut présenté en mai 2017 dans le festival international du documentaire Documenta Madrid. À cette occasion, le site Cine Maldito lui consacra un aperçu.



jeudi 12 octobre 2017

Un peu de Fanon pour le 12 octobre

Mandaté par Isabel y Fernando (les Rois Catholiques : Isabelle I de Castille et Ferdinand II d'Aragon), à la tête d'une flotille de trois bâtiments, une caraque (la Santa María) et deux caravelles (la Pinta et la Niña, la Peinte et la Gamine), Christophe Colomb débarqua le 12 octobre 1492 sur l'île de Guanahani qu'il s'empressa de nommer San Salvador. Elle faisait partie d'un archipel que nous appelons aujourd'hui Bahamas, où habitaient des Taïnos et des Caraïbes que Colomb prit pour des Indiens, persuadé qu'il était de la rotondité de la Terre (1) et d'avoir découvert une nouvelle route des Indes. Bien entendu, il transportait dans ses navires un certain nombre de prêtres de l'Église qui allaient prêcher la platitude terrestre et la bonne parole en général. Partis de Palos de la Frontera pour l'Ouest afin d'atteindre l'Asie sur une Terre plate, leur Avidité et leur Foi Catholique n'y voyaient rien d'incongru.

C'était le début de l'empire colonial espagnol, bel exemple d'esprit de conquête et de réussite, œuvre de civilisation et d'évangélisation ayant eu recours aux massacres, à l'esclavage et à une considérable destruction physique, culturelle et linguistique du monde précolombien.

Il arrive qu'en 2017, le 12 octobre reste la fête nationale espagnole. Fête et Nationale. Ce qui me pousse à rappeler, pour l'occasion, deux citations antifana du martiniquais Frantz Fanon :

« Le régime colonial est un régime instauré par la violence. C’est toujours par la force que le régime colonial s’est implanté. C’est contre la volonté des peuples que d’autres peuples plus avancés dans les techniques de destruction ou numériquement plus puissants se sont imposés. Violence dans le comportement quotidien, violence à l’égard du passé qui est vidé de toute substance, violence vis-vis de l’avenir. »
L’An V de la révolution algérienne (1959)

« [La colonisation est] une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité. »
Les Damnés de la Terre (1961)

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(1) Ératosthène (Cyrène v. -276, Alexandrie, Égypte, v. -194) est le premier astronome dont la méthode de mesure de la circonférence de la Terre nous soit arrivée.

samedi 8 juillet 2017

La République sera humaine ou ne marchera pas, par Damien Carême

Face à la sourde oreille en marche, routine en sourdine (contrepet libéral), Damien Carême —maire écologiste (EELV) de Grande-Synthe (Nord, Hauts-de-France) arrivé à cette histoire comme mars en carême, compte tenu des privations et des abstinences qu'il voit sans effort autour de lui—, s'évertue à crier sur tous les toits la situation d'urgence que vit sa commune, notamment après l’incendie du camp de la Linière, le 10 avril 2017. Aujourd'hui, il s'exprime aussi sur Mediapart. C'est sa lettre ouverte au Président de la République sur l'accueil des migrants en France. En tout cas, on devrait prendre le temps de le lire et la République devrait se dire quel carême elle veut rompre...

La République sera humaine ou ne marchera pas

Blog : Damien Carême. 7 juil. 2017. Par  
Maire de Grande-Synthe, j'ai ouvert le premier de camp de réfugiés en France en mars 2016 pour faire face à une urgence humanitaire et au refus de l'Etat, à l'époque, de prendre en compte la situation extrême à laquelle j'étais confronté. Ce camp a complètement été détruit par un incendie le 10 avril dernier. Aujourd'hui, plus de 350 réfugiés sont à nouveau là. Depuis son élection, j'ai interpellé le nouveau gouvernement en vain.
Monsieur le Président de la République,

Si je m’adresse à vous aujourd’hui par le biais de cette lettre ouverte, c’est parce qu’en tant qu’élu de la République - au même titre que vous - je vous ai demandé un rendez-vous, à vous-même, à votre 1er ministre et à votre ministre de l’intérieur voilà déjà plusieurs semaines. Or, malgré l’urgence humanitaire à laquelle je dois à nouveau faire face dans ma commune, vous refusez de prendre en considération l’urgence extrême de ma sollicitation.
Je décide donc, aujourd’hui, de prendre la France à témoin de mon interpellation.
Pour mémoire : le 10 avril 2017, le lieu d’accueil humanitaire de Grande-Synthe brûlait.
C’était hier. C’était il y a trois mois. C’était il y a une éternité.
Ce lieu d’accueil a permis, pendant plus d’un an d’existence, de mettre à l’abri des milliers de personnes, hommes, femmes, enfants, essentiellement kurdes, puis afghans, venus d’horizons divers, souvent de zones de guerres ou en prise au terrorisme.
Si j’ai décidé, seul, de construire ce lieu d’accueil humanitaire en décembre 2015 avec l’aide de MSF, c’est parce que tout comme aujourd’hui, je n’obtenais aucune réponse du gouvernement de l’époque à mes interpellations face à un véritable drame humanitaire qui se jouait sur ma commune. Des centaines, puis de milliers de personnes venaient trouver refuge sur le sol de ma petite ville de 23 000 habitants. Quel choix s’offrait à moi, en tant que garant des valeurs de la république française ?
Dans mon monde, Monsieur le Président, celui que je m’échine à construire, les mots Liberté, Egalité, Fraternité ne sont pas des anagrammes hasardeux piochés à l’aveugle dans une pochette usagée d’un vulgaire jeu de société.
Est-ce que les mêmes causes devront produire les mêmes effets cet été 2017 ?
Notre lieu d’accueil, communément appelé La Linière, a permis pendant des mois d’être un lieu de premier secours humanitaire, offrant ce temps de répit et de récupération à toutes celles et ceux qui avaient tant risqué et déjà tant perdu pour arriver jusqu’à Grande-Synthe - à défaut de pouvoir passer en Angleterre par Calais - .
La Linière n’était pas « un point de fixation » Monsieur le Président, mais bien un point d’étape. Un lieu de transit sur la route de la migration qui pousse ces milliers de personnes  vers l’Angleterre.
Il n’a créé aucun « appel d’air » contrairement à ce qu’affirme votre ministre de l’intérieur, puisqu’ils étaient déjà 2 500 sur ma ville avant que je décide de la construction du site !
Il y avait, jusqu’en octobre 2016, près de 6 000 réfugiés à Calais alors que rien n’avait été conçu pour les accueillir.
Ils étaient plus de 3 000 à Paris avant qu’Anne Hidalgo ne décide courageusement de créer un lieu d’accueil à La Chapelle et à Ivry.
Ils sont aujourd’hui, comme hier, plus de 100 à Steenvoorde, dans le nord, alors que rien n’existe pour eux.
Évoquer l’appel d’air n’est que prétexte à l’immobilisme !
Un immobilisme ravageur sur le plan humain.
Un immobilisme mortifère.
Un immobilisme indigne de la France, patrie dite des « Droits de l’Homme et du Citoyen ».
Un immobilisme contraire à vos récentes déclarations à Bruxelles et à Versailles.
De mars à août 2016, nous avons avec l’aide de l’état, du  travail extraordinaire d’associations dévouées, des non moins remarquables ONG - Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, la Croix Rouge Française, Gynécologie Sans Frontières, Dentistes Sans Frontières - et des services de la ville, ramené le camp à une jauge « raisonnable» puisque la population sur le site est passée de 1 350 personnes à 700.
C’est le démantèlement de la Jungle de Calais qui est venu bousculer notre lieu d’accueil humanitaire et conduit à la fin que nous connaissons.
Je reçois aujourd’hui de nombreux témoignages, y compris de personnes antérieurement hostiles au camp, qui m’interpellent sur son rôle et son utilité pour tous ; les réfugiés évidemment, mais aussi les associations et à mots couverts les divers services de l’état qui voyaient dans ce camp un outil pour canaliser la pression et éviter ce que nous connaissons depuis sa disparition : l’étalement et l’éparpillement des migrants sur tout le littoral dans des conditions de vie indignes.
Expliquez-moi, Monsieur le Président, comment aujourd’hui peut-on prétendre contrôler quoi que ce soit, prévoir quoi que ce soit alors que ne prévaut qu’une politique de fermeté et d’intransigeance contre les réfugiés, secondée d’un mépris total envers les associations ?
Comment aujourd’hui pourrait-on se contenter de «disperser et ventiler» les réfugiés pour les condamner à errer sans but comme s’ils étaient par nature invisibles ?
Ces migrants, ces réfugiés ont tous une identité et une vie, Monsieur le Président.
Ils cherchent à Paris, Grande-Synthe, Calais, Steenvoorde ou ailleurs, un refuge.
Ne le voyez vous pas ? Ou peut-être ne le comprenez-vous pas ?
En les traquant comme des animaux, nous les transformons inévitablement en bêtes humaines.
On les traque de la sorte en espérant - peut-être ? - qu’ils craquent et commettent des méfaits qui justifieraient l’emploi de la force et les évacuations musclées. Vous pourrez alors, en bout de course, l’affirmer avec pédagogie – démagogie ?-  «  On vous l’avait bien dit ! »
Nous serions ainsi condamnés à l’impuissance et au cynisme en évitant de construire des lieux d’accueil humanitaires parce qu’ils provoqueraient « un appel d’air inévitable » ? Nous devrions choisir l’aveuglement, changer le prisme de notre conscience objective pour ne simplement plus voir ceux qui reconstituent des campements aujourd’hui, et demain, c’est certain, des jungles ?
Préfère-t-on les « jungles » à des lieux d’accueil humanitaires dans notre République française du 21ème siècle ?
Préfère-t-on nier les problèmes et s’en remettre à des recettes qui ont déjà toutes échouées ?
Préfère-t-on réellement bloquer ces migrants en Lybie, où la plupart d’entre eux se font violer ou torturer, loin de nos frontières et de nos yeux bien clos ?
Monsieur le Président, vous avez déclaré récemment à Bruxelles : « la France doit se montrer digne d’être la patrie des Droits de l’Homme en devenant un modèle d’hospitalité ».
Au même moment, votre ministre de l’intérieur fustigeait les associations à Calais en leur demandant « d’aller faire voir leur savoir-faire ailleurs ! ».
Ces discours étrangement contradictoires ne peuvent perdurer.
Mettez vos déclarations en actes !
Le gouvernement a choisi délibérément de tracer une frontière invisible, une ligne de démarcation organisant d’un côté la prise en charge des réfugiés via les Centres d’Accueil et d’Orientation (CAO) et laissant à l’abandon de l’autre côté, sur le littoral des Hauts de France, à la fois les migrants et les collectivités.
C’est, je vous l’écris Monsieur le Président, honteux et inacceptable !
J’ai croisé sur le lieu humanitaire de la Linière, bien des destins ; des destins meurtris, blessés mais toujours dignes.
D’aucuns diront peut-être que ma vision est « angélique ».
Je sais mieux que quiconque que La Linière était loin d’être parfaite. Mais notre lieu d’accueil était à l’époque la seule et indispensable réponse à l’urgence.
J’ai toujours soutenu depuis leur création la constitution de centres d’accueil et d’orientation et j’ai défendu les mérites de ces dispositifs dans tous mes déplacements ainsi qu’auprès de mes collègues maires.
Nombre d’entres eux témoignent d’ailleurs de la richesse qui en découle. Lorsqu’ils en ouvrent sur leur commune, tout se passe merveilleusement bien, avec les réfugiés, comme avec la population locale. En dépit quelquefois de manifestations préalables à l’annonce de l’ouverture des CAO.
Il faut les multiplier, les renforcer, asseoir davantage les fonctions d’accueil et d’orientation avec l’aide des associations, des citoyens locaux, plutôt que de s’en servir comme de lieux permettant d’y repousser les réfugiés.
Je souhaite que nous construisions une répartition territoriale du dispositif national d’accueil dans lequel le littoral Côte d’Opale devra aussi prendre sa part. Nous pourrons y créer des lieux d’accueil et de transit dans lesquels, celles et ceux qui arrivent sur le littoral, comme c’est le cas à Paris, se poseront quelques jours et réfléchiront à la suite de leur parcours. Car tant que l’Angleterre sera là, à portée de vue des falaises, des réfugiés voudront s’y rendre. - Et à cela, vous ne pourrez rien changer -.
Grande-Synthe est prête à accueillir dignement, à la hauteur d’un lieu dimensionné et respectueux des lois et des personnes y séjournant. Nous avons ici ou à Paris démontré que cela était possible, à la condition que l’Etat nous accompagne.
Il faudra que vous persuadiez d’autres maires d’accepter d’ouvrir des lieux, en les accompagnant financièrement au titre d’une «péréquation humanitaire ». Quelle magnifique mesure ce serait là ! Une mesure chargée de symbole !
Il faudra aussi, Monsieur le Président, réformer le droit d’asile, rendre plus rapide l’examen des demandes et élargir la notion de protections, alors que les procédures sont aujourd’hui décourageantes et malsaines.
Enfin parce que cela est une exigence absolue, nous devons tout faire pour lutter contre les réseaux de passeurs, comme je l’ai fait à Grande-Synthe. Je réaffirme au passage, que ce ne sont pas les lieux d’accueil qui favorisent les réseaux de passeurs, mais bel et bien les frontières, les murs, les barbelés et les garde-frontières que l’on multiplie qui donnent naissance à ces réseaux mafieux. Depuis toujours.
Il faudra donc, au-delà des réponses répressives de la police et de la justice, assécher ce trafic intarissable en créant des corridors humanitaires entre l’Europe et les pays de départ, aux frontières de ces pays, et accorder beaucoup plus de visas humanitaires. Visas qu’il faudra rendre européens.
Monsieur le Président, il fut un temps où la France a tristement organisé 54 000 traversées de l’Atlantique pour transporter 13 millions d’esclaves.
Il est venu l’heure de laver cet affront historique aux yeux du monde, en organisant un accueil avec le minimum d’hospitalité et de dignité qu’exige la vie de tout être humain. A fortiori dans ce beau pays qui nous/vous a été confié, où constitutionnellement «Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ».
Vous allez sortir un nouveau texte fixant de «nouvelles» directives, élaborer un «nouveau» plan. Un de plus. La liste est pourtant tristement longue.
Le problème, Monsieur le Président, c’est qu’aujourd’hui, la France est sur-administrée par des textes, et bien trop sous-administrée en moyens.
Il faut poser des actes.
Des actes audacieux.
Des actes courageux.

Dans l’espoir sincère que vous aurez le courage d’entendre ce que je tâche de vous écrire dans cette longue lettre et dans l’attente impatiente de vous lire,

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mon profond respect.

Damien CAREME
                                          Maire de Grande-Synthe
Entretemps, en Calabre...
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Mise à jour du 27/07/2017 :

Et entretemps, dans les Alpes-Maritimes, l'assistance aux nécessiteux a été à nouveau interpellée et arrêtée dans la personne de l'agriculteur Cédric Herrou —de l'association Roya citoyenne— qui en est à sa sixième garde à vue depuis 2016...
Le défenseur des migrants Cédric Herrou a été mis en examen, mercredi 26 juillet, pour aide à l’entrée et à la circulation d’étrangers en situation irrégulière, a fait savoir le parquet de Grasse. Il a été placé sous contrôle judiciaire conformément aux réquisitions du parquet et risque jusqu’à cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende.
L’agriculteur militant a été interpellé lundi soir en gare de Cannes (Alpes-Maritimes) avec plus de 150 migrants arrivés chez lui depuis l’Italie et qu’il accompagnait pour demander l’asile. Cette figure emblématique de l’association de défense des migrants Roya citoyenne demande depuis des mois aux pouvoirs publics un accueil d’urgence pour les milliers de personnes originaires de régions instables d’Afrique arrivant de Vintimille (Italie).
Lundi, en deux trains distincts, plus de 230 migrants avaient gagné la vallée frontalière de la Roya avant de rejoindre Nice, accompagnés par des membres de l’association Roya citoyenne. Tous ceux interpellés à Cannes, 156 au total, ont été renvoyés en Italie.
En savoir plus sur Le Monde.
En savoir plus sur L'Humanité.
Infos fournies sur ce blog, ici et , au sujet de Cédric Herrou et caetera.

Pour la Ligue des Droits de l'Homme (LDH), cette nouvelle détention de Cédric Herrou constitue un déni de justice. Voici son communiqué du 26/07/2017:
La Ligue des droits de l’Homme (LDH) proteste vigoureusement contre la mise en garde à vue de Cédric Herrou, défenseur des droits et militant infatigable de la cause des réfugiés et migrants, dans le simple respect de la parcelle d’humanité propre à toute personne.
Parce qu’il s’oppose dans les faits aux pratiques inacceptables des services de police dans la vallée de La Roya, depuis des mois, il est systématiquement arrêté, détenu, surveillé. La LDH s’interroge sur les buts poursuivis à son encontre. Le faire craquer ? L’obliger à un acte illégal ? Le soumettre à une telle pression qu’il se démette ou se soumette ?
La LDH est en droit de demander des comptes au gouvernement. Même si celui-ci veut pratiquer la « dissuasion migratoire », le Défenseur des droits a rappelé que les migrants ont des droits fondamentaux et que ceux qui leur viennent en aide ne font que leur permettre d’y accéder.
Soit il s’agit d’une décision du seul ministre de l’Intérieur dont on connaît l’outrance dès qu’il s’agit du soutien des associations à des réfugiés ou à des migrants. Il convient de lui rappeler que le délit de solidarité n’existe pas et que la France vient d’être sévèrement épinglée par la CEDH à ce propos. Soit ce sont ses services qui font du zèle faisant de la lutte contre les étrangers l’essentiel de leur mission au détriment des autres, et il appartient à leur ministre de faire le ménage dans ses services. Soit, enfin, il s’agit d’une consigne du gouvernement et il est alors regrettable que de tels actes en soient l’image la plus terne.
La LDH exige la libération immédiate de Cédric Herrou, la levée de toute poursuite et la mise au pas des actes trop zélés d’une police obnubilée par la ligne de leur frontière.

Paris, le 26 juillet 2017.