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mardi 6 avril 2021

Michèle Audin et sa Commune de Paris - et celle de Guillemin et celle de Meyssan

(Billet en construction) 

La Commune de Paris a 150 ans.

La Commune de 1871

C'est le nom qu'on attribue généralement au gouvernement révolutionnaire français établi par le peuple de Paris à la fin de la guerre franco-prussienne (1870-1871). L'échec de la bataille de Sedan scelle la défaite française et le 1er septembre 1870, l'empereur Napoléon III se rend aux prussiens. Deux jours plus tard, les républicains de Paris se saisissent du pouvoir et proclament la 3ème République, reprenant la guerre contre la Prusse.
En janvier 1871, les français capitulent après un siège de Paris qui dure plus de 4 mois. Les termes de l'armistice signé en février prévoient la tenue d'un vote de l'Assemblée Nationale sur l'éventualité de conclure une paix avec les prussiens. La majorité des députés - des royalistes qui veulent restaurer la monarchie - sont partisans de l'approbation des conditions de paix imposées par le premier ministre de Prusse, Otto von Bismarck. Les républicains radicaux et les socialistes toutefois, refusant d'accepter les conditions d'une paix qu'ils ressentent comme une humiliation, sont en faveur de la poursuite du conflit.
Les 17 et 18 mars, la population parisienne se soulève contre le gouvernement national qui est contraint de fuir la capitale pour venir s'installer à Versailles. A Paris, les radicaux installent un gouvernement "prolétaire" qu'ils nomment Comité Central de la Garde Nationale et fixent la date du 26 mars pour la tenue d'élections au Conseil Municipal. C'est sous le nom de "Commune de 1871" que ce Conseil et ses membres, "les communards", jouiront de leur plus grande notoriété. Un grand nombre de ces "communards" sont des disciples de Louis Auguste Blanqui, révolutionnaire détenu à Versailles sur instruction du chef de l'Assemblée Nationale, Adolphe Thiers. D'autres se réclament de divers courants de l'école socialiste, notamment les disciples de Pierre Joseph Proudhon et les membres de l'Association Internationale des Travailleurs dont Karl Marx est à l'époque le secrétaire correspondant.
La Commune promulgue un grand nombre de mesures en faveur des ouvriers, mais ne vivra pas assez longtemps pour que celles-ci puissent entrer en vigueur. En effet, le gouvernement de Thiers est décidé à étouffer l'insurrection par la force. (...)

Extrait du site du Rebond pour la Commune.

Chronologie
de l’histoire de la Commune, par Michèle Audin.

 

Michèle Audin (Alger, 1954) est une mathématicienne française dont les recherches concernent la topologie algébrique et la géométrie symplectique. Audin, Alger... oui, en effet, elle est la fille du mathématicien Maurice Audin, un mort (sous la torture) par la France.

Elle est aussi écrivaine, et oulipienne, et une connaisseuse majeure de la Commune : une référence essentielle en la matière. Elle dispose d'un blog incomparable et incontournable —touffu et détaillé comme tout— à son égard : Ma Commune de Paris. N'hésitez pas à y accéder, il est passionnant.

Autrice de cinq ouvrages sur le sujet, parus de 2017 à 2021, Michèle Audin vient justement d'en publier le cinquième...


La Semaine sanglante 

Mai 1871, légendes et comptes.

« Il ne s’agit pas de se jeter des crimes et des cadavres à la tête, mais de considérer ces êtres humains avec respect, de ne pas les laisser disparaître encore une fois. »

La guerre menée par le gouvernement versaillais de Thiers contre la Commune de Paris s’est conclue par les massacres de la « Semaine sanglante », du 21 au 28 mai.
Cet événement a été peu étudié depuis les livres de Maxime Du Camp (1879) et Camille Pelletan (1880).
Des sources, largement inexploitées jusqu’ici, permettent de découvrir ou de préciser les faits.
Les archives des cimetières, que Du Camp a tronquées et que Pelletan n’a pas pu consulter, celles de l’armée, de la police, des pompes funèbres permettent de rectifier quelques décomptes : dans les cimetières parisiens et pour la seule Semaine sanglante, on a inhumé plus de 10 000 corps. Auxquels il faut ajouter ceux qui ont été inhumés dans les cimetières de banlieue, qui ont brûlé dans les casemates des fortifications, et dont le décompte ne sera jamais connu, et ceux qui sont restés sous les pavés parisiens, exhumés jusqu’en 1920…

Avec cette étude implacable, Michèle Audin, grande connaisseuse de la Commune de Paris, autrice de Josée Meunier 19, rue des Juifs (Gallimard) et Eugène Varlin, ouvrier-relieur (Libertalia), rouvre un dossier brûlant.

264 pages — 10 €
Parution : 4 mars 2021
ISBN physique : 9782377291762
ISBN numérique : 9782377291779

De la même autrice
aux éditions Libertalia

 

Le , sous le titre Lieux communs sur la Commune, Mathieu Dejean (site de Là-bas si j'y suis) nous propose un entretien de 44' avec elle. Dans sa présentation, il souligne justement que, dans ce bouquin, Michèle Audin met au jour les falsifications versaillaises pour masquer le massacre des insurgés [après avoir tout fait pour tuer le plus possible de communards], et dissipe des légendes abondamment relayées par l'Histoire officielle qui —soit dit en passant— a toujours préféré commémorer des personnages comme Napoléon, fabrique d'un imaginaire collectif oblige. Ce n'est pas par accident que la colonne Napoléon, place Vendôme, fut déboulonnée par les communards, avec la participation du peintre Gustave Courbet, le 16 mai 1871. Sa démolition s'imposait...

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : article unique - La colonne Vendôme sera démolie.
(Décret du 13 avril 1781).

Et ce n'est pas non plus par hasard que, l'ordre rétabli, concrètement quatre ans plus tard, la colonne serait reconstruite sur ordre du maréchal royaliste et président de la Troisième République Patrice de Mac Mahon, comte de Mac Mahon et 1er duc de Magenta. Monuments et piédestaux sont le marbre des mythes et des splendeurs imaginaires qui doivent glorifier les noms des assassins et peupler l'imaginaire du peuple. Mêmes buts que les noms des rues, les livres d'Histoire, les pages de la presse libre et plurielle, les JT et j'en passe.

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— D'autres billets Candide sur la Commune :

— Rétrospective Peter Watkins à Paris (2.12.2010).
Ce billet contient le film La Commune, de Peter Atkins, en deux vidéos, et un entretien avec le réalisateur enregistré en 2001.

— Charonne, le 8 février 1962... et la Commune de Pignon-Ernest (lundi 8 février 2021)


— Site des Ami.e.s de la Commune de Paris 1871. Bibliographie non exhaustive.

— FranceArchives.

— Sur le site de la TSR ou sur le site des Mutins de Pangée... (je vous mélange leurs infos/contenus et mes remarques) :


La Commune, par Henri Guillemin

La Commune, par Henri Guillemin par lesmutins.org sur Vimeo.
Avec la précision d’un horloger helvète, Henri Guillemin décortique la trahison des élites, la bassesse des bien-pensants, la servilité des "honnêtes gens", la veulerie des dominants tout autant que les raisons qui entraînèrent le Peuple de Paris à la faillite.

Il faut rendre aussi hommage à Henri Guillemin (Mâcon, 1903-Neuchâtel, 1992), historien incisif, hétérodoxe, passionnel et pamphlétaire, spécialiste du XIXe siècle et critique littéraire. C'était un grand contempteur et démystificateur de « l’histoire bien-pensante », grand moteur de sa révision de l'Histoire, et il faut saluer concrètement son effort de précision et de divulgation à l'égard de la Commune, qu'il exposa talentueusement, à partir de son « Salut ! » de démarrage, dans la sobriété monacale d'un studio de la Télévision Suisse Romande, en 1971, centenaire de cette épouvantable tragédie. Il était banni des télévisions française et belge, mais il put heureusement s'épanouir sur la TSR, où il disposa, entre autres émissions, des Dossiers de l'Histoire, séries de conférences sur des sujets historiques ou littéraires.

Le 21 novembre 2018, Les Mutins de Pangée lancèrent un très soigné coffret réunissant en trois DVD les 13 leçons sur La Commune de ce superbe conteur-historien, et son bouquin Réflexions sur la Commune, publié pour la première fois par Gallimard, dans la collection La Suite des temps, en 1971. Une seconde édition à l'identique était parue aux Éd. d'Utovie en 2001, qui coéditent cette 3e édition (corrigée et enrichie) avec Les Mutins.
Ce livre de 240 pages inclut également des dessins de Jacques Tardi tirés des 4 volumes de sa saga Le Cri du peuple (Éd. Casterman, premières édition de 2001, 2002, 2003 et 2004 respectivement), adaptation du roman homonyme de Jean Vautrin (Grasset 1999), qui avait à son tour emprunté le titre au journal éponyme fondé par Jules Vallès, avec des collaborateurs comme Jean-Baptiste Clément ou le proudhonien Pierre Denis, et paru pour la première fois le 22 février 1871.


Le premier des trois DVD offre en prime deux compléments. D'abord, la vidéo Henri Guillemin, par Patrick Berthier (17' - Les Mutins, 2018) ; puis Si on avait su (13', ISKRA, 1973), court-métrage d'animation de Stanislas Choko.

Henri Guillemin déroula son plan de révision de l'histoire de la Commune en 13 volets, proposés à la télévision du 17 avril au 30 octobre 1971. Il expliqua qu'il convenait d'abord de remonter à la Révolution française pour comprendre cette histoire atroce. Ces 13 séquences étaient, donc, dans l'ordre : La Révolution française - Qui est Thiers ? - La Guerre de 1870 - Le siège de Paris - L’avant-Commune - À Versailles - Ambiance à Paris (capitale assiégée) - Des gens scrupuleux (Les gens de la Commune) - La vrai France en action - À l’attaque de Paris - Le moment de vérité (La victoire des "honnêtes gens") - Le fond des choses - Lendemains.

"Ce qui m’émeut, dans la Commune, ce qui m’attachera toujours à elle, c’est qu’on y a vu des gens, à la Delescluze, à la Rossel, à la Vallès, à la Varlin (celui-là surtout, quelle haute figure, bouleversante), des hommes qui ne "jouaient" pas, qui risquaient tout, et le sachant, des courageux, des immolés. Parce qu’ils avaient une certaine idée du Bien et qu’ils y vouaient leur existence même."
Henri Guillemin, Journal de Genève, 22 avril 1965

IMAGES À TÉLÉCHARGER



— Site d'ARTE : la chaîne franco-allemande nous propose un film d'animation très récent et prodigieux...

Les Damnés de la Commune, réalisé par Raphaël Meyssan —enfant de Belleville et complice de Michèle Audin : J’avoue me sentir très proche, non des moyens graphiques utilisés, bien sûr, mais de la façon qu’a Raphaël d’aborder l’histoire, celle de « ceux qui n’étaient rien », a-t-elle écrit.
Sorti en 2019, d
isponible en ligne sur ARTE du 16/03/2021 au 19/08/2021, ce documentaire dure 88'.
Le 23 mars, Alain Constant a écrit dans Le Monde :

(...) En utilisant uniquement des gravures d’époque, mais animées grâce à des effets bluffants, jouant notamment sur la profondeur (les oiseaux volent, la neige tombe, les obus explosent, les flammes dansent…), le graphiste Raphaël Meyssan, accompagné par le scénariste Marc Herpoux, les monteurs du studio d’animation Miyu et les compositeurs Yan Volsy et Pierre Caillet, met en scène un formidable rendez-vous avec l’histoire de la Commune de Paris, si rarement exposée sur les écrans.

Auteur d’une BD ambitieuse intitulée Les Damnés de la Commune (Delcourt, 2017-2019) – trois gros tomes retraçant, à l’aide d’images d’archives, l’histoire aussi brève que sanglante des événements survenus à Paris entre fin mars et mai 1871 –, Raphaël Meyssan a travaillé de longues années pour amasser des milliers de documents d’époque. (...)

Pour adapter 500 pages à l’écran, il fallait faire des choix. La bonne idée de l’auteur est d’avoir choisi Victorine Brocher comme fil rouge de son premier long-métrage, l’un des personnages importants de sa BD et dont les Mémoires, Souvenirs d’une morte vivante, l’avaient bouleversé, dit-il. Cette mère de famille « au destin exceptionnel » s’engagera avec fougue dans la Commune de Paris, y perdra son très jeune fils puis son mari, mort au combat. Intégrant le bataillon Les Enfants perdus, échappant de peu au massacre, Victorine s’exilera en Suisse, où elle adoptera des orphelins du mouvement communard avant son retour en France, après l’amnistie de 1880.

La force de ce documentaire tient aussi aux soins apportés par l’équipe technique aux bruitages et à une bande-son (trompettes, violons) de qualité. Sans oublier un casting vocal de haute volée : tout au long du film, les voix de Yolande Moreau (Victorine) et de Simon Abkarian (le narrateur) prennent aux tripes.

A ces deux voix puissantes et parfaitement calibrées s’ajoutent celles de Mathieu Amalric (Adolphe Thiers), Fanny Ardant (la mère de Victorine), Charles Berling (Gustave Courbet), Sandrine Bonnaire (Louise Michel), Denis Podalydès (Georges Clemenceau), André Dussolier (le sauveur de Victorine) ou Jacques Weber (Victor Hugo), pour ne citer que les artistes les plus connus. (...)

La BD Les Damnés de la Commune, projet avant-coureur du film, est composée de trois tomes (Éd. Delcourt 2017-19) : À la recherche de Lavalette (8.11.2017), Ceux qui n'étaient rien (13.03.2019) et Les orphelins de l'histoire (6.11.2019). Toute la presse a plané et salué en chœur la prouesse de son délire.

Les yeux toujours pétillants de pure joie, Raphaël Meyssan explique ici d'une manière très détaillée sa démarche, d'abord pour la confection de son fascinant roman graphique, ensuite pour la réalisation d'un film pas comme les autres.

Le film démarre en 1867, lorsque l'Exposition universelle de Paris vient de fermer ses portes (le 3 novembre). Paris devient un paradis... pour les riches. Mais les loyers augmentent et les pauvres se voient repoussés vers la périphérie : ils s'entassent dans les faubourgs...
Comme l'explique Alain Constant un peu plus haut, la perspective et la voix narratrice de cette construction historique découlent des souvenirs publiés à Lausanne en 1909 par
Victorine Brocher (1839-1921), une énorme petite communarde (mesurant 1,52 m de taille) qui avait tout perdu sauf la vie. C'est la comédienne et réalisatrice bruxelloise Yolande Moreau qui lui prête sa voix sur les gravures et les dessins. Elle se présente ainsi dans le film :

« Je m’appelle Victorine et j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes 14 ans, j’ai fait de nombreux métiers : j’ai été crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, couturière... Je travaille 12 à 14 heures par jour pour un salaire dérisoire. J’habite au pied de la butte Montmartre avec mon mari. C’est un ancien soldat. Je ne peux compter que sur moi-même. »

Elle sera cantinière, puis ambulancière des Enfants perdus, un bataillon de fédérés...



(...) Raphaël Meyssan a adapté les trois tomes de son roman graphique éponyme, pour lequel il avait collecté des centaines de gravures dans les journaux et les livres de l’époque. De cette patiente quête d’archives − huit ans de recherches −, le graphiste et réalisateur tire un film unique, à l’esthétique et au dispositif étonnants. La caméra plonge au cœur de ces dessins magnifiques, émouvants et subtilement animés, puis zoome, scrute et caresse pour restituer cette tragique épopée dans le moindre de ses détails en une fresque prodigieuse. À mi-chemin entre Les misérables de Victor Hugo et les bandes dessinées documentaires de Joe Sacco, Raphaël Meyssan compose, en incluant le récit de Victorine, une jeune révoltée, une narration limpide qui parvient, à destination de tous les publics, à rendre fluide le chaos de la Commune. Une réussite. 

— France Culture : Thème - La Commune de Paris. 

— France Inter (le 18.03.2021) :  Laure Godineau et Quentin Deluermoz (Faut-il célébrer les 150 ans de la Commune ?). L'Histoire de la Commune en 6 minutes, sur ARTE, par Laure Godineau.

— Contretemps (revue de critique communiste) : La Commune au jour le jour, par l'historien Patrick Le Moal.
À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rédigée par Patrick Le Moal, donnant à voir ce que fut la Commune au jour le jour.

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Jean Ferrat : La Commune (1971)



lundi 23 mars 2020

Sénégal, Senghor et La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre

 À tou.te.s mes élèves d'hier,
d'aujourd'hui et de demain,
j'espère.



Nous préparons ces jours-ci des cours en ligne pour nos élèves. Ce qui suit en fait partie...

On a déclaré que le 20 mars soit la Journée internationale de la Francophonie. Comme je vous le disais la semaine dernière, la OIF célèbre le cinquantenaire de la Francophonie cette année 2020. J'en profite pour vous faire visiter un tant soit peu le Sénégal.

Au Sénégal, le français est toujours langue officielle : les documents gouvernementaux sont rédigés en français, l'éducation des enfants se fait en français, les journaux sont publiés en français et la plupart de la littérature est écrite en français. Mais bien entendu, le Sénégal a plusieurs langues nationales: « La langue officielle de la République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le diola, le malinké [mandingue], le pular [peul], le sérère, le soninké, le wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée. », signale l'Article premier de la Constitution sénégalaise du 7 janvier 2001. Les emprunts du français au wolof, lingua franca du pays, sont considérables.

Nous apprenons depuis un certain temps que Saint-Louis, la vieille capitale coloniale de l'A.-O.F. (l'Afrique-Occidentale française), et d'autres villes côtières du Sénégal se trouvent aujourd'hui menacées par plusieurs dangers :

Des villes sénégalaises menacées par l'érosion côtière.
18 novembre 2017
Au Sénégal l’avancée de la mer dicte sa loi aux habitants de Rufisque et Saint Louis, deux villes ayant marqué l’une des plus belles pages de l’histoire de ce pays. Dans ces localités, plusieurs maisons ont fini dans les eaux, effaçant le souvenir de plusieurs générations. Aujourd’hui ces habitants veulent être relogés.

France 24 - Sénégal : à Saint-Louis, nos observateurs se mobilisent face au changement climatique.
Le 12 octobre 2018


La menace du plastique et des déchets à Saint-Louis du Sénégal.
Réalisation et montage Yaguemar Diagne,
avec la participation de Mamadou Moustapha Ngère, Malamine Gaye et Zeyroube Fall.
Aides tecniques: Ababacar Touré. Saint-Louis du Sénégal, Juin 2018.

Au mois d'août 1996, je fis un voyage inoubliable au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau, en Afrique occidentale. Disons que la Guinée-Bissau avait été colonisée par le Portugal, la Gambie par les britanniques, le Sénégal par la France, déchirure qui persiste de mille manières encore aujourd'hui, bien évidemment, mais passons là-dessus, pour l'instant.
Donc, en août 1996, j'achetai plusieurs livres, surtout à la librairie Clairafrique de Dakar, dont La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre (Cours Élémentaire des écoles d'Afrique Noire, Hachette - EDICEF, 1953). C'est une fable écrite par le professeur, poète et écrivain Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l'écrivain et inspecteur de l'Enseignement primaire Abdoulaye Sadji (1910-1961), qui fut illustrée par Marcel Jeanjean. J'en ai déjà parlé une fois sur ce blog.
L'ouvrage est un manuel scolaire destiné à la lecture. Il fournit des activités pour le travail de la compréhension écrite et de la phonétique qui « consistent en exercices oraux d'observation, de prononciation, de vocabulaire et en exercices écrits de grammaire. Tous les quatre jours, un exercice d'écriture est prévu, qui sert en même temps de récitation. C'est le plus souvent un passage du texte même. » C'étaient des démarches pédagogiques innovantes en 1953.


Couverture de mon édition achetée à Dakar


Léopold Sédar Senghor avait été reçu, en 1935, à l'agrégation de grammaire et s'était vu confier en 1944 une chaire à l'École Nationale de la France d'outre-mer. À la Libération (de la France, non du Sénégal), il fit paraître son premier recueil de poèmes, Chants d'ombre.
À l'époque de l'édition de ce Leuk-le-Lièvre, Senghor était député français (depuis 1945) et avait déjà publié, en 1948, sa célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, concrètement à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de la publication des décrets abolissant définitivement l'esclavage (les 4 mars et 27 avril 1848) et instituant l'instruction gratuite et obligatoire dans les colonies (le président de la commission chargée d'examiner le projet de loi tendant à rendre l'enseignement primaire obligatoire, était Victor Schoelcher). Puis il prolongerait une carrière littéraire et politique pleine d'honneurs, un véritable cursus honorum ; il serait, entre autres, membre de l’Académie française et président de la République du Sénégal de 1960 à 1980.
Avec Aimé Césaire, Birago Diop et autres Léon-Gontran Damas, il fut le chantre de la Négritude, concept contesté par Wole Soyinka, par exemple : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. »
Quant à la logique fataliste qui poussa Sédar Senghor et tant d'autres auteurs africains à écrire en français, anglais ou portugais au détriment de leurs langues maternelles, elle est très sensiblement critiquée par Ngũgĩ wa Thiongʼo, dans son ouvrage Décoloniser l'esprit (1986) (1).

Mais revenons à La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre ; Senghor et Sadji expliquaient dans leur préface :
La vie profonde du Négro-Africain est animé par l'« l'intuition surréaliste des forces invisibles et surhumaines, des forces cosmiques ». Cette intuition s'exprime par les mythes, légendes, contes, fables, proverbes et devinettes qui peuplent les veillées noires d'êtres plus vivants que ceux du jour. Notre manuel se compose de récits d´jà entendus par l'enfant dans sa langue maternelle et déjà vécus de lui. C'est une première cause d'intérêt.
Nous n'avons pas voulu procéder par pièces détachées, selon la tradition des livres de contes. Présenter à l'enfant noir des récits isolés, sans aucun lien qui les rattache les uns aux autres, serait tuer la vie et le mouvement dont son imagination anime ces récits. Il n'y a pas, pour lui, des histoires de bêtes, mais l'histoire des bêtes. Il fallait donc trouver ce lien, et nous l'avons fait en groupant les récits autour d'un même personnage, Leuk-le-Lièvre. Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi ce personnage. Dans les contes et fables de l'Afrique Noire, il jouit, avec Diargogne-l'Araignée, du même renom que le Renard [cf. Roman de Renart en France] dans les contes et fables de l'Europe. Il représente l'intelligence qui triomphe partout et toujours dans les situations les plus difficiles. Mais il fallait, pour renforcer l'intérêt des récits, faire de l'ensemble un vaste drame. D'où, en face de Leuk-le-Lièvre, son antagoniste, Bouki-l'Hyène, stupide et méchant, dont le rusé lièvre fait l'éternel trompé.
L'entreprise des auteurs était carrément coloniale :
Éduquer signifie non seulement cultiver dans le milieu naturel, mais aussi, selon l'étymologie du mot, transplanter. Il est question, sur ce plan, d'amener l'enfant noir à assimiler les éléments fécondants de l'esprit français. Comme dans les récits contemporains en langue indigène, nous intégrons, nous assimilons, prudemment il est vrai, les objets et les techniques de la civilisation européenne. Nous entendons aussi, retouchant le caractère de Leuk-le-Lièvre, donner à l'écolier noir des leçons de morale.
C'est justement le sentiment contraire qui m'anime, qui m'intéresse ; mon élan serait plutôt de tenter de saisir le mieux possible les traditions africaines qu'on décèle sous les mots en français.

Pour aller plus loin, je vous suggère de lire cet article (du 13 avril 2014) de Jean-René Bourrel, spécialiste en Francophonie qui a déjà publié un essai intitulé Leuk-le-Lièvre, un acte de Négritude dans Présence Africaine 2009/1 (N° 179-180).

Le prof de français que je suis vous propose maintenant d'aborder cette fable africaine à partir de plusieurs matériaux qui vous permettront de cultiver à la fois le français écrit et oral. Les voici :

— Une édition du conte en pdf (extraits de l'œuvre originales, 24 sur les 84 chapitres ou textes de lecture).

— Un travail pédagogique sur le conte pour les élèves de la 6e année, par Mme Grare Christabel, au cas où cela pourrait servir quelqu'un.

— 9 morceaux audios d’environ 3 minutes chacun hébergés par SoundCloud (cliquez sur les liens pour y accéder et pouvoir écouter les lectures en français des épisodes sélectionnés. Profitez-en pour entraîner la prononciation et la diction) :
1. - Le plus jeune animal.
2 et 3. - Leuk découvre la brousse.
4. - Les conseils de Diargogne-l’araignée.
5. - Leuk découvre la forêt.
6 et 7. - Leuk découvre la mer.
8. - Leuk découvre l’Homme.
9. - Les serviteurs de l’Homme.
10. - La captivité de Leuk.
11. - Mame-Randatou, la fée.
— Les images des premières pages de cette belle histoire, pour que vous voyez un peu les illustrations et les exercices conçus par Senghor/Sadji pour l'édition de 1953. Elles correspondent aux chapitres 1, 2, 3 et 4.
 Bonne lecture !



 




D'autres histoires, pièces ou contes africains sur ce blog :
— 11 & 12 et Amkoullel, l'enfant peul.
— Contes et légendes du Congo.
— Baobab.

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(1) Dans Décoloniser l'esprit, Ngũgĩ wa Thiongʼo commente à deux reprises la lyrique soumission au français de Léopold Sédar Senghor. À la page 53 de mon édition en castillan, il reproduit cet extrait de la postface de son recueil de poémes Éthiopiques, écrit entre 1947 et 1956 :
C'est le sceau de la Négritude, l'incantation qui fait accéder à la vérité des choses essentielles : les Forces du Cosmos. Mais on me posera la question : "Pourquoi, dès lors, écrivez-vous en français ?" Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle. Car je sais ses sources pour l'avoir goûté, mâché, enseigné, et qu'il est la langue des dieux. Écoutez donc Corneille, Lautréamont, Rimbaud, Péguy et Claudel. Écoutez le grand Hugo. Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l'orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits —si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit.
Il trouve également éloquente la réponse de Senghor sur la question de la langue à Armand Guibert (1906-1990 ; sur leurs rapports), publiée dans Présence Africaine (1962) sous le titre « Léopold Sédar Senghor » (j'en profite pour rappeler que les concepts "nature" et "culture" sont nettement différenciés y compris en français) :
Il est vrai que le français n'est pas ma langue maternelle. J'ai commencé de l'apprendre à sept ans, par des mots comme "confitures" et "chocolat". Aujourd'hui, je pense naturellement en français, et je comprends le français —fait-il en avoir honte ? Mieux qu'aucune autre langue. C'est dire que le français n'est plus pour moi un "véhicule étranger", mais la forme d'expression naturelle de ma pensée.
Ce qui m'est étrange dans le français, c'est peut-être son style : son architecture classique. Je suis naturellement porté à gonfler d'image son cadre étroit, sans la poussée de la chaleur émotionnelle.






lundi 2 mars 2020

Manuel de chansons manuthématiques

Une époque, j'ai beaucoup joui des historiettes et des personnages de Frank Margerin ; je me rappelle surtout Lucien, le rocker à la banane, et son évolution. En classe, on a lu, par exemple, des extraits de Lucien se met au vert, Les “Anti-Noël” notamment. Puis il a créé un autre soi-disant héros, Manu : d'abord L'insupportable Manu (1990), puis L'abominable Manu (1991). Mais l'Histoire, la grande Histoire a été plus forte que lui et, en matière de Manus insupportables, voire abominables, elle en a créé un de particulièrement atroce, comme on n'en fait pas en BD. En fait, je ne l'appelle jamais Manu, vu son sinciput plaqué de hargnosités jupitériennes ; je tiendrais plutôt à le désigner de l'oxymore polysémique Macron le Micro, micro micro. D'autant qu'on nous en mettra un autre, lorsqu'il sera définitivement usé, car ce sont la classe pour laquelle il travaille et ses structures qui commandent*, pas la divinité apparente et apparemment obnubilante. En fait, il est déjà bien cramé. Du coup, on remarque que le nombre de dupes n'est pas tellement élevé en France.
Donc, les étoiles filent, le régime demeure, au moins pour l'instant. Ce que deux ans sont longs, longs, combien ils semblent éternels. Au point qu'il y a un petit chansonnier (recueil de chansons) destiné à traîner dans la boue celui qui s'y vautre volontiers. Et parmi toutes ces compositions satiriques, il y en a qui partagent la source : Renaud.
Hélas, ça fait longtemps que Renaud Séchan, chargé à plusieurs sauces, y compris le prestige, a été phagocyté par le régime, mais heureusement, la rage de ses meilleurs chansons a échappé à cette vampirisation ; elles font aujourd'hui, pour ainsi dire, leur chemin, assez en marge de leur créateur. Quant à moi, "Manu" n'en faisait pas précisément partie, mais elle avait un titre incontournable, trop bon pour ne pas en profiter, et a été reprise ces derniers temps par plusieurs indigné.e.s qui en ont adapté les paroles pour la circonstance. Petit florilège...

Le 27 juin 2018, Agnès Bihl lança en vidéo sa version Ça va, Manu ?, sur l'air de Renaud :

Elle explique : "Ca va Manu? Petite chanson écrite à l'arrache hier, rien que pour toi mon Manu... Pour te remercier du Glyphosate, des violences policières, des futures obsèques du service public et de l'humiliation d'un gamin de 15 ans... entre autres... c'est cadeau!"


Également en juin 2018, sous un titre vianesque, Manu (M. le Président), Lionel Thura a composé ces paroles et réussi cette interprétation sur l'air de Renaud :

La "leçon" infligée par Macron au jeune Joris ne se limite pas à un rappel de courtoisie. Le plus révélateur est ce retour permanent sur une vision de la méritocratie otage de l'économie (réussite = gagner sa vie), avec sa cohorte de dérives libérales… et morales…


Le 8 décembre 2018, sur la même mélodie et sous le titre Eh Manu tu fous l'camp ?!, Franck Laurent proposait cette parodie pour rire jaune, couleur du moment :



Le 23 janvier 2020, lors d’un concert en direct, au Cirque Phénix, en soutien aux grévistes contre le projet de réforme des retraites, Agnès Bihl présentait une nouvelle version de son Ça va, Manu ?
C'était une soirée organisée par la CGT spectacle. De nombreux chanteurs et humoristes se produisaient sur scène, Agnès Bihl commence son interprétation à la minute 1h09'45'' de l'enregistrement ci-dessous :



Aide à la compréhension :
Hé Manu, rentre chez toi, t’es trop plein d’arrogance
Et pour un chef d’État, tu frôles l’indécence
Si tes petits copains déboursaient leurs impôts
Au lieu de s' planquer dans leurs paradis fiscaux
Ça ferait des retraites pour les retraité.e.s
Je sais que tu trouves ça bête, mais bon, ça peut aider
Oh Manu, démission, là y’a saturation
Rien n’est bon dans le Macron, sauf pour les grands patrons

Monsieur le Président, s’il te plaît, va mourir
Monsieur le méprisant, tu mens comme tu respires
Les violences policières, non, ça n’existe pas
Que d’ailleurs Castaner, c’est la mère Thérésa
De Rugy continue de te prendre pour un Dieu
Quand tu nous pisses dessus, BFM dit qu’il pleut
Allez, casse-toi, Manu, cette fois, la coupe est pleine
On t’a tous assez vu, c’est la fin de ton règne

Arrête un peu Manu tes grands airs à la con
Va traverser la rue, c’est la seule solution
Avec un peu de chance, ils embauchent au Mac Do
Ça change de la Finance et d’ailleurs pour info
Tu verras que c’est marrant de ne même pas gagner
Le prix du carburant pour aller travailler
Allez, Manu, ciao, tu manqueras à personne
Sauf, bien sûr, Monsanto, Google et Amazon

Manu dans la vraie vie, y a pas que des milliardaires
Du dimanche au samedi, y a tous ceux qui galèrent
Ceux qui n’ont pas de quoi faire bouillir la marmite
Ceux pour qui les fins de mois commencent à peine le 8
Tous ceux qui ont la dalle et qui osent se plaindre
Alors que les aides sociales coûtent un pognon de dingue
Allez, Manu, va-t’en, maintenant, c’est urgent
Dégage, fous le camps… il faut te le dire comment ?


Allez Manu, casse-toi... ouste !... casse-toi !... casse-toi !!!

En voici la version studio, en ligne depuis le 6 février 2020 :

Ça va manu ? · Agnes Bihl. Album : Il était une femme. ℗ Un Week End A Walden / Signe Particulier.

____________________________
*
Monde Macron ou à propos de traverser la rue/travailler et posséder :

 El Roto - El País, le 23 janvier 2020.

dimanche 2 février 2020

Le discours poignant d'Agnès Hartemann, chef du service diabétologie de la Pitié-Salpétrière

«On est là, on est là, même si Macron [ne]
le veut pas, nous on est là ! Pour l’honneur
des travailleurs et pour un monde meilleur,
même si Macron [ne] le veut pas, nous on est là !»
(Hymne des Gilets Jaunes
adaptation d'un hymne cheminot
créé par une section CGT de Lyon
)



À la page 3 du Monde diplomatique de février 2020, Vincent Sizaire constate, d'un côté, que l'idéologie sécuritaire augmente la répression que subissent les classes populaires, de l'autre, que police et justice se désintéressent de la criminalité des puissants. Et il a raison.
Cette répression exercée presque exclusivement en aval ne parvient pourtant pas à faire fléchir en France des mouvements sociaux et professionnels qui se succèdent vraiment partout, des avocats ou enseignants aux pompiers, en passant par Radio France ou la santé publique, sans oublier la tenace contestation des gilets jaunes ou la ferme rébellion de presque tout le monde contre le projet gouvernemental, retraître et blackrockiste, de réforme des retraites. (1)
Il s'agit d'une résistance admirable et, on dirait, miraculeuse, vu la situation générale en Europe. C'est peut-être ce qui arrive quand une partie considérable de la population dispose encore d'un mélange précieux d'information, de conscience et d'éthique.
Hakas à part, l'intervention devant les journalistes d'Agnès Hartemann, chef du service de diabétologie de l'Institut E3M à l'Hôpital de la Pitié-Salpétrière, à Paris, a été particulièrement poignante. En voici la vidéo. La professeure Agnès Hartemann explique pourquoi elle démissionne :



Poignant : qui cause une impression très vive et pénible ; qui serre, déchire le cœur (définition du Petit Robert de la langue française).

Le 17/01/2020, le journal Midi Libre contextualisait cette intervention :
Les hôpitaux de France sont à bout de souffle, des personnels soignants à bout de force et de nombreux patients à bout de nerfs : tel est le diagnostic posé par le Collectif interhôpitaux (CIH) alors que "1 101 chefs de service hospitaliers de toutes spécialités, médecins, chirurgiens, psychiatres, d’hôpitaux universitaires et non universitaires ont décidé de présenter officiellement une menace de démission de toutes leurs fonctions administratives", pour "sauver l’hôpital public" en état de "déliquescence". L'objectif : être entendus enfin par la ministre de la Santé, Agnès Buzyn.

Un cri d'alarme, une crise profonde

Mardi 14 janvier, à 11 h, ils ont mis leur menace à exécution en démissionnant collectivement. Un cri d’alarme pour dénoncer le manque de moyens humains et financiers qui a plongé l’hôpital public, en grève depuis dix mois, dans une crise profonde. Cheffe du service de diabétologie de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, la professeure Agnès Hartemann s'est exprimé ce même mardi lors d'une conférence de presse.
Le 20/01/20, à 10h53, Les Inrockuptibles ont publié à ce propos :
Filmée par C à vous (France 5) lors d'une conférence de presse le 15 janvier, la professeure Agnès Hartemann a délivré un discours poignant sur les raisons qui la poussent, comme 1200 médecins hospitaliers, à démissionner de sa fonction d'encadrement.
“Nous, chefs de services hospitaliers, avons pris la décision inédite de démissionner collectivement”. En "une" du journal Libération, le 14 janvier, ce titre dit à lui seul l'urgence de la situation à l'hôpital. Dans un texte collectif, 1 200 praticiens annoncent leur démission “si des négociations ne sont pas engagées”. Ils dénoncent notamment : “La dégradation des conditions de travail des professionnels est telle qu’elle remet en cause la qualité des soins et menace la sécurité des patients”.

“Je devenais une espèce de robot”

En rebond à cette nouvelle, C à vous (France 5) a consacré un reportage au milieu hospitalier. À l'occasion d'une conférence de presse, la professeur Agnès Hartemann, chef du service diabétologie de la Pitié-Salpêtrière (Paris XIIIe), a délivré un discours poignant : “Le cauchemar a commencé quand on a commencé à nous dire : 'Il va falloir que vous produisiez du séjour', alors qu'on avait l'habitude de prodiguer des soins”, commence-t-elle. Et de poursuivre sur l'engrenage qui en découle, et la course à la rentabilité, alors qu'il s'agit de patients : “On a peur, car quand notre activité baisse, on nous supprime des moyens. [...] Je devenais une espèce de robot, à dire : 'Quand est-ce qu'il sort ? Cela fait quinze jours qu'il est là, il occupe la chambre, je ne vais pas pouvoir faire du séjour'. Ce sont les jeunes, les infirmières, qui me regardent. Maintenant je sais que quand on me regarde comme ça, c'est que je ne suis plus éthique”.
La ministre de la Santé, Agnès Buzyn, est cependant restée sourde à ces réclamations, refusant la demande d'“ouverture de négociations immédiate” ». Le collectif interhôpital mobilisé a annoncé une journée "Hôpital mort" (seuls les soins urgents seront prodigués) le 14 février.
Frédéric Lordon a écrit un billet (Contre « la-démocratie ») sur son blog à cet égard :
Mais quel « respect normal de base » la sous-classe robotique des bed managers, et celle pire encore de leurs maîtres, pourraient-elles s’attirer ? Elles ont perdu jusqu’à la capacité de produire une réponse décente, élémentaire, à des protestations symboliques qui, par leur force, alarmerait n’importe quelle personne n’ayant pas complètement tué le fond de moralité en elle. Forcément, c’est autre chose qui vient à la place du « respect ».
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(1) Mis à jour du 5 février 2020 :


Siné Mensuel, nº 94, février 2020

Raphaël Kempf : « Police et justice, les bras armés d'un État répressif » (p. 4 et 5)

mercredi 20 novembre 2019

Prise de congé du journal qui ne simulait pas

Hélas, c'était presque prévu, il aurait fallu un grand retournement, mais c'est tout de même bien dommage. Siné Madame, le journal qui ne simulait pas, tire sa révérence. Il faut quand même imaginer nos Sisyphes (Catherine Weil Sinet et ses copines d'aventure) heureuses et fières. Il faut imaginer qu'elles n'en démordront jamais. Hommage...



Chères lectrices, chers lecteurs de Siné Madame,
le journal qui ne simulait pas.

     Vous avez bien lu, la phrase est à l’imparfait. La belle aventure de Siné Madame doit, hélas, se terminer. Le numéro 6 est donc le dernier.

     Les ventes du journal ont chuté après le numéro double de l’été. Elles ont un peu remonté en octobre. Pas assez cependant pour continuer de publier un journal qui, comme Siné Mensuel, ne vit que grâce à ses lecteurs, sans mécènes et sans pub.

     Nous nous sommes bien amusés, nous tous, femmes et hommes, qui ont consacré du temps à ce journal. Nous avons aussi appris plein de choses. Nous avons été un peu dingues de lancer un journal papier sans argent, par les temps qui courent. Nous avons beaucoup ri aux dessins de celles qui, pour la plupart, n’avaient jamais fait de dessins de presse.

      Merci du fond du cœur, à toutes et à tous, qui nous avez fait confiance.

      Catherine Weil Sinet et toute l’équipe.


Rire, écrire et lutter, voilà Catherine Weil Sinet, directrice des publications Siné Mensuel et Siné Madame : n'hésitez pas à lire cette chronique que lui consacre Eugénie Costa, le 30 octobre 2019, sur le site du Bondy Blog. On y lit entre autres :
(...) Siné Madame semble avoir une genèse moins imprévue et accidentelle. Elle relève davantage d’une nécessité de transmission car, comme elle le précise, « je voulais qu’on parle aux hommes, on ne s’en sortira jamais si on ne les éduque pas correctement ». Elle développe son propos, « il n’y a pas à tortiller… On élève les gosses. Comment peut-on en faire des machos ? Moi-même j’ai élevé un garçon. Jamais je n’ai pris la peine de lui parler des femmes, de leurs corps, de leurs droits, alors que je lui ai bien appris à faire le ménage, le repassage et à être autonome. On dit quoi aux filles ? Fais attention ? Mais est-ce qu’on dit clairement aux garçons qu’il ne faut pas violenter ? C’est ça qu’il faut inverser ».  Elle soupire, fataliste : « On voulait peut-être en faire un dossier dans le prochain numéro… s’il y a un prochain numéro ».
Puis, voici un entretien où vous pourrez voir Catherine s'exprimer directement. Il s'agit d'un nouvel épisode au titre expressif de Tout Peut Arriver, mis en ligne le 18 novembre, sur Le Média :





L'émission est proposée par le journaliste Denis Robert, l'auteur de Mohicans, un bouquin qui retrace l'histoire de "Charlie Hebdo" et de ses deux époques, tellement différentes, celle de son lancement par Cavanna et Choron et celle de sa reprise par le Philippe Val, un faux-cul dont les crocs rayent le parquet, un Petit, petit qui est allé très loin —et pas exactement sur le chemin de la liberté d'expression.


Thinkerview, le 9 janvier 2016. Interview de Denis Robert.
Thèmes abordés : Cavanna, Charlie Hebdo, Usurpateurs, Philippe Val, Denis Robert, Attentats, Traitement de l'information, Terrorisme, Etat de urgence, Education, Confiance dans l'information, Prédicateur, responsabilité de l'état, Krishnamurti, conseils, Naomi Klein.

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P.-S. - D'autres billets au sujet de Siné sur ce blog : ici, ici, ici, ici et là.

jeudi 25 avril 2019

Siné Madame

...vient d'être enfanté. Par des femmes. En vente depuis mercredi 17 avril. Réjouissante nouveauté, merci vraiment.
Siné Madame. Le journal qui ne simule pas, se veut une publication satirique et sociétale, écrite et dessinée par une bande de filles —autrices, comédiennes, illustratrices, journalistes...— de tout âge, joyeuses, savantes, brindezingues et sans tabous, dirigée par Catherine Weil Sinet. Libre d'actionnaires vautours, libre d'annonceurs car libre de publicité, elle n’aura pas de pubs pour les crèmes...

Catherine Weil Sinet : Édito, Siné Madame, nº1, avril 2019, page 2.

Un journal qui a vocation a stimuler nos pensées, selon Isabelle Alonso (fille de réfugiés républicains espagnols). "Ni féministe ni féminin, il parlera des femmes comme on n’ose pas le faire, avec humour et engagement", précise Catherine Sinet. Cliquez ici pour accéder à son site.

La chance a voulu que je puisse m'en acheter le nº1 (avril 2019), historique, dans le kiosque de journaux de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, lors d'un voyage éclair en France. Heureux qui comme moi font d'une pierre deux corps, cela va sans dire.


Vidéo de présentation de Siné Mensuel.


TV5 Monde Info - Juliette Arnaud et Isabelle Alonso font partie de l’aventure du premier numéro

C'est historique ! est une chronique de l'émission Debout les copains !


mardi 9 avril 2019

Rétrospective de Balthus au Musée Thyssen-Bornemisza (Madrid)

Entrée exposition Balthus : La partie de cartes, 1948-50,
Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde.



Du 19 février au 26 mai 2019, le musée Thyssen Bornemisza de Madrid présente une rétrospective consacrée à l'œuvre du peintre Balthasar Kłossowski de Rola (Paris 1908-Rossinière, canton de Vaud, en Suisse, 2001), artiste personnel et inclassable, religieux et bouleversant, contempteur de l'art contemporain, plus connu sous le nom de Balthus, déjà abordé sur ce blog. Elle est composée de 47 toiles majeures.


Sa veuve Setsuko Kłossowski de Rola participa à son vernissage le 19 février : cliquez ci-contre pour accéder à un reportage illustré du quotidien El País.

Cette exposition a été organisée en collaboration avec la Fondation Beyeler, qui siège à Riehen —près de Bâle, en Suisse— où elle fut exhibée de septembre 2018 à janvier 2019, sous le commissariat de Raphaël Bouvier, soutenu par Michiko Kono, avec la collaboration de Juan Ángel López-Manzanares à Madrid. Comme le rappelle le site de la Fondation Beyeler :
De son enfance à Berne, Genève et Beatenberg en passant par son mariage avec la suissesse Antoinette de Watteville et leurs séjours aussi bien en Romandie qu’en Suisse alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne, Balthus entretient une relation étroite et continue avec la Suisse.
Ce web nous propose également une biographie de Balthus. Il était le second fils d’Erich Kłossowski (1875-1949) et Else, puis Baladine Kłossowska, née Elisabeth Dorothea Spiro (1886-1969) :
Ses parents, un historien de l’art germano-polonais et une artiste juive allemande, font grandir leurs deux garçons dans un environnement empreint d’art et de culture. Pierre Kłossowski, le frère de Balthus, de trois ans son aîné, deviendra un écrivain et artiste célèbre.
Cette ambiance familiale aura une importance décisive dans la vie et l'œuvre de Balthus. Établis à Montparnasse en 1903, ses parents fréquentaient, par exemple, Rainer Maria Rilke et Pierre Bonnard, professeur de sa mère Baladine :
Le peintre Pierre Bonnard, qui était très ami avec mes parents, a dit un jour à mon père : surtout ne l’envoyez pas dans une école d’art, il y perdrait quelque chose. Je me suis donc fait mes écoles tout seul. En fait, j’ai appris mon métier comme on apprend à parler : en essayant de faire comme font les autres, en regardant travailler mon père et ma mère, en écoutant les conseils de Bonnard, de Maurice Denis, et plus tard d’André Derain. Et en pratiquant assidûment la copie. A l’époque, les jeunes peintres considéraient le Louvre comme un cimetière. Moi, j’y allais tout le temps. J’y ai beaucoup copié Poussin. J’aurais bien aimé pouvoir l’interroger sur sa touche, sur ses couleurs… Puis je suis allé copier Piero Della Francesca à Arezzo. "
Comme les Kłossowski étaient allemands, ils furent contraints de quitter la France en 1914, d'abord pour Zürich, puis pour Berlin. Mais le couple se sépara pendant cette première guerre mondiale, en 1917.
Alors, Baladine s'installa avec ses enfants en Suisse, concrètement quelques mois à Berne et à Beatenberg, puis à Genève en novembre. Balthus fut inscrit en 1919 au lycée Calvin.

Sa mère serait le dernier amour du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926), sa Merline.  
Rilke, à son tour, apprécia sincèrement le jeune Balthus et ses dessins du chat Mitsou, réalisés à l'âge de 11 ans. Ils seraient publiés en 1921 dans un recueil intitulé Mitsou le Chat et préfacé par son mentor.

Tyto Alba : Balthus y el conde de Rola, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza y Astiberri Ediciones, 2019 (1)

Disons que les lettres du poète au très jeune peintre, suivies de 40 images de Mitsou, sont disponibles en français. « Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti. », dit Balthus en 1998.
Au printemps 1921, sa mère, son frère et lui retournèrent à Berlin qu'ils quittèrent définitivement pour Beatenberg en mai 1923. C'est là qu'en 1924, Balthus ferait la connaissance d’Antoinette de Watteville, alors âgée de douze ans. Ils se marieront le 2 avril 1937. On a sauvé et publié quelque 240 lettres de leur correspondance amoureuse (1928-1937).



J'effectuai ma visite le vendredi 5 avril, à 18h, heure d'évacuation urbaine, ce qui opéra un miracle : je pus parcourir les différentes salles en (presque) toute tranquillité.
D'autre part, l'heureuse disposition strictement chronologique des tableaux me permit de suivre la vie de l'artiste, depuis les années 1920, et ses pulsions à chaque étape, à tel point peintures et curriculum vitae étaient étroitement liés, serrés, chez lui (cf. un peu plus bas).
Les commissaires ont conçu sept étapes vitales pour l'aménagement des œuvres :
1) Le développement d'un langage visuel. Œuvres de jeunesse. C'est la fin des années 1920 et ses toiles nous montrent la vie quotidienne de Paris, le Jardin du Luxembourg...
2) Provocation et transgression : première exposition de Balthus dans la galerie Pierre, en 1934, La Rue (1933) et six autres peintures, 7 pièces qui suscitèrent un grand tollé à cause de leur candeur teintée d'érotisme nonchalant.
3) Representation et intimité. C'est fin des années 1930 ; il y a des portraits, de Thérèse notamment, dont Thérèse rêvant.
4) II Guerre Mondiale : après l’invasion de la France par les Allemands, Balthus quitte Paris avec son épouse. Le couple se réfugie d’abord à Champrovent, en Savoie. L'exposition nous montre un beau contraste, des paysages bucoliques et des scènes d'intérieur avec des adolescentes. Sa Jeune fille endormie de 1943 me semble toujours une toile époustouflante.
Balthus : La jeune femme endormie (Dormeuse), 1943,
Exposition Balthus, Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde
5) En 1946, retour à Paris sans sa famille et fréquentation de Pablo Picasso, Albert Camus, André Malraux. Il peint des toilettes, des jeux de cartes...
6) En 1953, il s'installe au château de Chassy entouré de sa campagne ample et sereine. Période aux couleurs dominantes pastel.
7) À partir de 1970, séjours à Rome et à Rossinière (Le chat au miroir).
Continuateur du Quatrocento —selon son frère, Pierre Kłossowski—, Balthus suivit un chemin opposé au développement des avant-gardes ; le commissaire de l'exposition nous rappelle qu'il avoua lui-même ses grandes influences picturales, de Masaccio (1401-28) ou Piero della Francesca (né entre 1412 et 1420-1492) au Caravage (Caravaggio, 1571-1610), Nicolas Poussin (1594-1665), Théodore Géricault (1791-1824), Gustave Courbet (1819-77) ou Pierre Bonnard (1867-1947). Sans oublier la prégnance de l'Ouvert (das Offene) dont parlait Rilke ou sa fascination évidente, très visible, tenace, pour d'autres sujets, tels les chats (sa chateté, si j'ose dire) ou Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Carroll —y compris son chat tigré du Cheshire, bien entendu. À ce propos, les Mémoires de Balthus dévoilent d'autres détails intimes significatifs :
Cette lumière et son innocence, je les ai aussi retrouvées alors que Harumi était encore petite fille : heureux moments, miraculeux, échappés au temps qui passe, que ces heures où préparions avec Setsuko, dans le plus grand secret, les anniversaires de notre fille unique. La comtesse a toujours aimé raconter des histoires dans la grande tradition de son pays, contes fantastiques et merveilleux où les dragons les plus terrifiants et les étoiles filantes côtoient les enfants, où l’extraordinaire devient si naturel comme dans les chères aventures d’Alice au pays des merveilles. Setsuko préparait les costumes des figurines de bois et de pâte qu’elle confectionnait et nous faisions de vraies séances de théâtre au grand plaisir d’Harumi. Je chantais, je racontais, nous mêlions les airs célèbres des opéras de Mozart aux personnages de la tradition japonaise, et tout cela semblait si simplement évident. Il y a des grâces toutes naïves qu’Harumi nous a apportées, quelque chose de fluide et de léger, de doux et de calme, comme la venue de la phalène dans la chambre de la dormeuse que j’ai peinte.
[Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (éditeur scientifique), Chapitre 99, Les Éditions du Rocher, 2001.]
Un peu avant dans ces mêmes Mémoires, un autre épanchement de Balthus nous dispense de certaines conjectures ou interprétations :
Il y a certains de mes tableaux qui sont à eux seuls mon autobiographie et justifieraient que je cesse la rédaction de ces mémoires, persuadé que je suis depuis bien longtemps que je n’ai jamais tant dit de moi que dans ma peinture. Si je prends par exemple les paysages de Chassy ou de Montecalvello, je crois vraiment qu’ils résument ce que je suis et cette histoire intérieure à laquelle la peinture m’a permis de donner du sens. Je vois dans cette mathématique intérieure qu’accomplissent mes tableaux, la Chine et la peinture française, Poussin, la peinture des Song et Cézanne réunis : véritable acte sacré et magique qui unit les civilisations et les siècles. Je vois encore tant de facettes de mon être, farouche et violent, mais aussi à l’écoute des choses tendres. C’est-à-dire mon enfance, ma jeunesse voyageuse, et jusqu’à cette vie à Rossinière, que ma marche limite mais qui est vaste et infinie.
Ni l’âge ni le cours inlassable des saisons ne peuvent interrompre ce dialogue avec la peinture. La mort seule fera cesser mes visites quotidiennes dans l’atelier. Pour l’heure il y a une jouissance infinie à savourer l’herbe à Nicot tandis que je regarde le tableau en cours, à bien faire mon travail, et comme tout bon chrétien, accomplir ce pour quoi je suis fait.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 97)
Mais s'il fallait puiser dans ces Mémoires un extrait manifeste vraiment révélateur, on pourrait choisir celui-ci :
J’insiste beaucoup sur cette nécessité de la prière. Peindre comme on prie. Par là même, accès au silence, à l’invisible du monde. Comme ce sont pour la plupart des imbéciles qui font ce qu’on appelle l’art contemporain, des artistes qui ne connaissent rien à la peinture, je ne suis pas certain d’être très suivi ou compris dans ce propos. Mais qu’importe ? La peinture se suffit à elle seule. Pour la toucher un tant soit peu, il faut l’appréhender, je dirais, rituellement. Saisir ce qu’elle peut donner comme une grâce. Je ne peux pas me défaire de ce vocabulaire religieux, je ne trouve rien de plus juste, de plus près de ce que je veux dire que par là. Par cette sacralité du monde, cette mise à disposition de soi, humble, modeste, mais aussi offerte comme une offrande, pour rejoindre l’essentiel.
Il faudrait toujours peindre dans ce dénuement-là. Fuir les mouvements du monde, ses facilités et ses vertiges. Ma vie a commencé dans la plus grande pauvreté. Dans l’exigence de soi. Dans cette volonté-là. Je me souviens de mes journées solitaires dans l’atelier de la rue de Furstenberg. Je connaissais Picasso, Braque que je voyais souvent. Ils éprouvaient beaucoup de sympathie pour moi. Pour ce jeune homme atypique que j’étais, différent, bohème et sauvage. Picasso me rendait visite. Il me disait : « Tu es le seul parmi les peintres de ta génération qui m’ait intéressé. Les autres veulent faire du Picasso. Jamais toi. » L’atelier était juché en haut du cinquième étage. Il fallait vouloir me visiter. C’était un lieu étrange, je vivais loin du monde, immergé dans ma propre peinture.
Je crois que j’ai toujours vécu ainsi. Dans la même exigence, oui, dans cette apparente nudité d’aujourd’hui. Je suis allongé sur la méridienne, le long des fenêtres du chalet qui reçoivent le soleil de quatre heures. Ma vue ne me permet pas de toujours discerner le paysage. L’état de la lumière seul me satisfait. Cette transparence qu’accroissent les neiges, éblouissante apparition. En retranscrire la traversée. (Mémoires de Balthus, Chapitre 4)
Pour accéder à un bon article de Veronique Bidinger sur Balthus, publié le jeudi 13 septembre 2018 sur le site de Bâle en français, cliquez ci-contre.

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(1) À la faveur de cette rétrospective, la fondation du musée Thyssen-Bornemisza et la maison d'éditions Astiberri ont décidé de publier ensemble une BD sur Balthus. C'est Tyto Alba qui a été chargé de concevoir et de dessiner cette biographie romancée et graphique qui vient de sortir, en castillan, en février 2019. 
Biographie ? En fait, il s'agit plutôt d'une dissection artistique et concentrée des idées et des pulsions de Balthus, une sorte de biopic idéologique, aux illustrations très soignées et bien adaptées, qui reproduit quelques dialogues de Balthus. Memorias (édition d'Alain Vircondelet, Lumen, 2002), traduction en castillan des Mémoires de Balthus citées plus haut.