samedi 21 janvier 2017

Tromelin, un cas incroyable d'esclavage, cruauté, solidarité et survie

Condamner l'esclavage reviendrait à condamner le Saint-Esprit
qui ordonne aux esclaves, par la bouche de Saint-Paul,
de demeurer en leur état et n'oblige pas le maître à les affranchir.
Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) : Avertissements aux Protestants,
5e avertissement, § 50. Œuvres complètes, t. 3, 1879, p. 610.

Paradoxalement, le Siècle des Lumières est
celui qui voit l'apogée de la traite négrière.
Sylvain Savoia : Les Esclaves oubliés de Tromelin, page 47,
Aire libre, Dupuis, 2015.

Malheur à la politique qui veut fonder la
prospérité d'un pays sur le désastre des autres,
et malheur à l'homme dont la fortune est
cimentée par les larmes de ses semblables !
Abbé Grégoire (1750-1831) : De la Traite et de l'Esclavage des Noirs, 1815



Le 17 janvier 2017, Le Point publiait cette information :
Qui gouvernera l'îlot Tromelin ? Cette question a une fois de plus été retoquée. L'accord de cogestion sur ce minuscule morceau de terre entre la France et l'île Maurice, contesté notamment par la droite et l'extrême droite mais aussi le Medef, a été retiré de l'ordre du jour de l'Assemblée nationale, a-t-on appris mardi de sources parlementaires et gouvernementales. Le projet de loi visant à autoriser l'approbation de l'accord-cadre entre les deux gouvernements sur la cogestion économique, scientifique et environnementale de Tromelin et ses espaces maritimes environnants devait être débattu mercredi dans l'hémicycle, à quelques semaines de la fin de cette législature. Adopté au Sénat en 2012, puis en commission à l'Assemblée au printemps 2013, le texte avait déjà été retiré de l'ordre du jour de la séance publique en 2013, et n'avait jusqu'alors jamais été réinscrit.
Divers partis, notamment l'UDI et le FN, ou organisations avaient manifesté leur opposition ces derniers jours, entre autres au nom de la souveraineté française. Tromelin, bout de terre de 1 kilomètre carré, à 520 km au nord de La Réunion et découvert par un navigateur français en 1722, est actuellement géré par l'administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF). Il couvre 280 000 kilomètres carrés de domaine maritime. Tromelin est revendiqué par l'île Maurice depuis 1976. Depuis, la question de la souveraineté de l'île n'a cessé d'empoisonner les relations entre les deux pays. Pas moins de 20 années de négociations ont été nécessaires pour qu'un accord soit signé le 7 juin 2010, prévoyant une « cogestion » économique, scientifique et environnementale.
Tromelin ? Il n'y a pas longtemps, Le Monde diplomatique d'avril 2016 m'avait appris l'existence d'une BD bouleversante : Les Esclaves oubliés de Tromelin. Philippe Leymarie écrivait alors à son égard :
Dans Les Esclaves oubliés de Tromelin*, le dessinateur français Sylvain Savoia réussit quant à lui à combiner deux histoires : sous forme de bande dessinée, celle d’un équipage français et de ses esclaves malgaches échoués en 1761 sur ce minuscule îlot du sud-ouest de l’océan Indien ; et en parallèle, sous forme de carnet de voyage, celle de la quête d’une équipe d’archéologues passionnés. Ces derniers ont tenté de remonter le temps au fil de plusieurs missions sur cette terre désolée, et ils ont mis au jour de fragiles vestiges, constituant ainsi un lieu où la mémoire de l’esclavage s’est inscrite avec force. Car, déracinés, coupés du monde, les Malgaches naufragés ont utilisé les rares ressources disponibles pour survivre, puis pour reconstruire une minisociété : « Ils ont par là même recouvré, comme par défi, la dignité et l’humanité qui leur avaient été déniées », conclut l’ouvrage.

*Sylvain Savoia : Les Esclaves oubliés de Tromelin, Dupuis, coll. «Aire libre », Paris, 2015, 120 pages, 20,50 euros. D'après les recherches menées par Max Guérout (GRAN), Thomas Romon (INRAP) et leur équipe. ISBN 978-2-8001-5038-3.

Dupuis, la maison qui a édité cette bande dessinée, explique sur son site :
L'île des Sables, un îlot perdu au milieu de l'océan Indien dont la terre la plus proche est à 500 kilomètres de là... À la fin du XVIIIe siècle, un navire y fait naufrage avec à son bord une "cargaison" d'esclaves malgaches. Les survivants construisent alors une embarcation de fortune. Seul l'équipage blanc peut y trouver place, abandonnant derrière lui une soixantaine d'esclaves.
Les rescapés vont survivre sur ce bout de caillou traversé par les tempêtes. Ce n'est que le 29 novembre 1776, quinze ans après le naufrage, que le chevalier de Tromelin récupérera les huit esclaves survivants : sept femmes et un enfant de huit mois.
Une fois connu en métropole, ce "fait divers" sera dénoncé par Condorcet et les abolitionnistes, à l'orée de la Révolution française.
Max Guérout, ancien officier de marine, créateur du Groupe de recherche en archéologie navale (GRAN), a monté plusieurs expéditions sous le patronage de l'UNESCO pour retrouver les traces du séjour des naufragés. Ses découvertes démontrent une fois de plus la capacité humaine à s'adapter et à survivre, en dépit de tout.
L'archéologue a invité le dessinateur à les rejoindre lors d'une expédition d'un mois sur Tromelin. De là est né ce livre : une bande dessinée qui entremêle le récit "à hauteur humaine" (on "voit" l'histoire du point de vue d'une jeune esclave, l'une des survivantes sauvées par le chevalier de Tromelin) avec le journal de bord d'une mission archéologique sur un îlot perdu de l'océan Indien. Après le succès international de Marzi, Sylvain Savoia offre à nouveau aux lecteurs une magnifique leçon d'humanité.

L'académie de Marine de Paris a décerné son Prix Bande Dessinée à cet album le 24 octobre 2016.
Sur la première page de sa BD, Savoia met deux citations en exergue :
"Transporter d'un point à un autre de la surface du globe, voilà toute l'activité de l'homme. [...] Mais de toute façon, la majorité des actions humaines ne sont pas faites pour être examinées aux yeux de la raison."
(Aldous Huxley, Tour du monde d'un sceptique, 1926)

"...Et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes." (Bernardin de Saint-Pierre, Esclaves dans les îles françaises, 1773)

La chair de poule : ces esclaves naufragés plaqués sur une langue de sable au milieu de la mer me semblent beaucoup plus inconcevables que le Robinson Crusoé de Daniel Defoe (ca.1660-1731), personnage probablement inspiré par l'histoire d'Alexander Selkirk, qui vécut tout seul sur son île de l'archipel Juan Fernández, au large du Chili, entre 1704 et 1709.
Ces esclaves risquaient certainement d'avoir pensé au premier abord, le premier jour de leur captivité, que "rien ne pouvait être pire que leur capture"... car "l'imagination se limite aux champs de la connaissance". Quelle histoire...

"L'homme mauvais est comme une pierre
que l'on jette sur la pente d'un précipice,
il ne s'arrête qu'au fond de l'abîme."  
Page 52 et fin de la première partie de cette BD.

Je vérifie que le 17/10/2015, France 24 avait déjà présenté une information à leur sujet à l'occasion d'une exposition organisé dans le château des ducs de Bretagne, à Nantes.

Mais Internet nous fournit surtout une vidéo téléchargée un peu avant par l'Institut du Tout-Monde, dont le site vous propose, entre autres, des mémoires des esclavages. Elle contient un film réalisé par Emmanuel Roblin et Thierry Ragobert, et produit par TV5Monde, Carrimages 3 et Matin & Soir Films. Nous y apprenons que c'est grâce à l'entêtement passionné de Max Guérout, ancien capitaine de vaisseau de la marine française, archéologue et président du GRAN (Groupe de Recherche en Archéologie Navale), qu'on organisa une expédition en 2008 sur Tromelin et que nous connaissons cette épopée incroyable très en détail —bien qu'il s'agisse d'un récit encore inachevé :


  INSTITUT DU TOUT-MONDE, 23/03/2013

Laurent Hoarau, historien réunionnais indépendant, spécialisé dans la recherche en Histoire hors du circuit universitaire, collabora très activement, avec Jean-François Réberot, dans la logistique de cette expédition du GRAN et participa aux travaux des fouilles sur Tromelin. Expédition formée par historiens, anthropologues, archéologues... et notre dessinateur : Sylvain Savoia.
Dans le film, Hoarau explique qu'en 1848, on libéra les 62.000 esclaves qu'il y avait à l'île de la Réunion (nouveau nom de l'île Bourbon après 1793). Pourtant il n'y a aucun musée, aucune trace matérielle, aucun cimetière, aucun objet, aucune trace palpable de l'esclavage à la Réunion. Les Histoires officielles n'ont pas l'habitude de s'occuper des damnés de la terre. Les rues et les places, les plaques, les statues, les collèges, lycées et universités... portent traditionnellement les noms de leurs bourreaux. Savoia écrit à propos de Laurent Hoarau que ses projets de recherche lient Histoire, Patrimoine et Identité et qu'il est "capable de sauver une mission avec un élastique et un trombone".
Le film reccueille aussi les témoignages de l'historien Sudel Fuma et de la journaliste et politologue Françoise Vergès. Sudel fit également partie de l'expédition sur l'île ; Savoia le présente ainsi : "Sudel, malgache d'origine, professeur d'Histoire à l'Université de Saint-Denis, directeur de la Chaire UNESCO de la Réunion, ancien athléte et homme politique. Aucune casquette n'est trop grande pour lui." Et il publia sa BD à sa mémoire car Sudel décéda en 2014.

Quant à la radio, France Culture nous propose toujours sur son site un entretien, réalisé en décembre 2013 par universcience.tv, avec Max Guérout dont le récit hérisse toujours poils et plumes...


Esclaves oubliés de l'île Tromelin par universcienceTV

Encore une occasion de réfléchir à la honteuse histoire de notre civilisation.
Morale ? : l'Utile (1) méprise la vie humaine et finit toujours par naufrager causant d'épouvantables dommages collatéraux. Alors que la solidarité est autrement utile. Peut-on encore larguer que la société n'existe pas ("There is no such thing as society", Margaret Thatcher dixit), qu'il n'y a que l'individu...? Dans Vendredi ou les limbes du Pacifique, Robinson écrit dans son Log-book (oui, le blog marin de l'époque), page 116 de mon édition Folio :
—Je sais maintenant que si la présence d'autrui est un élément fondamental de l'individu humain, il n'en est pas pour autant irremplaçable. (...)
Il est vrai que ce Robinson nuance ensuite son propos mais, quand j'écoutais Max Guérout et avalais ma salive, je pensais que si Michel Tournier avait eu vent des 15 ans d'existence sur Tromelin de ce groupe de Vendredis issus des Hauts-Plateaux de Madagascar, forcés, naufragés et oubliés, il aurait peut-être substitué, comme source d'inspiration, cette vraie histoire à celle de Defoe et rédigé un roman intitulé, par exemple, Les esclaves clandestins et sans nom ou les limbes de l'Indien...

Sur France Culture, on peut aussi écouter l'émission Le Salon noir du 31/10/2015 (29 min.) qui, sous le titre Les Robinsons de Tromelin découverts par l'archéologie, interviewe Max Guérout.

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(1) Tel était le nom benthamien du navire négrier naufragé, une flûte de 136 pieds de long, environ 45 mètres, et de 600 tonneaux de jauge.
Construite à Bayonne par la Compagnie des Indes Orientales, elle échoua le 31 juillet 1761 après avoir heurté en pleine nuit un récif "situé au 15e degré 52 minutes de latitude au Sud & au 52e degré 45 minutes de longitude à l'Orient de Paris". Avec les débris de l'épave, les naufragés construisirent une embarcation de fortune et réussirent à quitter, moins de deux mois après l'échouage, l'île des Sables, cet îlot aujourd'hui de Tromelin où l'on avait du mal à jouer des flûtes. Tous prirent le large... sauf les 60 esclaves malgaches encore en vie, abandonnés à leur sort. On leur promit de les envoyer chercher, mais on connaît la suite.
Quant à la Compagnie française des Indes Orientales, elle fut fondé en 1664 par Jean-Baptiste Colbert et avait pour but de "procurer au royaume l'utilité du commerce [d'Asie] et d'empêcher que les Anglais et les Hollandais n'en profitassent seuls comme ils l'avaient fait jusqu'alors". Il s'agissait donc de prendre part à l'Utile. C'est pour cela qu'elle se réserverait le monopole du commerce des esclaves dans l'océan Indien, ce qui rapporta gros. Mais au fil des années, la traite échapperait au contrôle de la Compagnie et, à partir de 1740, elle serait "détournée et asservie à l'enrichissement personnel des employés de la Compagnie des Indes". Ce qui explique l'histoire concrète de l'Utile.

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