lundi 18 mars 2019

Bourse de Travail de Paris, le 14 mars 2019

Au retour de la Sierra de Francia (Salamanca), j'apprends par une alerte que MACRON INVITE LORDON : C’EST PAS DU BIDON.
Je vois le reportage de Là-bas et il paraît que c'était vrai. Puis je retrouve sur Internet une vidéo, publiée le 15 mars, montrant son intervention dans son intégralité :

Intervention de Frédéric LORDON (économiste et philosophe) à la Bourse du Travail de Paris le 14 mars 2019 dans le cadre du colloque "Fin du grand débat, début du grand débarras ! "

On y voit que Lordon montre une invitation de l'Élysée —reçue cela faisait 15 jours— pour participer à un grand numéro de prestidigitation : le Président de la République souhaite avoir un Grand Débat (prospectif) avec des intellectuels le 18 mars en fin de journée.
En écoutant les rires, les sifflets et les huées d'une salle pleine à craquer, Lordon ne cache pas son sentiment : “Ça m’a fait à peu près le même effet. (...) Ces mecs nagent en pleine béatitude ou quoi ? Ou alors, ils sont au comble du désarroi. »
Dans la circonstance, il avoue que deux hypothèses lui sont venues à l'esprit : la première, celle du canular ; la seconde, qui ne serait pas la moins probable, celle du machiavélisme de sous-préfecture. Ça lui a semblé tellement loufoque que, au milieu du travail, le ménage et tout ça, il a « complètement oublié de répondre, ce qui n'est pas très urbain, et je m'en excuse. », dit-il.


Donc, il profite de cette soirée devant cette assemblée pour réparer ce manquement et lire sa réponse au Président, un peu à la manière vianesque. Voici son allocution à peu de détails près [c'est Candide qui intervient entre crochets] :
« Chez Monsieur Macron [Lordon se dit à lui même, en riant : “quel hypocrite !”],
vous comprendrez que, si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL et Enthoven
[huées abondantes], ou des intellectuels de Cour comme Patrick Boucheron, je préfèrerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande.
Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat : savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la démocratie, c’est le débat, votre ‘grand débat’, personne n’y croit ? Vous-même, d'ailleurs, nous ne sommes pas certains que vous y croyiez.
Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci, je cite : « Je ressoude partout. Et dès que c'est consolidé, je réattaque »
.
C'est très frais : vous ressoudez et vous attaquez, c'est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi, nous viendrons avec le chalumeau.

En réalité, la manière dont vous utilisez le langage pour débattre, comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement  –au moins, après la réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.
Bien sûr, dans vos institutions, on continue à mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, la police ment, vos experts médicaux de service mentent –ce que vous avez essayé de faire à propos de la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde (...). Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.
Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même, vous présentez la loi sur les
fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseurs comme une protection du droit de manifester, quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose, dans autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.
Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère.
De tous les arguments qui justifient entièrement la rage qui s’est emparée de ce pays, il y a celui-ci qui, à mon avis, pèse beaucoup, à côté évidemment des 30 ans de violences sociales que vous avez portées à un point inouï et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots, donc qui ruinent la possibilité même de discuter, pensez-y, la seule solution restant, j'en suis bien désolé mais, c'est de vous chasser.

Il y a peu encore, vous avez déclaré, je vous cite :
Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de Droit.” [tour de passe-passe un peu forcé]
Mais, M. Macron, vous êtes irréparable, comment dire ?, dans un État de Droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables.
Avec un mort, plus exactement une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites, je cite encore : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question –mais quasi-psychiatrique, j'en suis désolé– qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité demeurez-vous au juste.
Il y a quelques jours le
Gorafi nous a donné des éléments de réponse dans un article dont le titre était, je cite : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ».
Mais Monsieur Macron, voyez-vous la minceur de l'écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ?
Monsieur Macron, vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que normalement le Gorafi, c'est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un
gorafisme, mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et si donc il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.
Tous les glapissements éditorialistes du pays
sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire et, somme toute, logique. En réalité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score au premier tour corrigé de l’abstention et, surtout, du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté, non par adhésion à vos idées, mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n'en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple l'ennemi de l'État, peut-être même un ennemi personnel. En tout cas, vous lui faites la guerre avec des armes de guerre et des blessures de guerre.
Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdoğan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous donner des leçons en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.
Mais de l’international, il n’arrive pas heureusement que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un magnifique spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou si elle est française et ça n’a aucune importance, écrit ceci
[allusion à une pancarte récente des étudiants algériens de l'Université Paris 8] : « Macron soutient Boutef, les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes, solidarité internationale. »
Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.
Dans le film de Perret et Ruffin
[J'veux du soleil, leur film sur les Gilets Jaunes], un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute –mais on a, comme vous le savez, on a surtout l’âge de sa vitalité, bien davantage que celui de son état civil–, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. C'est une idée.
Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre jusqu'ici. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà, c’est ça qu’il faut faire, oui, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Mais vous savez, en réalité, ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.

C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulanten fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.
Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Car c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition. Craignez-même que, dans l’élan de sa fureur, il ne lui vienne à l’idée de démolir ses démolisseurs.
Et comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique et qui préserve l’intégrité de tous : Monsieur Macron, il faut partir ! Monsieur Macron, rendez les clefs !
(Cris de Macron démission !)
J'en ai trouvé ensuite d'autres vidéos. Récapitulons : c'était donc à la Salle Croizat de la Bourse du Travail de Paris (3, rue du Château d'Eau), le jeudi 14 mars, dès 19h, lors d'un rassemblement intitulé Fin du grand débat, début du grand débarras ! qui a réuni plusieurs centaines de personnes.

Je lis que la rencontre avait été organisée par une petite équipe affinitaire constituée autour de Frédéric Lordon et des éditions Divergences [À propos]. Reporterre était de la partie et annonçait la table rectangulaire sur son site. La soirée a été retransmise en direct sur FB et Youtube.
On avait invité à y participer Hervé Kempf (fondateur et directeur de Reporterre), Youcef Brakni (Comité Adama) et quelques Gilets Jaunes : Jérôme Rodrigues, Priscillia Ludosky et Juan Branco, né à Estepona, proche des Gilets Jaunes et avocat de Maxime Nicolle, et Camille (lycéenne en grève pour le climat), qui est intervenue avant Lordon.

Today relaie en ligne la totalité de la séance, avec les interventions de Kempf, Brakni, Rodrigues, Branco, Ludovski, Camille et Lordon, dans une vidéo qui dure 1h 14' 35'' :  



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Mise à jour du 19 mars :

Le lendemain du Grand Débat Prospectif avec le Président Macron (j'imagine un roman parallèle conçu par Michel Rio) et sous le titre Macron donne un cours magistral à 65 intellectuels sur France Culture, Là-bas,si j'y suis se penche sur l'événement et vous propose une intéressante surprise, en accès libre (cliquez sur le lien précédent).
Extrait :
(...) Seuls des intellectuels proches du pouvoir pouvaient valider un tel dispositif médiatique : deux minutes d’intervention chacun, encadrée à chaque fois par un quart d’heure de cours magistral donné par Macron. Une véritable opération de légitimation, où le grand oral du président devait recevoir l’onction des universitaires séculiers et de la chaine du savoir.
Noam Chomsky nous avait prévenus : « la majorité des intellectuels soutiennent le pouvoir ». Au lendemain de cet énième épisode du Grand Débat, nos amis Les Mutins de Pangée ont eu l’excellente idée d’isoler et de mettre en libre accès un extrait du film d’Olivier Azam et Daniel Mermet « Chomsky et le pouvoir », dans lequel Chomsky développe et explique les raisons de cette proximité entre pouvoir et intellectuels organiques du pouvoir. À voir et à revoir sans modération.

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