lundi 3 septembre 2012

Goldman Sachs - La banque qui dirige le monde, sur ARTE


"O criminoso vive do poder e da impunidade. Se a impunidade cresce, cresce o poder."
(Angiolo Pellegrini, chef de la DIA, Direzione Investigativa Antimafia, di Calabria.
Lu dans Lucas Figueiredo : Morcegos negros, Ed. Record, RJ/SP, 2000, p. 173)

« Quand des agents économiques comme les traders
des grandes banques d'affaires américaines influent
sur les prix en achetant ou en vendant de gros paquets
de titres, ou pire, quand les grandes banques d'affaires
américaines comme Goldman Sachs font modifier la
réglementation du secteur à leur avantage, il est risible
d'invoquer la main invisible du marché »
(Bruno Biais, économiste libéral et professeur à la Toulouse School of Economics) (1)



Demain soir, la chaîne publique de télévision franco-allemande ARTE émet une soirée thématique à propos de Goldman Sachs centrée sur un documentaire intitulé à juste titre La banque qui dirige le monde et coréalisé par les reporters Marc Roche (Le Monde) et Jérôme Fritel (Capa TV) après une année d'investigation.
Le film nous permettra, je me figure, d'apprendre un tant soit peu comment on transforme le monde dans un casino... dont on est la banque ; bref, comment on se sucre sur la faillite des autres à travers la spéculation la plus agressive, les tentacules les plus longs et les manigances les plus atroces —garantissant un assistanat tous azimuts (économique, politique, législatif et juridique) qui anéantit les risques.

Pour que les uns empochent des sommes mirobolantes (2), il faut que les autres échouent, entendra-t-on dans le film. Il se peut que vous vous demandiez alors pourquoi cet appauvrissement galopant de millions de personnes qui souvent ne tiennent qu'à vivre, dérivé des dérivés, titrisations et dés pipés par ce genre de banques d'affaires, reçoit le nom technique de "création de richesse". Ou pourquoi, quand on remarque trop les effets "très violents" de tant de pénurie sagement cultivée, les média évoquent le mot "crise" et s'évertuent à nous expliquer son caractère cyclique, car il y en a de temps à autre. Ou pourquoi la présentation de ce film nous dit littéralement que "la finance enflamme le monde depuis cinq ans".
Cinq ans ? Alors, tout ce qui est survenu ces cinq dernières années serait né de la dernière pluie, un hasard incompréhensible succédant à une délicieuse vertu préalable ? Et la loi McCarran-Ferguson, de 1944, qui cassait la décision du Tribunal Suprême étasunien contre la South-Eastern Underwriters Association et sur laquelle reposent des décennies d'arnaques des compagnies d'assurances des États-Unis ? (McCarran inspira le personnage du sénateur Pat Geary dans The Good Father II et Homer Ferguson inspira celui de Lloyd Bridges dans "Tucker"). Et le travail de sape des grands gourous des années 50-70 (Ayn Rand, Alan Greenspan, Milton Friedman —élève à son tour de Friedrich von Hayek— et son école de Chicago, et autres Ronald Reagan) prolongé par les puissants think tanks de ces derniers temps (sans oublier lobbyistes, experts, agences de notation financière e tutti quanti : il faut savoir relooker sans désemparer toutes les vieilles idées de domination et de spoliation) ? Et l'amendement à la loi de la Comission pour le Commerce Fédéral (FTC) de 1980 par lequel le gouvernement interdit de surveiller les activités du secteur ? Et le Depository Institutions Deregulation and Monetary Control Act (DIDMCA), signé par Jimmy Carter en 1980, légalisant "de facto les prêts subprime en autorisant les prêteurs à prélever les taux et les frais qu'ils veulent sur les emprunteurs, en clair en supprimant la limite du taux usuraire" (3) ? Et la réunion en 1995 à l'hôtel Fairmont de San Francisco et ses deux conclusions, les "Deux dixièmes" et le "tittytainment" (4) ? Et le démontage, en 1998, de la loi Glass-Steagall qui empêchait les fusions entre les banques commerciales, les banques d'investissement et les compagnies d'assurances, idée géniale de Sandy Weill, président de Citybank, menée à bien avec la complicité de Bill Clinton, Robert (Bob) Rubin et Alan Greenspan ? Et le Commodity Futures Modernization Act of 2000, loi dite de Modernisation des Marchés à Terme de Marchandises présentée par le sénateur démocrate Phil Gramm et qui entraîna la dérégulation effective du dit marché des produits dérivés, source de tant de prospérités... ? Et la réunion clandestine de 2004, intrigue longtemps tenue secrète, où les cinq grandes banques d'investissement de Wall Street de l'époque —Merrill Lynch, Goldman Sachs, Morgan Stanley, Lehman Brothers et Bear Stearns— firent pression auprès de William Donaldson, président de la Securities and Exchange Commission (SEC), l'organisme fédéral étasunien de réglementation et de contrôle des marchés financiers, dans le but d'abroger les restrictions légales établies par la net capital rule (la « règle du capital net »), qui comportait un coefficient de leviérisation et plafonnait donc les paris des banques en question à hauteur de 12 fois leurs fonds réels, ce qui ne leur semblait pas assez ? On peut dire, si l'on veut, qu'une très grosse bulle spéculative a explosé en 2007, mais la finance met en flamme tout ce qu'elle peut depuis qu'elle existe : elle constitue le noyau de cet inimical system et 2007 est la conséquence d'une longue activité pyromane.
Il faudrait détailler ces plusieurs décennies de déréglementation et de magouilles un autre jour, dure besogne ; entretemps, il y en a qui, sur le Net, ont déjà fait un peu de mémoire allant au delà des cinq dernières années...

Revenons donc à la soirée thématique d'ARTE. Voici la présentation de cette "théma" extraite du site d'ARTE ; les témoignages, données et arguments qu'on annonce risquent malgré tout d'être instructifs à propos de cette banque "sur-puissante, opaque et secrète" :

Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde

Mardi 4 septembre 2012 à 20.50

Un documentaire de Jérôme Fritel et Marc Roche, à voir sur ARTE le mardi 4 septembre à 20.40 et sur ARTE.tv gratuitement jusqu'au mardi 11 septembre 2012.


Depuis cinq ans, la banque d’affaires américaine Goldman Sachs incarne tous les excès et dérives de la spéculation financière. Après s’être enrichie pendant la crise des « subprimes » en pariant sur la faillite des ménages américains, elle a été sauvée de la faillite grâce à ses appuis politiques. Quand le krach financier traverse l’Atlantique, Goldman Sachs devient l’un des protagonistes de la crise de l’euro en pariant contre la monnaie unique, après avoir maquillé les comptes de la Grèce. Quand les gouvernements européens tombent les uns après les autres, "la Firme" en profite pour étendre son formidable réseau d’influence sur le Vieux Continent.

Un empire invisible

Plus qu’une banque, Goldman Sachs est un empire invisible riche de 700 milliards d’euros d’actifs, soit deux fois le budget de la France. Un empire de l’argent sur lequel le soleil ne se couche jamais, qui a transformé la planète en un vaste casino, pariant sur tout et n’importe quoi pour engranger toujours plus de profits. Grâce à son réseau d’influence unique au monde et son armée de 30.000 moines banquiers, Goldman Sachs a su profiter de ces cinq années de crise pour accroître sa puissance financière, augmenter son emprise sur les gouvernements et bénéficier de l’impunité des justices américaines et européennes.
Ce documentaire de Marc Roche, journaliste spécialisé au Monde, auteur du best-seller La Banque, et de Jérôme Fritel, est une plongée au cœur de ce pouvoir qui ne reconnaît aucune frontière, ni aucune limite et menace directement les démocraties. Les témoignages, à visage découvert, d’anciens salariés de Goldman Sachs, de banquiers concurrents, de régulateurs, de leaders politiques, d’économistes et de journalistes spécialisés dévoilent pour la première fois la toute puissance financière et politique de "la banque qui dirige le monde".

Goldman Sachs - La banque qui dirige le monde
Mardi, 4 septembre 2012 à 20:50
Rediffusion mercredi 19 septembre à 10H25
(France, 2012, 75mn)
ARTE F
Comme apéritif, ARTE a créé une page web pour vous encourager à visiter les différents rayons de ce supermarché de la très haute finance : "on y trouve de tout, pour tout, partout. Et toujours, on passe à la caisse. A vos cabas !" On y trouve de tout, y compris de nombreux extraits très intéressants qui ne figurent pas dans le montage final du film.
Au menu de ce supermarché, vous disposez des rayons "entrée", "bricolage", "conseil client", "informatique", "librairie", "épicerie", "jardinage", "service après-vente", "Vénus de Milo", "direction" et "caisse".
Il suffit de cliquer sur chaque rubrique pour plonger dans beaucoup de contenus (je mettrai en italique les phrases extraites littéralement des informations fournies par ARTE) : vous voulez savoir comment créer une crise nutritionnelle d'envergure ? Visitez donc l'épicerie où se trouvent les informations sur le commerce des matières premières alimentaires. C'est là que le journaliste étasunien Frederick Kaufman explique, par exemple, comment la spéculation sur le marché des denrées alimentaires a eu des conséquences désastreuses, notamment dans de nombreux pays en voie de développement.
Le rayon “Bricolage” concerne le commerce et la spéculation sur les matières premières non-alimentaires (métaux, pétrole, gaz...). On y trouve un lien renvoyant à The Great American Bubble Machine [From tech stocks to high gas prices, Goldman Sachs has engineered every major market manipulation since the Great Depression -- and they're about to do it again], recherche de Matt Taibbi —l'auteur de Griftopia (5)— publiée par Rolling Stone (1082-83, les 9 et 23 juillet 2009).
Grâce à la collaboration d'anciens de la banque, le rayon “Jardinage” est dédié à ce qu'on appelle "la culture d’entreprise" : un mélange de culte du secret, de goût du risque (sic), où l’argent règne en maître. Chez Goldman Sachs, le travail d’équipe prime sur l’individu (6). La banque recrute les meilleurs et leur assure un train de vie de millionnaire.
Le rayon “Conseil client” est consacré aux relations entre Goldman Sachs et ses clients. Pourquoi choisissent-ils de travailler avec cette banque plutôt qu’une autre ?
Le “Service après-vente” porte sur la justice. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes sur les agissements de Goldman Sachs, notamment après la crise financière de 2008. Ces enquêtes ont-elles abouti à des condamnations ? La législation a-t-elle évolué depuis ?
Le rayon “Informatique” raconte comment le scandale des produits dérivés “Abacus” a été une des prémices de la crise financière qui a secoué la planète en 2008. Goldman Sachs a parié contre ses propres clients, franchissant ainsi la ligne jaune de l’éthique. Vous pourrez également y apprendre à comprendre un peu du jargon prédateur moderne, genre CDO (Collateralized Debt Obligation ou « obligation adossée à des actifs » ; Jean de Maillard —cf. note 3— précise : « produits financiers constitués de dettes diverses titrisées, placées dans un fonds commun de titrisation dont les parts sont vendues à des investisseurs ») ou CDS (Credit Default Swaps ou « couvertures de défaillance » ou « dérivés sur événement de crédit » ou « permutations de l'impayé »). Pour en savoir plus, cliquez sur la "Librairie", qui vous permet d'accéder à un glossaire regroupant les définitions des termes techniques utilisés dans le documentaire.
La Vénus de Milo représente la Grèce. Le pays, berceau de la démocratie et de la culture européenne, est au bord de la faillite. Avant son entrée dans la zone euro en 2001, le gouvernement grec conclut un deal secret avec Goldman Sachs, Goldman sacks... Que s’est-il réellement passé ? Quelles en sont les conséquences aujourd’hui ? Ou comment l'odeur du sang stimule les requins.
La “Direction du supermarché” est un rayon essentiel pour mieux saisir le pouvoir tentaculaire, l'influence doctrinale et les protections antimagouilles dont jouit celle qui n'est plus qu'une simple banque d'affaire, vu qu'elle dispose d'un réseau d'hommes sans pitié aux primes faramineuses qui contrôle presque tout, y compris les instances... régulatrices. Il s'agit de Mario Draghi, Henry Paulson, Mark Carney, Robert Rubin, etc. Ils sont les maîtres de l'univers. De nombreux anciens de la banque travaillent désormais pour des institutions publiques, des gouvernements, des régulateurs financiers... Mais n’y-a-t’il pas d’éventuels conflits d’intérêts ? 



Enfin, la “Caisse” présente les résultats de la banque. À travers une infographie, découvrez les chiffres-clés de Goldman Sachs.
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(1) Cf. Quand les cadres doutent à leur tour, par Isabelle Pivert, Le Monde diplomatique - septembre 2012, p. 12.
(2) Selon le Huffington Post, Lloyd Blankfein, le CEO (Chief Executive Officer) de Goldman Sachs, aurait touché une "compensation" de 16,1 millions de dollars en 2011 —pour faire le "travail de Dieu", "God's work", selon l'expression qu'il a utilisée en 2009 lors d'un entretien accordé au Sunday Times. Ce qui ne serait pas trop, vu ses rémunérations des années précédentes (concrètement depuis 2006), salaire, bonus, stock options et restricted stock awards confondus.
(3) Cf. Jean de Maillard : L'Arnaque, Gallimard 2010 et 2011.
(4) À propos de "tittytainment" ("Entetanimiento" en castillan), cf. :
— Hans-Peter Martin und Harald Schumann: Die Globalisierungsfalle. Der Angriff auf Demokratie und Wohlstand. Rowohlt 1996. Publié en français par Actes Sud, coll. Babel, novembre 2000 (traduction d’Olivier Mannoni sous le titre Le Piège de la Mondialisation). Et en castillan, la même année, par Taurus.
— Gabriel Sala: Panfleto contra la estupidez contemporánea, Laetoli 2007.
Casseurs de Pub
Vu que 20 % de la population mondiale suffirait en principe au contrôle et au soutien de l'Économie planétaire, les 80% ne seraient que des marginaux qu'il faudrait endormir à base de "tittytainment". Cette expression fut utilisée et établie, selon les sources précédentes, par Zbigniew Brzezinski. Conceptuellement, elle suggère illico La Société du Spectacle (1967 !!) de Guy Debord, et concrètement, mutatis mutandis, son chapitre VII. En modifiant légèrement les mots de Debord (cf. § 177), on pourrait dire que Brzezinski prônait une apathie à fabriquer et entretenir —ou plutôt, vu les décennies écoulées, à maintenir et approfondir. C'est ainsi que l'ignorance naturelle ferait place au spectacle organisé de l'erreur. On risque même de penser que les ouvrages dénonçant le capitalisme, le léninisme et le stalinisme donnent aux idéologues ultralibéraux des idées qu'ils se réapproprient et appliquent sur-le-champ.
(5) Je dispose de la version castillane de Griftopia (due à Pablo Bustinduy), éditée en Espagne par Lengua de Trapo sous le titre Cleptopía. À propos de Goldman Sachs et des banques de cet acabit, on peut y lire, parmi d'autres perles :
  • "Goldman no es una compañía de genios, es una compañía de criminales. Lejos de ser el mejor fruto de una sociedad democrática y capitalista, es la apoteosis de la Era de la Estafa, un parásito que vive del Gobierno y los contribuyentes de los Estados Unidos, chupándonos la sangre sin vergüenza ninguna." (P. 331)
  • "Los operarios de la Gran Máquina de Burbujas no sólo no producen nada, sino que viven de todos nosotros. Eso ya lo sabemos, la única pregunta es, ¿qué vamos a hacer al respecto?" (P. 381)
(6) Hommage que rend le vice libéral à la vertu collectiviste, le mythe individualiste au vrai "mérite". À la fin, ces inepties genre « La société n'existe pas, il n'y a que l'individu », « on ne m'a pas fait de cadeau », etc. ont vraiment du mal à trouver des Robinsons où s'accomplir.
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NOTE POSTÉRIEURE : Actualisation de la vidéo.

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