Journée à la carte : il s'agissait de jouir des possibilités offertes par les alentours d'Annecy et, évidemment, on ne pouvait pas tout faire : il fallait choisir.
Le prof est parti découvrir les Gorges du Fier (photo ci-contre) avec un groupe assez nourri ; nous sommes allés en bus (le 1) jusqu'à Poisy et, pleins d'entrain, nous avons marché ensuite, par Ronzy et Lovagny, jusqu'au canyon. C'est un délicieux défilé encaissé dans du calcaire qui est entré dans la légende du pays et, grâce à ses particularités orographiques, géochimiques, etc., fait office en même temps de cours de géologie. Il débouche sur un champ de lapiaz (terme savoyard venant du latin "lapis", pierre) creusés par le Fier : la Mer des Rochers. Entre les gorges et les lapiaz, on a aménagé un petit musée explicatif en plein air.
Quant au Fier, c'est une rivière qui prend sa source au pied du mont Charvin, à plus de 2.000 mètres d'altitude. Il reçoit plus tard les eaux du Thiou, tributaire du lac d'Annecy.
Nous avons mangé nombreux (18) à la taverne de Pontverre, sous le château de Montrottier (cf. photo ci-dessous),...
Château de Montrottier (Lovagny)
... et puis, en trois grands taxis, nous nous sommes déplacés au château de Menthon-St-Bernard, forteresse qui renvoie à un millénaire d'histoire familiale comprenant de Saint Bernard de Menthon, patron des montagnards et dont on ignore tout, à Henri de Menthon, un des fondateurs de la Résistance, ministre de la Justice du gouvernement provisoire à la Libération et procureur au tribunal de Nuremberg. Attention : il y en a eu qui ont fait à vélo les 18 km du trajet Annecy-Menthon-Annecy pour voir le château !
Celui-ci bénéficie d'un emplacement sur le lac d'Annecy et au pied des Dents de Lanfon qui, avec ses forêts environnantes et ses panoramas, est un vrai privilège. Et puis, il héberge beaucoup de trésors, dont une bibliothèque de 12000 volumes, y compris des incunables, des documents signés par Louis XIV ou une Encyclopédie originale complète : celle de Diderot et D'Alembert, bien entendu, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751-72). Ajoutons que le nom, Menthon, est bien descriptif ; il dérive du celtique men-dunum, "tour sur un rocher".
Château de Menthon-St-Bernard et Dents de Lanfon
Nous avons emprunté ensuite le chemin forestier qui descend du château vers le village de Menthon : une pure merveille. Puis, en car (le 61), nous nous sommes rendus à Talloires, tout près. Quel spectacle ! : le paysage que l'on peut contempler juste avant de dévaler sur la baie par une pente abrupte justifie pleinement les éloges de la fonctionnaire de l'Office de Tourisme à l'égard du pays natal de Claude Louis Berthollet (1748-1822), le chimiste auquel nous devons l'eau de Javel.
De retour d'un court voyage à Paris, le prof se propose de montrer, à travers des photos de son cru, les grandes lignes du voyage du département de cette année, qui s'est déroulé du jeudi 6 au lundi 10 mai 2010.
Le premier jour, nous avons atterri à Genève. Fabien, notre chauffeur, nous y attendait sous la grisaille du jour et nous a emmenés à l'hôtel Mandallaz, d'Annecy (Haute-Savoie, Rhône-Alpes), où nous allions séjourner. L'hôtel se trouve à un kilomètre du centre-ville, ce qui nous permettait de bouger à pied facilement et de fréquenter les avenues du Thiou, du Rhône ou de Chambéry, la Vieille Ville -petite Venise- et ses quais, le lac, bien entendu, et son Champ de Mars, le Pont des Amours, le Canal du Vassé, le château et son quartier, les rues Ste-Claire ou Royale, ou la très commerçante rue Carnot.
Comme il fallait manger peu après leur installation, les voyageurs ont commencé à déguster les spécialités du pays de Marc Veyrat, c'est-à-dire, brochets, raclettes, fondues (jurassienne, suisse, savoyarde...), tartiflettes et autres reblochons... La photo à gauche montre le Palais de l'Île (les vieilles prisons) et le Thiou, déversoir du lac d'Annecy dans le Fier. Sur les rives de la rivière, la vieille ville.
Pont des Amours (entre le Canal du Vassé et le lac). Annecy
Nous venons d'apprendre que la République française a lancé le 14 juillet France.fr, portail qui tient à promouvoir à travers ses contenus, selon le gouvernement Fillon, "une image consensuelle, valorisante et valorisée de la France et de la fierté d'être français". Y'en a qui tricolorent, écrivait Prévert, tout en faisant exprès de mélanger propagande et information, ajoute le prof. Ce prof, qui adore les contrepatries, a voulu plonger personnellement dans ce puits d'extase franchouillard et a malheureusement dû rester sur sa faim car le site fait en effet le fier, mais semble plutôt peu prévoyant : en ce moment, il n'est pas opérationnel ; on y lit :
Site momentanément indisponible
Parce que France.fr est victime de son succès, le nombre très important de visiteurs nous contraint à augmenter la capacité de nos serveurs. Quelques perturbations dans la visite du portail dans ses 5 langues peuvent donc survenir, l'équipe de France.fr vous prie de l'en excuser. Tout sera rétabli au plus vite, merci de votre patience !
Et moi de réessayer et eux de nous répondre :
L'équipe de France.fr regrette de ne pouvoir vous permettre de retrouver le portail de la France. Nous sommes actuellement confrontés à un problème de configuration de nos serveurs. Nous avons entrepris un audit de l'ensemble des systèmes pour nous permettre une réouverture dans les plus brefs délais. Merci de votre patience et à très vite !
Comme l'efficacité médiatique du sarkozysme n'a pas été cette fois-ci au rendez-vous et dans le but d'imaginer comment a été conçu le portail France.fr, ayons recours à des sources indirectes. Selon le quotidien Le Monde, il s'articule en six "thématiques" :
Connaître (géographie, histoire...) ; Visiter (tourisme) ; Vivre (services pratiques de la vie quotidienne) ; Étudier ; Travailler et Entreprendre (à destination des étrangers). Pour alimenter son contenu, des partenariats ont été signés avec BFM TV, France 24, iTélé, Télérama et Météo France. Doté d'un budget de 1,6 million d'€, France.fr devrait répertorier 12 000 liens.
Espérons qu'ils servent à quelque chose, mis à part le terrain miné et sulfureux des louanges à la patrie.
6nema est un portail réservé aux courts-métrages français sur le Web. Ce webzine fait de la critique cinématographique et diffuse bon nombre de films, professionnels ou artisanaux, gratuitement et en haute définition. Le site classe son offre en quatre catégories: animation, fiction, docu et ovnis. Voyons comment ils se définissent sous la rubrique Qui sommes-nous ? et quels sont leurs principes :
6nema.com est le 1er site Internet 2.0 réservé aux courts métrages, leur garantissant une diffusion grand public de qualité et le reversement de revenus publicitaires en proportion du trafic qu'ils génèrent. Les 6 principales qualités du site :
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Une fiche artistique complète disponible pour chaque court
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fin 2007 : ouverture en version bêta de 6nema.com, plate-forme de diffusion professionnelle pensée pour le court métrage.
2009 : ouverture de la version 2 de 6nema.com : amélioration du lecteur de diffusion, de l’ergonomie de navigation, et du travail éditorial autour des films
Je profite aussi de ce post pour vous relayer l'existence d'un webdocumentaire qui aborde la réalité du Grand Paris à travers, disons, des tranches de vies. Les Communes de Paris, tel est le nom du site, propose de se faufiler de manière interactive dans plusieurs recoins de la métropole et y suivre le quotidien de vingt-quatre citadins bien précis : Sabine la graphiste, Fabien le philosophe... Une approche qui relève de disciplines variées comme la sociologie, la géographie métropolitaine, l'urbanisme, l'économie réelle, etc. On nous explique :
Loïc est boucher à Rungis, Nathanaël cadre à la défense, Volkan chef de chantier sur l’île Seguin. Jean-Noël sort de prison, un urbaniste se penche sur son quartier des années plus tard, des situationnistes partent en dérive, Cathie conduit son métro, Tommy s’envole sur Paris, Rémi sillonne les catacombes.
Tant de Grand-Parisiens qui se déplacent et, au passage, tracent un portrait vivant du grand Paris. Leurs chemins se croisent, vous choisissez qui vous suivez. Laissez-vous aller dans Paris et sa banlieue, dans une métropole aux limites incertaines. Les Communes de Paris donne la parole aux citadins : c’est une excursion au cœur de l’urbain, au cœur de l’humain.
Cette excellente mise en scène de Simon Bouisson, étudiant à l'école des réalisateurs de la Femis, est un projet de fin d'études que l'on peut visualiser à écran complet et selon différentes qualités : si vous disposez d'un bon ordinateur et d'un accès internet haut débit, vous aurez droit à une haute définition des images franchement impeccable... quitte à savoir souffrir l'irritation que procurent les fréquentes scènes ou transitions présentées en accéléré.
Nanarland.com est un site qui s'occupe évidemment des nanars, c'est-à-dire, des navets, des pires films sortis ici ou là, car ils sont fiers de nous présenter des héros de provenances très variées. Voici leur édito :
Bienvenue sur www.nanarland.com, le site des mauvais films sympathiques. Chroniques de films, extraits vidéo, biographies, interviews... C'est une exploration de la face obscure du cinéma à laquelle nous vous invitons à travers nos documentaires vidéo exclusifs, un glossaire aussi exhaustif que subjectif et bien d'autres rubriques.
Vous pouvez y jeter un coup d'oeil si vous tenez juste à vous marrer en français, mais je vous conseille particulièrement ce site parce qu'il propose ce glossaire ciné du mauvais film sympathique qui pourrait éventuellement vous tirer d'affaire un jour ou l'autre. Ainsi, si vous lisez quelque part qu'un politicien retraité fait des panouilles dans le cinéma et que vous ignoriez ce jargon, vous n'avez qu'à consulter P comme Panouille chez Nanarland et ça y est, problème résolu, images, affiches et textes à l'appui. Toute une trouvaille ! Et puis, il se peut que vous trouviez moyen d'appliquer ce lexique à des péloches bourrées de prestige, n'est-ce pas ?
Il arrive un moment où les gens comprennent la structure de pouvoir et de domination et décident de faire quelque chose. C'est ainsi que se sont produits tous les changements dans l'histoire. Comment cela arrive, je ne sais pas. Mais nous avons tous le pouvoir de le faire.
(Noam Chomsky : La Doctrine des bonnes intentions. Entretiens avec David Barsamian, Fayard, Paris, 2006.) Lu dans Le Monde diplomatique, page 14, mai 2010.
Tonton David en est sûr et certain : c'est tellement évident qu'on nous prend pour des cons que même les modérés de l'UE exigent un peu de charité. Remarquez, dans la vidéo qui suit, que l'éloquence de certaines tronches écoutantes est encore plus probante que la verve de Daniel Cohn-Bendit :
Dans le cadre de la dite année de la biodiversité, le CNRS nous propose une série de 19 films de 3 minutes qui s'intitule « Un monde vivant – Histoires de biodiversité ». Cette nouvelle collection de podcast vidéo destinée au grand public est mise en ligne du 1er au 25 juin 2010, tous les jours du lundi au vendredi, et relayé sur le site partenaire de TF1 News. Elle présente les regards croisés de six chercheurs du CNRS spécialistes de la biodiversité avec chacun une approche différente : paléontologue, économiste, écologue, biologiste de la conservation, philosophe, ethnologue, s’expriment ainsi sur quatre grandes notions de la biodiversité : la définition, la valeur, l’extinction, la conservation. Produite par CNRS Images, cette collection a été réalisée par Sophie Bensadoun, sous la direction scientifique de Franck Courchamp, directeur de recherche au CNRS. Voici les épisodes qui se trouvent déjà disponibles en ligne :
Les sans-papiers n'auront plus le droit de se marier en Suisse, confirme Le Matin, journal de Lausanne (Suisse), le 4 juin 2010 :
Un étranger souhaitant se marier avec un Suisse devra prouver qu'il réside légalement dans le pays. Il devra produire une autorisation de séjour ou un visa. Cette disposition doit empêcher les personnes qui n'ont pas de permis de séjour valable de contracter une union dans le but de ne pas être expulsées.
Les officiers d'état civil devront dénoncer tout fiancé séjournant illégalement en Suisse à la police des étrangers. Les offices de l'état civil et les autorités de surveillance pourront accéder aux données saisies dans le système d'information central sur la migration. Au Parlement, la gauche s'était élevée en vain contre cette réglementation qui fait suite à une initiative parlementaire UDC.
La pourriture est une décomposition des matières organiques sous l'action de ferments microbiens. Les microbes du racisme —ou de l'élitisme de l'argent— sécrètent sans secret énormément de toxines et de pétitions. À tue-tête. Ensuite, cet ensemble de toxines et de pétitions couchées sur le papier d'un journal officiel devient, par exemple, le Code civil d'un État confédéral neutre —car ne jurant que pour l'argent de tout poil, de toute race, de toute origine : pecunia non olet. Le Code civil neutre devient ainsi un dieu assoiffé imposant même la délation du bouc émissaire du coin à la manière nazie. Divine métempsycose du microbe en quête de patrie intime et de bonheur.
Bref, je relaie ici un article d'opinion publié le jeudi 1 avril 2010 par Le Temps, quotidien genevois. Les auteures, Christiane Perregaux et Marguerite Contat Hickel, co-présidentes de la Constituante genevoise, expriment clairement leur indignation et prouvent que toute société peut contenir des justes :
Pour les Constituantes genevoises que nous sommes, il est aujourd’hui kafkaïen d’assister à la dérive des principes inscrits dans la Constitution fédérale et dans les Constitutions cantonales comme celui du droit au mariage. Dès le 1er janvier 2011, les migrantes et migrants sans statut en Suisse (appelés plus familièrement les personnes sans-papiers) ne pourront plus convoler, les contraintes exigées ne pouvant être remplies dans la majorité des cas.
Certes, celles et ceux qui ont voulu la mort de ce droit ne s’en sont pas pris directement à la Constitution fédérale, ce qui aurait demandé un vote du peuple et des cantons, mais ils ont su discrètement opérer des changements en leur faveur lors de la modification du Code civil suisse adopté en juin 2009 par les deux tiers du Conseil national. Ce nouveau déni de droit dont la Suisse est familière en ce qui concerne sa politique migratoire donnera inévitablement lieu à une réaction du Comité des droits de l’homme de l’ONU. En 2009 déjà, il avait demandé à la Suisse de «revoir d’urgence sa législation afin de la rendre conforme au Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
On lit dans ce texte que «le droit de se marier et de fonder une famille est reconnu à l’homme et à la femme à partir de l’âge nubile».
La Suisse s’honore du fait que Joseph Deiss va sans doute présider cette année l’Assemblée générale de l’ONU. La Suisse préside actuellement le Conseil de l’Europe, dont on connaît les positions éthiques concernant les droits humains. Et pourtant, avec une schizophrénie certaine, elle s’enfonce dans un démantèlement manifeste de ces droits dans son propre pays. Il est dès lors nécessaire de résister à ce mouvement et dans le cadre même des Constitutions d’aller plus loin que l’affirmation d’un seul principe comme celui du mariage ou du PACS. Inscrire avec précision qui jouit de ce droit est indispensable: à savoir toutes les habitantes et tous les habitants du pays ou du canton. La même précision doit concerner le droit à l’éducation, à la formation et à la santé notamment.
C’est une exigence que nous devons prévoir dans le cadre de la nouvelle Constitution genevoise. Dans sa pratique institutionnelle et constitutionnelle, le canton de Genève pourrait décider d’être en conformité avec le Pacte international relatif aux droits civils et politiques comme l’exige l’ONU de la Suisse, lui qui s’est opposé comme quelques rares autres cantons, lors de la consultation du printemps dernier, à cette nouvelle rupture des droits fondamentaux.
L’objectif de l’initiative parlementaire lancée par le conseiller national UDC Toni Brunner est clair: priver de la possibilité de se marier au moins 100 000 personnes habitant ce pays; elles sont parfois déboutées du droit d’asile mais la plupart d’entre elles sont des travailleuses et travailleurs sans permis de séjour, habitant souvent depuis de longues années en Suisse. Pourquoi cette nouvelle entorse constitutionnelle? Pour que ces travailleurs et travailleuses ne puissent en aucun cas obtenir un permis de séjour par mariage. Ils sont a priori suspects d’escroquerie au mariage, humiliation extrême pour toutes celles et ceux, Suisses et étrangères, qui veulent fonder une famille malgré les difficultés dues à leurs situations instables.
Parmi ces hommes et ces femmes sans papiers se trouvent des jeunes nés en Suisse ou arrivés très tôt dans ce pays devenu le leur. Ils y ont suivi l’école, lié des amitiés et y vivent des amours qui ne sont ni plus ni moins sérieuses que celles de tous les jeunes de leur âge. Pour cette deuxième génération, le mariage ou le PACS est également interdit dès le 1er janvier 2011.
Voilà des décennies que de très nombreuses associations et institutions de ce pays demandent régulièrement la régularisation de ces hommes et de ces femmes qui travaillent dans notre pays et dont notre économie ne peut se passer. La réponse est à chaque fois une législation plus dure. Le souci de la majorité des élus de ce pays devrait cesser d’être la criminalisation constante de ces travailleuses et travailleurs dont les conditions de vie sont extrêmement précaires et plutôt s’engager à trouver les solutions qui leur permettent de vivre en Suisse dans la dignité, la reconnaissance de leurs droits dont le mariage fait partie, et de la richesse qu’elles produisent. Et la Constitution genevoise devra l’affirmer clairement comme un droit fondamental.
Lors de notre dernier voyage du département de Français, nous avons logé à Annecy et un peu parcouru les Alpes, y compris Chamonix, la Mer de Glace, l'Aiguille du Midi, Megève...
Le samedi 8 mai 2010, nous avons débarqué à Genève et, parmi d'autres photos, j'ai pris un cliché 28 Grand'rue d'une redondance exquise : une pure mise en abîme. Permettez-moi la lubie de vous le reproduire ici...
Laissons maintenant tranquilles Borges et ses saillies ; quand nous avons quitté Genève, ville aussi de Calvin et de Rousseau, nous avons mis le cap sur Ferney, de l'autre côté de la frontière franco-suisse. Nous y avons contemplé le château de Voltaire de l'extérieur, dès lors que la grille de l'enceinte était fermée. Mais comme la vie nous surprend souvent avec des drôles de coïncidences, une affiche placardé sur le mur annonçait un spectacle commençant... à cette heure précise-là !!! : il s'agissait d'une adaptation radiophonique de notre cher Candide, par Jean Tardieu. Ah, le hasard !
Dommage, pendant mon congé légal du mois de mars, la Consejería de Educación (DAT Madrid-Este) n'a pas daigné envoyer à ma place un professeur intérimaire, bien que je leur aie prévenu avec un mois d'avance. Bref, mes élèves n'ont pas vu reconnu leur droit aux cours et ont dû les sécher de force. Si cette affaire vous intéresse, sachez qu'il y a en France des parents excédés à ce sujet qui ont mis en ligne le site Ouyapacours dans le but de recenser et dénoncer les absences non remplacées d'enseignants (1). Enfin, revenons à nos moutons : dommage, donc, parce qu'il a fallu supprimer des activités prévues que j'avais pris soin de résumer à mon remplaçant. C'est ainsi qu'en NI 2, j'ai distribué un mini-dossier Pourquoi ils écrivent en français ? que nous n'avons pas eu le temps de développer. Vers la fin des cours, j'ai aussi signalé en classe l'existence d'un dossier récent du Nouvel Observateur (nº 2373, du 29 avril au 5 mai 2010), ayant un certain rapport avec notre sujet, intitulé Comment ils sont devenus français. Eh ben, avec quelques mois de retard, j'apprends aujourd'hui, grâce au dernier numéro du Français dans le Monde (nº369, mai-juin 2010, page 37), qu'on a publié...
Trois ouvrages conçus sur le même principe : des entretiens avec des intellectuels qui, de leurs aires géographiques ou de leur pays respectifs, parlent de leur rapport avec la langue française. On y trouve, par exemple, Salah Stétié, Albert Memmi, Assia Djebar, Yasmina Khadra, Amin Maalouf ou Abdelwahab Meddeb (pour la Méditerranée), Ahmadou Kourouma, Henri Lopès, Mongo Beti ou Aminata Sow Fall (pour l'Afrique) et Hector Bianciotti, Patrick Chamoiseau, Édouard Glissant ou Michel Tremblay (pour les Amériques et la Caraïbe)
Ce sont les éditions Zellige qui, avec le soutien de l’OIF, ont divulgué l'année dernière ces entretiens dans une trilogie : « La langue française vue de l’Afrique et de l’océan Indien », « La langue française vue des Amériques et de la Caraïbe » et « La langue française vue de la Méditerranée ». Certains de ces entretiens avaient déjà fait l’objet d’une publication en 2001 au Maroc par Tarik éditions, sous le titre : « La langue française vue d’ailleurs ». La trilogie a été présentée au Salon du livre francophone de Beyrouth (23 octobre-1er novembre 2009). Je n'ai pas eu encore l'occasion de lire ces témoignages. L'idée me suggère immédiatement un vieux hors-série du vieux Libé (des années 80) où l'on posait à des écrivains de toute la planète une seule question : Pourquoi écrivez-vous ? Il est évident que la même interrogation accompagnée de la précision "en français" ouvre d'autres perspectives : pourquoi écrire dans une langue qui n'est pas la sienne... Le français dans le monde, la revue de la Fédération Internationale des Professeurs de Français, publiait en janvier 2010 Francophonies arabes, le nº 21 de ses Francophonies du Sud, avec une approche spéciale sur le dramaturge libanais Wajdi Mouawad et sa pièce Incendies (2003), ce texte terrible, lucide, poétique, nécessaire et éprouvant sur la guerre du Liban et la condition humaine qu'il a mis en scène pour notre bonheur bouleversé au théâtre Espagnol de Madrid en 2008 (à cette occasion, Mouawad dirigeait la compagnie Théâtre Abé Carré Cé Carré). Au sujet de son théâtre, W. M. a précisé : "Ce ne sont pas des pièces qui traitent de la guerre. Ce sont des pièces qui parlent de la tentative de rester humain dans un environnement inhumain". Enfin, à propos d'un cas bien particulier, cliquez dessus pour lire le compte-rendu de Rue89 à l'égard de Milan Kundera (Brno, ex-Tchécoslovaquie, 1929. Il a obtenu la nationalité française le 1er juillet 1981).
(1) Vu la réaction énergique de pas mal de parents vis à vis de ce type de négligences intolérables de l'administration, le ministre français de l'Éducation nationale a annoncé le 9 mars, un plan en trois points. Le journal Le Monde les précisait avec des ajouts édifiants :
la mise en place d'un "responsable de remplacement" par établissement et par académie ; la possibilité de détacher un professeur de son académie pour le placer dans une autre, le temps d'un remplacement ; l'élargissement du vivier de remplaçants aux étudiants et retraités. Scandale. Le profencampagne, non sans humour, évoque la possibilité que le plan fasse émerger "des milliers de Victor Nowak" (l'instituteur joué par Gérard Klein dans une série TV) se rendant aux quatre coins de la France pour faire des remplacements. Les directeurs en lutte se comparent à des "chefs de rayon bricolo". A consulter également, le blog d'un instituteur, qui raconte, sous forme de bande dessinée, son quotidien de remplaçant.
La guerre (chaque guerre) est le royaume du mensonge. Qu’on l’appelle « propagande » ou « guerre psychologique », chacun accepte comme juste de mentir pour son pays. Celui qui dit la vérité court le risque d’être catalogué comme traître. L’ennui est que cette propagande est surtout convaincante pour le propagandiste lui-même. Et dès que vous vous êtes convaincu qu’un mensonge est la vérité et que la falsification est une réalité, vous ne pouvez plus prendre de décisions raisonnables. (Uri Avnery)
—What need we fear who knows it, when none can call our power to accompt? (William Shakespeare, Macbeth : Lady Macbeth, Acte V, scène I)
Je viens d'arriver d'un petit voyage agréable, destiné à fêter des amis et à recharger mes batteries avant les examens de juin. Et j'apprends que, pour la énième fois depuis des décennies, le sionisme armé a pris pour cible des civils -naviguant, cette fois-ci, dans des eaux internationales- et n'a pas hésité à perpétrer un nouveau crime multiple [Voici l'info publiée par Agoravox à propos de la flotille attaquée]. Bien entendu, après les meurtres, les pirates (ou, plutôt, corsaires, vu qu'ils ont toujours joui de l'autorisation et du soutien de l'empire) ont procédé à enlever les survivants, blessés ou non.
Les civils des huit bateaux attaqués par les corsaires sionistes tentaient de rompre un blocus qui signifie la mort, la maladie, l'humiliation et toutes sortes de carences à un million et demi de Palestiniens qui sont devenus des parias de bantoustan sur la bande de Gaza, un morceau de leur propre terre d'où ils ne peuvent sortir et où l'entrée est visiblement difficile, voire impossible pour beaucoup. Tsahal coule régulièrement les bateaux de pêche des Gazaouis dès qu'ils s'éloignent un petit peu de la côte, détruit leurs maisons, les pilonne de toutes les manières imaginables, y compris au phosphore blanc (les tirs d'obus atteignent même les installations de l'UNRWA)... C'est pour cela que je me demande si cette nouvelle tuerie aura des conséquences pour les criminels ou pas, comme d'habitude.
Ce que je sais pour l'instant, c'est que des Parisiens, y compris des Juifs qui ont toujours pris parti pour la paix et la justice, manifestent en ce moment, exactement en ce moment, devant l'ambassade israélienne à Paris. Le site d'UJFP annonce courageusement et laconiquement :
Suite aux meurtres de militants de la flottille de la liberté par l’armée israélienne, rassemblement à l’ambassade israélienne (Métro Franklin Roosevelt ). Ce lundi 31 mai, 18h30
Premiers signataires à 8h : AFPS (1), Génération Palestine, CCIPPP, UJFP, NPA, les Verts.
Depuis 18h, des rassemblements ont également lieu à Marseille, sur le Vieux Port, à Montpellier, Place de la Comédie, et dans d’autres villes de France. Merci et bonne chance à tous ceux qui luttent pour la justice, en faveur des victimes et contre l'impunité.
Par ailleurs, (cf. Presidencia Española EU)
La Présidence espagnole de l'Union européenne a condamné ce lundi l'attaque israélienne contre la « Flottile de la liberté », une flottille de six navires qui transportait de l'aide humanitaire à Gaza. Le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero, a qualifié de « grave » et « préoccupant » l’assaut ce matin de l’Armée israélienne contre une flottille transportant de l'aide humanitaire, dans les eaux internationales non loin de Gaza. Le secrétaire d'État à l'UE, Diego López Garrido, a condamné les faits et a ajouté que la Présidence espagnole considère « inacceptables » les morts entraînées par l'attaque israélienne. Le ministère espagnol des Affaires étrangères a convoqué aujourd'hui l'ambassadeur d'Israël en Espagne, Rafael Schutz, afin de lui demander des explications au sujets des faits « très graves » qui se sont produits au sujet de la « Flottille de la liberté ».
On a confirmé qu'après le raid des corsaires israéliens, les humanitaires qui ont survécu, dont trois ressortissants espagnols (Laura Arau, David Segarra et Manuel Tapial), ont été kidnappés et enfermés. La question est donc pertinente : est-il prévu par l'UE la mise en œuvre d'une mission genre EUNAVFOR Atalanta (organisée par les nations européennes pour traquer les pirates somaliens) dans le but de combattre cette flibuste qui sévit au large des côtes palestiniennes et l'insécurité qui en découle ?
“J’ai toujours ressenti une attirance particulière pour les productions tardives car elles constituent une sorte de somme de l’œuvre de toute une vie. Chez les grands artistes, cette phase voit la dissolution de structures antérieures au profit de formes parfois visionnaires, préfigurations de mouvements futurs comme le cubisme dans le cas de Cézanne ou l’abstraction pour Monet.”
[Ernst Beyeler (1921-2010), Entretien avec Philippe Buettner, 2003]
Monet : Environs de Honfleur. Neige (1866-7)
Je viens de voir le côté Fundación Cajamadrid de l’exposition « Monet et l’abstraction », coorganisée en partenariat avec le musée Thyssen-Bornemisza de Madrid et le musée Marmottan Monet de Paris, qui en prendra le relais du 17 juin au 26 septembre. Cette expo ne reste à Madrid que jusqu'au 30 mai. Vous disposez donc encore d'une semaine pour essayer de ne pas la rater.
C'est une occasion exceptionnelle d'accéder à un peintre indépendant, en quête constante de sa voie : père nomenclator de l'Impressionisme, il mena suffisamment loin sa recherche au point de devenir une référence essentielle de l'abstraction de la seconde moitié du XX siècle.
Le parcours que nous propose la Fundación Cajamadrid nous le montre en train de peindre une saule et l'étang de son jardin d'eau de Giverny grâce à des photogrammes de Sacha Guitry, qui l'enregistra pour Ceux de chez nous (1915), son documentaire sur de grands artistes français comprenant Auguste Rodin, Edmond Rostand, Edgar Degas, Claude Monet, Sarah Bernhardt, maître Henri-Robert, Camille Saint-Saëns, Octave Mirbeau, Anatole France, le comédien Antoine, Auguste Renoir et Lucien Guitry.
Dans la même salle, il y a de superbes photos de ce jardin de Giverny et de son pont japonais prises par Henri Cartier-Bresson en 1954. Monet peignit bel et bien ce pont japonais et sa célèbre glycine 45 fois ! Cet assemblage de jardin et de hantise expérimentale peut suggérer un autre jardin laboratoire, sensu stricto extraordinaire, conçu, aménagé et souvent retransformé par le brésilien Roberto Burle Marx, artiste total et génial, dans son site de Barra de Guaratiba, au Sud de Rio de Janeiro, à partir de 1949. Ses petits lacs affichent entre autres des nénuphars à la structure géométrique, losangée, si ma mémoire ne m'abuse.
Autochromes : Étienne Clémentel, Claude Monet devant le pont à Giverny, c. 1920.
Étang et pont japonais de Giverny, c. 1900.
Cette présentation de Claude Monet (1840-1926) à Madrid nous invite à savourer ce rapport délicieux qu'entretint le peintre parisien avec un territoire extraordinaire : la vallée de la Seine et, au sens large, la Normandie (Rouen, Honfleur, Le Havre) et sa côte de falaises, y compris Étretat et sa Porte d'Aval. Inoubliables sont certaines toiles qu'il peignit à Vétheuil (où il vécut de 1878 à 1889) reproduisant tour à tour son mail de tilleuls sur les berges de la Seine, ses neiges et givres en hiver ou le dégel du fleuve au milieu de sa verdure.
Et on contemple aussi, curieux, ce long dialogue qu'ont établi avec lui des artistes variés de l'Abstraction picturale, tels Zao Wou-Ki (pinyin Zhào Wú Jí : peintre franco-chinois, né à Beijing en 1921), Joan Mitchell (Chicago, 1925-Vétheuil, 1992), Sam Francis (1923-1994), Gerhard Richter (Dresde, 1932) ou Jean-Paul Riopelle (Montréal 1923-2002).
L'UNED a préparé une vidéo au sujet de cette exposition :
Comme à propos de la pertinence de cette exposition, on a pu lire certaines bourdes érudites dans la presse, je trouve approprié de souligner un détail qui prouve l'importance précise de Monet à l'heure de reconstruire l'archéologie de l'abstraction picturale, ce qui ne saurait exclure ou négliger, bien entendu, le poids d'autres apports théoriques en la matière. En 1911, Vassily Kandinsky (Василий Кандинский, Moscou 1866-Neuilly-sur-Seine 1944) publia un essai qui s'intitule en castillan De lo espiritual en el arte (Paidós, 1996) ; Über das Geistige in der Kunst, dans l'édition allemande qui est à la base de cette version espagnole ; Du Spirituel dans l’Art, dans l'édition française.
Voici un extrait de la préface signée par l'architecte, peintre et sculpteur Max Bill (1908-94), théoricien suisse de l'art concret, qui en dit long sur le moment où l'objet tombe dans le discrédit aux yeux de Kandinsky en tant que must dans un tableau :
"Quizá convenga recordar que el libro de Kandinsky no fue escrito en el vacío y que el artista no llegó a sus conclusiones sin apoyarse en la problemática de su época. En Rückblicken describe así las impresiones artísticas más decisivas de su evolución: "En aquel mismo tiempo tuve dos experiencias que marcaron toda mi vida y me conmocionaron hasta el fondo. La primera fue la exposición francesa en Moscú —en primer lugar el "Montón de heno" de Claude Monet— y una representación de Lohengrin dirigida por Wagner en el Teatro Imperial. Yo sólo conocía el arte realista, casi exclusivamente el ruso; (...). De pronto vi por primera vez un cuadro. El catálogo me aclaró que se trataba de un montón de heno. Me molestó no haberlo reconocido. Además me parecía que el pintor no tenía ningún derecho a pintar de una manera tan imprecisa. Sentía oscuramente que el cuadro no tenía objeto y notaba asombrado y confuso que no sólo me cautivaba, sino que se fijaba indeleblemente en mi memoria y que flotaba, siempre inesperadamente, hasta el último detalle ante mis ojos. Todo esto no estaba muy claro y yo era incapaz de sacar las consecuencias simples de esta experiencia. Sin embargo comprendí con toda claridad la fuerza insospechada, hasta entonces escondida, de los colores, que iba más allá de todos mis sueños. De pronto la pintura era una fuerza maravillosa y magnífica. Al mismo tiempo —e inevitablemente— se desacreditó por completo el objeto como elemento necesario del cuadro. En resumen, yo tenía la impresión de que una parte de mi Moscú legendario existía sobre aquel lienzo".
Peter Brook et Le Théâtre des Bouffes du Nord avaient déjà monté à Madrid trois spectacles : Sizwe Banzi est mort, The Grand Inquisitor et Fragments, ces deux derniers en anglais. Sizwe Banzi est mort s'inscrit dans le cadre de l'apartheid de l'Afrique du Sud des années 70, dénonce sa violence épouvantable et revendique la condition humaine des maltraités.
Hier, je suis allé au Matadero voir la dernière pièce de Brook et les Bouffes : 11 and 12, qui met sur scène le bouquin d'Amadou Hampâté Bâ "Vie et enseignement de Tierno Bokar" (éd. du Seuil). Aujourd'hui aura lieu sa dernière représentation, à 19h00.
Le sujet renvoie, donc, encore une fois, à l'Afrique, à une partie de l'Afrique occidentale concrètement, et le jeu se développe dans un anglais saupoudré de français, arabe et castillan. Tierno Bokar était un maître malien du soufisme qui prêchait l'humour et la tolérance ; cette attitude disons déiste, antiviolente, antipuritaine et antifanatique fait de Tierno une sorte de Voltaire en pays dogon.
Le titre du montage fait allusion à une querelle religieuse motivée par une prière ; selon une première tradition, celle d'Ahmed Tidjane, il fallait la réciter onze fois, c'est-à-dire, faire glisser un chapelet à onze grains ; selon les tidjanes modernes, la prière se récitait à douze grains. Tierno Bokar penche pour les 11 grains suivant la position là-dessus de Cheikh Hamallah, sans pour autant avoir rien à redire contre l'autre pratique. Néanmoins, ce parti pris le fait encourir l'affrontement des marabouts "orthodoxes" et lui vaut la sanction des autorités coloniales françaises, bêtes et cruelles, qui le condamnent au silence et à l'isolement.
Amadou Hampâté Bâ, un de ses disciples à Bandiagara, évoque Tierno Bokar et beaucoup d'autres souvenirs dans son livre de mémoires Amkoullel, l'enfant peul (Actes Sud, 1991). Il fixe ainsi, noir sur blanc, des trésors qui ont toujours été oraux dans les traditions africaines. Ses textes gardent toujours une pointe d'humour et un beaucoup d'intention, comme on va voir dans cet échantillon révélateur et cocasse (pp 183-4 de l'édition citée ci-dessus) qui est aussi gaîment mis en scène dans 11 and 12 :
À l'époque, sur les vingt-neuf circonscriptions administratives que comptait le territoire du Haut-Sénégal-et-Niger, Bandiagara était l'une des plus importantes, sinon par le nombre de ses habitants, du moins par sa situation politique et économique et la densité de sa population européenne. La ville abritait en effet un bataillon, ce qui entraînait la présence d'une administration militaire comprenant dix officiers et sous-officiers français et d'une administration civile comprenant un commandant de cercle, un adjoint au commandant et six ou sept agents civils français. C'est dire l'importance de la présence française dans la ville, comparée à celle de Bougouni où il n'y avait en tout et pour tout qu'un commandant de cercle, quelques employés et quelques gardes. Tout ce qui touchait de près ou de loin aux Blancs et à leurs affaires, y compris leurs balayures ou leurs ordures, était tabou pour les nègres. On ne devait ni les toucher ni même les regarder ! Or, un jour, j'entendis le cordonnier Ali Gommi, un ami de mon oncle maternel Hammadoun Pâté, déclarer que les excréments des Blancs, contrairement à ceux des Africains, étaient aussi noirs que leur peau était blanche. Je rapportai sans tarder cette étrange information à mes petits camarades. Une discussion s'ensuivit, si violente que l'on faillit en venir aux mains. Daouda et moi étions comme toujours du même avis, tandis que nos camarades Afo Dianou, Hammadoun Boïnarou et Mamadou Gorel s'opposaient violemment à nous. "D'accord, criaient-ils, on peut parfois mentir, mais au moins le mensonge doit rester dans les limites permises ! Un mensonge qui veut grimper jusqu'au septième ciel finit par dégringoler sur le nez du menteur !" Daouda et moi étions extrêmement blessés par les critiques insultantes de nos camarades. La seule manière de les confondre était d'aller nous assurer par nous-mêmes de la réalité des faits, quitte, ensuite, à exiger un règlement de comptes avec nos contestataires. Tout compte fait, il y avait une volée de coups de bâton dans l'air...
Dans le dossier 6 du livre de l'élève de NB 1, on vous propose un parcours francophone à travers la chanson. Les auteurs choisis pour aborder ce sujet sont Tété et Robert Charlebois, ce qui constitue notamment un hommage à Montréal, au Canada, ce pays où les castors refaçonnent le paysage.
Dans le but d'éviter un excès de nostalgie montréalaise, et afin de donner une vision plus variée de la francophonie, nous avons vu aussi dans la salle d'informatique des vidéos d'autres artistes (M C Solaar, Massilia Sound System, Jane Birkin, Khaled, Faudel et Rachid Taha...). En tout cas, pour ceux qui ne sont pas venus aujourd'hui, vendredi d'un mai encore hivernal (j'en connais qui ne voudraient précisément se marier avec l'hiver et qui en ont vraiment ras le bol de sentir le froid, après tant de moisdésoleillés), je colle ci-dessous les deux vidéos illustrant les chansons de Tété et de Charlebois que nous avons vues/écoutées : À la faveur de l'automne et Je reviendrai à Montréal. En ce qui concerne Tété, disons qu'il symbolise fort bien le francomonde évoqué par le titre de ce message ; né à Dakar, de mère antillaise et de père sénégalais, il a fait ses études en France, à l'université de Nancy, et il habite entre Paris et Montréal. Pas mal, n'est-ce pas ?
Posté devant la fenêtre / Je guette / Les âmes esseulées / A la faveur de l'automne Posté devant la fenêtre / Je regrette / De n'y avoir songé / Maintenant que tu abandonnes A la faveur de l'automne / Revient cette douce mélancolie / Un, deux, trois, quatre / Un peu comme on fredonne / De vieilles mélodies Rivé devant le téléphone / J'attends / Que tu daignes m'appeler / Que tu te décides enfin Toi, tes allures de garçonne / Rompiez un peu la monotonie / De mes journées de mes nuits A la faveur de l'automne / Revient cette douce mélancolie / Un, deux, trois, quatre / Un peu comme on fredonne / De vieilles mélodies A la faveur de l'automne / Tu redonnes / A ma mélancolie / Ses couleurs de super-scopitone / A la faveur de l'automne Comment ai-je pu / Seulement être aussi bête ? / On m'avait prévenu / Voici la vérité nue Manquerait / Plus que le mauvais temps / S'y mette, / Une goutte de pluie et / J'aurais vraiment tout perdu
Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Bœing bleu de mer / J'ai besoin de revoir l'hiver / Et ses aurores boréales
J'ai besoin de cette lumière / Descendue droit du Labrador / Et qui fait neiger sur l'hiver / Des roses bleues, des roses d'or
Dans le silence de l'hiver / Je veux revoir ce lac étrange / Entre le cristal et le verre / Où viennent se poser des anges
Je reviendrai à Montréal / Ecouter le vent de la mer / Se briser comme un grand cheval / Sur les remparts blancs de l'hiver
Je veux revoir le long désert / Des rues qui n'en finissent pas / Qui vont jusqu'au bout de l'hiver / Sans qu'il y ait trace de pas
J'ai besoin de sentir le froid / Mourir au fond de chaque pierre / Et rejaillir au bord des toits / Comme des glaçons de bonbons clairs
Je reviendrai à Montréal / Dans un grand Bœing bleu de mer / Je reviendrai à Montréal / Me marier avec l'hiver / Me marier avec l'hiver
Le 1er mai, j'ai vu Le Balcon (1956), fable scénique de Jean Genet (1910-86), version et mise en scène d'Ángel Facio, dans les Naves del Español (ancien Matadero de Madrid).
Celui qui avait pratiqué la prostitution dans sa jeunesse à Barcelone conçoit pour la scène, en toute connaissance de cause, un boxon, le Grand Balcon, "la plus honnête maison d'illusions", selon Madame Irma, sa maquerelle. En effet, cette luxueuse maison close materne notamment l'érotique des grands pouvoirs, l'assouvissement des fantasmes les plus prédateurs qui soient : tous les clients se déshabillent et recherchent leurs orgasmes affublés de hauts dignitaires (le juge, l'évêque, le général...). Le luxe consiste donc à revêtir les tenues de cérémonie des détenteurs de l'autorité dans nos sociétés et à adopter leur jargon légitime tandis qu'on se livre à des rapports sadomasochistes. Veblen et Freud auraient certainement apprécié la valeur analytique de cette imagerie.
Pourtant, alors que la Vertu se défoule à l'intérieur du bordel, la révolution éclate à l'extérieur. Ángel Facio a choisi de lui donner un visage très espagnol : ses révolutionnaires ont l'air bien II République ; ils évoluent sous des drapeaux anarchistes, brament des litanies libertaires ou entonnent ¡A las barricadas!, l'adaptation CNTiste de la vieille Varsovienne de Wacław Święcicki. Et puis, il a supprimé le sixième tableau de la pièce —qui se joue en dehors du Grand Balcon et qui présente Chantal, Roger et les révoltés— en montant à sa place, un peu partout (dans la salle, dans les couloirs, au bar pendant la pause), une parade révolutionnaire assez convaincante. Vibrant effet, sans aucun doute, mais je me demande bien si les spectateurs ont bien compris certains éléments de la suite, notamment l'acte de Roger au neuvième tableau. Genet, serait-il ainsi bien servi, vu qu'il exige « tenir l'équivoque jusqu'à la fin » dans Comment jouer « Le Balcon » (1) ? Tenir l'équivoque jusqu'à la fin : ça nous renvoie au témoignage de Mohamed Choukri à son égard (cf. Jean Genet et Tennessee Williams à Tanger, Quai Voltaire, 1992) ou la confidence de Genet lui-même dans son livre posthume Un captif amoureux : « Ma vie visible ne fut que feintes bien masquées ».
Quant aux rapports entre Le Balcon et l'Espagne (Carmen, l'Évêque, le Généralissime...), Genet avait expliqué (Arts, nº 617, 1er mai 1957):
« Mon point de départ se situait en Espagne, l'Espagne de Franco, et le révolutionnaire qui se châtrait c'était tous les républicains quand ils ont admis leur défaite. Et puis ma pièce a continué de son côté et l'Espagne du sien ».
La révolution, bruyante, pleine de raisons et d'entrain, belle, risque donc de l'emporter, mais dans le septième tableau surgit dans le lupanar un personnage qui aura la clé du conflit : l'Envoyé royal. Soudain, il y voit clair : pourquoi ne pas profiter de la belle allure d'Irma pour en faire la Reine ? Bête superbe ! Cuisses d'aplomb ! Épaules solides !... Tête... La grande pute deviendra la Reine, source de toute autorité ; il suffira de la parer convenablement. D'ailleurs elle serait accompagnée de l'Évêque, le Juge et le Généralissime, les trois Figures du bordel (les clients vont enfin accomplir pour de bon leur délire !), et du Héros (en l'occurrence, le Chef de la Police), qui s'occupera de tuer Chantal, l'égérie de la révolution. C'est ainsi que celle-ci va se dissoudre, vraie proie d'un spectacle faux, dindon de la farce : l'empire de l'image l'engloutit, la mascarade l'écrase ; bref, les Figures l'emportent sur la révolte, le bordel prend le pouvoir. Décidément, les vêtements du peuple et les accoutrements des gloires millénaires ne valent pas la même chose, l'habit fait le moine, on est ce qu'on représente. L'Envoyé s'y connaît :
« Ce qui compte, c'est la lecture ou l'Image. L'Histoire fut vécue afin qu'une page glorieuse soit écrite puis lue. »
À la fin, Roger le révolutionnaire s'en va chez Irma vêtu comme le Chef de la Police (devenu enfin Figure !) et, confondant rôle (ou image) et réel, se châtre en vue de châtrer son archétype : dérision de nous, dérisoires.
(1)Texte caustique, qui ne ménage précisément pas les metteurs en scène, publié par Genet en 1962. Il était irrité par certaines représentations dont il avait été témoin (celles de Peter Zadek à Londres et celle de Peter Brook à Paris) ou dont on lui avait parlé (celles de New York, Vienne, Bâle ou Berlin). Pour que ceux qui ont vu la mise en scène de Facio puissent en juger à bon scient, je reproduis quelques extraits des dispositions de Jean Genet à ce propos :
"(...) À Londres, le metteur en scène avait eu l'intention de malmener la seule monarchie anglaise, surtout la reine, et, par la scène du Général et du Cheval, de faire une satire de la guerre : son décor, des barbelés.
Des barbelés dans un bordel de luxe !
À New York, le metteur en scène a carrément fait disparaître tout ce qui concernait la révolution.
Paris : (...) Les actrices remplacent un mot par un autre, le metteur en scène taille dans le texte.
(...)
Le plateau tournant —Paris— était une sottise : je veux que les tableaux se succèdent, que les décors se déplacent de gauche à droite, comme s'ils allaient s'emboîter les uns dans les autres, sous les yeux du spectateur. (...)
Dans les quatre scènes du début presque tout est joué exagérément, toutefois il y a des passages où le ton devra être plus naturel et permettre à l'exagération de paraître encore plus gonflée. En somme aucune équivoque, mais deux tons qui s'opposent.
Au contraire, dès la scène entre madame Irma et Carmen, jusqu'à la fin, il s'agit de découvrir un ton de récit toujours équivoque, toujours en porte à faux.
Les actrices ne doivent pas remplacer les mots comme boxon, bouic, foutoir, chibre, etc., par des mots de bonne compagnie. Elles peuvent refuser de jouer dans ma pièce —on y mettra des hommes. Sinon elles obéissent à ma phrase. Je supporterai qu'elles disent des mots à l'envers. Par exemple : xonbo, trefou, couib, brechi, etc.
(...)
Encore une chose : ne pas jouer cette pièce comme si elle était une satire de ceci ou de cela. Elle est —elle sera donc jouée comme— la glorification de l'Image et du Reflet. Sa signification —satirique ou non— apparaîtra seulement dans ce cas."
À mes yeux, tout compte fait, Facio et ses acteurs se sont plus que bien tiré de ce défi considérable.
TROUPE (rôles principaux) : Noelia Benítez (Eliana), Paco Maestre (l'évêque), Yolanda Ulloa (Irma), Sonia de Rojas (Isabel), Celia Nadal (Carmen), Rafael Núñez (le général), Sergio Macías (le juge), Raúl Sanz (Arthur), Mahue Andújar (Arlette), Fernando Sansegundo (Chef de police), Alfonso Delgado (Roger), Nadia Doménech (Chantal).