mardi 2 août 2016

Les fondations, Verne et la finance - Paris au XXe siècle

Entre le 6 novembre 2015 et le 28 février 2016, une fondation d'entreprise, la Fundación Telefónica, nous permit de voir l'exposition Julio Verne. Los límites de la imaginación dans son "espace" de Gran Vía/Fuencarral (Madrid) —dont le site consacre une page web à ses romans clés.
L'approche de cette présentation visait à montrer ou démontrer l'influence que Jules Verne (Nantes, 1828 - Amiens, 1905) exerça sur "de grands personnages de l'Histoire". Et de l'Intrahistoire, me dis-je, car je suis certain que, parmi les spectateurs de l'exposition, il devait y avoir bon nombre de petits personnages ignorés de l'Histoire —comme moi, qui lus des dizaines de romans de Verne dans la librairie de ma grand-mère, à Ciudad-Rodrigo— à qui il ne fallait pas trop expliquer cette emprise vernienne sur tant d'imaginaires et pour qui cette visite s'avérait bel et bien un moment d'enfance retrouvée. C'est ce que j'essayai de transmettre à mes élèves les plus jeunes. En effet, les enfants des années soixante en Espagne, au lieu de Facebook ou Twitter, nous avions Jules Verne, Emilio Salgari, Walter Scott, Herman Melville et autres Karl May, des auteurs que nous fréquentions surtout dans les bouquins illustrés de la Colección Historias Selección des éditions Bruguera.
Cette influence incontournable de Verne a été mille fois signalée, analysée ou soutenue, et du premier abord. Déjà dans la précoce biographie de Verne que signe l'explorateur et administrateur colonial Charles Lemire en 1908 (Jules Verne, 1828-1905 : l'homme, l'écrivain, le voyageur, le citoyen, son œuvre, sa mémoire, ses monuments, Berger-Levrault, 1908), on peut détacher plusieurs citations qui illustrent l'ascendant du romancier nantais :
L'Univers dit : « Jules Verne a été un apôtre de l’initiative et un enthousiaste de la science. Son rôle comme vulgarisateur a été immense. Il a été à distance un maître de géographie, d’histoire naturelle, d’astronomie pour d’innombrables élèves. Enfin, il a été pour certaines inventions un précurseur. (…) »
(…)
En fin nous trouvons dans la Liberté cette note très juste sur l’écrivain et sur l’influence qu’il exerça : « Nous devons à Jules Verne une plus grande curiosité des horizons lointains, la hantise de l’extraordinaire possible. Jadis les petites filles et même les grandes rêvaient au prince Charmant. C’est Jules Verne, bien plus que George Ohnet, qui leur a révélé l’honnête ingénieur, ce magicien des temps nouveaux. Les garçons voulaient tous aller réveiller la Belle au bois dormant ; aujourd’hui ils ambitionnent d’atteindre le pôle Sud. (…) »
Albert Robida-Sur les toits-1883

Oui, malheureusement, les férus de colonialisme et les chantres des intérêts français trouvèrent aussi de l'inspiration chez Verne, notre civilisation étant capable de créer des monstres expressifs et conceptuels de naïve cruauté genre "aventure coloniale", voire "l'aventure coloniale à la belle-époque".

Je me rendis deux fois à l'exposition, les 15 et 22 janvier 2016, seul et avec un groupe d'élèves respectivement. L'entrée était gratuite. Gratuite ? Aussi gratuite qu'éternels les prix annoncés dans certaines réclames de l'espèce escroc. Voyons...

1) Les fondations

C'est un peu comme les origines des bananes de Jersey : on savait très bien que non sans que l'impeccable article de Christian de Brie, Votre percepteur est coté en bourse (Le Monde diplomatique, mai 2016), ne vienne à notre secours ; mais puisqu'il s'est donné heureusement la peine de l'écrire, j'en profite et je m'en sers pour apporter ses mots, légèrement détournés, à notre commun moulin, si j'ose dire. Ainsi aurait-il pu dire...
Savez-vous que la facture de l'exposition est dans vos coups de fil ou vos connexions à internet ? Les coûts des expositions montées par les sociétés pour leur promotion sont intégralement répercutés dans le prix des produits et services qu’elles vous vendent. En réalité, elles ont effectué sur vous un prélèvement pécuniaire, par voie d’autorité, à titre définitif et sans contrepartie directe, ce qui est la définition même de l’impôt. Il en est ainsi, entre autres, de toutes les dépenses de publicité — en France, près de 30 milliards d’euros, soit les trois quarts du produit de l’impôt sur les bénéfices —, intégrées dans le prix des biens et des services vendus au consommateur.
(...)
Mieux : vous payez deux fois. Car les coûts de l'exposition font partie des charges déductibles minorant d’autant le bénéfice imposable, réduisant l’impôt correspondant, donc les recettes de l’Etat, qui, pour les maintenir au même niveau, se rattrapera sur vous.
(...)
là encore, l’Etat récupérera auprès de vous l’impôt perdu passé dans la poche des sociétés. Ainsi, vous aurez financé sans le vouloir la majorité de leurs bonnes œuvres. Ne comptez pas qu’elles vous remercient en vous faisant figurer sur la liste des généreux donateurs. Les généreux donateurs ? Ce sont elles. Elles se chargent de le faire savoir avec une discrétion de parvenu.
Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elles raffolent du mécénat humanitaire, culturel, sportif ou « vert »
.
(...) En définitive, tout se passe comme si les pouvoirs publics, censés représenter en démocratie la volonté des citoyens, abandonnaient au secteur privé les moyens de financer les politiques culturelles, sportives, environnementales et autres, en lui transférant indirectement une partie des recettes fiscales et le pouvoir de lever l’impôt, au prétexte que l’Etat… n’a plus d’argent ! A charge pour lui de contrôler le bon usage de l’impôt privatisé. Une gageure, selon un rapport public (2), vu l’explosion du nombre des fondations d’entreprise et leur possibilité de financer des activités et des opérations hors du territoire national. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus global de privatisation des moyens d’action des Etats au profit de ceux que Susan George appelle les « usurpateurs (3) ».[EN LIRE PLUS]
______________________
(2) Rapport du conseiller d’Etat Gilles Bachelier sur « Les règles de territorialité du régime fiscal du mécénat » (PDF), Paris, février 2013.
(3) Susan George, Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Seuil, Paris, 2014.
« Aux États-Unis, il y a un million de fondations privées jouissant d'exemptions fiscales. Est-ce que quelqu'un sait ce qu'elles font ? Il y a eu une flambée de leur nombre et personne ne les audite comme il faudrait », dénonce et se demande James Henry, expert de l'Université de Columbia. Ce que chacun sait, c'est que la modernité financière n'en finit pas de créer des procédés garantissant profits et propagande, et que les fondations constituent l'outil rêvé pour minorer les impôts, accéder aux subsides, blanchir de l'argent ou laver des réputations, se faire de la com ou orienter-diriger-contrôler des activités et des services d'importance sociale qu'on distrait des instances publiques, bref simplement, du commun.
Voilà les principaux avantages non négligeables du philanthrocapitalisme, qui s'avère une moderne ploutoprédation économique, idéologique et ostentatoire. C'est le énième oxymore de la Chimère de l'Argent, car philanthropie voulait dire jusque là, amour de l'humanité et, par extension, désintéressement, c'est-à-dire, générosité et détachement de tout intérêt personnel. On peut donc vraiment croire que notre mise en coupe réglée par des parasites relève de la gratuité ?
Un exemple : savez-vous que l'American Beverage Association, l'association des boissons non alcoolisées et bien sucrées des États-Unis, a créé il y a quelques années la Foundation for a Healthy America (Fondation pour des États-Unis en bonne santé) qui a financé, entre autres, le Children's Hospital of Philadelphia, à hauteur de 10 millions de dollars, to fund research into and prevention of childhood obesity, c'est-à-dire, pour soutenir la recherche et la prévention dans le domaine de l'obésité infantile ? Dans un dossier publié en mars 2013 par l'Obs (nº 2523), Natacha Tatu écrivait à ce propos : « Ces boissons, ravageuses en termes de santé publique, sont aujourd'hui la première source de sucre dans l'alimentation des Américains, qui en boivent en moyenne 190 litres par personne et par an... Les liens avec l'obésité et le diabète ne font plus un pli. » Ensuite elle citait Cristin Couzens : « Ce sont exactement les méthodes de l'industrie du tabac. » et le chercheur Kelly Brownell, professeur à Yale et spécialiste de l'obésité : « Comme elle, l'industrie sucrière est très organisée ; elle aussi paie des scientifiques qui font des recherches visant à démontrer qu'il n'y a aucun lien entre des maladies et leurs produits. Elle aussi a acheté les faveurs de la société et des élus en faisant de larges donations à des organisations de citoyens ou de consommateurs. »

Le capital tourbillonne à toute plombe et sait très bien se diversifier, insatiable et insaisissable. Parmi les différentes fondations se développant à bon rythme sous la houlette de la finance, il est utile de citer les « fondations actionnaires », qui utilisent les dividendes qu’elles arrachent pour financer des projets soi-disant philanthropiques. La plus-value, l'exploitation de l'homme par l'homme, soutient et essence de l'amour d'autrui ! En voilà une d'innovation ! C'est comme les microcrédits : quand les média du système en chantent les bienfaits, c'est qu'il faut s'en méfier absolument et à juste titre. 
Gare, donc, aux philanthrocapitalistes : ils tiennent à imaginer des cachots ronds, comme on verra un peu plus loin.

2) L'exposition Julio Verne. Los límites de la imaginación

Je reproduis, légèrement remanié, le résumé que l'on peut trouver sur la page web Les bons plans du Petit Journal, le média des Français et francophones à l'étranger, tout en y ajoutant quelques photos (merci beaucoup, Hamilton, pour ta contribution à cet égard) :
Les pièces présentées proviennent de 14 collections et institutions espagnoles ainsi que de deux prêteurs internationaux (le couple américain Worswick et la fondation néozélandaise Antartic Heritage Trust, laquelle présente pour la première fois, en Espagne, des photographies prises il y a cent ans sur le continent austral et récupérées en 2013).
L'exposition prétend dépeindre des frontières parfois invisibles, entre la fiction et la réalité qui se diluent et convergent.
A partir d'une trentaine de ses œuvres les plus représentatives et des différents domaines où se déroulent ses romans : la terre, l'air, la glace, l'eau, l'espace et le temps, le visiteur, guidé par ses contemporains, tant espagnols qu'étrangers, parcourra l'univers plausible de Jules Verne.
- Dans le Cabinet de Jules Verne :
Le Globe de Montfort, pièce unique, l'un des plus anciens conservé, fabriqué en Espagne au XIXème siècle est le symbole de l'inspiration de Jules Verne dans l'élaboration des routes géographiques de ses romans. Dans cette section, le visiteur pourra admirer; entre autre joyaux bibliographiques, la première édition mondiale de "Vingt mille lieues sous les mers (1869), éditée en Espagne en raison de circonstances historiques. On y verra également 44 illustrations de personnages de Jules Verne, de Phileas Fogg au capitaine Hatteras, des inventions ou des engins que l'on retrouve dans ses romans tels que la lanterne magique ou la bobine de Ruhmkorf ainsi que le bestiaire décrit tout au long de sa création littéraire.

- Les territoires de Jules Verne :
  • La terre connue et inconnue (sa bibliothèque qui lui permit de se documenter) ;
  • Globetrotters (photos prises dans les pays parcourus à l'époque de Phileas Fogg, films de l'époque) ;
  • Mobilis in Mobili reflète la passion pour la mer de Jules Verne (maquettes et photos ) ;
  • Déserts de glace (images d'expéditions polaires qui furent des échecs) ;

    Expédition Shackleton-Photos récupérées en 2013
  • Flotter ou voler (débuts de l'aéronautique) ;

    La sortie de l'opéra en l'an 2000
  • Autour de la Lune (fascination de toujours pour aller dans la Lune) ;
  • 2889 (reflets des progrès de l'époque et pionnier de la science fiction).
Articles sur internet au sujet de l'exposition

El País : Jaime Rubio Hancock et Mª Victoria S. Nadal, ABC (César Cervera), eldiario.es/EFE. Citons surtout, en version imprimée, Los hombres que fue Julio Verne, le long article d'Antonio Rómar pour l'hebdomadaire Ahora (Vida Cultura Ideas, 27 de noviembre-3 de diciembre de 2015).
Liste des vidéos proposées par les organisateurs de l'exposition.

3) Un roman posthume : Paris au XXe siècle

Parmi les différents ouvrages de Verne répertoriés dans l'exposition, il y en avait un que les enfants des années soixante n'avions pas eu la possibilité de lire, puisqu'il n'était pas encore publié à l'époque. Refusé par son éditeur Pierre-Jules Hetzel, ce livre ne serait livré au public qu'en... 1994, cent trente ans après sa rédaction, vers 1863.
Paris au XXe siècle pourrait étonner bon nombre de lecteurs de Verne, y compris ceux qui sont au courant de la nature aux multiples facettes et de l'homme et de l'écrivain, surtout quand on pense qu'après 1863, il serait par exemple anticommunard et antidreyfusard. Verne créerait certains personnages antisystème (Némo) et produirait d'autres romans futuristes ou d'anticipation, comme De la Terre à la Lune (1865), Vingt mille lieues sous les mers (1869-70) ou Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), par exemple, où il analyserait également les retombées psychologiques, écopolitiques et sociales des possibilités qu'ouvraient la science et la technique de l'époque. Ou La Journée d’un journaliste américain en 2889, ouvrage dont on attribue la rédaction essentielle à son fils Michel, fiction d'anticipation prônant une perspective plutôt optimiste.  
Mais, sans renoncer à son humour de marque, le ton de Paris au XXe siècleune ville qui n'est surtout pas idéale— est celui de la dystopie (1) et son dénouement, tragique, s'attarde sur la fin clochardisée d'un jeune homme qui ne tient pas qu'à n'être qu'un maillon de la chaîne productive sociale —qui ne tient pas qu'à naître—, dont les talents, non reconnus par un système asservissant sans pitié, auraient dû le promettre à un destin disons plus bourgeois, et décrit sans ménagement la déchéance physico-mentale qu'entraînent l'abandon, la détresse et la sous-alimentation.
Mourir de faim est douloureux. L'agonie est longue et provoque des souffrances intolérables. Elle détruit lentement le corps, mais aussi le psychisme. L'angoisse, le désespoir, un sentiment panique de solitude et d'abandon accompagnent la déchéance physique.
Voilà comment Jean Ziegler décrit la mort par inanition dans son imposant ouvrage “Destruction massive - Géopolitique de la faim” (Seuil, 2011). Inanition, du bas latin inanitio « action de vider », de inanire, de inanis « vide, à jeun ». Vide, à jeun..., trop humilié, trop honteux pour honorer l'amour... Voilà l'état terminal d'un jeune homme, Michel Dufrénoy, qui n'était surtout pas un homme d'action et se sentait « seul, étranger, et comme isolé dans le vide » au début de ce spécial récit vernien, décalé dans un monde « où le premier devoir de l'homme est de gagner de l'argent ». Un autre personnage perdant de ce roman, Quinsonnas, le présenterait de la sorte quelques pages plus loin : « un de ces pauvres diables auxquels la Société refuse l'emploi de leurs aptitudes, une de ces bouches inutiles que l'on cadenasse pour ne pas les nourrir. »
Verne avait certainement en tête, lorsqu'il construisait son personnage et rédigeait ces lignes (à 32 ans environ), son propre cas, car peu avant, en 1857, il peinait à gagner sa vie et, comme Michel avec les Boutardin, il avait à se faire pistonner afin d'obtenir un poste d'agent de change pour la banque Eggly et Cie.
Lors de sa lecture du manuscrit de ce roman, qu'il refusa, l'éditeur Hetzel nota dans les marges des commentaires genre « pour moi tout cela n'est pas gai », « ces trucs-là ne sont pas heureux »...
C'est le ton d'un jeune Verne dont la sensibilité, sur le socle d'une information scientifique très mise à jour et d'une connaissance non négligeable de la société de son époque, parvient à subodorer, voire vaticiner le triomphe d'un affairisme déterminant le droit ou la vie sociale, la victoire du machinisme (2) et du dressage sur la vraie vie (quand l'Économie pète le feu, rien n'est plus sûr que la galère du commun, du plus grand nombre, dont les cerveaux pètent les plombs), l'essor d'une production qui est avant tout une destruction —et des hommes (de simples rouages), et de la nature et des savoirs traditionnels—, l'apothéose du « monopole, ce nec plus ultra de la perfection », et de l'évaluation (hantise des affairistes), l'affolement face à la possibilité d'un excès d'argent inoccupé, la mise à mort du travailfaut-il laisser toute espérance à la porte ? »), la misère des conditions de logement des nombreux jetables, la transformation kafkaïenne des laissés-pour-compte en responsables de leur sort ou le développement d'une nov'langue qu'il ébauche moyennant quelques néologismes ou institutions prémonitoires, comme la Société Générale de Crédit instructionnel... 
Chapeau pour Verne, puisqu'il tint à publier en 1863 un roman d'anticipation sur l'hégémonie du capital financier qui commençait à exercer sa domination justement à partir des années 1860 —comme le rappelle Maurizio Lazzarato dans Gouverner par la dette, Éditions Les Prairies Ordinaires, Paris, 2014, déjà cité ici. À cet égard, Véronique Bedin écrit à juste titre dans l'avant-propos de l'édition du Livre de Poche dont je dispose :
Mais ce ne sont pas seulement les machines que Jules Verne interroge dans Paris au XXe siècle, ce sont la société, l'argent, la politique et la culture de son temps qu'il projette dans l'avenir. Sur ce point, jamais Jules Verne ne sera plus moderne et plus ambitieux : l'affairisme d'État du Second Empire, scruté sans complaisance, dévore Michel et ses amis en 1960 autant que le démon de l'électricité, et nous ne voyons pas que le temps ait tellement donné tort à l'auteur.
Hetzel, à son tour, était loin d'avoir le flair vernien en la matière puisqu'il récidivait en marge du manuscrit : « on ne croira pas aujourd'hui à votre prophétie ».

Non, Verne ne met pas toujours pas dans le mille, tant s'en faut, et commet certaines contradictions et bon nombre de bourdes, mais il fait des remarques parfois étonnantes de nez fin et de justesse au sujet de cette société future gouvernée par la technologie et la finance. Je vous propose un petit inventaire de citations extraites de Paris au XXe siècle —farcies de liens ou de parenthèses de mon cru— qui, à la lumière de notre expérience, ne sont pas exactement de la gnognote :
« Si personne ne lisait plus, du moins tout le monde savait lire »

«
Or, construire ou instruire, c'est tout un pour des hommes d'affaires, l'instruction n'étant, à vrai dire, qu'un genre de construction, un peu moins solide. »


«
(...) Suivaient les statuts de la Société [
Générale de Crédit instructionnel] soigneusement rédigés en langue financière. On le voit, pas un nom de savant ni de professeur dans le Conseil d'administration. »

«
Nous avouerons que l'étude des belles lettres, des langues anciennes (le français compris) se trouvait alors à peu près sacrifiée ; le latin et le grec étaient des langues non seulement mortes, mais enterrées ; il existait encore, pour la forme, quelques classes de lettres, mal suivies, peu considérables, et encore moins considérées. Les dictionnaires, les gradus, les grammaires, les choix de thèmes et de versions, les auteurs classiques, toute la bouquinerie des de Viris, des Quinte-Curce, des Salluste, des Tite-Live, pourrissait tranquillement sur les rayons de la vieille maison Hachette ; mais les précis de mathématiques, les traités de descriptive, de mécanique, de physique, de chimie, d'astronomie, les cours d'industrie pratique, de commerce, de finances, d'arts industriels, tout ce qui se rapportait aux tendances spéculatives du jour, s'enlevait par milliers d'exemplaires. »

«
(...) ce siècle fiévreux, où la multiplicité des affaires ne laissait aucun repos et ne permettait aucun retard »

[À propos de la table des Boutardin, une famille opulente] :
« (...) on mangeait vite et sans conviction. L'important, en effet, n'est pas de se nourrir, mais bien de gagner de quoi se nourrir. Michel sentait cette nuance ; il suffoquait. »

« 
M. Stanislas Boutardin était le produit naturel de ce siècle d'industrie ; il avait poussé dans une serre chaude, et non grandi en pleine nature ; homme pratique avant tout, il ne faisait rien que d'utile, tournant ses moindres idées vers l'utile, avec un désir immodéré d'être utile, qui dérivait en un égoïsme véritablement idéal ; joignant l'utile au désagréable, comme eût dit Horace ; sa vanité perçait dans ses paroles, plus encore dans ses gestes, et il n'eût pas permis à son ombre de le précéder ; il s'exprimait par grammes et par centimètres, et portait en tout temps une canne métrique, ce qui lui donnait une grande connaissance des choses de ce monde ; il méprisait royalement les arts, et surtout les artistes, pour donner à croire qu'il les connaissait ; pour lui, la peinture s'arrêtait au lavis, le dessin à l'épure, la sculpture au moulage, la musique au sifflet des locomotives, la littérature aux bulletins de la Bourse.
Cet homme, élevé dans la mécanique, expliquait la vie par les engrenages ou les transmissions ; il se mouvait régulièrement avec le moins de frottement possible, comme un piston dans un cylindre parfaitement alésé ; il transmettait son mouvement uniforme à sa femme, à son fils, à ses employés, à ses domestiques, véritables machines-outils, dont lui, le grand moteur, tirait le meilleur profit du monde.
(...) Il avait fait une fortune énorme, si l'on peut appeler cela faire ; (...) 
»

[Ajoutons qu'il était directeur de la Société des Catacombes de Paris et de la force motrice à domicile. Quant à son fils Athanase, premier prix de banque et principal associé de la maison de banque Casmodage et Cie,
« il ne faisait pas seulement travailler l'argent, il l'éreintait »]

« La maison Casmodage possédait de véritables chefs-d'œuvre ; ses instruments ressemblaient, en effet, à de vastes pianos ; en pressant les touches d'un clavier, on obtenait instantanément des totaux, des restes, des produits, des quotients, des règles de proportion, des calculs d'amortissement et d'intérêts composés pour des périodes infinies et à tous les taux possibles. Il y avait des notes hautes qui donnaient jusqu'à cent cinquante pour cent ! (...) Seulement, il fallait savoir en jouer, et Michel dut prendre des leçons de doigté. »

«
(...) les philanthropes américains (3) avaient imaginé jadis d'enfermer leurs prisonniers dans des cachots ronds pour ne pas même leur laisser la distraction des angles. »

«
(...) l'excessive cherté des loyers actuels ; la Compagnie Impériale Générale Immobilière possédait à peu près tout Paris, de compte à demi avec le Crédit Foncier et donnait de magnifiques dividendes. »

[Un coup de lucidité debordienne, voire une certaine anticipation du
"tittytainment"] : « L'art n'est plus possible que s'il arrive au tour de force ! De notre temps, Hugo réciterait ses Orientales en cabriolant sur les chevaux du cirque, et Lamartine écoulerait ses Harmonies du haut d'un trapèze, la tête en bas ! (...) [C]e monde n'est plus qu'un marché, une immense foire, et il faut l'amuser avec des farces de bateleur. »

[Les gens se trouvent] « dans la nécessité d'exercer quelque métier répugnant »« (...) le jour où une guerre rapportera quelque chose, comme une affaire industrielle, la guerre se fera. (...) Une armée de négociants intrépides ? (...) Vois les Américains (3) dans leur épouvantable guerre de 1863. »

«
(...) la belle langue française est perdue ; [elle] est maintenant un horrible argot (...). Les savants en botanique, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en mathématiques, ont composé d'affreux mélanges de mots, les inventeurs ont puisé dans le vocabulaire anglais leurs plus déplaisantes appellations (...). »

«
ce diable de progrès nous a conduits où nous sommes [dit l'oncle Huguenin]. —On finira peut-être par faire une révolution contre lui, dit Michel »

«
De notre temps, [Balzac] n'aurait pas eu le courage d'écrire la Comédie humaine ! (...) Où prendrait-il [ces types] ! Les gens rapaces, il est vrai, les financiers, que la légalité protège, les voleurs amnistiés poseraient en grand nombre, et les Crevel, les Nucingen, les Vautrin, les Corentin, les Hulot, les Gobseck ne lui manqueraient pas. »

« (...) le bruit court que les chaires des lettres, en vertu d'une décision prise en assemblée générale des actionnaires, vont être supprimées pour l'exercice 1962 »

[Parmi les bourdes que l'on peut lire dans cette fiction vernienne d'anticipation, il y a son incontournable quote-part à propos des femmes. Néanmoins, il y a un mot de Quinsonnas, le pianiste, qui malgré son élitisme et son sexisme, prête à sourire...] « La Française est devenue américaine ; elle parle gravement d'affaires graves, elle prend la vie avec raideur (...). La France a perdu sa vraie supériorité ; ses femmes au siècle charmant de Louis XIV avaient efféminé les hommes ; mais depuis elles ont passé au genre masculin, et ne valent plus ni le regard d'un artiste ni l'attention d'un amant ! »

[Huguenin :] «
(...) pour moi, la campagne, avant les arbres, avant les plaines, avant les ruisseaux, avant les prairies, est surtout l'atmosphère ; or, à dix lieues autour de Paris, il n'y a plus d'atmosphère ! Nous étions jaloux de celle de Londres, et, au moyen de dix mille cheminées d'usine, de fabrique de produits chimiques, de guano artificiel, de fumée de charbon, de gaz délétères, et de miasmes industriels, nous nous sommes composé un air qui vaut celui du Royaume-Uni ; donc à moins d'aller loin, trop loin pour mes vieilles jambes, il ne faut pas songer à respirer quelque chose de pur ! Si tu m'en crois, nous resterons tranquillement chez nous, en fermant bien nos fenêtres (...). »

«
(...) un garçon qui ne peut être ni un financier, ni un commerçant, ni un industriel, comment va-t-il se tirer d'affaire en ce monde ? [demanda Quinsonnas] (...) à moins d'être... [ajouta Huguenin] — Propriétaire, dit le pianiste »

[Quinsonnas :]
« 
Quand on pense qu'un homme, ton semblable, fait de chair et d'os, né d'une femme, d'une simple mortelle, possède une certaine portion du globe ! que cette portion de globe lui appartient en propre, comme sa tête, et souvent plus encore ! que personne, pas même Dieu, ne peut lui enlever cette portion de globe qu'il transmet à ses héritiers ! que cette portion de globe, il a le droit de la creuser, de la retourner, de la bâtir à sa fantaisie ! que l'air qui l'enveloppe, l'eau qui l'arrose, tout est à lui ! (...) que chaque jour, il se dit : cette terre que le créateur a créée au premier jour du monde, j'en ai ma part ; cette surface de l'hémisphère est à moi, bien à moi, avec les six mille toises d'air respirable qui s'élèvent au-dessus, et quinze cents lieues d'écorce terrestre qui s'enfoncent au-dessous ! Car enfin, cet homme est propriétaire jusqu'au centre même du globe, et n'est limité que par son copropriétaire des antipodes ! »

«
(...) il chercha un travail manuel ; les machines remplaçaient partout l'homme avantageusement ; (...) il eût fait pitié si la pitié n'eût pas été bannie de la terre dans ce temps d'égoïsme. »

«
Michel se trouvait enfin devant la Bourse, la cathédrale du jour, le temple des temples »


___________________________
(1) Les récits d'anticipation dystopiques dépeignent des sociétés régies par des régimes totalitaires qui empêchent la vraie vie et asservissent et déshumanisent les êtres humains. Des chefs-d'œuvre dans ce genre relativement abondant seraient La Machine à explorer le temps (H. G. Wells, 1895), Nous autres (Ievgueni Zamiatine, 1920, qui connaissait bien Wells), Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley, 1932), 1984 (George Orwell, 1949), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury, 1953), Sa majesté des mouches (William Golding, 1954) et La Planète des Singes (Pierre Boulle, 1963).
(2) Et 63 ans avant le roman prétendument apolitique Metropolis de Thea von Harbou —qu'elle adapterait avec son mari Fritz Lang en scénario cinématographique pour la réalisation du film expressionniste monumental homonyme sorti en 1927, collaboration dont la schizophrénie ou le conflit de juridiction, si j'ose dire —attendu leurs positions politiques respectives—, laisse ses traces et ses grincements dans la résolution de la conflagration suscitée à l'intérieur de la mégapole futuriste, où les machines conçues par les élites dévorent molochiennement la triste chair des travailleurs-machines, évidente lutte des classes à la Warren Buffet contestée finalement par une masse en fureur accomplissant la théorie des masses.
Quant au jeune Verne, auquel il faut revenir, il ne se leurre pas un poil et fait pleinement mouche dans sa vision d'un XXe siècle épris d'utopies techniques, de culte de la machine, des computeurs et du productivisme. S'il y a un objectif qui concilie futurisme, fascisme, bolchévisme, nazisme, fordisme, libéralisme... est celui-ci. Les chaînes de production, le taylorisme, l'organisation scientifique du travail (la NOT en URSS) deviennent partout religion, y compris bien entendu dans le pays des Soviets. D'où la mise de l'art, la littérature et la musique au service des machines, l'industrie, l'acier ou le bruit. Le roman Nous autres (1920), de l'ingénieur Ievgueni Zamiatine, déjà cité ci-dessus, est une métaphore contre la rhétorique technologiste et ses risques totalitaires. Son héros, l'ingénieur « D-503 », est inspiré du poète Alekseï Gastev, auteur de Poésie de frappe ouvrière (1918), théoricien du Proletkoult, chantre de l'ultra-taylorisme, adorateur aussi de Frank Gilbreth et de Henry Ford. Gastev avait été considéré par le poète Nikolaï Asseïev comme l'Ovide des miniers et de la métallurgie.
Léonid Heller a commenté avec détail le lien unissant Nous Autres et les œuvres de Gastev
dans son anthologie De la science-fiction soviétique - par delà le dogme, un univers. Il a écrit, entre autres : « Ce lien est évident, à commencer par le titre, les numéros remplaçant les noms, la mort des sentiments, et, pour finir, la Table du Temps taylorienne et la soumission de tout le cosmos à une séduisante absence de liberté. » Il n'est pas surprenant que Nous Autres fût interdit en 1923 et qu'en butte au stalinisme, Zamiatine choisît l'exil en 1931.
(3) Synecdoque bien exagérée, Verne se rapportant aux seuls Étasuniens.

lundi 18 juillet 2016

Les vérités de Julian Assange

Ayant trop de chats à fouetter ces derniers temps, je n'arrive pas à trouver la pause nécessaire à l'écriture posée des articles d'un blog. Comme il m'appelle néanmoins, pour ne pas laisser d'aucuns —qui aiment trouver des contenus ici de temps à autre— sur leur faim et pour que la canicule ne nous ramollisse pas en excès, voici une entrevue avec Julian Assange, le lanceur d'alerte (Whistleblower en anglais) le plus célèbre du monde par temps de répressions féroces des libéraux contre toute sorte d'activistes, y compris M. Strawberry. Nous la devons à ARTE qui explique sur son site :
Le 11 avril dernier, une équipe du collectif d’investigation Slugnews a fait entrer les caméras d’ARTE Reportage dans l’appartement de l’Ambassade d’Équateur à Londres, où Julian Assange est confiné depuis bientôt quatre ans.
Tenue donc le 11 avril, émise le 30 avril (ARTE Reportage) et publiée sur le Réseau le 1er mai 2016, elle s'intitule Les vérités de Julian Assange. En voici la synopsis :
Depuis l’ambassade d’Équateur à Londres, où il est confiné depuis bientôt quatre ans, le cyber-activiste Julian Assange se confie.
Le 11 avril dernier, une équipe du collectif d’investigation Slugnews a fait entrer les caméras d’ARTE Reportage dans l’appartement de l’Ambassade d’Équateur à Londres, où Julian Assange est confiné depuis bientôt quatre ans.
Dans ce face à face rare, Julian Assange revient sur ce jour de Juin 2015 où Wikileaks a révélé l’espionnage des présidents français et allemands par les grandes oreilles américaines.
Face caméra, il révèle que les services de renseignements français ne l’ont jamais contacté, ni lui, ni Wikileaks pour en savoir plus. Il ajoute : « La France n’est pas capable de protéger sa souveraineté vis à vis des Américains. »
Le cyber-activiste aborde également plusieurs sujets qui font la Une de l’actualité : l’après 13 novembre 2015 en France, la création de l’organisation Etat Islamique en Irak ainsi que les Panama Papers, révélés par le consortium international de journalistes ICIJ.
Sous le coup d’un mandat d’arrêt de la justice suédoise, le co-fondateur du site Wikileaks craint surtout d’être extradé vers les Etats-Unis, où il serait jugé pour avoir publié en ligne des milliers de documents secrets de l’armée et de la diplomatie américaine.

De Marina Ladous et Etienne Huver  – ARTE GEIE / Slug News  - France 2016, ARTE



BlueMan a présenté cet entretien, avec d'autres apports, sur son site et sur AGORAVOX.


jeudi 16 juin 2016

Collon sur les mensonges, la propagande de guerre et la Syrie

Voici une entrevue, produite par Thinkerview, où l'on interroge l'écrivain et journaliste indépendant belge Michel Collon. Réalisée le 16 février 2016, elle a pour titre Propagande de Guerre, festival de médias mensonges et complot ? et elle aborde les sujets que je détaille un peu plus bas.

Collon a déjà été cité ici (Notre émotion ne devrait pas borner notre réflexion) et là (¡No es una crisis!). Comme il pense que nous sommes tous des journalistes et que l'information n'est pas un luxe, mais un droit, il a fondé en 2004 le collectif Investig'Action qui...
(...) regroupe des journalistes, des écrivains, des vidéastes, des traducteurs, des graphistes et toute une série d’autres personnes qui travaillent au développement de l’info alternative. Parce qu’on ne peut laisser des médias dominés par la logique marchande monopoliser l’information sur les guerres, l’économie et les rapports Nord-Sud, Investig’Action milite pour donner la parole aux sans-voix. [En savoir plus]

Propagande de Guerre, festival de médias mensonges et complot ?

Liste chronologique des sujets abordés :

01:33 - Guerre d'Irak
01:56 - Manipulation des médias
04:33 - Guerre Yougoslavie
06:47 - Carl Von Clausewitz
09:30 - L'affaire du golfe du Tonkin
10:39 - Opération Northwoods
13:16 - Kadhafi
13:54 - Syrie
16:09 - Anthrax / Propagande de guerre
19:04 - France / Propagande de guerre
25:07 - Propagande médias/journalistes
30:21 - Bataclan / 13 Novembre
34:01 - Terrorisme 30 prochaines années
37:21 - Réseau Gladio
40:12 - Théories du complot
45:23 - Général Wesley Clark
50:09 - Guerre dans les prochaines années ?
56:21 - Conseils pour les jeunes générations
Michel Collon a déjà expliqué à plusieurs reprises quels sont, selon lui, les cinq principes de la propagande de guerre. Par exemple, en septembre 2013, dans ce débat sur la Syrie (Intervenir en Syrie ?) tenu dans l'émission Ce soir (ou jamais !) sur France 2 :



Collon rappelle qu'en 1917, le premier ministre Lloyd George déclara: « Si les gens savaient la vérité, la guerre s’arrêterait demain. Mais bien sûr ils ne savent pas et ne doivent pas savoir. »
PRINCIPES DE LA PROPAGANDE DE GUERRE

1. Cacher les vrais intérêts
2. Cacher l’Histoire
3. Diaboliser l’adversaire
4. Se présenter comme des défenseurs des victimes
5. Monopoliser le débat et empêcher les opinions adverses
En ce qui concerne l'allusion à Roland Dumas et la Syrie (cf. 1' 45''), on peut écouter deux explications de Dumas lui-même, une première en longueur, une seconde plus courte, dont voici l'extrait vidéo :

mercredi 8 juin 2016

Wer bezahlt diese Spesen?

Marrant, positivement marrant. C'est justement la presse poppérienne qui fait le plus fi de la réfutabilité et de son corollaire journalistique : si un titre est réfuté, il cesse d'être valide. Et l'analyse la plus élémentaire invalide constamment leurs titres, des falsifications au sens large.
La presse, de presser, "au sens de tourmenter", dit Le Robert ; du latin pressō, ās, āre, fréquentatif de prĕmō, ĭs, ĕre ; ubera pressare serait presser le pis, traire, nous rappelle Félix Gaffiot. Et pour presser le pis, on hâte le pis et on trahit.
J'y pensais ce matin lorsqu'un bon ami m'envoya, ahuri, un titre aussi exorbitant et exubérant que le chiffre auquel il faisait référence. Il est encore lisible en ligne et en papier :

Una operación urbanística fallida de Arpegio le cuesta a Cifuentes 42 millones

El Pais, Madrid
Arpegio est une entreprise publique de la Communauté de Madrid, région dont la présidente est Mme Cifuentes. Cette société, "spécialisée dans le développement de projets urbanistiques et l'exploitation d'équipements et d'infrastructures", a été mise en examen dans le cadre des enquêtes de l'Opération Púnica...
Une affaire de marchés publics truqués implique de nombreux élus locaux dont l’ex-secrétaire général du PP à Madrid, Francisco Granados. L’« opération Punica » a conduit à l’interpellation d’une cinquantaine de personnes, parmi lesquelles nombre de responsables du PP, à Madrid et dans plusieurs mairies et régions autonomes. Ils auraient perçu des pots-de-vin en échange de l’attribution de contrats d’une valeur d’environ 250 millions d’euros. (Source : Le Monde,  • Mis à jour le )
Voyons, cet arpège sonne faux... "Le cuesta a Cifuentes" ? Est-ce la tournée de la patronne ? Qui paie ces frais ? Quousque tandem abutere, pressa, patientia nostra ? Wer bezahlt diese Spesen? Ainsi tant de chroniques, maladie chronique. So viele Berichte... Bertold Brecht dixit.

Bertolt Brecht : Fragen eines lesenden Arbeiters

Wer baute das siebentorige Theben?
In den Büchern stehen die Namen von Königen.
Haben die Könige die Felsbrocken herbeigeschleppt?
Und das mehrmals zerstörte Babylon
Wer baute es so viele Male auf? In welchen Häusern
Des goldstrahlenden Lima wohnten die Bauleute?
Wohin gingen an dem Abend, wo die Chinesische Mauer fertig war
Die Maurer? Das große Rom
Ist voll von Triumphbögen. Wer errichtete sie? Über wen
Triumphierten die Cäsaren? Hatte das vielbesungene Byzanz
Nur Paläste für seine Bewohner? Selbst in dem sagenhaften Atlantis
Brüllten in der Nacht, wo das Meer es verschlang
Die Ersaufenden nach ihren Sklaven.

Der junge Alexander eroberte Indien.
Er allein?
Cäsar schlug die Gallier.
Hatte er nicht wenigstens einen Koch bei sich?
Philipp von Spanien weinte, als seine Flotte
Untergegangen war. Weinte sonst niemand?
Friedrich der Zweite siegte im Siebenjährigen Krieg. Wer
Siegte außer ihm?

Jede Seite ein Sieg.
Wer kochte den Siegesschmaus?
Alle zehn Jahre ein großer Mann.
Wer bezahlte die Spesen?

So viele Berichte.
So viele Fragen. 
__________________________
Questions que pose un ouvrier qui lit
Qui a construit Thèbes aux sept portes ?
Dans les livres, on donne les noms des Rois.
Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ?
Babylone, plusieurs fois détruite,
Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maisons
De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ?
Quand la Muraille de Chine fut terminée,
Où allèrent, ce soir-là les maçons ? Rome la grande
Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? De qui
Les Césars ont-ils triomphé ? Byzance la tant chantée.
N’avait-elle que des palais
Pour les habitants ? Même en la légendaire Atlantide
Hurlant dans cette nuit où la mer l’engloutit,
Ceux qui se noyaient voulaient leurs esclaves.
Le jeune Alexandre conquit les Indes.
Tout seul ?
César vainquit les Gaulois.
N’avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier ?
Quand sa flotte fut coulée, Philippe d’Espagne
Pleura. Personne d’autre ne pleurait ?
Frédéric II gagna la Guerre de sept ans.
Qui, à part lui, était gagnant ?
À chaque page une victoire.
Qui cuisinait les festins ?
Tous les dix ans un grand homme.
Les frais, qui les payait ?
Autant de récits,
Autant de questions.

Bertolt Brecht, traduction de Maurice Regnaut 

lundi 6 juin 2016

Libérer : la langue du pouvoir et le pouvoir de la langue

Le voyage de l'école devait nous emmener cette année en Normandie. Et on le fit, mais toujours sous le parfum des grèves et manifestations contre la loi Travail. C'était prévisible et émouvant.
Déjà, il fallut improviser pour y arriver car notre vol à Beauvais fut annulé une demie journée avant notre départ. Finalement, notre déplacement se fit en car.

Puis, ce serait au Havre qu'on aurait une idée plus précise de la contestation. Au Havre, fief de la lutte où, un peu plus tard, le 2 juin, celle-ci continuait...
"Une loi scélérate, une loi qui est une trahison du socialisme, une loi qui est une trahison des espoirs des salariés" a martelé Gérard Filoche en direct sur France 3 avant d'entrer dans une salle pleine à craquer pour rejoindre ceux qui, comme lui, ont affirmé et défendu à la tribune que "cela ne peut se terminer que par le retrait" :  François Ruffin (réalisateur du film "Merci Patron !" et fondateur du journal Fakir)  Isabelle Attard, Serge Halimi et Miguel Urbán (cofondateur du mouvement espagnol Podemos).
Le samedi 21 mai, quant on arrivait au Havre, j'écrivais dans mon bloc-notes :

10:00. À la radio, Valls débitait encore sa rengaine de la veille : « La loi Travail ira jusqu’au bout ». Après le radeau bleu du Stade Océane, l’inquiétude : on bougeait pas, on était tombés sur un grand bouchon juste à l’entrée du Havre. Blocage ? Non… on apprendrait vingt minutes plus tard qu’il s’agissait d’une longue queue de voitures qui attendait pour pomper de l’essence dans une station-service.
À gauche, on vérifiait que les docks étaient devenus des centres commerciaux. On les verrait plus tard de plus près. 
Lecture entretemps d'une info sur les bombardements de septembre 1944. La bataille de Normandie étant conclue, et Paris libérée, Le Havre fut pilonnée par les alliés alors que les défenseurs allemands dynamitaient les installations portuaires...

Puis, déjà en ville  :

La résistance contre la loi Travail était partout visible. Par terre, je lus sur le goudron une citation de Pierre Bottero, un écrivain de littérature adolescente mort prématurément : 

« ELLE T’OFFRIRA EN
REVANCHE UN TRÉSOR QUE
LES HOMMES ONT OUBLIÉ :
LA LIBERTÉ. »
PIERRE BOTTERO

                                                                                      LOI TRAVAIL NON MERCI


Ensuite, Boulevard Clémenceau, à la hauteur à peu près de l’église St-Joseph, on aperçut une longue file d’attente de bagnoles assoiffées devant la station de service de Total, peu avant le Musée d’Art Moderne André Malraux.  





Finalement, à la sortie de la ville...

Le chauffeur du car [nos amitiés, Jean-Marie] prit par les docks et la Route Industrielle. L’idée était de quitter la ville tout en contemplant la zone portuaire qui nous intéressait. D’ailleurs, on savait que les travailleurs portuaires et dockers menaient une longue lutte contre Hollande-Valls, depuis deux mois au moins. Le port, les docks du Havre accueillent bon nombre de grands porte-conteneurs, de pétroliers ainsi que des paquebots de croisière qui y font une escale. Son terminal pétrolier reçoit en principe 40 % des importations françaises de pétrole brut. 

Charme en brique nickel des Docks Vauban. Ils survécurent aux bombardements alliés et à la dynamite allemande, et furent retapés par l’architecte Bernard Reichen et transformés en centre commercial et de loisirs où règnent les heureuses marques de l’itérative mondialisation. 

On quitte vite fait la municipalité du Havre ; nous parcourûmes ensuite la zone industrielle de Gonfreville-l’Orcher où Total dispose de sa plus grande plateforme de raffinage-pétrochimie en France. Sa capacité annuelle de transformation de pétrole brut est de 12 millions de tonnes, selon le site de la compagnie. 

À 12 :35, on commença à voir sur l’autoroute les effets des blocages d’une résistance tout feu tout flammes, logique choix stratétique, concrètement avant d’arriver au panneau signalant la sortie vers le Port 4150-4400.



À 12 :38, depuis le car, Route Industrielle, nous vîmes à une centaine de mètres, à son accès, ce qui semblait un calme piquet de grève. Sur une pancarte, on parvenait à lire : « La CGT Total de Normandie, pour un syndicalisme de conquêtes sociales ».



Jean-Marie devait de temps à autre se frayer un passage à travers des carrefours et des ronds-points où les traces de barrages de pneus brûlés étaient nombreuses, bien visibles, toutes fraîches. Les voyageurs se rappelèrent sournois l’incendie intentionnel et toujours actif de l’immense décharge illégale de pneus de Seseña, en Espagne. Les hautes températures de ces barricades en feu avaient troué et défiguré le bitume. Le car cahotait dessus. 


[De retour à Madrid, le 25 mai, tard dans la nuit, je lirais un article signé par Natalie Castetz pour Libération dont voici cet extrait :
Pneus, palettes, arbres déracinés ont brûlé sur les routes donnant accès à la zone industrialo-portuaire qui compte plus de 30 000 salariés. Les barrages ont ralenti les flux de marchandises et perturbé la circulation des salariés, mais le mouvement a pris une autre ampleur avec l’annonce, vendredi, de l’arrêt de la plus grosse raffinerie de France. Pour le retrait de la loi travail, les syndicats CGT et FO de la raffinerie Total de Gonfreville-l’Orcher, 1 700 salariés, ont voté l’arrêt de la production.]
Le dernier rond-point de la Route Industrielle était coupé par des barrières métalliques. Jean-Marie dut tourner à droite, s’engager dans le sens contraire à notre marche sur la Route de la Plaine, faire 360º au rond-point qu’il y a à la hauteur de DHL pour revenir en arrière et sauver ainsi ledit rond-point bloqué.




De retour à Madrid de ce voyage en Normandie, je lance une recherche sur internet et je saisis trois mots : Valls, libère, raffineries.
Je me livre souvent à ce genre d'exercices car les résultats sont autrement époustouflants. Il est drôle de voir à quel point la presse libre et plurielle remplit constamment la fonction de passeuse de notes gouvernementales et/ou patronales, ce qui revient au même, surtout quand Valls déclare depuis Jérusalem, imprégné d'un sadisme extra. C'est-à-dire : les tyrans libèrent et la presse, toujours dépendante, soutient leur campagne. Sauf lorsque la priorité revient à un parti pris en rapport aux querelles des familles intrasystémiques : c'est là qu'on s'amuse le plus.
Et Google de vomir aussitôt bon nombre de résultats libertaires :

Carburant: Manuel Valls «très déterminé» à ce qu'il n'y ait aucune ...

www.lefigaro.fr/.../20002-20160522ARTFIG00041-la-cgt-appell... - Traducir esta página
22 may. 2016 - Ce Dimanche, quatre des huit raffineries étaient encore bloquées, ainsi ... Les forces de l'ordre libèrent deux nouveaux dépôts de carburant ...

Raffineries bloquées. Valls assure que d'autres sites seront libérés

www.ouest-france.fr › ... › Transports › Pénurie de carburant
24 may. 2016 - Manuel Valls a promis que « d'autres sites (de raffinerie) seront libérés ... Le dépôt de Fos libéréLa raffinerie Esso et le dépôt de carburants de ...

Raffineries bloquées : "D'autres sites seront libérés" selon Valls

www.midilibre.fr/.../toutes-les-raffineries-francaises-paralysees-sel... - Traducir esta página
24 may. 2016 - Manuel Valls a réaffirmé mardi qu'il n'y aurait "pas de retrait" du projet de loi travail, et a promis que "d'autres sites (de raffinerie) seraient ...

Blocage des raffineries : "Nous continuerons à évacuer les sites ...

www.sudouest.fr/.../blocage-des-raffineries-nous-continuerons-a-e... - Traducir esta página
24 may. 2016 - Face au blocage des raffineries et des dépôts de carburant, Manuel Valls ... "A Fos-sur-Mer, le site a été libéré, tous les accès ont été dégagés.

christophe on Twitter: "Manuel Valls libère les raffineries.. (ce qui est ...

https://twitter.com/cricrib/status/735021085310214144
24 may. 2016 - Follow Following Unfollow Blocked Unblock Pending Cancel. christophe @cricriB May 24. Manuel Valls libère les raffineries.. (ce qui est bien ...

Valls envoie les CRS débloquer les raffineries, bientôt l'armée ?

www.economiematin.fr/news-loi-travail-blocage-CRS-police-raffi...
Valls envoie les CRS débloquer les raffineries, la grève se généralise ! par Paolo Garoscio ... Fos-sur-Mer libérée, le port du Havre en grève. Si, Manu(el) ...

Pénurie de carburant : 25 navires affectés par le blocage des ...

www.francetvinfo.fr › ... › Transports › Pénurie de carburants - Traducir esta página
24 may. 2016 - Plus tôt, Manuel Valls avait affirmé que "d'autres sites [seraient] libérés" ... Un salarié de la raffinerie de Donges participe à un blocage pour .... 15h13 : "Nous respecterons toujours la liberté syndicale, la liberté de manifester (.

Statuts de la liberté - Le Monde

www.lemonde.fr/.../statuts-de-la-liberte_4931061_4500055.html - Traducir esta página
hace 2 días - Valls assure que d'autres sites seront libérés » (Ouest-France). ... Et là, il met le feu, Manuel, avec son « libérer » les raffineries et les dépôts ...

Le déblocage par la force des raffineries en grève est-il légal ...

https://nuitdebout.fr/.../le-deblocage-par-la-force-des-raffineries-e...
25 may. 2016 - Le déblocage par la force des raffineries en grève est-il légal ? ... lorsque les forces de l'ordre ont libéré les accès à la raffinerie et aux dépôts ... De son côté, Manuel Valls a promis : « Nous continuerons à évacuer les sites (…) ...
Et ce n'était que la première page des résultats, il y en avait d'autres dont on reparlera illico.

Pour aller un peu plus loin, je clique sur le lien du Monde, qui nous renvoie à un article de Lucien Jedwab intitulé Statuts de la liberté et publié par le magazine du Monde. Son début confirme nos soupçons :
« Raffineries bloquées. Valls assure que d’autres sites seront libérés » (Ouest-France). « Tous les sites seront libérés. Encore ce matin, le site de Fos-sur-Mer a été libéré, tous les accès ont été dégagés par les forces de l’ordre » (Manuel Valls, sur Europe 1). « L’Etat fera ce qui est nécessaire pour libérer un certain nombre de ces raffineries, pour assurer l’approvisionnement des Français » (Stéphane Le Foll, sur France Info, déclaration rapportée par Le Parisien). « Onze dépôts ont été libérés » (le même, après le conseil des ministres). Le choix des mots…
Le Figaro, Économie Matin, Le JDD, Ouest-France,... Un blog de L'Obs analyse et met en perspective... J'en profite pour vérifier que le gouvernement libère même les prix, comme on pouvait s'en douter. Ou qu'en Belgique, 7sur7 titre également :
Le port pétrolier de Wandre a été libéré.
Mais ce qui est vraiment sidérant, c'est que Mathias Jeanne, délégué de la CGT (Confédération générale des travailleurs) du terminal pétrolier de la Compagnie industrielle maritime (CIM) havraise et participant aux grèves, reprend, selon RFI, le participe du verbe libérer à l'égard du carburéacteur repris par la police. Et que le site de la Nuit Débout relaie tranquillement ce vocabulaire, le 25 mai, comme si de rien n'était ; après une introduction qui pose une question...
Mardi, des militants CGT opposés à la loi Travail ont été dégagés par les forces de l’ordre des accès à la raffinerie de Fos-sur-Mer, qu’ils occupaient depuis la veille. Ce mercredi 25 mai, ce sont les accès au dépôt de Douchy-les-Mines qui ont été débloqués. Ces « déblocages » par la force sont-ils légaux, alors que les employés usent légitimement de leur droit de grève ? (...)
... , voici la suite de ce texte :
« On utilisera tous les moyens au service d’une démocratie pour qu’il n’y ait pas de pénurie » . En faisant cette déclaration, le ministre Michel Sapin avait sous-entendu que le gouvernement aurait recours à la force pour mettre fin au blocage des raffineries. De fait, c’est ce qu’il s’est passé ce mardi matin, aux environ de 4 heures, à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), lorsque les forces de l’ordre ont libéré les accès à la raffinerie et aux dépôts de carburants bloqués depuis lundi par des militants de la CGT. « Débloquer les raffineries, c’est illégal, a réagi  le secrétaire général du syndicat, Philippe Martinez. Monsieur Sarkozy a essayé en 2010, il a été condamné par l’OIT pour non respect du droit de grève dans les raffineries« . De son côté, Manuel Valls a promis : « Nous continuerons à évacuer les sites (…) qui sont aujourd’hui bloqués par cette organisation » . Alors, qui a raison ? 
Le rouge est de mon cru : j'ai tenu à ce que le texte rougisse là où il fait singulièrement mal.
Car Victor Klemperer, sous la botte nazie, abasourdi, consterné que les Juifs allemands puissent réemployer la lingua tertii imperii (LTI), la langue de leurs oppresseurs, nous avait bel et bien prévenus : la victime doit éviter le langage du vainqueur.

samedi 23 avril 2016

Nada contre la vacuité et la novlangue des chiens de garde

Qu'est-ce que Nada-info.fr ? Ce n'est pas rien... Dans la lignée de l'observatoire des médias ACRIMED, par exemple, un groupe d'activistes intelligents, informés et sensibles ont pris la décision d'autoproduire des documentaires et de les mettre en ligne pour contrecarrer cette narrative triomphante des chiens de garde attitrés qui nous assomme, nous écœure et nous fait tour à tour râler ou nous esclaffer —tellement c'est con— à longueur de journée, sur les média dominants, c'est-à-dire, sur presque tous les journaux, toutes les toiles, tous les écrans, toutes les radios...
Voici le Qui sommes-nous ? de Nada-info :
Depuis des décennies, des mouvements sociaux luttent contre la violence des politiques capitalistes et leur dociles auxiliaires : les médias serviles. Les chiens de garde aboient lorsque les salariés protestent, mordent lorsque la contestation descend dans la rue.
Mais, face à la meute, nous pouvons nous battre.
NADA est une association de loi 1901 qui a pour but d’auto-produire une information alternative à cette propagande parée de neutralité et d’objectivité. Pour mener à bien son projet, tout en assurant son équilibre et son autonomie, NADA recherche des moyens financiers et développe un système de financement participatif par le pré-achat de ses productions.


Nos membres sont :

Marianne Khalili Roméo, programmatrice cinéma, présidente de Nada, Gianni Cappelletti, enseignant en arts appliqués, vice-président, Patrick Caspar, expert-comptable, trésorier.
Gilles Balbastre, réalisateur, David Costenaro, monteur, Samuel Desmoulin, enseignant en histoire et géographie, Clotilde Dozier, enseignante en lettres modernes, Philippe Fabbri, ingénieur du son, Jean Gadrey, universitaire, Alain Goguey, journaliste, David Jean-Louis, programmeur, Georges Tillard, chef opérateur images et monteur.
Le 13 mars 2014, les membres de Nada-info ont inauguré leur série Épandage médiatique avec un documentaire court et génial qui se posait une question très simple : Faut-il avoir peur des médias ?
Ils en sont aujourd'hui aux quatorzième et quinzième vidéos de cette série. Elles ont pour titre « Les temps modernes (1⁄2) et (2/2) », car ils viennent de nous servir en deux volets un entretien réunissant, le 17 mars 2016, le réalisateur Gilles Balbastre et l'économiste et philosophe Frédéric Lordon. Méthode : ils visionnent des séquences extraites des télévisions et ils les commentent joignant le geste à la parole ; c'est ainsi qu'ils discutent à propos de la loi El Khomri, du travail et du salariat.

Voici la première partie, postée le 6 avril, où l'on analyse les représentations des riches, des pauvres et du travail dans les médias et comment on ne montre vraiment pas l'inégalité politique du rapport salarial en tant qu'il est un rapport de domination et de chantage (Le capitalisme prend en otage nos vies mêmes, ni plus ni moins, et la loi « travail » d'El Khomri y est pour renforcer ce partenariat, pour travailler à cœur ce rapport de domination, ce rapport de force qui ne cesse de basculer en faveur du capital). Le système organise l'invisibilité de ses tares.
Mais tout le monde n'en est pas dupe, il y a un nombre non négligeable de réfractaires. Il y en a, par exemple, qui pensent qu'on vaut mieux que ça... Qu'ils prolongent leurs réflexions car « Le capitalisme est une puissance qui avancera jusqu'à ce qu'elle rencontre une puissance de même intensité et de sens contraire ».



Suite de cet entretien avec Frédéric Lordon, voici le deuxième volet de ce documentaire posté le 14 avril 2016. Où il est question de certains expressions totems du moderne et très ancien (oxymore inévitable) régime en place : modernité, agilité (face à rigidité), flexibilité/souplesse, adaptabilité, déréglementation, réalisme, pragmatisme, y'a-plus-d'idées-à-gauche…, stéréotypie lexicale —lourde de fausseté— avec laquelle nous matraquent sans relâche les représentants du système de la dépossession qui nous gouverne et qu'il est urgent de démasquer. Bon moment pour découvrir l'essai de Sébastien Fontenelle (1) Les Briseurs de tabous (Éd. La Découverte, Coll. Cahiers Libres, octobre 2012)

Bon moment aussi pour apprendre ce qu'est le retournement du stigmate, voire la paradiastole, car les mâchoires en effet se décrochent à entendre des paléolibéraux se targuer de modernité, des fanatiques nous taxer de radicaux ou des accapareurs des grands médias —qui privent le reste de l'humanité de s'y exprimer— nous débiter que nous n'avons rien à proposer. Il faut commencer à dire ce que nous voulons, donc à vraiment y réfléchir. Pensons-y...




P.-S. — Voici deux liens en rapport avec certaines remarques précédentes : il faut se méfier des mots et il faut se rebiffer contre cette race de menteurs qui ont recours, entre autres, à une langue interlope, constituée notamment de grands mots et d'oxymores, qui nous accable et parvient à leurrer tant d'esprits, affreuse arnaque.
____________________________________
(1) Journaliste, Fontenelle a également publié Les Éditocrates. Ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n'importe quoi (en collaboration avec Olivier Cyran, Mona Chollet et Mathias Reymond, La Découverte, 2009) et Vive la crise ! ou l'art de répéter (inlassablement) dans les médias qu'il est urgent de réformer (enfin) ce pays de feignants et d'assistés qui vit (vraiment) au-dessus de ses moyens (Seuil, 2012).
Dans la vidéo ci-dessous, il s'explique à propos de son ouvrage Les briseurs de tabous. Intellectuels et journalistes anticonformistes au service de l'ordre dominant (éditions La Découverte, octobre, 2012), où il dénonce les jérémiades de ces rois omniprésents et omniscients de la com qui se font passer pour de pauvres victimes muselées —alors qu'ils savent très bien que les bâillons concernent d'autres, dis-je. Fontenelle sait qu'« on invente des tabous pour mieux les briser ».
Par ailleurs, le sarcasme de l'adjectif "anticonformistes" me rappelle illico l'expression utilisée pour de bon —devant une audience insurgée d'anciens présidents (Felipe González, José María Aznar, Álvaro Uribe, Sebastián Piñera !), banquiers, PDG et autres ouragans d'insoumission— par Álvaro Vargas à l'égard de son père Mario Vargas Llosa : il eut l'insurmontable toupet de l'appeler "un terremoto de la disidencia" (une secousse, un séisme de la dissidence) !!!!

vendredi 15 avril 2016

Mesdames&Messieurs, sur la lutte des femmes pour l'égalité des droits

Le site Francetvéducation a mis en ligne Mesdames&Messieurs, un webdocumentaire réalisé par Valérie Ganne, conçu par elle et par Virginie Berthemet, produit par Félicie Roblin.
Sur la page d'accueil du film, on nous précise sa nature ; il s'agirait d'un mouvement vers l'égalité raconté en images et décrypté sur quatre générations (dont les points de départ seraient les années : 1940 - 1960 - 1980 - 2000).
Cinq sont les axes de l'analyse ; autant de portes ou boutons sur lesquels cliquer pour accéder aux contenus : vie intime, vie publique, vie professionnelle, vie familiale, vie à l'école. Chaque rubrique propose ensuite une chronologie de faits marquants illustrés souvent par des vidéos ou des audios. Voici la présentation textuelle de ces cinq thèmes :

Vie intime : « Liberté sexuelle, contrôle des naissances, mobilisation contre les violences faites aux femmes : y'a du boulot ! »
Vie publique :  « Dans la politique, les arts ou les médias, les femmes prennent leur place... »
Vie professionnelle :  « En 70 ans, toutes les professions, même les plus masculines, s'ouvrent aux femmes. Mais le plafond de verre reste solide (1). »
Vie familiale :  « Transformée, recomposée, la famille change et pas seulement dans le partage des tâches ménagères. »
Vie à l'école :  « Les classes deviennent mixtes, l'éducation sexuelle arrive en cours de biologie, les grandes écoles s'ouvrent aux filles, qui s'aventurent dans les filières scientifiques. »


___________________________________
(1) Dommage, il est difficile, paraît-il, de penser la réalité sans avoir recours aux calques ou reproductions directes de l'anglais, la langue de l'empire, la langue de toutes les dominations qui comptent pour de bon aujourd'hui. L'expression « plafond de verre » est la traduction littérale de glass ceiling, donc un emprunt métaphorique de l'anglais étasunien, voire wallstreetien. Elle désigne les « freins invisibles » à la promotion des femmes dans les structures hiérarchiques. Profitons-en pour rappeler que nous voulons les femmes partout et à côté de nous (masculin), et que nous ne souhaitons personne sur nous (inclusif, épicène), ni homme ni femme. La hiérarchie est une sorte de verticalité qui fout encore plus le vertige que toutes les autres. Elle comporte toujours une subordination et des supérieurs, bref une inégalité foncière et insupportable.

dimanche 10 avril 2016

Douze heures aux Halles parisiennes en 1952

C'étaient les vacances de Noël de 1979 et mon premier voyage à Paris. C'est alors que j'aperçus pour la première fois les Halles, ou plutôt la surface, le toit du complexe Forum des Halles-Gare RER-D'autres loisirs (avant de visiter leurs tripes), ce monstre cruel de laideur prétentieuse et dépourvu de sens ou de vie sur l'espace qu'occupèrent jadis les Halles centrales de Paris (1). Disons que le transfert de cet énorme marché de grossistes vers Rungis et La Villette eut lieu entre le 27 février et le 1er mars 1969. Georges Pompidou (1911-74) ordonna la destruction des vieilles Halles, ce qui fut fait entre 1971 et 1973 après beaucoup de critiques et bon nombre de manifestations (2).
Le hasard a voulu que j'en aie parlé jeudi et aujourd'hui avec plusieurs personnes pour des raisons différentes. Voilà pourquoi je me suis tourné vers la vidéo que j'insère un peu plus bas, fournie par l'INA, qui nous permet de (re)voir cet espace en 1952. C'était encore le très zolien ventre de Paris (3)...

En tout cas, ce reportage fut émis le 3 janvier 1952. À minuit commençait à arriver une armada de milliers de camions et se déclenchait une activité frénétique. À quatre heures, deux mondes complémentaires coïncidaient fatalement (suivant les règles inéluctables de leurs rôles) : l'infanterie marchande des Halles et les noceurs noctambules, issus notamment de la classe de loisir, Veblen dixit, selon ce témoignage. En 1968, soit dit en passant, Jacques Dutronc et Jacques Lanzmann, inspirés de la chanson Tableau de Paris à cinq heures du matin (1802), de Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers, évoqueraient cette brève convergence matinale de travailleurs et de fêtards quand il est cinq heures et que Paris s'éveille...
Avant l'aube [s'animait] tout le peuple des manutentionnaires avec leurs diables... Que personne ne s'affole : les diables sont de petits chariots à deux roues servant à transporter caisses, sacs et autres lourdeurs exigées par toute intendance. Puis se donnaient rendez-vous les différents acteurs et actrices de la course à la nourriture —au total, à l'époque, 30 000 tonnes de marchandises dont Paris se nourrissait tout un jour— : troupiers, petites sœurs, ménagères... jusqu'à l'arrivée du service de nettoiement afin que tout fût net à midi.



L'INA nous rappelle :
Après 5 ans de travaux, Anne Hidalgo a inauguré cette semaine la Canopée du Forum des Halles, un espace de 6 000 m2 de commerces. À quoi ressemblait le "ventre de Paris" en 1952 ? De minuit à midi, immersion dans ce quartier disparu.
Pour ceux qui en veulent plus, voici Je me souviens des Halles (1971), un documentaire "qui retrace l'histoire du quartier des Halles à Paris des origines jusqu'à la destruction des célèbres pavillons de Baltard" :




___________________________
(1) Sur le site urbain-trop-urbain.fr, sous la rubrique "Le Paris des Situationnistes", on peut lire :
(...) Dans son Essai de description psychogéographique des Halles, publié dans L’Internationale Situationniste de 1958, Abdelhafid Khatib défend les Halles Centrales en tant que « plaque tournante » des unités d’ambiance du Paris populaire, et dont on pourrait tirer modèle pour un « urbanisme mouvant » au service de « l’éducation ludique des travailleurs », qui édifierait « des labyrinthes perpétuellement changeants à l’aide d’objets plus adéquats que les cageots de fruits et légumes qui sont la matière des seules barricades d’aujourd’hui ».
(2) Libération propose une histoire du réaménagement des Halles parisiennes. On y lit à propos du projet de démolition des pavillons Baltard :
(...) Une partie de la presse s’engage pour défendre les pavillons, comme d’éminents critiques d’architecture tels qu’André Chastel ou André Fermigier. Mais l’époque n’est décidément pas à la préservation de l’architecture du XIXe siècle. Et pas non plus à la concertation. Rien ne fait plier le pouvoir : en 1971, les démolitions commencent. Elles s’achèvent deux ans plus tard. 
 (3) "Le Ventre de Paris" est un roman d'Émile Zola, troisième volet de la vingtaine qui constitue sa monumentale série des Rougon-Macquart, ensemble qui se voulait une Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire, ou une personnification de cette époque, selon Zola lui-même. Le ventre... présente un jeune républicain, Florent ; arrêté lors du coup d’État du féroce Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, Florent s’évade après sept ans de bagne et, arrivé à Paris, il a du mal à reconnaître le vieux quartier médiéval des Halles, transformé par ordre du baron Haussmann —disons que ce furent Victor Baltard et Félix-Emmanuel Callet qui réaménagèrent les Halles à partir d'un projet qui avait été lancé par Rambouteau, préfet de la Seine (1833-1848) sous Louis-Philippe. Mais on sait bien que tout réaménagement peut en cacher un autre encore plus "moderne".
Voici le début du roman :
Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait. (...)

lundi 4 avril 2016

La Nuit Debout

En France, après Toujours debout, "résurrection" de Renaud (qui aime Fillon à la zombie), il y en a qui ont proclamé, après Pâques, la NUIT DEBOUT, et pas exactement pour dormir debout, mais pour contrer des khomries qui ne tiennent pas debout. Serait-ce une résurrection à l'envergure d'une insurrection ? « Apportons-leur la catastrophe » (καταστροφή : bouleversement, renversement, retournement...), Lordon dixit...
Voici ce qu'en racontent les sites de Là-bas, si j'y suis et de Reporterre :

La Nuit Debout à Paris, place de la République

Frédéric LORDON : « Il est possible qu’on soit en train de faire quelque chose »

Le
Le 31 mars au soir, après la manif, Frédéric LORDON était place de la République à Paris devant le public réuni pour la NUIT DEBOUT.
Voici son intervention filmée par Là-bas, si j'y suis :

images : Jonathan DUONG
son : Jérôme CHELIUS et Anaëlle VERZAUX
Télécharger la vidéo au format .mp3 :
_____________________________________

La Nuit debout : de plus en plus de monde pour inventer la démocratie

4 avril 2016 / Marie Astier et Hervé Kempf (Reporterre)
« Dimanche 34 mars », place de la République à Paris. Ici, depuis le jeudi 31 mars, un nouveau temps a commencé. Depuis trois nuits, et trois jours, quelques milliers d’utopistes dorment, débattent, s’organisent et se relaient pour penser et porter un autre monde.

L’occupation de la place a été lancée à la suite de la manifestation contre la loi Travail-la loi El Khomri. Malgré la pluie, ce soir là, près de 4.000 manifestants sont restés réunis pour la première « Nuit Debout ». Certains dorment sur place. Chaque matin à l’aube, les policiers viennent évacuer les lieux. Chaque après-midi, les tentes sont remontées, les scènes reconstruites, le matériel réinstallé, les bâches retendues. Et chaque jour, les participants sont un peu plus nombreux.
Ce dimanche 3 avril, le soleil a enfin montré ses rayons, rappelant que le printemps est là, prêt à accompagner ce mouvement de renouveau. Au dessus de quelques palettes qui ont permis de monter un guichet, une banderole « Accueil » appelle le visiteur. Ici, chacun fait la queue pour proposer de participer à la commission Démocratie, Restauration (pour les repas), Sérénité (pour assurer la sûreté des lieux), Logistique ou encore Communication. L’organisation s’inspire notamment de celle des Indignés espagnols. (...)