mercredi 29 août 2012

La Valls des Roms en quête de vie

Antonio Torres Heredia,
hijo y nieto de Camborios,
viene sin vara de mimbre
entre los cinco tricornios.

(Federico García Lorca, Romancero Gitano)


Suite aux vicissitudes électorales (présidentielle et législatives) de cette année 2012, la France a changé a deux reprises de pouvoir exécutif ; nous avons connu ainsi les 35e et 36e gouvernements de la Ve République française.
Dans les deux cas, par les décrets du 15 mai et du 18 juin 2012 respectivement, le nouveau président de droite de la République, François Hollande, a nommé le même Premier ministre de droite, Jean-Marc Ayrault. Oui, "de droite", car dans la démocratie libérale, plus ça alterne, plus c'est la même chose.
Dans ce genre de situations, il y a néanmoins des gens admirables qui choisissent d'employer plaisamment l'expression "gauche de droite" ; désolé, je la trouve un peu inutilement longue : on risque d'avoir à dire des énormités du type « le Premier ministre de gauche de droite de cette République d'extrême centre... », et je préfère toujours la voie la plus directe entre le mot et le concept, mis à part les vertus de la langue métaphorique.
Au demeurant, comme dans les fermes orwelliennes, il est vrai que dans tout gouvernement de droite, tous les ministres sont de droite, mais certains ministres sont plus de droite que d'autres. C'est ainsi qu'il ne fallait pas être Einstein pour savoir au préalable que Manuel Valls (maire d'Évry très blanc jusqu'au 24 mai), qui avait obtenu 5,69 % dans la primaire de son parti (le soi-disant Parti Socialiste), serait beaucoup plus à droite que d'autres, raison pour laquelle François Hollande, qui l'avait déjà nommé directeur de la communication pour sa campagne présidentielle de 2012, l'a élu ministre de l'Intérieur.
Manuel Valls est connu pour son « refus de l'assistanat » —rengaine des libéraux et des fondamentalistes chrétiens qu'il ne faut surtout pas appliquer aux instances vraiment raflantes, autrement dit les grandes fortunes et les grandes entreprises. En fait, peu après son arrivée au ministère, il déclara 
 "Etre de gauche, ce n'est pas régulariser tous les sans-papiers" (Manuel Valls).
, expression qui lui valut ce billet d'Hervé Le Tellier (Le Monde, 20/06/2012) :
Pour donner son ton, on ne dira pas que Valls a mis l'temps (c'est beaucoup moins charmant, ça ressemble à Guéant, chanterait Brel).
Il naquit à Barcelone et se naturalisa français en 1982.
Comme il souhaite « concilier la gauche avec la pensée libérale », dès qu'il devint ministre de l'Intérieur et qu'il en eut les moyens, il entama tout naturellement une croisade contre les Roms, une vraie, comme d'habitude, qui nous a permis de lire dans la presse ces derniers jours :
  1. « On expulse des Roms sans savoir où les mettre, c'est scandaleux. Si on les expulse, il faut savoir où les mettre. Ce n'est pas le cas, c'est une honte. »
    Réaction, lundi, de Mgr Gaillot à l'expulsion d'un campement rom d'Evry [Essonne, Île-de-France ; rappelez-vous : l’ancienne mairie de Manuel Valls !], dont une quarantaine d'occupants restaient regroupés dans l'après-midi devant la mairie de la commune.
    Le Monde, 28 août 2012.
  2. Un campement de Roms évacué par la police près de Lyon
    Le Monde.fr | 28.08.2012 à 10h02 • Mis à jour le 28.08.2012 à 13h47

    La police est intervenue mardi 28 août dans la matinée sur un terrain de Saint-Priest, dans le Rhône, pour en expulser environ cent quatre-vingts Roms qui y étaient installés depuis plusieurs mois à la suite d'une décision de justice. Selon la préfecture du Rhône, il y avait mardi matin seulement cent vingt et une personnes dont quarante-sept mineurs. Le terrain appartient à une société privée et, selon une source proche du dossier, la mairie de Saint-Priest était favorable à cette expulsion. La police a procédé à des contrôles d'identité sur ce vaste terrain de la banlieue lyonnaise, proche de l'usine Renault Trucks et du parc de Parilly, selon Gilberte Renard, une militante d'un collectif de soutien aux enfants des squats et membre de la Ligue des droits de l'homme (LDH).

    "ILS SONT CACHÉS ET NE GÊNENT PERSONNE"
    "Ces Roms se sont regroupés là depuis plusieurs mois, après avoir déjà été expulsés de droite et gauche, il y a plein d'enfants et de nouveau-nés", a ajouté Mme Renard, avant de préciser que "les policiers contrôlent les papiers et visitent toutes les tentes".
    Selon un autre militant associatif, "il s'agit du plus gros campement" de la région. "C'est aussi un terrain privé frappé d'une mesure d'expulsion. La mairie de Saint-Priest voudrait y construire des immeubles", a-t-il ajouté, se disant "scandalisé", car ces Roms "sont cachés et ne gênent personne". "Ce qui se passe en ce moment, c'est pire que sous la droite et Sarkozy, ils ne respectent pas les promesses du candidat Hollande alors qu'ils viennent de faire une réunion interministérielle", a-t-il encore déploré.
    La préfecture a confirmé l'opération, mais le préfet n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet.
  3. Réunion inter-ministérielle sur les Roms, un seul mot d’ordre: DEGAGE !

    Mediapart, le 25 août 2012. Par Philippe Alain
    Alors que Bruxelles vient de remettre la France sous surveillance en raison de sa politique d’expulsion des Roms, le gouvernement a organisé une réunion interministérielle sur les « opérations de démantèlement des campements illicites et leur accompagnement».

    Enfants Roms: l'autre tweet de Valérie

    Mediapart, 11 août 2012. Par Philippe Alain
    @Valtrier

    Je m’appelle Marcel et j’ai 7 ans. Je fais partie des 900 Roms de Lyon que monsieur Valls a décidé de jeter à la rue en application de décisions de justice dont je ne conteste nullement la légalité mais dont je voudrais porter à votre connaissance l’inhumanité.
    Je pensais tout d’abord vous envoyer moi aussi un tweet, mais devant tout ce que le gouvernement et la police nous font subir en ce moment, je n’ai pas pu me limiter à 140 caractères et je vous prie de m’en excuser. J’ai donc décidé de vous écrire une lettre. Si tout cela continue, c’est un livre que je vous enverrai.
    Il y a quelques mois, j’ai lu un de vos tweets, ou plutôt deux. Je ne veux pas vous parler de celui qui a fait les premières pages alors qu’il aurait dû être oublié mais plutôt de celui qui a été oublié alors qu’il aurait dû faire les premières pages. Vous avez écrit : « Rapport de l'Unicef: 10% d'enfants pauvres en France. Une information qui mériterait l'indignation et la Une. Pas la banalisation. »
    Tout d’abord, je voulais vous remercier pour l’attention que vous portez aux plus démunis et particulièrement aux enfants pauvres. Je voulais aussi vous signaler que selon ce même rapport de l’Unicef, le taux de pauvreté qui frappe les enfants en Roumanie n’est pas de 10%, mais de … 76%. (1) Vous comprenez sans doute pourquoi mes parents ont décidé un jour de tout quitter pour venir s’installer en France. Qu’auriez-vous fait à leur place ? Vous seriez restée en Roumanie ou vous auriez décidé de partir dans l’espoir de donner une vie meilleure à vos enfants ?
    Une vie meilleure… Quelle utopie… Depuis quelques jours, c’est un véritable enfer que je vis avec ma famille.
    Mardi matin, j’ai été expulsé « d’un campement insalubre » en application d’une décision de justice. Je ne sais pas pourquoi cette expulsion a eu lieu au mois d’août. Le jugement et le commandement de quitter les lieux ont été notifiés au mois de mai. De mauvaises langues disent que monsieur Valls a attendu le milieu de l’été pour expulser tout le monde en même temps dans l’espoir que cela passerait inaperçu.
    Toute la journée, nous avons dû marcher parce que la police nous empêchait de nous reposer et de poser nos affaires. « Ce sont les ordres » disait le chef de la police. Une voiture de policiers en civil nous a suivis partout. On s’est sentis traqués comme des bêtes. Le soir, nous avons trouvé un endroit au milieu de nulle part. Il y avait déjà des Roms qui venaient d’un autre campement expulsé. Nous avons construit des abris de fortune avec des bouts de bois et des branches. La nuit je n’ai pas dormi. J’avais peur. Il y avait beaucoup de bruits étranges. Avant nous, il y avait d’autres animaux qui occupaient cet endroit. Ils ne devaient pas être très contents que nous soyons ici. Plus personne ne veut de nous.
    (...)

    "Tuez les tous, ça ira plus vite"

    Mediapart, 10 juillet 2012. Par Philippe Alain
    A 7h30, lundi 9 juillet, la police encercle le campement situé au niveau de l’esplanade des taxis de la gare de Lyon Perrache. Plus personne n’est autorisé à rentrer ou à sortir du périmètre de sécurité.

    La Valls des charters continue

    Mediapart, 07 juillet 2012. Par Philippe Alain
    La France socialiste continue à expulser massivement par charters des roms en détournant des fonds publics de leur usage initial. Ces opérations permettent également de contourner des procédures judiciaires et de vider les campements de leurs occupants.

    Recensements, expulsions, charters: Valls marche à pas de Guéant

    Mediapart, 15 juin 2012. Par Philippe Alain
    Alors que tous les dirigeants socialistes poussent des cris d’orfraie contre Nadine Morano qui déclare publiquement qu’elle partage les mêmes valeurs que les électeurs du Front National, à Grenoble, Toulouse et Lyon, Manuel Valls, lui, applique scrupuleusement la même politique que Claude Guéant à l’égard des roms.

Et ce n'est pas tout, en la matière, car les amis de la Liberté prolifèrent. Au Canada aussi, où le gouvernement (Parti Conservateur) est prêt à considérer la détention des demandeurs d'asile roms, ces gens qui adorent souvent les marchés... Au nom du libre marché, j'imagine.

Quelle vague à Bonds, quelle Valls à mille temps sans solution, sans jugeote pour la roulotte —qui ne saurait acquérir le statut du camping-car.
Bref, retenons l'essentiel : il faut réserver l'assistanat aux nantis, aux ingenui modernes, les hommes libres de l'empire de la Finance ; quant aux autres groupes sociaux, esclaves ou affranchis (liberti), parias ou classes moyennes, qu'ils s'arrachent les miettes du festin des assistés !
Sartre disait « Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent ». À cet égard, même Warren Buffett pourrait accepter que « Quand les riches font la guerre aux pauvres, ce sont les pauvres qui meurent ». Et l'on remarque aussi que « Quand les pauvres se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent ».

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Note du 2/09/2012 : Rue89 publie une carte qui prouve le déplacement forcé de près de 3.000 Roms depuis l'arrivée au pouvoir de François Hollande en mai 2012.

D'autre part, sachez qu'une liste de 150 métiers est définie à l’intention des ressortissants bulgares et roumains qui restent soumis à l’autorisation de travail pendant la période transitoire qui a débuté le 1er janvier 2007. Pour Consulter la liste des 150 métiers (arrêté du 18 janvier 2008 – JO du 20/01/2008), cliquez ci-contre. Pour mieux connaître les dispositions gouvernementales françaises sur les métiers en tension (sic), cliquez sur le lien. On remarquera que les gadjos sont en quête, entre autres, de géomètres qui sont souvent arpenteurs...
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Mise à jour du 25/09/2013 :

"C'est illusoire de penser qu'on règlera le problème des populations roms à travers uniquement l'insertion", a déclaré ce mardi le ministre de l'Intérieur Manuel Valls sur France Inter, assurant qu'une minorité de Roms veulent s'intégrer en France.


mercredi 15 août 2012

Témoignages. Ces Marocain(e)s qui disent non

Le 12 juillet 2012, le magazine marocain TelQuel donnait la parole à des Marocains pas comme les autres du fait qu'ils acceptent d'exprimer, à visage découvert, des pensées et des sentiments passablement hérétiques ; leur vie est résistance :

Témoignages. Ces Marocain(e)s qui disent non

Si tout ce qui horripile les tribus, toutes les tribus, est bien votre violon d'Ingres, cliquez ici pour lire.

lundi 23 juillet 2012

Où tailles et contenus sont inversément proportionnels

La taille et la position des espaces réservés aux différentes informations en disent long sur les priorités conscientes et inconscientes de tout moyen de communication. Je vérifie aujourd'hui cette remarque banale sur la Une du quotidien O Globo, de Rio de Janeiro, qui prouve bien, au demeurant, la liberté de presse dont nous jouissons ou, autrement dit, la rage des partis pris médiatiques au service des grands groupes dominants.
Voici l'image de l'édition du journal O Globo d'aujourd'hui :


Le gros titre du jour —excepté le foot : la défaite du Botafogo de Seedorf— proclamait : "PT pagou o dobro da inflação a servidores" (Traduction-résumé pour l'ensemble de cette information : "Le PT a payé le double de l'inflation aux fonctionnaires publics ces 9 dernières années").
Ce gros titre était ensuite longuement développé sur toute la page 3, la plus importante de l'intérieur du journal carioca.
O Globo est un journal en grand format et six colonnes qui se présente plié, si bien que la moitié inférieure de la Une n'est pas lisible au premier abord. C'est là qu'on pouvait lire une autre information dont la manchette était plus petite, qui occupait presque trois fois moins d'espace que la première et dont le développement ultérieur était renvoyé à un petit quart de la lointaine page 21. Elle annonçait que "Brasil é a 4ª fortuna em paraísos fiscais" (Traduction conceptuelle : "Le volume d'argent évadé par les milliardaires brésiliens est le quatrième le plus élevé du monde").
Néanmoins, les deux nouvelles parlaient de pognon et cette deuxième d'une quantité faramineuse, 30 fois supérieure à la précédente, en ce qui concerne seulement le Brésil.
D'autre part, côté qualitatif, alors que la seconde info concernait des spéculateurs sans états d'âme, la première évoquait les augmentations de travailleurs nécessaires, essentiels ("servidores" en portugais), qui —après avoir réussi des concours publics— touchaient des salaires lamentables il y a une dizaine d'années —au point qu'un professeur de maths que j'ai rencontré il y a quelques jours dans le Nordeste du pays avait quitté son poste d'enseignant pour promener des touristes dans sa modeste vedette, activité plus rémunératrice que les cours.

Vous comprenez mieux maintenant le concept bouc émissaire ou en quoi consiste la prestidigitation ? Vous comprenez mieux maintenant quels sont les vrais centres de destruction massive de la vie des gens ?

Afin que vous puissiez en juger plus tranquillement, je colle ci-dessous l'essentiel de ces deux textes publiés par O Globo  :
PT pagou o dobro da inflação a servidores
Em nove anos de Lula e Dilma, gasto com o funcionalismo subiu 120%
Desde que o PT chegou ao Palácio do Planalto, em 2003, os funcionários do governo federal passaram a custar mais que o dobro ao país. A despesa média por servidor cresceu mais de 120% entre 2003 e 2011, contra inflação de 52% no período. Apenas entre 2008 e 2010, o impacto dos reajustes acima da inflação dados pelo ex-presidente Lula para praticamente todas as categorias de servidores civis foi de R$ 35,2 bilhões. São esses números que agora sustentam a decisão da presidente Dilma Rousseff de não ceder às pressões de servidores grevistas.

Brasil é a 4ª fortuna em paraísos fiscais
Levantamento revela que dinheiro de brasileiros em centros de sonegação ["évasion fiscale"] chega a R$ 1 trilhão
Bruno Villas Bôas. Publicado: 22/07/12 - 16h26. Atualizado: 22/07/12 - 18h06
RIO — Os brasileiros mais ricos têm uma fortuna estimada em US$ 520 bilhões (mais de R$ 1 trilhão) depositados em paraísos fiscais, o quarto maior volume de recursos no mundo, atrás apenas de China (US$ 1,18 trilhões), Rússia (US$ 798 bilhões) e Coreia do Sul (779 bilhões).
O valor foi levantado no estudo Price of Offshore Revisited, escrito por James Henry, ex-economista-chefe da consultoria McKinsey, e encomendado pela Tax Justice Network*. No total, os milionários de 139 países pelo mundo têm entre US$ 21 trilhões e US$ 32 trilhões depositados em “offshores” ao fim de 2010 [O valor é o PIB de EUA e Japão somados] [Para se ter uma ideia dessa “sangria”, o dinheiro brasileiro expatriado para centros de sonegação fiscal seria suficiente para pagar metade da dívida pública federal (R$ 1,9 trilhão) e supera a arredação de impostos federais no ano passado (R$ 993 bilhões)]. Somente 100 mil pessoas, que formam uma elite financeira global, respondem por US$ 9,8 trilhões desse total.
“O estudo examinou um enorme ‘buraco negro’ da economia mundial que nunca foi mensurado, a riqueza privada offshore, um vasto volume de ganhos que não são tributados”, explicou Henry no relatório do estudo.
O tamanho da fortuna em paraísos fiscais chama atenção em um momento em que muitos países precisam arrecadar impostos e cortar gastos para enfrentar seus problemas de endividamento.
O estudo revelou ainda que 50 bancos privados movimentaram US$ 12,1 trilhões, entre as fronteiras dos países, para seus clientes. Os destaques ficam para gigantes como UBS, Credit Suisse e Goldman Sachs.
“O setor offshore -especializado em sonegação fiscal- é desenhado e operado não por obscuros bancos sem nome em ilhas suntuosos, mas pelos maiores bancos privados do mundo, escritórios de direito e de contabilidade sediados em capitais como Londres, Nova York e Ginebra”, diz Henry.
Entre os latino americanos, os muito riscos com dinheiro em paraísos fiscais são principalmente de países como México (US$ 417 bilhões), Venezuela (US$ 406 bilhões) e Argentina (US$ 399 bilhões).
O estudo foi realizado com base em dados do Fundo Monetário Internacional (FMI), do Banco Mundial (Bird), do Banco de Compensações Internacionais (BIS) e dos governos nacionais.
* Étude qui ne prend pas en compte les actifs non financiers et qui se base sur des chiffres de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, des Nations unies et des banques centrales.
Cliquez ci-contre pour accéder au rapport Private Banking 2012 signé par Tax Justice Network.

Où l'on régule plus qu'on ne le pense

Caché du monde pendant 15 jours, je reviens à la surface et vérifie que tout va pour le mieux dans la meilleure des mondialisations libérales, friedmanites et varguites. En Espagne, par exemple, il y a eu presque 50 000 délogements dans le premier trimestre de 2012, ce qui n'est pas mal pour un pays qui détient le record européen d'habitations vides (20% du total) et qui est doté d'une Constitution dont l'article 47 dit :
Todos los españoles tienen derecho a disfrutar de una vivienda digna y adecuada. Los poderes públicos promoverán las condiciones necesarias y establecerán las normas pertinentes para hacer efectivo este derecho, regulando la utilización del suelo de acuerdo con el interés general para impedir la especulación. La comunidad participará en las plusvalías que genere la acción urbanística de los entes públicos.”
Ce mandat constitutionnel fut ignoré, comme tant d'autres, dès leur arrivée au pouvoir, en 1996, par les dirigeants du PP de "L'Espagne va bien", ceux-là mêmes qui se gargarisaient de la Constitution à longueur de journée et qui choisirent plutôt de promouvoir encore plus la spéculation immobilière (Cf. la Ley Rato de Suelo, de 1997, car oui, M. Rato est toujours là où ça fait mal), comme si les gouvernements de Felipe González n'avaient pas assez fait jusqu'alors pour l'assistanat des producteurs et profiteurs de cette bulle qui contribue si directement à l'horreur que nous vivons. Passons outre pour l'instant.
Dans cette mare aux vautours de la dérégulation financière et de la libre dépredation, on régule beaucoup plus qu'on le pense, mais d'autres choses. Aussi le quotidien belge Le Soir nous fait-il savoir, par exemple, que Vincent De Wolf, le bourgmestre (maire) d'Etterbeek et chef de file des parlementaires libéraux au Parlement bruxellois, a décidé de limiter la présence de mendiants à quatre par rue dans le centre-ville. Encore un libéral consacré à limiter les libertés d'expression et de circulation des gens (des pauvres) dans ce paradis des libertés où nous pataugeons.
Profitons d'ailleurs de son argumentation pour lui poser deux questions, car il dit avoir des preuves que "des infirmes sont régulièrement déposés en voiture" par des réseaux pour qu'ils mendient dans sa ville. Quelle est la raison pour laquelle il ne met pas en examen les suspects de ce trafic de personnes ? Pourquoi il ne protège pas ces infirmes exploités ? Peut-être parce que ce ne sont pas la prédation et l'esclavage qui le gênent, mais la réaction de sa clientèle électorale vis-à-vis des effets inesthétiques et embarrassants qui s'en suivent ; bref, parce que, malgré sa propagande, il a d'autres chats à fouetter.

Voici l'info complète du Soir ; vous verrez qu'elle admet un commentaire autrement plus ample, y compris sur les étiquettes "chrétien" (les partis qui détestent les pauvres sont souvent farcis de chrétiens), "écolo" ou "socialiste", verbi gratia :

4 mendiants maximum par rue : De Wolf défend sa position
mardi 17 juillet 2012, 16:41

Le bourgmestre d’Etterbeek a défendu sa lutte contre la mendicité organisée dans sa commune, après une manifestation contre l’interdiction de regroupement de quatre mendiants sur la voie publique.
Si on ne peut pas interdire la mendicité, on peut la limiter : le 5 mai dernier, Etterbeek adoptait la modification du règlement de police visant à interdire le regroupement de plus de quatre mendiants sur certaines artères commerçantes. En réaction, une citoyenne bruxelloise, Anne Löwenthal, a organisé lundi une manifestation visait à informer les passants à Etterbeek de l’interdiction de mendicité prise par la commune.
Ce mardi, le bourgmestre Vincent De Wolf (MR) a regretté que les organisateurs ne se soient pas entrés en contact avec lui et s’est dit ouvert à une discussion.

Une réglementation controversée

Pour rappel, le 5 mai, le conseil communal a voté à l’unanimité la modification du règlement de police visant à interdire le regroupement de plus de quatre mendiants sur certaines artères commerçantes. Ce règlement concerne les rues des Tongres, Bâtonnier Braffort, des Champs, de Tervaete et Pervyse, de l’avenue de la Chasse, de la Chaussée de Wavre, de l’avenue des Celtes et des places St Pierre et Van Meyel, relate L’Avenir sur son site.
Vincent De Wolf concède être en faveur d’une réglementation de la mendicité et s’être inspiré de la réglementation controversée à Liège qui prévoit des tournantes entre quartiers.

De Wolf tempère

Le bourgmestre maintient sa position exposée lors du conseil communal : « Il s’agit d’un outil pour lutter contre la mendicité organisée. Les agents de quartier qui connaissent bien les mendiants habituels pourront ainsi agir contre la guerre de territoire qui a lieu avec ces réseaux. » Il dénonce notamment l’arrivée de réseaux rue des Tongres et avance que des infirmes sont régulièrement déposés en voiture. Selon lui, l’insécurité pour les mendiants habituels est dès lors inquiétante et les bagarres fréquentes.
Vincent de Wolf rappelle que son règlement communal « a été adopté à la majorité au sein du conseil communal, c’est-à-dire avec les voix des conseillers écolo et PS et avec celles de l’opposition CDH ». Selon lui, cette mesure est demandée par les commerçants, les agents de quartiers, les riverains, et pourrait même protéger les mendiants.
Le bourgmestre précise que ce règlement servira aux agents de quartiers « en cas de problème ». Ils pourront rester à six ou sept si cela ne pose pas de problème. Quant au choix de les limiter à quatre : « Un chiffre, c’est toujours arbitraire mais le règlement pourra être réévalué dans quelques mois ».

Camille Wernaers, CDP, Belga édité par G.D

En matière de réglementations et de maires de la mouvance dominante, éternelle ?, nous avons encore des cas de figures qu'on dirait inspirés par le Saint-Esprit. Ainsi, de la même façon que l'Église catholique n'admet pas les femmes là où l'on contrôle le pouvoir et les consciences, Gallus Strobel, député allemand de la CDU et maire de Triberg (Bade-Wurtemberg) a décidé de leur interdire deux places d'un parking souterrain qui nécessiteraient une manoeuvre trop compliquée pour elles. Et il s'en vante.
Si cela vous chante, vous pouvez lire cette info en français sur les Inrocks, histoire de vérifier à quel point on peut être con, borné et élu en même temps.

mercredi 13 juin 2012

CAC alternatif pour un audit citoyen de la dette publique

Dans Le Monde diplomatique de juin 2012, un article de l'économiste Jean Gadrey aborde le sujet de La dette. Quelle dette ? Voilà, c'en est justement le titre.
Gadrey y écrit :
(...) Depuis l’été 2011, l’appel national « Pour un audit citoyen de la dette publique », rassemblant vingt-neuf associations, organisations non gouvernementales (ONG) et syndicats, et bénéficiant du soutien de diverses formations politiques, a été signé par près de soixante mille personnes. Plus de cent vingt comités d’audit citoyen (CAC) se proposant de « remplacer les agences de notation » ont été créés depuis l’automne 2011. Comment expliquer un tel engouement ?
L’un des animateurs de cette campagne, le philosophe Patrick Viveret, rappelle que le mot « désir » — ici, celui de s’impliquer dans une mobilisation — provient de « dé-sidérer » : « La sidération a ceci de caractéristique que même les victimes pensent qu’il n’est pas possible de faire autrement. La sidération, c’est, sur le plan économique, ce qu’on pourrait appeler la pensée TINA [“There is no alternative”] de Margaret Thatcher : un état où l’on dit juste “Oui, c’est catastrophique” et “Non, on ne peut pas faire autrement”. » Il s’agirait en somme d’un « blocage de l’imaginaire », de l’indignation et de la critique. Or, au sein des CAC, les choses se décoincent lorsque les participants font certaines découvertes, qui les laissent en général incrédules :
– Comment? Les dépenses de l’Etat français, en pourcentage de la richesse totale produite, n’auraient pas progressé depuis vingt ans ? Elles auraient même un peu baissé, passant de 24 % du produit intérieur brut (PIB) au milieu des années 1980 à 22 % au milieu des années 2000 ? En êtes-vous certain ?
– Vous dites que les recettes de l’Etat ont quant à elles perdu quatre points de PIB, passant de 22 % à 18 % sur cette période ? « Ils » ont donc fait le choix de priver l’Etat de recettes ?

– Les cadeaux fiscaux décidés au cours des années 2000 représentent-ils vraiment un manque à gagner de 100 milliards d’euros par an ?
– De nombreux grands pays du monde, comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni, auraient une banque centrale qui prête directement à l’Etat à des taux proches de zéro, et pas nous ?

– Si la Banque centrale européenne (BCE) avait accepté de prêter directement aux pays de la zone euro comme elle le fait pour les banques, c’est-à-dire à 1 %, aucun ne serait désormais confronté à une dette jugée « insupportable », c’est bien cela ?
– On pourrait refuser de payer une dette publique quand on l’a contractée ? Mais est-ce que cela a déjà été fait ?
(...)
Toutes ces questions ont des réponses positives... Si l'importunité du créditeur vous fâche, commencez par visiter le site de notre CAC, qui n'est surtout pas le CAC40 mais, comme vous venez de le lire, le Collectif pour un audit citoyen de la dette publique ; il contient infos, citations, vidéos, agenda, etc. Dans leur présentation, ils lancent une espèce de manifeste ; le voilà :
Pour un audit citoyen de la dette !
... et le lancement d'un vaste débat démocratique.

Écoles, hôpitaux, hébergement d'urgence… Retraites, chômage, culture, environnement... nous vivons tous au quotidien l'austérité budgétaire et le pire est à venir. « Nous vivons au-dessus de nos moyens », telle est la rengaine que l'on nous ressasse dans les grands médias.
Maintenant « il faut rembourser la dette », nous répète-t-on matin et soir. « On n’a pas le choix, il faut rassurer les marchés financiers, sauver la bonne réputation, le triple A de la France ».
Nous refusons ces discours culpabilisateurs. Nous ne voulons pas assister en spectateurs à la remise en cause de tout ce qui rendait encore vivables nos sociétés, en France et en Europe.
Avons-nous trop dépensé pour l’école et la santé, ou bien les cadeaux fiscaux et sociaux depuis 20 ans ont-ils asséché les budgets ?
Quant aux vidéos, elles contribuent à mieux connaître les dessous puants de la politique et de la finance qui ravagent nos vies et nos sociétés au nom de conneries incommensurables ; en voilà un échantillon :


Quant à la citation du jour, elle date de 1936...
« Nous avons à lutter contre les vieux ennemis de la paix – le business et les monopoles financiers, la spéculation, les banques déchaînées. »
F. D. Roosevelt.

lundi 11 juin 2012

Voyage en Bourgogne - Jour I, le soir - Dijon

Deuxième volet de cette histoire. Quant au premier, vous pouvez cliquer ci-contre : Vol et arrivée à Dijon.

Donc, le 10 mai 2012, après installation à l'hôtel, nous entamâmes la visite à pied du centre-ville de Dijon : place Darcy, l’Arc de Triomphe, rue de la Liberté, rue Mably, la Poste et la place Grangier, rue Musette, Les Halles : le marché couvert du centre-ville fut construit par l’entreprise Eiffel en 1868. Tout autour, il y avait une glorieuse ambiance d'oisiveté nonchalante, rudement improductive, grâce notamment aux terrasses des cafés et des restaurants. Parmi les voyageurs, il y en eut qui en profitèrent pour acheter leur pique-nique du lendemain, y compris des fraises gariguette qui sont bien à point en mai !

Bistrot Quentin

 Coluche sur un mur de la Ruelle - rue Musette

Ensuite nous continuâmes sous le soleil bourguignon vers l’église Notre-Dame, dont les gargouilles de la façade occidentale —et l'horloge, et son Jacquemart— attirèrent longtemps notre attention.

Gargouilles de la façade occidentale - Église Notre-Dame de Dijon

 Triforium et rosace - Église Notre-Dame de Dijon

Puis l’Hôtel de Vogüé, la rue Verrerie, le square des Ducs, le palais des Ducs de Bourgogne, avec sa tour de Philippe Le Bon, et finalement, la place de la Libération et ses ruelles adjacentes. Bref, le Dijon des photos de tous les touristes.

 Palais des Ducs de Bourgogne: aile du Musée des Beaux-Arts - Dijon

 Tour Philippe Le Bon vue de la rue Vauban - Dijon

Nous prîmes un pot tous ensemble aux Grands Ducs. Puis, il fallut s’éparpiller pour trouver où dîner.
La Bourgogne invite à s'épanouir en la matière. Quant à moi, ce premier dîner, je me tapai une demi-bouteille de Les Coteaux sous La Roche, Santenay 2009, un blanc sec, légèrement fumé, dont le Gault et Millau nous précise : le minéral à fleur de peau, un nez qui transpire la craie humide, avec quelques touches florales et un boisé subtil. La bouche est fluide, légère, avec une tension rare sur ce millésime.
Je choisis aussi le plateau de trois frometons du restaurant, composé d'Époisses, de Brillat-Savarin et de l'incontournable St.-Marcellin, la célèbre appellation dauphinoise.
Époisses est une ancienne place forte édifiée entre les XIVe et XVIIIe siècles qui se trouve à 12 km à l’ouest de Semur. La Marquise de Sévigné (1626-96) y allait souvent se reposer. L'Époisses, cistercien affiné au marc, fut considéré par Brillat-Savarin le roi des fromages, comme m'expliqua un voisin de table, presque convive —à tel point l'espace est précieux dans les restaurants français.
Ce que B.-S. ignorait, c'est qu’on allait en élaborer un autre qui porterait son nom. Selon Wikipédia, il fut créé par la famille Dubuc, dès 1890, près de Forges-les-Eaux (Seine-Maritime), sous le nom d’« Excelsior » ou « Délice des gourmets ». Dans les années 1930, il serait renommé par Henri Androuët en l’honneur de l’auteur de La Physiologie du Goût. Ce fromage est un triple crème, doux au palais, qui se mange jeune et bien frais. Il est produit en Normandie et en Bourgogne à base de lait de vache, à pâte molle à croûte fleurie, admirable euphémisme dont on dispose en français quand la croûte du fromage développe des moisissures en surface lors de son affinage —12 jours dans ce cas. Comme sa période de dégustation optimale s’étale d’avril à octobre, on peut dire que j’étais servi. Tournée du patron, à la fin de mon dîner, j’eus droit à un marc de Bourgogne qui purifia mes intestins et remua mes souvenirs.

Église St.-Michel, vue nocturne.

Plus tard, après la prise tranquille de quelques photos nocturnes, paisible promenade jusqu'au Vieux Léon, une vieille taverne dont la cave propose de petits concerts de chanson française ; près du zinc, on voit un portrait de Georges Brassens aux cheveux roux punk ; drôle de mélanges dans cette France si noble, si duché de Bourgogne et si faubourienne. Sur les tables de l’extérieur, on fumait grave, comme dans les bons vieux temps.

 Au Vieux Léon - Rue Jeannin, Dijon


samedi 9 juin 2012

Le Chef de l'État et les éléphants

Gilbert Laffaille, ancien professeur de français au nom tectonique, avait cru pertinent de composer une fable chantable où il était question des probes proboscidiens d'une brousse et d'un président qui était allé y voir.
C'était 1977 et Laffaille évoquait forcément les réjouissances africaines du président Giscard d'Estaing, mais tout texte risque d'avoir plusieurs emplois surtout quand il ne présente pas de faille et qu'il ne trompe pas. Au bout du compte, il peut y avoir toujours d'autres clans d'Estaing contribuant à la disparition de sages vies venant du fond des âges tout en occupant la présidence d'honneur d'organisations écologistes internationales résolument indépendantes. Faut-il mettre un chef d'État dans tous ses états hors d'état de nuire ? Écoutons cette chansonnette innocente :

J'ai dit à mes enfants, / Mes bébés éléphants: / "Regardez l'homme blanc: / Ça, c'est un président. / C'est celui qui sourit / Et qui tient un fusil. / Il dirige un pays / Où y a pas d'éléphants." / - Qu'est-ce qu'y z'ont donc là-bas? / - Y z'ont pas d'éléphants / Mais y z'ont des moutons, / Des troupeaux de moutons / Et puis un président. / - Qu'est-ce qu'ils font, ces moutons? / - Ils ont jamais le temps. / - Et lui, qu'est-ce qu'il fait là? / - Il vient pour tuer le temps!
"Est-ce qu'il a des enfants, / Ce monsieur Président?", / M'ont d'mandé mes enfants / En langage éléphant. / "Oui, bien sûr, il en a, / Et quand il seront grands, / Ils iront à l'E.N.A., / Ils seront Présidents."
- Où est-ce que c'est l'E.N.A.? / - Où est-ce que c'est l'E.N.A.? / Est-ce que c'est loin d'ici? / Est-ce que c'est au Kenya? / - Mais non, c'est à Paris. / - Et Paris, où est-ce que c'est? / - C'est derrière la prairie. / Bon, maintenant, ça suffit: / Il commence à tirer!
Ils ont eu le vieux Paul / Qui pouvait plus courir, / Mauricette et Frédo / Qui se grattaient le dos. / Ils étaient sans défense. / Je dis pas ça pour rire: / C'aurait pu être pire, / On a eu de la chance!
- Qu'est-ce qu'y z'ont donc là-bas? / Nous on vit bien au chaud / Au fin fond de la brousse, / On s'pousse au bord de l'eau / Et là, on s'éclabousse, / On fait partir les mouches / Qui sont dans nos oreilles. / Après on prend des douches / A poil sous le soleil! / On n'est pas bien sauvages, / Juste un peu corpulents, / L'oeil tout rond, pas méchants. / Plutôt dans les nuages, / On voyage à pas lents, / C'est pour ça qu'on est sages. / On vient du fond des âges, / D'avant les Présidents!
- Où est-ce que c'est l'E.N.A.? 
Dans sa Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen écrivit ces deux morceaux que je tire de mon édition castillane signée Carlos Mellizo (Alianza Editorial) :
« Cuando la comunidad pasa de un salvajismo pacífico a una fase depredadora de vida, las condiciones de emulación cambian. Las oportunidades e incentivos de emulación aumentan considerablemente en amplitud y urgencia. La actividad de los varones adopta cada vez más un carácter de proeza; y una comparación odiosa entre un cazador o guerrero y otro, va haciéndose más fácil y habitual. Evidencias tangibles de que algo constituye una proeza —los trofeos— encuentran un lugar en los hábitos mentales de los hombres como pieza esencial de los paraphernalia de la vida. El botín, los trofeos de caza o de guerra son apreciados como prueba de fuerza preeminente. La agresión se convierte en la forma acreditada de acción, y el botín sirve de evidencia prima facie de una agresión triunfal. » (page 43, opus cit.)

« Los deportistas —cazadores, pescadores— tienen en mayor medida el hábito de considerar el amor a la naturaleza, la necesidad de recreo y otras cosas semejantes como incentivos de su pasatiempo favorito. (...) Estas ostensibles necesidades podrían satisfacerse con más facilidad y de modo más completo sin el acompañamiento de un esfuerzo sistemático por quitar la vida a aquellas criaturas que constituyen una característica esencial de esa « naturaleza » amada por el deportista. Ciertamente, el efecto más perceptible de la actividad del deportista es mantener la naturaleza en un estado crónico de desolación, mediante el procedimiento de matar a todos los seres vivos cuya destrucción está a su alcance. » (page 259, opus cit.)
Sous le titre Un roi carabiné, le Canard Enchaîné a abordé en mai la dernière bévue pachydermique exemplaire, histoire de montrer comment les glandeurs à grandeur édifiante se serrent les coudes lorsque l'heure est grave. Cliquez sur le lien de l'article si sa lecture vous tente.
Moi, en matière cynégétique en général, je pense toujours à ce sketch des Inconnus, Les Chasseurs, dont la tautologie est à savourer :

jeudi 31 mai 2012

Canada amer: vents de résistance et vente de la mer

Savez-vous que CLASSE veut dire, dans un pays francophone, Coalition large pour une solidarité syndicale étudiante ? C'est au Québec, au Canada.
Je ne voudrais pas négliger ce qui s'y passe il y a plus de trois mois. L'effort de centaines de milliers de citoyens canadiens mérite tout notre soutien.

Photographie d'un carré rouge en feutre fixé par une épingle sur un sac en bandoulière.
 Le carré rouge, symbole du Collectif pour un Québec sans Pauvreté,
est devenu le symbole de la grève étudiante. Photo tirée de Wikipédia.

On dirait un miracle, mais c'est vrai: plus de 100 jours se sont écoulés depuis le 13 février et les étudiants québécois y sont toujours, tiennent bien, ne se lassent pas de dire non. Ils n'acceptent pas l'obscène augmentation des droits de scolarité dans leurs universités : ils ne se laissent pas leurrer par l'air du temps ni beurrer la cervelle par les snobelen d'aujourd'hui qui ne tiennent qu'à faire leur beurre d'érable. Toute hausse considérable des frais d'inscription (et des frais "afférents" recouvrant d'autres coûts administratifs, de gestion, sportifs...) dans les universités entraîne, d'un côté, un accroissement des inégalités sociales et des chances devant l'étude, le savoir et les diplômes, et de l'autre, un endettement précoce qui va ruiner, voire réduire en esclavage bon nombre d'étudiants et leurs familles, car celles-ci se voient contraintes de cautionner les emprunts de leurs enfants.
À cet égard, dans Le nouvel Observateur nº 2480, du 17 au 23 mai 2012, page 67, Martine Desjardins, présidente de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) expliquait que, pour financer leurs études, « les jeunes Québécois travaillent en moyenne 15 heures par semaine et s'endettent pour 13 000 dollars. » Elle ajoutait :
« On arbore tous un carré rouge, en papier, en feutre, en tissu pour dire qu'on ne veut pas être "carrément" dans le rouge... » Aux États-Unis, rappelle Martine Desjardins, « la dette étudiante vient de franchir le seuil des 1 000 milliards de dollars ! Et c'est devenu la première cause d'endettement. »
Comme réponse démocratique à cette contestation pacifique, récalcitrante et bien nourrie, le gouvernement libéral québécois de Jean Charest (PLQ) a renforcé son autoritarisme et dicté le 17 mai une loi spéciale limitant sérieusement le droit de manifestation : la loi 78, dite officiellement " Pour la Paix et l'Ordre ", populairement " de matraque-sur-le-peuple ". Et les étudiants québecois de descendre dans la rue de plus re-belle ou de se mobiliser encore plus sur le web. Les manifs scandent : « La loi spéciale, on s'en câlisse », c'est-à-dire, « on s'en fout ».

Pour mieux comprendre la donne actuelle du conflit, voici d'autres informations récentes relatives à ce mouvement touffu et joyeux :

Des centaines de milliers de citoyens sont rassemblés à Montréal

22 mai 2012 | Auteur: Jo ^^
Un demi million de gens défient la loi 78 au centre ville de Montréal selon CUTV
Photo Alain Roberge/La Presse
Anabelle Nicoud et Gabrielle Duchaine
La Presse
En ce 100e jour de grève étudiante, des dizaines de milliers de personnes marchent dans les rues du centre-ville contre la hausse des droits de scolarité et contre la loi spéciale adoptée vendredi dernier.
En lire plus (ou y voir énormément d'intéressantes photos)

Vidéo de la grande manifestation à Montréal du 22 mai 2012 pour le 100e jour de grève.
— Recueil d'infos à ce propos distribué le 24 mai par la Check-List du journal Le Monde :
Le Québec miné par une crise sociale inédite

Au Québec, le "printemps érable", éclos il y a quatre mois avec les premières protestations étudiantes, tourne à l'affrontement larvé. A tel point, note Le Temps, que Montréal "ne dort plus", secouée par une crise sociale d'une ampleur jamais vue jusqu'ici. Mardi, à l'occasion du centième jour de ce qui s'apparente à une"grève sans fin", plusieurs dizaines de milliers de personnes ont défilé dans les rues de la ville, relatent le Globe and Mail et La Presse. Leur mot d'ordre : "100 jours de grève, 100 jours de mépris, 100 jours de résistance". Une résistance globalement pacifique qui, désormais, ne vise plus seulement la hausse des frais universitaires, mais aussi et surtout la "loi 78", adoptée en fin de semaine dernière à l'initiative du gouvernement libéral de Jean Charest et qui restreint le droit de manifester. Fustigée sans réserve par la rue, laquelle semble s'engager sur la voie de la désobéissance civile, cette mesure d'exception est également éreintée par  les médias : Le Devoir y voit un "abus de pouvoir" et une "tentation autoritaire","corollaire de la peur engendrée par la faiblesse des autorités en place", tandis que La Presse dénonce une disposition "malavisée et contre-productive". Au-delà de ce nœud gordien, qui déchaîne les passions, comment interpréter ce bras de fer ? S'agit-il d'un épiphénomène du mouvement des "indignés" ou, comme d'aucuns le suggèrent, un "face-à-face de générations" ? Pour La Presse, en tout cas, l'attitude de "Rambo politique" adoptée par le gouvernement ne peut conduire qu'à une aggravation de la situation. D'où l'impérieux appel lancé par le quotidien à un"retour au calme""devoir national" pour chacune des parties au conflit.
— Et ça ne démord pas ; RADIO-CANADA, le 30 mai 2012 :

De nouvelles manifestations contre la loi 78 dans l'Est du Québec

Mise à jour le mercredi 30 mai 2012 à 12 h 03 HAE

Le Cégep de Rimouski Le Cégep de Rimouski

Plus d'une trentaine d'enseignants du Cégep de Rimouski ont manifesté contre l'adoption de la loi spéciale 78 tôt ce matin. Ils ont formé une chaîne de solidarité humaine devant l'entrée de la rue Saint-Louis. Ils ont demandé aux gens de ne pas emprunter cette porte pour accéder au cégep, sans pour autant empêcher l'ouverture de l'institution.  
NOTE : Un Cégep, c'est un collège d'enseignement général et professionnel destiné à assurer la formation postsecondaire/préuniversitaire des 15-24 ans.

— En même temps, comme cela fait longtemps que les grands faucons de la planète ont brisé la glace, le gouvernement canadien du conservateur Stephen Harper, semblable, frère de celui qui gouverne le Québec, veut vendre la mer —homophonie inquiétante. Plus concrètement, ils ont mis aux enchères 10 000 km2 de l'océan arctique dont les ressources minières et énergétiques font saliver les majors pétrolières car il faut vendre la glace tant qu'elle fond, réchauffement oblige, ou avant que l'ébullition sociale ne regarde de ce côté-là.
Vous pouvez penser que l'eau-céans en souffrira, tout comme toute la vie qui en dépend, bien entendu. C'est pour cela que certains scientifiques s'en inquiètent :
(...) Deux ans après la catastrophe environnementale provoquée par BP dans le golfe du Mexique, plusieurs scientifiques redoutent cependant les impacts potentiels de cette quête de ressources non renouvelables. L’Arctique, de plus en plus accessible en raison de la fonte des glaces, renferme en effet une riche biodiversité dont certains pans sont encore méconnus. Plus de 2000 scientifiques de 67 pays ont d’ailleurs demandé à la communauté internationale de protéger l’océan Arctique, en interdisant la pêche commerciale tant que la recherche et un encadrement réglementaire n’assureront pas le respect de cet environnement.
Dans ces zones, une intervention en cas de marée noire serait par ailleurs complexe, en raison de la présence de glaces et de l’éloignement. (Le Devoir, le 18 mai 2012).
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NOTE POSTÉRIEURE : Pascale Dufour a publié un article très documenté à ce propos, intitulé Ténacité des étudiants québécois, dans Le Monde diplomatique de juin 2012 (page 6). Elle est professeure au département de Science politique de l'université de Montréal (Canada). Son article s'appuie sur les recherches de Louis-Philippe Savoie, candidat à la maîtrise en Science politique à l'Université de Montréal.

mercredi 23 mai 2012

AFRIQUE(S), Une autre histoire du XXe siècle, sur curiosphère.tv

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Voici un proverbe africain que j'avais déjà évoqué dans ce blog et qui est la citation de départ d'un livre numérique téléchargeable qui envisage de revoir l'histoire de l'Afrique de 1900 à 2010, tout en apportant des ressources variées et des vidéos. C'est une proposition de curiosphère.tv, sa manière de fêter l'anniversaire de la signature des accords de l'Organisation de l'unité africaine (OUA*), qui a eu lieu le 25 mai 1963 : le 25 mai est dès lors la journée mondiale de l'Afrique.

AFRIQUE(S) est donc une série qui s'engage à raconter à tous pour la première fois un siècle de l’histoire du continent africain « du point de vue des lions », et ceci en 4 épisodes de 90’. Et des éléphants, pour éviter que ça trompe énormément ?
Elle a été "co-écrite par Elikia M’BOKOLO, historien, directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et Philippe SAINTENY, journaliste, ancien rédacteur en chef à Radio France Internationale, la série est réalisée par Alain FERRARI, produite par Temps noir, France 5 et l’INA, en association avec TV5 MONDE et CFI, avec le soutien de l’ACSE et du Fonds de la diversité."
Résumé :
La série AFRIQUE(S), Une autre histoire du XXe siècle propose de revivre 100 ans de l’histoire de l’Afrique, par la voix de ses grands acteurs, tous ceux qui, de près ou de loin, ont pris part à son réveil et l’ont fait entrer dans le 21ème siècle [sic !!!].
Construite à partir d’archives inédites et en danger de disparition, et d’entretiens avec les plus grandes personnalités africaines, la série AFRIQUE(S), Une autre histoire du XXe siècle raconte l’histoire intérieure et méconnue du continent noir.
Elle dévoile, à la manière d’une épopée, la geste de ces peuples africains qui, depuis les soubresauts de l’ère coloniale jusqu’aux grandes aventures de la démocratie et de l’unité africaine, en passant par le bouillonnement des indépendances et les guerres civiles, le chaos des conflits mondiaux, l’effervescence des crises et les renouveaux culturels, ont été au cœur des grands bouleversements du siècle passé.
Et en révélant pour la première fois cette mémoire de l’Afrique, la série donne à tous l’occasion de découvrir une autre face de notre histoire commune, une autre histoire du XXe siècle…
Episodes :
Episode 1 :           Le Crépuscule de l’homme blanc (1900-1945)
Episode 2 :           L’Ouragan Africain (1945-1964)
Episode 3 :           Le Règne des partis uniques (1964-1989)
Episode 4 :           Les Aventures ambigües de la démocratie (1989-2010)
Avec la participation de :
Abdou Diouf, Alpha Oumar Konaré, Boutros Boutros-Ghali, Jerry Rawlings, Wangari Maathai, Kenneth Kaunda, Joaquim Chissano, Kofi Annan, Frederik de Klerk, Ahmed Ben Bella, Emil Derlin Zinsou, Nuruddin Farah, Ernest NDalla, Boubacar Boris Diop, Justin Bomboko, Pedro Pires, Shula Marks, Wole Soyinka, Abel Goumba…
 * Depuis le 9 juillet 2002, l'OUA est devenue l'Union africaine.

Quant au rapport entre l'emploi en Afrique et notre amour des affaires, en voici un cas de figure passablement illustratif... (Source : Le Monde diplomatique)

lundi 21 mai 2012

Voyage en Bourgogne - Jour I : vol et arrivée à Dijon

L'année dernière, nous avons fait un voyage superbe, emballant, à Marrakech, Essaouira, Aït Ben-Haddou et Tinfou. J'envisageais d'en rendre compte dans ce blog et j'avais commencé par concocter un premier billet au sujet de deux films classiques qui avaient été tournés à Marrakech et Essaouira respectivement, L'Homme qui en savait trop et Othello. Entretemps, j'essayais de mettre un peu d'ordre dans mes notes et mes photos : le matériel était abondant. Mais, soudain, l'épouvantable attentat du 28 avril au café Argana m'a empêché émotionnellement de continuer la tâche que je m'étais fixée, moi, prof du "Corredor del Henares" par-dessus le marché... Tout-à-coup, l'humeur n'était pas aux réjouissances.
Je pense maintenant que je voudrais bien reprendre ce projet et tenterai de ne pas le remettre aux calendes étasuniennes (comme les calendes, date exclusivement romaine, étaient le jour d'échéance des dettes, je préfère modifier l'adjectif établi du dicton). Mais pour l'instant, je me propose d'entamer une série de billets consacrés à notre dernier déplacement qui nous a conduits en Bourgogne et en Franche-Comté, via Genève, du 10 au 14 mai.

Jeudi 10 mai. La première journée de ce périple avait démarré de très bonne heure pour tout le monde, car nous avions rendez-vous à 07h30 devant les bureaux d’enregistrement de la compagnie IssueJet à Barajas. Tous les voyageurs se sont présentés le sourire aux lèvres, l'appétit en bandoulière : ils sont toujours comme ça, ce qui est un miracle de joie !
Avec 25 minutes de retard, notre vol pour Genève a décollé à 10h15.
Presque deux heures plus tard, en vol, soudaine revue des Alpes bourrées de neige dont les brillances sous un ciel bleu laiteux attiraient l’attention de tous les veinards du côté droit de l’avion....


Puis, nostalgie à la revue d’Annecy (cf. ici, ici, ici et ), répandue sur le sommet nord de son lac, sur notre droite, et des Aravis, et de la vallée de l’Arve, ...


... avant de virer à gauche pour survoler le lac Léman et atterrir à Cointrin, à 12h15.
Ensuite, déplacement en car vers Dijon, à 260 kms, par l'autoroute A40. C’était Felipe qui conduisait.
13h30 : Nous nous sommes arrêtés bientôt au restaurant l’Arche, sur l’aire de Valleiry, car il était bien le temps de manger. Journée ensoleillée et 26º. On est repartis vers 14h30.
14h35 : Utilisez le frein moteur, nous prévient-on ; douce descente très verte vers l’Ouest, peu avant le département de l’Ain.
Beau parcours sur l’A40, qu'on appelle l’autoroute des Titans sur ce trajet. À 65 km de Genève, toujours dans l’Ain, beauté spéciale des alentours de Nantua, vallée et fleuve, que l’on a traversé sur un viaduc impressionnant.

Viaduc de Nantua. Photo prise au retour, le 14 mai.

Nantua en souffre, certainement : il comporte un gros choc visuel et une pollution élevée sur les lieux. D'autre part, la position de la ville est extrêmement délicate : elle est située au bord d’un lac et au pied d'une haute falaise calcaire… instable, véritable épée de Damoclès.
15h00 : on était à 45 km de Bourg-en-Bresse, donc à 150 environ de Dijon. Des boutons d’or ; on a commencé à voir des champs jaunes de colza en fleur.
À la bifurcation de Pont-d’Ain, Felipe a ignoré les indications Mâcon, vers l’Ouest, et a mis le cap vers le Nord par la A39. Nous avons raté ainsi la vallée de la Saône et nous sommes rendus à Dijon par le Jura.
16h30: entrée en Côte d'Or et puis, quelques minutes avant 17h, arrivée à notre destination : la ville était très perturbée par les travaux du tramway qui va desservir le Grand Dijon. Le dimanche 13 mai, Dijonscope publierait cette image de la place Darcy, à quelques mètres de notre hôtel :


Nous nous sommes installés dans l’Hôtel de Paris, bien situé 9 avenue du Maréchal Foch, entre la gare SNCF et le centre-ville, tout près de la place Darcy. Puis, on est repartis faire le tour du centre-ville.

jeudi 17 mai 2012

Géante rouge happée par un trou noir

Cette simulation par ordinateur due à la NASA (cf. hubblesite.org) montre une géante rouge aspirée, broyée, disloquée par la gravitation d’un trou noir massif. Quelques débris stellaires tombent dans le trou noir et d’autres sont éjectés dans l’espace à très grande vitesse. Les aires en blanc sont des régions à la plus haute densité, alors que la progression vers le rouge correspond à des régions à densité de plus en plus faible. Le point bleu indique la position du trou noir.


Morale : la géante rouge n’est qu’une étoile en fin de vie dont le trou noir ne fait qu’une bouchée. Et bien que celui-ci n’émette pas de rayonnement, il peut être repérable par son action sur son environnement. Du joli spectacle.

mardi 8 mai 2012

Toute farce a sa nomenklatura

Voici le générique du film du quinquennat du Fouquet's boy, celui même qui s'est permis de nous expliquer ce que c'est le "vrai travail", celui qui feignait en public de croire qu'on pouvait se construire toute une vie sans demander rien à personne, Robinson d'opérette... ; celui qui voulait qu'on accepte gaiement de trimer de l'aube à minuit (si toujours est-il qu'on dispose d'un emploi) tandis qu'il s'occupait d'assurer l'assistanat tous azimuts des nantis...
Franchement, qu'une collection de cabotins antisociaux de cette trempe puisse contrôler la res publica, voilà ce qui fait frémir.



Un spectateur a déclaré :
Je regarde rarement les génériques de fin... mais là, je me le passe trois fois et en faisant des pauses...

mardi 1 mai 2012

La mise à mort du travail, par Jean-Robert Viallet

Nous sommes le Premier Mai 2012. Que les chômeurs désespérés me permettent d'aborder aujourd'hui le thème du "travail", ce turbin tellement imploré qui n'a rien à voir avec la vraie vie ou la justice sociale.
Les grandes entreprises distribuent d'énormes dividendes aux actionnaires et réservent aux employés, de moins en moins nombreux, des conditions de travail de plus en plus flexibles (vulgo "affreuses") ; que ce soit en Chine (cf. Apple, par exemple), au Canada ou en France, mutatis mutandis, on trime à la chaîne ; la corvée (au sens propre) est notre bouillon de culture. À New-York, Deborah Stevens s'est fait virer après avoir donné son rein à sa patronne, Jacqueline Brucia ; lorsqu'elle a commencé à éprouver des malaises liés à des complications dérivées de l'opération, sa patronne lui a expliqué qu'elle ne voulait rien en savoir. La compagnie, Atlantic Automotive Group, a affirmé de son côté « qu'il est regrettable qu'une employée prenne prétexte d'un acte généreux pour lancer une réclamation sans fondement. » Ah, la générosité tenait à saper les fondements d'une entreprise libérale, insidieuse perfidie. Sic transit gloria negotii. Cliquez ici pour lire l'info en français.
L'expression française "ça coûte les yeux de la tête" se traduit en castillan par "cuesta un ojo de la cara", voire "cuesta un riñón" (littéralement, ça coûte un rein)... Comme la réalité entrepreneuriale et marchande nous a un peu poussés dans le domaine de la triperie, on peut se rappeler la préface de Serge Halimi à « L'Art d'ignorer les pauvres », de John Kenneth Galbraith, où il était question d'un texte de Jonathan Swift qui...
« (...) conseillait aux pauvres d’échapper à la misère en saignant leurs enfants afin de les commercialiser sous forme de « nourrisson de boucherie », plutôt que de se saigner eux-mêmes à élever leur progéniture au risque de la voir ensuite déraper dans le crime et servir de gibier de potence. »
Saviez-vous qu'il y a actuellement 168 000 décès liés au travail, 7 millions d'accidents du travail et 20 millions de cas de maladies liées au travail dans l’union des 27 ? (Information issue de l'Agence européenne pour la sécurité et la santé au travail, EU-OSHA). On travaille à en mourir.
Quant à la France du « vrai travail » et les mugissements de ses féroces soldats,


...je conseille, outre cette petite réflexion, le visionnement de La mise à mort du travail, une série documentaire à trois volets réalisée par  Jean-Robert Viallet sur une idée de Christophe Nick.
« Lorsque Christophe Nick m’a proposé le sujet de La Mise à mort du travail, il s’agissait de reprendre le principe qui avait été celui des Chroniques de la violence ordinaire et d’École(s) en France : circonscrire l’enquête à un lieu unique ou à un petit nombre de lieux particuliers et s’y installer dans la durée avec l’ambition d’élargir peu à peu le point de vue à une question sociale plus générale. En l’occurrence ici la « crise du travail » que connaissent aujourd’hui tous les pays développés. L’idée n’était pas de faire un énième film sur la souffrance au travail, ni de révéler les malversations de telle ou telle entreprise, encore moins d’accuser X ou Y de terroriser ses employés. Que l’entreprise soit un lieu de souffrance pour des millions de gens, il suffit de regarder les chiffres – maladies du travail, dépressions, suicides, harcèlement… – pour s’en convaincre. » (Viallet)

Les trois parties de la série s'appellent La Destruction, L'Aliénation et La Dépossession. Le tout comporte environ trois heures et il existe à son propos un dossier de France 3 riche, entre autres, d'un forum et d'une bibliographie fort intéressante. Quant à moi, je vous rappelle une référence récente et très pertinente que j'ai déjà citée dans ce blog, l'essai de Frédéric Lordon Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique Éditions, 2010), soutien énorme à 'heure de réfléchir à ces automatismes conditionnés appelés « désirs » ou « choix naturels » ainsi qu'à d'autres hétéronomies plus ou moins passionnelles.
Je fournis ci-dessous un petit guide à l'intention de ceux qui auraient des difficultés de compréhension auditive, en vue de leur faciliter la compréhension textuelle du film. J'y ajoute, entre crochets, des commentaires personnels. Bonne lecture.

1) LA DESTRUCTION (66’) - volet émis le 26/10/2009 sur France 3.
RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE
« Dans un monde où l’économie n’est plus au service de l’homme mais l’homme au service de l’économie, les objectifs de productivité et les méthodes de management poussent les salariés jusqu’au bout de leurs limites. Jamais maladies, accidents du travail, souffrances physiques et psychologiques n’ont atteint un tel niveau. Les histoires d’hommes et de femmes que nous rencontrons chez les psychologues ou les médecins du travail, à l’Inspection du Travail ou au conseil de prud’hommes nous révèlent combien il est urgent de repenser l’organisation du travail. »


Les objectifs de productivité et les méthodes de management poussent les salariés jusqu’au bout de leurs limites.
Métro, boulot, dodo…
La santé au travail concerne tout le monde et pourtant, on en parle peu. Et c’est un million de personnes atteintes par accidents, etc.
Chaque pays de l‘UE y consacre entre 3 et 4% de son PIB. Mais voilà qu‘en plus des maladies et accidents, un mal nouveau est apparu depuis quelques années : la souffrance. La détresse psychique concerne 25% des hommes et 33% des femmes qui sont en activité.

On voit l’activité de la première consultation spécialisée dans les Souffrances au travail, celle de la psychologue et psychanalyste Marie Pezé, à l’hôpital de Nanterre, Hauts-de-Seine, le département le plus riche de France. Elle existe depuis 1997. Depuis, 23 autres se sont ouvertes dans les grandes villes du pays. Elles sont toutes débordées.
La consultation de Marie Pezé a déjà soigné plus de 9000 patients, dont 900 l’année de production du film. Les souffrances liées au travail nuisent à tous : cadres supérieurs, ouvriers, managers, employés… Tous sont psychologiquement fragilisés.

Véronique, caissière de supermarché, parle du travail : « Ça m’épanouit,… j’aime être utile dans la société,… j’en suis fière ». Elle a des douleurs au bras droit : TMS, Troubles musculo-squelettiques. Une caissière peut soulever 1 tonne de produits par heure. Elle est malade de son travail et elle va se retrouver sans revenus. Un autre cas : une femme qui avait toujours travaillé dans une chaîne de fabrication de tubes de rouge à lèvres ; elle en faisait 350 à l'heure au début, à la fin, cadence infernale, il a fallu qu'elle en fasse 1200 à l'heure ! Marche ou crève… Puis, les travailleurs partant à la retraite ne sont jamais remplacés. Éventuellement, lors des coups de bourre, on recourt à des intérimaires, c’est tout.

Les nouvelles organisations du travail recherchent l’obtention de taux de rentabilité faramineux pour bien rémunérer les investisseurs. Le rythme de production s’envole, se multiplie par trois ou quatre.
On commence à consommer de l’alcool, des psychotropes… pour tenir le coup au travail, sans broncher. Bref, on perd sa vie à force de tout faire pour la gagner. Perte d’auto-estime, penchants suicidaires… Une cadre trop exigée, harcelée par son patron, qui s’est vu soudain snobée, s‘est sentie zéro, un néant, plus rien, et a pris la décision d’en finir une fois pour toutes : elle est allée près de chez elle attendre de se jeter sous un train qui n’est pas venu ce jour-là.
En général, un salarié met fin à ses jours chaque jour, ce qui fait donc 3 à 400 morts par an. C’est un peu comme dans les affaires de violence conjugale, quand la vie quotidienne est devenue un enfer mais que chacun préfère encaisser plutôt que reconnaître la violence.

Conseil de Prud’hommes de Nanterre, Tribunal du Droit du Travail. Depuis 20 ans, le nombre d’affaires a été multiplié par trois. Il y a tellement de coups montés… Les fausses accusations de vol (on accuse des employées de piquer des étuis de chewing-gum !) sont une manœuvre récurrente pour licencier des travailleurs comptant parfois une paire de décennies d’ancienneté de bons et loyaux services sans aucun incident. Ils ne sont pas que piégés : selon les témoignages des employées, elles sont aussi épiées, voire humiliées devant les clients ou les collègues, surmenées... C’est la destruction de l’être humain. Par ailleurs, les patrons font du vrai piquetage contre la syndication des ouvriers. Un salarié syndiqué est facilement virable (« Ils veulent pas qu’on se rassemble »).
Un cadre qui crée un syndicat dans son entreprise mérite, selon son patron, "une balle dans la tête au parking".
[Maintenant, les successives réformes du droit du travail rendent négligeables les manigances patronales : il est très aisé de se débarrasser d’un salarié sans autre forme de procès].

La réduction des effectifs entraîne la direction à s’appuyer sur quelques salariés en sorte de mater les protestations. C‘est le cas de Magali, une chef de caisse stressée, rendue chauve d'angoisse parce que sa direction l’a forcée à tourmenter ses collègues. Et finalement, elle aussi, elle a été convoquée chez son chef… Réprimer sa colère, ses émotions, ne pas critiquer... Tout cela, c’est dur.
Le climat pourrit : il y a le mal que l’on fait aux autres et le mal que l’on subit, et qui ronge : chacun se sent coupable de ne pas tenir, de ne pas être assez fort, de se comporter comme un lâche.
Telle autre a encaissé toute sorte d’humiliations jusqu‘à ce jour où elle a pété les plombs ; elle s’est mise à hurler au milieu du supermarché : on peut la mettre à la porte.

Alors qu’il y a un policier pour 600 habitants en France, il n’y a qu’un inspecteur du travail pour 10.000 salariés. Totalement asphyxiés, ils n’instruisent que les cas les plus criants.

Des cadres sont convoqués par le DG et sommés de signer un texte de délation sous peine de représailles à peine voilées. Se soumettre, et garder son emploi, ou se démettre, et se retrouver à la rue [Reprise des mots que Léon Gambetta (1838-82) adressa au Président Patrice de Mac Mahon (1808-93), monarchiste, dans son discours de Lille, le 12 août 1877 : « il faudra se soumettre ou se démettre »].
On peut représenter ses collègues, en devenant syndicaliste, et puis finir lynché par ces mêmes collègues qui sauvent ainsi leur peau ; on appelle cela un effet d’émeute : un collectif agit comme les chiens lors d’une chasse à courre jusqu’à ce que les chasseurs en finissent avec la proie. On fait tout pour vous faire craquer. La personne est atteinte. Désespéré, on pense même à avoir un pistolet… « Heureusement que les armes ne sont pas aussi disponibles en France qu‘aux Etats-Unis, parce que sinon, il y aurait des faits divers dramatiques en France. Et je pense que cela va finir par arriver, parce que si la justice aujourd’hui ne donne pas les moyens pour pouvoir justement sanctionner toutes ces injustices, les salariés vont finir par vouloir faire la justice eux-mêmes. Et aujourd’hui, dans notre métier, on a des directions assez dures, extrémistes. »
« Ce n’est pas quelques voyous dans un monde qui va très bien, c’est l’organisation du travail elle-même qui produit tout cela. (…) Les gens sont déstabilisés. » Il est très rare que des affaires de ce type aboutissent à un procès. La plainte a été déposée en 2004, en février 2009, le dossier faisait encore la navette entre le parquet et le juge d’instruction. Les dirigeants risquent de fortes amendes et l‘interdiction de diriger une entreprise, et leur société une interdiction d’accès aux marchés publics. Dans l’affaire du supermarché, en revanche, pas de justice pénale. Les prud’hommes rendent des jugements civils. On n’y fait qu’indemniser les victimes, d’accord avec le code du travail.
[Jusqu’à présent, on budgétisait un licenciement. Pour l’entreprise, c’était matériellement et psychologiquement rentable. Après les successives réformes, c’est encore moins cher et plus pratique. On est tous sous pression.]

L’employée du supermarché n’en peut plus, se sent au bout du rouleau professionnel : « Je ne souhaite qu’une chose : c’est de mettre en retraite ce monde. Je ne pourrais plus jamais retourner travailler, jamais, j’ai été cassée ; il y a deux solutions, ou je me suicide, ou je me mets en maladie. »

Des cadences de travail infernales, des évaluations à tout bout de champ, illogiques, subjectives, indépendantes du travail, des journées à rallonge à n’en pas finir, travail le dimanche non déclaré, harcèlement, stress…
Le chômage induit la soumission, d’un côté, et la domination, de l’autre.
La peur agissant, les gens acceptent de modifier leur comportement. « Pourquoi donnons-nous notre consentement à ces pratiques ? »

Remerciements du réalisateur à Paul Ariès, Yves Clot, Christophe Dejours, Christian Dutertre, Vincent de Gaulejac, Paul Jobin, Frédéric Lordon, Marie Pezé, Thomas Philippon, Serge Volkoff, Éric Girard et ses équipes, Olivier Ouzé, Gary Lubner, Jean-Pierre Bizet, Frédérique Lini…

2) L'ALIÉNATION (64’)
RÉSUMÉ DE LA DEUXIÈME PARTIE
« En France, 3 salariés sur 4 travaillent dans les services. S’il y a une crise du travail, c’est donc de là qu’il faut l’observer. Nous nous sommes installés dans une entreprise anodine, une entreprise comme il en existe aujourd’hui des dizaines de milliers dans le monde : Carglass. Mondialisée, standardisée, Carglass est une filiale du groupe anglais Belron présent dans plus de 30 pays du monde. Ici, deux credo : une productivité maximale et un client roi totalement satisfait… Deux notions qui, aujourd’hui, dans toutes les entreprises de services du monde, imposent la mise en place d’un management de la manipulation... »

«Je n'ai pas choisi une boîte où l'on était mal payé ou qui venait de vivre un plan social, explique Jean-Robert Viallet. J'ai pris une entreprise normale pour m'immerger pendant deux ans comme un sociologue au long cours. Ce qui m'intéressait, c'était de montrer la contradiction entre le message interne et la façon dont c'était réellement perçu dans l'entreprise.»

La Défense, une entreprise de services… CARGLASS (1), et ses thérapies pathétiques sans éthique.
Le manager veut des salariés fiers, heureux, efficaces… et il faut les motiver.
[Tout y est contrôlé, y compris le moindre « abus de pause ».]
[Selon lui, ils ont besoin d’un patron capable de les… comprendre, développer, pousser, coacher… Bref, les clichés de la mouvance entrepreneuriale du moment. On dirait un archétype : il est parfait de lui laisser s’exprimer longuement, il est trop bon dans son rôle.
En même temps, on voit que le travail est tendu, automatique, répétitif, abrutissant ; « je n’ai pas dormi pendant trois jours », l’air fier…]
Ce quotidien fait naître un sentiment de frustration dans le salarié. Dans le call-center, on travaille sans réfléchir, on débite des locutions standard, on oublie ses paroles, on se fait insulter, il faut gommer ses tics et se borner à suivre le script ; le travail n’est pas un service qu’on rend mais une tâche qu’on exécute.
[Éric Girard, le boss, passe de plain-pied de ses balivernes précédentes au slogan de conclusion qu’il débite avec fougue, comme si les prétentions de son entreprise étaient le nec plus ultra de l’ingéniosité : « On veut devenir un choix naturel ». Cherchez sur Google, entre guillemets, l’expression « devenir un choix naturel » : vous vérifierez qu’il y en a beaucoup qui connaissent la chanson.]

Mêmes enseignes, mêmes paysages, mêmes travailleurs… Chasse aux consommateurs, faire du standard tout en s’adaptant à chaque consommateur
Critère de sélection à l’embauche : trouver des individus qui n’ont pas d’autre choix que se soumettre.
On dit aux standardistes -« l’accueil téléphonique »- qu’ils jouent un rôle fondamental. Ils habitent Paris ou région et ils touchent 1.268 € bruts (donc, le SMIC) plus les primes. En échange, ils acceptent de bosser un samedi sur 3 ou sur 4.
[À l’heure d’embaucher de nouveaux employés, on organise des jeux de recrutement genre téléréalité en vue de dénicher les meilleurs traîtres, les prêts à tout pour décrocher l’emploi, y compris la délation. Ils balancent, descendent d’autres chômeurs. Chômeurs et démunis, même combat ? Que des concurrents pour accéder au SMIC convoité]. Culture de la technique du maillon faible.

Exercices [Ils s’évertuent à déconner, à obéir à toutes les consignes qu’on leur donne pour les dresser ; je pense aux deux militaires nazis qui, recevant des ordres directes de Hitler à bord d'un avion, dans To be or not to be, de Lubitsch, sautent dans le vide sans hésiter et sans parachute]. Il y a toujours un gagnant. Dans le groupe, on engueule plus aisément qu’on ne félicite… Et pourtant : « T’appelles ça un cadrage ? ».
Des tâches identiques partout et pour tous.

La qualité s’arrête là où la marge baisse.

La PUB : « Carglass est connu pour son jingle ; sur les ondes, on est présents. »
On force tous à penser à la course au podium. L’esprit d’équipe ? La prime d’équipe qui dépend de la capacité de chacun à se dépasser => la haine envers celui qui travaille moins bien, « un maillon faible pour les autres ». La prime d’équipe fait de chacun le contrôleur, le maton de son collègue.

L’entreprise nous propose un idéal [conation conne à tous, conatus con à Sion ; et à Paris]. Est-ce le mien ? Est-ce le vôtre ? C’est l’âge d’or du management.

3) LA DÉPOSSESSION (63’)
RÉSUMÉ DE LA TROISIÈME PARTIE
« Alors que la crise fait vaciller le capitalisme financier, La Dépossession raconte l’extraordinaire pouvoir des actionnaires sur le travail et les travailleurs. L’histoire nous transporte d’une usine Fenwick – un fabricant industriel de matériel de manutention implanté dans le centre de la France – jusqu’aux arcanes de la finance new-yorkaise. Petite entreprise française née il y a 150 ans, Fenwick est racheté en 2006 par l’un des financiers les plus redoutés des États-Unis, Henry Kravis. Un homme à la tête du fonds d’investissement KKR, dont les ventes annuelles dépassent celles de Coca-cola, Disney et Microsoft cumulées. Avec ce rachat, pour les salariés français de Fenwick, la donne va radicalement changer. Cette même histoire se déroule dans des dizaines de milliers d’entreprises à travers le monde… »


L’homme au service de l’Économie.
Être gentil entraîne trop de déconvenues.
Chariots de manutention FENWICK.

Aimé Jacquet inspire un bourrage de crâne de type bilardien : « Jouez comme vous le savez, prenez vos responsabilités, fixez-vous des objectifs, bien évidemment, nous, on vous en fixe, des objectifs, mais cela ne suffit pas, il faut aussi vous, vous fixer des objectifs ». « Si on vous oblige pas, si on vous tord pas le bras, vous y allez pas ». « Il faut muscler son jeu. Donc, si vous voyez un concurrent qui a des difficultés, qui est en train de mourir sur le bord de la route, surtout n’hésitez pas à l’achever. »
Deux grands fonds d’investissements : Goldman Sachs et KKR [Henry Kravis, 2,6 milliards de dollars en 2009, selon le film. $3.7 milliards en septembre 2011 ; voir plus bas].
Georges Giovinazzo, directeur des Opérations Commerciales : « GÉNÉRER UN DÉPASSEMENT : être bon ne suffit pas : il y a toujours des gains possibles » et ce sont ces nouveaux arrivants qui nous l’ont fait savoir, en être conscients.

Les vendeurs sont poussés à créer le besoin.
[De quoi nous parle-t-on au juste ?]
Secte de gestionnaires.
1981 : Le prix de l’Excellence (de Tom Peters et Robert Waterman, alors consultants chez McKinsey), livre de chevet des dirigeants d’entreprise. Commentaires de...

—Vincent de Gaulejac (sociologue) :
« C’est une satisfaction narcissique formidable de proposer aux gens d’être dans un idéal de perfection, de se dépasser, d’aller au-delà de leurs limites… Donc, la tentation est forte d’y croire. »
COMMENT AUGMENTER LES PROFITS ? : « La variable d’ajustement, c’est le travail : il faut faire plus avec moins. Donc, la seule réponse qu’il y a, c’est la réduction des effectifs (…) qui met sous tension ceux qui restent et sous tension ceux qui sont exclus. Le management dans son ensemble, et l’ensemble de la population, a accepté cette folie du capitalisme financier qui fait que des actionnaires qui ne sont plus branchés sur la production, exigent des taux de rentabilité sans se préoccuper du tout du réel du travail et des conditions qui permettent cette rentabilité ». On ne les modifiera - améliorera que si cela entraîne un meilleur rendement. Management implique ne jamais être content, donc avoir des raisonnements et des stratégies sans complaisance.

—et de Christophe Dejours (psychologue) [=> « Extractions des connaissances »] :
« (Le vendeur) se fait prendre, c’est l’antichambre de sa propre liquidation, ce qu’il ne sait pas. Ce qui, au départ, est donné sur le mode de la séduction pour reconnaître aux meilleurs leurs mérites, est en fait réutilisé comme une méthode de terrorisation. »
KRAVIS et KKR, une société de Private Equity, LBO : Leverage Buyout => un peu de capitaux propres plus énormément d’endettement. Leverage => effet levier. Lordon : presque une prise d’otage pure et simple.
Optimiser, c’est tout faire pour qu’on n’arrête pas d’augmenter la cadence de travail, au point que les travailleurs finissent par ressembler aux sportifs de haut niveau [D’ailleurs ce sont eux qu’on prend, qu’on leur montre comme modèles productifs, comme archétypes à imiter].
Les gens sont à la limite de leurs résistances physiques => accidents, dopage (pour oublier les souffrances, les douleurs, le stress…)…

Un peu d'histoire :
1911, TAYLOR : le travail découpé en tâches, chronométré, avec des ingénieurs qui pensent et des ouvriers qui exécutent.
FORD : travail à la chaîne, idée qui lui a été suggérée lors d’une visite d’un abattoir de Chicago.
Début de la production de masse.
1970 : TOYOTISME chez Fenwick. Les accidents de travail ont augmenté de 25%. Lubie : que le travailleur adhère à l’idéologie de l’entreprise.

Laurent Hebenstreit.
Frédéric Lordon : « Foutage de gueule. », on se moque de nous. « Tout le monde est pris à la gorge de partout, il n’y a plus de marge de manœuvre. »
Retournons à Kravis, parce que tout cela lui permet d’obtenir 51.200 $ par heure, 1.300.000 $ par jour, 450.000.000 $ par an (en 2006) = 23.492 années de salaires d’un ouvrier de Fenwick.

« Il suffit de parcourir les rayons « management » des librairies pour comprendre combien cette idéologie se diffuse, combien ce mélange abrutissant de solutions clé en main ne rencontre plus aucune résistance ». Énormité de moyens mis en place pour distribuer ce discours et son vocabulaire à travers lequel s’empreigne l’ensemble de notre monde contemporain.
L’idéologie gestionnaire se présente comme pragmatique, pas du tout idéologique.
Les consultants consacrés à l’extraction des connaissances : « Le mapping du top performeur ».
Le mépris dans lequel est tenu le travail n’est pas d’aujourd’hui : esclaves, serfs de l’Ancien Régime, Taylorisme, Fordisme…

DEJOURS :
« Cet écart, cette manipulation qui est faite en faveur du patrimoine et des revenus spéculatifs contre le travail, dont on est prêt à détruire toutes les caractéristiques, celles qui sont nécessaires à l’exercice de l’intelligence et de l’accomplissement de soi, est une évolution qui ressemble trop à la décadence d’une civilisation ».

Christophe Nick, producteur de la série documentaire « La mise à mort du travail » et Paul Moreira, co-auteur avec Hubert Prolongeau de « Travailler à en mourir : quand le monde de l'entreprise mène au suicide » étaient les invités de Pascale Clark dans Comme on nous parle sur France Inter (09h35 - 26 Octobre 2009). 


EXTRAS APRÊS UN PEU DE RECHERCHE CANDIDE


Extrait de Stratégies.fr :
Carglass reste zen mais, selon le réalisateur, a quand même déclenché un tir de barrage en faisant poster sur le forum du site des messages de salariés hostiles au film… avant même sa diffusion.

Extrait de Arrêt sur Images :
(…) Certains témoignages semblent plus crédibles que d'autres. Exemple : "Je ne suis pas salariée de cette société, mais à la vue des reportages, je me dis que si ma boîte me proposait ce genre de séance (de motivation de groupe, montrée dans le film, ndlr), je serais plus épanouie. Du coup, je suis mal à l'aise car je ressens un profond décalage entre ce que le réalisateur a filmé, et ce qu'il essaie de nous faire croire, comme s'il fallait tordre l'image, lui faire évoquer, à coup de voix et de phrase off lugubre, ce que de toute façon, il avait rêvé de nous dire, pour faire un beau petit reportage, bien commercial, à l'époque où le sujet est vendeur", écrit Emmadulub. Ce à quoi le producteur, Christophe Nick, répond du tac au tac. "Etant donné que seuls quelques cadres dirigeants de Car Glass ont vu le film en question (votre allusion aux commentaires prouve que vous parlez du film et pas des modules sur internet, donc que vous faites parti des initiés) je ne vois pas comment vous pouvez vous présenter comme "je ne suis pas salariée de cette société". Le reste de votre témoignage en est du coup réduit à sa vacuité". (…)
SUICIDE EN LIEN AVEC LE TRAVAIL
Depuis la fin de l'année 2006, les suicides sur le lieu du travail ou attribués aux conditions de travail ont fait irruption dans la sphère médiatique. Est-ce un phénomène nouveau ? En augmentation ? Comment peut-on expliquer cette « épidémie » ? Face à cet acte extrême, que faire dans l'entreprise ? Ce dossier fait le point sur le sujet. La prévention des suicides au travail passe par une démarche globale de prévention des risques psychosociaux. En savoir plus sur le site de l'INRS.

LE STRESS AU TRAVAIL
Le stress apparaît depuis une quinzaine d'années comme l'un des risques majeurs auquel les organisations et entreprises doivent faire face : un salarié européen sur cinq déclare souffrir de troubles de santé liés au stress au travail. Les moyens de prévenir le stress au travail existent. La démarche de prévention collective est à privilégier car elle est plus efficace dans le temps. Elle consiste à réduire les sources de stress dans l'entreprise en agissant directement sur l'organisation, les conditions de travail, les relations sociales de travail et/ou le poste de travail.
En savoir plus sur le site de l'INRS.

HARCELEMENT ET VIOLENCES AU TRAVAIL
Le harcèlement moral et le harcèlement sexuel sont les formes les plus connues des violences exercées au sein de l'entreprise (violences internes). Elles peuvent également se manifester par des agressions verbales ou des insultes, des brimades, des intimidations, des conflits ou des agressions physiques entre salariés... Ces agissements hostiles peuvent affecter gravement les salariés et avoir des répercussions importantes sur leur santé physique et psychologique. Elles peuvent également dégrader le climat social de l'entreprise. Il est donc important de les prévenir et de proposer, pour les situations urgentes, des réponses rapides aux salariés en difficulté.
En savoir plus sur le site de l'INRS.


Extrait de Wikipédia à propos de Henry R. Kravis qui multiplie son argent à une vitesse époustouflante sur le dos de milliers de travailleurs :
Henry R. Kravis (born January 6, 1944) is an American businessman and private equity investor. He is the co-founder of Kohlberg Kravis Roberts Co., a private equity firm with over $62 billion in assets as of 2011. He has an estimated net worth of $3.7 billion as of September 2011, ranked by Forbes as the 88th richest man in America. He mainly lives in New York City and has a residence in Palm Beach, Florida.

Le cas des suicides chez France Télécom, selon l'émission Envoyé Spécial (30/09/2010) :
  1. Partie 1
  2. Partie 2
  3. Partie 3
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NOTE POSTÉRIEURE : Une inspectrice du travail témoigne de l'état des lieux...
27 mars 2012 (Lu sur Montpellier, une place au soleil.")
A l’inspection du travail, « on n’est pas assez nombreux et les entreprises le savent » 
C'est une curieuse symétrie que vivent les agents de l'inspection du travail. D'un côté le mal-être qu'ils observent dans les entreprises ; de l'autre leur propre malaise dans un service public qui subit de profondes mutations. "C'est très difficile à encaisser. Je suis à la limite", avoue Joëlle de Veylder, contrôleuse du travail à Montpellier, qui nous accueille dans son bureau à l'étage d'un bâtiment en plein travaux.
A l'inspection du travail, tout a changé ces dernières années. Quand elle est arrivée à Montpellier, Joëlle de Veylder, militante syndicale et élue de la CGT, était chargée de contrôler les entreprises de transport. En 2009, tous les services de l'inspection du travail ont été fusionnés à des fins de "rationalisation des moyens du service public". A de rares exceptions près, les agents s'occupent désormais de tous les secteurs d'activité de la région géographique qu'ils couvrent.
Et surtout, à l’instar de la fonction publique dans son ensemble, des postes ont été supprimés selon la règle du « un sur deux » (ou révision générale des politiques publiques, RGPP) qui consiste à ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant à la retraite.  « Les effectifs théoriques calculés ne correspondent plus à la masse de dossiers que nous avons à traiter et à leur complexité », regrette Mme de Veylder qui s’avoue impuissante face à des entreprises, qui en temps de crise, ont davantage tendance à flirter avec la légalité.
« Les entreprises ont conscience qu’elles peuvent passer entre les mailles du filet. On n’est pas assez nombreux et elles le savent. Les amendes sont minimes et elles le savent aussi. Globalement, tout cela génère un sentiment d’impunité », explique-t-elle, un brin lasse.
En lire plus.
Pour mieux comprendre la droiture morale, la probité et les scrupules de ceux qui sont là pour faire des affaires... toujours sur la sueur, le dos et la vie des autres, ne ratez surtout pas l'article Mercenaires africains pour guerre américaines, publié par Alain Vicky dans Le Monde diplomatique de ce mois de mai (nº 698). Vous allez voir où on en peut arriver.
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(1) Carglass a perdu son procès contre "La Mise à Mort du Travail". Télérama a expliqué le 02/03/2011 (info mise à jour le 29/03/2012) que le tribunal de Paris a débouté cette entreprise spécialiste du pare-brise de toutes ses demandes :
« Il n'y a diffamation dans aucun des trois points soulevés », a tranché hier la dix-septième chambre du tribunal de Paris, qui a débouté la société de toutes ses demandes. Carglass n'avait pourtant pas lésiné : elle réclamait la modification ou la suppression des trois passages en question en cas de rediffusion, et la somme exorbitante de 200 000 € de dommages et intérêts.
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Mise à jour du 10 décembre 2018 :

Le dernier numéro de Siné Mensuel (joyeux 10e anniversaire !) se penche sur la mise à mort libéral-macronite, délibérée, logique, de l'inspection du travail :

Les inspecteurs du travail en mission impossible

On vous a parlé dans un numéro précédent (n°74) des attaques contre les médecins du travail. Depuis quelques années, les inspecteurs du travail sont aussi la cible (logique) des adorateurs de la dérégulation sauvage. Trop chers, trop nombreux, et surtout trop indépendants : autant de reproches lancés pour discréditer une profession censée protéger tous les travailleurs, en particulier les plus faibles et les plus précaires. Les dernières lois sur le travail, El Khomri 2016, ordonnances 2017, compliquent singulièrement leur tâche. En lire plus.

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Mise à jour du 4 février 2021 :

« Silence, des ouvriers meurent » : autour du traitement médiatique des accidents du travail

par Matthieu Lépine, Pauline Perrenot,