mardi 7 juin 2011

Les mercuriales véreuses d'Angela Mère Quérulence

« Croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne [...]
La voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail. »
Bertrand Russell : Éloge de l'oisiveté (1932).

« Croire que le TRAVAIL est une vertu est la cause de grands mots dans le monde moderne. »
Lapsus de traduction de l'extrait précédent
—dû à M. Parmentier et circulant sur internet—
qui tombe particulièrement à point.


L'arnaque systémique ne peut se reproduire et tenir que sous un torrent permanent de grands mots, éthiques tic bien malignes, manipulations, plaintes cyniques, malversations des données, ballons-sondes et autres prestidigitations destinées à instiller des superstitions durables et culpabilisantes dans les esprits. Une fois ces idées bien instaurées ou reçues, on aura moins de mal à infliger une bonne dose d'hypersolutions aux populations concernées.
Angela Merkel, qui rêvait de nous administrer un gel plus amer qu'elle, avait déclaré le soir du 17 mai à propos de Grecs, Portugais et Espagnols : « Il faudrait que dans des pays comme la Grèce, l'Espagne, le Portugal on ne parte pas à la retraite plus tôt qu'en Allemagne, que tous fassent un peu les mêmes efforts, c'est important. Nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir plein de vacances et d'autres très peu, à la longue cela ne va pas ». Elle aurait pu dire, par exemple, que nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir des Bunde, Schätze et autres Bobl (Bundesobligationen), et d'autres des primes de risque hypertrophiées et ruineuses, que sais-je. Mais non.
Il est urgent de souligner que plusieurs moyens de communication allemands réagirent vertement contre les propos mensongers et démagogues de Frau Merkel (1, 2, 3...). Ils savaient même que chez nous, il y en a beaucoup qui font bon nombre  d'heures supplémentaires non payées :
Nach einer Studie der OECD arbeitet man in Deutschland im Durchschnitt am Tag 7 Stunden und 25 Minuten. Die Franzosen arbeiten eine Minute mehr und Spanier kommen auf fast 8 Stunden, wobei sie mit unbezahlter Arbeit noch deutlich über den Durchschnitt liegen.
Eh ben, plusieurs média relaient depuis samedi que « les Européens du Sud travaillent beaucoup plus et parfois plus longtemps que les Allemands, selon une étude de Natixis, qui, statistiques à l'appui, bat en brèche de récents propos d'Angela Merkel fustigeant un laxisme social de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal. »
Les pollutions de la mer, kel danger ! Vivement kel prenne la retraite et nous fasse des vacances, l'a mère Ange, l'a mère Querelle, la reine du blabla et de la baliverne.

Quant à l'amour du travail (des autres), je le dis sans aucune arrière-pensée politique, ça m'étonnerait qu'il passe l'été. D'autant que nous sommes au courant des rapports du travail et de l'Argent, ou des réalités comparées de la masse monétaire en circulation et desdits produits dérivés de la spéculation financière globale : les banques centrales ne représentaient en 2006 que 1% de la liquidité existante (10 % du PIB mondial) ; c'est l'organisme chimère desdits produits dérivés qui a des proportions gigantesques au point de transformer la masse monétaire en circulation en quantité minuscule, voire presque négligeable. En 2006, l'addition des dérivés et des dettes titrisées représentait déjà 88% de la liquidité mondiale ou 944% du PIB mondial ! Oui, vous avez bien lu (1). Qui donc bat la mesure ?
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Définitions du dictionnaire Le Robert :

Mercuriale : ( et ) Admonestation, remontrance, réprimande.
() Tableau officiel hebdomadaire portant les prix courants des denrées vendues sur un marché public; le cours officiel de ces denrées. [Le prof ajoute : du latin mercurialis (membre du collège des marchands), qui dérive à son tour de Mercurius (Mercure), dieu des commerçants et des voleurs, conducteur des âmes aux Enfers et messager des dieux ; Mercurius est lié au latin merx, qui veut dire marchandise, et la bourse est son attribut traditionnel... Il y a des noms qui semblent un stigmate, comme le voulait le père de Tristram Shandy au sujet des prénoms]
Quérulence : () Tendance pathologique à rechercher les querelles et à revendiquer, d'une manière hors de proportion avec la cause, la réparation d'un préjudice subi, réel ou imaginaire ( Délire de revendication).

(1) D'après Independent Strategy, citant Andrew Cornell, « The Year of Easy Money », Weekend Australian Financial Review, 27 décembre - 1er janvier 2007.

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Mise à jour du 19 février 2014 :
Les pollutions intéressées de notre culottée Mère Querelle sont carrément balayées par les statistiques de l'OCDE en la matière ; en 2012, les heures moyennes annuelles ouvrées par travailleur atteignent en Espagne le chiffre de 1686, c'est-à-dire, 289 de plus qu'en Allemagne !!! Mais la même année, ce sont 2034 heures moyennes annuelles en Grèce, autrement dit, 680 de plus qu'en Allemagne ! Pour connaître en détail ces montants, cliquez ici.

Exercice de mathématiques : comparez les chiffres, prenez au pied de la lettre l'avis de Frau Merkel (« Il faudrait que tous fassent un peu les mêmes efforts, c'est important. Nous ne pouvons pas avoir une monnaie commune et certains avoir plein de vacances et d'autres très peu ») et calculez l'âge de la retraite d'un Grec par rapport à celui d'un Allemand, vu le différentiel d'heures ouvrées cumulé le long des années. 
Solution : En gros, si l'on considère toutes les années du XXIe siècle, jusqu'à présent, un Grec travaille 50% de plus qu'un Allemand, ergo...

mercredi 1 juin 2011

Là-bas si j’y suis, avec les Indignés de la Puerta del Sol

L'émission de France Inter Là-bas, si j'y suis, dirigée par Daniel Mermet, a débarqué en Espagne pour consacrer un reportage en trois volets aux Indignés de la Puerta del Sol.
Cliquez sur le lien du jour de votre choix :

Émission du mercredi 25 mai 2011

Émission du jeudi 26 mai 2011

Émission du vendredi 27 mai 2011

Analyse : du traitement des mobilisations espagnoles par les médias français :

ACRIMED : Loin de l’Espagne et de l’information : ce que veulent les manifestants, par Henri Maler, le 24 mai 2011.

ACRIMED : Loin de l'Espagne (2) : revue de la presse somnolente (15/22 mai), par Frédéric Lemaire, Henri Maler, Julien Salingue, le 27 mai 2011.

J'ajoute un lien renvoyant à l'info de France 2 du 23 mai 2011


Photo grand angle prise le 21 mai 2011, à 21h20, par Jorge García de Andoín.

lundi 30 mai 2011

Discours sur l'origine de l'univers, par Étienne Klein

Ces derniers jours, nous avons lu par-ci par-là des nouvelles à propos des expériences du LHC de Genève. LHC est le sigle en anglais de Large Hadron Collider, c'est-à-dire, Grand Collisionneur de Hadrons, concrètement de protons —jusqu'en novembre 2010, car dès lors, on est passé aussi au mode ions plomb, des atomes de plomb débarrassés de leurs électrons. Cet accélérateur et collisionneur de faisceaux de particules a été mis en service par le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) dans un tunnel circulaire de presque 27 km. de circonférence foré entre Genève et le Jura, donc de part et d'autre de la frontière franco-suisse. Il pourrait nous aider à trouver le boson de Higgs, autrement dit, en principe, à découvrir l'origine de la masse.
Parmi ces informations récentes, on nous a fait état, par exemple, d'un communiqué de presse du CERN du 23 mai, selon lequel les trois expériences LHC qui étudient les collisions d’ions plomb ont présenté de nouveaux résultats à la conférence Quark Matter 2011 organisée cette année à Annecy. Puis, bon nombre de médias ont annoncé à leur manière —creuse, sportive et sensationnelle— que l'accélérateur du CERN venait de battre un nouveau record en franchissant le cap des 100 millions de collisions par seconde dans la nuit du 23 au 24 mai —tout comme nous battons régulièrement le record d'émission de C02 pour approcher de plus en plus de notre fixation,  La Terre Gaste de Michel Rio ; ou le progrès capitaliste comme source olympique de régression —affective, cérébrale et planétaire— qui nous rendra même impossible de singer La Planète des Singes, de Pierre Boulle, fable aujourd'hui trop optimiste.
Si le sujet du LHC vous intéresse, vous pouvez accéder à son simulateur en ligne ludique d'accélérateur de particules.
Mais il se peut que le sujet vous attire sans pour autant que vous parveniez à bien comprendre. Je vous conseille alors un ouvrage très pédagogique que je lus il y a quelques mois, rédigé par un physicien intelligent, cultivé et sensible qui, excédé des bourdes qu'on débite un peu partout en matière de physique, notamment en ce qui concerne le soi-disant origine de l'univers, décida d'intervenir afin de nous prévenir aussi bien contre la confusion qui règne là-dessus que contre la hâte de conclure dans une matière où les questions et les hypothèses sont beaucoup plus nombreuses que les certitudes.

Discours sur l'origine de l'univers (Flammarion, 2010) est le titre du livre dont je vous parle. C'est le dernier (octobre 2010) d'Étienne Klein (1958), alpiniste, physicien épris de poésie, de Bergson ou Bachelard et d'anagrammes, adjoint du directeur des Sciences de la Matière au CEA (Commissariat à l'Energie Atomique) et enseignant à l'École centrale à Paris.
Dans son Discours..., Klein, partant d'un « petit tour d'horizon » des récits et conceptions des cosmogonies traditionnelles, passe en revue l'histoire de l'idée d'univers (1) et dresse à merveille l'état des lieux des principales théories et formalismes de la recherche cosmologique contemporaine, dont aucun n'entraîne l'idée d'une création ex nihilo, comme Klein le rappelle dans un entretien que je lus dans la presse imprimée :
On arrive invariablement au même résultat : les équations rendent impossible cette singularité nommée big bang, chaque fois disqualifiée car irréalisable —au nom même des lois physiques qu’implique chacune des théories. La sortie de quelque chose à partir d’un pur néant n’est tout simplement pas concevable, et s’avère du reste inimaginable pour chacun d’entre nous. Car penser le rien n’est pas penser à rien. De ce fait, il suffit de songer à son existence pour extirper le néant de son statut de néant...

Nouvel Observateur, nº 2399, du 28 oct. au 3 nov. 2010, pp 12-14.
Propos recueillis par Fabien Gruhier
Lors de ce même entretien avec Fabien Gruhier, Étienne Klein prolongeait son raisonnement et en profitait pour critiquer la coquetterie ou l'autocomplaisance de certains physiciens :
(...) si jamais l’origine a bel et bien une origine, la physique est tout à fait incapable de la décrire. Pourtant, on continue trop souvent de faire comme si. Les physiciens eux-mêmes, lorsqu’ils parlent au public, se gardent en général de trop malmener le beau mythe du big bang et de l’instant zéro. Lequel mériterait pourtant d’être bientôt rangé avec toutes les autres cosmogonies traditionnelles, que Gaston Bachelard qualifiait joliment de « songeries ancestrales ».
Le nom du prologue du Discours..., Avis de brouillard sur l'aurore du monde, est déjà toute une déclaration d'intentions assaisonnée d'un humour et d'un goût pour les jeux de mots qui ne seront jamais absents de l'exposé de son auteur. Nous pouvons lire dans cet avant-propos :
L'origine de l'univers est devenue une terre promise : on ne cesse d'annoncer qu'on s'en approche, (...). Le ton est souvent publicitaire, parfois même racoleur.
(...), [S]ommes-nous certains que l'univers a eu un commencement ?
C'est un peu plus loin, dans son troisième chapitre, que Klein, contre les théories prônant une « singularité initiale », précise ce qu'il expliquerait oralement à Gruhier :
L'instant zéro qu'on persiste à accoler au big bang ne peut donc avoir un instant physique, le premier instant par lequel l'univers serait passé : c'est un instant fictif inventé par l'extrapolation abusive d'une théorie incapable de décrire de façon adéquate un univers très chaud et très dense.
Où nous en sommes, donc ? On s'en doutait : « (...), nos représentations habituelles de l'espace et du temps perdent toute pertinence en amont du mur de Planck. (...) Il ne reste donc qu'à élaborer ce qu'on appelle une théorie quantique de la gravitation, c'est-à-dire des équations qui unifieraient en un seul et même cadre théorique la physique quantique et la gravitation ». Mais vu les effets pervers symboliques des bourdes médiatiques, il fallait trancher en connaissance de cause et en beauté, deux des mérites de Klein. Voici d'autres pistes qu'il nous fournit à la fin, éloquente, de son entretien avec l'Obs :
N.O.- N’empêche, toutes les civilisations humaines ont été fascinées par l’idée de l’origine. Vous écrivez que cette grande question interpelle « presque » tous les hommes. Qui sont ceux qui ne s’y intéressent pas ?
É. K.- Moi, par exemple... car je m’en fous. Je pense qu’il y a toujours eu de l’« être » (par opposition au néant), et que cette question constitue un faux problème. La seule réalité tangible, c’est que la cosmologie est dans un état bordélique. Commençons donc par résoudre les problèmes de la matière noire, de l’énergie noire, du statut des constantes et des lois physiques —dont il semble invraisemblable qu’elles puissent ne pas changer avec le temps, et avec le milieu dans lequel s’appliquent— fût-ce à l’état virtuel, dans un supposé néant. Quand on aura résolu ces questions, alors on pourra se pencher sur le mystère du commencement. En attendant, méfions-nous des gens qui magnétisent les foules en assénant leurs vérités toutes faites sur l’origine —cela dans le seul but de s’accaparer un certain pouvoir. On en trouve parmi les religieux, mais aussi parmi les scientifiques.
N'oublions pas que la matière visible composant corps, étoiles et galaxies représente à peine 3 ou 4% du total. On dirait qu'il en est de la matière visible en physique à peu près comme de la masse monétaire dans la finance de marché, étant donné que "la masse monétaire créée par les banques centrales dans le monde entier ne représente que 1% des liquidités mondiales" (2). Ah, les prodiges sidéraux !
Revenons à nos moutons. Bref, si, arrivé ici, vous voulez en savoir plus, vous n'avez qu'à acheter le livre d'Étienne Klein, un délice illustratif qui nous laisse de surcroît plusieurs sujets à débat ouverts. En ce qui me concerne, j'en souligne deux : celui de l'objet de la science, que je reprends moyennant un extrait du texte,
(...) Ainsi, nous avons l'habitude de répéter -donc de croire- que depuis Galilée la science ne s'attache à comprendre que le comment des phénomènes, non le pourquoi.
Mais c'est parce qu'il est justement l'un des rares à intriquer ces deux questions -Comment l'univers est-il apparu et pourquoi est-il apparu ?- que le problème de l'origine nous oblige à sonder les capacités ultimes de la science. (...) (3)
et celui du langage (cf. pp. 156-161). Et un constat qui démonte heureusement une fausse dichotomie traditionnelle : « (...), en cosmologie, contenu et contenant ont partie liée. Selon la théorie de la relativité générale, ils adhèrent même l'un à l'autre. ». D'ailleurs, l'histoire de la grande physique est l'histoire d'unifications qui ont réconcilié de fausses divisions conventionnelles. Sujets à y revenir... un autre jour.

Klein dédie son livre à Jacques Perry-Salkow, qui lui a offert la plupart des savoureuses et suggestives anagrammes citées tout au long du volume et qui méritent une mention à part. Lorsqu'il fait référence au prémonde des anciens, qui « baigne généralement dans l'obscurité », il se plaît à nous faire savoir que « l'origine de l'univers est d'ailleurs l'anagramme révélatrice —et inquiétante— de un vide noir grésille... » Et puis, Albert Einstein celle de rien n'est établi ; Être ou ne pas être, voilà la question ? celle de Oui, et la poser n'est que vanité orale ; Jean d'Ormesson celle de J'adore mon sens ; Jean-Paul Sartre celle de Satan le parjure... !!!!
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 Le 12 janvier 2011, Klein a été interviewé par Raphaël Enthoven pour l'émission de France Culture Les Nouveaux chemins de la connaissance. Cliquez dessus pour l'écouter. Elle dure une heure environ.

Dernières publications d'Étienne Klein :
Il était sept fois la révolution. Albert Einstein et les autres..., Paris, Flammarion, 2005 ; coll. « Champs », 2007.
Le facteur temps ne sonne jamais deux fois, Paris, Flammarion, coll. « NBS », 2007 ; coll. « Champs », 2009.
Les Secrets de la matière racontés en famille, Paris, Plon, 2008.
Galilée et les Indiens. Allons-nous liquider la science ?, Paris, Flammarion, coll. « Café Voltaire », 2008.

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(1) Grâce à quoi j'appris que Friedrich Engels écrivit, dans son Anti-Dühring, à propos de l'Histoire générale de la nature et Théorie du ciel, de Kant : « La théorie kantienne, qui place l'origine de tous les corps célestes actuels dans les masses nébuleuses en rotation, a été le plus grand progrès que l'astronomie ait fait depuis Copernic. Pour la première fois s'est trouvée ébranlée l'idée que la nature n'a pas d'histoire dans le temps. »

(2) Fin 2006. Cf. Jean de Maillard : L'Arnaque, p. 202 (Coll. Folio Actuel, édition revue et augmenté, Éd. Gallimard, janvier 2011) ou sa source, Independent Strategy, citant Andrew Cornell, « The Year of Easy Money », Weekend Australian Financial Review, 27 décembre - 1er janvier 2007.

(3) Klein nous surprend un petit peu en lançant cette considération aux arômes plus transcendants qu'immanents, plus cantique que quantique. À cet égard, je suggère un titre de Jorge Wagensberg : A más cómo menos por qué, 747 reflexiones con la intención de comprender lo fundamental, lo natural y lo cultural, Metatemas, mars 2006, surtout pages 82-85.

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Actualisation du 2 octobre 2013 :

Visite à l'intérieur de l'accélérateur de particules avec Google Street View (visite virtuelle proposée par le service de cartographie Street View de Google)
Le Grand Collisionneur de Hadrons (site du CERN)

lundi 23 mai 2011

L’Alphabet français selon Angélica Liddell

Cédons la parole à une élève de français, Angélica Liddell, qui a tenu à nous illustrer sur son alphabet à la française :

A comme Argent, B comme Bande, C comme Comédie (Comédie Française), D comme Douleur, E comme Enfant, F comme France, G comme Graisse, H comme Haine, I comme Idéologie, J comme Juillet (14 juillet), K comme Karaoké, L comme Loup, M comme Méfiance, N comme Naître, O comme Ombre, P comme Piano, Q comme Question, R comme Rage, S comme Société, T comme Table, U comme Utopie, V comme Vie, W comme Wittgenstein , X, Y comme Chromosomes X, Y ; Z comme Zidane.

E comme Enfant : « Je n'ai pas connu un seul enfant qui soit devenu un bon adulte. » Et Angélica Liddell d'inviter Wittgenstein à sa table pas de noces pour que celui-ci renchérisse : « Celui qui comprend quelque chose aux cris d'un enfant, celui-là sait que des forces redoutables y sommeillent. » Voilà le ton. Dans sa dernière mise en scène, Maldito sea el hombre que confía en el hombre: un projet d'alphabétisation, (Naves del Español, Matadero Madrid, Sala 1. Les 19, 20, 21 et 22 mai 2011. XXVIII Festival de Otoño en Primavera), Angélica Liddell, « sociopathe sous contrôle », se sert comme titre d'une jérémiade bilingue d'une parfaite misanthropie. À cette égard, elle a dit quelque part : “Siento un asco profundo por todos nosotros, siento pena por la tierra, por tener que soportar esta carga de indignos” (« Je sens un profond dégoût pour nous tous, j'ai de la peine pour la Terre, pour avoir à supporter cette charge de gens indignes »).
Elle confie à son spectateur dans la brochure de cette pièce de théâtre :

“Maldito sea el hombre que confía en el hombre”. La primera vez que escuché esta cita del libro de Jeremías fue en una película de Pasolini, hace mucho tiempo. Entonces todavía me quedaban demasiados rastros de inocencia como para asumirla. Después de los últimos cuatro años esta cita se ha convertido en mi única guía. Como dice Anna Karenina, “ni el paso de los siglos podría devolverme la inocencia de entonces”, luego, ya estoy maldita.
Uno siempre se vuelve desconfiado con razón, a pedradas, a hostias, como los perros. Lo peor de todo es que uno sigue necesitando amar y ser amado, pero ya no hay opción, ya no tienes fuerzas. “Ya no espero ni deseo nada”, dice Anna Karenina. Cuando alguien te da un pedazo de pan ya no sabes comerlo. Te has olvidado de comer pan. Ahora das dentelladas a diestro y siniestro, a cualquiera que se acerque, al aire. Y sientes una profunda repugnancia por lo humano. Anna “lanzaba miradas de aversión a los que iban y venían, pues todos le parecían odiosos”. Has empezado tu propio proceso de alfabetización basado en la desconfianza.
Por azar, esta necesidad de renombrar el mundo desde el odio y la desconfianza coincidió con el aprendizaje de un nuevo idioma, la lengua francesa. De repente me vi con cuarenta y tres años, sentada en un pupitre, repitiendo las letras del alfabeto como una niña. Pero lo que de verdad deseaba era destruir el mundo. Me daba asco el mundo. Y, sin embargo, repetía "la table est à côté de la fenêtre". Yo quería aprender a decir rabia, "rage". Y aprenderlo en otro idioma aumentó el sentido de la rabia".
Esta fantasía negra (una banda de solitarios, de heridos, que se marcha a Francia para odiar el mundo), no es otra cosa que la expresión del amargo desencanto al que nos conduce la existencia, una demolición del fingimiento en que se apoyan las relaciones humanas, una extra-distancia de la vida y de sus servidumbres, un elogio de la soledad como estrategia de supervivencia frente a los estafadores de sentimientos, los sacamantecas, los depredadores.
Este trabajo es, sobre todo, una venganza contra el fraude de la vida, contra las putadas de la vida.

Donc, Jérémie 17:5. Si vous cherchez dans votre Bible traditionnelle les « Paroles de Jérémie, fils d'Hilqiyyah », vous lirez une traduction de ce type :
5 Ainsi parle l'Éternel :
Maudit soit l'homme qui se confie dans un être humain...
La nouvelle traduction en français de la Bible, publiée chez Bayard, propose ce texte:
5 Ainsi parle Yhwh :
Maudit soit qui ne s'en remet qu'à l'homme
La construction restrictive comporte l’exclusion de toute autre confiance et a donc son importance, d’autant que la suite en est :
Qui fait de sa chair sa force,
Et écarte Yhwh de son cœur.
6 Il est comme ces arbustes dans une terre aride,
Il ne verrait même pas le bien qui lui arrive.
Il demeurera dans les places desséchées du désert,
La terre de sel où rien n'habite.
7 Béni celui qui plutôt a confiance en Yhwh,
Et dont Yhwh est la confiance.
8 Il est comme l'arbre poussé dans la rivière,
Ses racines plongeant de la berge dans le courant,
Il ne craint pas les chaleurs, ses feuilles restent vertes (...)

Mais que personne ne s’affole : Liddell pèse les mots de son alphabet et R ne renvoie pas à Religion, par exemple, mais à Rage, comme on a déjà vu, tout comme D renvoie à Douleur, pas à Dieu. Elle aurait pu dire A comme Amour,... T comme Tai-chi, S comme Schubert (1), etc., mais non. Elle dit Z comme Zidane « parce qu’il ne faut jamais demander pardon à un méchant ». Et, chez elle, V comme Vie n'est même pas un hommage, mais plutôt un réquisitoire. Son dépit antihumain est l’aboutissement de trop de douleur, de bien des larmes amères, pas à mère… Il n'y a pas de répit : elle propose d’emblée un décor naïf où les arbres nus ne vont pas nous cacher la forêt, recourt à la taxidermie —ultime phase de la déprédation sportive— tout au long de son montage et puis, à la fin, exhibe les corps nus et sanguinolents de la sculpture multiple et bouleversante du salmantin Enrique Marty —des espèces de christs fusillés aux gestes expressionnistes, tétanisés, horrifiés, très Pâques ; Marty n'est jamais complaisant—. Avant d’en arriver là, elle s’était déjà demandé : « quelle atrocité nous fait sentir plus sûrs ? » Là, elle est impitoyable et irréfutable : la société humaine, les braves gens acceptent tout volontiers, y compris des crimes, le viol familial, le viol de leurs fillettes, et savent bien vivre avec, dénonciation qui nous suggère la Christiane Rochefort de La Porte du Fond, voire Elfriede Jelinek.
La pièce est farcie de discours très liddelliens contre la médiocrité petite-bourgeoise, contre toutes les feintes, tous les mensonges que tentent d'escamoter ses beaux mots. Dans son tir bien nourri d'accusations, Liddell n'oublie pas, n’épargne précisément pas ceux qui sont aussi libres... qu’ils s'affranchissent même du cerveau et du cœur. On en voit trop, tout autour, au service des vautours. Ils nous écœurent.

Concluons : revenons au début de la pièce. Angélica Liddell se sert de la voix naïve de Jeanette pour se demander Pourquoi tu vis ? :




On t'a fait un monde / Trop petit / Pour tes idées, / Pour la petite des grands yeux / Écarquillés / Sur l'infini.
Tu es prisonnière de ta maison, / De tes parents, / De cet adulte qui te dit qu'il a raison / Et qui te ment
Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas
Tu n'as pas d'avion, ni de bateau / Pour t'en aller. / Les illusions qui restent sont un grand radeau / Qui va couler
Et pourtant tu veux de tout ton corps, / De tout ton cœur / Briser enfin le noir et blanc de ton décor
De grandes couleurs. / Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas
Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Toi, tu es née pour la folie, pour la lumière / Pour des pays / Peuplés des rois.
Et tu te demandes dans ta nuit de prisonnière / Pourquoi tu vis et où tu vas / Pourquoi tu vis et où tu vas

***
 (1) Schubert est le pianiste référence de la pièce, le soi-disant symbole de la beauté et de la sensibilité dans un monde atroce. On vient de publier en France la dernière correspondance et des écrits autobiographiques de Friedrich Nietzsche, un autre esprit torturé, sociopathe, mélomane et sensible aux animaux. Dans ses dernières lettres, il parlait aussi de musique et vantait Schubert, « géant qui gît dans l'herbe, joue avec des enfants et se tient lui-même pour un enfant », phrase qui renvoie facilement aux enfants et au Schubert de Liddell. (Cf. Friedrich Nietzsche : Dernières lettres. Hiver 1887-hiver 1889, traduction, présentation et notes par Yannick Souladié, Manucius, 270 p., 22 €. Écrits autobiographiques, traduction de Marc Crépon, préface et notes de Yannick Souladié, Manucius, 162 p., 13 €)
***

Texte, mise en scène, scénographie et costumes : Angélica Liddell
Sculptures : Enrique Marty
Lumière : Carlos Marqueríe
Son : Felix Magalhães
Chorégraphie de tai-chi : Angel Martín Costalago
Avec Fabián Augusto Gómez, Lola Jiménez, Angélica Liddell, Carmen Menager, Gumersindo Puche, et les acrobates Xiaoliang Cao, Jihang Guo, Sichen Hou, Haibo Liu, Changsheng Tian
Voix off : Christilla Vasserot
Production : Atra Bilis Teatro/Iaquinandi SL
Coproduction : Festival d'Avignon, Festival de Otoño en Primavera (Madrid), avec le soutien du Gouvernement régional de Madrid et de l'INAEM du Ministère de la Culture espagnol.

samedi 21 mai 2011

InSOLation

Il y a une sorte de plaisir attaché au courage qui se met au-dessus de la fortune [économique]. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi. Il y a du ragoût.
Chamfort : Maximes et Pensées, nº 142.

InSOLation, inSOLaction : action d'exposer à la chaleur et à la lumière solaire ou à une source lumineuse [à une longue réflexion]; son résultat [autogéré sur la Puerta del Sol].
Que rayonnement s'ensuive !

mardi 17 mai 2011

15 mai 2011, paroles de résistance à Madrid et aux Glières

Le 15 mai, j'ai participé à une manifestation bien nourrie, très civique et vraiment populaire: même au camion-tribune, au moment des allocutions, je ne reconnaissais que Carlos Taibo (voir vidéo ci-dessous), Lourdes Lucía et Paco, qui était devenu mi-célèbre il y a quelques jours à peine.



Ce qui est encourageant, c'est qu'il y avait beaucoup de jeunes (Jeunesse sans futur : sans domicile, sans boulot, sans retraite, sans peur...). En plus, tout au long de notre parcours Cibeles-Sol, on a eu l'occasion d'écouter bon nombre de slogans intelligents, où la rage prenait souvent le parti de l'humour. Je vous insère une photo qui prouve ce beau mélange d'acuité et d'ironie...



La contestation continue sous le signe de l'auto-gestion sur les cartons qui dallent la Puerta del Sol. Les résistants savent intimement que...
Un régime ne s'écroule pas parce qu'il a démontré sa nuisance, mais lorsqu'il existe des forces suffisantes pour le remplacer ou le réformer.
Jean de Maillard : L'Arnaque, Folio Actuel, 2010, édition revue et augmenté en 2011.

[De Maillard est vice-président au tribunal de grande instance de Paris après avoir été retiré (dérangeait-il ?) de son poste précédent à Orléans. Il enseigne à Sciences Po, à Paris, et c'est un fin chercheur en matière de criminalité financière. Il a publié notamment Un monde sans loi. La criminalité financière en images, Paris, Stock, 1998, Le marché fait sa loi, Paris, Mille et Une Nuits, 2001 et Le Rapport censuré. Critique non autorisée d'un monde déréglé, Paris, Flammarion, 2004.]

Ce même 15 mai-là, en France, au Plateau des Glières, il y avait également un grand rassemblement, celui-ci traditionnel, mais sensiblement indigné lui aussi par ces temps-ci...


Voici le compte rendu des journées des 14 et 15 mai aux Glières, car les activités avaient démarré samedi, que l'on peut lire sur le site Citoyens résistants d'hier et d'aujourd'hui :
Pluie et flocons n’ont pas découragé les nombreux participants au rassemblement citoyen. Bien au contraire, nous étions cinq mille ce dimanche, peut-être plus, dans un état d’esprit résistant mais toujours civique et convivial pour écouter tous les intervenants qui ont pris la parole sur le plateau des Glières. Le samedi était consacré aux conférences, films et interventions. Le public attentif présent a (...). Lire la suite.

Strauss-Kahn

Comme il a déjà été évoqué dans ce blog ici et , et que l'on dispose de biographies suffisantes pour ce qui le concerne, je vous relaie deux réflexions qui me semblent pertinentes à son égard et qui nous aident à mieux comprendre la nature de la presse qu'on nous inflige.

Ce n’est pas l’image de Dominique Strauss-Kahn qu’affichent aujourd’hui les Unes. C’est l’autoportrait d’une presse en plein désarroi face à la disparition de son candidat préféré.

Laissons la presse à ses pudeurs de notaire. La seule chose à dire devant la disparition de DSK du paysage politique, c’est qu’on l’a échappé belle.  

Une consternation française, lundi 16 mai 2011,
Dans L'Atelier des Icônes, le carnet de recherche d'André Gunthert
Pour en lire plus. Pour en écouter plus (sur Là-bas, si j'y suis et son Tribunal des condamnés d'avance).
Puis, sur le web d'ACRIMED, Matthias Raymond lance aujourd'hui une première méditation lucide sur cette affaire (et, donc, sur cette aubaine manipulatrice que sont les sondages à la petite semaine) qui en promet d'autres. Voici son texte :

Affaire DSK (1) : des médias orphelins

par Mathias Reymond, le 17 mai 2011
Porté au pinacle par une grande partie des médias depuis plus d’un an, Dominique Strauss-Kahn voit son avenir de candidat à la présidentielle largement remis en cause, et ce, quelle que soit l’issue de l’enquête (et du probable procès) pour « acte sexuel criminel, tentative de viol et séquestration » sur une femme de chambre d’un grand hôtel new-yorkais. Face au déferlement d’images et de commentaires passionnés - et parfois même délirants, il est difficile de décrypter globalement le comportement des médias en un seul article. C’est pourquoi nous entamons une série sur ce que les médias présentent désormais comme « l’affaire DSK ».

Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, les commentateurs politiques les plus médiatiques jouent - jusqu’à l’excès – aux petits chevaux de la présidentielle et reproduisent les égarements du passé. Rappelons-nous qu’Edouard Balladur était en tête des sondages jusqu’en février 1995, et qu’il ne fut même pas présent au second tour en mai 1995. Souvenons-nous que Lionel Jospin était donné gagnant en 2002, puis qu’il ne fut même pas présent au second tour. Enfin, si le duel Royal-Sarkozy était dans les bouches de tous les éditorialistes plus d’un an avant le second tour de l’élection de 2007, précisons que la candidate socialiste ne l’a été que parce que des sondages l’annonçaient comme la mieux placée pour l’emporter face au candidat de l’UMP. Le choix ne s’étant pas fait sur le fond, mais simplement sur des anticipations, Ségolène Royal, et les sondologues, ont perdu.

Identique scénario allait se reproduire pour l’élection présidentielle de 2012 : Dominique Strauss-Kahn était – selon des sondages qui n’ont aucun fondement scientifique [1], à son tour, le mieux à même de faire (enfin !) gagner le Parti socialiste. Apparemment, il n’en sera rien, au grand dam des éditorialistes.

vendredi 13 mai 2011

La mort est dans le champ, un film sur les bombes à sous-munitions

"What we did was insane and monstrous, we covered entire towns in cluster bombs," the head of an IDF rocket unit in Lebanon said regarding the use of cluster bombs and phosphorous shells during the war.
Quoting his battalion commander, the rocket unit head stated that the IDF fired around 1,800 cluster bombs, containing over 1.2 million cluster bomblets.


Patrick Chappatte est un créateur de BD qui publie ses dessins et ses réflexions à la Une du quotidien genevois Le Temps trois fois par semaine. La Neue Zürcher Zeitung, le International Herald Tribune, le site web du New York Times, le Courrier International, la Süddeutsche Zeitung, le Khaleej Times publient également ses dessins. Il a déjà été mentionné dans ce blog à deux reprises, à propos de Gaza et à l'égard de l'interdiction de construire de nouveaux minarets en Suisse.

En fouillant dans l’édition du Temps du jeudi 12 mai 2011, j’ai appris que le reportage BD de Chappatte sur les bombes à sous-munitions au Sud-Liban, publié par le journal suisse en mai 2009, est devenu un court-métrage coproduit par le CICR, Point Prod et la télévision de la Suisse romande (francophone). Il a été diffusé le 17 avril 2011, à 20:05, dans l'émission Mise au Point. Aujourd'hui, on peut le voir aussi sur Youtube.
Le rapport de Chappatte montre que les bombes à sous-munitions lancés l'été 2006 par l'armée israélienne sur le Sud-Liban ont éparpillé des millions de ces engins mortifères sur la région et l'ont transformée en un « immense champ de mines ». Entre 30 et 40% de ses bombes n’explosent pas et sèment l’horreur sur le territoire : leur charge se cache sous un peu de terre ou reste accrochée à des branchages... Voici l'émission en question :

mercredi 11 mai 2011

Que fait-on des bébés...?

Il y a des parents qui en ont assez d'avoir à travailler, de ne pas avoir le temps de s'occuper de leurs bébés et de ne pas disposer d'un endroit adéquat et gratuit où pouvoir les laisser pendant qu'ils se vouent à leur besogne. Ce ras-le-bol a motivé la réaction d'un collectif qui, sous l'injonction Pas de bébés à la consigne !, vient de lancer une pétition à ce propos dont je vous relaie volontiers le texte, car elle prête à penser. Bonne lecture !
Articuler vie familiale et vie professionnelle pour les parents, tout en accueillant les bébés de façon personnalisante en crèche ou chez une assistante maternelle, constitue un enjeu majeur de société. Pourtant, en 2011, alors que plus de deux mères sur trois travaillent, moins de la moitié des enfants entre 0 et 3 ans ont une place dans un mode d’accueil. Pour répondre aux besoins, il manque 500 000 places pour l’accueil des tout petits.
Avec Pas de bébés à la consigne, nous exigeons un Plan d’urgence pour un accueil de qualité en faveur de la petite enfance :

1- création massive de nouvelles structures collectives pour répondre aux besoins d'accueil des familles ; développement de l’accueil des jeunes enfants exclusivement dans le secteur public ou à but non lucratif, à l’abri de tout objectif de concurrence et de rentabilité et en excluant la petite enfance du champ d’application de la directive européenne Services ;
2- formation de 10 000 professionnel-les par an qualifié-es dans le domaine de l’accueil de la petite enfance (correspondant à la création de 200 000 places en accueil collectif sur 3 ans) ;
3- garantie d’une véritable professionnalisation de tous les accueillants (assistantes maternelles, titulaires du CAP petite enfance…), par la promotion professionnelle vers les métiers les plus qualifiés pour de véritables carrières dans le secteur de la petite enfance ;
4- pluridisciplinarité des équipes d’accueil incluant des compétences en santé, en éducation et en psychologie du jeune enfant ;
5- amélioration des taux actuels de professionnel-les qualifié-es et des ratios d’encadrement dans les établissements d’accueil de jeunes enfants et retrait du nouveau décret sur l’accueil collectif ;
6- pour les enfants de 2-3 ans, développement des grandes sections de crèches et de l’accès à l’école maternelle dans des conditions adaptées à cet âge, et abandon des jardins d’éveil payants pour les familles ;
7- abaissement du reste à charge financier pour les familles, leur permettant réellement d’accéder au mode d’accueil de leur choix, pour aller progressivement vers la gratuité des modes d’accueil.
Parents, professionnels, nous ne poserons pas bagage à la consigne, nous exigeons du gouvernement le financement d’un Plan d’urgence pour les modes d’accueil, qui voyage loin et grand pour les petits.

Si vous souhaitez en savoir plus, vous pouvez visiter le site de cette initiative (Pas de bébé à la consigne !). Si vous voulez continuer à réfléchir à ce sujet, pensez aussi aux parents qui culpabilisent pour ne pas avoir la possibilité de partager une partie raisonnable de leur journée avec leurs enfants, corvée à ajouter à la longue collection de ravages causés par le Travail et la Productivité, ces deux grands fléaux de la société de l'Argent.

vendredi 6 mai 2011

Bouclier fiscal, bouclier social

Je me suis permis d'utiliser les deux expressions du titre, devenues très populaires, pour comparer les chiffres correspondant aux deux concepts réels qu'elles recouvrent : l'argent que le gouvernement Sarkozy restitue aux plus riches afin de plafonner leurs impôts et l'argent que le gouvernement alloue aux plus démunis sous l'étiquette du RSA (Revenu de Solidarité active), prestation qui remplace depuis 2009 le RMI (Revenu Minimum d'Insertion).
À cet effet, j'insère d'abord une information de Cédric Mathiot pour le quotidien Libération de l'année dernière, puis une autre nouvelle écrite par Véronique Le Billon que nous venons de lire sur le web du journal Les Échos, et enfin, encore une autre que j'ai tirée d'Agoravox, signée par Albert Ricchi en mars 2010, concernant les célèbres "niches fiscales" (lacunes ou vides législatif dont on peut tirer un avantage fiscal : au bout du compte une autre manière de bouclier la boucle, si vous permettez).
Côté chiffres, c'est moi qui y ai mis un peu de rouge...

Info du Libé :
08/04/2010 à 00h00
«Le bouclier social représente 12 milliards d’euros»
Par CÉDRIC MATHIOT, Libération

Pour faire oublier son bouclier fiscal, l’UMP a inventé un «bouclier social», concept improvisé à la hâte et qui agrège toutes les mesures prises par le gouvernement en faveur des plus pauvres. But de la manœuvre : montrer que le bouclier fiscal ne pèse que 500 millions d’euros alors que les mesures du gouvernement en faveur des plus modestes représentent «25 fois plus». C’est Christian Estrosi, ministre de l’Industrie, qui a fourni l’argumentaire lors d’une réunion avec les députés UMP : «Le bouclier fiscal représente 500 millions d’euros, là où le bouclier social que nous avons mis en place, à travers le RSA, les mesures de justice sociale, représente 12 milliards d’euros.» Sur le site de l’UMP, Frédéric Lefebvre chiffre même à 14,2 milliards le bouclier social. Dont 9 milliards pour le seul RSA. «Personne n’a jamais fait autant que nous pour les plus défavorisés», se gargarise Estrosi. Il faut que Lefebvre et Estrosi soient très gonflés - ou très ignorants - pour revendiquer la mise en place d’un RSA à 9 milliards. Le coût annuel de la mesure devrait être de 1,5 milliard. Le reste correspond au coût des dispositifs préexistants (RMI, API) avec lequel le RSA a été fusionné, et qui ne doivent rien au gouvernement. Plus drôle encore : quand il s’est agi de financer le surcoût de 1,5 milliard, la majorité a mis en place une contribution de 1,1% sur les revenus du patrimoine de tous les Français… sauf les bénéficiaires du bouclier fiscal, exonérés de cet effort de solidarité, malgré la demande de Martin Hirsch.

Info des Échos :
02/05/11 | 18:46 | mis à jour le 03/05 à 10:08 |

Bouclier fiscal : le montant moyen restitué s'est élevé à 40.908 euros en 2010

Le bénéfice du bouclier fiscal, qui plafonne les impôts directs à 50 % des revenus, est toujours aussi concentré. Les 925 premiers contribuables ont perçu un chèque moyen de 381.000 euros lors de la campagne 2010.

En attendant la suppression du bouclier fiscal, le gouvernement doit encore assumer le bilan médiatique des chèques restitués aux contribuables les plus aisés au titre de la campagne 2010, dont les résultats provisoires viennent d'être transmis aux députés. Quelque 14.443 contribuables ont collectivement reçu 591 millions d'euros au titre du plafonnement de leurs impôts 2010 à 50 % de leurs revenus 2009. C'est, selon ces chiffres provisoires arrêtés en février, un bilan similaire à celui de l'année précédente (586 millions en février 2010). Le bilan définitif s'était élevé à 678 millions d'euros.
A 40.908 euros, le montant moyen du chèque restitué n'est guère signifiant. Les 925 premiers bénéficiaires -soit 7 % du total-ont obtenu 60 % des dépenses liées au bouclier, soit une restitution moyenne de 381.000 euros. Ces contribuables déclarent des revenus élevés (10 % de revenus fiscaux les plus élevés, soit plus de 45.000 euros par an) et possèdent les patrimoines les plus importants (plus de 16,48 millions).

Des cas  « absurdes et choquants »

Au bas de l'échelle du bouclier, 3.498 contribuables (47 %) ont déclaré un revenu inférieur à 3.467 euros par an et n'étaient pas assujettis à l'ISF. Ces contribuables, éligibles au titre de leur taxe foncière, ont touché en moyenne de 596 euros, pour un coût de 2 millions. Après la suppression du bouclier dans sa forme actuelle, ces contribuables continueront de bénéficier d'un plafonnement à 50 % centré essentiellement sur les taxes foncières.
Restent les cas extrêmes de contribuables possédant un très gros patrimoine mais ayant des revenus très limités. Ils étaient 17 en 2009, et 32 l'an dernier à posséder plus de 16,5 millions de patrimoine pour un revenu déclaré inférieur à 3.467 euros. Ils ont perçu un chèque moyen de 169.000 euros. Au-delà de ces cas  « absurdes et choquants » selon les mots de Jérôme Cahuzac (PS), de nombreux élus de droite comme de gauche dénoncent depuis des années les pratiques d'optimisation de contribuables limitant leurs revenus à leur strict nécessaire pour maximiser leur bouclier.
VÉRONIQUE LE BILLON

Info d'Agoravox, le média citoyen :

Fiscalité : le bouclier qui cache la forêt des niches et autres privilèges indécents…
par Albert Ricchi (son site),
lundi 12 avril 2010

(...) Au moment où Nicolas Sarkozy annonce une réforme des retraites visant à remettre en cause le droit à la retraite à 60 ans, le dernier rapport de la cour des comptes, occulté largement par les médias, fait un constat accablant : les niches fiscales ne représenteraient pas 70,7 milliards € ainsi que le mentionnent les documents officiels mais 146 milliards € !
(...)

Alors que se multiplient les cadeaux fiscaux pour les nantis (présents et à venir, y compris en ce qui concerne l'ISF), la France est un pays où 3,6 millions de citoyens sont mal-logés ou directement sans abri, et où environ 1500 classes d'écoles primaires devraient fermer à la rentrée 2011 suite aux «suppressions de poste», selon a confirmé Luc Chatel, son ministre de l'Éducation nationale, le 26/04/2011. En effet, on dirait qu'en matière de contreparties sociales en France, comme dans tous nos pays développés, la boucle est bel et bien bouclée. C'est ainsi qu'en octobre 2009, 1,26 millions de foyers français bénéficiaient du RSA (par exemple, les gros bénéfices du rSa activité s’élèvent en moyenne à 162 € par foyer, loin des 40.908 € par tête de pipe que méritent les nababs via le bouclier fiscal). Puis, en avril 2010, le nombre de bénéficiaires de cette aubaine atteignait 1,78 millions de foyers. Enfin, les Réformes mises en œuvre par le Capital en général et son équipe proconsulaire française (le fier et beau Gouvernement français), en particulier, portent leurs fruits : en janvier 2011, 1,84 million de foyers sont allocataires du rSa. On verra dans les mois à venir quels taux atteindra la proportion Exigences du Capital / Charité politique en vue d'éviter des émeutes, tension qui comporte seulement parfois des collisions nucléaires (1). Car nous savons par David Harvey que "Alan Budd, Thatcher's chief economic adviser, later admitted that 'the 1980s policies of attacking inflation and squeezing the economy and public spending were a cover to bash the workers', and so create an 'industrial reserve army' which would undermine the power of labour and permit capitalists to make easy profits ever after (...)" (Extrait de Spaces of Hope, 2000 ; en français : Espaces d'Espérance. Voir la page 20 de l'édition en castillan publiée par Akal en 2003. Harvey cite concrètement R. Brooks : Maggie's man. We were wrong, The Observer, 21/06/1992, p. 21)

(1) Note du 10/05/2011 - Laurent Wauquiez est venu vite fait répondre à notre doute. Il a proposé, dimanche soir, de demander cinq heures hebdomadaires de service social aux bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA) et «de plafonner le cumul de tous les minima sociaux à 75% du Smic». Il faut éviter à tout prix que les pauvres et autres parasites associés du RSA jouissent sans entraves. Bien entendu, les recettes innovantes de Wauquiez ne concernent pas l'assistanat aux nantis qui ne cherchent pas de travail, dont on imagine que le seul chiffre qu'il est convenable de plafonner, c'est les impôts. Dans le rapport Exigences du capital / Charité politique, il montre bien la route que proposent les faucons : la grandeur militaire de la servitude (de la plèbe).

Note du 5/10/11 - Dans un post, Pierre Dubois s'est plu à calculer le coût de la scolarité de Laurent Wauquiez.

Note du 23/11/12 - Un nouveau livre, publié le 8 novembre par Éditions La Découverte, revient sur la fixation cynique de Wauquiez sur « les dérives de l'assistanat », rengaine dont il a bien voulu nous rebattre les oreilles pendant l'ère sarkozyenne. Il s'agit de « L’Envers de la "fraude sociale" », où le Groupe Odenore, Observatoire des Non-Recours aux Droits et Services, prouve, entre autres, que les sommes qui ne sont pas versées aux ayants droit sont trois fois supérieures à celles qui sont indûment perçues.

dimanche 1 mai 2011

Un documentaire pour le Premier Mai. Hommage à Sophie Sensier

Voici une petite suggestion qui tombe bien aujourd'hui, le 1er mai 2011. C'est un documentaire de Pierre Carles (1) et Christophe Coello, produit en 2004 et sorti en mars 2007, qui s'intitule Volem rien foutre al païs, déclaration goguenarde mélangeant français et occitan car le film vous permet d'écouter d'autres langues que le français (castillan, anglais, catalan...).
Il démarre par une prestation impayable de Georges Pompidou en juin 1967, lors de la fin des barrières douanières au sein de la Communauté économique européenne. Il se fait le chantre de l'insécurité sociale ! En fait, une fois que l'on connaît le déroulement de l'histoire et que l'on a constaté les raisons, les buts et les effets des recettes ressassées, une fois qu'on ne peut plus se leurrer à l'égard des appâts et du vrai sens des mots employés par les libéraux (la conversion de l'être humain en "client", le pronom "nous", le dédoublement "Nous"/"Ils", etc.), l'intervention de Pompidou et son éloge de la "préoccupation permanente" médusent, glacent et agacent :


Le problème de la concurrence à l'intérieur du marché commun est un problème sérieux, est un problème grave. Seulement, ce que je souhaiterais pour ma part, c'est que ceux qui s'adressent, comme vous même, qui s'adressent aux industriels, aux commerçants, à ceux qui dirigent l'économie ; au lieu de leur dire "ça va mal et c'est la faute du gouvernement" leur disent : "Vous avez pendant 50 ans vécu à l'abri de protections inadmissibles ; pendant 50 ans, vous étiez tranquilles : chacun produisait sa petite affaire sans savoir à quel prix lui revient et la vendait tranquillement avec son petit bénéfice, y'avait d' bonnes frontières douanières, y'avait aucune concurrence, et le client français était traité comme... un client qui était obligé de payer ce qu'on lui donnait au prix qu'on demandait". Nous vivrons, et l'économie française et les industriels et les commerçants français doivent vivre désormais, dans la préoccupation permanente, il s'agit de se dire qu'ils sont toujours menacés par un concurrent, qu'il faut toujours qu'ils fassent mieux, qu'il faut toujours qu'ils produisent à meilleur compte, qu'ils vendent la meilleure marchandise à meilleur prix et que c'est ça la loi de la concurrence et la seule raison d'être du libéralisme. Car si ce n'est pas ça, je vois pas pourquoi on se livrerait à ce genre de spéculations et pourquoi on prendrait tous ces risques et tous ces dangers.
Nous sommes donc en risque permanent et, le gouvernement en est parfaitement conscient, son rôle est de diminuer ces risques parfois, mais son rôle n'est certainement pas d'inviter les gens à la paresse en leur créant de nouvelles protections.
Car la mission du gouvernement —tout le monde devrait désormais le savoir— est d'inviter les ploutocrates (paressant ou non) à la Finance en leur créant de solides boucliers fiscaux, protections, subventions, dégrèvements, sauvetages et autres renflouements.

C'est Aldo qui m'a proposé de voir ce métrage. Aldo travaille dans un bar à vins et tapas à Madrid et il a vécu à La Plaine St.-Denis, cette Petite Espagne qui a inspiré Sophie Sensier (2). Sophie est morte hier, samedi 30 avril, à 16h environ, après une longue lutte pour la vie, contre la maladie. Elle était un exemple de courage, d'honnêteté et d'empathie. Son dévouement l'entraînait à ne jamais lésiner sur ses énergies là où elle se voyait capable de faire quelque chose pour la visibilité de ceux qui en ont besoin : femmes, immigrés, marginaux... C'était son amie Maite qui nous avait réunis hier dans la taverne d'Aldo pour porter un toast à Sophie : elle aurait certainement aimé. Que ce documentaire qui prête à penser serve aussi à lui rendre un petit hommage. En voici une version amputée :



SYNOPSIS :
Dans cette guerre économique, qu'on nous avait promise il y a bien des années et qui avance comme un rouleau compresseur, existe-t-il encore un sursaut d'imagination pour résister? Mis en demeure de choisir entre les miettes du salariat précaire et la maigre aumône que dispense encore le système, certains désertent la société de consommation pour se réapproprier leur vie. "Ni exploitation, ni assistanat!" clament-ils pour la plupart. Ils ont choisi une autre voie, celle de l'autonomie, de l'activité choisie et des pratiques solidaires...
Critique de Guillaume Massart pour Film de Culte.

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(1) Pierre Carles est l'auteur aussi de Ni vieux, ni traîtres (un film sur Action Directe co-réalisé avec Georges Minangoy, sorti en 2006) et plus récemment, de Fin de concession (2010).

(2) Née à Paris le 19 décembre 1965, Sophie Sensier était journaliste professionnelle. En 1988, elle a commencé sa carrière travaillant d’abord pour la télévision (Antenne 2), puis pour la presse écrite (La république du Centre, Le film français, Le Monde diplomatique, Politis, Synopsis…).
Parmi ses articles publiés dans Le Monde diplomatique, citons, par exemple, La longue marche des femmes, La Démocratie sans les femmes, Choisir ou subir ?, Femmes du Sud, Chefs de famille, etc.
Puis elle a entrepris une formation à la réalisation documentaire aux Ateliers Varan. Le résultat de cette préparation a été la réalisation de son premier court-métrage documentaire, Le morceau du boucher (Atelier Varan, 1997).
Ensuite, elle a co-écrit (avec Frédérique Pressman) et filmé Un cirque à New York, une production INA récompensée du Prix de la meilleure première réalisation à Clermont-Ferrand en 2002 et du Grand Prix du Jury et Prix du public à Belfort la même année.
Plus tard elle a tourné Et nous qui sommes-nous ? (Sunday Morning Production, 2004, à propos des juifs polonais, avec Barbara Schuch) et Petite Espagne (Yenta Production, 2006, documentaire sur l’immigration espagnole en Plaine Saint-Denis).

dimanche 24 avril 2011

Cinéma au retour du Maroc

Après notre voyage au Maroc, dont j'espère pouvoir parler plus calmement dans ce blog, D. eut la bonne idée de louer deux films classiques partiellement tournés dans deux points forts de notre journal de route. Non, ce n'étaient pas Ouarzazate et Aït Ben Haddou, les deux hauts lieux marocains des énormes productions du cinéma mondial (souvent des nanars accrocheurs offensant l'intelligence), mais Marrakech et Essaouira, deux villes inscrites elles aussi, comme Aït Ben Haddou, au patrimoine mondial de l’UNESCO. Les métrages choisis étaient, bien entendu, L'Homme qui en savait trop (1) et Othello (2).
Comme la suggestion fut excellente, je la fais rebondir, dans l’espoir que vous pourrez ainsi revivre un tant soit peu vos instants délicieux dans certaines scènes des deux films : place Jmaa el-Fna, Bab Doukkala (celle de la gare routière populaire), voire à l'Hôtel La Mamounia, à Marrakech, ou sur les Sqalas de la Kasbah ou du Port, à Essaouira. En tout cas, vous allez certainement revoir ces deux films d’un œil différent.
En voici deux échantillons, en version française pour le film d’Hitchcock, en version originale pour celui de Welles :

MARRAKECH DANS LE CINÉ...



ESSAOUIRA DANS LE CINÉ...



D’autre part, pendant mon absence, mon bon ami H. m’avait mis au courant par courrier électronique d'une production relativement récente de la très honorable Media Education Foundation. Il s'agit de Reel Bad Arabs. How Hollywood Vilifies a People, documentaire (3) incontournable pour mieux saisir mon commentaire ci-dessus sur les nanars qu'on nous inflige et leur force très audiovisuelle à l’heure d’apprivoiser les masses dociles, car il illustre à merveille l’activité infamante d’Hollywood vis-à-vis des « Arabes » et tombe plus que bien après notre expérience : vous n'aurez qu'à comparer ce que vous avez vu au Maroc et ce que l’on nous montre tous les jours à la télé, dans les cinés, sur internet... et vous comprendrez à quel point on peut manipuler la réalité afin de bafouer, avilir et diaboliser l’Autre, dans ce cas, les « Arabes » (réels ou fictifs), confus amalgame sous lequel on place la crème des boucs émissaires de notre temps dans une attitude, soit dit en passant, impeccablement antisémite. Si les images en disent long, les remarques de Jack G. Shaheen, professeur émérite de l’Université de l’Illinois du Sud, sont particulièrement didactiques (en anglais, désolé : vous voyez qu'il faut apprendre des langues) :



Aux intéressés, je conseille la lecture d'un livre fondateur d'Edward Said sur le sujet : Orientalismo, Ed. Debate (nouvelle édition espagnole, 2002).

NOTE POSTÉRIEURE - Le Monde du 25/04/11 publiait cette dépêche :
Manifestations au Maroc
Des milliers de personnes ont manifesté dimanche pour réclamer davantage de démocratie et de justice sociale. C'est la troisième fois que des manifestations de ce type ont lieu dans le pays depuis le début de l'année.

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(1) The Man Who knew Too Much, film étasunien d'Alfred Hitchcock, sorti en 1956, année de l’indépendance marocaine. Le réalisateur britannique avait déjà tourné une première version suisse du film en 1934.
(2) The Tragedy of Othello: The Moor of Venice, film réalisé par Orson Welles et sorti en 1952, conçu à partir de la tragédie homonyme de William Shakespeare. Le Maroc n’était pas encore indépendant et la ville d’Essaouira s’appelait encore Mogador
(3) Sorti en 2006. Le livre qui en est l'origine, signé par Jack G. Shaheen et édité en 2001, est toujours disponible. Remarquez qu'il ne tient donc pas compte des productions de cette dernière jolie décennie...

mercredi 13 avril 2011

Cleptocrate en forme

Les Friedmanites partagent surtout l'essentiel : l'amour de la propriété ; ça s'y connaît et ça ne se repose pas sur ses lauriers.
La vidéo ci-dessous nous montre comment privatiser une plume chilienne en deux tournemains : privatisation et retour apparent à la normale. On réalise les tours pendant que son collègue crée des illusions. Voici le procédé:



Il s'appelle Václav Klaus et remplit la fonction de président de la République tchèque. C'est un faucon très cohérent car il prêche une doctrine qui a pour vocation le déplumage des vrais cons (ou pigeons) à tout bout de champ.

samedi 2 avril 2011

L'Empire du mal empire

 Le corollaire du marché hors la loi, c'est le banditisme.
Le corollaire du marché dans la loi, c'est la corruption.
(Michel Rio : La Statue de la Liberté, Seuil, Paris, mars 1997)

When I was young, people called me a gambler. As the scale of my operations increased I became
known as a speculator. Now I am called a banker. But I have been doing the same thing all the time.

(Sir Ernest Cassel (1852–1921), banquier personnel du roi Édouard VII)
Source: Cité dans Fat Cats: The Strange Cult of the CEO (Gideon Haigh, 2005)


Pauvres de nous. Et les médias qui sévissent parmi nous persistent et parlent de "crise". Moi aussi, j'insiste : personne ne parle de "crise" lorsqu'on vous vole votre portefeuille. Même une mère est capable d'avouer : Mon enfant me pique de l'argent ; elle ne dirait pas : chez nous, c'est la crise ! Et je viens de voir un film, Inside Job, qui parle toujours de la "crise qui s'est déclenché en 2008" (comme si c'était un orage), qui a pitié des investisseurs escroqués par des chaînes pyramidales à la Ponzi (rouages-cible d'une économie de casino hyper truqué où ils jouent le rôle d'idiots utiles ou apprentis usuriers qui salivant à l'idée d'obtenir des profits à la manière de la classe de loisir, se font arnaquer de plus belle : tel est pris qui croyait prendre ; oui, je pense aussi à nos proches parents piégés par les appâts sucrés du Forum Filatélico, verbi gratia), qui présente George Soros comme "spéculateur et philanthrope" (trophée à l'oxymore hypertrophié du siècle !), qui montre Christine Lagarde des Essences les plus Tapies des Affaires et Dominique Strauss-Kahn (*) comme étant des observateurs débonnaires au-dessus de la mêlée, qui flatte de manière ahurissante la coterie des ministres d'Économie de l'UE et j'en passe. Bien sûr, comme d'habitude, on a du mal à entendre la voix d'une seule de ces millions de victimes qui s'esquintant juste à tenter de survivre au milieu des tempêtes partout fabriquées, sont vampirisées sans merci par les dispositifs de plus en plus sophistiqués du système économique en vogue sans qu'elles aient tenu à participer à ses jeux macabres : elles ne seront jamais là pour les profits, qui reviennent à la Caste des initiés du système, elles en sont toujours pour leurs frais.

Charles H. Ferguson, réalisateur d'Inside Job, a précisé que son documentaire porte sur "the systemic corruption of the United States by the financial services industry and the consequences of that systemic corruption", donc sur l'empire de Wall Street-Washington et ses tentacules passe-partout aux atroces retombées. Et je me dis que la première conséquence de la corruption systémique, c'est justement la corruption de l'entendement ; c'est ainsi qu'on admet joliment, par exemple, qu'on peut être à la fois spéculateur (chercheur de plus-values faramineuses obtenues sur le dos de populations complètes) et philanthrope (celui qui ne cherche aucun profit et s'emploie à aider les autres), prédateur et altruiste, pyromane et pompier... Il est vrai que le spéculateur pompe, mais pomper plusieurs milliards de dollars sur le grand casino global des initiés n'est pas dévaliser des nantis à Sherwood ; rafler à l'échelle mondiale des sommes fabuleuses et financer ensuite certains groupes qui en ont besoin, mais aussi les alevins du capitalisme prédateur de l'Est de l'Europe, n'est pas exactement cultiver le dévouement à autrui : le pillage suivi de charité renvoie dans notre imaginaire beaucoup plus à la mafia qu'à la justice.
En effet, Inside Job dépose un tas de griefs très justifiés et nous explique à un rythme endiablé, données et témoignages de tout poil à l'appui, ce que nous savions il y a belle lurette : que nous nous faisons faucher légalement et illégalement par ceux qui nous gouvernent (directement intéressés, ou broyés par la menace ou le gros bakchich) et leurs chefs, des gens psychotiquement malades de cupidité et de convoitise qui innovent sans arrêt pour pomper d'un seul coup tout ce que des sociétés complètes n'obtiennent qu'à travers une longue vie de travail.
D'ailleurs, ce documentaire clair comme de l'eau de roche expose la collusion entre la grande finance et journalistes, experts, agences de notation, économistes et profs d'économie (Harvard, Columbia...). On voit bien à quoi cela sert qu'une université moderne et bien financée... par ceux-là qui s'attendent à ce qu'elle enseigne la doctrine de la secte : privatisation, dérégulation, croissance, austérité (en matière de frais sociaux), flexibilité (de la main d'œuvre), gel (maintenant baisse pure et dure) des salaires ou des retraites, et les autres poncifs habituels. Bien entendu, la modération salariale et la flexibilité contractuelle ne sont pas de mise pour les oracles de ces dogmes qui fréquentent littéralement d'autres sphères. Et comme l'Université a la possibilité de créer des articles de foi là où n'arrivent pas les églises, vous pouvez vous faire une idée du vrai but de la réforme de Bologne, soit dit en passant.
C'est un peu, sur une autre trame, les ingrédients de fond d'un livre que j'ai traduit il y a quelques années, La Statue de la Liberté, de Michel Rio, mais sans le policier Malone et avec le talent en moins de la part des prédateurs : le magnat Robert Brook avait lui aussi son empire industriel et financier tentaculaire, disposait de nombreuses fondations philanthropiques, avait payé un prix faramineux pour habiter les trois derniers étages d'un haut building auxquels il accédait en ascenseur privé, etc., mais sa rhétorique était bien mieux armée (1).
Les crapules cravatées d'Inside Job, réelles et contemporaines, se divisent en deux groupes en fonction de leur attitude face aux documentaires inconfortables : celles qui n'acceptent pas une interview non arrangée et celles qui l'accordent mais ont des sueurs froides devant des questions bien simples, donc, forcément compromettantes. Coupez le son ! : le langage corporel balbutiant nous livre des vérités que tente de celer le blabla. Il faut voir comment avalent leur salive ceux qui se sont plutôt fait à saliver à longueur de journée, les Frederic Mishkin, Glenn Hubbard, Scott Talbott ou autres David McCormick. Au point qu'on se demande bien comment il est possible que cette bande de faucons néocons vraiment cons puisse nous dominer (oui, les pyramides à la Ponzi prouvent qu'il y a plus cons qu'eux, qu'avidité et naïveté composent un cocktail pitoyable) et détruire notre vie et notre paysage (le film démarre par le cas de l'Islande, qui était un pays prospère et tranquille). Ou à quoi consacrent leur temps les procureurs anti-corruption de nos démocraties très libérales. Car, comme nous le rappelle Inside Job, en dépit « des fraudes qui ont provoqué des milliers de milliards de pertes, personne n'est allé en prison » Y a-t-il des experts en résistance de matériels pour nous apprendre quel taux de déprédation des biens de tous sommes-nous capables d'endurer ? Tant qu'il en reste quelque chose. Et nous sommes encore nombreux à ne vouloir ni saccager les autres, ni être saccagés, bref, à ne pas baver devant un jackpot global qui est devenu un réseau de crétinisation des masses par-dessus le marché.

Pour mieux patauger dans cette mare aux pigeons et aux fripons, on peut recommander la lecture de quelques titres récents :

- Frédéric Lordon : Capitalisme, désir, servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, Paris, 2010 ; 216 pp, 12 €. (Génial ! : il a créé un titre à base de trois synonymes !).
- Hervé Kempf : Comment les riches détruisent la planète, Éditions du Seuil, coll. Essais, Paris, 2007 ;  150 pp, 6€ (8€ à Madrid).
- Jean de Maillard : L'Arnaque. La finance au-dessus des lois et des règles, Gallimard, Paris, 2010, 2011 pour mon édition (revue et augmentée), coll. Folio Actuel ; 399 pp, 11,85 € à Madrid.
- Matt Taibbi : Griftopia. Bubble machines, vampire squids and the long con that is breaking America, Spiegel & Grau, novembre 2010.


(1) Échantillon des échanges Malone-Brook dans La Statue de la Liberté (pp 44-46); c'est Brook qui commence :
- L'invention majeure politico-culturelle est l'utopie. Toutes les utopies sont par essence, ou deviennent par nécessité, totalitaires. On ne peut pas forcer l'humanité au bonheur par réglementation de police. Le mouvement est invariablement le suivant : le bonheur s'estompe, la police s'accroît.
- Le service public n'est pas une utopie, mais une réalité. Il n'est pas despotique, mais républicain, et garantit les libertés. Le marché doit être soumis à la loi républicaine et non l'inverse. L'inverse est une dictature, et une castration du politique.
- Bloquer les mécanismes sélectifs fondamentaux, c'est bloquer la société. Une société bloquée est comme certains poissons qui doivent avancer sous peine d'asphyxie : elle est condamnée à mort.
- L'état de droit et de culture bloque le processus darwinien et malthusien dans l'humanité : il régule en amont et libère en aval : c'est la loi consensuelle suivie de la liberté consensuelle. L'état de nature dans l'humanité, ou la dictature du marché, maintient le processus darwinien ou malthusien : il libère en amont et régule en aval. C'est la liberté de la jungle suivie de la loi sélective de la jungle.
- Le marché est fondé sur la loi et les libertés républicaines.
- La dictature du marché n'est pas fondée sur les dits et les visées de la loi républicaine, mais sur ses silences et ses manques.
- Le service public se substituant au marché, c'est la ruine.
- Le marché se substituant au service public, c'est la mort.
- Il n'y a qu'une alternative : rentabilité ou faillite.
- La notion de rentabilité dans le service public est une absurdité logique et morale. Les conséquences en sont meurtrières, témoins l'affaire du sang contaminé ou celle de l'amiante en France ou l'affaire de la vache folle en Angleterre. Un gouvernement qui prend des risques avec la santé publique par souci économiste est un gouvernement de criminels. Le crime est contre l'humanité.
- Le profit est donateur de travail.
- Le profit comme finalité tient le travail en otage. L'ultralibéral est quelqu'un qui dit au politique : ne m'ennuyez pas ou je licencie. Le politique n'ennuie pas. L'autre licencie quand même.
- Liberté politique et libéralisme économique sont indissociables.
- Despotisme de l'argent et ultralibéralisme sont indissociables. L'ultralibéralisme, c'est la dictature des tenants du marché mondial.
- Le marché est, jusqu'à preuve du contraire, le seul système qui rende possible une société d'abondance. C'est aussi le seul qui ait les moyens d'être secourable.
- Le but n'est pas l'abondance, mais la suffisance et la justice. L'abondance, dans l'optique ultralibérale, veut dire le caractère exponentiel des biens et du profit. Cela doit impliquer normalement le caractère exponentiel des ressources de la terre. Ce qui est faux. L'ultralibéralisme veut dire : après moi, le déluge. Il se fout des générations futures. Il est massivement infanticide.

(*) NOTE POSTÉRIEURE (du 14 mai 2011) - C'était à s'en douter : le Tribunal des condamnés d'avance de Là-bas, si j'y suis s'est bien occupé de DSK quelques semaines plus tard, le mercredi 11 mai 2011 et le 12 mai 2011. Cliquez sur les liens pour mieux connaître le personnage et vous marrer en bon français.
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NOTE du 26 novembre 2013 :
Au sujet de ce billet, on peut lire en anglais, dans CounterPunch, un article paru ce dernier week-end (22-24 novembre 2013) :  

The American Criminal Elite
An Orgy of Thieves
par JEFFREY ST. CLAIR et ALEXANDER COCKBURN
(L'élite criminelle étasunienne - Une orgie de voleurs : adaptation et mise à jour d'un article publié par l'édition de novembre 2000 de The New Statesman).
Son dernier paragraphe rappelle à notre souvenir l'activité éducative des meilleures universités et écoles de hautes études étasuniennes (évoquée dans le 4e paragraphe de ce billet) dans cette spoliation organisée :
The finest schools in America educated a criminal elite that stole the store in less than a decade. Was it all the fault of Ayn Rand, of the Chicago School, of Hollywood, of God’s demise?