lundi 26 avril 2010

Petite Espagne

C'était la journée de clôture de la VIII Muestra de Cine y Trabajo, organisée par la Fundación Ateneo Cultural 1º de Mayo. Nous avons tout d'abord vu les quatre courts métrages qui étaient au palmarès de cette édition du festival ; ensuite, Assämara, film tourné en Éthiopie qui montre notamment la lutte pour la vie des enfants d'Awassa ou Addis Abeba ; enfin, Petite Espagne, film documentaire de Sophie Sensier.
Le déclic ? Il y a 7 ans, Sophie Sensier et Natacha Lillo ont passé un dimanche à manger, à boire, à causer... dans "El Hogar de los Españoles", 10 Rue Cristino Garcia, 93210 Saint Denis, au nord de la Porte de la Chapelle, de Paris. Ce foyer, situé à quelque 200 mètres du reluisant Stade de France, est le centre social de la Petite Espagne, quartier développé par des immigrés espagnols, à provenance surtout d'Extremadura (Mesas de Ibor, la Vera...), qui ont commencé à affluer à partir de 1920 sur la Plaine de Saint-Denis, cet espace encastré entre l'avenue Président Wilson et le fleuve, et appartenant aux communes de St-Ouen, St-Denis et Aubervilliers.
Avant, vers 1910, il y avait eu une première vague d'immigrés bretons et italiens, mais déjà dans les années 30 on n'y trouve que des Espagnols -qui ont soutenu, pour la plupart, la République lors du putsch des généraux fascistes en 1936, ce qui leur coûterait plus tard, sous l'Occupation, un bon nombre de déportations à Mauthausen. Ils ont éprouvé l'amertume de la défaite républicaine mais aussi l'euphorie de voir le 27 août 1944, avenue Wilson, des noms espagnols sur les chars d'assaut, les tanks, des troupes du général Leclerc qui libéraient Paris.
Enfin, entre 1958 et 1970, la misère franquiste entraînera encore un flux énorme d'immigrés ibériques à Saint-Denis.
À travers des photos, quelques fragments vidéos, des images d'aujourd'hui et beaucoup de témoignages, dont un poème clair et net de Manuel García Montero, le film explique sans ornement, et grâce à un beau travail de montage, l'histoire émouvante de ce quartier.
Les Espagnols arrivaient dans des conditions très dures et de toutes les manières possibles pour fuir la misère et travailler dans les usines de gaz ou de soufre, la tréfilerie Mouton, la fonderie. Il y en avait même qui étaient contraints de traverser clandestinement la frontière des Pyrénées pour entrer en France (témoignage d'une spectatrice bien émue à la fin de la projection). Et la Plaine, au début, c'étaient les terrains vagues, les rats, les baraques, la boue, l'absence d'eau ou d'électricité, les lampes à pétrole, les fosses d'aisances communes, les pièces à partager et l'entassement concomitant, la culture des potagers, les poules et les lapins... On pouvait louer une pièce à trois, par exemple, et chacun en disposait huit heures sur 24. Un jour, on a construit une première maison ; probablement grâce à l'effort de mains bandées, piquées par l'acide. Et, bien entendu, sur un terrain qui ne leur appartenait pas. Ils étaient illettrés, ils n'avaient pas pu aller à l'école. Et pourtant, Severiano Manglano, qui a vécu 17 ans de sa vie dans ces bidonvilles, en garde un bon souvenir ; il y en avaient beaucoup dont la seule prétention était de gagner leur vie, et du pain et des pupitres pour leurs enfants.
Petit à petit, beaucoup de taudis ont été démolis, l'église du patronage est devenue un salon de fêtes et on bâtit aujourd'hui des habitations modernes sur les friches des usines désaffectées. Pour ne pas parler du colossal Stade de France. Mais on peut encore visiter "El Hogar de los Españoles".
Les uns sont restés en France, ainsi que leurs enfants ; d'autres sont rentrés en Espagne. Il y en a qui se sentent fiers d'être à la fois français et espagnols alors que d'autres lancent leur plainte entre deux chaises : ça fait mal que d'être français en Espagne et espagnol en France. Je me rappelle même un commentaire ironique là-dessus : "Ni Français ni Espagnols ; on est des Gitans". Une femme explique, plus ou moins, pour moi, dix jours en Espagne, c'est trop : mes attaches sont en France. Chaque expérience est différente, comme chaque chair. Mais ces témoignages sont clés, incontournables, pour contrecarrer la prolifération de mythes intéressés à propos de l'émigration espagnole. Merci, Sophie, pour ta contribution à cette mémoire.
NOTE : Justement, ces jours-ci, France Télévisions présente, avec Narrative, une coproduction de documentaires multimédia consacrés à l'émigration. On les diffuse sur le site de France 5, dans la collection "Portraits d'un nouveau monde". Vous y trouverez, par exemple, Un Somalien à Paris, de Patrick Zachmann, ou Au pied du mur, web documentaire de Romain de l'Écotais, réalisateur de 29 ans basé à Marseille qui, en 2005, a commencé à travailler sur la thématique de l'exil et du travail. Curieusement, il a dirigé des ateliers audiovisuels avec des jeunes d'Aubervilliers...

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