jeudi 6 septembre 2018

Ni Dieu ni Maître - Une histoire de l'anarchisme

« Le veau d'or rend vache »
(slogan anarchiste)

 « Ni Dieu, ni Maître, ni Mari »
(devise de La Voz de la mujer)

N’oublions pas que le premier acte des anarchistes à Barcelone
a été la prise en main de l’industrie du cinéma et de la radio pour
tout filmer. Ils disaient, en gros : « À partir de maintenant,
c’est nous qui faisons, écrivons et racontons notre histoire. »


Ni Dieu ni Maître fut le titre du journal créé par Louis-Auguste Blanqui en 1880. Il devint une devise anarchiste.
Ni Dieu ni Maître est aussi un ouvrage de Daniel Guérin, une anthologie de l'anarchisme éditée en 1970 dans la « Petite collection Maspero » que l'on peut retrouver aujourd'hui chez les Éditions de la Découverte :
Devenu un classique depuis sa première édition dans la « Petite collection Maspero » en 1970, ce livre propose un choix raisonné de textes politiques et théoriques des grands noms de l'anarchisme. En les replaçant en perspective, Daniel Guérin a retracé l'aventure d'un mouvement politique et intellectuel dont la force de contestation n'a jamais faibli depuis sa naissance au XIXe siècle. Il offre un panorama complet, sur deux siècles, de la pensée anarchiste, en restitue la richesse, fait revivre les controverses qui l'animent. Daniel Guérin entend ainsi combattre le discrédit dont fut victime l'anarchisme, souvent réduit par ses détracteurs à une idéologie individualiste « réfractaire à toute forme d'organisation ».
La première partie de cette anthologie présente le travail théorique des anarchistes du XIXe siècle à travers des textes de Stirner, Proudhon, Bakounine, Guillaume et Kropotkine. La seconde, plus historique, dresse le portrait des grandes figures du mouvement à la fin du XIXe siècle et au XXe siècle : Malatesta, Henry, Pelloutier, Voline, Makhno, Durruti. Elle met en lumière le rôle intellectuel et politique des anarchistes pendant la révolution russe et la guerre d'Espagne.
Et Ni Dieu ni Maître - Une histoire de l'anarchisme..., c'est le titre d'un documentaire réalisé par Tancrède Ramonet, dont la confection fut assurée par la société de production audiovisuelle indépendante Temps noir (1) et ARTE France en 2016, avec la participation de LCP Assemblée nationale, UR-Swedish Educational Broadcasting Company et la RTS Radio Télévision Suisse.
Cette fresque monumentale fut initialement diffusée en Suède, en Colombie, au Canada et en Suisse, en 2016, puis, mardi 11 avril 2017 à 20 h 50, en France, par ARTE.
Côté financement —Ni Dieu ni Maître a coûté autour de 500 000 euros—, cette œuvre bénéficia du soutien de la Procirep (société civile des Producteurs de Cinéma et de Télévision) et l'Angoa (Agence Nationale de Gestion des Œuvres Audiovisuelles), du Centre National du Cinéma et de l'Image animée, et du Programme Europe Creative–MEDIA de l’Union européenne. On peut l'acheter physiquement [en DVD (2)] en librairie ou sur la boutique d'ARTE. Elle est aussi disponible de manière virtuelle, en VOD ou en téléchargement, sur le site des Mutins de Pangée.
Le film est visible en flux (en ligne et en continu) sur videos-streaming.eu et j'ai trouvé sur internet cette copie insérable :

Narrateur : Redjep Mitrovitsa. Textes dits par Audrey Vernon. Conseillers historiques : Gaetano Manfredonia et Frank Mintz. Musique originale : Julien Deguines. Graphisme et animation : Jean-Baptiste Delorme

Ce documentaire historique commence en 1840, date de publication du manifeste Qu’est-ce que la propriété ? Ou recherches sur le principe du droit et du gouvernement, signé par Pierre Proudhon, et conclut à la Seconde Guerre mondiale. Il a été monté en deux parties, pour l'instant (3), La Volupté de la destruction (1840-1914) et La Mémoire des vaincus (1911-1945). Car ceux-ci, on les a vaincus et écrasés à plusieurs reprises, on les a diabolisés en permanence (y compris dans les dictionnaires) et pourtant, ils existent toujours ; ils sont toujours debout, selon Léo Ferré ou selon Michel Mathurin, par exemple.

Voici la présentation de Ni Dieu ni Maître par son distributeur, la chaîne ARTE France (dont les deux derniers paragraphes reprennent le quatrième de couverture du coffret) :
"Ni Dieu Ni Maître" revient sur tous les grands événements de l'histoire sociale des deux derniers siècles et dévoile l’origine et le destin de ce courant politique qui combat depuis plus de 150 ans tous les maîtres et les dieux.
Né du capitalisme, frère ennemi du communisme d'Etat, l'anarchisme n'a eu de cesse de souffler son vent de justice et de liberté sur le monde. Et si certains libertaires purent se changer en criminels, jouant du revolver ou faisant parler la dynamite, on oublie qu'ils furent nombreux à proposer des alternatives et initier les grandes révolutions du XXe siècle.
A partir d’images d’archives inédites, de document oubliés, d’entretiens exclusifs avec les plus grands spécialistes du mouvement ouvrier, ce film exceptionnel raconte pour la première fois l’histoire de ce mouvement qui combat depuis plus de 150 ans tous les maîtres et les dieux et qui, de Paris à New York et de Tokyo à Buenos Aires, n'en finit pas de faire trembler le monde.
Son auteur a précisé :
Je ne voulais pas faire un film « anarchiste » dans les choix graphiques, typographiques, musicaux ou de montage. Je voulais que le film ressemble à un film classique sur la Seconde Guerre mondiale : archives, entretiens sur fond noir, musique orchestrale. En cela, je m’inspire un peu de ce que disait Jean Genet dans un entretien à Bertrand Poirot-Delpech en 1982. Il expliquait en substance qu’il voulait que sa langue soit la plus pure et la plus classique possible, de manière à faire entrer imperceptiblement dans la tête du lecteur des idées défendues.
Pendant cinq ans, Tancrède Ramonet a bien pioché son sujet : l'histoire occultée de l'anarchisme. Et la mise au clair de beaucoup d'éléments traditionnellement manipulés de l'histoire, comme le cas de François Claudius Koënigstein dit Ravachol. On imagine l'énormité du travail de recherche, l'embarras des choix et les complexités du montage de cette fresque énorme, vu la quantité de documentation de tout poil et d'entrevues employées qu'il fallut compacter en deux heures et une vingtaine de minutes. Dans le documentaire prennent longuement la parole des spécialistes des mouvements anarchistes : Jean-Christophe Angaut, Éric Aunoble, Normand Baillargeon, Giampietro Berti, Matthew Carr, Alain Doboeuf, David Doillon, Marianne Enckell, Robert Graham, Gaetano Manfredonia (auteur d'Histoire mondiale de l'Anarchie), Frank Mintz, Jean-Yves Mollier, Servando Rocha, Michael Schmidt, Anne Steiner, Mikhail Tsovma, Édouard Waintrop et Kenyon Zimmer. La liste de remerciements, vraiment touffue, prouve également un nombre très considérable de consultations : Ramonet est bien conscient d'avoir monté "une" histoire de l'anarchisme parmi d'autres possibles. La sienne est dense, honnête et pertinente.

Le 19 décembre 2016, la revue Ballast publia un entretien avec Tancrède Ramonet sous le titre Faire entendre des voix inaudibles. Extraits :
« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. » Nous voulons raconter l’histoire du point de vue des lions. C’est le cas de la série « Afrique(s), une autre histoire du XXe siècle » [cf. ce blog] écrite par Elikia M’Bokolo, directeur à l’EHESS du département de l’histoire de l’Afrique. Il y raconte l’histoire de ce continent du point de vue des Africains, de ceux qui l’ont faite, vécue et pensée. Le film Le Ventre des femmes — qui donne la parole aux 330 000 femmes stérilisées de force au Pérou entre 1995 et 2000 — est un autre exemple de cette ligne éditoriale. Dans Ni Dieu ni Maître, qui est une histoire de l’anarchie par des penseurs et des acteurs de l’histoire libertaire, la démarche est la même. Ma démarche militante — si elle existe — consiste à faire entendre ces autres voix.
(...)
Sa défaite répétée tient largement à l’entente d’un ensemble de pouvoirs que sont le communisme d’État (4), les démocraties bourgeoises et les fascismes, pour l’enterrer au plus vite. La guerre au sein de l’Internationale, le massacre de Haymarket, l’insurrection ukrainienne, la bataille pour la Maison des syndicats en France, les luttes pour faire innocenter Sacco et Vanzetti ou même la révolution libertaire en Catalogne, les grandes heures de l’histoire libertaire, c’est-à-dire toute une part de l’histoire sociale, ont été systématiquement enfouies dans un oubli forcé ou volontaire. Et dans cette entreprise, la censure douce des démocraties bourgeoises n’a rien eu à envier au contrôle de l’information des grandes dictatures.
On peut lire ici le résumé des deux volets proposé par les Mutins de Pangée et ici et , les deux pages (Et l’anarchie enfin va triompher !) que lui consacra Là-bas, si j'y suis le 4 mars 2017, donc avant sa première, y compris un entretien de Daniel Mermet avec le réalisateur Tancrède Ramonet.
Le Web fournit plusieurs critiques à l'égard de ce long métrage, dont celle d'Antoine Flandrin (Le Monde).
Le jour de la première diffusion du film sur ARTE, Tancrède Ramonet fut invité par l'émission La grande table, d'Olivia Gesbert (France Culture), à discuter avec Irène Pereira, sociologue, professeure de philosophie, membre du comité de rédaction de la revue anarchiste Réfractions, spécialiste des pratiques militantes et autrice de "L'anarchisme dans les textes" (Ed textuel, 2011) :

"Il existe encore des figures anarchistes, de Tardi à Ovidie en passant par Chomsky"
"Partout les anarchistes ont été les premiers à mener les combats pour les acquis sociaux. On a tendance à l'oublier"
"L'histoire de l'anarchisme a été occulté par l'historiographie stalinienne et l'histoire bourgeoise".
Tancrède Ramonet, La grande table
"Les médias ont crée dés le départ les conditions d'une peur de l'anarchiste. Des choix sont faits dans la mémoire"
"C'est parfois une illusion rétrospective de dire que l'anarchisme était nécessairement féministe. Proudhon était misogyne".
Irène Pereira, La grande table



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(1) Extrait d'un entretien de la revue Ballast avec Tancrède Ramonet :
Avec Martin Laurent et Axel Ramonet, nous avons déposé les statuts de notre société de production juste après le 21 avril 2002, dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, quand Jean-Marie Le Pen accédait au second. Plutôt que d’aller voter, c’était notre réponse à nous. Nous voulions développer des thématiques historiques, culturelles et sociétales avec une visée résolument internationale. Nous voulions donner la parole aux réalisateurs issus des pays ou des mouvements qui sont le sujet de nos films, en racontant les histoires de l’intérieur. Presque tous nos films se font l’écho de ce souci : l’histoire de l’Afrique écrite par Elikia M’Bokolo, Cuba, une odyssée africaine, réalisé par la réalisatrice égyptienne Jihan El-Tahri, ou Colonia Dignidad, par l’ancien combattant chilien José Maldavsky, qui raconte l’existence d’une secte nazie en Amérique latine. Nous voulons donner des points de vue invisibles ou faire entendre des voix inaudibles, car mises sous le boisseau. Ceci est d’autant plus important que cette tradition documentaire s’éteint à mesure que se réduit le nombre de porteurs d’une autre vision du monde et que se normalisent les discours et les histoires. L’industrie audiovisuelle a une responsabilité énorme : de manière paradoxale, alors qu’il n’y a jamais eu autant de chaînes de télévision et que le nombre de documentaires croît de manière exponentielle, il n’y a jamais eu aussi peu de diversité de points de vue. L’uniformisation et la standardisation touchent autant l’agroalimentaire que le discours politique ou le secteur culturel.
(2)  Deux DVD incluant les deux parties du film et quelques compléments : L'affaire Schwartzbard, Mujeres Libres, Anarchie en Mandchourie et un entretien avec Noam Chomsky.
Le coffret contient en outre un livret de 60 pages intitulé Ils ne peuvent pas détruire nos idées. Il s'agit d'une petite anthologie de textes libertaires encadrés entre un avant-propos de Tancrède Ramonet et une postface de Frank Mintz. Ces extraits composent une « foule hétéroclite de réflexions, lettres, manifestes, mémoires, qui se contredisent parfois et se complètent souvent », et correspondent à Pierre Sylvain Maréchal (1750-1803), Pierre-Joseph Proudhon (1809-65), Max Stirner (pseudonyme de Johann Kaspar Schmidt, 1806-56), Michel (Mikhaïl Aleksandrovitch) Bakounine (1814-76), Louise Michel (1830-1905), le Manifeste des Anarchistes (déclaration collective de 66 anarchistes au Tribunal de Lyon le 19 janvier 1883), Ravachol (1859-guillotiné en 1892), Errico Malatesta (1853-1932), Pierre (Piotr Alexeïevitch) Kropotkine (1842-1921), Fernand Pelloutier (1867-1901), Léon (Lev Nikolaïevitch) Tolstoï (1828-1910), Élisée Reclus, Francisco Ferrer Guardia (Francesc Ferrer i Guàrdia, 1859-fusillé en 1909), Albert Libertad (pseudonyme de Joseph Albert, 1875-mort empoisonné en 1908), Gustav Landauer (1870-assassiné en 1919), Kōtoku Shūsui, Voltairine de Cleyre (1866-1912), l'Internationale Anarchiste et la Guerre (Manifeste des 35, février 1915), Ricardo Flores Magón (1873-1922 au pénitencier de Leavenworth, Kansas), Emma Goldman (1869 - 1940), l'Union Générale des Anarchistes (Projet du groupe Dielo Trouda —Cause Ouvrière— de 1926), Ba Jin (1904-2005), Nicola Sacco (1891-exécuté en 1927), Nestor Makhno (1889-1934), Mujeres Libres (organisation féminine, autonome et prolétarienne fondée en Catalogne en 1936 qui créa des libératoires de prostitution, car elle s'était donnée pour objectif d'abolir le « triple esclavage des femmes : l'ignorance, le capital et les hommes ».), Rudolf Rocker (1873-1958), Albert Camus (1913-60), Abraham Guillén (1913-1993), Guy Debord (1931-94 ; cité ici, p. e.), Murray Bookchin (1921-2006), Hakim Bey (Peter Lamborn Wilson dit Hakim Bey, 1945), le sous-commandant Marcos (1957), Sam Mbah (1963-2014), le Comité Invisible et Abdullah Öcalan (1949).
Affiche féminine gratuite

(3) Il y aurait, selon Tancrède Ramonet, un troisième épisode déjà tourné et monté, intitulé Les réseaux de la colère. Il couvrirait la période 1945-2001. Le réalisateur expliqua à TéléObs le 9 avril 2017 :
Arte n'a pas voulu du troisième volet, "les Réseaux de la colère", qui porte sur la période de 1945 à nos jours. Nous y expliquons pourtant comment l'anarchisme renaît de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale et devient l'inspirateur de toutes les formes de résistance qu'ont été les mouvements hippie, punk, situationniste, Action directe (et le retour à la lutte armée), Black Bloc, ZAD, mouvance anarcho-autonome ou Nuit debout…
Encore une fois, le régime libéral nous éclaire de manière pratique la vraie nature de sa liberté d'expression et son amour pour la contestation au présent.
Dans ce même entretien, Ramonet affirma :
On ne prend pas de carte de militant anarchiste : ce qui le définit, c'est sa pratique. Or on retrouve en 2017 cet esprit dans des mouvements contre les violences policières, pour les migrants (No Border), à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, à Nuit debout ou encore dans le féminisme pro-sexe d'Ovidie. Il s'exprime aussi dans l'exigence d'une démocratie directe ou dans l'idée de convergence des luttes : alors que le communisme n'oppose que les travailleurs à la bourgeoisie, l'anarchisme a toujours pointé d'autres formes d'exploitation plus insidieuses : homme/femme, Blanc/ Noir, pays du nord/pays du sud, homme/nature…
(4) Cf., par exemple, Rudolph Rocker : La tragedia de España, Melusina, 2009 (traduction de Marc Viaplana à partir de The Tragedy of Spain, 1937), page 85 :
"En lo que a Cataluña se refiere, ya se ha puesto en marcha la limpieza de elementos trotskistas y anarcosindicalistas, y será llevada a cabo con la misma energía que en la URSS." (Pravda, 17 de diciembre de 1936)
À propos de l'expérience anarchiste pendant la guerre civile espagnole, La2 de RTVE diffusa en 1997 Vivir la Utopía, film documentaire réalisé par Juan Gamero qui recueillait les témoignages des anarchistes espagnols Miguel Alba, Ramón Álvarez, Federico Arcos, Marcelino Bailo, María Batet, Severino Campos, Francisco Carrasquer, Miguel Celma, Valerio Chiné; José España, José Fortea, Juan Giménez, Antonio Lahuerta, Concha Liaño, Fidel Miró, Aurora Molina, Heleno Molina, Conxa Pérez, Suceso Portales, Dolors Prat, Ximo Queirol, Maravillas Rodríguez, Juan Romero, Manuel Sanz, Liberto Sarrau, José Sauces, Josep Serra Estruch, Antonio Turón, José Urzáiz, Antonio Zapata.


samedi 25 août 2018

Thinkerview donne la parole à Alain Deneault : Le langage au service des puissants ?

Connaissez-vous Thinkerview ? On avait déjà mentionné ici cette plateforme née en juin 2013.

Selon le journaliste français Marc Ullmann (1930-2014), il s'agirait d'un "groupe indépendant issu d'internet, très diffèrent de la plupart des think-tanks qui sont inféodés à des partis politiques ou des intérêts privés". Vous pouvez cliquer ici pour en savoir plus.
Sous la devise "Le cygne noir n'existait pas... jusqu'à ce que l'on en trouve un", ce projet en équipe et bénévole se propose de...
- Appréhender toute la complexité des enjeux actuels et futurs de notre monde.
- Écouter les points de vue peu médiatisés afin d’élargir nos prismes de lecture.
- Mettre à l’épreuve les idées/discours en décelant leurs failles, leurs limites.
Et cela à travers des entretiens "aux perspectives alternatives dans un monde aux informations formatées".
Ces interviews ou tables rondes durent en moyenne une heure "sans interruption, ni coupe, ni montage" et l'on y aborde des sujets variés : Géopolitique, Finance, Terrorisme, Médias, Internet/Technologies, Environnement, Société et Sciences.
Les dernières entrevues datent de la fin juin 2018 et ont été accordées à Pierre Larrouturou (Climat : Trois quarts de l'humanité menacés de mort ?), Antoine Champagne « kitetoa » et Olivier Laurelli (Table ronde intitulée Surveillance, Hacker et Journaliste : sans filtre) ou Mireille Bruyère, Eric Berr et David Cayla (Les économistes atterrés abordant le thème Economie en danger ? Flux migratoires, Brexit et Mondialisation)

En plus...
Thinkerview c'est aussi une veille collaborative : nous faisons remonter ce que la communauté collecte comme informations afin de comprendre et d'anticiper.
Cette veille se passe sur Facebook et prochainement sur Mastodon.
Ils récoltent des dons afin de...
- Défrayer les invités et l'équipe (transports, repas).
- Investir dans du matériel afin de gagner en qualité et en stabilité. Ne plus devoir emprunter ou louer : être plus indépendant.
(Caméras, Lumières, Ordinateur mélangeur & streaming, Table de mixage, Micros)
- Payer l'hébergement des vidéos sur notre site.
- Avoir un local associatif où l'on pourrait laisser sur place notre équipement déjà installé et prêt à tourner. Cela nous éviterait de devoir à chaque fois transporter le matériel, construire et déconstruire le studio. Nous serions alors toujours prêts pour une interview et pourrions en proposer plus régulièrement.
A L'AVENIR :
- Se déplacer à l'étranger pour élargir nos possibilités d'interviews.
Voici, comme exemple, et sous le titre alléchant Le langage au service des puissants ?, l'interview du philosophe canadien Alain Deneault, tenue en direct le 04/05/2018 à 19h :



« Des mots comme territoire, État, frontière, Droit, loi, crime, souveraineté... n’ont plus la même définition depuis que ce phénomène des paradis fiscaux a gagné en expansion (...). Les mots sont plus forts que nous. Les mots avec lesquels on pactise, les milieux dans lesquels on s’inscrit sont plus forts que nous, c’est-à-dire que dès lors qu’on pactise avec un certain vocabulaire, dès lors qu’on consent à appartenir à un certain milieu, ce vocabulaire et ce milieu nous conditionneront, et la principale liberté qu’on a, c’est de choisir avec quel vocabulaire et avec quel milieu on entre en relation sur un plan intellectuel et intime. »
Fallait-il vraiment appeler "Thinkerview" cette initiative ? Si on tenait absolument à utiliser un calembour, est-ce que "Contrevue", par exemple, ne pouvait pas bien faire l'affaire ?
Faudrait s'analyser ces tocades oiseuses et cuistres pour la langue de l'empire.

jeudi 7 juin 2018

Des Justes contre une République inhumaine et toujours en marche (arrière)

Grosse fatigue, grosse amertume. Ce billet est la suite à d'autres déjà publiés concernant le délit d'humanité en France —alors que la "fraternité" fait encore partie de la devise de la République française :

On dirait que notre régime fait tout pour que les réfugiés et les migrants crèvent en marche : si leur Dakar pour fuir les guerres et la misère est particulièrement féroce, leur porter secours est lourdement puni. Un courriel de Sylvie Brigot-Vilain, Directrice Générale d'Amnesty International en France, nous rappelle —en vue de nous faire signer la pétition que son organisation vient de lancer— la persécution honteuse que subit Martine Landry, militante d'AI (1), ainsi que l'endurcissement de la loi française en matière d'asile et immigration :
À l’heure où notre militante, Martine Landry, est poursuivie pour « délit de solidarité », les sénateurs débattent du projet de loi asile et immigration. Si ce projet est adopté en l’état, plusieurs mesures mettront en danger les droits des réfugiés et des migrants et menaceront de poursuites pénales ceux qui leur viennent en aide.

Martine n’avait fait qu’apporter son aide, du côté français de la frontière, à deux adolescents guinéens auparavant expulsés de France de manière illégale. Cette situation souligne la nécessité de modifier la loi française : il faut mettre un terme aux poursuites contre des personnes qui, comme Martine, apportent leur aide humanitaire ou une assistance juridique aux migrants et réfugiés, sans en retirer un bénéfice financier ou matériel.
« C’est une première confrontation avec la justice pour vous… », observa Laurie Duca, la présidente du tribunal correctionnel de Nice quand elle dévisagea Madame Landry, 73 ans, à la barre de son tribunal mercredi 30 mai dernier.
Accusée d'« aide à l’entrée ou au séjour irrégulier », Madame Landry détailla sa participation au crime en question : « Je les ai attendus [les adolescents guinéens] sous le panneau France. Je voulais simplement faire respecter la loi. J’ai fait ce que toute personne devrait faire : les accompagner à la police aux frontières pour que ces jeunes soient pris en charge. »

Dans les Hautes-Alpes, malgré la répression, la solidarité est vive avec les migrants, informe Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre) le 2 juin 2018 (2) :
La situation est dure pour les migrants et ceux qui les soutiennent dans les Hautes-Alpes. Trois morts ont été recensés depuis début mai et le procès des « Trois de Briançon », poursuivis pour « aide à l’entrée d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire national et en bande organisée », a été repoussé au 8 novembre. Mais les montagnards maintiennent la solidarité.
En France, il y a très longtemps que le droit d'asile est devenu ex-tradition. Voilà pourquoi les cas genre Mamoudou Gassama (3) constituent aujourd'hui des exceptions très françaises, des contes de fées qui ne sauraient cacher une tendance générale (française et européenne car systémique) mélangeant prédation tous azimuts et déshumanisation des grandes victimes des rapines transnationales, liberté pour les grandes affaires et fortification des espaces où l'on vit encore dans l'aisance. Et puis, les migrants ne peuvent pas sauver tous les natifs du premier monde.
Dans ce contexte pénible et avilissant, il faut honorer les justes et réfléchir à leur témoignage. Dans le but d'agir, bien entendu.
Voici l'extrait accessible à tous, sur internet, de la tribune d'auto-inculpation publiée par 121 justes (4) dans Le Monde du 30.05.2018 :

« Nous avons aidé, nous aidons et aiderons toute personne migrante dans le besoin »

Un collectif, dont font partie Benoît Hamon, Cédric Herrou, J.M.G. Le Clézio ou François Morel, dénonce dans une tribune le procès intenté à trois personnes qui se sont montrées solidaires de migrants.

Le samedi 21 avril, quelques dizaines de militants du mouvement extrémiste Génération identitaire se retrouvent au col de l’Echelle, dans les Alpes, avec pour objectif de bloquer l’arrivée des personnes migrantes et de les renvoyer vers l’Italie, quitte à les mettre en danger. Ils déploient des banderoles haineuses et matérialisent symboliquement la frontière avec une barrière de chantier. Ils s’instaurent en milice, dont les slogans et motivations sont clairement racistes.
Nous rappelons que les provocations publiques à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale constituent un délit (art. 24, alinéa 6, loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse) punissable d’un an d’emprisonnement et/ou d’une amende de 45 000 euros au plus. Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues pour mettre fin à cette action, la considérant donc, implicitement, comme tout à fait légale. Le ministre de l’intérieur lui-même a d’ailleurs minoré ces faits en les qualifiant de « gesticulations ».
En réaction à cela, plus de 160 personnes solidaires ont lancé un cortège spontané pour passer la frontière avec des personnes migrantes. Contrairement aux identitaires, les solidaires se sont heurtés à un cordon de gendarmes, qui ont finalement laissé la manifestation avoir lieu.
Quelques heures plus tard, alors que le cortège était terminé depuis longtemps, trois jeunes gens qui en faisaient partie, Bastien et Théo, deux Suisses, et Eleonora, une Italienne, ont été arrêtés et placés en garde à vue. Ils sont restés en détention provisoire à la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille pendant neuf jours avant d’être libérés le 3 mai. Leur procès a été fixé à la date du 31 mai.
Poursuivis pour « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière en bande organisée », ils encourent une peine allant jusqu’à dix ans de prison et 750 000 euros d’amende, assortie d’une interdiction de pénétrer sur le territoire français. Bastien, (...)
Le texte rappelle un peu plus loin que ces nouveaux "délinquants solidaires"...
(...) sont poursuivis pour aide à l’entrée, au séjour et à la circulation de personnes en « situation irrégulière », termes d’une froideur déshumanisante qui invitent à considérer les personnes migrantes dépossédées de leurs droits comme des sous-hommes…
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(1) Pascale Robert-Diard : Au procès de la responsable d’Amnesty jugée pour aide aux migrants, le naufrage de l’accusation (Les autorités reprochent à Martine Landry d’avoir aidé, à l’été 2017, deux jeunes Guinéens refoulés de France en Italie malgré leur statut de mineurs isolés). Le Monde, Nice (envoyée spéciale), 30.05.2018, mis à jour le 31.05.2018.

(2) Une répression qui cible —deux poids, deux mesures, dans la meilleure tradition libérale— solidaires, zadistes, grévistes, étudiants (Strasbourg, Bordeaux, Lille, Nanterre, Tolbiac, Montpellier, Lyon2, Grenoble), sans-papiers et migrants (y compris dans la Basilique St.-Denis), retraités soupçonnés d'avoir pointé un doigt d'honneur vers Emmanuel Macron et autres rassemblements pacifiques kurdes... plutôt que les fachos identitaires contrevenant la loi, comme on verra un peu plus loin, à la lecture de la tribune du collectif des 121.
En ce qui concerne les Trois de Briançon, le 31.05.2018, Pierre Isnard-Dupuy avait déjà titré dans le journal suisse Le Temps :
Les «trois de Briançon» libres avant leur procès reporté - Le tribunal de Gap (Hautes-Alpes) a levé le contrôle judiciaire des trois jeunes manifestants poursuivis pour leur participation à une marche en faveur des migrants. Leur procès est reporté au 8 novembre.
Et aujourd'hui, Attac France rapporte que...
Une mobilisation de soutien à Nicole Briend est organisée ce jeudi à Carpentras pour demander la #RelaxePourNicole.
Cette militante risque cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende pour vol en réunion et refus de prélèvement ADN. Elle n’a pourtant rien d’une voleuse : les chaises n’ont pas été réquisitionnées pour servir son intérêt personnel et elles ont depuis été restituées... au Trésor public.
Alors que BNP-Paribas poursuit ses pratiques d’évasion fiscale à grande échelle, l’État préfère poursuivre une militante qui dénonce, de façon non violente, l’évasion fiscale de la plus grande banque européenne. BNP-Paribas est toujours la banque française la plus implantée dans les paradis fiscaux, où elle détenait 198 filiales en 2017. Rappelons que chaque année, du fait de l’évasion fiscale, ce sont entre 60 et 80 milliards d’euros qui échappent aux caisses de l’État et grèvent les budgets des finances publiques. (En savoir plus)
(3) Hamidou Anne : Le conte de fées de Mamoudou Gassama cache mal la répression des migrants en France, Le Monde Afrique, 29.05.2018. Chronique où l'on peut lire, par exemple :
« (...) En janvier 2015, le Malien Lassana Bathily, qui s’était illustré lors de l’attentat du magasin Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à Paris, avait été naturalisé par le président François Hollande, dont le mandat avait été marqué par un projet de loi – avorté – sur la déchéance de la nationalité. Aujourd’hui, c’est au tour de Mamoudou Gassama d’être « anobli » par Emmanuel Macron, lequel est en train de mener la politique la plus répressive en matière d’immigration depuis plusieurs décennies en France.
L’histoire de Mamoudou Gassama est un conte de fées qui cache mal une gestion des migrants à bien des égards critiquable. Elle ne doit pas occulter la réalité des milliers de Maliens qui vivent un enfer dans leur quête d’une vie décente que leur pays ne leur offre pas. Sans le vouloir, Mamoudou Gassama donne une leçon de vie à son bienfaiteur en lui rappelant que les migrants que son gouvernement déshumanise au quotidien ne sont pas des statistiques mais des personnes qui, en fuyant divers drames dont la pauvreté, sont capables de grandeur. (...) »
(4) Personnes, groupes ou organisations ; voici la liste (à retenir) des signataires :

Cédric Herrou (Président de DTC - Défends ta citoyenneté), Agnès Jaoui (Cinéaste, Comédienne), Alice de Poncheville (Scénariste, Écrivaine), Alice Diop (Cinéaste), Anne Vellay (Médecin), Annie Ernaux (Écrivaine), Arié Mandelbaum (Peintre), Arno Bertina (Écrivain), Audrey Estrogou (Cinéaste), Benoit Hamon (Homme politique), Bernard Pagès (Sculpteur), Bertrand Tavernier (Cinéaste), Bevinda (Chanteuse), Bruno Caliciuri (CALI, Chanteur), Bruno Sol (Acteur), Médecins du Monde, Carmen Castillo (Écrivaine, cinéaste), Catherine Corsini (Cinéaste), Catherine Withol de Wenden (Chercheuse au CNRS), Celhia de Lavarène (Journaliste), Céline Chapdaniel (Productrice), Christian Guémy (C215, artiste de la rue), Christian Olivier (Têtes Raides, Chanteur), Christophe Ruggia (Cinéaste), Claire Simon (Cinéaste), Colin Lemoine (Historien de l’art), Costa-Gavras (Cinéaste), Cyril Celestin (Guizmo du groupe Tryo, Chanteur), Didier Bezace (Acteur, metteur en scène), Didier Super (Humoriste, chanteur), Dominique Cabrera (Cinéaste), Edmond Baudoin (Auteur et dessinateur de BD), Éliette Abecassis (Femme de lettres, scénariste), Élisabeth Perceval (Cinéaste), Emmanuel Finkiel (Cinéaste), Éric Bellion (Navigateur), Éric Fassin (Sociologue), Erick Zonca (Cinéaste), Ernest Pignon Ernest (Artiste plasticien), Étienne Balibar (Philosophe), Farida Rahouadj (Actrice), François Flahault (Directeur de recherche émérite au CNRS), François Gèze (Éditeur), François Morel (Cinéaste), Françoise Vergès (Politologue), Fred Vargas (Écrivaine), Frédéric Lordon (Économiste), Geneviève Brisac (Écrivain), Geneviève Garrigos (Ancienne présidente d’Amnesty international), Gérard Krawczyk (Cinéaste), Gérard Mordillat (Romancier et cinéaste), Gilles Perret (Documentariste), Guillaume Meurice (Humoriste et chroniqueur radio), Guy Baudon (Documentariste), Henri Leclerc (Avocat), Imhotep du groupe IAM (Compositeur), Ingrid Metton (Avocate), Ingrid Thobois (Écrivaine), Jalil Lespert (Acteur), Jean-Michel Ribes (Comédien), JMG Le Clézio (Écrivain), Jonathan Zaccai (Réalisateur), José Bové (Député européen), Joseph Beauregard (Auteur, documentariste), Josiane Balasko (Comédienne, cinéaste), Juliette Binoche (Comédienne), Juliette Kahane (Écrivaine), Kaddour Hadadi (HK, Chanteur), Kéthévane Davrichewy (Écrivaine), Laurence Côte (Actrice), Laurent Cantet (Cinéaste), Les Ogres de Barback (Groupe de musique), Lilian Thuram (Président de la Fondation Education contre le racisme), Lou de Fanget (Signolet Scénariste), Lucas Belvaux (Comédien), Magyd Cherfi (Chanteur), Mariana Otero (Cinéaste), Marianne Chaud (Ethnologue, cinéaste), Marie Darrieussecq (Écrivaine), Marie Hélène Lafon (Écrivaine), Marie Payen (Actrice), Marie-Christine Vergiat (Députée européenne), Mark Melki (Photographe), Martine Voyeux (Photographe), Maryline Desbiolles (Écrivaine), Michel Agier (Anthropologue), Michel Broué (Mathématicien), Michel Toesca (Cinéaste), Michèle Ray Gavras (Productrice), Natacha Régnier (Actrice), Nicolas Bancel (Professeur ordinaire à l’université de Lausanne / CRHIM), Nicolas Bouchaud (Comédien), Nicolas Klotz (Cinéaste), Nicolas Philibert (Cinéaste), Nicolas Sirkis (Indochine, Chanteur), Pascal Blanchard (Historien), Pascale Dollfus (Anthropologue, CNRS), Patrick Pelloux (Syndicaliste / écrivain), Philippe Claudel (Écrivain), Philippe Faucon (Cinéaste), Philippe Poutou (Ouvrier, syndicaliste), Philippe Torreton (Comédien), Pierre Grosz (Auteur), Pierre Lemaitre (Écrivain), Pierre Salvadori (Cinéaste), Pierre Schoeller (Cinéaste), Rachid Oujdi (Réalisateur), Rachida Brakni (Comédienne), Raphaël Glucksmann (Essayiste), Rithy Panh (Cinéaste), Robert Guédiguian (Cinéaste), Robin Campillo (Cinéaste), Rokhaya Diallo (Journaliste et réalisatrice), Sam Karmann (Comédien, Réalisateur), Samuel Le Bihan (Acteur), Sophie Adriansen (Écrivaine), Valérie Rodrigue (Écrivaine), Vincent Fillola (Avocat, président d’Avocats Sans Frontières), William Karel (Cinéaste), Yvan le Bolloc’h (Acteur), Yves Cusset (Philosophe).
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Mise à jour du 16.06.2018 :

Le personnel d’Oxfam et d'autres témoins font état de cas où les garde-frontières français assignés à la démarcation italienne coupent les semelles de chaussures des enfants migrants ou volent leur carte SIM. Un des cas concerne une jeune Erythréenne, qu’on a forcée à repartir le long d’une route sans trottoir, son bébé de 40 jours dans les bras...

Rapport Oxfam : des enfants maltraités et renvoyés illégalement à la frontière franco-italienne

14/06/2018
Oxfam publie le rapport « Nulle part où aller » qui détaille l'échec de la France et de l'Italie à aider les réfugié-e-s et migrant-e-s échoué-e-s à la frontière vers Vintimille. Le rapport raconte comment des enfants d’à peine 12 ans sont maltraités, détenus et renvoyés illégalement en Italie par la police des frontières française.
Le rapport « Nulle part où aller » détaille comment le système d’accueil italien, submergé par les demandes et très bureaucratique, laisse des réfugiés vulnérables et d’autres migrants vivre « sous le radar » dans des conditions dangereuses. Le rapport décrit la manière dont la police française arrête quotidiennement des enfants non-accompagnés et les met dans des trains en direction de l’Italie après avoir modifié leurs papiers pour prétendre que ces enfants sont plus âgés ou qu’ils souhaitent retourner en Italie de leur plein gré.
Les enfants signalent avoir été maltraités physiquement et verbalement, et détenus de nuit dans des cellules sans eau, sans nourriture, sans couvertures, et sans avoir accès à un tuteur officiel, ce qui est contraire aux lois françaises et européennes en vigueur. Le personnel d’Oxfam et les partenaires impliqués font état de cas où les garde-frontières coupent les semelles de chaussures des enfants migrants ou volent leur carte SIM. Un des cas concerne une jeune Erythréenne, qu’on a forcée à repartir le long d’une route sans trottoir, son bébé de 40 jours dans les bras.
(...)
(Source : Oxfam France. En lire plus)

mercredi 18 avril 2018

6e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre sixième et... dernier sommaire de cette année (pour le 18.4.18). 
Merci à mes élèves pour leurs contributions !



Une exposition sur l'amitié Derain-Balthus-Giacometti

J'apprécie beaucoup le peintre André Derain (Chatou, 1880-Garches, 1954). Je n'ignore pas l'inégale importance de ses recherches, tout comme certains faits gênants qui constituent aussi sa biographie ; lisons à cet égard l'Encyclopaedia Universalis :
En novembre 1941, le « voyage d'études » en Allemagne de peintres et de sculpteurs français imaginé par Joseph Goebbels illustre une politique habile visant à faire jouer au vaincu lui-même, et dans ses cénacles les plus légitimes, le rôle d'agent de propagande. Comme les écrivains et les artistes de music-hall partis outre-Rhin, des artistes français parmi les plus renommés avaient accepté de visiter les hauts lieux de la culture allemande ainsi que des ateliers d'artistes : les sculpteurs, souvent membres de l'Institut, Charles Despiau, Paul Belmondo, Henri Bouchard, Louis Lejeune et Paul Landowski, directeur de l'École nationale supérieure des beaux-arts ; les peintres Roland Oudot, Raymond Legueult, André Dunoyer de Segonzac mais aussi des artistes qui venaient de l'avant-garde du début du siècle : Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain et Othon Friesz. Moins célèbres pour leur engagement politique (généralement inexistant) que pour leur réussite professionnelle, ces artistes servirent la propagande nazie pour des raisons diverses (...).
Au sujet de cette collaboration lamentable, et en ce qui concerne André Derain, le site andrederain.fr nous fournit cette explication peu ou prou justificative :
En novembre 1941, il effectue un voyage d’une dizaine de jours en Allemagne sur l’invitation pressante d’Arno Breker —via notamment l’épouse de celui-ci, ancien modèle de Derain— avec Vlaminck, Belmondo, Van Dongen, Bouchard, Despiau, Friesz, Landowski, etc. Cette participation à la propagande culturelle orchestrée en Allemagne nazie par Goebbels, et l’échec de la libération d’artistes déportés et prisonniers de guerre, dont Derain avait apporté une liste de 300 noms —marché de dupe destiné à convaincre les artistes importants de partir— eut de graves répercussions sur la fin de carrière de l’artiste, soupçonné en 1944, puis lavé, de faits de collaboration.
Dans la chronologie fournie par le MAM de Paris, j'ai lu un témoignage direct de Sonia Mossé sur l'André Derain qu'elle a rencontré immédiatement après son voyage en Allemagne :
1941 — (...) À son retour en France, il dîne chez Sonia Mossé (qui disparaîtra plus tard dans un camp d’extermination nazie) avec Cassandre. Derain est présent dans l’exposition « 20th Century Portraits » organisée par Alfred Barr au MoMA.
Giacometti fréquente Sartre, Simone de Beauvoir et Picasso. En décembre, il part pour Genève. Dans une lettre de Sonia Mossé, Balthus apprend : « Derain —de retour d’un voyage dont vous avez dû avoir des échos— est assez abattu —il ne se montre pas du tout. »
Je ne sais pas vraiment quel poids sur sa valorisation postérieure a eu ce geste idiot utile, minimum, ou infatué/cupide à la Valéry, que sais-je. Il y en a qui pensent que cette pénible décision l'aurait ostracisé. Les Éditions Hazan, filiale d'Hachette Livre, ont publié en octobre 2017 un ouvrage —que je n'ai pas lu— de Stéphane Guégan (historien, critique d’art et conservateur au musée d’Orsay à Paris), intitulé André Derain en quinze questions, dont la quatrième de couverture lance :
On prononce encore son nom avec prudence ou mépris, Derain dérange ou indigne. Dans tout roman, et l’histoire de l’art moderne en est un, le traître a sa nécessité. Face au camp du bien, Derain incarne pour certains une double trahison. Inventeur du fauvisme, acteur décisif du cubisme, il aurait désavoué cette peinture au nom de critères passéistes. Puis, non content de s’être enrichi entre les deux guerres, le nouveau Raphaël prit le mauvais train de l’automne 1941...
Près de soixante ans après sa mort, il continue à payer ce que notre époque et son progressisme béat tiennent pour crimes odieux (1). Le temps est donc venu d’expliquer en quoi Derain, moderne à part, fut l’une des figures essentielles du premier XXe siècle. (...)
Déjà Christiane Duparc, lors de sa chronique (24/11/1994) de la rétrospective André Derain, le peintre du trouble moderne (Musée d'art Moderne de la Ville de Paris, 18 novembre 1994 - 19 mars 1995), avait évoqué les infidélités d'André Derain, infidélités artistiques et politiques ; la fin de son texte disait exactement...
(...) En véritable virtuose, il va passer sa vie à la recherche des secrets perdus, refaisant sans trêve le parcours des anciens. Dialoguant jour après jour avec Raphaël, Corot, Courbet, Breughel, Jérôme Bosch. Natures mortes hollandaises, sculptures précolombiennes, portraits byzantins, il ne se lasse jamais de pasticher. Comme s'il s'agissait, écrit très justement Philippe Dagen dans le remarquable catalogue de l'exposition, de sauver un malade: «Il fait de la peinture avec la maladie de la peinture, il farde le cadavre de manière à ce qu'on puisse s'y tromper.» «Il existe des gardeurs de cadavres, disait encore Derain, c'est un métier.»
Pour cela, il multiplie les techniques, joue en virtuose avec les lumières, les contrastes, les matières, les volumes. Jusqu'à ce que, lui, le fauve, au soir de sa vie, abandonne la couleur pour produire des «Paysages tristes» (1946), «Sinistres» (1950), des natures mortes sur fond noir ou marron dans lequel les objets se diluent, des bacchanales dont les personnages s'effacent. C'est que le vieux géant mélancolique, très affecté par le mauvais effet d'un regrettable voyage à Berlin en 1941 - organisé par l'occupant et que firent avec lui Vlaminck, Van Dongen, Othon Friesz, etc. - même s'il ne pouvait pas être soupçonné de sympathies nazies, s'était retranché dans la solitude et le secret.
Peut-être trop intelligent, comme Duchamp, ne savait-il plus quoi faire? «Pour peindre, il faut être con...» Peut-être ce refus des théories, ce rejet de la modernité masquaient-ils simplement une véritable stérilité? «Les idées ne suffisent pas, disait-il avant de mourir en 1954. Il faut le miracle.»
Le miracle derainien ou la conséquence d'une sorte de duende susceptible de s'avérer à force de recherches. Justement en 1994, Pierre Cabanne s'était penché sur cet artiste à facettes, capable de cultiver peinture, xylographie, sculpture, cinéma, photographie, dans un essai intitulé André Derain, édité par Gallimard.

L'année dernière, du 22 octobre 2016 au 29 janvier 2017, la Fundación MAPFRE nous avait proposé l'exposition "Los Fauves. Pasión por el color" (Les Fauves. La Passion de la couleur) dans sa salle Recoletos (Paseo de Recoletos 23, Madrid), dont voici un compte-rendu. On y voyait quelques toiles des débuts radicaux, fauves, du jeune André Derain, qui s'était lié d'amitié notamment avec Henri Matisse (1869-1954), Georges-Henri Rouault (1871-1958) et Maurice de Vlaminck (1876-1958) —avec celui-ci, il avait loué pour 10 francs par mois un atelier sur l'île de Chatou, sa ville natale, concrètement dans l'ancien restaurant Levanneur, juste à côté de la Maison Fournaise des Renoir, Monet, Sisley et autres Maupassant.
Après ces débuts catoviens, Derain avait quitté Chatou pour s'installer sur la butte de Montmartre avec ses amis Braque et Picasso. Etc etc en ce qui concerne une vie bourrée de liens et de ruptures successifs.
Or, 23 ans après sa rétrospective du trouble moderne, Le Musée d'Art moderne de Paris est revenu sur Derain et nous l'a montré à travers une nouvelle perspective (dossier de presse), destinée cette fois-ci à chanter son amitié et sa complicité avec deux autres artistes de taille du XXe siècle, Alberto Giacometti (Borgonovo, Suisse 1901-Coire, Suisse 1966) et Balthus (Balthasar Kłossowski, Paris 1908-Rossinière, Suisse 2001).
Ils s'étaient rencontrés au début des années 1930, à cause de leur intérêt pour le surréalisme ; l'amitié Balthus-Derain se forge en 1933 et un moment décisif pour leur rapport futur serait la première exposition de Balthus dans la galerie de Pierre Loeb en 1934.

Jacqueline Munck, commissaire de Derain, Balthus, Giacometti. Une amitié artistique, présente ainsi son exposition :



Le MAM a réuni dans ce but plus de 350 œuvres (peintures, sculptures, œuvres sur papier et photographies), produites notamment de 1930 à 1960 et distribuées en huit séquences :
(...) Huit séquences témoignent de cette exceptionnelle amitié entre les trois artistes. L’exposition commence avec leur regard commun vers la tradition figurative et les primitivismes d'où naissent des métissages singuliers (Le regard culturel). Elle se poursuit avec leurs paysages, figures et natures mortes qui interrogent les codes de leur représentation du néoclassicisme à Corot et Courbet (Vies silencieuses). Ils proposent aussi les portraits croisés de leurs amis, modèles et mécènes communs (Les modèles). Ils nous entrainent dans le monde du jeu, celui de l'enfance et du divertissement où se mêlent, bientôt, une mélancolie, une certaine duplicité et une réelle cruauté (Jouer, la patience). Un Entracte nous fait entrer dans le monde du spectacle où les peintres se font aussi librettistes et décorateurs. Les projets de décors et de costumes sont l'occasion d'explorer les transitivités entre l'art du spectacle et celui de la peinture et de la sculpture. Giacometti ouvre un monde onirique avec Le rêve - visions de l'inconnu dans lequel Derain et Balthus réactualisent le thème de la femme endormie et du songe, à la lisière du fantasme et du vécu. Les artistes expriment leurs doutes et leurs interrogations au cœur du « lieu du métier » (A contretemps dans l'atelier), quand tous trois explorent « les possibilités du réel » face à la tragédie du temps (La griffe sombre). Balthus clôt le parcours en nous invitant dans le présent continu de la peinture avec sa thématique du Peintre et son modèle.
Les œuvres rassemblées pour cette exposition proviennent des plus grandes collections particulières et muséales du monde entier telles que le MoMA, le Metropolitan Museum, la Tate, le Hirshhorn Museum, le Minneapolis Institute, l’Albright-Knox Art Gallery, le North Carolina Museum of Art, le Wadsworth Atheneum Museum of Art, le Boijmans Museum, la Fondation Pierre et Tana Matisse, le Centre Pompidou, le Musée d’Orsay, la Fondation Maeght, la Fondation Beyeler, le Musée du Petit Palais à Genève, la Wacoal Holdings Co. à Kyoto. Et bien-sûr plusieurs œuvres des collections du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris qui vient de s’enrichir de la « Grande Bacchanale noire » de Derain, chef-d’œuvre de l’artiste et don exceptionnel de la Société des Amis du Musée d’Art moderne de la Ville de Paris.
La reconstruction de cette amitié a ensuite voyagé à Madrid et c'est encore la Fundación MAPFRE qui nous la présente, du 1er février au 6 mai 2018 : Derain, Balthus, Giacometti. Una amistad entre artistas.
Cette présentation madrilène est moins complète que l'exhibition parisienne, il manque quelques œuvres ; les presque 240 pièces montrées ont été réparties en six séquences sur les deux étages du parcours :
1. Le regard culturel
2. Vies silencieuses
3. Le modèle
4. Entracte
5. Le rêve, visions de l'inconnu
6. La griffe sombre
La petite salle isolée du deuxième étage étale des lettres manuscrites des artistes.

Cliquez ici pour accéder à une visite virtuelle.

Voici quelques notes prises lors de mes visites du 23/03/2018 (en solo) et du 13/04/2018 (avec un groupe de mes élèves), et complétées à la maison :


UNE VISITE PERSONNELLE
Vu et suggéré, pendant et après coup...


Le point de départ de l'exposition est une toile de Derain : Nature morte aux poires (c. 1936). Sur un fond tout tout tout noir. 
Sur le mur, une première citation, d'Alberto Giacometti, extraite du nº 94-95 de la revue Derrière le miroir (Maeght, Paris, 1957), numéro consacré à André Derain...

 
 Source: Todocolección.

C'était une revue artistique et littéraire française fondée en 1946 par Aimé Maeght qui a été publiée jusqu'en 1982. Ainsi démarrait le texte d'Alberto Giacometti :
« En sortant de son exposition au Musée d’Art Moderne en 1953 —exposition qui non seulement avait confirmé tout ce que je pensais de son œuvre, mais m’avait apporté beaucoup de choses nouvelles et rempli d’émotion— j’ai fait deux gravures en hommage à Derain. L’une est celle qui est reproduite ici et l’autre était une copie du guitariste (je crois) espagnol, l’homme à la barbe grise, un peu de biais dans la toile, les mains sur les genoux, une des peintures de Derain que je préfère. Mais, en fait, depuis le jour, je pourrais même dire l’instant de ce jour en 1936, où une toile de Derain vue par hasard dans une galerie —trois poires sur une table se détachant sur un immense fond noir— m’a arrêté, m’a frappé d’une manière totalement nouvelle (là, j’ai réellement vu une peinture de Derain pour la première fois au-delà de son apparence immédiate), depuis ce moment toutes les toiles de Derain, sans exception, m’ont arrêté, toutes m’ont forcé à les regarder longuement, à chercher ce qu’il y avait derrière, les meilleures comme les moins bonnes, attiré, intéressé beaucoup plus par celles d’après l’époque fauve que par celles-ci, bien entendu, et surtout par celles de ces dernières années. (...) »
Et puis :
« Les qualités de Derain n’existent qu’au-delà du ratage, de l’échec, de la perdition possible, et je ne crois, il me semble, que dans ces qualités-là, au moins dans l'art moderne (...). Derain était dans un lieu, dans un endroit qui le dépassait, continuellement, effrayé par l’impossible et toute œuvre était pour lui échec avant même de l'entreprendre. (...). Et pourtant, il ne voulait peut-être que fixer un peu l'apparence des choses, l'apparence merveilleuse, attrayante et inconnue de tout ce qui l'entourait. Derain est le peintre qui me passionne le plus, qui m'a le plus apporté et le plus appris depuis Cézanne, il est pour moi le plus audacieux. »
Des portraits.
Fétichisme : l’exposition nous montre un fauteuil tapissé avec le peignoir que portait Derain lorsqu'il posait pour un portrait commandé à Balthus par Pierre Colle en 1936.
L'autoportrait de Giacometti (1920), dont la vision est une pure fraîcheur —les couleurs, les touches— qui traduit néanmoins un visage si j'ose dire italien et insondable, pasolinien (avant la lettre) mais énigmatiquement grave.

Alberto Giacometti (1901-1966), Autoportrait, 1920
Huile sur toile, 41.0 x 30.0 cm
Fondation Beyeler, Riehen/Basel.
Photo: Robert Bayer / Beyeler Collection
© Succession Alberto Giacometti (Fondation Alberto et Annette Giacometti, Paris & Adagp, Paris), 2017


Derain : Portrait d’Iturrino (1914). Francisco Iturrino (1864-1924), l'homme à la barbe grise, selon les mots de Giacometti, était un peintre post-impressionniste espagnol ami de Picasso.
Derain : Jeune femme pelant une pomme (1938-39, huile sur toile).
Après la célèbre exposition du Salon d’Automne parisien de 1905, son irruption fauviste, Derain visite en 1906 la National Gallery et le British Museum, ce qui est pour lui une découverte du monde pictural et de l'art nègre (qui marquera surtout sa sculpture).
Giacometti : constatation des influences des maîtres italiens (Tintoret, Giotto, Cimabue) et des statuettes égyptiennes ou africaines.
Balthus et l’influence de Piero della Francesca (Arezzo).
Derain et son fascinant Le massacre des Innocents d'après Brueghel.
Giacometti : des copies à foison. En effet, à l’âge de 18 ans, il se rendit en Italie pour y apprendre et peignit des copies de Masaccio (Saint Pierre distribuant les aumônes et la mort d’Ananias, fresques de la chapelle Brancacci à Florence) et de Piero della Francesca (La Légende de la Sainte Croix, fresques de l’église San Francesco, à Arezzo, et La Résurrection du Christ, fresque de la Pinacothèque de San Sepolcro).
Derain : Le joueur de Cornemuse (1910-11, période byzantine ou gothique).
Balthus : La Falaise (« El Farallón », 1938).
Derain : Le Gitan (1926) et Geneviève à la pomme (1937-8), affiche de l'exposition.
« Pour un portrait comme celui-ci, raconte le modèle, Derain y pensait certainement déjà beaucoup avant que je ne m’installe en face de lui. Aussi une heure à peine lui suffisait pour le bâtir. Il y revenait ensuite maintes fois. Tous les éléments représentés (table, compotier, serviette et fruits) étaient bien tels qu’on les voit : Derain n’y ajouta rien, n’en retrancha aucun. » Recueilli en 2002, ce témoignage de Geneviève Taillade concerne Geneviève à la pomme. Dans une mise en scène à la fois discrète et très symbolique, Geneviève, pareille à une jeune déesse, tend un fruit rond et rouge à un partenaire invisible. Jeune femme pelant une pomme, peint une saison plus tard, en est l’exact pendant. (MAM)

2e étage 

Isabel Rawsthone, ou Lambert (née Isabel Agnes Nicholas, 1912-92), artiste peintre, muse et amie de tous les trois. Elle est arrivée à Paris en 1934. Modèle aussi de Picasso, Bacon et Lucian Freud.
Derain : Portrait de Carmen Baron (1944).
Balthus : portrait du galeriste Pierre Colle (Douarnenez, 1909-Paris, 1948), toile de 1936.
Giacometti : Isabel à l’atelier.
Derain : Isabel Lambert.
Balthus : Jeune fille à la chemise blanche, 1955. Perturbateur. On dirait que Balthus oscille entre un monde de pantins inquiétants et un autre de créatures bouleversantes.

Balthus : décors et costumes pour la mise en scène de la tragédie Les Cenci, pièce phare du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, représentation qui eut lieu du 7 au 21 mai 1935 au théâtre des Folies-Wagram, à Paris.
Derain lui aussi avait été sollicité à Londres par Diaghilev, au printemps 1919, pour réaliser les décors du ballet La Boutique Fantasque, et qu’il réaliserait dès lors de nombreux décors et costumes pour le théâtre.
Ébauches de Derain pour L’Épreuve d’amour ou Chung-Yang et le mandarin cupide (1932).
Idem pour L’Enlèvement au sérail (1951) et pour Le Barbier de Séville (1953).

André-Michel Berthoux a écrit :
« Balthus a commencé par la misère crasse, la misère noire et crasse, non celle du vêtement mais celle du sentiment. C’était l’époque où l’on allait découvrir un peintre, on allait de nouveau découvrir un nouveau grand peintre ». Antonin Artaud (1934)
Artaud, lors de son séjour au Mexique, fait paraître en 1936 dans la revue El Nacional un article, intitulé “La jeune Peinture française et la tradition”, consacré à Balthus. Dans ce texte, l’auteur montre comment « la peinture révolutionnaire de Balthus en rejoignant une sorte de mystérieuse tradition » constitue une réaction plus particulièrement dirigée contre le surréalisme et l’académisme sous toutes ses formes.
Cf. Balthus par Artaud : la révolte intérieure, samedi 17 janvier 2009, par Berthoux André-Michel, ©e-litterature.net.
L’État de Siège : pièce en trois actes peu connue d'Albert Camus qui dérivait de La Peste et porte sur la peur, sur la mise en place d'une tyrannie totalitaire fruit de la peur. Camus situa son action en Espagne, ce qui lui valut les reproches, entre autres, de Gabriel Marcel, philosophe catholique et anticommuniste, ce qui fit réagir un auteur au sang en partie espagnol et vivement engagé pour la République espagnole et contre le franquisme ; voici le début de sa longue réponse publié dans Combat le 25 novembre 1948 :
RÉPONSE À GABRIEL MARCEL
Je ne répondrai ici qu'à deux des passages de l'article que vous avez consacré à L'Etat de siège, dans Les Nouvelles littéraires. Mais je ne veux répondre en aucun cas aux critiques que vous, ou d'autres, avez pu faire à cette pièce, en tant qu'œuvre théâtrale. Quand on se laisse aller à présenter un spectacle ou à publier un livre, on se met dans le cas d'être critiqué et l'on accepte la censure de son temps. Quoi qu'on ait à dire, il faut alors se taire.
Vous avez cependant dépassé vos privilèges de critique en vous étonnant qu'une pièce sur la tyrannie totalitaire fût située en Espagne (1), alors que vous l'auriez mieux vue dans les pays de l'Est. Et vous me rendez définitivement la parole en écrivant qu'il y a là un manque de courage et d'honnêteté. II est vrai que vous êtes assez bon pour penser que je ne suis pas responsable de ce choix (traduisons c'est le méchant Barrault, déjà si noir de crimes). Le malheur est que la pièce se passe en Espagne parce que j'ai choisi, et j'ai choisi seul, après réflexion, qu'elle s'y passe, en effet. Je dois donc prendre sur moi vos accusations d'opportunisme et de malhonnêteté. Vous ne vous étonnerez pas, dans ces conditions, que je me sente forcé à vous répondre.
Il est probable d'ailleurs que je ne me défendrai même pas contre ces accusations (devant qui se justifier, aujourd'hui?) si vous n'aviez touché à un sujet aussi grave que celui de l'Espagne. Car je n'ai vraiment aucun besoin de dire que je n'ai cherché à flatter personne en écrivant L'État de siège. J'ai voulu attaquer de front un type de société politique qui s'est organisé, ou s'organise, à droite et à gauche, sur le mode totalitaire. Aucun spectateur de bonne foi ne peut douter que cette pièce prenne le parti de l'individu, de la chair dans ce qu'elle a de noble, de l'amour terrestre enfin, contre les abstractions et les terreurs de l'Etat totalitaire, qu'il soit russe, allemand ou espagnol. De graves docteurs réfléchissent tous les jours sur la décadence de notre société en y cherchant de profondes raisons. Ces raisons existent sans doute. Mais pour les plus simples d'entre nous, le mal de l'époque se définit par ses effets, non par ses causes. II s'appelle l'État, policier ou bureaucratique. Sa prolifération dans tous les pays, sous les prétextes idéologiques les plus divers, l'insultante sécurité que lui donnent les moyens mécaniques et psychologiques de la répression, en font un danger mortel pour ce qu'il y a de meilleur en chacun de nous. De ce point de vue, la société politique contemporaine, quel que soit son contenu, est méprisable. Je n'ai rien dit d'autre, et c'est pour cela que L'État de siège est un acte de rupture, qui ne veut rien épargner.
Ceci étant clairement dit, pourquoi l'Espagne ? Vous l'avouerai-je, j'ai un peu honte de poser la question à votre place. Pourquoi Guernica, Gabriel Marcel ? Pourquoi ce rendez-vous où pour la première fois, à la face d'un monde encore endormi dans son confort et clans sa misérable morale, Hitler, Mussolini et Franco ont démontré à des enfants ce qu'était la technique totalitaire. Oui, pourquoi ce rendez-vous qui nous concernait aussi ? Pour la première fois, les hommes de mon âge rencontraient l'injustice triomphante dans l'histoire. Le sang de l'innocence coulait alors au milieu d'un grand bavardage pharisien qui, justement, dure encore. Pourquoi l'Espagne ? Mais parce que nous sommes quelques-uns qui ne nous laverons pas les mains de ce sang-là. Quelles que soient les raisons d'un anticommunisme, et j'en connais de bonnes, il ne se fera pas accepter de nous s'il s'abandonne à lui-même jusqu'à oublier cette injustice, qui se perpétue avec la complicité de nos gouvernements. J'ai dit aussi haut que je l'ai pu ce que je pensais des camps de concentration russes. Mais ce n'est pas cela qui me fera oublier Dachau, Buchenwald, et l'agonie sans nom de millions d'hommes, ni l’affreuse répression qui a décimé la République espagnole. Oui, malgré la commisération de nos grands politiques, c'est tout cela ensemble qu'il faut dénoncer. Et je n'excuserai pas cette peste hideuse à l'Ouest de l'Europe parce qu'elle exerce ses ravages à l'Est. Vous écrivez que pour ceux qui sont bien informés, ce n'est pas d'Espagne que leur viennent en ce moment les nouvelles les plus propres à désespérer ceux qui ont le goût de la dignité humaine. Vous êtes mal informé, Gabriel Marcel. Hier encore, cinq opposants politiques ont été là-bas condamnés à mort. Mais vous vous prépariez à être mal informé, en cultivant l'oubli. Vous avez oublié que les premières armes de la guerre totalitaire ont été trempées dans le sang espagnol. Vous avez oublié qu'en 1936, un général rebelle a levé, au nom du Christ, une armée de Maures, pour les jeter contre le gouvernement légal de la République espagnole, a fait triompher une cause injuste après d'inexpiables massacres et commencé dès lors une atroce répression qui a duré dix années et qui n'est pas encore terminée. Oui, vraiment, pourquoi l'Espagne ? Parce qu'avec beaucoup d'autres, vous avez perdu la mémoire.
(...)
EN LIRE LA TOTALITÉ. (Source :
La Brochure, 82210 Angeville)
Sur Camus, il y a déjà deux billets dans ce blog, ici et .
Giacometti et son arbre en plâtre, décor sollicité par Samuel Beckett pour En attendant Godot.

Jeune fille endormie de Balthus et d’autres nus.
Ah les insolites natures mortes sur fond noir de Derain ! Les natures mortes en général m'ont traditionnellement laissé très froid... jusqu'à Derain.
Balthus et sa carnosité mate. Derain et ses reflets brillants. Et son penchant pour les nus un tant soit peu rubéniens.
Un bronze de Giacometti : L'Homme qui chavire (1950), image de présentation de l'exposition de la Fundación MAPFRE.

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(1) « Progressisme béat ? » « ...tiennent pour des crimes odieux ? »
Novembre 1941, Gare de l'Est, officiels nazis en uniforme, la France occupée, une guerre mondiale, des persécutions scélérates, des réfugiés allemands, juifs ou non, un peu partout dans le monde (les Mann exilés depuis 1933, Walter Benjamin suicidé le 26 septembre 1940 à Portbou, Stefan Zweig en Amérique, tentant d'écrire sa Clarissa, à 4 mois de son suicide, le 22 février 1942, à Petrópolis, au Brésil), Marc Bloch survivant dans des conditions très précaires à Montpellier, Viktor Klemperer peinant à Dresde, où il prenait clandestinement, entre autres, ses notes sur la langue du Troisième Reich,... Dans ce contexte, un groupe d'artistes va prendre un train pour participer à une excursion de propagande organisée par Arno Brecker pour le compte du Reich. Rien à redire ?
Monsieur Guégan, trouvez-vous répréhensible de ressentir des nausées devant toute connivence avec le nazisme ? Vous êtes un spécialiste et vous connaissez très bien l'époque : quelle est donc la force qui vous pousse à débiter ces dégueulasseries ? Dommage qu'on ne puisse plus vous punir à en parler dix minutes avec mon ami Golo Mann, historien comme vous et, hélas, politiquement grand conservateur.
Par ailleurs, vous savez très bien que les progressistes béats existent, en effet, et qu'ils votent Macron aujourd'hui en France, tout comme bon nombre de conservateurs, cons ou rusés.
Quant à cette période 1940-1944 de l'Histoire de l'art en France, on peut conseiller l'ouvrage d'une spécialiste, l'historienne Laurence Bertrand Dorléac (1957), Histoire de l'art : Paris, 1940-1944, Ordre national, Traditions et Modernités, Publications de la Sorbonne, Paris, 1986. Lors de son entretien avec l'historien de l'art Bernard Dorival (1914-2003), témoignage qu'elle reproduit dans son livre, elle lui demande « Que pensez-vous du voyage qui a été organisé, en 1941, pour des artistes français ? ». Bernard Dorival y répond :
Il y en a qui n'y ont pas été invités, et qui auraient aimé en faire partie. Maurice Denis a refusé, c'était un grand monsieur. Despiau est partie parce qu'on lui avait promis du beurre ! Segonzac avait eu un rôle héroïque pendant la guerre de 14-18, au service du camouflage. Il ne peut être soupçonné d'antipatriotisme. En 1944, il a reconnu qu'il avait fait une erreur en allant en Allemagne. Quant à Vlaminck, il hait le Cubisme depuis 1912, ainsi que l'avant-garde et Derain qui a suivi un chemin parallèle au Cubisme. Derain a fait également ce voyage. Van Dongen, alors démodé, est flatté d'être invité.



mardi 20 mars 2018

5e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre cinquième sommaire de cette année (pour le 21.03.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !







jeudi 8 mars 2018

En France, les hommes gagnent 50 % de plus que les femmes (Jean Gadrey)

Tous les grands indicateurs de « progrès », y compris le PIB,
sont des constructions sociales incorporant des valeurs morales
et politiques. Notamment parce qu’ils sont tous calculés en
commençant par des questions telles que : que met-on dedans
et que laisse-t-on en dehors, que voulons-nous compter, quel
type de progrès voulons-nous mesurer ?
(Jean Gadrey : Le Sexe du PIB)


Deixe a menina sambar em paz 

Eu não queria jogar confete 
Mas tenho que dizer 
Cê tá de lascar 
Cê tá de doer 
E se vai continuar enrustido 
Com essa cara de marido 
A moça é capaz de se aborrecer



C'est le 8 mars et, dans le but de contribuer aux réflexions nécessaires autour de la domination masculine et les inégalités et discriminations de tout poil qui affligent les femmes, je suggère la lecture d'un billet récent de l'économiste, écologiste et professeur honoraire à l'université Lille 1 Jean Gadrey (1943) qui risque d'étonner d'aucuns et d'aucunes. Il est contenu dans son blog, Debout !, hébergé à son tour par le site d'Alternatives Économiques.
Donc, encore honneur à Jean Gadrey, qui a également publié beaucoup d'études et de réflexions en la matière, dont, ces derniers temps, un autre billet très pertinent en matière d'inégalités hommes-femmes ou deux autres sur le rôle de la maternité dans ces inégalités dans le domaine professionnel (les 20 et 26 février 2018).
On peut trouver d'autres références à Jean Gadrey dans ce blog ici, ici, ici et . Dans ce dernier billet, j'évoquais son article Le Sexe du PIB (2009) où Gadrey insérait une citation autrement éloquente de Françoise Héritier, admirable anthropologue féministe qui nous a quittés le 15 novembre 2017 :
« Récemment, une enquête d’opinion publique a été menée par des sociologues pour savoir quels étaient les principaux événements du XXème siècle. Les hommes répondent majoritairement qu’il s’agit de la conquête de l’espace. À 90 %, les femmes mettent en premier le droit à la contraception » (Masculin/Féminin II, Odile Jacob, 2002).
Ce qui prouve qu'Emmanuel Macron est bel et bien un homme.
Voici l'article promis de Jean Gadrey :
En France, les hommes gagnent 50 % de plus que les femmes. Vrai ou faux ?

  • Jean Gadrey

Réponse : c’est parfaitement vrai, mais il faut expliquer car ce chiffre est plus élevé que ceux qui circulent (en général à l’occasion de la journée mondiale du 8 mars, avant de tomber dans l’oubli les autres jours de l’année…).

Je débute l’année 2018 avec ce billet dont l’idée m’est venue en lisant le formidable rapport mondial sur les inégalités (malheureusement en anglais), dont la presse a abondamment parlé… pendant quelques jours. On trouve le rapport complet sur le site http://wir2018.wid.world/ , mais aussi un résumé en français (20 pages), ainsi que de nombreux fichiers de données sur la page « methodology ».
Dans ce rapport figure une section (n° 2.5) consacrée aux inégalités de revenu en France, dont, à la fin, une brève analyse du « gender pay gap » (écart de revenu du travail entre les femmes et les hommes) dans un paragraphe intitulé « Gender pay gaps may be falling, but men are still paid approximately 50% more than women ». Soit : l’écart des rémunérations selon le sexe se réduit, mais les hommes gagnent encore environ 50 % de plus que les femmes.
Les preuves statistiques se trouvent dans l’un des fichiers liés au rapport lui-même, mais elles sont plus complètes dans un article de fond que je vais utiliser et dont le lien est ici : http://piketty.pse.ens.fr/filles/GGP2016DINA.pdf

Commençons par le graphique choc qui justifie ce chiffre de « environ 50% » (de plus pour les hommes en moyenne). C’est un graphique par âge. Pour chaque âge entre 25 ans et 65 ans, on a le rapport entre les rémunérations du travail des hommes et celles des femmes en 2012. Par exemple, à 25 ans, les hommes gagnent environ 25% de plus que les femmes du même âge (coefficient 1,25 sur l’axe vertical), à 35 ans, c’est 41% de plus, à 40 ans c’est 51% de plus, et à partir de 55 ans, on dépasse 60 % de plus pour les hommes. Encore faut-il préciser ce que l’on calcule alors comme « rémunération du travail » des femmes et des hommes pour chaque âge, ce que je ferai à la suite du graphique, que voici :
le rapport des rémunérations des hommes et des femmes selon l'âge
Il y a deux points essentiels pour comprendre ces données. Le premier est que les revenus du travail (ou associés au travail) pour chaque âge incluent non seulement les salaires ou une fraction du « revenu mixte » des entrepreneurs et indépendants (ce que l’on peut assimiler à une rémunération d’activité personnelle), mais également l’assurance chômage éventuelle, et les éventuelles pensions de retraite des 65 ans et moins. Cette extension est une convention, discutable comme toutes les conventions, mais elle me semble bienvenue pour évaluer ce que les uns et les autres perçoivent vraiment comme revenus liés à l’activité professionnelle entre 25 et 65 ans.
Le second point est plus important encore : ces calculs concernent toute la population de chaque âge, pas seulement celle qui occupe un emploi rémunéré (ou qui est au chômage ou à la retraite). C’est une perspective également très intéressante pour évaluer la répartition des revenus d’activité entre les sexes en intégrant dans l’analyse le fait que les femmes et les hommes (de 25 à 65 ans) accèdent inégalement à l’activité et à l’emploi, ce qui se répercute sur les revenus liés à l’activité de chaque sexe.
En d’autres termes, si on se limite aux personnes en emploi, les hommes ne gagnent pas en moyenne 50 % de plus que les femmes. C’est plutôt de l’ordre de + 34 à 35 % selon une étude à laquelle j’ai contribué et dont j’ai parlé sur ce blog. Mais si l’on tient compte de l’inégalité des taux d’activité ou d’emploi selon le sexe, alors oui, le graphique précédent est impeccable et le chiffre moyen de 50% est exact.

(...)

Mais ce n’est pas tout. Il n’y a pas qu’en haut de la hiérarchie des professions et des revenus que les femmes restent très inégalement traitées. Ce « plafond de verre » est une injustice, mais le « plancher collant » en est une autre, qui concerne encore plus de monde. On rappelle, ce qui n’est pas dans le rapport mondial (mais ce n’est pas son objet), que les femmes représentent environ 75 % du sous-emploi (temps partiel subi et chômage technique), 80 % des emplois salariés à temps partiel, mais aussi 80% des employé.e.s considéré.e.s comme « non qualifié.e.s », c’est-à-dire en réalité sous-payé.e.s en dépit de compétences et de responsabilités réelles mais non reconnues, comme dans le cas des auxiliaires de vie des personnes âgées.

EN LIRE LA TOTALITÉ

Enfin, on pourrait conclure ce billet commémoratif par un petit rappel décisif. Si la lutte contre les inégalités entre les hommes et les femmes devrait être au cœur de tout un chacun, elle ne devrait pour autant aucunement cacher le combat plus général dans lequel elle s'enclave : la guerre contre les inégalités tout court et contre l'exploitation qui les sustente. Bref, il ne faut pas oublier What matters —pour reprendre le titre d'un article du 27/08/2009 de Walter Benn Michaels où il précisait, entre autres :
We can put the point more directly by observing that increasing tolerance of economic inequality and increasing intolerance of racism, sexism and homophobia – of discrimination as such – are fundamental characteristics of neoliberalism.

 

mercredi 28 février 2018

La belle époque cubaine en Afrique, par Binetou Sylla

Binetou Sylla est directrice de Syllart Records, un label de musiques africaines et afro-latines basé à Paris, créé par Ibrahima Sylla en 1978. Elle décrypte pour Le Monde Afrique les nouvelles tendances musicales africaines et nous fait redécouvrir les artistes emblématiques du continent.
Le 23 février 2018, elle nous a proposé une playlist extrêmement intéressante. Chronique dans laquelle Binetou rend hommage à Médoune Diallo, le chanteur sénégalais et grand pilier de l'afro-salsa qui vient de nous quitter (cf. RFI) et qui s'est rendu célèbre d'abord au sein de l'Orchestre Baobab, puis dans le groupe Africando, qui nous a tant de fois émus.

La playlist de Binetou : la belle époque cubaine en Afrique




Durée : 05:13.

Dans les années 1960, la jeunesse africaine admire et s’identifie aux stars de la musique cubaine et latine, comme Celia Cruz ou l’Orchestra Aragon, avec lesquelles elle partage un patrimoine culturel, rythmique et même religieux. La révolution cubaine de Fidel Castro fait écho aux combats menés pour les indépendances africaines.
Les musiciens africains s’inspirent des rythmes cubains, ce qui permet l’émergence de nouveaux genres musicaux qui deviennent rapidement populaires. C’est à cette époque que naît la rumba congolaise et que les salseros et les orchestres sénégalais, guinéens et maliens connaissent le succès. Retour en images sur « la belle époque cubaine » en Afrique.
Retrouvez sur Spotify les 20 titres de l’année qui évoquent cette révolution, sélectionnés par Binetou Sylla.


lundi 19 février 2018

4ème Journal des infos dont on parle plutôt peu (2017-18)

Loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous un angle qui nous enfonce carrément dans l'intox. Nous passons internet au peigne fin afin d'y repérer et choisir des faits ou sujets ou positions hors actu qui vont constituer la matière de notre journal des infos dont on ne parle que plutôt peu. En voici notre quatrième sommaire de cette année (pour le 19.02.18) et merci à mes élèves pour leurs contributions !





vendredi 2 février 2018

Lily, par Pierre Perret et les Ogres de Barback

Lily. Une tendre émotion, hélas, toujours bourrée de sens. Les Non-Blancs subissent toujours racisme, discriminations, moqueries, humiliations et violences scandaleuses, intolérables. 
Lily —chanson écrite par Pierre Perret en 1977, après avoir assisté à New York à une conférence donnée par Angela Davis— ne perd pas sa subtile vigueur (double sens). 

Perret interprète ici sa composition avec Les Ogres de Barback, il y a une dizaine d'années.



On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris / Elle croyait qu'on était égaux, Lily / Au pays d'Voltaire et d'Hugo, Lily / Mais pour Debussy en revanche / Il faut deux noires pour une blanche / Ça fait un sacré distinguo / Elle aimait tant la liberté, Lily / Elle rêvait de fraternité, Lily / Un hôtelier rue Secrétan / Lui a précisé en arrivant / Qu'on ne recevait que des Blancs.

Elle a déchargé des cageots, Lily / Elle s'est tapé les sales boulots, Lily / Elle crie pour vendre des choux-fleurs / Dans la rue ses frères de couleur / L'accompagnent au marteau-piqueur / Et quand on l'appelait Blanche-Neige, Lily / Elle se laissait plus prendre au piège, Lily / Elle trouvait ça très amusant / Même s'il fallait serrer les dents / Ils auraient été trop contents / Elle aima un beau blond frisé, Lily / Qui était tout prêt à l'épouser, Lily / Mais la belle-famille lui dit nous / Ne sommes pas racistes pour deux sous / Mais on veut pas de ça chez nous.

Elle a essayé l'Amérique, Lily / Ce grand pays démocratique, Lily / Elle aurait pas cru sans le voir / Que la couleur du désespoir / Là-bas aussi ce fût le noir / Mais dans un meeting à Memphis, Lily / Elle a vu Angela Davis, Lily / Qui lui dit viens ma petite sœur / En s'unissant, on a moins peur / Des loups qui guettent le trappeur / Et c'est pour conjurer sa peur, Lily / Qu'elle lève aussi un poing rageur, Lily / Au milieu de tous ces gugusses / Qui foutent le feu aux autobus / Interdits aux gens de couleur.

Mais dans ton combat quotidien, Lily / Tu connaîtras un type bien, Lily / Et l'enfant qui naîtra un jour / Aura la couleur de l'amour / Contre laquelle, on ne peut rien / On la trouvait plutôt jolie, Lily / Elle arrivait des Somalies, Lily / Dans un bateau plein d'émigrés / Qui venaient tous de leur plein gré / Vider les poubelles à Paris.
 
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Mise à jour du 10 octobre 2020 :

Le 08/10/2020, l'INA se rappelle la pertinence de Lily et lui consacre une page contenant plusieurs références...

Dans un contexte où la lutte contre les discriminations est au cœur de l'actualité en France et aux Etats-Unis, une chanson résonne fortement. C'est Lily, un titre écrit par Pierre Perret en 1977.