samedi 25 mai 2019

70 ans du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir

En 1949, il y a donc 70 ans, Simone de Beauvoir (1908-1986) publiait Le Deuxième Sexe :
« Nous commencerons par discuter les points de vue pris sur la femme par la biologie, la psychanalyse, le matérialisme historique. Nous essaierons de montrer ensuite positivement comment la "réalité féminine" s'est constituée, pourquoi la femme a été définie comme l'Autre et quelles en ont été les conséquences du point de vue des hommes. Alors nous décrirons du point de vue des femmes le monde tel qu'il leur est proposé ; et nous pourrons comprendre à quelles difficultés elles se heurtent au moment où, essayant de s'évader de la sphère qui leur a été jusqu'à présent assignée, elles prétendent participer au Mitsein (1) humain. »

Simone de Beauvoir.
______________________________
(1) L'« Être-avec » de Heidegger

A sa sortie, cet essai existentialiste et féministe a provoqué un tollé et essuyé les critiques, les incompréhensions, les insultes... Sylvie Chaperon a écrit à ce propos : « Le Deuxième Sexe, qui paraît en 1949 dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard, produit immédiatement l'effet d'une bombe. »
Déjà Simone de Beauvoir avait décrit dans ses mémoires, juste 14 ans après, le lot d'épithètes et autres qualifications que lui valu la réception de son essai lors de sa parution :
« Insatisfaite, glacée, priapique, nymphomane, lesbienne, cent fois avortée, je fus tout, et même mère clandestine. On m'offrait de me guérir de ma frigidité, d'assouvir mes appétits de goule, on me promettait des révélations, en termes orduriers, mais au nom du vrai, du beau, du bien, de la santé et même de la poésie, indignement saccagés par moi.»

Simone de Beauvoir, La Force des choses, II, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1963, p. 135-136

Voici le corps essentiel d'un article à ce sujet signé par Johanna Luyssen à Libération le 14 avril 2016 :
(...)
La romancière Colette Audry, dans un article de Libération daté du lendemain de la mort de Beauvoir —15 avril 1986 —, écrivait alors : « Lors de sa sortie, en 1949, le Deuxième Sexe fit énormément de bruit et Simone de Beauvoir commença à recevoir un immense courrier. Il y eut dans la presse un lot d’articles indignés, ridicules et grotesques. Elle était une sorte de Walkyrie, de suffragette, de virago. D’autres s’exclamaient : qu’est-ce qu’elle passe aux femmes ! »
La bronca a commencé bien avant la parution de l’ouvrage, d’ailleurs. Les lectrices et les lecteurs de la revue les Temps modernes, dirigée par Jean-Paul Sartre, ont en effet pu en découvrir les bonnes feuilles en mai et juillet 1948, soit bien avant la publication officielle de l’essai, en 1949.
Dans une lettre à son amant américain Nelson Algren, datée du 3 août 1948, Beauvoir écrit déjà : «La partie déjà publiée dans les Temps modernes a rendu plusieurs hommes fous furieux ; il s’agit d’un chapitre consacré aux mythes aberrants que les hommes chérissent à propos des femmes, et à la poésie tocarde qu’ils fabriquent à leur sujet. Ils semblent avoir été atteints au point sensible.»

Les hussards de droite et le «Montherlantgate»

Dans le Deuxième Sexe, Beauvoir s’attaque, entre autres, à l’écrivain Henry de Montherlant. Dans un chapitre appelé «Montherlant ou le pain du dégoût», elle explique en quoi l’œuvre de l’auteur des Jeunes Filles est profondément misogyne. Elle commence ainsi : «Montherlant s’inscrit dans la longue tradition des mâles qui ont repris à leur compte le manichéisme orgueilleux de Pythagore. Il estime, après Nietzsche, que seules les époques de faiblesse ont exalté l’Eternel Féminin et que le héros doit s’insurger contre la Magna Mater». Elle poursuit par une analyse de son œuvre, qu’on qualifiera de, disons, critique… Exemple : «Inférieure, pitoyable, ce n’est pas assez. Montherlant veut la femme méprisable.» Roger Nimier, hussard de droite, prend la défense de Montherlant en attaquant Beauvoir. Ce qu’elle racontera dans son autobiographie, la Force des choses : «Dans Liberté de l’Esprit, Boisdeffre et Nimier rivalisèrent de dédain. J’étais une "pauvre fille" névrosée, une refoulée, une frustrée, une déshéritée, une virago, une mal baisée, une envieuse, une aigrie bourrée de complexes d’infériorité à l’égard des hommes, à l’égard des femmes, le ressentiment me rongeait.» C’est tout ? Oui, c’est tout.

Au Figaro, Mauriac : «Nous avons atteint les limites de l’abject»

C’est ensuite la publication d’un chapitre appelé «L’initiation sexuelle de la jeune fille», où elle écrit, par exemple : «D’ailleurs, l’homme fût-il déférent et courtois, la première pénétration est toujours un viol», qui fait scandale. Elle y décrit surtout en des termes très crus le dépucelage d’une jeune fille, avec moult termes anatomiques : «Tandis que l’homme "bande", écrit-elle, la femme "mouille".» Elle décrit la vulve avec précision : «Le sexe féminin est mystérieux pour la femme elle-même, caché, tourmenté, muqueux, humide ; il saigne chaque mois, il est parfois souillé d’humeurs, il a une vie secrète et dangereuse.» C’en est trop pour la droite catholique, en particulier François Mauriac. L’auteur de Thérèse Desqueyroux s’insurge, dans le Figaro du 30 mai : «Nous avons atteint les limites de l’abject.» Le chroniqueur du Figaro littéraire André Rousseaux exprime, lui, sa «gêne» pour la «bacchante» qui a écrit sur «l’initiation sexuelle». De manière générale, les catholiques sont outrés par tant d’impudeur, et le Vatican met carrément le texte à l’index — jugé contraire à la foi catholique, il est par conséquent interdit de lecture pour les fidèles —, en 1956.

Albert Camus et le mâle français «ridiculisé»

L’auteur de l’Etranger aurait lancé à Beauvoir cette phrase assassine : «Vous avez ridiculisé le mâle français.» Elle commente, goguenarde et ironique, dans la Force des choses : «Méditerranéen, cultivant un orgueil espagnol, il ne concédait à la femme que l’égalité dans la différence et évidemment, comme eût dit George Orwell, c’était lui le plus égal des deux.»

Les communistes agacés 

Beauvoir s’attendait à des réactions positives de la part de l’extrême gauche, compte tenu de l’importance qu’elle donne au marxisme dans le Deuxième Sexe. Las ! Elle est surtout vue par beaucoup de communistes comme une bourgeoise lettrée qui ose parler d’érotisme. La journaliste de l’Humanité Marie-Louise Barron qualifie ainsi le Deuxième Sexe de «charabia», ajoutant que «le second volume ne peut offrir que des broutilles». Elle ajoute : «J’imagine le franc succès de rigolade qu’obtiendrait Mme de Beauvoir dans un atelier de Billancourt, par exemple, en exposant son programme libérateur de "défrustration"».(...)

Cette banque de productions audiovisuelles qu'est l'INA nous rappelle ce 70e anniversaire de féminisme français et mondial forgés par ce texte fondateur :



On ne naît pas femme, on le devient”. La formule de Simone de Beauvoir a traversé les décennies et inspire encore les féministes du monde entier, 70 ans après la sortie du livre dont elle est extraite : Le Deuxième Sexe. Émancipation, parité, liberté du corps… autant de questions soulevées en 1949 et encore au coeur de l’actualité.

C'est peut-être aussi un bon moment pour reproduire un article que j'ai publié le 3 février 1991 dans le supplément hebdomadaire Libros du quotidien El País, à l'occasion de la parution en castillan du Journal de Guerre (septembre 1939-Janvier 1941) de Simone de Beauvoir, édition de Sylvie Le Bon de Beauvoir :
Diario de Guerra
(Septiembre de 1939- Enero de 1941)
Simone de Beauvoir.
Edhasa. Barcelona 1990.
372 páginas. 2400 pesetas.

Sylvie Le Bon de Beauvoir, responsable de la edición de este Diario para Gallimard (1990), y que ahora presenta Edhasa en España, advierte al lector de que estos siete cuadernos son tan sólo un fragmento de los diarios globales de Simone de Beauvoir; su publicación ha sido concebida como un complemento de las Cartas a Sartre (1940-63), cuya aparición entre nosotros también está prevista. Tres fueron los momentos en que, durante la guerra, dicha correspondencia se vio interrumpida: con motivo de los encuentros entre los dos protagonistas en Brumath y París, y con ocasión del internamiento de Sartre, prisionero de los alemanes. Este Diario ofrece, a su vez, una laguna, entre el 24 de febrero y el 8 de junio de 1940.
El encuentro de Brumath tuvo su gracia por irregular: Sartre había sido destacado, como soldado meteorólogo, en Essey-lès-Nancy. Desde allí fue trasladándose a Ceintrey, Marmoutier y Brumath, antes de recalar en Morsbronn. Beauvoir logró, mediante diversas triquiñuelas, salvar sus dificultades legales y profesionales, y reunirse con su novio los cinco primeros días de noviembre. Allí se entregan, como de costumbre, a toda suerte de confidencias; "Sartre ha leído este cuaderno y me dice que tendría que haber un poco más de desarrollo", escribe ella. No es de extrañar el comentario del soldado de la pipa, quien era muy capaz de escribir ochenta páginas entre dos servicios: sin olvidar sus cartas, trabajaba febrilmente en L'Age de raison y en lo que luego serían sus Carnets de la Drôle de Guerre. El encuentro de París, del 4 al 15 de febrero del 40, se debió a un permiso de Sartre, que decididamente era "el soldado más sucio de Francia". Su apresamiento el 21 de junio en Padoux originó el único periodo de incomunicación total entre ambos escritores.
Simone de Beauvoir no redacta con estas páginas un verdadero diario de guerra; ésta se nos muestra con protagonismo en el cuaderno VI, con la ocupación de París por los alemanes, la carestía y los movimientos de refugiados, y, sin excesiva profundidad, en los cuadernos I (Movilización del soldado Sartre, que el día anterior no creía en absoluto en el estallido del conflicto bélico...) y II (ambiente en los trenes y en Brumath). De lo que el Cástor da testimonio en especial es de sus diversas actividades cotidianas: clases, películas vistas, audiciones, cafés frecuentados, pesadillas incluso. Pero a través de sus reflexiones y sentimientos, transcritos con palmaria sinceridad, dibuja un genuino diario de presencias y ausencias. Dos son los seres añorados, por los que se desvive a tiempo completo (correo, paquetes, dinero, pensamientos): Sartre, su "único absoluto", y Jacques-Laurent Bost, ex-alumno del anterior en Le Havre y futuro marido de Olga Kosakievitch, amiga y objeto de los celos de Simone; celos que impregnan, por cierto, L'Invitée, primera novela del Cástor -que escribía por entonces-: un didáctico ménage-à-trois que concluye en asesinato. La autora fue bastante crítica en La Force de l'âge (1960) con respecto a sus novelas iniciales.
En cuanto a las presencias, en ocasiones a duras penas soportadas y objeto de la perversidad del autosatisfecho Cástor (que se dedica frases como "La suerte que tengo de ser una intelectual...para quien todo...se transforma en pensamiento", "Mito que las chicas adoran"), habría que citar en primera línea de fuego a las dos Kosakievitch, Wanda y Olga, a Nathalie Sorokine y a la muy denostada Louise Védrine. De hecho, parece que sólo la amistad de Simone con Bost y Sartre le permitía aguantar el trato de algunos feligreses de la peculiar orden que crearon.
El cuaderno VII nos acerca más que los otros a la Simone de Beauvoir pensadora y escritora; recoge sus ideas novelísticas en aquel momento, y en particular la idea hegeliana sobre "el reconocimiento de las conciencias entre sí", que plasmaría en Le Sang des autres.
Este Diario de Guerra no aporta gran cosa sobre lo que verdaderamente estaba pasando en el mundo; sorprende por lo que a menudo tiene de inventario de rutinas de reflejo innecesario, bombones recibidos o turbantes comprados, retahílas poco del gusto de los amantes de los diarios sabrosos: anotar continuamente frases del tipo "pongo al día este cuaderno" no fomentan demasiado nuestro interés. Las feministas sentirán una profunda decepción por los detalles de misoginia o preciosismo ridículo que el texto revela a veces; los anarquistas y antimilitaristas no entenderán muy bien la fascinación que los desfiles o los preciosos uniformes nazis podían provocar en la autora; los buscadores de sonrisas verticales no encontrarán nada en absoluto. Sí quedan claras, en cambio, las relaciones, con frecuencia de tercera planta de hospital, de dos sumos sacerdotes, Sartre y Beauvoir, y su colección de gregarios. En este terreno, nos hallamos ante un material de primera importancia.

ALBERTO CONDE
Madrid, janvier 1991.

dimanche 19 mai 2019

On n'a cadoter sa biblio.web.thèque de bons dicos

Voici un peu de lexicographie. Elle va nous aider à comprendre, d'ailleurs, la variété lexicale de la 5e langue planétaire par le nombre de ses locuteurs, après le mandarin, l'anglais, le castillan et l'arabe.
Ma collègue Alicia a eu la gentillesse de nous rappeler l'existence du Journal des Idées, une émission radiophonique réalisée par son oncle Jacques Munier à Paris, sur France Culture, du lundi au vendredi, à 6h40. Merci beaucoup, chère Alicia.
Sa remarque est intervenue à la faveur de la diffusion d'une chronique qu'elle a trouvée particulièrement intéressante, celle du 16 mai, car elle portait sur la nouvelle édition du dictionnaire Le Petit Robert. Elle s'intitulait Ce que les mots nous disent :


La nouvelle édition du Petit Robert paraît aujourd’hui [16 mai]. Parmi les mots qui ont fait leur entrée dans le dictionnaire : infox, jober, et – pour ceux qui se réveillent – latte, un café nappé de mousse de lait chaud…
Jober nous vient de Belgique, il conviendra aux milléniaux – autre mot nouveau, désormais francisé – à l’heure où les embauches en CDI se raréfient et les petits jobs se multiplient. Dans sa présentation, Alain Rey évoque le mot infox, qui permet d’éviter l’américanisme fake news. « Dans infox, on entend fox », comme pour « nous méfier du renard qui nous ment ». Le lexique de la communication numérique est bien représenté parmi les entrants : scroller, de l’anglais scroll – rouleau, manuscrit – signifie « faire défiler un contenu sur un écran informatique ». N’en déplaise à ceux qui lui préfèreront le mot données, data est désormais intronisé dans le Petit Robert comme un vocable français, en version invariable ou au pluriel. Blockchain, cyberharcèlement, ou vidéoverbalisation aussi, lequel évoque un univers orwellien – nouvel entrant – pour désigner la verbalisation effectuée à l’aide de caméras de surveillance. La politique n’est pas en reste : démocrature, ou encore transpartisan – c’est d’actualité pour dépasser les clivages…
En lire/écouter plus.
Je viens donc d'écouter Ce que les mots nous disent —par ce temps de malversation de mots et de détournement de titres de presse, où l'on a vivement besoin d'émissions sur Ce que les mots nous camouflent ou sur La manière dont on nous abuse à grand renfort de mots totem : vous aurez remarqué qu'en Blablaland, les remèdes sont toujours pires que les mots ou qu'aux grands mots succèdent toujours les grandes (contre-)réformes de choc.
Quand, au milieu de sa lecture, Jacques Munier a prononcé le mot « cadeauter » (curiosité lexicale [qui] nous vient d'Afrique, dit-il), il m'a renvoyé mentalement à ce temps révolu de nos périssables existences (les années 1980) où Internet n'existait pas et qu'il fallait s'évertuer à dégoter quelques magazines étrangers dans les kiosques pour être au courant des infos internationales ainsi que de l'évolution des langues qu'on pouvait lire.
Parmi les magazines francophones que j'achetais à l'époque, il y avait, par exemple, Actuel, un mensuel très branché, très à la coule, qui publiait des articles comme celui très illustratif de Patrick Rambaud que je vous colle ci-dessous, avec des notes de mon cru comme aide à la compréhension. Petite machine à remonter le temps, il date de 1989, malgré son ras-le-bol des bras de fer :
Emoyé par la cuscute en cuissette, le vibreur trouve porte de bois. Mais il tient son bout ...

Vous avez compris ? Émoyé signifie ému au Nouveau Brunswick. À l'île Maurice, une cuscute est une personne plutôt entortilleuse. Les Suisses enfilent des cuissettes en guise de culottes de sport. Un vibreur est un Sénégalais qui sort beaucoup en boîte de nuit. Trouver porte de bois signifie pour un Belge que la porte est close. Enfin, en Louisiane[1], un homme qui tient son bout indique seulement qu'il persévère. C'est comme ça. Le français n'appartient pas seulement à la France mais aux deux cents millions de francophones qui le parlent aux quatre coins du monde. Tous inventent une langue moderne et vivante. Apprenez-la.

J'ai un mal de chien à suivre de bout en bout un journal télévisé ou à lire en entier un quotidien. En une semaine, pendant les grèves, j'ai relevé soixante-seize fois l'expression bras de fer (entre le gouvernement et les syndicats). L'expression est imagée, elle a de la gueule, mais sa répétition épuise. Il n'y a plus d'imagination dans le vocabulaire officiel. À force d'être répétés, les mots perdent leur sens et forment un discours soporifique. Bref, le français que nous subissons devient horriblement pauvre. Lorsque Mirabeau écrivait des textes licencieux, il avait à sa disposition une palette de mots sonores et concrets pour décrire par le détail l'émotion et la main au cul. C'est fini. À qui la faute ?
Il y a quinze ans, le grand écrivain Jacques Lacarrière traversait la France à pied, des Vosges aux Corbières. Ce voyage se termina en livre, Chemin faisant, qui eut un succès pour une fois très mérité. Aux étapes, dans les villages, dans les fermes, franchi l'obstacle de ces chiens hargneux que les marcheurs libres affrontent au détour d'un chemin creux, Lacarrière, philosophe nourri de grec, écoutait et lisait des brochures locales. Il a ainsi collectionné une tapée de ces mots usuels dont les dictionnaires ne rendent plus compte. Pourtant il ne s'agit pas de patois, mais d'un français enrichi par les saveurs locales. Des noms qui servent à décrire des choses quotidiennes, des noms pratiques, imagés, forts. Ils évoquent les montagnes, l'herbe, les saisons, les casseroles pendues dans la cuisine. Rien de savant là-dedans, rien d'emprunt hors frontières, juste des mots solidement plantés, avec des sonorités paysannes : bétoire[2], capitelle, fleurine, rindoul, varaigne[3]... Les haies, dans le Morvan[4], ce sont des bouchures, parce qu'elles bouchent peut-être la vue, et les passages dans ces murs de feuilles, ce sont des échalliers[5]. C'est du français que les académies oublient sottement.
En Haute-Savoie, la première fois que mon complice Burnier m'a demandé où j'avais mis la panosse, j'ai bien été obligé de prendre mine de parfait ahuri. Panosse[6], ça vient du latin pannus, qui signifie morceau d'étoffe, et cela représente simplement un chiffon propre qui sert à essuyer une table couverte de miettes. On s'y habitue vite. À Paris, quand j'ai demandé à mon boucher favori du rondin pour le pot-au-feu, il m'a demandé si j'étais savoyard. Le rondin, c'est du gîte. J'ai tendance à préférer rondin, plus proche de cette viande ronde.
Eh oui, mes bons amis, les mots ressemblent à la cuisine. Tenez: le pot-au-feu, ça n'existe pas. Rien qu'en France on en dénombre une centaine de sortes. À Toulon, c'est le revesset, on y flanque du rouget, du turbot, des épinards, des côtes de bettes. En Artois, c'est caudière, et le bouillon de boudin en Saintonge, le mourtayrol en Auvergne, la cotriade du Morbihan, le hochepot à la flamande, la potée berrichonne, la marmite albigeoise...(...)
Chez Belin, éditeur, il y a une collection intelligente, "Le français retrouvé". On y relève, au hasard du catalogue, des bouquins forcément sublimes: Les noms des villes et des villages, Les mots du vin et de l'ivresse, Les mots d'origine gourmande, Le français écorché, Les étymologies surprises. Toute une bibliothèque pour se faire plaisir. Là, sous mon nez, j'ai Les mots de la francophonie de Loïc Depecker: au Sénégal, en Algérie, à Saint-Vincent[7], à la Guadeloupe, au Vietnam, en Guyane, le français menacé reste vivace et inventif. Au Québec, on tombe en amour, au Bénin on se toilette, les Belges mal logés sont des taudisards et les demi-muets des taiseux. Au Liban, le polygame est un garde du corps...
On imagine bien que le français se modifie quand on le parle sous les tropiques ou dans les forêts du Canada. Dans les années soixante-dix, à Paris, on découvrait avec exaltation le cinéma du Québec. J'étais sorti tout ému d'une projection des Mâles de Gilles Carles. Les expressions, l'accent que nous connaissions encore mal, celui d'ailleurs de Louis XIV, du bourguignon filtré au Nouveau Monde, rajoutait une distance et de l'humour à une situation presque banale. Et puis ça a été l'invasion des films québécois, jusqu'à Denys Arcand, jusqu'au patois sous-titré[8]. Pourtant, ô savants lecteurs et joyeuses lectrices, les Canadiens français nous donnent une sacrée leçon. Plus menacés que nous par l'américain courant, qui n'est même pas de l'anglais, ils se défendent en enrichissant leur langue. Ils ne disent pas hot-dog comme nous, mais carrément chien-chaud, les flippers deviennent des machines à boule. D'autres francophones nous donnent la même leçon: en belge, une antisèche est un copion, au Cameroun la femme facile est une tu-viens, au Sénégal le sandwich est un pain-chargé, en Louisiane le chewing-gum est une chique de gomme et, au Niger, on ne bat pas un record mais on le casse. J'aime bien cette vigueur. Un traversier, c'est plus joli qu'un ferry-boat.
Les francophones, plus de cent [deux cents, j'imagine] millions parsemés dans le monde, abrègent, transforment, détournent, empruntent, améliorent. Au Canada, une expression anglaise, to talk through one's hat, devient parler à travers son chapeau : dire des bêtises. Bien sûr, quand un Suisse vous dit: « Je péclote », il y a intérêt à traduire par "je ne vais pas bien", et il faut savoir qu'au Québec une personne exceptionnelle est un handicapé[9]. Et qu'un pikafro, au Mali, est un peigne. Parfois, les sonorités vous abusent. Si un Zaïrois vous explique qu'il a zondomisé son voisin, ne poussez pas de cris affreux: le mot vient de Zondomio, un président de l'Assemblée nationale qui mourut, dit-on, empoisonné. Zondomiser, c'est éliminer un rival de façon musclée[10].
La plupart du temps on comprend sans avoir besoin de traduire. On saisit plutôt bien que des cuissettes, en Suisse, sont des shorts, et qu'un digaule, au Bénin, désigne un homme grand de taille, comme de Gaulle: « Elle est toute menue, et elle sort avec un digaule ».
Les francophones nous mitonnent une nouvelle littérature française, loin des grands débats d'école (...) Relisez les pages bariolées, volcaniques, touffues, toutes entières consacrées aux odeurs des corps, ou au goût d'une peau, du splendide Espace d'un cillement du Haïtien Jacques Stephen Alexis, ou encore les textes pétris de créole et de leitmotiv, à la manière des écrivains latino-américains de l'Antillais Baghio'o, pour vous persuader que ce français-là invente une littérature truculente et belle. (...) Dans des cafés bien parigots, j'ai entendu des Ivoiriens dire « Tu me sciences » pour tu me plais, « poudre de démarreur » pour aphrodisiaque. Un Sénégalais crie « Arrête de dallaser » pour critiquer les frimeurs (du feuilleton « Dallas »), un Zaïrois affirme que « c'est jazz » pour dire « c'est faux », et un Togolais parle de « cadeauter », devinez pour quoi...

Patrick Rambaud.
ACTUEL  Février 1989.

[1] Pour mieux connaître la réalité et les parlers cadjins, voir Mots de Louisiane et Cadjins et Créoles en Louisiane, de Patrick Griolet. Un grand pas vers le bon Dieu, roman de Jean Vautrin, en est une illustration intéressante.
[2] Aven.
[3] Ouverture par laquelle l'eau de mer entre dans un marais salant.
[4] En Bourgogne.
[5] Sorte d'échelles permettant de franchir une haie.
[6] Cf. le castillan tauromachique pañosa.
[7] La Dominique, Sainte-Lucie, La Grenade, St-Vincent : Windward Islands, des îles anglophones situées entre la Guadeloupe et Tobago; elles ont toutes accédé à l'indépendance après avoir été sous souveraineté britannique.
[8] Le mot joual est employé au Québec pour désigner globalement les traits (écarts selon les puristes) du français populaire canadien.
[9]...ou que les gosses sont les couilles...
[10] Rambaud, trouve-t-il la sodomie affreuse au point de lui préférer l'élimination musclée de quelqu'un ?
C'est donc à la fin de ce texte que je relus le verbe « cadeauter », dérivé de « cadeau », que j'avais trouvé quelques années auparavant chez Flaubert sous une autre variante graphique :
Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d'une voix enrouée, pour imiter l'acteur Grassot :
—Ne sois pas cruelle, ô Celuta ! cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons !
Et il se mit à baiser les femmes sur l'épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d'un petit coup. D'autres l'imitèrent ; les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s'écria :
—Ne vous gênez pas ! Ça ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote !

Gustave Flaubert : L'Éducation sentimentale, 1869
(p. 145 de l'édition de Folio imprimée en 1979).
Dans la nouvelle édition augmentée de son Dictionnaire historique de la Langue Française (octobre 2016), Alain Rey date en 1844 le premier usage repéré de ce verbe en principe transitif :
CADEAUTER v. tr. (1844) « gratifier qqn de qqch. », d'usage rare et familier en dehors de l'Afrique où il est normal et courant pour « donner en prime, en supplément ». On trouve les variantes graphiques cadoter, cadotter chez Flaubert.
Voici les précisions du CNRTL (Centre national de Ressources textuelles et lexicales) pour son entrée cadeauter :
Cadeauter, cadot(t)er (cadoter, cadotter) (graphie de ce dernier p. plaisant.), v. trans. Synon. de gratifier* (qqn de qqc.). S'il vous plaît de m'honorer de votre compagnie, de me gratifier de votre présence, de me cadotter de votre conversation (Flaubert, Correspondance, 1844, p. 158). Lui-même, parce qu'il était beau de visage, grand et fort, avait été cadeauté par les femmes du sobriquet de Jeanin Bouquet (A. de Châteaubriant, La Brière, 1954, p. 94 dans Rheims 1969). Orth. cadotter dans Flaubert, supra ; cadoter ds Flaubert, L'Éducation sentimentale, t. 1, 1869, p. 159; cadeauter dans Flaubert, Correspondance, 1876, p. 313. 1reattest. 1844, supra ; dér. de cadeau étymol. 3, dés. -er avec consonne d'appui. Les formes en -o- par déformation plaisante. Fréq. abs. littér. : 1.
BBG. − Gohin 1903, p. 293. − Goug. Mots t. 1 1962, p. 193. − Ritter (E.). Les Quatre dict. fr. Rem. lexicogr. B. de l'Inst. nat. genevois. 1905, t. 36, p. 365. − Waringhien (G.). Géol. ling. Vie Lang. 1952, pp. 250-253.



mercredi 8 mai 2019

Une espèce contre toutes les espèces

Históricamente, el Hombre ha vivido temeroso
de los caprichos de la naturaleza. Hoy podemos
afirmar con orgullo que es la naturaleza 
la que tiene miedo de nosotros.
Alcázar : Mongolia nº 77, mai 2019, p. 21



Encore (toujours) des nouvelles de la déesse Économie (1).
Tous les média en parlent. Le Monde, par exemple (mis à jour le 08 mai à 18h13) :

Biodiversité : une espèce sur huit, animale et végétale, risque de disparaître à brève échéance
Le rapport mondial alerte sur la disparition accélérée de la vie sauvage, sur la Terre comme au fond des océans, qui menace l’humanité.
Par Pierre Le Hir - Le Monde. Publié le 06 mai 2019 à 10h17 - Mis à jour le 08 mai 2019 à 18h13.



C’est un chiffre choc, propre à frapper les esprits, les consciences et peut-être les cœurs : un million d’espèces animales et végétales – soit une sur huit – risquent de disparaître à brève échéance de la surface de la Terre ou du fond des océans. Telle est l’alerte, lancée lundi 6 mai, à Paris, à l’adresse des gouvernants et des peuples, par la Plate-forme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES). Pour engager à l’action plutôt qu’à la résignation, celle-ci veut pourtant garder espoir : éviter le pire est encore possible, à condition de mettre fin à la surexploitation de la nature.
Réunis depuis une semaine à la Maison de l’Unesco, les représentants de 110 pays, sur les 132 que compte cette organisation onusienne, souvent appelée le « GIEC de la biodiversité », ont négocié, terme à terme, avant de l’approuver à l’unanimité selon la règle, un « résumé pour les décideurs », d’une quarantaine de pages. Celui-ci s’appuie sur un rapport exhaustif de plus de 1 700 pages, fruit de trois ans de recensement et d’analyse de données par plusieurs centaines d’experts, sur l’état de la biodiversité mondiale. Le document final traduit donc un consensus, à la fois scientifique et politique, qui lui donne tout son poids.
EN LIRE PLUS.
C'est le régime de la prédation sans connaissance et sans scrupules aucuns : une espèce contre toutes (et une minorité de cette espèce contre la majorité de cette même espèce).
Devant un tel constat, pitoyable, l'INA se tourne vers Michel Simon, lorsque l'acteur prédisait, en 1965, la sixième extinction :

Michel Simon : (...) Cette prolifération de l’être humain, qui est pire que celle du rat, c’est effroyable. Les bêtes sont merveilleuses parce qu'elles sont en contact direct avec la nature. Ce qui aurait peut-être pu sauver l’humanité, je crois, c'est peut-être la femme, parce qu’elle est encore en contact avec la nature. Elle échappe aux lois, aux imbécillités émises par les anormaux. Elle est encore en contact avec la nature mais elle n’a pas droit au chapitre.
Claude Santelli : Et les animaux alors ?
M. S. : Les animaux vont disparaître. Il n’en restera plus bientôt. En Afrique, c’est l’hécatombe permanente. Ici, quand je suis venu ici, j’avais une trentaine de nids d’hirondelles. L’année passée, j’ai eu deux nids d’hirondelles et pour la première fois, j’ai ramassé une hirondelle qui était tombée de son nid qui était tellement..., si pauvrement alimentée... Grâce aux progrès de la science, la science chimique qui assassine la Terre, qui assassine l'insecte, qui assassine l’oiseau, qui tue toute vie, qui assassine l’homme —on s’en apercevra peut-être trop tard— ; grâce à cela, il n’y a plus d’oiseaux. Ce parc, quand je suis arrivé en 1933, c’était merveilleux ! Le printemps c’était une orgie de chants d’oiseaux, c’était quelque chose de merveilleux. Aujourd’hui, il n’y en a plus. Je ramasse chaque printemps des oiseaux morts tombés du nid ou des oiseaux adultes qui ont mangé des insectes empoisonnés et qui meurent !
[Mise à jour du 30 mai 2020 :
Les archives de l'INA nous montrent aussi le scientifique Paul-Émile Victor, en 1975, sur le plateau de l'émission Pleine Page. Il y prévenait tout le monde du danger mortel de la pollution : « il sera trop tard dans 15 ans pour revenir », « Mais on y sera dans le merdier ! » :

En 1975, sur le plateau de l'émission "Pleine page", le scientifique et explorateur Paul-Emile Victor mettait en garde : La pollution engendrée par nos sociétés modernes nous fait courir un risque mortel, et nous devons nous réveiller, avant qu'il ne soit trop tard.

« Je dirais qu’il y a trois positions que l’on peut prendre devant les problèmes généraux, qui ne sont pas seulement ceux de la pollution, mais ce dont nous parlons ce soir c’est essentiellement la pollution. D'abord une position que j’appellerais « àquoiboniste », c’est-à-dire de dire « à quoi bon, on y peut rien, qu’est-ce que je peux faire moi dans un monde pas comme celui-là ? » C’est une position à mon avis inadmissible, parce que c’est une position de perdant, de battu d’avance. Et puis il y a une position qui me paraît, celle dont vous venez de parler, qui me paraît beaucoup plus dangereuse, beaucoup plus inadmissible encore, c’est celle de gens que j’appelle, et parmi mes amis il y en a : « les obscurantistes sécurisants ». Ceux qui disent : « Bah il y a toujours eu de la pollution, après tout il y en a peut-être un peu plus aujourd’hui. Il ne se passera rien de catastrophique. Vous autres… » parlant de mes amis et de moi qui luttons comme nous le pouvons contre ces problèmes, contre la pollution en particulier, ils disent de nous, nous sommes des sinistrosés. Nous sommes atteints de sinistrose. »
« La position prise par les « sécurisants » est dangereuse car il est évidemment beaucoup plus facile de les croire, du fait même que, c’est facile de ne rien faire. Elle est dangereuse parce que on donne l’impression qu’on a pas besoin de faire quelque chose. Et puis enfin, il y a tout de même la position d’un certain nombre de gens dont je suis, dont mes camarades Cousteau, Tazieff, Leprince-Ringuet, Bombard, beaucoup d’autres. Nous sommes des optimistes à savoir que nous pensons à savoir qu’il n’est pas trop tard pour faire quelque chose. Et alors, j’ajouterais ceci : Si on croit les gens que j’appelle des « obscurantistes sécurisants », si on les croit et qu’on ne fait rien, et qu’on s’aperçoive dans 15 ans qu’ils ont eu tort, qu’ils se sont trompés, ils auront pris une responsabilité, et nous avec eux, terrible vis-à-vis de ceux qui nous survivrons, de nos enfants en particulier. Car il sera trop tard dans 15 ans pour revenir. Il n’y a pas de doute que si c’est vrai ce qui est en train de se faire, dans moins de 25 ans, il sera trop tard pour revenir en arrière. Et ces gens, les « sécurisants » ne pourront pas avoir d’autre position que de dire : « Ah bah nous nous sommes trompés, nous sommes navrés, nous nous sommes trompés ». Mais on y sera dans le merdier ! »
Rédaction Ina le 27/05/2020 à 11:38. Dernière mise à jour le 27/05/2020 à 11:40.
Economie et société ]

En effet, Florence Dartois nous rappelle que la connaissance est inutile —au sens antiRevelien, bien entendu— car l'enfumage des prédateurs (humains) l'emporte presque toujours  :
Pesticides dans le pain, en 1964, on savait déjà (article)
Depuis 1990, Claude Bourguignon, un agronome à la rescousse des vignobles (Article)
La France toujours accro aux pesticides depuis les années 70 (Article, Module Ina-France Info)
Pesticides dans les fruits et légumes… en 1973, on savait déjà! (Article)
1975, les enfants dénonçaient déjà la pollution à Paris (Article)
Environnement : les premières sensibilisations des jeunes  (Module Ina-France Info, 2019)
Pesticides : 1998, le mystère des abeilles folles (Article, Module Ina-France Info)
2005, Un chercheur se mobilise contre les désherbants (vidéo)
Roundup : les premiers lanceurs d'alerte (Module Ina-France Info, 2017)
Le Glyphosate, décrié depuis 2003 (Module Ina-France Info, 2017)
Des oiseaux menacés d'extinction malgré des alertes anciennes (Module Ina-France Info, avril 2019)
N'avez-vous pas remarqué que les média dominants, libres et pluriels qui nous transmettent chaque jour ce genre de catastrophes n'ont de cesse de nous répéter qu'il faut accepter toutes les recettes du même système biocide qui est à l'origine de tous ces désastres, psychopathie brutale ?
N'avez-vous pas perçu que ces média dominants, libres et pluriels nous ressassent depuis des décennies, constance affligeante, que ce régime aujourd'hui mondial qui détruit à grande vitesse la vie sur la planète n'a pas d'alternative, de plan B (TINA : There is no alternative), alors que justement, de toute évidence, sans compter la misère, les inégalités (2), le chagrin, la répression, la violence, la désinformation, la guerre, la bêtise et l'anormalité que sème son invariable cupidité, il n'y a pas de planète B ?
Sommes-nous finalement à même de comprendre les concepts de cause (le Capitalisme) et de conséquence (la Mort), ou celui d'acharnement abruti ?



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(1) Le régime d'Économie, ce Capitalisme qui trône comme un coq en pâte, est parvenu à tellement faire intérioriser ses règles, sa dialectique, que les sentences de ses instances punitives condamnent directement la vie. Face aux affaires, un simple poulailler est coupable —facilement coupable, comme les arbres—, car il nuit au tourisme rural de nuit en annonçant le matin. De quoi rester pantois, ahuris, incrédules, rouges comme un coq..., désespérés...



(2) Dans le Siné Mensuel de mai 2019 (nº 86, page 9), Dominique Vidal rappelle qu'à l'échelle mondiale, 80% des richesses vont à 1% de la population. D'autre part, dans la France actuelle, la différence d'espérance de vie d'un cadre supérieur et d'un ouvrier précaire se chiffre à quatorze ans ! [13 ans, selon une étude de l'INSEE paru le 6.02.2018]
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Mise à jour du 5 juin 2019 :

Puisqu'on y est, disons que page 2 du Siné Mensuel de juin 2019 (nº 87), c'est le dessinateur toulousain Jiho (1958) qui a abordé ce sujet d'une espèce contre toutes...


jeudi 25 avril 2019

Siné Madame

...vient d'être enfanté. Par des femmes. En vente depuis mercredi 17 avril. Réjouissante nouveauté, merci vraiment.
Siné Madame. Le journal qui ne simule pas, se veut une publication satirique et sociétale, écrite et dessinée par une bande de filles —autrices, comédiennes, illustratrices, journalistes...— de tout âge, joyeuses, savantes, brindezingues et sans tabous, dirigée par Catherine Weil Sinet. Libre d'actionnaires vautours, libre d'annonceurs car libre de publicité, elle n’aura pas de pubs pour les crèmes...

Catherine Weil Sinet : Édito, Siné Madame, nº1, avril 2019, page 2.

Un journal qui a vocation a stimuler nos pensées, selon Isabelle Alonso (fille de réfugiés républicains espagnols). "Ni féministe ni féminin, il parlera des femmes comme on n’ose pas le faire, avec humour et engagement", précise Catherine Sinet. Cliquez ici pour accéder à son site.

La chance a voulu que je puisse m'en acheter le nº1 (avril 2019), historique, dans le kiosque de journaux de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, lors d'un voyage éclair en France. Heureux qui comme moi font d'une pierre deux corps, cela va sans dire.


Vidéo de présentation de Siné Mensuel.


TV5 Monde Info - Juliette Arnaud et Isabelle Alonso font partie de l’aventure du premier numéro

C'est historique ! est une chronique de l'émission Debout les copains !


mercredi 24 avril 2019

7e Journal des infos dont on parle plutôt peu (2018-19)

...dont on parle plutôt peu. Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.

Voici notre septième et dernier sommaire de cette année scolaire, celui du 24 avril 2019.
Merci à mes élèves pour leurs contributions !



jeudi 11 avril 2019

Vivre tue et l'Économie y met du sien

Air pollution is the fifth leading risk factor for mortality worldwide. It is responsible for more deaths than many better-known risk factors such as malnutrition, alcohol use, and physical inactivity. Each year, more people die from air pollution–related disease than from road traffic injuries or malaria.
(State of Global Air/2019. A Special Report on Global Exposure to Air Pollution and its Disease Burden)

Vivre tue, mais l'Économie et sa maudite Sainte Croissance* accélèrent notre mort. Mis à part leur amour pour les guerres et autres casse-pipes, elles nous farcissent de produits toxiques de tout poil par la bouche et par le nez. Et nous n'avons pas de tuyaux d'échappement : nous serons tous des morts prématurés car la pollution de l'air extérieur et ses particules fines seraient à l’origine de 800 000 morts prématurées par an en Europe et de près de 9 millions à l’échelle de la planète, deux fois plus que ce qui était estimé jusqu'à présent. Des chiffres de guerre mondiale. En fait, plus nous polluons, le jour comme la nuit, plus nous devenons cons. Ça se voit. Et c'est logique, car la pollution réduit notre intelligence. Voilà ce qui pourrait expliquer notre dérive, au moins en partie.

Si l'humanité était capable de réduire la pollution de l'air aux niveaux acceptés par l'OMS, les enfants qui naîtraient désormais disposeraient d'une espérance de vie 20 mois supérieure à celle d'aujourd'hui. Ce serait la moyenne mondiale car le gain de vie serait encore plus considérable dans les pays dits en voie de développement (cf. carte ci-dessous).


Pour en savoir plus, vous n'avez qu'à lire (en anglais) le rapport État Global de l'Air 2019 (State of Global Air/2019), une étude que viennent de publier le Health Effects Institute (institution indépendante qui siège à Boston, aux États-Unis) et l'Institute for Health Metrics and Evaluation (dépendant de l'Université de Washington), en collaboration avec l'Université British Columbia (Canada).
Le 12 mars 2019, en castillan, La Vanguardia (Cristina Sáez) s'était déjà penchée sur ce désastre à partir d'une recherché menée par des scientifiques allemands et publiée dans la revue médicale European Heart Journal, sous le titre Cardiovascular disease burden from ambient air pollution in Europe reassessed using novel hazard ratio functions. Car il arrive que la pollution de l'air cause deux fois plus de décès prématurés par maladies cardio-vasculaires et crises cardiaques que par pathologies respiratoires.
Pour compléter le tableau, une étude inédite, publiée aujourd'hui dans la revue scientifique The Lancet Planetary Health, dont le but était d'évaluer le nombre de cas d’asthme imputables au trafic automobile, conclut que « la pollution de l’air générée chaque année par les véhicules automobiles est à l’origine de quatre millions de nouveaux cas d’enfants asthmatiques à travers le monde, soit 13% des cas d’asthme infantile diagnostiqués. » 90% d’entre eux surviendraient dans des grandes agglomérations. C'est ce que nous apprend une info de Stéphane Mandard dans Le Monde d'il y a quelques heures.
Ce travail permet aussi d'inférer que ces limites établies par l'OMS, que nous dépassons largement, ne nous protègent pas non plus :
 « Un des résultats importants de cette étude est d’apporter la preuve supplémentaire que les normes actuelles de l’OMS ne sont pas protectrices contre l’asthme infantile », commente le professeur Rajen Naidoo, de l’université de KwaZulu-Natal en Afrique du Sud.
Je rappelle à ceux qui ignorent cette réalité que les quintes de toux notamment nocturne d'un.e enfant ne sont pas du gâteau : ça déchire tout le monde. Elles sont dues souvent à des crises d'asthme ou des bronchites asthmatiformes et se reproduisent nuit après nuit, même sous traitement, surtout lorsqu'un rhume y met son grain de sel --ça dépend de beaucoup de variables. Donc, il est question ici de quantité comme de qualité de vie.
Ajoutons qu'UNICEF vient de publier également, en mars 2019, avec l'appui scientifique du Pr Jocelyne Just (AP-HP) et de la Fédération Atmo France (réseau des Associations Agréées de Surveillance de la Qualité de l'Air), un rapport intitulé Pour chaque enfant, un air pur. LES EFFETS DE LA POLLUTION DE L’AIR EN VILLE SUR LES ENFANTS. On y constate que certains droits fondamentaux que la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) proclame pour ceux-ci sont régulièrement bafoués un peu partout sur l'autel de l'Économie capitaliste :
L’article 3 pose le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant : « dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » ;
L’article 6 précise que « les États parties assurent dans toute la mesure possible la survie et le développement de l’enfant » ;
L’article 24 reconnaît « le droit de l’enfant de jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux et de rééducation. »

D'autres articles abordant la pollution de l'air sur ce blog :
L'agriculture et la vraie vie.
La pollution de l'air...
COP21, urgences planétaires et état d'urgence de l'État dans tous ses états.
92% de la population mondiale vit dans des lieux trop pollués.

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* Elles prennent toutes deux la majuscule qui correspond aux divinités les plus vénérées... et qui rendent le plus vénère.




mardi 9 avril 2019

Rétrospective de Balthus au Musée Thyssen-Bornemisza (Madrid)

Entrée exposition Balthus : La partie de cartes, 1948-50,
Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde.



Du 19 février au 26 mai 2019, le musée Thyssen Bornemisza de Madrid présente une rétrospective consacrée à l'œuvre du peintre Balthasar Kłossowski de Rola (Paris 1908-Rossinière, canton de Vaud, en Suisse, 2001), artiste personnel et inclassable, religieux et bouleversant, contempteur de l'art contemporain, plus connu sous le nom de Balthus, déjà abordé sur ce blog. Elle est composée de 47 toiles majeures.


Sa veuve Setsuko Kłossowski de Rola participa à son vernissage le 19 février : cliquez ci-contre pour accéder à un reportage illustré du quotidien El País.

Cette exposition a été organisée en collaboration avec la Fondation Beyeler, qui siège à Riehen —près de Bâle, en Suisse— où elle fut exhibée de septembre 2018 à janvier 2019, sous le commissariat de Raphaël Bouvier, soutenu par Michiko Kono, avec la collaboration de Juan Ángel López-Manzanares à Madrid. Comme le rappelle le site de la Fondation Beyeler :
De son enfance à Berne, Genève et Beatenberg en passant par son mariage avec la suissesse Antoinette de Watteville et leurs séjours aussi bien en Romandie qu’en Suisse alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne, Balthus entretient une relation étroite et continue avec la Suisse.
Ce web nous propose également une biographie de Balthus. Il était le second fils d’Erich Kłossowski (1875-1949) et Else, puis Baladine Kłossowska, née Elisabeth Dorothea Spiro (1886-1969) :
Ses parents, un historien de l’art germano-polonais et une artiste juive allemande, font grandir leurs deux garçons dans un environnement empreint d’art et de culture. Pierre Kłossowski, le frère de Balthus, de trois ans son aîné, deviendra un écrivain et artiste célèbre.
Cette ambiance familiale aura une importance décisive dans la vie et l'œuvre de Balthus. Établis à Montparnasse en 1903, ses parents fréquentaient, par exemple, Rainer Maria Rilke et Pierre Bonnard, professeur de sa mère Baladine :
Le peintre Pierre Bonnard, qui était très ami avec mes parents, a dit un jour à mon père : surtout ne l’envoyez pas dans une école d’art, il y perdrait quelque chose. Je me suis donc fait mes écoles tout seul. En fait, j’ai appris mon métier comme on apprend à parler : en essayant de faire comme font les autres, en regardant travailler mon père et ma mère, en écoutant les conseils de Bonnard, de Maurice Denis, et plus tard d’André Derain. Et en pratiquant assidûment la copie. A l’époque, les jeunes peintres considéraient le Louvre comme un cimetière. Moi, j’y allais tout le temps. J’y ai beaucoup copié Poussin. J’aurais bien aimé pouvoir l’interroger sur sa touche, sur ses couleurs… Puis je suis allé copier Piero Della Francesca à Arezzo. "
Comme les Kłossowski étaient allemands, ils furent contraints de quitter la France en 1914, d'abord pour Zürich, puis pour Berlin. Mais le couple se sépara pendant cette première guerre mondiale, en 1917.
Alors, Baladine s'installa avec ses enfants en Suisse, concrètement quelques mois à Berne et à Beatenberg, puis à Genève en novembre. Balthus fut inscrit en 1919 au lycée Calvin.

Sa mère serait le dernier amour du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926), sa Merline.  
Rilke, à son tour, apprécia sincèrement le jeune Balthus et ses dessins du chat Mitsou, réalisés à l'âge de 11 ans. Ils seraient publiés en 1921 dans un recueil intitulé Mitsou le Chat et préfacé par son mentor.

Tyto Alba : Balthus y el conde de Rola, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza y Astiberri Ediciones, 2019 (1)

Disons que les lettres du poète au très jeune peintre, suivies de 40 images de Mitsou, sont disponibles en français. « Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti. », dit Balthus en 1998.
Au printemps 1921, sa mère, son frère et lui retournèrent à Berlin qu'ils quittèrent définitivement pour Beatenberg en mai 1923. C'est là qu'en 1924, Balthus ferait la connaissance d’Antoinette de Watteville, alors âgée de douze ans. Ils se marieront le 2 avril 1937. On a sauvé et publié quelque 240 lettres de leur correspondance amoureuse (1928-1937).



J'effectuai ma visite le vendredi 5 avril, à 18h, heure d'évacuation urbaine, ce qui opéra un miracle : je pus parcourir les différentes salles en (presque) toute tranquillité.
D'autre part, l'heureuse disposition strictement chronologique des tableaux me permit de suivre la vie de l'artiste, depuis les années 1920, et ses pulsions à chaque étape, à tel point peintures et curriculum vitae étaient étroitement liés, serrés, chez lui (cf. un peu plus bas).
Les commissaires ont conçu sept étapes vitales pour l'aménagement des œuvres :
1) Le développement d'un langage visuel. Œuvres de jeunesse. C'est la fin des années 1920 et ses toiles nous montrent la vie quotidienne de Paris, le Jardin du Luxembourg...
2) Provocation et transgression : première exposition de Balthus dans la galerie Pierre, en 1934, La Rue (1933) et six autres peintures, 7 pièces qui suscitèrent un grand tollé à cause de leur candeur teintée d'érotisme nonchalant.
3) Representation et intimité. C'est fin des années 1930 ; il y a des portraits, de Thérèse notamment, dont Thérèse rêvant.
4) II Guerre Mondiale : après l’invasion de la France par les Allemands, Balthus quitte Paris avec son épouse. Le couple se réfugie d’abord à Champrovent, en Savoie. L'exposition nous montre un beau contraste, des paysages bucoliques et des scènes d'intérieur avec des adolescentes. Sa Jeune fille endormie de 1943 me semble toujours une toile époustouflante.
Balthus : La jeune femme endormie (Dormeuse), 1943,
Exposition Balthus, Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid
. PHOTO : Alberto Conde
5) En 1946, retour à Paris sans sa famille et fréquentation de Pablo Picasso, Albert Camus, André Malraux. Il peint des toilettes, des jeux de cartes...
6) En 1953, il s'installe au château de Chassy entouré de sa campagne ample et sereine. Période aux couleurs dominantes pastel.
7) À partir de 1970, séjours à Rome et à Rossinière (Le chat au miroir).
Continuateur du Quatrocento —selon son frère, Pierre Kłossowski—, Balthus suivit un chemin opposé au développement des avant-gardes ; le commissaire de l'exposition nous rappelle qu'il avoua lui-même ses grandes influences picturales, de Masaccio (1401-28) ou Piero della Francesca (né entre 1412 et 1420-1492) au Caravage (Caravaggio, 1571-1610), Nicolas Poussin (1594-1665), Théodore Géricault (1791-1824), Gustave Courbet (1819-77) ou Pierre Bonnard (1867-1947). Sans oublier la prégnance de l'Ouvert (das Offene) dont parlait Rilke ou sa fascination évidente, très visible, tenace, pour d'autres sujets, tels les chats (sa chateté, si j'ose dire) ou Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Carroll —y compris son chat tigré du Cheshire, bien entendu. À ce propos, les Mémoires de Balthus dévoilent d'autres détails intimes significatifs :
Cette lumière et son innocence, je les ai aussi retrouvées alors que Harumi était encore petite fille : heureux moments, miraculeux, échappés au temps qui passe, que ces heures où préparions avec Setsuko, dans le plus grand secret, les anniversaires de notre fille unique. La comtesse a toujours aimé raconter des histoires dans la grande tradition de son pays, contes fantastiques et merveilleux où les dragons les plus terrifiants et les étoiles filantes côtoient les enfants, où l’extraordinaire devient si naturel comme dans les chères aventures d’Alice au pays des merveilles. Setsuko préparait les costumes des figurines de bois et de pâte qu’elle confectionnait et nous faisions de vraies séances de théâtre au grand plaisir d’Harumi. Je chantais, je racontais, nous mêlions les airs célèbres des opéras de Mozart aux personnages de la tradition japonaise, et tout cela semblait si simplement évident. Il y a des grâces toutes naïves qu’Harumi nous a apportées, quelque chose de fluide et de léger, de doux et de calme, comme la venue de la phalène dans la chambre de la dormeuse que j’ai peinte.
[Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (éditeur scientifique), Chapitre 99, Les Éditions du Rocher, 2001.]
Un peu avant dans ces mêmes Mémoires, un autre épanchement de Balthus nous dispense de certaines conjectures ou interprétations :
Il y a certains de mes tableaux qui sont à eux seuls mon autobiographie et justifieraient que je cesse la rédaction de ces mémoires, persuadé que je suis depuis bien longtemps que je n’ai jamais tant dit de moi que dans ma peinture. Si je prends par exemple les paysages de Chassy ou de Montecalvello, je crois vraiment qu’ils résument ce que je suis et cette histoire intérieure à laquelle la peinture m’a permis de donner du sens. Je vois dans cette mathématique intérieure qu’accomplissent mes tableaux, la Chine et la peinture française, Poussin, la peinture des Song et Cézanne réunis : véritable acte sacré et magique qui unit les civilisations et les siècles. Je vois encore tant de facettes de mon être, farouche et violent, mais aussi à l’écoute des choses tendres. C’est-à-dire mon enfance, ma jeunesse voyageuse, et jusqu’à cette vie à Rossinière, que ma marche limite mais qui est vaste et infinie.
Ni l’âge ni le cours inlassable des saisons ne peuvent interrompre ce dialogue avec la peinture. La mort seule fera cesser mes visites quotidiennes dans l’atelier. Pour l’heure il y a une jouissance infinie à savourer l’herbe à Nicot tandis que je regarde le tableau en cours, à bien faire mon travail, et comme tout bon chrétien, accomplir ce pour quoi je suis fait.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 97)
Mais s'il fallait puiser dans ces Mémoires un extrait manifeste vraiment révélateur, on pourrait choisir celui-ci :
J’insiste beaucoup sur cette nécessité de la prière. Peindre comme on prie. Par là même, accès au silence, à l’invisible du monde. Comme ce sont pour la plupart des imbéciles qui font ce qu’on appelle l’art contemporain, des artistes qui ne connaissent rien à la peinture, je ne suis pas certain d’être très suivi ou compris dans ce propos. Mais qu’importe ? La peinture se suffit à elle seule. Pour la toucher un tant soit peu, il faut l’appréhender, je dirais, rituellement. Saisir ce qu’elle peut donner comme une grâce. Je ne peux pas me défaire de ce vocabulaire religieux, je ne trouve rien de plus juste, de plus près de ce que je veux dire que par là. Par cette sacralité du monde, cette mise à disposition de soi, humble, modeste, mais aussi offerte comme une offrande, pour rejoindre l’essentiel.
Il faudrait toujours peindre dans ce dénuement-là. Fuir les mouvements du monde, ses facilités et ses vertiges. Ma vie a commencé dans la plus grande pauvreté. Dans l’exigence de soi. Dans cette volonté-là. Je me souviens de mes journées solitaires dans l’atelier de la rue de Furstenberg. Je connaissais Picasso, Braque que je voyais souvent. Ils éprouvaient beaucoup de sympathie pour moi. Pour ce jeune homme atypique que j’étais, différent, bohème et sauvage. Picasso me rendait visite. Il me disait : « Tu es le seul parmi les peintres de ta génération qui m’ait intéressé. Les autres veulent faire du Picasso. Jamais toi. » L’atelier était juché en haut du cinquième étage. Il fallait vouloir me visiter. C’était un lieu étrange, je vivais loin du monde, immergé dans ma propre peinture.
Je crois que j’ai toujours vécu ainsi. Dans la même exigence, oui, dans cette apparente nudité d’aujourd’hui. Je suis allongé sur la méridienne, le long des fenêtres du chalet qui reçoivent le soleil de quatre heures. Ma vue ne me permet pas de toujours discerner le paysage. L’état de la lumière seul me satisfait. Cette transparence qu’accroissent les neiges, éblouissante apparition. En retranscrire la traversée. (Mémoires de Balthus, Chapitre 4)
Pour accéder à un bon article de Veronique Bidinger sur Balthus, publié le jeudi 13 septembre 2018 sur le site de Bâle en français, cliquez ci-contre.

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(1) À la faveur de cette rétrospective, la fondation du musée Thyssen-Bornemisza et la maison d'éditions Astiberri ont décidé de publier ensemble une BD sur Balthus. C'est Tyto Alba qui a été chargé de concevoir et de dessiner cette biographie romancée et graphique qui vient de sortir, en castillan, en février 2019
Biographie ? En fait, il s'agit plutôt d'une dissection artistique et concentrée des idées et des pulsions de Balthus, une sorte de biopic idéologique, aux illustrations très soignées et bien adaptées, qui reproduit quelques dialogues de Balthus. Memorias (édition d'Alain Vircondelet, Lumen, 2002), traduction en castillan des Mémoires de Balthus citées plus haut.