Sans mémoire, pas de réflexion touffue. Merci ACRIMED, merci bien.
Ton site est toujours essentiel pour comprendre ce qu'on nous inflige, pour connaître les noms et les magouilles subsidiées des haut-parleurs médiatiques des casseurs sociaux. Leur psittacisme, leurs postillonnades écœurent...
Une
déclaration d’Acrimed qui invite les économistes à gages, les
chroniqueurs et les éditocrates qui depuis trente ans chantent les
louanges du libéralisme, à se taire au nom du pluralisme comme de la
décence la plus élémentaire.
Voilà
trente ans que les libéraux occupent tout l’espace médiatique, chantent
les louanges de la mondialisation heureuse, de l’Europe des marchés, et
de la baisse des déficits publics.
Trente années que ces zélateurs zélés du capitalisme nous abreuvent
de doctrines libérales qui causent les crises, détruisent les emplois et
bouleversent le climat.
Trente années qu’ils braillent contre les dépenses de l’État,
appellent à réduire son périmètre, enjoignent d’alléger la pression
fiscale, acclament la concurrence et roucoulent dès que l’on réduit le
nombre de fonctionnaires.
Trente années qu’ils accompagnent la casse du droit du travail,
qu’ils se félicitent des dividendes offerts aux actionnaires, prêchent
inlassablement le « mérite » des riches et des rentiers. Trente années
qu’ils accablent les travailleurs et les plus démunis, les
« tire-au-flanc » et les « privilégiés » dans leurs médias gavés de
subventions publiques.
Trente années que ces spécialistes de la pensée jetable se trompent
sur tout. Qu’ils célèbrent la finance triomphante à la veille de la
crise des subprimes. Qu’ils vantent la « solidarité européenne »
quand sont imposées des coupes drastiques aux pays en difficulté. Qu’ils
applaudissent, malgré la crise climatique, le capitalisme et le
consumérisme effréné dans leurs médias saturés de publicités.
Trente années que les économistes à gages – qui cachetonnent dans les
conseils d’administration des grandes entreprises du CAC40 – les
chroniqueurs libéraux ou les simples éditocrates cadenassent la parole
et monopolisent des plateaux faits par eux et pour eux.
De « l’État obèse » et « boursouflé » fustigé par Laurent Joffrin dans les années 1980 à la « suppression de la cinquième semaine de congés payés » prônée par Christophe Barbier en 2011, en passant par « la mondialisation heureuse »
appelée de ses vœux par Alain Minc à la veille des années 2000, ils ont
asséné tant de fois le même discours, le même message, qu’il est connu
de tous, et par cœur : « Vive l’individualisme et le marché » ; « À bas
la solidarité et la puissance publique » !
Aujourd’hui, en pleine crise sanitaire, certains retournent (une
nouvelle fois) leur veste : c’est l’État tant honni qui est appelé à la
rescousse. Mais alors que le système de santé est à bout de souffle du
fait des politiques libérales et des coupes budgétaires, alors que des
vies sont en jeu, que penser des sommations à la « baisse des dépenses de santé » d’Éric Le Boucher ? Que penser des prophéties de Nicolas Bouzou en 2014, selon lesquelles « dans 10 ans, nous aurons deux fois trop de lits d’hôpitaux » ? Que penser des cris d’orfraie d’Agnès Verdier-Molinié contre « le taux d’absentéisme très élevé qu’il y a dans nos hôpitaux publics » ? Que penser enfin, en pleine crise du Covid-19, des railleries d’Yves Calvi contre « la pleurniche permanente hospitalière » (12 mars 2020) ?
Aujourd’hui plus que jamais, après ces trente années de captation de l’antenne, il est temps qu’ils se taisent.
Au nom du pluralisme comme au nom de la décence la plus élémentaire,
nous demandons à Jacques Attali, Ruth Elkrief, Dominique Seux, Axel de
Tarlé, Alain Minc, Jean Quatremer, Christine Ockrent, Jean-Michel
Aphatie, Nicolas Baverez, Alain Duhamel, Christophe Barbier, Brice
Couturier, Jacques Julliard, Franz-Olivier Giesbert, Arnaud
Leparmentier, Éric Le Boucher, Nicolas Beytout, Yves de Kerdel, Élie
Cohen, Christian de Boissieu, Raphaël Enthoven, François Lenglet, Daniel
Cohen, Patrick Artus, Christian Menanteau, Éric Brunet, Yves Calvi,
Laurent Joffrin, David Pujadas, Yves Thréard, François de Closets,
Pascal Perri, Nicolas Doze, Jean-Marc Sylvestre, Nicolas Bouzou,
Jean-Hervé Lorenzi, Olivier Truchot, Dominique Reynié, Philippe
Dessertine, Agnès Verdier-Molinié et consorts, de ne plus prendre la
parole dans les médias pendant trente ans.
Nous demandons également aux médias qui les emploient ou qui les invitent – et a fortiori
les médias du secteur public – d’en profiter pour laisser la place, et
faire entendre d’autres voix (qui ne soient pas leurs clones) pendant
trente ans.
Dans trente ans, alors, on pourra débattre à armes égales.
Acrimed
Post-scriptum : Nous ne doutons pas que le
Conseil supérieur de l’audiovisuel veillera à ce que le pluralisme soit
ainsi strictement respecté.
Annexe (non exhaustive) : (Plus de) trente ans de fulgurances pro-marché
- 1984, Serge July et Laurent Joffrin : « Comme
ces vieilles forteresses [...], la masse grisâtre de l’État français
ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est
ailleurs, elle sourd de la crise, par l’entreprise, par l’initiative,
par la communication. » (Hors série de Libération)
- 1991, Nicolas Beytout : « Pas de baisse
d’impôts, mais des transferts ; pas de diminution des dépenses ni de
remise en cause de certaines fonctions de l’État ; pas d’aide
sectorielle massive ni de privatisation réelle. La France fait toujours
bande à part, incapable de choisir, comme le dit Michel Albert, entre
"capitalisme rhénan" et "capitalisme néo-américain". » (Les Échos).
- 1992, François de Closets : « Bien gérer,
c’est dépenser moins ou produire mieux. Indifféremment. Or les deux
phénomènes sont liés. L’accroissement des budgets et des effectifs
s’oppose à l’amélioration du service car elle permet de ne jamais
procéder aux réformes de fond. » (Le Débat)
- 1996, Élie Cohen : « La politique monétaire est tellement importante qu’il faut la faire échapper au processus politique démocratique classique. » (La Tentation hexagonale, Fayard)
- 1997, Alain Minc : « La mondialisation est à l’économie ce que l’air est à l’individu ou la pomme à la gravitation universelle. » (Le JDD)
- 1998, Daniel Cohn-Bendit : « Je suis pour le capitalisme et l’économie de marché. » (Une envie de politique, La Découverte)
- 1998, Christine Ockrent : « Les patrons en
France ont mauvaise presse. On les entend à peine dans le débat public.
Cette frilosité des grands patrons à s’exprimer sur des sujets d’intérêt
général constitue une vraie carence de la démocratie. » (Les Grands patrons, Plon)
- 1999, Laurent Joffrin : « Décidément,
définitivement, la France a choisi la modernité. Ainsi, il ne s’agit
plus de se battre pour ou contre l’Europe : l’Europe est faite ; pour ou
contre la mondialisation : elle est inéluctable ; pour ou contre la
flexibilité : il y en a un bon usage ; pour ou contre l’économie de
marché : elle est là et personne ne songe plus à la remplacer, y compris
à l’extrême-gauche. » (Le Nouvel Observateur)
- 1999, Jacques Attali : « La libéralisation des échanges est une nécessité. Elle doit se poursuivre. » (Capital)
- 2000, Philippe Val : « Il ne peut y avoir de démocratie sans marché. » (Charlie Hebdo)
- 2000, Le Monde : « La France adopte enfin la loi sur la concurrence dans l’électricité. »
- 2002, Arnaud Leparmentier : « Depuis vingt ans,
les États européens ont fait le mauvais choix. Ils n’ont guère augmenté
leurs dépenses régaliennes — police, justice, armée, dépenses
administratives — [...] En revanche, l’État social (santé, retraites,
allocations familiale, chômage, aide au logement, RMI) ne cesse de
progresser. » (Le Monde)
- 2003, Jean-Marie Colombani : « Nous devons souscrire d’autant plus naturellement à l’économie de marché que nous jouons chaque jour notre vie. » (Acteurs de l’économie)
- 2003, Alain Duhamel : « C’était [...] une
erreur et une facilité de continuer comme on l’a fait le recrutement des
fonctionnaires. Là, il y a à mon avis une bastille à prendre. Les
statuts de 1945 sont des anachronismes qu’il faut évidemment modifier. » (Le Point)
- 2003, Daniel Cohen : « Une fois avalées
quelques dernières pilules amères, comme l’ouverture du capital d’EDF,
la France aura accompli le gros de l’adaptation à l’Europe et au monde
qui empoisonne sa vie depuis vingt ans. » (Le Monde)
- 2005, Jean-Marc Sylvestre : « [Le libéralisme est] le meilleur système. La guerre économique fait moins de victime que les guerres militaires ou religieuses. » (VSD)
- 2005, Patrick Artus : « Ce qu’il faudrait
aujourd’hui pour entamer vraiment la réforme de l’État, c’est une
rupture, un choc. Cela passerait par la remise en cause globale du
statut de la fonction publique et la disparition des corps de métiers
par ministères. » (Challenges).
- 2006, Jean-Michel Aphatie : « La France se
retrouve aujourd’hui lourde de 4,7 millions de fonctionnaires, record
d’Europe, du monde et de l’Univers, pour la stratosphère seule Pluton
fait mieux. » (Blog RTL)
- 2006, Nicolas Baverez : « Il y a quatre leviers
simples à actionner : fiscalité simplifiée, libéralisation du marché du
travail, réforme de l’Etat, réorientation de la protection sociale vers
l’activité. » (L’Express)
- 2007, Bernard-Henri Lévy : « À force de ne pas
assumer ce qu’elle est, à savoir une gauche de gouvernement -
responsable, moderne, libérale, compatible avec l’économie de marché -,
la gauche est aujourd’hui gagnée par une nouvelle tentation totalitaire » (Le Parisien)
- 2008, Jean-Michel Aphatie : « Ce grand corps
étatique apparaît mou et flasque, entretenu dans son ankylose par un
discours syndical égalitariste, maintenu dans un mal être par un pouvoir
incapable de réguler son fonctionnement » (Blog RTL)
- 2008, Élie Cohen : « L’État doit revoir les dépenses publiques en réduisant le nombre de fonctionnaires. » (Le Nouvel Observateur)
- 2009, Raphaël Enthoven : « Pour le meilleur et
le pire, l’économie de marché est la dot de la démocratie dont l’égoïsme
individuel est paradoxalement à la fois le pire ennemi et la meilleure
garantie. » (La Tribune)
- 2011, Yves Calvi : « Le seul enjeu de 2012 ne doit-il pas être la réduction de la dette française et les moyens proposés pour y arriver ? » (C dans l’air, France 5)
- 2012, Éric Brunet : « Je défends l’idée,
âprement, et vous savez que j’y suis attaché, que l’État devrait
dépenser moins avant de penser à augmenter nos impôts. D’abord, des
économies ! Et des vraies économies ! Des vraies économies mesdames,
messieurs ! » (RMC)
- 2012, Axel de Tarlé : « Nous voulons la
retraite à 60 ans ? Très bien, mais alors il faut "arbitrer", comme on
dit. Il faut faire des économies ailleurs, sur les dépenses de santé,
d’éducation, de chômage… » (Le JDD)
- 2012, François Lenglet : « Il faut évidemment
couper dans les dépenses publiques, parfois très violemment. Mais le
plus important est de rétablir la compétitivité, qui elle-même provoque
la croissance et donc fait fondre la dette. » (Qui va payer la crise ?, Fayard)
- 2012, Christophe Barbier : « Il ne s’agit pas
de dépenser moins, il s’agit de dépenser beaucoup moins, et vite. Des
augmentations promises pour diverses allocations aux 60 000 postes
prévus dans l’Éducation, la liste de ce qui n’est pas raisonnable est
fort longue. » (L’Express)
- 2013, Ivan Rioufol : « Derrière la défense du
"modèle social" se dissimule l’incapacité du pouvoir à admettre la
faillite de l’État-mamma. Elle oblige à réduire les aides et les
redistributions. [...] L’État est-il si riche et efficace pour se
permettre le grand jeu ? » (Le Figaro)
- 2013, Axel de Tarlé : « L’austérité, ça paye.
[…] Les pays d’Europe du Sud ont engagé des réformes douloureuses, avec
baisse de salaires et mesures de flexibilité. [...] Les résultats de
cette cure commencent à se faire sentir. Tous ces pays sont en train de
regagner en compétitivité. […] La recette allemande, qui prône l’effort,
fonctionne : il suffisait de perdre quelques kilos pour courir plus
vite ! » (Le JDD)
- 2013, Dominique Seux : « Les dépenses
publiques, si rien n’est fait, seront en 2014, pour la première fois,
les plus élevées des 27 pays européens [...]. À ce niveau, ce n’est plus
de l’aspirine, c’est de la morphine, c’est-à-dire une drogue. » (Les Échos)
- 2014, Philippe Dessertine : « Le Président de
la République s’y est engagé : d’ici à 2017, les dépenses publiques
doivent maigrir [...]. Quel programme admirable dans un pays où la
réponse à tout problème se traduit par un accroissement du déficit, où
la moindre réforme réelle c’est-à-dire avec diminution des crédits, se
termine dans la rue. »
- 2014, Agnès Verdier-Molinié : « Il ne faut pas
dire : "Dans l’éducation on ne fera pas d’économie, sur la question du
chômage on ne fera pas d’économie, ou sur les départements on ne fera
pas d’économie". Il faut que tout le monde participe à l’effort
d’économies. » (BFM-TV)
- 2015, David Pujadas : « Jean-Paul [Chapel],
petite question complémentaire : est-ce que [la réforme] va alléger
ceci : le fameux code du travail avec ses près d’un kilo et demi ? » (JT France 2)
- 2015, Yves Thréard : « Vivement 2017 ! […]
L’heure sera alors venue de remercier [François Hollande] – au sens
figuré, bien sûr – pour exiger une tout autre politique, marquée du
sceau de la responsabilité. Baisse des dépenses publiques,
amaigrissement de la fonction publique, simplification du Code du
travail, révision de la fiscalité, reconstruction de l’école ».
- 2015, Ruth Elkrief : « Si les réformes de
l’Eurogroupe ne sont pas faites, alors on crée la dette de demain, et
donc on ne règle rien, on continue à creuser cette dette pour les
cinquante prochaines années. » (BFM-TV, à propos de la Grèce)
- 2015, C dans l’air : « Parmi les dossiers les
plus brûlants, la refonte d’un mastodonte, devenu tabou à gauche : le
code du travail et ses 3 600 pages, 11 000 articles… à écrémer
d’urgence. »
- 2017, Pascal Perri : « La bonne formule est
finalement d’enrichir les producteurs car eux seuls peuvent ensuite
répartir la richesse produite : ils payent des impôts, ils investissent
et ils créent des emplois. Pour dire les choses plus simplement, seule
une vraie politique de l’offre permet de redistribuer la richesse. » (Les Échos)
- 2017, Franz-Olivier Giesbert : « Si le
libéralisme de la Chine reste à prouver, ce n’est pas vraiment le cas du
communisme d’une France où 5,6 millions de personnes travaillent dans
le secteur public, soit 20 % au moins de l’emploi dans notre pays. [...]
Je n’oserai parler d’embrigadement idéologique mais force est de
constater que la France est un pays où l’on apprend, dès la petite
enfance, que tous nos ennuis viennent de l’ultralibéralisme, souvent
qualifié de "sauvage". » (La Revue des deux mondes)
- 2018, Raphaël Enthoven : « Aucune doctrine
n’est moins comprise que le libéralisme, en France. La haine qu’il
inspire est à la mesure de l’inculture qui sévit. » (Causeur)
- 2018, Nicolas Doze : « Rétablir l’ISF se
comprend politiquement, mais n’est pas défendable économiquement. [...]
Un pays pauvre est d’abord un pays qui n’a plus de riches. » (BFM-TV)
- 2018, Gaëtan de Capèle : « La France continue,
seule en Europe, sa course d’escargots. De la grande offensive contre
les dépenses publiques, personne n’a encore vu la couleur. » (Le Figaro)
- 2019, François Lenglet : « Quand la santé est
gratuite, la demande est illimitée ! On trouve des gens qui n’ont rien à
faire aux urgences mais qui viennent car c’est gratuit. » (LCI)
- 2019, Éric Le Boucher : « Les grèves à
l’hôpital ou celle du 5 décembre portent, une fois encore, sur
"l’insuffisance des moyens". Avec 56 % du PIB, la France est au premier
rang de dépenses publiques. Ce "pognon de dingue", comme dit M. Macron,
est amassé chaque année par des prélèvements croissants aux dépens de la
compétitivité du pays. Qui peut imaginer sérieusement qu’il est
souhaitable et possible de poursuivre indéfiniment dans cette voie ? » (Les Échos)
- 2019, Nicolas Beytout : « Dommage [que le
gouvernement] n’ait pas profité de ce moment de générosité pour exiger
en retour [des hôpitaux] quelques mesures fortes de réorganisation et de
chasse aux dépenses inutiles, dans un secteur qui en compte tant. » (L’Opinion)
- 2019, Brice Couturier : « Il faut à présent
s’attaquer aux principaux facteurs de blocage de notre économie : les
innombrables incitations à travailler moins et à profiter plus que
comporte un système social obèse, au bord de la paralysie. » (Le Figaro)
- 2020, Bernard Guetta : « Le néo-libéralisme n’a
certainement pas eu que des torts. Il a sorti des centaines de millions
de personnes de la misère absolue [...]. » (Le Point)
- 2020, Nicolas Bouzou : « Nous avons fait le
choix de mettre l’économie en sommeil pour protéger la santé des
individus. Donc c’est le capitalisme qui se met au service de la santé
des gens. Le débat absolu après la crise, ce sera la croissance. Le seul
moyen de solvabiliser nos finances publiques, ce sera la croissance. Et
la croissance à court terme, ce sera de travailler plus. » (CNews)
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« De nos jours, le travail est un droit et l'oisiveté,
à moins qu'elle ne soit involontaire, est une offense aux hommes.
Il en est tout autrement au Moyen Age. L'oisiveté y est " sainte ",
digne d'estime, voire d'admiration. Ne rien faire est synonyme
de noblesse et de foi, à l'exemple du moine voué à la prière.
Le négoce est " vulgaire et impie ", quant au " travail ",
le mot n'existe pas avant le XVIe siècle. Travailler est une punition
celle que le créateur infligea au premier couple après la Faute
et cette malédiction se trouve renforcée par la pratique de l'esclavagisme. »
Présentation de Robert Fossier, Le travail au Moyen Âge, Fayard, 2000.
« L'abolition du travail, si cela veut au moins avoir une
signification positive, ne sera pas le résultat d'une prouesse
technologique, mais le résultat d'êtres humains pensant
de manière critique et agissant en conséquence. »
Alastair Hemmens, Ne travaillez jamais, p. 79.
« Il ne s'agit pas de rendre le travail libre, mais de le supprimer. »
Karl Marx, L'Idéologie allemande,
Paris, Éditions sociales, 1968, p. 232,
(et dernier mot de la conclusion de Hemmens).
(Ce billet est toujours en chantier)
Avez-vous toujours pensé, comme moi (1), que le délire productiviste du Capitalisme est aberrant, contre-productif, destructif, inhumain, belliqueux, biodiversitéphage, infantilisant, plastifiant, kitsch, tarte, disneyforme, technolâtre, bidon, esbroufe, débile, taré et tarant, boulotmique ? Oui ? Non, jamais ? Est-ce possible ?
Eh ben, dans les deux cas, je vous suggère la lecture d'un ouvrage récent du chercheur britannique Alastair Hemmens, Ne travaillez jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord, Albi, Crise & Critique, mai 2019, 326 p. (ISBN : 978-2-490831-01-2. Diffusion et distribution : Hobo-diffusion / Makassar distribution).
Au bout du compte, cette devise, « Ne travaillez jamais », est l'exact contraire du panneau au-dessus des portes des camps de concentration nazis, « Arbeit macht frei », inscription scandée méthodiquement et métalliquement par tant de libéraux avec délectation ; ce sont des variations sur un même thème genre « C'est par le travail qu'on devient libre » d'un Nicolas Sarkozy à Montpellier. Bien avant Sarko, un type bien plus brillant et Lumières que lui l'avait expliqué sans subterfuges (le gras est de mon cru) :
Citation qui en dit long sur les concepts libéraux d'esprit, travail, alimentation, mérite, gouvernement (et, aujourd'hui, gouvernance), monument et raison —on dirait la glossature du discours libéral cyniquement simple et nette, peut-être parce qu'à l'époque la majorité du grand nombre ne savait pas lire et que l'on s'attendait à une réception de salon, littéralement de classe. C'était Voltaire dans L'essai sur les mœurs et l'esprit des nations (2).
Ne travaillez jamais ! ..., ce fut Guy Debord (1931-1994) qui traça ce fameux graffiti en 1953 sur un mur de Paris —bien avant Mai 68, mouvement à double tranchant.
Présentation de Crise & Critique :
Qu’est-ce que le travail ? Pourquoi travaillons-nous ? Depuis des temps immémoriaux, les réponses à ces questions, au sein de la gauche comme de la droite, ont été que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, l’exploitation en moins, un bien social. On peut critiquer la manière dont il est géré, comment il est indemnisé et qui en profite le plus, mais jamais le travail lui-même, jamais le travail en tant que tel. Dans ce livre, Hemmens cherche à remettre en cause ces idées reçues. En s’appuyant sur le courant de la critique de la valeur issu de la théorie critique marxienne, l’auteur démontre que le capitalisme et sa crise finale ne peuvent être correctement compris que sous l’angle du caractère historiquement spécifique et socialement destructeur du travail. C’est dans ce contexte qu’il se livre à une analyse critique détaillée de la riche histoire des penseurs français qui, au cours des deux derniers siècles, ont contesté frontalement la forme travail : du socialiste utopique Charles Fourier (1772-1837), qui a appelé à l’abolition de la séparation entre le travail et le jeu, au gendre rétif de Marx, Paul Lafargue (1842-1911), qui a appelé au droit à la paresse (1880) ; du père du surréalisme, André Breton (1896-1966), qui réclame une « guerre contre le travail », à bien sûr, Guy Debord (1931-1994), auteur du fameux graffiti, « Ne travaillez jamais ». Ce livre sera un point de référence crucial pour les débats contemporains sur le travail et ses origines.
_______________________________ Sommaire Introduction. Théorie marxienne et critique du travail
Chapitre 1. Charles Fourier, le socialisme utopique et le « travail attrayant ».
Chapitre 2. Paul Lafargue, les débuts du marxisme en France et le Droit à la paresse.
Chapitre 3. André Breton, l’avant-garde artistique et la « guerre au travail » du surréalisme.
Chapitre 4. Guy Debord, l’Internationale situationniste et l’abolition du travail aliéné.
Chapitre 5. Le nouvel esprit du capitalisme et la critique du travail en France après Mai 68.
Conclusion. Nouvelles de nulle part ou une ère de repos.
Alastair Hemmens est un auteur, chercheur et traducteur qui vit à Cardiff, au Pays de Galles.
Il est Lecturer on French dans la School of Modern Languages de la Cardiff University.
Ses recherches portent sur la théorie critique et l'histoire intellectuelle et culturelle européenne moderne. L'édition originale de son livre s'intitule The Critique of Work in Modern French Thought, from Charles Fourier to Guy Debord (Londres: Palgrave Macmillan, 2019).
Hemmens a traduit un certain nombre d'ouvrages théoriques du philosophe Anselm Jappe, dont The Writing on the Wall: On the Decomposition of Capitalism and its Critics (Londres: Zero Books, 2017), et il a déjà édité une collection d'essais, L'Extrême littéraire (Cambridge: CSP, 2012).
Il a beaucoup écrit sur les situationnistes, y compris une thèse de doctorat sur la vie et l'œuvre de Raoul Vaneigem (Lessines, Hainaut, Belgique, 1934), et, en 2014, il a reçu une bourse Leverhulme Early Career Fellowship.
Quant à Raoul Vaneigem, il est toujours là, irréductible. Cliquez ici pour accéder à son abécédaire, mis en ligne par l'excellente revue Ballast.
Nous devons la préface de cette édition de Ne travaillez jamais à Anselm Jappe et sa version française à une véritable équipe de traducteurs : Bernard Ferry, Nicolas Gilissen, Françoise Gollain, Richard Hersemeule, William Loveluck, Jeremy Verraes.
La préface de Jappe, tout comme l'introduction de Hemmens, intitulée Théorie marxienne et critique du travail(66 pages), sont deux vrais essais de colportage de la Wertkritik ou « critique de la valeur » —voire de la Wert-Abspaltungskritik ou « critique de la valeur-dissociation » (3).
Comme le signale Anselm Jappe dans son avant-propos :
Pour l'essentiel, Hemmens montre que presque tous les auteurs [abordés dans cet ouvrage], bien loin d'être trop « radicaux », ne sont pas allés assez loin dans leur critique du travail. Tout en dépassant la simple question du travail exploité et aliéné, ils ne sont pas vraiment arrivés à une critique « catégorielle » du travail, se limitant souvent à une critique « empirique » ou « phénoménologique ».
La méta-critique de Hemmens, c'est-à-dire sa critique des critiques du travail, se fonde elle-même sur la « critique de la valeur » : l'approche qui, en reprenant des aspects essentiels de la critique de l'économie politique de Marx, part de l'analyse de la valeur et de la marchandise, de l'argent et du travail dans sa double nature — abstrait et concret. Ce courant international a été développé par les revues allemandes Krisis et Exit ! et leur auteur principal Robert Kurz à partir de 1987, ainsi que par Moishe Postone aux États-Unis dans les mêmes années.
Pour ceux qui chercheraient un petit point de repère, disons que Robert Kurz (1943-2012) travaillait de nuit dans le conditionnement de journaux en vue de leur livraison. Quant à son rôle dans l'élaboration de la Wertkritik, Anselm Jappe précisait, dans un entretien en 2015 :
La critique de la valeur a été élaborée depuis la fin des années 1980 par les revues allemandes Krisis et Exit ! et leur auteur principal Robert Kurz.
Elle s’inscrit dans la pensée de Karl Marx, mais elle rompt avec presque tout ce qui est connu comme « marxisme », et même avec le « marxisme critique ». Elle reprend plutôt les catégories centrales de la critique de l’économie politique de Marx : le travail abstrait, la marchandise, la valeur, l’argent et le fétichisme de la marchandise. Pour Marx, ces catégories ne sont ni « neutres » ni « supra-historiques », mais constituent le caractère spécifique de la société capitaliste. Elles en expliquent aussi le potentiel destructeur. C’est surtout le concept de travail abstrait qui se révèle central pour comprendre la crise actuelle de la société marchande : dans le travail abstrait – dont les origines se situent à peu près à la fin du Moyen Âge - l’activité humaine n’est pas prise en compte pour ses qualités réelles et son contenu, mais seulement en tant que dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps (4). Cela implique une inversion entre l’abstrait et le concret : chaque activité, chaque produit ne compte qu’en tant que quantité déterminée d’un travail sans contenu - son côté abstrait. Le côte « concret » - ce qui réellement intéresse les êtres humains – n’a droit à l’existence qu’en tant que « porteur » de l’abstrait. Nous le voyons dans le fait que le prix en argent décide du destin de tout objet, toute activité : cependant, cela n’est pas dû à l’« avidité » d’une classe sociale particulière, mais est un fait structurel. – Le marxisme traditionnel, au contraire, a toujours accepté, au moins implicitement, l’existence du travail, de la marchandise, de l’argent et de la valeur marchande et s’est battu essentiellement pour leur distribution plus « juste », non pour leur abolition. Les « luttes de classes » (5), tout en étant bien réelles, n’allaient pas en général au-delà de l’horizon créé par les catégories
de base du capitalisme. (...) JAPPE, Anselm. Critique de la valeur et société globale. In : Philosophie, science et société [en ligne]. 2015
Donc, la Wertkritik critique le travail, la valeur (non seulement sa distribution), l’argent et le fétichisme de la marchandise, c’est-à-dire, les catégories de base du système capitaliste en place.
Et sa critique de la valeur est pleine, radicale, elle ne cible pas que la valeur d'échange ; la valeur d'usage n'est pas épargnée, notamment depuis Kornelia Hafner et son article Le fétichisme de la valeur d'usage. Robert Kurz écrit :
Elle ne désigne pas une « utilité » en soi, mais seulement une utilité sous les contraintes du système moderne de production de marchandises. Pour Marx, au XIXe siècle, ce fait n’était peut-être pas encore aussi clair. Le pain et le vin, les livres et les chaussures, la construction de maisons et les soins infirmiers semblaient semblables à eux-mêmes, qu’ils soient produits de manière capitaliste ou non. Cette situation a changé radicalement. Les aliments sont cultivés en fonction de normes d’emballage ; les produits ont une « obsolescence
programmée », de sorte qu’on doit en racheter de nouveaux rapidement ; les personnes malades sont traitées en fonction de normes commerciales, comme les voitures dans une station de lavage. Le débat, qui dure depuis des décennies, sur les conséquences destructrices des transports privés et de l’expansion urbaine, n’a eu aucune conséquence.
(...) Pour Hemmens, comme pour toute la critique de la valeur, il faut réfuter une conception ontologique, transhistorique du travail qui l’identifie à l’activité productrice en tant que telle. La question n’est pas que la fatigue fût absente dans les sociétés précapitalistes, mais qu’il n’y avait pas de séparation entre une sphère du « travail » et une autre du « non travail ». De nombreuses recherches en anthropologie confirment la justesse de cette « dé-naturalisation » de la catégorie du travail. Il faut questionner tout travail, et non seulement le travail « aliéné » ou « exploité ». Ce qu’on appelle « travail » est toujours nocif en tant que forme sociale, indépendamment de son contenu particulier : il s’agit inévitablement de l’effacement des qualités spécifiques qui caractérisent les activités et leurs résultats. Au fond, tout travail est du « travail abstrait ». (...)
(...) La critique « catégorielle », un terme puisé chez Kurz, vise la distinction entre travail et non-travail en tant que telle et indique que, dans le capitalisme, toute activité qui se présente comme « travail » n’est que la nourriture du capital. (...) C’est l’indifférence de ce travail pour tout contenu et pour toute conséquence, et sa séparation par rapport au reste de la vie, qui constituent son potentiel destructif.
Dans les présentations et analyses de ses auteurs, Hemmens se montre très juste. Ainsi, il met en évidence les ambiguïtés de Fourier, son antisémitisme viscéral, tout comme le fait qu’il ne veut pas vraiment abolir le travail. Au contraire, dans les phalanstères, on travaille énormément — à la seule différence que le travail n’y est plus « répugnant », mais est devenu « attrayant ». Hemmens qualifie cela de révolution « dans l’adjectif ». Fourier reste donc (...) productiviste, (...) comme les entreprises qui prétendent que c’est un plaisir de travailler pour elles. (...)
En parlant de Paul Lafargue, Hemmens met en relief l’actualité de ses invectives contre la complicité de nombreux travailleurs avec leurs patrons (...). Il souligne l’influence des anarchistes français du début du siècle sur les surréalistes, et il présente des textes peu connus de Tristan Tzara et de Louis Aragon qui n’ont pas toujours été les adorateurs du prolétariat et de son grand chef qu’on a connus...
L’étude présente les situationnistes comme le point de convergence entre la critique marxiste et la critique surréaliste-poétique, où le « ne travaillez jamais » que le jeune Debord traça en 1953 sur un mur de Paris devient central. (...) Après l’explosion de 1968, un refus du travail s’est répandu —timidement— dans certaines franges de la contestation, en particulier dans l’ultragauche, souvent influencées par les situationnistes. Hemmens attire l’attention surtout sur le groupe peu connu de l’Union ouvrière, active vers le milieu des années 1970 en tant que scission de Lutte ouvrière. Elle prônait l’abolition de l’« esclavage salarié » et a évolué ensuite vers la naissante Autonomie ouvrière. Un peu plus tard, Jean-Marie Vincent a ouvert une réflexion importante avec son livre Critique du travail (1987) qui a influencé André Gorz. Celui-ci, dans ses derniers ouvrages, est passé de la recherche d’un travail « alternatif » à une critique catégorielle du travail, influencée ouvertement par la critique de la valeur.
(...) Espérons que ce livre nuira le plus possible à la société du travail.
Nous adhérons à cet espoir.
Anselm Jappe est né à Bonn, le 3 mai 1962, et enseigne l’esthétique et la philosophie à l’Accademia di Belle Arti di Sassari (Italie).
Théoricien de la « nouvelle critique de la valeur », il est spécialiste en Guy Debord. Il a expliqué, dans une interview (propos recueillis par Marc Losoncz) :
« Il n’y a pas de filiation directe entre la critique de la valeur et les situationnistes. Guy Debord était très peu connu en Allemagne à l’époque où la Wertkritik s’est formée et c’est plutôt moi qui ai établi ensuite le lien. Ce sont deux moments historiquement bien différents. »
Sur Debord, Jappe explique :
« Il m’est arrivé de parler avec des personnes qui me disaient qu’elles venaient de lire La société du spectacle – mais sans avoir compris qu’il s’agit d’un livre paru il y a quarante ans. Donc il y a des gens qui croient que le livre est paru tout récemment. Effectivement, c’est une des rares œuvres des années 1960 qu’on peut encore lire aujourd’hui : pour le style, mais aussi pour l’analyse d’une époque où naît la société d’information et de consommation – une nouvelle forme de marchandisation du monde et de la vie. La société du spectacle a été souvent qualifiée de « prophétique ». Ce n’est pas seulement une critique de la télévision, mais plus généralement une critique de la passivité organisée où les personnes contemplent d’autres personnes qui vivent à leur place, en guise de compensation de la pauvreté de leur vie.
Debord était un des premiers à reprendre les concepts marxiens de marchandise et de fétichisme de la marchandise. Son actualité consiste justement dans sa contribution à la création d’une critique sociale nouvelle qui analyse le caractère anonyme et fétichiste de la domination capitaliste – même si la théorie de Debord était encore assez mêlée à d’autres formes de marxisme plus traditionnelles.
L’autre aspect essentiel de l’agitation situationniste réside dans le fait d’avoir combattu le spectacle avec des moyens non spectaculaires, donc d’avoir démontré qu’on peut combattre le capitalisme sans s’exposer dans les médias, sans enseigner à l’université et sans militer dans des partis. C’est aussi une leçon sur la dignité du refus. »
Dans le même entretien, il apporte une précision simple et lumineuse :
« Il existe évidemment des luttes des classes, parce que le capitalisme est une société basée sur la concurrence – il y a toujours une lutte autour de la distribution de la valeur. Mais aujourd’hui cette lutte n’a plus – et n’a eu que rarement dans le passé – le caractère d’une lutte pour ou contre le capitalisme. Ses participants ont presque toujours présupposé et accepté l’existence de la valeur, de l’argent et de la marchandise. (...) Avec le déclin du prolétariat classique, la gauche a indiqué beaucoup d’autres « sujets révolutionnaires » possibles – que ce soient les travailleurs informatiques, les travailleurs précaires, les femmes, ou encore les peuples du tiers-monde etc. Mais on a vu qu’aucune catégorie qui participe au cycle du travail et du capital n’est en tant que telle en dehors du capital. »
Voici encore une entrevue avec lui, en castillan, pour elsaltodiario.
Anselm Jappe : Autodestruction et démesure du capitalisme. 23 janvier 2018.
Xerfi Canal a reçu l'essayiste allemand, à l'occasion de
la publication de son livre La société autophage.
Une interview menée par Thibault Lieurade
Cet essai d'Alastair Hemmens est un précieux précis de contributions françaises à la critique du travail constituant une particulièrement riche tradition dans ce domaine. Mis à part les grands noms méritant des chapitres personnels...
(...) l'utopiste socialiste Charles Fourier (1772-1837), qui a appelé à l'abolition de la séparation entre travail et loisirs ; le gendre rebelle de Marx, Paul Lafargue (1842-1911), qui a réclamé Le droit à la paresse (1880) ; le père du surréalisme André Breton (1895-1966) , qui déclarait une « guerre au travail »
; et, bien sûr, le situationniste français Guy Debord (1931-1994), (...).
..., Hemmens reconnaît l'existence d'une foule d'autres groupes et personnalités qui ont précédé ces auteurs ou leur ont succédé. Voici quelques références à suivre en la matière citées par le professeur de Cardiff, sans compter bien entendu les traductions françaises de la théorie de la Wertkritik :
Pour des preuves empiriques et un examen de la spécificité historique dudit travail, le très méticuleux Alastair Hemmens nous renvoie, par exemple, à ces vrais bijoux :
— Jacques Le Goff, « Pour une étude du travail dans les idéologies et les mentalités du Moyen âge », dans Lavorare nel medio evo. Rappresentazioni ed esempi dall'Italia dei secc. X-XVI (Todi, Presso L'Academia Tudertina, 1983).
— Robert Fossier, Le travail au Moyen Âge (Paris, Fayard, 2000 ; Pluriel, 2012).
— Daniel Becquemont et Pierre Bonte, Mythologies du Travail. Le Travail Nommé (Paris, L'Harmattan, 2004, pp. 8-9).
— Michel Freyssenet, « Invention, centralité et fin du travail », CSU, Paris, 1999, 15 p. Édition électronique, freyssenet.com, 2006.
— Marie-Noëlle Chamoux, « Société avec et sans concept de travail : remarques anthropologiques », Sociologie du travail, vol. 36, Sept. 1994, pp. 57-71 (disponible également sur internet).
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(1) Les intéressé.e.s disposent sur ce blog de bon nombre de billets consacrés à la critique de la religion du travail, de la croissance et de la rage productrice qui est à la base de l'éthique, si j'ose dire, du système que nous subissons, dont...
(2) Chapitre CLV (État de l’Asie au temps des découvertes des Portugais), 1756.
Perspective très libérale qui était aussi celle des Pères Fondateurs de la Constitution étasunienne de 1787 ; Noam Chomsky nous le rappelle :
« The founding fathers repeated the sentiments of the British "men of best quality" in almost the same words. As one put it "When I mention the public, I mean to include only the rational part of it. The ignorant and vulgar are as unfit to judge of the modes [of government], as they are unable to manage [its] reins." The people are a "great beast" that must be tamed, his colleague Alexander Hamilton declared. Rebellious and
independent farmers had to be taught, sometimes by force, that the ideals of the revolutionary pamphlets were not to be taken too seriously. The common people were not to be represented by countrymen like themselves, who know the people’s sores, but by gentry, merchants, lawyers, and other "responsible men" who could be trusted to defend privilege.
The reigning doctrine was expressed clearly by the President of the Continental Congress and first Chief Justice of the Supreme Court, John Jay "The people who own the country ought to govern it." (...) »
(3) Valeur-dissociation est l'expression communément utilisée en français par traducteurs et exégètes. Néanmoins, sa morphosyntaxe est calquée sur le terme allemand introduit par Roswitha Scholz (1959-) et, en première lecture, je me demandais s'il ne faudrait pas la traduire par « critique de la dissociation de la valeur » (expression utilisée au moins une fois par les traducteurs de Hemmens ; en anglais, l'expression établie jusqu'à présent est The Critique of Value Dissociation), quitte à accepter que le nom de cette théorie regrouperait en un mot composé les éléments d'une dichotomie (dynamique). Bien entendu, le sens et l'intention se comprennent —Hemmens et Jappe, voire Johannes Vogele, les éclaircissent très bien—, c'est la version terminologique qui me pose problème, surtout parce que, malheureusement, je n'ai pas lu directement Roswitha Scholz.
Hemmens explique qu'elle a tiré le terme « Abspaltung » de la psychanalyse freudienne pour décrire le processus de suppression, de répression et d'interdépendance de ces aspects de la vie sociale qui ne peuvent pas être gérés par la forme-travail ni ne produisent de valeur, qui sont donc exclus de la sphère de la valorisation, mais sans lesquels le travail ne pourrait pas bien fonctionner.
Comme aide à la compréhension de l'approche de la « Wert-Abspaltung », je reproduis un extrait du chapitre I de l'ouvrage d'Alastair Hemmens (pp. 70-71) :
Le capitalisme est une « totalité brisée », un système d'identité et de non-identité, dans lequel la sphère de la valorisation a développé ces caractéristiques qui ont été désignées comme « masculines » (ainsi que blanches et européennes) —dureté de cœur envers soi-même et les autres, raison, travail acharné, force physique et morale, leadership et utilisation « rationnelle » de la force (en bref tout [ce] qui permet de réaliser un profit)— et la sphère dissocié de tout ce qui se trouvait à l'extérieur a été projetée sur le « féminin » (et d'autres « altérités ») —douceur, sentimentalité, irrationalité, paresse, faiblesse physique et morale. Pour cette raison, et en règle générale, le « masque de caractère » de la valeur —sous ses formes d'argent, de travail et de capital— est tombé aux mains des hommes et le reste a été légué aux femmes et aux autres groupes marginalisés. Néanmoins, la valeur-dissociation ne doit pas être comprise en termes simplistes comme une structure strictement binaire et statique. Au contraire, non seulement les femmes ont été historiquement actives dans le domaine de la valorisation depuis le tout début (bien que souvent moins bien payées et non reconnues), mais les rôles des genres et les notions de genre ont constamment évolué depuis la création du capitalisme (...) (avec la réserve que le racisme, la transphobie, l'homophobie et le sexisme restent des problèmes empiriques très ancrés, à surmonter), le problème structurel de la dissociation n'a pas fondamentalement changé : le « travail domestique », quelle que soit l'identité de celui qui le réalise, reste nécessairement non rémunéré, dégradé, dissocié et dans une position subordonnée à la « production ». La valeur-dissociation peut changer d'apparence mais pas son caractère essentiellement tyrannique. La critique du travail devrait, comme telle, aller de pair avec une critique concomitante du patriarcat et des autres formes de marginalisation et de discrimination, mais elle ne l'a pas toujours fait.
Alastair Hemmens nous rappelle également que l'approche de la « critique de la valeur » est largement liée à ce que Robert Kurz appelle le côté ésotérique des écrits de Karl Marx.
Quant à l'importance que Hemmens accorde à son introduction, voici quel est vraiment son but (p. 79) :
En bref, la théorie critique du travail que je viens de décrire fournit une nouvelle perspective critique à partir de laquelle on peut analyser les critiques passées du travail.
Soulignons l'activité autour de la Wertkritik du site palim-psao.fr :
Palim Psao propose un ensemble de textes et videos portant sur les courants de la critique de la valeur (Wertkritik) et de la critique de la valeur-dissociation (Wert-abspaltungskritik), autour des oeuvres de Robert Kurz, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Moishe Postone, Clément Homs, Johannes Vogele, Benoit Bohy-Bunel... et des revues Krisis, Exit ! et Jaggernaut
Je rappelle que l'objectif de ce billet n'est pas de faire la critique de la Wertkritik. Pour les lecteurs intéressés en la matière, il existe au moins une récente critique de gauche et, disons, marxienne de la Critique de la Valeur contenue dans l'essai de Frédéric Lordon La condition anarchique. Affects et institutions de la valeur, Éd. du Seuil, octobre 2018 —concrètement, pages 81-90, dans les sous-chapitres Argent, désir et valeur d'usage et Réalités des Ferrari (contre le « virtuel », le « capital fictif » et le « faux argent »), tous deux faisant partie du chapitre 3 Pas moins creuse que les autres (La valeur économique). (4) Je pense à une citation que j'ai trouvée dans Maurizio Lazzarato, Marcel Duchamp et le refus du travail, Paris, Les Prairies ordinaires, 2014 :
« Le temps, c'est de l'argent », dit le capitaliste, « mon capital n'est pas l'argent, mais le temps » lui répond Duchamp.
Ce petit essai de Lazzarato démarre par trois citations en exergue, dont une de Walter Benjamin qui tombe ici à point nommé (et qui est reprise par Hemmens, p. 313) :
« Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l'histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans ce train tire le frein d'urgence. »
(5) Voir Hemmens, pp. 75-76 :
Le capitalisme, en tant que tel, avait été envisagé comme engendrant son propre « fossoyeur » incarné par un sujet « radical » : la classe ouvrière. Cependant, (...) le mouvement ouvrier (...) a souvent joué un rôle important dans la levée des obstacles à la pleine réalisation de la valorisation de la valeur. (...) La lutte des classes n'est donc pas un conflit émancipateur, mais une « querelle de famille » ou une compétition pour la gestion des catégories considérées comme acquises ou même célébrées, comme dans le cas du travail, par les deux parties. (...) Aucun « sujet » ne peut nous sauver.
(...)
Face à la détérioration constante de la situation, nous avons besoin de mouvements sociaux qui cherchent à construire un mode de vie différent au-delà et contre la médiation du travail, du marché et de l'État.
_____________________________________ IAATA, Information Anti Autoritaire Toulouse et Alentours, le 16 juin 2019, et surtout Politikon, le 10 juillet 2017, s'étaient déjà penchés sur la Critique de la valeur.
Faut-il abolir le travail ? - Politikon #10 - YouTube, le 10 juillet 2017
« Dans ce dixième épisode de Politikon, on revient sur le thème du travail qui va bien occuper l’actualité ces temps-ci. Est-il aliénant, libérateur ? Faut-il protéger le travail ? Ou ne faudrait-il pas tout simplement le supprimer ? Cette question provocante mais non dénuée de pertinence nous permet d’introduire à un courant marxiste pas toujours bien connu : la critique de la valeur. On parle bien-sûr de Marx (valeur d'échange, valeur d'usage, travail abstrait/travail concret, fétichisme de la marchandise), mais aussi d’Aristote (différence praxis/poeisis), de Locke (la propriété est fondée sur le travail), Adam Smith et David Ricardo (valeur travail dans l'économie classique). »
"Une catastrophe prévisible !", un médecin urgentiste accable le gouvernement sur BFM-TV.
[Il s'agit de Christophe Prudhomme ; prenez le temps, s'il vous plaît, de l'écouter, ça vaut la peine]
« A l'issue de la crise, il faudra que les responsables passent à la caisse ». Le médecin urgentiste et porte-parole de l'association des médecins urgentistes de France, Christophe Prudhomme accuse le gouvernement et sa gestion catastrophique de la crise en mettant en lumière l'écart entre les discours ministériels et présidentiel face à la réalité du terrain.
(...) Le 28 février est publié le rapport crucial de l’OMS sur ce qui a été fait en Chine. Il montre que seule une mobilisation de « tout le gouvernement » (all-of-government) et « toute la société » (all-of-society) permet de vaincre l’épidémie. On se souviendra sans doute longtemps du fait que le lendemain, le samedi 29 février d’une année bissextile, le premier ministre Édouard Philippe a décidé de détourner un conseil des ministres « exceptionnel dédié au Covid-19 » pour annoncer l’utilisation de l’article 49.3 de la Constitution afin d’adopter sans vote la réforme des retraites. Alors que l’OMS démontrait l’urgence de l’action collective et solidaire face à une pandémie bientôt incontrôlable, le gouvernement s’est dit que le plus urgent était de profiter de la dernière fenêtre de tir pour faire passer son projet de loi tant décrié.
Lorsque le temps de la justice et des comptes sera venu, il nous faudra comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle : une pénurie absolue de masques, ne permettant pas de protéger convenablement les soignant.es qui sont au front – qui sont infecté.es, et infectent à leur tour –, bien trop peu de tests de dépistage (ce qui semble avoir été une décision assumée, y compris aux temps où l’épidémie était encore balbutiante en France, et n’est pas une fatalité en Europe, comme le montre l’exemple de l’Allemagne), et finalement la décision de dernier ressort de confiner toute la population pour une période indéterminée, une arme non discriminante qui est terriblement coûteuse en termes humains, sanitaires (santé mentale) et économiques.
Et les Français sont confinés mais pas forcément cons, in fine.
Il y a belle lurette, un prof de mon adolescence nous fit écrire une composition sous le titre à quoi bon les balcons ? :
Rico Rossignol - Chansonnette confinée et révoltés des balcons et des fenêtre
Si nous voulons arrêter d'avoir à gerber toutes nos tripes, vivement, qu'ils gerbent de là ! Mais nous aurons un sacré boulot devant, celui de retourner leur monde.
...Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.
Voici notre sixième sommaire de cette année scolaire, pour notre mise en commun confinée et en ligne du mercredi 1er avril 2020. Évidemment, il tourne autour du coronavirus et les nombreuses approches qu'admet ce sujet majeur.
Comment, en 2012, Macron est allé rassurer la finance à Londres pendant que Hollande était au Bourget pour nous dire que son ennemi, c'était la finance.
L'après-midi du lundi 30 mars 2020, Radio France, à travers ses stations France Musique et France Inter, a mis en ligne une belle initiative musicale. Il s'agit d'une vidéo où une cinquantaine de musiciens de l'Orchestre National de France jouent à distance le Boléro de Maurice Ravel (1875-1937).
Chacun chez soi, avec sa partition, mais tous ensemble pour offrir l’œuvre du répertoire la plus diffusée dans le monde, ce Boléro de Ravel de confinement. Chaque musicien s’est enregistré dans son salon, le tout a été mixé et assemblé par les techniciens de Radio France. Si l'ordre du jour est la distance, la musique semble capable de s'envoler et de nous rapprocher, et quoi de mieux que le Boléro envoutant de Ravel pour mettre du baume au cœur !
En espérant que ces quelques notes de Ravel, universelles, vous apporteront un peu de chaleur et de réconfort.
Crédits :
Les musiciens de l'Orchestre National de France
Arrangements - Didier Benetti
Réalisation - Dimitri Scapolan
L'INA (Institut national de l'Audiovisuel) a fouillé dans ses archives et nous présente...
« Histoire des gens » | ORTF | 26/10/1974
L'émission est consacrée à la peste, terreur du moyen âge.
À Florence, Pierre DUMAYET converse avec l'historien Jacques LE GOFF sur la Grande peste qui a ravagé la ville italienne en 1348. La maladie entraîne des bouleversements sociaux et religieux fondamentaux dans la civilisation occidentale.
Puis à Gordes, Pierre DUMAYET écoute le docteur Jean Noël BIRABEN raconter des épidémies dont celle de Marseille en 1720*.
En conclusion, Jacques LE GOFF rencontre le professeur MOLLARET de l'institut Pasteur, qui prévient sur les risques toujours possibles d'une épidémie.
L'émission est constituée de promenades-discussions de Pierre DUMAYET et ses invités, ponctués d'extraits de films, de dessins et gravures, de nombreuses images de Florence et de ses principaux monuments, des statues de cire du musée de la Specola, du vieux port avec le quartier de l'Estaque à Marseille [où la peste fit des ravages en 1720].
Journaliste : Pierre Dumayet
Réalisation : Jean Cazenave
Durée : 1h 03'.
L'émission est grosse de pédagogie humaine, littéraire, artistique, politique et économique, même si l'on peut avoir aujourd'hui des informations plus contrastées par rapport, par exemple, à certains chiffres. Jacques Le Goff affirme que la peste du XIVe siècle aurait tué entre un quart et un tiers de la population de l'Europe (15-20 millions de décédés), alors qu'aujourd'hui, on calcule un pourcentage de trépassés de 30 à 50 % des Européens de 1347 à 1352 (environ 25 millions de victimes).
Parmi les professions les plus gravement touchées, les boulangers, les équarrisseurs, les bouchers... ou les croque-morts, évidemment ; parmi les plus épargnées, les chaudronniers, les tonneliers ou les forgerons.
Parmi les plus grandes villes de l'époque les plus frappées, la plus peuplée et prestigieuse était Florence. C'est dans sa calamité qu'il faut trouver la source du Décaméron (1349-53) de Boccace :
« Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n'importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l'autre monde avec leurs trépassés. »
Boccace, Le Décaméron, Première journée.
En tout cas, il est clair que le système productif européen essuya dès lors une pénurie conséquente de main-d'œuvre, à partir notamment de 1349, indique Le Goff. Il s'ensuivit une montée des salaires qui déclencha une réaction immédiate et brutale des classes dirigeantes, car l'Économie consiste toujours à concentrer les gains et populariser les pertes.
Le Goff explique dans l'émission que les municipalités comme les rois, là où il y avait un pouvoir central plus fort, décidèrent illico de bloquer les salaires. Ce fut le cas, d'abord, du roi Édouard III d'Angleterre, en 1349, on pouvait s'en douter. Puis en France, Jean II le Bon (sic), monarque de 1350 à 1364, bloqua prix et salaires par ordonnance du 30 janvier 1351, à l'instar de son collègue anglais, et en profita pour interdire la mendicité, in-activité qui aggravait le déficit de bras, et pour prohiber aux ouvriers de fréquenter les tavernes les jours ouvrables ou de quitter leur atelier pour chercher un meilleur salaire, par exemple. Remarquons que le règne du Bon est toujours une Belle-Époque pour la promotion du travail —toujours des autres, des corvéables à merci.
Bref, l'après-Peste servit à développer de nouvelles structures politiques en marche vers l'Absolutisme, cheminement entraînant, entre autres, une répression en bonne et due forme des révoltes paysannes (Jacqueries, en France) ou des émeutes urbaines (comme à Florence) de 1358, par exemple.
La promenade de Jacques Le Goff et de Pierre Dumayet les emmène au Chiostro Verde du couvent dominicain de Santa Maria Novella de Florence. Ils visitent ensuite l'ancienne salle capitulaire de cet ensemble, qui donne justement sur le cloître où ils se baladaient ; il arrive que cette Chapelle des Espagnols (en italien, Cappellone degli Spagnoli) est très en rapport avec l'infection via Yersinia pestisqui ravagea la ville toscane. Elle fut superbement décorée à fresque par Andrea da Firenze (surnom d'Andrea di Bonaiuto), de 1365 à 1367, grâce à l'argent d'un des plus riches marchands de Florence, dont la femme avait été foudroyée par cette calamité en 1348. "Il fait pénitence à sa façon", explique Le Goff.
Les peintures murales de la chapelle, avec sa célèbre allégorie de l'Eglise militante et triomphante, étaient en fait une délicate BD lourde d'intimidations. Ses fresques correspondraient, selon l'historien français,...
...au goût du moment et à la politique de l'Église Catholique face à la peste. L'Église, elle a surtout était effrayée par les manifestations presque hérétiques qui se sont développées après 1348. Nous avons vu les flagellants,...
...ou le cas, à l'intérieur même de l'ordre, de Sainte Catherine de Sienne (1347-80), tertiaire de l'ordre dominicain, qui passionnait les foules et prétendait avoir des visions, ou qu'à travers des contacts personnels avec Dieu, on pouvait faire son salut. Alors,
(...) pour mettre le holà, les Dominicains, en 1374, ont convoqué Catherine de Sienne dans cette salle capitulaire, l'ont fait examiner et, sans doute, lui ont montré quelle était la bonne voie grâce à ces fresques. D'abord, en obéissant aux autorités religieuses et civiles, ecclésiastiques et laïques, avec tous ces personnages qui sont de face, comme Giotto, le Pape, le plus haut, bien sûr, puis l'empereur, les hauts fonctionnaires, les ordres mendiants et toute la société, depuis les riches jusqu'aux pauvres et aux mendiants. Et à cette société, ce qu'on lui propose d'abord, c'est de ne pas faire, comme ces hérétiques, juifs, musulmans ou autres, comme ceux symbolisés par ce loup que les chiens dominicains, chiens du seigneur, sont en train de mettre à la raison. Ce qu'il faut faire, l'acte essentiel, c'est la pénitence, la confession, où il faut passer par l'intermédiaire de l'Église et, si possible, d'un dominicain, qui amène le pénitent vers Saint-Pierre, qui ouvre la porte du Paradis à l'homme qui a su résister à la tentation de manifestations hérétiques ou parahérétiques.
—l'obéissance étant, d'ailleurs, le seul vœu des Dominicains, Domini canes, l'ordre catholique des Frères Prêcheurs —les Jacobins— lancé à Toulouse en 1216 par Domingo de Guzmán (1170-1221), juste après l'extermination des albigeois par Simon de Montfort, en plein essor du catharisme (hérésie condamnée en 1184). Tous les chiens de garde de tous les temps prêchent l'obéissance, la soumission heureuse.
Pour aller plus loin, mais d'une autre manière, à l'égard de la peste bubonique [bubons = enflures], le grand fléau du XIVe siècle, n'hésitez pas à lire Pepe, vino (e lana) come elementi determinanti dello sviluppo economico dell'età di mezzo**, dans Allegro ma non troppo (Società editrice il Mulino, Bologne, 1988), par le grand historien Carlo M. Cipolla (1922-2000).
Finalement, pour aller plus loin en matière de pandémies, je vous suggère la lecture d'un article de Corinne Bensimon portant sur une épidémie considérable et relativement récente dont on a très peu parlé :
Corinne Bensimon, 1968, la planète grippée, Libération, le 7 décembre 2005.
Un an après être partie de Hongkong, la grippe fait, en deux mois, 31 226 morts en France, deux fois plus que la canicule de 2003. A l'époque, ni les médias ni les pouvoirs publics ne s'en étaient émus. Alors que la propagation de la grippe aviaire inquiète, retour sur cette première pandémie de l'ère moderne.
(...) Alors que Charles de Secondat, baron de Montesquieu, avait 31 ans, la peste de Marseille tuait entre juin et octobre 1720 un tiers de la population de la ville, la moitié de celle de Toulon et entre 90 000 et 120 000 personnes sur 400 000 en Provence. Comment Montesquieu a-t-il pu avec d’autres ignorer que le commerce amenait ses propres catastrophes ? Pas tout à fait cependant. Dans Les Lettres persanes, rédigées pendant la peste et parues l’année d’après, il revenait sur
une épidémie dont on peut supposer, malgré l’approximation chronologique, qu’il s’agit de la peste noire de 1347-1349, qui anéantit un tiers de la population européenne : « Il n’y a pas deux siècles que la plus honteuse de toutes les maladies se fit sentir en Europe, en Asie et en Afrique ; elle fit en très peu de temps des effets prodigieux : c’était fait des hommes si elle avait continué ses progrès avec la même furie. » Au moins concevait-il le pire d’une extinction de l’espèce humaine.
La peste de 1720 à Marseille fut bien moins vaste mais tout aussi importante dans l’histoire des épidémies. Elle commence avec un navire de commerce, le Grand Saint-Antoine, en provenance du Levant (Syrie, Liban et Palestine). Au cours du voyage, neuf personnes meurent à bord. Après un premier refus de débarquer à Marseille le 25 mai 1720, et une tentative avortée à Livourne, le bateau est accueilli en quarantaine au large de Marseille sur l’île Jarre, qui est affectée aux navires touchés par la peste. Un bureau de santé a été aménagé sur le Vieux-Port, où les capitaines des bateaux venant du Levant doivent se rendre en barque pour obtenir le droit d’entrer dans le port. Au Liban, à Sidon, le consul français a délivré une patente nette au bateau — qui attestait qu’il avait quitté le port exempt de maladies contagieuses —, puis le consul de Tyr, où une autre cargaison a été embarquée, et celui de Tripoli, où le navire a réparé une avarie. Le capitaine avise le bureau des décès de la traversée. Alors qu’un marin est mort à bord du Grand Saint-Antoine au bout de deux jours à Marseille, le corps est débarqué, mais le médecin ne voit aucun signe de peste.
Après avoir envoyé le bateau sur l’île Jarre, le bureau de santé se ravise. Alors que les ballots de coton sont envoyés à un autre lieu de l’isolement, il autorise le déchargement des produits précieux, c’est-à-dire de la soie. Quelques jours plus tard, il décide le débarquement de toutes les marchandises. Dans des conditions obscures, les ballots sont donc successivement distribués. Avec les puces transportant le bacille de la peste. Les portefaix furent les premiers contaminés. À partir de fin juin, l’épidémie flamba en quelques jours,
touchant les vieux quartiers puis les nouveaux. Avant de s’étendre en Provence. Cruelle ironie : destinée à la foire de Beaucaire du 22 juillet, la marchandise n’y fit pas de victimes car la ville annula sa foire. La peste laissa un traumatisme durable dans la population locale. Plutôt que les scènes tragiques des cadavres jetés à la rue, les fosses communes et toutes les horreurs qui culminent dans ces drames épidémiques, la mémoire préfère retenir les images positives des héros se dévouant aux victimes : l’archevêque Mgr de Belzunce et le chevalier Roze, honorés aujourd’hui par des statues et noms de rue de la cité méridionale. Toute la région fut confinée, un mur de la peste édifié, et des troupes militaires établirent un barrage au nord.
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** El papel de las especias (y de la pimienta en particular) en el desarrollo económico de la Edad Media dans mon édition en castillan, Ed. Crítica, Barcelona, 1991. Traduction de María Pons.