samedi 24 janvier 2015

Jacques Ellul et la croissance zéro

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie
dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » 
Kenneth Boulding (1910-1993), 
président de l'American Economic Association.



Nous avons évoqué en classe la collection Les Précurseurs de la Décroissance que, dirigée par Serge Latouche, édite Le Passager clandestin. Jusqu'à présent, entre 2013 et 2014, cette maison a publié 12 titres ; en voici la liste :

Serge Latouche : Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien
Le maître à penser de la décroissance 
« Une belle invitation à nous emparer de l’œuvre ellulienne. » (La Vie)
Étienne Helmer : Épicure ou l'économie du bonheur
Pour vivre « tel un dieu parmi les hommes »
« Epicure enseigne un art de vivre tout en ascèse, construit comme "une économie du bonheur". » (Le Monde des Livres)
Chantal Guillaume : Charles Fourier ou la pensée en contre-marche
Le phalanstère contre les faux prodiges de la société industrielle
« Si le précurseur de la décroissance se définit comme celui qui annonce et pressent les dysfonctionnements d’un système économique productiviste qui n’en est qu’à ses linéaments, Fourier y correspond tout à fait. » (Biosphère)
Frédéric Rognon : Lanza del Vasto ou l’expérimentation communautaire
Aux sources des communautés autonomes
« Un livre dense et passionnant de bout en bout. » (Reporterre)
Édouard Schaelchli : Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes
Un Larzac d’avance ?
« Ce Giono s’insère dans la guérilla paysanne antimarchande de Notre-Dame-des-Landes et invite à la joie de vivre en luttant. » (CQFD)
Renaud Garcia : Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance
La sagesse radicale contre le productivisme
« L’orthodoxe rebelle qu’est Tolstoï mérite d’être redécouvert » (Le Pèlerin)
Serge Latouche : Cornelius Castoriadis ou l’autonomie radicale
L’autonomie contre le fantasme de la maîtrise rationnelle du monde
« Cette collection fait œuvre de salut public en proposant des synthèses de grands penseurs de l’objection de croissance, comme Castoriadis ! » (La Décroissance)
Françoise Gollain : André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme
Pour une existence libre, conviviale et autonome
« En lisant Gorz, on phosphore. Pas d’alternative, vraiment ? » (Libération)
Claude Llena : Lao-tseu et les taoïstes ou la recherche d’une vie harmonieuse
Une panoplie de techniques pour accomplir le pas de côté nécessaire
Les vrais écologistes, les apôtres de la décroissance, les partisans de l’AN 01… redécouvrent le Tao et son maitre Lao-tseu. La voie du Tao est surprenante et drôle ! » (Radio Nova)
Renaud Garcia : Pierre Kropotkine ou l’économie par l’entraide
L'entraide est le fait dominant dans la nature !
« Un ouvrage clair, instructif qui lance des passerelles entre anarchisme et décroissance » (La Décroissance)

                 Paraissent ces jours-ci :

Vincent Gerber et Floréal Romero : Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale
Pour une organisation politique de la décroissance
Étienne Helmer : Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple
Vivre comme un chien pour se hisser au-dessus des hommes
Le Passager Clandestin est une maison d'édition indépendante qui prêche la résistance et existe depuis 2007. Pour mieux comprendre son approche, son attitude, son penchant pour la désobéissance, bref, sa ligne de conduite, cliquez ici.
Serge Latouche est professeur émérite d'Économie à l'université d'Orsay. Il a publié récemment Bon pour la casse. Les déraisons de l'obsolescence programmée (Les Liens qui libèrent, Paris, 2012) ainsi que L'âge des limites (Mille et une nuits, Paris 2012).
Quant à la collection Les Précurseurs de la Décroissance, elle "souhaite surtout contribuer au développement de l'un des rares courants de pensée capable de faire pièce à l'idéologie productiviste qui structure, aujourd'hui, nos sociétés". À cet égard, je vous suggère d'autres billets de ce blog concernant les apports de Jean Gadrey et André Gorz, Hervé Kempf, Bertrand Méheust ou Albert Jacquard.

La critique active du productivisme ne compte malheureusement pas en Espagne grand nombre d'auteurs d'envergure. Quand j'y réfléchis, c'est surtout Rafael Sánchez Ferlosio (1927), rara avis de notre panorama lettré, qui me vient à l'esprit. Et s'il y a en langue française un libre penseur qui fait souvent songer à Ferlosio, c'est bien évidemment un autre intellectuel inclassable, de 15 ans son aîné, le bordelais Jacques Ellul (1912-94), professeur d'histoire du droit et disons libertaire. Sociologue, théologien ? Ce sont deux étiquettes qu'on lui accorde souvent et qu'il ne tenait surtout pas à cautionner. Admettons en tout cas que sa pensée est passablement indépendante, voire dissidente ou "débordante d’insoumission" (cf. Stéphane Lavignotte, Jacques Ellul, l’espérance d’abord, éd. L’Olivetan, 96 p.).

Ce remarquable contempteur de la religion du progrès et de son système technicien adhérait pourtant à une religion monotéiste, le protestantisme (d'abord catholique, il s'était converti à l'âge de 18 ans), ce qui est quand même un tant soit peu frappant vu que le protestantisme et le productivisme sont allés historiquement et vont de pair trop souvent. Au point que le collectif du Comité Invisible nous a confié récemment (À nos amis, La Fabrique Éditions, novembre 2014) :
"Ce qu'il faut, c'est plutôt assumer le véritable enjeu du conflit : une certaine idée protestante du bonheur - être travailleur, économe, sobre, honnête, diligent, tempérant, modeste, discret - veut s'imposer partout en Europe. Ce qu'il faut opposer aux plans d'austérité, c'est une autre idée de la vie, qui consiste, par exemple, à partager plutôt qu'à économiser, à converser plutôt qu'à ne souffler mot, à se battre plutôt qu'à subir, à célébrer nos victoires plutôt qu'à s'en défendre, à entrer en contact plutôt qu'à rester sur sa réserve. On ne mesure pas la force qu'a donnée aux mouvements indigènes du sous-continent américain le fait d'assumer le buen vivir comme affirmation politique."
Il arrive peut-être que beaucoup sont initiés mais peu sont Ellul —rendons hommage aussi, par ailleurs, à son ami Bernard Charbonneau, auteur de la maxime "On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini"...
Protestant donc, Jacques Ellul était de surcroît sioniste, constatation particulièrement consternante d'autant que cette écœurante prise de position colonialiste et raciste était doublée d'une analyse diabolisante de l'Islam basée sur l'éternelle escroquerie des deux poids deux mesures concernant aussi bien la théorie que la pratique par-dessus le marché ; le passage suivant fait montre d'un sectarisme écholalique digne de Pilar Rahola ! :
« Ce n’est pas une marque d’intolérance religieuse: je dirais « oui », aisément, au bouddhisme, au brahmanisme, à l’animisme…, mais l’islam, c’est autre chose. C’est la seule religion au monde qui prétende imposer par la violence sa foi au monde entier.
Je sais qu’aussitôt on me répondra :  » Le christianisme aussi ! «
Et l’on citera les croisades, les conquistadors, les Saxons de Charlemagne, etc. Eh bien il y a une différence radicale.
Lorsque les chrétiens agissaient par la violence et convertissaient par force, ils allaient à l’inverse de toute la Bible, et particulièrement des Evangiles. Ils faisaient le contraire des commandements de Jésus, alors que lorsque les musulmans conquièrent par la guerre des peuples qu’ils contraignent à l’Islam sous peine de mort, ils obéissent à l’ordre de Mahomet. (En lire plus)
Quiconque a lu la Bible, par exemple, le Pentateuque, qui est aussi la Tora (je l'ouvre au hasard, dans mon édition Bayard, et je lis la voix de Moïse, Nombres, 31, 17-18 : Tuez tous les petits enfants mâles et toutes les femmes qui ont couché. Mais les petites filles qui n'ont pas connu de mâle laissez-les vivre. Elles sont à vous. Et ainsi de suite), a de quoi sidérer à la lecture d'une telle énormité. En effet, on risque de penser qu'Ellul n'était pas un théologien. Ou si...

Mais revenons à nos moutons. Latouche présente dans la collection qu'il dirige des textes d'Ellul sous le titre "Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien" (Éditions Le Passager clandestin, 2013).



Latouche distribue son introduction aux textes d'Ellul en trois parties, afin de souligner convergences et divergences de celui-ci vis-à-vis de la mouvance décroissanciste actuelle et d'en tirer une péroraison : "Les thèmes décroissants dans la pensée de Jacques Ellul", "Les limites de l'annexion ellulienne à la décroissance" et "Conclusion : l'éthique de la non-puissance et l'amitié".
Dans la deuxième partie de sa préface écrit Latouche : "En faisant du technique, au lieu de l'économique, l'instance qui dépossède le politique de sa substance, [Ellul] escamote le problème de l'oligarchie ploutocratique et donc la question de son renversement." Et un peu plus loin, il rappelle l'éthique de la non-puissance, ou des moratoires, prôné par l'excellent Daniel Cérézuelle qui invite les êtres humains, "dans certains cas", à "renoncer au pouvoir que donne la technique".
Dans sa conclusion, Latouche arrête son choix :
Si l'on doit à Ellul la formule de l'écologie politique, penser globalement, agir localement, il est clair qu'il manque le nécessaire complément à l'ère de l'anthropocène : "penser localement, agir globalement".
J'ai choisi un morceau d'Ellul qui prouve sa clairvoyance, sa superbe acuité, voire ses capacités prophétiques dans la matière qui nous intéresse ici. Il s'agit d'un extrait d'une chronique intitulée Croissance Zéro qu'il publia en juillet 1983 dans Sud-Ouest et que l'on peut relire également dans Penser globalement, agir localement. Chroniques journalistiques, Éd. Pyrémonde/Princi Negue, 2007 (p. 168-169) :
(...)
Nous étions quelques-uns, il y a trente ans, à expliquer que la croissance indéfinie de la richesse et de la consommation était impensable, que l'on devrait non pas rechercher à tout prix l'expansion, mais au contraire la freiner rationnellement, et quelques économistes parlaient déjà en 1965 d'une économie de surchauffe, ce qui entraînerait forcément un "retour du bâton". Bien entendu, personne n'attachait la moindre importance à de tels propos jusqu'au moment du rapport du Club de Rome, qui grâce à une action publicitaire considérable et en faisant valoir le caractère scientifique de ces thèses (l'apport de l'Institut de technologie du Massachussets), a percé dans l'opinion publique en 1972 (avant la "crise" !). Mais aussitôt paraissait une réplique foudroyante d'un certain nombre d'hommes politiques et d'économistes. L'un deux parmi les plus célèbres écrivit un ouvrage pour démontrer que la "croissance zéro" n'était pas souhaitable, car dans les circonstances du monde moderne, qui n'avance pas, recule. Que par ailleurs, elle était impossible, personne n'ayant la possibilité d'arrêter l'expansion, et qu'enfin, étant donné la structure de l'économie moderne, elle n'était même pas "pensable". C'est-à-dire que l'on ne pouvait pas même concevoir une économie stationnaire.
Nous étions véritablement condamnés à la croissance qui était immanquable et inévitable. Bien entendu ces thèses étaient vite vulgarisées et les partisans de la croissance zéro, brocardés comme des esprits rétrogrades, hostiles au "progrès", voulant "revenir au Moyen-Âge" (alors qu'en réalité, il s'agissait de s'établir à un niveau de "production-consommation" d'environ 1960, ce qui n'était quand même pas l'âge de pierre !).
Eh bien nous y sommes à la croissance zéro ! Ce qui prouve qu'elle était à la fois possible et pensable ! Mais il y a une très grande différence entre ce qui était proposé autrefois et ce qui se produit aujourd'hui. La différence est simple. Considérez une auto dont l'un des passagers estime qu'elle va trop vite, qu'il faudrait freiner et, pour telle raison, peut-être s'arrêter. Cependant que le conducteur, grisé de vitesse, refuse d'entendre cet avertissement et poursuit jusqu'à ce qu'il percute un mur. L'auto est également arrêtée, mais pas dans les mêmes conditions ! C'est très exactement ce que nous venons de vivre depuis vingt ans.
Si on avait écouté ceux qui préconisaient la réduction progressive de la croissance, on aurait maîtrisé le phénomène en calculant chaque fois les équilibres possibles à un niveau de croissance moindre. Équilibre entre les revenus et les dépenses publiques, les investissements réellement utiles et les économies, et une nouvelle répartition des revenus, progressivement effectuée, de façon à ce que tous puissent participer de plus en plus également aux richesses produites, une réduction probable des importations (et principalement du pétrole !), ce qui évitait de chercher à tout prix des exportations. Le niveau de vie n'aurait pas baissé.
Et un étalement des richesses aurait été possible de façon progressive, en "évitant"... les consommations abusives, excessives, inutiles, etc., et en luttant de façon effective contre les gaspillages prodigieux de notre système (principalement les gaspillages en travaux publics, énormes et inutiles). Ceci impliquait aussi une politique favorable à la production agricole de qualité (et hostile à l'industrie agroalimentaire) qui redevenait la part importante de l'économie, au lieu des industries "de pointe", ce qui permettait le repeuplement des campagnes indispensable.
Au lieu d'une politique de cet ordre, lente, progressive, dominée, calculée, nous voici donc à la croissance zéro, en catastrophe, avec un sentiment de désastre, l'inévitable augmentation du chômage, des ponctions bientôt intolérables sur les revenus individuels, une fausse égalisation des salariés qui conduit presque fatalement à des troubles sociaux, un alourdissement de la dette extérieure, un effondrement de la monnaie ; ce qui accompagne inévitablement cet arrêt brutal d'une économie d'expansion. Quand le phénomène social peut être dirigé, maîtrisé, on peut arriver à éviter les malheurs du peuple. Quand il se produit de façon explosive, ses conséquences sont imprévisibles et forcément nocives. Tel était le choix. Bien entendu, l'intelligence et la sagesse n'ont pas prévalu en face de la soif de consommation, de la grande bouffe, de l'obsession du progrès technique. Ce qui est actuellement grave, c'est qu'il semble que la leçon n'ait pas été comprise, et qu'au lieu de songer à un aménagement économique à la croissance zéro, on n'ait encore qu'une obsession, c'est de bricoler un nouveau moteur économique qui permettrait de repartir comme avant, visant avant tout une croissance de 5% par an, etc (1). Ce que nous pouvons dire, c'est que si on y arrive, la catastrophe qui s'en suivra sera bien pire que la crise actuelle. Si on n'accepte pas l'organisation à la croissance zéro, il n'y a pas d'autre issue que la faillite collective et la désagrégation de notre société.

(1) L'un des plus dangereux protagonistes de cette idéologie est évidemment Jean-Pierre Chevènement, ajoutait Ellul en note en bas de page. Il y a aujourd'hui en Europe des partis et des mouvements citoyens qui dénoncent à juste titre le système que nous subissons... pour continuer à préconiser la même croissance et le même productivisme délirants comme solution à nos problèmes. Il faut comprendre d'une fois pour toutes qu'il faut commencer à ne pas faire tout ce que nous pouvons (podemos) faire, quitte à persévérer dans notre suicide collectif. Il faut comprendre d'une fois pour toutes qu'il y a simplement d'autres bonnes manières de vivre forcément en marge de la déprédation.



1 commentaire:

Anonyme a dit…

Et pour rajouter un autre angle sur le versant politique : http://www.nonfiction.fr/article-7460-societe___penser_le_futur_dune_democratie_sans_croissance.htm