dimanche 10 avril 2016

Douze heures aux Halles parisiennes en 1952

C'étaient les vacances de Noël de 1979 et mon premier voyage à Paris. C'est alors que j'aperçus pour la première fois les Halles, ou plutôt la surface, le toit du complexe Forum des Halles-Gare RER-D'autres loisirs (avant de visiter leurs tripes), ce monstre cruel de laideur prétentieuse et dépourvu de sens ou de vie sur l'espace qu'occupèrent jadis les Halles centrales de Paris (1). Disons que le transfert de cet énorme marché de grossistes vers Rungis et La Villette eut lieu entre le 27 février et le 1er mars 1969. Georges Pompidou (1911-74) ordonna la destruction des vieilles Halles, ce qui fut fait entre 1971 et 1973 après beaucoup de critiques et bon nombre de manifestations (2).
Le hasard a voulu que j'en aie parlé jeudi et aujourd'hui avec plusieurs personnes pour des raisons différentes. Voilà pourquoi je me suis tourné vers la vidéo que j'insère un peu plus bas, fournie par l'INA, qui nous permet de (re)voir cet espace en 1952. C'était encore le très zolien ventre de Paris (3)...

En tout cas, ce reportage fut émis le 3 janvier 1952. À minuit commençait à arriver une armada de milliers de camions et se déclenchait une activité frénétique. À quatre heures, deux mondes complémentaires coïncidaient fatalement (suivant les règles inéluctables de leurs rôles) : l'infanterie marchande des Halles et les noceurs noctambules, issus notamment de la classe des loisirs, Veblen dixit, selon ce témoignage. En 1968, soit dit en passant, Jacques Dutronc et Jacques Lanzmann, inspirés de la chanson Tableau de Paris à cinq heures du matin (1802), de Marc-Antoine-Madeleine Désaugiers, évoqueraient cette brève convergence matinale de travailleurs et de fêtards quand il est cinq heures et que Paris s'éveille...
Avant l'aube [s'animait] tout le peuple des manutentionnaires avec leurs diables... Que personne ne s'affole : les diables sont de petits chariots à deux roues servant à transporter caisses, sacs et autres lourdeurs exigées par toute intendance. Puis se donnaient rendez-vous les différents acteurs et actrices de la course à la nourriture —au total, à l'époque, 30 000 tonnes de marchandises dont Paris se nourrissait tout un jour— : troupiers, petites sœurs, ménagères... jusqu'à l'arrivée du service de nettoiement afin que tout fût net à midi.



L'INA nous rappelle :
Après 5 ans de travaux, Anne Hidalgo a inauguré cette semaine la Canopée du Forum des Halles, un espace de 6 000 m2 de commerces. À quoi ressemblait le "ventre de Paris" en 1952 ? De minuit à midi, immersion dans ce quartier disparu.
Pour ceux qui en veulent plus, voici Je me souviens des Halles (1971), un documentaire "qui retrace l'histoire du quartier des Halles à Paris des origines jusqu'à la destruction des célèbres pavillons de Baltard" :




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(1) Sur le site urbain-trop-urbain.fr, sous la rubrique "Le Paris des Situationnistes", on peut lire :
(...) Dans son Essai de description psychogéographique des Halles, publié dans L’Internationale Situationniste de 1958, Abdelhafid Khatib défend les Halles Centrales en tant que « plaque tournante » des unités d’ambiance du Paris populaire, et dont on pourrait tirer modèle pour un « urbanisme mouvant » au service de « l’éducation ludique des travailleurs », qui édifierait « des labyrinthes perpétuellement changeants à l’aide d’objets plus adéquats que les cageots de fruits et légumes qui sont la matière des seules barricades d’aujourd’hui ».
(2) Libération propose une histoire du réaménagement des Halles parisiennes. On y lit à propos du projet de démolition des pavillons Baltard :
(...) Une partie de la presse s’engage pour défendre les pavillons, comme d’éminents critiques d’architecture tels qu’André Chastel ou André Fermigier. Mais l’époque n’est décidément pas à la préservation de l’architecture du XIXe siècle. Et pas non plus à la concertation. Rien ne fait plier le pouvoir : en 1971, les démolitions commencent. Elles s’achèvent deux ans plus tard. 
 (3) "Le Ventre de Paris" est un roman d'Émile Zola, troisième volet de la vingtaine qui constitue sa monumentale série des Rougon-Macquart, ensemble qui se voulait une Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire, ou une personnification de cette époque, selon Zola lui-même. Le ventre... présente un jeune républicain, Florent ; arrêté lors du coup d’État du féroce Louis-Napoléon Bonaparte en 1851, Florent s’évade après sept ans de bagne et, arrivé à Paris, il a du mal à reconnaître le vieux quartier médiéval des Halles, transformé par ordre du baron Haussmann —disons que ce furent Victor Baltard et Félix-Emmanuel Callet qui réaménagèrent les Halles à partir d'un projet qui avait été lancé par Rambouteau, préfet de la Seine (1833-1848) sous Louis-Philippe. Mais on sait bien que tout réaménagement peut en cacher un autre encore plus "moderne".
Voici le début du roman :
Au milieu du grand silence, et dans le désert de l’avenue, les voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rythmés de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s’étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre ; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d’une nappe d’ombre, éclairait les clous d’un soulier, la manche bleue d’une blouse, le bout d’une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait. (...)

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