jeudi 18 septembre 2014

La peau dure des fois induites

(Texte conçu-entamé en mai 2014 et pondu-publié aujourd'hui)

La lecture des deux derniers billets de Frédéric Lordon sur son blog, La pompe à phynance, intitulés Les entreprises ne créent pas l’emploi et Les évitements visibles du « Parlement des invisibles », m'a poussé à rebouquiner au lit un conte d'Edgar Allan Poe, La lettre volée (1844), intelligente métaphore sur l'évidence qu'on ne voit pas. J'en gardais nettement dans mon esprit les grandes lignes mais avais oublié les brillantes et sectaires réflexions de Dupin, son personnage principal.
« (...) Bryant, dans sa très-remarquable Mythologie, mentionne une source (...) d’erreurs, quand il dit que, bien que personne ne croie aux fables du paganisme, cependant nous nous oublions nous-mêmes sans cesse au point d’en tirer des déductions, comme si elles étaient des réalités vivantes. Il y a d’ailleurs chez nos algébristes, qui sont eux-mêmes des païens, de certaines fables païennes auxquelles on ajoute foi, et dont on a tiré des conséquences, non pas tant par une absence de mémoire que par un incompréhensible trouble du cerveau. (...) »
Ma foi, oui, nous savons très bien que la mémoire et la connaissance sont fréquemment inutiles, stériles : trouble du cerveau ? peur ? intériorisation de la soumission par un dressage ancestral ? asthénie ? fatigue face aux pouvoirs multiples des puissances d'argent ? haine de soi ?
Quant à l'absence de mémoire, elle n'est pas forcément absolument néfaste —car on peut disposer quand même d'un jugement disons lucide et juste et n'avoir aucun penchant pour la cruauté— mais contribue souvent à rendre vraisemblables, crédibles, et donc soutenir, certaines fables et croyances fort nuisibles et parfaitement démenties par les sciences expérimentales, les modestes constatations personnelles ou l'Histoire.
C'est là un des points où je diffère de Jean Bricmont et de son ouvrage La République des censeurs, L'Herne, 2014, essai par ailleurs remarquable et que je conseille vivement. À la fin de son livre, Bricmont s'aventure à « suggérer que le devoir de mémoire n'est souvent que le nom actuel de ce qu'on aurait appelé jadis l'entretien des haines du passé, qui peut en fait créer des craintes imaginaires et des conflits artificiels ». Oserait-il défendre cette position devant les Palestiniens, la masse des Noirs pauvres de l'Afrique du Sud ou les Espagnols en quête des os de leurs proches républicains fusillés par les Franquistes ? Je sais bien que Bricmont a oublié d'être con, ne dit pas n'importe quoi en général et emploie ici l'expression « devoir de mémoire » au lieu de mémoire pour de bon, mais son juste plaidoyer contre « le devoir de mémoire » s'attaque un peu trop à mes yeux à la simple mémoire, et je trouve donc son approche plutôt dangereuse. À l'heure de réfuter le topique « ceux qui ignorent leur histoire sont condamnés à la répéter », il nous rappelle que « (...) la plupart des peuples au cours des siècles ont ignoré leur propre histoire ». Justement ; ce qui explique en partie, selon moi, leurs fois incroyables. Et puis "l'enseignement systématique" de l'Histoire est et a toujours été foncièrement partisan, y compris dans des pays soi-disant "démocratiques" comme les États-Unis, Israël ou l'Espagne : il s'agit toujours de l'histoire rédigée par les vainqueurs. Témoin Howard Zinn, Ilan Pappé —ou moi-même. Les manipulations historiques (y compris le passage sous silence des épisodes gênants que l'on veut vouer à l'oubli, au devoir d'oubli) ont toujours fait partie essentielle des différentes propagandes.
Nous ne renonçons pas à la connaissance et à la justice pour des prunes et cette double ambition nécessite une correcte reconstruction des faits, sans quoi on risque de mettre agresseurs/voleurs et victimes/volés sur un pied d'égalité.

Revenons à Lordon ; dans Les entreprises ne créent pas l’emploi, il écrivait exactement :
Il est vrai (...) que le capital a pour lui tous les privilèges de la lettre volée d’Edgar Poe, et que sa prise d’otages, évidente, énorme, est devenue invisible à force d’évidence et d’énormité. Mais par un effet de cécité qui en dit long sur le pouvoir des idées dominantes, pouvoir de faire voir le monde à leur manière, en imposant leur forme au réel, et en rendant invisible tout ce qui pourrait les contredire, par cet effet de cécité, donc, la plus massive des prises d’otages est devenue la moins remarquée, la plus entrée dans les mœurs.
L'invisibilité de l'évidence et la visibilité de l'irréel : le triomphe du mythe et des chambres à Gattaz. C'est un sujet qui me hante car il me sidère et m'enquiquine : j'en rage. La spoliation perpétuelle de la masse du peuple par ses élites opérerait un effet de mithridatisation et d'insensibilisation (an-esthésie) de bon nombre d'esprits par accoutumance, par routine. D'ailleurs, non seulement on est régulièrement dépouillé et on s'y habitue, mais on confie son salut aux vampires qui vous sucent le sang par-dessus le marché ! « Ô chimères ! dernières ressources des malheureux ! » (Rousseau dixit ; cf. Julie ou la Nouvelle Héloïse). Ce sont les (très) mauvaises conséquences de la bonne foi.

Voilà pourquoi nous sommes contraints de répéter des évidences qui sont loin d'être généralement perçues. Merci donc à Frédéric Lordon et Bertrand Méheust, par exemple, pour leurs analyses démystifiantes.
Au sujet de Bertrand Méheust, disons qu'il a publié il y a cinq ans un essai bien écrit et succinct qui aborde tout de même les grands maux déclenchés par la prédation humaine (sociale et planétaire, méchante et inconsciente) —que l'on tient à nous dissimuler à travers les grands mots, oxymoriques, du système qui nous assomme. Une quintessence ou compendium à l'usage de ceux qui souhaiteraient se rattraper en la matière et dont la bibliographie citée est excellente. Il s'agit de La politique de l'oxymore, ou Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, Les Empêcheurs de penser en rond, Éd. La Découverte, Paris 2009.



« Pour l'essentiel, ces pages ont été écrites pendant l'automne et l'hiver 2007. Je n'ai pas cru, à quelques remarques près, devoir les ajuster à l'actualité, qui s'est chargée de confirmer mes craintes », écrit l'auteur pour clore son avant-propos.

Oxymore est un terme qui provient du grec ὀξύμωρον (oxumôron), de ὀξύς (oxus) « aigu » et μωρός (môros) « sot, fou ».
Ce bouquin se divise en deux parties : la première s'intitule très spinoziennement Toute société cherche à persévérer dans son être ; la seconde, Politique de l'oxymore, décrit le phénomène mais n'en fait pas la collection à fond. Ce n'est pas son but, bien entendu. Il présente néanmoins une belle liste de contradictions de la société libérale dans la deuxième partie. Et je dois dire que cela fait longtemps qu'elle me tente, l'idée de faire un bon inventaire des oxymores des libéraux, ces grands professionnels de la langue interlope, de la fraude expressive...
Bref, pour l'instant, je me borne à recueillir ci-dessous quelques extraits, choisis à la va-vite, de La Politique de l'oxymore (les notes et les liens hypertextes sont de mon cru. Attention, ma sélection néglige, malheureusement, bien des développements les plus juteux de la démonstration de Méheust) :
— (...) nous n'avons pas encore assimilé la dimension collective nouvelle de l'éthique exigée par la crise écologique.
— (...) les forces libérées par le couplage du marché et de la technoscience semblent incompatibles à terme avec la « permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre », selon la fameuse formule de Hans Jonas, (...) l'on ne peut pas agresser très longtemps la biosphère sans en subir les conséquences.
— (...) un univers mental cherche toujours à persévérer dans son être et ne renonce jamais de lui-même à lui-même si des forces extérieures considérables ne l'y contraignent pas.
— La mondialisation peut (...) être caractérisée comme le moyen qu'à trouvé la civilisation libérale pour répondre à la saturation locale de ses systèmes et pour différer encore et encore la saturation finale.
(...) Mais, comme nous vivons dans un monde fini, sa saturation globale est inéluctable, et plus on aura déployé d'ingéniosité pour le prolonger, plus les effets différés seront dévastateurs.
— (...) la démocratie du futur, telle qu'on la voit se dessiner, risque fort de devenir une « barbarie molle » d'un genre inédit, une barbarie froide et raisonnée, disposant de moyens de contrôle mental sans précédent.
— La démocratie telle qu'on la voit se mettre en place aujourd'hui est le système à travers lequel s'achèvera l'appropriation de la nature (et de la nature humaine) par la rationalité instrumentale.
— (...) on compte sur des découvertes nouvelles pour réparer les dégâts des technologies précédentes, (...). Ce raisonnement (...) est inacceptable moralement, et insoutenable logiquement.
— (...) le formatage auquel nous sommes soumis nous éloigne de la nature et nous rend indifférents, entre autres choses, à [la mort des rivières].
— (...) rien n'est moins spontané que la doctrine libérale.
— La mentalité consumériste façonnée par le système continuera pendant longtemps de freiner les modifications psychiques et culturelles qui seules pourraient rendre possible à long terme la mutation requise par la crise [écologique].
Le pacte implicite qui lie l'opinion au système -un confort matériel toujours accru, en échange d'un vide de sens toujours plus effrayant- ce pacte empêchera longtemps encore que l'on diminue de façon sensible la pression de confort (...).
— Comme l'a montré l'exemple de l'amiante, comme le montre celui des pesticides, comme le montreront sans doute les effets différés des téléphones portables, jamais on ne peut arrêter immédiatement une production létale, une technologie dangereuse, même si leurs dangers sont prouvés ou probables.
[Note candide - La voiture et ses effets : pollution, guerres du pétrole, saturation, morts directes, blessés... ; les médicaments...]
— La cirrhose néolibérale est incurable.
— Une société d'endettés est prisonnière du futur, elle ne peut plus prendre de risques, se battre pour ses droits, ou envisager de vivre autrement. Et c'est d'ailleurs pourquoi Sarkozy souhaite que tous les Français deviennent propriétaires de leur maison : endettés jusqu'au cou pour un demi-siècle, ils seront définitivement prisonniers du système.
[Note candide - N'oublions pas les étudiants]
— Encore un signe qui ne trompe pas : aujourd'hui, l'élite des mathématiciens ne va plus à la physique, à la cosmologie, à la recherche fondamentale, elle va à la finance, et se met au service des maîtres du monde. Platon doit se retourner dans sa tombe.
[Voir la note de ce billet-ci]
— Aujourd'hui, on assiste à une multiplication vertigineuse des normes et des règlements qui sont en train de nous étouffer comme un véritable corset. En même temps, la fonction de ces lois devient de plus en plus répressive, elles visent à prévenir et à traquer la déviance, on entre dans le Surveiller et punir prémonitoire de Michel Foucault. Ainsi, à mesure que l'activité économique et le travail sont dérégulés, la vie quotidienne est sur-régulée, sur-encadrée.
[Note candide : Russie, Genève, Égypte, Espagne, un peu partout...]
— Le « déchet moderne » (...) tend à s'évanouir : il devient invisible, (...) -mais il envahit tout l'espace physique, et sous sa forme publicitaire tout l'espace mental. « Les animaux -écrit [Michel] Serres- s'approprient certes leurs gîtes par leur saleté, mais de manière physiologique et locale. Homo s'approprie le monde physique global par ses déchets durs et [...] le monde humain global par les déchets doux. » Le « déchet dur » en question est évacué chez les pauvres, il termine sa course dans les océans, dans les déserts africains, dans les mangroves. Le « déchet doux » est psychique, il est destiné à l'humanité toute entière, ses formes les plus agressives sont tournées vers les classes inférieures, ses formes les plus élaborées sont réservées aux classes aisées et cultivées. Mais, chez les riches comme chez les pauvres, il s'insinue partout.
— En moins d'un siècle, le marché, couplé à la technologie, en instrumentalisant et en artificialisant les désirs, aura stérilisé tout ce qui donnait aux hommes le goût de vivre depuis des millénaires. (...) C'est chez des auteurs comme George Orwell, Aldous Huxley, Stanislas Lem ou Philip K. Dick que l'on trouvera des évocations prémonitoires du psychisme qui monte.
— (...) la civilisation libérale est la culture de la sortie de la culture.
— « Développement durable », « croissance négative », « marché civilisationnel », « financiarisation durable », « flexisécurité », « moralisation du capitalisme », « offre d'emploi raisonnable », « vidéoprotection », « décélération de la décroissance », « mal propre », etc. La montée des oxymores constitue un des faits marquants et révélateurs de la société contemporaine.
[Note candide : Méheust et moi, nous savons que ce répertoire serait vraiment interminable. Il faudrait même inclure le patron de l'Espagne, Saint-Jacques Occit-Maures, oxymore particulièrement affreux !!!]
— Les « cohérences antagonistes » étudiées par [Gilbert Durand] se sont mises en place spontanément à travers les âges, (...) tandis que, dans les sociétés contemporaines (...), elles sont de plus en plus souvent forgées artificiellement par des idéologues pour justifier et maintenir un ordre, avec la complicité de certains intellectuels et le relais des moyens contemporains. Loin de favoriser l'équilibre des individus et de la société, les oxymores ainsi utilisés peuvent alors favoriser la déstructuration des esprits, devenir des facteurs de pathologie et des outils de mensonge.
— Par de nombreux points essentiels, le nazisme préfigure notre modernité.
Les nazis étaient fascinés par la technologie de pointe (...). Leur eugénisme a diffusé, sous des formes banalisées, dans les pratiques médicales contemporaines. Ils ont inventé les autoroutes, les fusées, les avions à réaction, la voiture pour tous, la propagande de masse par les médias modernes, la politique spectacle, les grandes messes sportives, les voyages organisés, l'exaltation narcissique du corps, qui éclate dans les films de Leni Riefenstahl (...). Ils ont anticipé la « modernisation » de la langue, en ayant recours de façon systématique aux sigles et aux euphémismes destinés à masquer les réalités dérangeantes. Ils ont appliqué aux Juifs et aux Tziganes les méthodes de l'élevage et de l'abattage industriels qui commençaient à se développer dans le secteur agro-industriel.
Ils ont même inventé la guerre spectacle. (...)
[Note candide - Cette liste mériterait certaines nuances compte tenu de l'existence des États-Unis]
— On a remarqué que les oxymores se mettent à proliférer dans les sociétés soumises à de fortes tensions, comme le montre le cas exemplaire du régime de Vichy, un gouvernement qui se réclame de la patrie, mais qui est installé et maintenu par une armée d'occupation ; une politique de soumission, qui est présentée comme une entreprise de régéneration nationale ; un éloge de la vie champêtre, dans un régime à la solde de l'industrie lourde allemande ; enfin, et c'est sans doute le comble, une exaltation des vieilles valeurs chrétiennes, au service d'une entreprise fondamentalement antichrétienne et néopaïenne...
[Note candide - Nos très chrétiens et très libéraux notables —qui prônent donc les bienfaits de la liberté et de l'initiative individuelle— diabolisent, maltraitent et expulsent les Africains, les Roms, les pauvres...]
— [Pour notre système], Il s'agit de durer, coûte que coûte, en démultipliant les fantasmes, en faisant, en faisant des technologies du mensonge raisonné une branche importante du savoir et un secteur vital de l'économie.
— (...) la thèse de Hobbes est une prophétie autoréalisatrice : ce n'est pas au commencement que l'on assiste à la guerre de tous contre tous, mais au terme. Quand les hommes n'auront plus le choix, ils voudront le Léviathan, mais il sera trop tard.
— Un chantier titanesque attend les générations futures, un chantier tellement énorme qu'il ne peut guère être qualifié qu'à travers des expressions tirées de la mythologie. Il faudra nettoyer les écuries d'Augias. Il faudra, si c'est encore possible, décontaminer la planète, la transformer en une véritable Arche de Zoé (le terme devant être pris ici dans son sens littéral) [Note candide : en grec Ζωή, qui veut dire "vie"] pour préserver et relancer les espèces vivantes, réparer et recréer la biosphère. Pour cela, il faudra d'abord décontaminer les esprits.
— (...) il y a un hiatus fatal entre la profondeur de champ de l'économie et de la politique, et celle de la cosmologie et de la paléo-anthropologie contemporaines (...). L'homme que dévoilent la cosmologie et la paléo-anthropologie n'est pas un être fixe, mais un processus dont le développement se joue sur des centaines de milliers, voire sur des millions d'années. (...) C'est précisément au nom d'une conception élargie de l'histoire et du progrès qu'il faut refuser par tous les moyens la marchandisation du monde.

jeudi 4 septembre 2014

ARTE Cinéma

Je reproduis presque intégralement une dépêche du Monde d'aujourd'hui sur un nouveau service d'ARTE consacré au cinéma :

Une plate-forme consacrée au cinéma pour Arte
Depuis le 1er septembre, la chaîne franco-allemande Arte propose sur la Toile sa nouvelle plate-forme consacrée au cinéma, à partir de son offre TV. Accessible en streaming gratuit, Arte Cinema (disponible sur cinema.arte.tv/fr) propose aussi aux cinéphiles de retrouver les films diffusés par la chaîne sur Arte +7  (qui permet de visionner les contenus vidéo en intégralité pendant sept jours) ainsi que des courts-métrages. La plate-forme propose aussi chaque semaine une sélection de cycles de rares longs-métrages regroupés dans la section Europa Film Treasures, fruit d'un partenariat entre Arte et Lobster Films (qui détient les droits des films mis à disposition par les cinémathèques européennes). Les amateurs du 7e art pourront en outre être redirigés vers l'offre VOD payante de la chaîne grâce à un lien. Arte Cinéma est aussi un espace où les internautes pourront retrouver les magazines en ligne habituels ("Blow Up", "Les leçons de cinéma"... ), ainsi que des articles, des entretiens, des making-of et une sélection des sorties en salles réalisée en partenariat avec Allociné/ Filmstarts. Au programme cette semaine, un cycle Leos Carax (avec Holy Motors, puis Les Amants du Pont-Neuf à partir du 8 septembre), ainsi que la possibilité de revoir le téléfilm de Guillaume Nicloux L'Enlèvement de Michel Houellebecq.

mardi 2 septembre 2014

Brésil, un portrait en musique

La série Brésil, un portrait en musique, proposée du lundi 7 au vendredi 11 juillet par Continent musiques, sur France Culture, constitue une manière de découvrir un peu le Brésil à partir de sa musique et en français.
Continent musiques est une émission estivale produite par Véronique Mortaigne, Maylis Besserie, Amaury Chardeau, Jérôme Sandlarz, Florent Mazzoleni, Virginie Bloch-Lainé, Simon Rico, Elodie Maillot. Elle explore en musique les cinq continents.

Voici l'introduction au premier volet de Brésil, un portrait en musique, série que nous devons à Véronique Mortaigne :
Le Brésil accueille la Coupe du Monde de football. Le pays est pourtant mal connu en profondeur. Attrayant, joyeux, turbulent, le géant sud-américain a mis la musique au cœur de son quotidien. De Rio à Manaus, elle y est profondément aimée. Au-delà des refrains d’ascenseur et des leitmotivs carnavalesques, la musique populaire brésilienne (MPB) dit beaucoup sur la construction de cette identité brésilienne parfois opaque, une fois dépassé le stade des évidences. Samba, bossa-nova, tropicalisme rock, pop ou funk : la MPB est une suite inventive, continue, de déstructurations artistiques et  de révolutions sociales
Véronique Mortaigne, responsable des musiques actuelles au journal Le Monde, auteur d'une dizaine d'ouvrages, dont Cesaria Evora, la voix du Cap-Vert (Actes Sud), Manu Chao, nomade contemporain (Don Quichotte), a vécu plusieurs années au Brésil, et s'est attachée à décrire les aller-retour entre l'Afrique et les Amériques.

Playlist du jour :
Pais Tropical (Générique), Wilson Simonal
Refavela, Angelique Kidjo et Gilberto Gil, Bonus track de Black Ivory Soul, version brésilienne
Mulemba Xangola, Extrait de Onda Sonora Red Hot+Lisbon, Bonga, Marisa Monte, Carlinhos Brown
Sinha, Chico, Chico Buarque
Carinhoso, Yamandú Costa, BO du film Brasileirinho de Mika Kaurismaki
Peça de albene, Acerto de contas, Paulo Vanzolini, Pii
Luz Negra, Nelson Cavaquinho
BrigitteBardot, Jorge Veiga
Fado tropical, Calabar, o elogio da traiçao, Chico Buarque
Canoa Canoa, Clube da Esquina 2, Milton Nascimento
Tremzinho caipira, Danças dos escravos, Egberto Gismonti
Rio de Lágrimas, Feitiço Caboclo, Dona Onete
Aboio, Aboio e embolada do Nordeste, Trad.
Reza, Rita Lee.
Brésil, un portrait en musique (2/5)
Brésil, un portrait en musique (3/5)
Brésil, un portrait en musique (4/5)
Brésil, un portrait en musique (5/5)

mercredi 27 août 2014

Psittacismes de Manuel

Le Monde nous explique :
François Hollande et Manuel Valls ont composé hier un nouveau gouvernement excluant les ministres qui réclamaient un virage à gauche afin de mettre en œuvre la politique social-démocrate voulue par l'exécutif, dans la "dignité" et la "cohérence". Le premier ministre, qui a défendu sur France 2 (...) les choix faits pour constituer la nouvelle équipe, s'est dit convaincu d'obtenir une majorité à l'Assemblée lors d'un vote de confiance qui aura lieu en septembre ou en octobre. François Hollande a créé la surprise avec la nomination de son ex-conseiller Emmanuel Macron, qui prend l'économie, où il remplace le trublion Arnaud Montebourg, et symbolise le cap économique du chef de l'Etat. "Il y a une seule ligne et les membres du gouvernement ne peuvent pas se donner en spectacle", a dit Manuel Valls, pour qui cette nomination fait partie "des beaux symboles". "Et alors, on ne peut pas dans ce pays être entrepreneur, banquier, commerçant, artisan ?" a-t-il fait mine de s'étonner.
Hervé Le Tellier nuance :
Il était temps. Les Français, après n'avoir pas vu s'appliquer la politique pour laquelle ils avaient voté, voient commencer le second temps du quinquennat : on va enfin appliquer celle pour laquelle ils n'ont pas voté.
Candide glose :

Le PS fait vallser 90% des Français et Maquereau-n, "beau symbole", prend l'économie en France ! De Manuel.
Le fait que les banquiers (et autres agioteurs) soient les artisans de notre détresse ne saurait autoriser quiconque à mettre banquiers et artisans sur un pied analytique d'égalité. Sauf psittacisme de Manuel.

Le Régime libéral n'admet point la dissidence ni le pluralisme, penche donc pour la censure des non-godillots. Les grands média, aussi bien publics que privés, ne doivent transmettre que la Sacrée Pensée Unique, d'où découlent les lois iniques que nous subissons partout en Europe.
Le Parti Socialiste, l'une des deux ailes de cet avion-Régime, qui remplit sans complexes sa tâche sur les grands dossiers du moment (privatisations, renflouage des banques et des grandes entreprises privées avec de l'argent public, coupes dans les services publics, coupes des droits sociaux et du travail, soutien à tout prix d'Israël et du sionisme,...), agit sans vergogne également en matière de propagande et de contrôle médiatique —c'est-à-dire, de censure, son corollaire. Il faut bâillonner toute voix (au chapitre) qui soit “ plus près des jetables que des notables. ” C'est ainsi qu'on vient de supprimer l'émission radiophonique Là-bas, si j'y suis sur France Inter ; Val ou Valls, quelle importance ? Ça sent de toute façon l'eau rance, et l'eau rance bloque la liberté d'expression :
"Là-bas si j’y suis" c’est fini,
Daniel Mermet ne sera plus à l’antenne en septembre, et l’équipe est suspendue.
Le vendredi 26 juin, au lendemain de la dernière émission de la saison, Laurence Bloch, la nouvelle directrice de France Inter, mettait brutalement un terme à l’une des émissions la plus populaire, la plus originale et la plus engagée de la radio.
Madame Bloch assure que l’audience baisse, alors que LÀ-BAS a apporté plus de 350 000 auditeurs à France Inter sur un horaire difficile. Ceci est facilement vérifiable. Madame Bloch n’a jamais beaucoup aimé Là-bas.
Madame Bloch dit à Daniel Mermet qu’il est trop vieux, alors que la moyenne d’âge de l’équipe est de 37 ans et que Mermet a convenu de passer la main avec son équipe. De plus, étant engagé sous contrat en CDD, Mermet n’est pas concerné par la limite d’âge. Les arguments de la direction sont donc grossièrement fallacieux.
Depuis longtemps le pouvoir tentait de faire taire la voix beaucoup trop dissidente de cette émission. La nouvelle direction l’a fait. À l’intérieur de la radio comme parmi les auditeurs, la stupéfaction a fait place à la colère.
« C’est une erreur et une faute », dit le comédien François Morel.
De partout, sur tous les réseaux, circulent des pétitions et des dizaines de milliers de messages consternés ou rageurs.
« J’ai 30 ans, j’ai grandi avec les reportages, j’ai appris à tendre l’oreille, j’ai appris à réfléchir plutôt qu’à recevoir. C’est l’ouverture à la pensée critique (à la pensée tout court ?) que l’on flingue aujourd’hui. Mais on touche aussi à un petit bout de moi, à une bande de potes, là, dans le poste.
J’ai les boules et je le ferai savoir.
On ne lâche rien. »
POUR QUE LÀ-BAS CONTINUE !
Paris, le 27 Juin 2014.

Signez la pétition


Télérama, le 27/08/2014 à 18h41 - Mis à jour le 27/08/2014 à 19h21 :

Daniel Mermet envisage un “Là-bas si j'y suis” sur le Web
Remercié par France Inter en juin dernier, l'animateur compte reprendre son émission sur Internet. Il profitera de la prochaine Fête de L'Humanité pour mettre en place une campagne de souscriptions. Objectif : lancer son pure player le 21 janvier prochain.

Arrêt sur images.

— LA-BAS SI J’Y SUITE : La conférence de presse du 27 août 2014 par Mutins sur Vimeo.

jeudi 31 juillet 2014

« Ma vie, mon œuvre, mon cul » 8, par Siné

 « En 2003, avant d’attaquer le numéro 8, harassé d’avance par l’effort à fournir, je décidai de m’octroyer une pause bien méritée… Elle fut beaucoup plus longue que je ne l’avais imaginée. Cette procrastination inexplicable aura duré onze ans. »  (Siné)

Mais, voilà, il y a trois mois, Siné avait finalement sorti le huitième tome de ses mémoires « Ma vie, mon oeuvre, mon cul », sous forme de hors-série de son Siné Mensuel. Il couvre la période d’octobre 1961 au printemps 1965.
Invité par L'Invité de TV5 Monde, il s'expliqua. Vous verrez que Siné cure pour de bon.
Merci, Siné, et que la révolte te tienne toujours en joie...

mercredi 30 juillet 2014

Ilan Pappé et la langue pour dire vrai - Conférence à Stuttgart 2010

"¡Señor, protégeme de mis amigos! Si uno posee la voluntad necesaria,
encontrará en estos dos volúmenes pruebas de lo que Hitler, Goebbels
y Rosenberg alegan contra los judíos, no se necesita una enorme
habilidad para interpretar y distorsionar los hechos."  
Victor Klemperer, après lecture des écrits sionistes
et du premier volet des journaux de Theodor Herzl.
 version castillane de Adan Kovacsics. Éd. Minúscula, Barcelona, 2001.


Face à l'horreur, il y a encore des gens dont les mots et l'attitude nous encouragent et nous font respirer. C'est toujours le cas, admirable, d'Ilan Pappé, un exemple insurmontable d'honnêteté intellectuelle et de décence humaine. Prenez le temps de l'écouter ; il s'agit d'une conférence tenue à Stuttgart en novembre 2010 mais qui reste pertinente. Il parle en anglais ; sur la vidéo, il y a des sous-titres en portugais et, un peu plus bas, je vous propose un lien renvoyant sur le site de Silvia Cattori, qui nous apporte une traduction française.

Pappé est historien et, en tant que chercheur et analyste, il se connaît en colonialisme, nettoyage ethnique ou recherche de pureté ethnique (racisme), mais il vous apprendra aussi beaucoup sur une matière qui nous intéresse ici particulièrement : la corruption du langage. Cet « antisioniste pour la paix » vous apprendra que dans une situation de colonialisme, ce n’est pas la paix qui est importante, mais la fin du colonialisme. Ou, avec Edward Said (cf. son article Permission to narrate), en ce qui concerne la narration historique académique, que les victimes peuvent au moins gagner cette bataille, c'est-à-dire, l’emporter sur la narration des conquérants, de la puissance occupante, nettoyante et purifiante : on sait bien aujourd’hui que la narrative israélienne n’est qu’une pure propagande.



En voici des extraits (je préviens que les liens hypertextes sont de mon cru) :

- Je pense que c’est bien l’essentiel de l’histoire sioniste de ne pas permettre aux gens de mener une vie normale, de ne pas leur permettre d’être des amis normaux, et de les obliger à passer par toutes ces difficultés pour satisfaire cette aspiration humaine élémentaire qui est de vivre ensemble.

- Imaginez qu’à l’époque de l’apartheid en Afrique du Sud, vous n’ayez pas été autorisé à manifester contre l’apartheid sud-africain, mais seulement contre le massacre de Soweto ! Cela est encore un grand succès israélien.

- (...) pour la plupart d’entre nous, nous n’utilisons pas encore le bon langage. Nous, la plupart d’entre nous, n’utilisons pas encore le genre de vocabulaire que nous devrions utiliser pour faire passer le message au sujet du problème dont nous nous occupons.
Parce que l’un des plus grands paradoxes de ce qui se passe en Israël et en Palestine, est que, d’une part, ce n’est pas une histoire compliquée ; c’est une histoire que l’on a déjà vue : des colons européens qui arrivent pour, soit liquider, soit expulser le peuple autochtone
(...) Si vous dites que le sionisme est du colonialisme, vous êtes l’étudiant le plus jeune et le plus à jour que j’aie rencontré. Quiconque tenterait de vous décourager en disant que c’est anachronique, que ce n’est pas utile, que c’est de l’antisémitisme ... est lui-même anachronique ; il vit sur la lune ou sur Mars, (...)

- En fait, si vous connaissez l’hébreu, vous savez que toute la langue hébraïque, de 1882 jusqu’à aujourd’hui, qui a été construite pour décrire ce que le mouvement sioniste est en train de faire en Palestine, utilise, encore et encore, les mots [« yiddishmutt, yignaphalutt »] ; et la seule façon de traduire ces mots est COLONISER. Il n’y a pas d’autre traduction.
Ainsi le mouvement sioniste, à la fin du 19ème siècle, époque où le colonialisme disposait de très bonnes relations publiques, utilisait très volontiers le mot coloniser. Mais, par la suite, les sionistes ont appris que le colonialisme n’était pas si populaire, alors ils l’ont traduit différemment, ils ont trouvé le mot « settlement » [« implantation »], qui signifie quelque chose d’autre en anglais ; et ils ont trouvé cette réponse : « Oui, c’est coloniser, mais ce n’est pas comme “coloniser”, c’est une chose différente ».
(...) vous avez affaire au dernier projet colonialiste et, aussi bizarre que cela puisse paraître, même au XXIème siècle, ce projet colonialiste emploie les mêmes tactiques que le colonialisme du XIXème siècle.

- (...) ils vont vous considérer comme antisémite même si vous soutenez la solution de deux États parce que cela signifie que vous ne soutenez pas la solution de deux États comme ils l’entendent. Parce que vous ne comprenez pas le problème ; vous pensez que la solution de deux États consiste en un État souverain et indépendant sur la Cisjordanie et la bande de Gaza, non, vous ne comprenez pas. L’État pour les Palestiniens, c’est deux Bantoustans, divisé par douze en Cisjordanie, et clôturé comme un camp de concentration à Gaza, qui n’a pas de connexion entre les deux, et qui a une petite municipalité à Ramallah que l’on appellera gouvernement ; voilà l’État.

- Quiconque a vécu en Israël assez longtemps, comme c’est mon cas, sait que la principale corruption subie par les gens au cours du service militaire est la totale déshumanisation des Palestiniens. C’est pourquoi, quand il voit un bébé palestinien, un soldat israélien ne voit pas un bébé, il voit un ennemi potentiel. Entre chasser le bébé de la maison à coups de pieds, et tuer le bébé, la route n’est pas très longue. Et je pense que le message à transmettre touchant la purification ethnique est un message de criminalisation, non des politiques de l’État d’Israël, mais de criminalisation de l’État d’Israël. Et c’est ce que nous devrions faire.

- Parfois l’État représente la pire chose qui puisse arriver à un pays. Et la pire chose qui soit arrivée à la Palestine, c’est l’État d’Israël.

- (...) Israël a le pouvoir d’éliminer des États, pas nous. Ce que nous avons, c’est le pouvoir moral de dire aux gens : le type d’État que vous avez fondé, et le type d’État que vous soutenez, est en train de détruire le pays dans lequel vous vivez. La création de cet État a conduit, en 1948, à l’expulsion de la moitié de la population indigène de la Palestine. Montrez-moi n’importe quelle autre situation où la communauté internationale viendrait dire, sous le slogan de la paix : pour faire de ce pays un endroit paisible, il fallait expulser la moitié des gens qui y vivaient.

- Vous connaissez l’histoire du jugement de Salomon ? Vous connaissez cette histoire du bébé et des deux mères [qui se le disputent], et que c’est la véritable mère qui refuse que le bébé soit coupé en deux. Nous savons qui est la véritable mère dans le cas d’Israël et de la Palestine. Nous savons qui est tout le temps prêt, soi-disant, à le couper.

- Avec le projet sioniste, ils ont corrompu le sens commun de tout le vocabulaire que nous avions en Occident à la fin des années 1940 et au début des années 1950. C’est ainsi que vous établissez une démocratie ? En expulsant la population autochtone, de sorte que vous puissiez avoir une majorité juive ? (...) Le fait que la majorité doit être maintenue en permanence par le nettoyage ethnique, par des massacres, par la colonisation, par l’emprisonnement [des Palestiniens] dans de grands ghettos comme Gaza, n’est jamais évoqué comme faisant partie de la démocratie israélienne.

- (...) ce qui est important pour Israël n’est pas l’autodétermination pour le peuple juif, ce qui est important pour Israël est de s’assurer que ce ne soit pas un État arabe.

- (...) si la base d’analyse de la situation est la « real » politique – comme le fait Uri Avnery, comme le fait Noam Chomsky, et beaucoup d’autres, et ce n’est pas cyniquement que je dis « nos bons amis », ils sont mes bons amis mais je suis, sur ce point, en total désaccord avec eux – cela signifie que c’est l’équilibre des forces qui détermine votre attitude.
Eh bien, si c’est l’équilibre des forces – comme nous l’avons entendu hier, entre la plus grande et la plus puissante armée du Moyen-Orient, et les plus faibles forces militaires du monde – qui détermine notre attitude, nous ne devrions même pas être réunis aujourd’hui. Nous devrions céder aux diktats israéliens. Nous savons que les Israéliens sont très clairs au sujet de ce qu’ils veulent : ils veulent autant de territoire palestinien que possible, avec aussi peu de Palestiniens que possible ; c’est ce qu’ils voulaient en 1882, et c’est ce qu’ils veulent en 2010. Cela n’a pas changé. Les moyens ont changé, les circonstances historiques ont changé, mais la vision de ce qui serait une florissante et prospère société israélienne, à savoir une société avec aussi peu d’Arabes que possible, et autant de territoire palestinien que possible, cela n’a pas changé.

- (...) quand vous soutenez le droit au retour [des réfugiés palestiniens], vous ne soutenez pas seulement, ce que nous faisons tous, le droit des personnes expulsées à revenir si elles le veulent. Vous ne reconnaissez pas seulement le crime de nettoyage ethnique de 1948, vous n’adhérez pas seulement aux résolutions des Nations Unies qui soutiennent très clairement le droit au retour, vous dites en plus un très simple NON au racisme. C’est cela que vous faites. Vous dites NON au seul État raciste du Moyen-Orient.

- Nous n’avons pas de très jolis régimes au Moyen-Orient, je suis d’accord ; les régimes politiques du Moyen-Orient ne sont guère inspirants, je ne recommanderais pas aux futures sociétés de s’en inspirer pour construire leurs politiques ; mais aucun d’eux n’est raciste. Le seul État raciste est l’État juif d’Israël. Un des seuls moyens de s’en prendre à cet État raciste est de le contester sur la question du droit au retour des réfugiés. Non pas parce qu’il serait praticable ou pas praticable, mais parce qu’il touche au code génétique de l’État juif. L’idée que vous pouvez coloniser n’est pas nouvelle. Mais l’idée que vous pouvez, au XXIème siècle, maintenir cette colonisation en maintenant ouvertement un État raciste, ne devrait pas être considérée comme acceptable, surtout [en Allemagne].



P.-S. : "Tagmul" est un mot hébreu qui veut dire "représailles". Il foisonne dans le discours sioniste car son concept est l'alibi destiné à justifier les crimes israéliens : c'est donc un pilier essentiel de la hasbara (expression signifiant « explication » ou « éclaircissement »), la propagande sioniste. Néanmoins, Ilan Pappé nos explique dans son livre Le nettoyage ethnique de la Palestine que depuis même 1948, le mot hébreu “Tihur” (épuration, pureté ou nettoyage, selon les versions que j'ai trouvées en français et castillan) revient régulièrement dans les ordres transmis par le haut-commandement aux unités sur le terrain afin de galvaniser les soldats chargés de détruire villages et villes arabes. Cette idée de "Tihur" était de manière expresse le premier objectif de David Ben Gurion. D'autres termes employés par les dirigeants sionistes pour décrire leurs objectifs furent “nikkuy” ou “bi’ur”, qui ont des sens analogues à celui de “Tihur”. Cette envie de nettoyage de l'Arabe, cette arabophobie, constitue un cas d'école d'antiSEMitisme. En cas de doute, pour simplifier, cherchez sémite* dans Le Robert. Puis, profitez-en et cherchez antisémitisme** : ça vous aidera à saisir une impeccable manipulation sémantique qui est devenue la "norme" :
* Sémite :   de Sem, nom d'un fils de Noé  Se dit des différents peuples provenant d'un groupe ethnique originaire d'Asie occidentale et parlant des langues apparentées ( sémitique). Les Arabes, les Éthiopiens, les Juifs sont des Sémites.
** Antisémite :  Racisme dirigé contre les Juifs.

À voir aussi...

- « Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949) », de Dominique Vidal. (Ilan Pappé, ou le chemin solitaire, chapitre X)
- L'Histoire sioniste (The Zionist History, Israël, 2009. Langue : anglais), documentaire indépendant, artisanal et émouvant que nous devons, merci mille fois, à Renen Berelovich (dont le surnom est Berek Joselewicz). La qualité du film est d'ailleurs remarquable.
- La révolution palestine, par Rodolfo Walsh (quotidien Noticias, 1974).
Les Palestiniens dans les manuels scolaires israéliens (Comment on fabrique la déshumanisation d'un peuple), par Nurit Peled-Elhanan, qui s'exprime en anglais (sous-titrage en portugais). Pour un sous-titrage en castillan, cliquez ici.
- This is My Land... Hebron, en français Ceci est ma terre (Hébron), par Giulia Amati and Stephen Natanson (Documentaire, Italie, 2010)
- An open letter for the people in Gaza [Une lettre ouverte pour le peuple de Gaza], The Lancet, par Paola Manduca, Iain Chalmers, Derek Summerfield, Mads Gilbert, Swee Ang, représentant 24 signataires. Publiée en ligne le 22 juillet 2014.
- Info-Palestine 
- La terre parle arabe, 2007, de Maryse Gargour, avec la collaboration historique de Sandrine Mansour Mérien et les commentaires de l'historien Nur Masalha (St. Mary's College, University of Surrey). Maryse Gargour naquit à Jaffa en Palestine et est diplômée de l'Institut Français de Presse. Elle a travaillé à l'Unesco (Paris) auprès du Conseil International du Cinéma et de la Télévision. Elle a écrit et réalisé 5 films documentaires sur la Palestine : Une Palestinienne face à la Palestine (1988, durée : 28'), Jaffa la mienne (1998, co-réalisé avec Robert Manthoulis), Loin de Falastine (1999), Le Pays de Blanche (2001, durée : 28') et La Terre parle arabe.



 

 
Naji Al-Ali, Nous reviendrons..., Al Qabas, Koweït, 12/03/1987. 
 
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Mise à jour du 17/09/2014 :

Gaza : le silence tue, la désinformation rend complice



Une chanson pour Gaza : le Crif pour la censure ? (vendredi 2 novembre 2012), par Alain Gresh


Mise à jour du 28/09/2016 :


Ilan Pappé et Michel Collon présentent La Propagande d'Israël,
essai de Pappé à ce sujet, préfacé et édité par Michel Collon/Investig'Action en juin 2016.

jeudi 17 juillet 2014

Nación Rotonda, ou les monstres de la Modernité en Espagne

À Stéphane et Arturo
Aux citoyens de San Fernando de Henares


« Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays
ne donnaient presque aucune ombre » 
(J.-J. Rousseau, Les Confessions, Livre VIII)


Cette citation que j'ai mise en exergue fait partie d’un fragment des Confessions où Rousseau évoquait la route Paris-Vincennes. Chez nous, en Espagne, l’élagage à la mode du pays, c’est l’abattage —ou l’incendie.

Chronique de la spéculation ordinaire. Historiquement, la majorité des Espagnols ont dû subir, de la part de leurs élites, un double opprobre fait de cruauté et de grossièreté. Au manque de scrupules, notre classe dominante a toujours accolé une culture de la laideur et de la dévastation qu’on ne trouve facilement pas ailleurs : nos seigneurs ont toujours été des goujats dont l’abjection va de pair avec la muflerie. Et normalement, c'est le pouvoir qui établit la norme.
C’est ainsi qu’on peut expliquer l’inexplicable haine qui ravage notre littoral, nos forêts, nos campagnes… tout en avilissant nos esprits. Parmi nous, les arbres ont toujours été facilement coupables.

Chronique de la spéculation extraordinaire. Comme si la tradition ne suffisait pas, l’Espagne moderne a bien voulu y mettre du sien, c’est-à-dire, de l’étasunien, car l’argumentaire de nos cadors proconsulaires et leurs experts en matraquage n’est que du pur psittacisme friedmanite (empiré et augmenté par les oxymores qui dégoulinent de la Chimère financière) et que leur modèle « vital » n’est que le soit disant « American Way of Life » ; bref, la débauche des austères, le plus sûr chemin vers la mort de ce qui vit et rit.
D'où il résulte que maintenant, déforestation à outrance rime avec bétonnisation et bitumisation implacables, notamment dès l’arrivée au pouvoir (1996) de José Mª Aznar, Grand Apôtre de l'Intégrité de la Patrie, qui s’empressa de faire voter sa loi Rodrigo Rato du sol : tous les terrains devenaient constructibles, on laissait faire. Pas de réaction de l'opinion publique, loin de là ; alors que les citoyens coinçaient la bulle, la bulle financière concomitante n’était qu’une question de temps, vu d’ailleurs que l’argent stupide suit toujours le chant des sirènes du Vrai Argent...

En général, bétonnisation et bitumisation vont ensemble ; d’un côté, la spéculation immobilière opère un étalement urbain massif qui multiple les lotissements et bétonne à tout va ; d’autre part, la machine infernale qui l’accompagne —la caisse qui a toujours soif— provoque un goudronnage intensif tous azimuts.
Puis, les constructions spéculatives ne servant souvent vraiment à rien —ou rencontrant des obstacles insurmontables d’ordre financier ou commercial—, ces « promotions » immobilières deviennent des villes ou des cités fantômes, comme Seseña et Valdeluz.

En ville, côté places, boulevards et jardins, les mairies occupées par les amis du fric ou par des gogos offusqués par le prestige du prestige n’y pigent que dalle —hormis le pognon ou la « modernité » barbare.
Donc, les dallages de la fausse austérité ou du snobisme triomphant remplacent la terre et les parterres. Nous disposons d’exemples à foison. L’année dernière, mon ami Arturo Pardos nous mit au courant de l’abattage (municipal) des arbres, troènes, lauriers roses et roseraies de la rue principale d’Alcabón (Tolède), village qui manque affreusement de verdure. À leur place, la mairie planta des palmiers foncièrement chochottes et anatopiques.


D'ailleurs, la tocade municipale avait conçu des déchaussages et des entourages d'arbre ("alcorques") inquiétants, en béton craquelé teint en vert,...

 Source des 3 photos : Arturo Pardos

... défiant toute comprenette et renvoyant de toute évidence à la tête de l'ogre des Jardins de Bomarzo (il Parco dei Mostri, dans la province de Viterbe, en Italie)...


Disons en passant que sur la lèvre supérieure du monstre de cette Porte des Enfers, on peut toujours lire Ogni pensiero vola (« Toute pensée s'envole»), inscription qui fait cruellement défaut sur le béton vert d'Alcabón.

Cui bono?” (À qui cela profite ?), se demandait mon ami Arthur qui nous envoya une quarantaine de brillantes réflexions au sujet de ce carnage, dont celle-ci :
La página oficial del Ayuntamiento de Alcabón se abre en Facebook con unas flores de adelfa. Sin embargo, el Ayuntamiento de Alcabón ha arrancado, en vez de trasplantarlas, varias adelfas con años de vida. O sea, que la Autoridad de Alcabón arranca del mundo real de Alcabón la adelfa de Alcabón, que es la imagen de Alcabón, pero mantiene la adelfa de Alcabón en un mundo virtual que no es de Alcabón. Los Duques de Gastronia y los SIC (sensibles, inteligentes y cultos) están perplejos ante la razón de la sinrazón que a su razón les hace la Autoridad de Alcabón, de tal manera que, enflaquecida su razón, con razón se quejan de la sinrazón de que hace gala la Autoridad. ¿Retirará la Autoridad la foto de Facebook? ¿La sustituirá por la de un asno? ¿Matará, luego, al asno? (Jueves 15 de agosto de 2013)
Sénèque (Médée) autorisait mon ami à présumer : “Cui prodest scelus, is fecit”… « Le crime est à celui qui en recueille les fruits ». Et l'avidité trouve des fruits ailleurs que sur les arbres.

À San Fernando de Henares (banlieue Est de Madrid), on vous explique que la place d’España —« ensemble historico-artistique » qui abritait la « Real Fábrica de Paños » (Usine royale de tissus), l’hôtel de ville d’aujourd’hui— a été « restaurée » en 2012.

Sans compter les retombées humaines et économiques de ce coup de génie socio-écopathe qu’il serait prolixe de détailler, la « restauration » en question a consisté notamment dans l’abattage de la plupart des arbres de fort belle allure qui ombrageaient les lieux et dans la transformation de la place en un toit de parking souterrain, progrès tentant tous les grands partis politiques en Espagne —car c’est le cadre dominant et son bouillon de culture qui déterminent la persévérance dans leur être de tous les heureux membres de la communauté des « libres ».
Voici une photo montrant des arbres qui n’existent plus à San Fernando de Henares pour le bonheur des voitures.


Voici la place après sa restauration...


Dans ce contexte de progrès et de modernité libérales, le 21 juin, le quotidien espagnol en ligne eldiario.es faisait état d’un site, Nación rotonda (« La nation rond-point »), inauguré à la mi-2013 et proposant une radiographie de l’urbanisation effrénée dont nous jouissons en Espagne. Les promoteurs de Nacion Rotonda visent à dresser un «inventaire visuel du changement d'affectation des terres [en Espagne] au cours des 15 dernières années", y expliquait Esteban García, l'un des trois amis ingénieurs des Ponts et Chaussées qui ont créé ce projet —avec Miguel Álvarez et Rafael Trapiello, auxquels se joindraient ensuite le frère de celui-ci, l'architecte Guillermo Trapiello, et la correctrice Melina Grinberg.
Cet inventaire pourrait servir de source inépuisable d'inspiration aux procureurs anti-corruption...
Álvarez destaca que "existe una alta correlación entre los pueblos en los que se descubre un caso de corrupción, sea urbanística o no, y las entradas de Nacionrotonda. Casi cada vez que sale un caso nuevo en un pueblo nosotros ya lo teníamos en la web".
"Avant, tout cela était la campagne", lit-on en exergue sur Nacion Rotonda, un web où il n’y a que des images superposées, pas de textes ; jusqu'à présent, 480 billets-photos illustrant notre dévastation ont été postés depuis qu'ils ont commencé.
Sur chaque paire de photos superposées, il faut faire coulisser une manette fléchée pour comparer l'aspect des terrains avant leur modernisation et après...

Beaucoup de ces contrastes ne sont pas très jolis à voir...

Terrains destinés à la Zone d'activité Bahía de Algeciras, avant...

 ...et après

Et le projet continue, hélas : nulle manière d'en finir avec une telle tâche...

Disons pour les francophones et les étudiants de français qu’un peu avant, le 28 mai, le site de Rue89 avait déjà fixé son attention sur cette initiative et en avait déjà rendu compte présentant un échantillon de huit images satellite :
Le projet « Nación Rotonda » (« la nation rond-point »), créé par trois ingénieurs et un architecte, cherche à rendre visible l'impact de la bulle immobilière sur toutes les régions d'Espagne. Pour montrer comment la « folie » de la construction a transformé le territoire, ils se sont servis de Google Earth.
La bulle immobilière a commencé en 1997 et a duré dix ans. Selon la banque d'Espagne, le prix des logements a augmenté de 100% entre 1996 et 2006, ce qui a contribué à créer une économie spéculative qui a fini par s'effondrer en 2007.

 Source : "El bosque habitado" (Radio 3)



P.-S. - Le hasard a voulu que j'aie lu aujourd'hui, sur la dernière page du quotidien espagnol La Vanguardia (La Contra), un entretien avec le photographe Robert Harding Pittman, qui évoque également les terribles dégâts planétaires, sociaux et psychologiques provoqués par la civilisation du béton et de la voiture. Une âme sœur...


 

mercredi 2 juillet 2014

La Suisse vue du ciel, par Yann Arthus-Bertrand

Un peu de paix pour entamer les vacances. Voici un film publicitaire réalisé par le photographe écologiste Yann Arthus-Bertrand en collaboration avec Suisse Tourisme. Les mots sont de trop. Disons simplement que ce parcours aérien nous montre tour à tour il Ponte dei Salti du Val Verzasca tessinois, la Vallée de Zermatt ou Mattertal (canton du Valais), le Rothorn de Brienz (sommet panoramique de l'Oberland bernois où l'on peut monter en chemin de fer, dans des locomotives à vapeur sur une voie à crémaillère), le barrage de la Grande-Dixence ou le Val de Bagnes (tous les deux dans le Valais), le Château de Gruyères (dans les préalpes fribourgoises), la région viticole de Lavaux et ses vignobles en terrasses au bord du lac Léman (dans le canton de Vaud), un vieux pêcheur sur le lac de Neuchâtel, le lac fribourgeois de la Gruyère (entre Bulle et Fribourg), le lac de Zoug (paradis dont le barème fiscal représente à peu près la moitié de la moyenne suisse) où il fait bon se baigner l'été ; le Château de Chillon (Vaud), le Lac des Quatre-Cantons (Lucerne), des voiliers sur le Lac de Silvaplana (qui se trouve sur le plateau des lacs de la Haute-Engadine, dans les Grisons), les Chutes du Rhin à Schaffhouse (Rheinfall, Schaffausen) ; un rocher physiognomonique modelé par une chute d'eau sur la Vallée de Lauterbrunnen (la vallée des 72 cascades), l'impressionnant Pont suspendu du Trift ou le Wendenstöcke (tous les trois dans le canton de Berne) ; dans le Valais, le Glacier d'Aletsch et le Sphinx (pic de 3 571 mètres à l'Est du Jungfraujoch ; un ascenseur conduit à son sommet, où sont situés une petite plate-forme d'observation ainsi qu'un observatoire scientifique), et l'Allalinhorn (sommet des Alpes valaisannes qui fait partie du massif des Mischabels). Pour clore le film, comme bouquet, on peut contempler le mythique sommet enneigé du Cervin (Valais) et la Chaîne de la Bernina (Grisons).


mercredi 25 juin 2014

Information, écrans et cerveaux, selon Albert Jacquard

Le spectacle se présente comme une énorme
positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit
rien de plus que « ce qui apparaît est bon
ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige
par principe est cette acceptation passive qu’il
a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître
sans réplique, par son monopole de l’apparence.

(Guy Debord, La société du spectacle, 12 ; 1967)


Cela fait très longtemps que je réfléchis à un sujet qui m'enquiquine, celui de la toute-puissance des écrans face au piètre rôle du bon livre ou de l’école.
L’école du XXIe siècle serait, dans le meilleur des cas, une presqu’île pataugeant dans un bouillon de culture qui est un véritable étouffoir de l’intelligence, la sensibilité et la coopération —qui se porte encore relativement bien, malgré les pouvoirs en place.
Parents et profs savent que beaucoup d'élèves —écoliers, collégiens, lycéens, étudiants...— ont du mal à cultiver leur jardin ; comme le rappelaient il y a quelques jours les patates de Martin Vidberg, ils lisent vaguement deux lignes, regardent une télésérie, vérifient leur twitter, plongent dans leur Facebook et autres réseaux sociaux pendant des heures... Bref, ils ignorent la concentration, la patience et la réflexion en dehors de la plus bête actualité servie sur mille écrans. En fait, selon les vignettes de Vidberg, cet envoûtement stérilisant nous concernerait tous...
Avouons que, malheureusement, l'école pourrait difficilement contrecarrer ce bouillon de culture qui nous accable, autrement influent —voire surpuissant—, pathétique, redoutable.
Au demeurant, soit dit en passant, il y en a même qui ont osé chiffrer la piètre influence de l'école actuelle ;
la journaliste Dana Goldstein affirme que « Depuis une dizaine d’années, les chercheurs sont parvenus à un consensus qui n’a pas été remis en cause. Au mieux, l’éducation compte pour 15 % dans les résultats des élèves ; leur environnement socio-économique, pour environ 60 % » (1). Pourcentages à part, le fin fond de cette position s'avère confirmé par les faits.

Et qu'est-ce qu'elle véhicule, cette société des écrans omniprésents : en quoi consiste son actualité, son spectacle ? Vu qu'il y en a encore qui cherchent de l'information sur les écrans proposés par les grands média, je suggère la lecture d'un extrait du dernier essai du généticien Albert Jacquard : Mon Utopie (Ed. Calmann-Lévy - 2006). Celui qu'il consacre au Droit à l'information :


Droit à l’information

Parmi les innovations qui rendent nécessaire une redéfinition des rapports entre les personnes ou entre les collectivités, les plus inattendues concernent les échanges d’informations. Elles impliquent de nouveaux droits et de nouveaux devoirs, car tout dans ce domaine a été transformé, en à peine plus d’un siècle. L’élément déclencheur a été la découverte des ondes hertziennes : leur utilisation annule pratiquement la durée de transmission.
Un des effets bénéfiques a été de provoquer une meilleure conscience de l’unité de notre espèce, donc du partage par tous d’un destin commun. Que ce soit à propos d’une catastrophe naturelle comme le tsunami de décembre 2004, d’une catastrophe provoquée par les hommes comme le génocide du Rwanda ou d’un exploit technique comme le parachutage d’une sonde sur une lointaine planète, le fait que le même regard soit proposé simultanément à tous les humains crée le sentiment d’une participation généralisée à un devenir collectif.
Grâce à ce réseau, nous comprenons que les fureurs de la Terre nous concernent tous, qu’une folie meurtrière collective peut surgir chez tous les peuples, que nous sommes collectivement capables d’explorer l’univers non pour nous l’approprier, mais pour le comprendre. Les mêmes événements participent à l’enrichissement du regard de tous sur la réalité. Nous accédons à la source des mêmes émotions, des mêmes hontes, des mêmes fiertés. Les conséquences heureuses de cette technique sont donc importantes, mais son pouvoir est si nouveau et si étendu qu’il est nécessaire d’en mesurer les risques.
Ces risques sont limités en ce qui concerne la radio, car notre cerveau est habitué, depuis la plus lointaine préhistoire, à traiter des flots de sons et de paroles. Ce que nous apportent les haut-parleurs de nos chaînes hi-fi s’insère tout naturellement dans ce flot, ils fournissent une nourriture que nous sommes prêts à digérer. En revanche, aucun entraînement ne nous a préparés à réagir face au déluge d’images que fournissent les écrans. Jamais, avant la généralisation du cinéma et de la télévision, les yeux et système nerveux central de nos ancêtres n'avaient été agressés par tant de formes et de couleurs constamment changeantes, et dont le rythme est d'autant plus rapide que le discours associé est plus insignifiant. Aucun de nos prédécesseurs humains n'avait été soumis à un tel traitement qui désarçonne notre capacité de réaction, fascine notre regard, envahit nos neurones et leurs connexions, et structure sans nous, ou même malgré nous notre cerveau. Il peut avoir sur lui le même effet qu'une drogue, mettant en place un écran entre la réalité et notre perception de cette réalité, créant une accoutumance, un besoin.
La présence de l’image, loin d’être un complément, crée bien souvent un obstacle à la compréhension du message. Cet effet néfaste est manifeste lorsque le visage d’un orateur accompagne ses paroles ; l’attention portée à sa mimique trouble la signification de ses phrases. Il est plus grave encore lorsqu’il s’agit de transmettre des informations à propos de drames comme les émeutes ou les guerres. S'il est possible de parler d'un conflit, d'une révolution, il n'est pas possible de les montrer. Tout au plus peut-on en présenter quelques aspects si partiels qu'ils sont soit insignifiants soit trompeurs. Ceux qui ont « fait » une guerre sont conscients d'y avoir participé, mais refusent d'en parler car ils n'en ont rien vu —seuls quelques grands chefs en ont une perception globale, mais il s'agit d'une autre guerre, celle qui s'est déroulée non sur le terrain mais sur les cartes d'état-major. Les cameramen chargés de couvrir les événements tragiques devraient avoir la même sagesse et se déclarer incapables de montrer autre chose que l'anecdotique.
Présenter la télévision comme un prolongement des moyens d'information d'autrefois est lui faire beaucoup trop d'honneur. Elle ne succède nullement aux journaux ou aux revues qui décrivaient les faits et proposaient une réflexion à leur propos. Elle a plutôt pris la place des bonimenteurs qui jadis, sur les boulevards, vendaient des poudres miraculeuses, et celle des camelots qui distribuaient des chansons illustrées paraphrasant l'actualité. Autant la radio, dont le matériau est la parole, est dans la continuité des moyens d'information de la presse, autant la télévision, dont le matériau est l'image en mouvement, constitue une mutation dans notre rapport à la réalité aussi inquiétante que les mutations de notre patrimoine génétique.
Cette inquiétude est aggravée par le pouvoir fabuleux que détiennent ceux qui diffusent ces émissions. Nombre d'historiens ont insisté sur le rôle de la radio dans la mise en place par Hitler du filet dans lequel il a enserré le peuple allemand. Certains, refaisant l'histoire, ont imaginé les conséquences qu'aurait eues la télévision dans sa prise de pouvoir si elle avait été disponible à cette époque. On sait l'efficacité du matraquage des esprits par les mots ; et combien plus efficace encore est le matraquage des cerveaux par les images. Toute société désireuse de préserver le libre arbitre de chaque citoyen doit donc prendre garde aux excès dans l'usage de ces outils et exiger de ceux à qui ils sont confiés de préciser leurs objectifs, que ceux-ci leur soient assignés par l'État ou qu'ils se les attribuent eux-mêmes.
Il se trouve que, récemment, le président de la chaîne TF1 s'est livré à cet exercice et a décrit la finalité de son activité. Le résultat mérite réflexion. Je reproduis sa déclaration telle qu'elle a été fournie par le bulletin de la Société civile des auteurs multimédias, la SCAM, qui regroupe les animateurs et auteurs des émissions de radio et de télé : « Le métier de TF1, dit son président, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Vous avez bien lu. Dans l'esprit de ce patron de télé, son métier consiste à décerveler les téléspectateurs afin de vendre, à des entreprises avides de chiffre d'affaires, cette marchandise qu'est la disponibilité des esprits. On imagine combien Joseph Goebbels, de triste mémoire, aurait amélioré son efficacité dans la mise au pas de son peuple s'il avait disposé d'un collaborateur tenant un discours semblable.
Le pire, dans ce texte, est que son auteur exprime sans doute ses véritables objectifs. Pour lui, diffuser un opéra, programmer une discussion entre philosophes ou faire s'affronter des hommes politiques devant la caméra n'est justifié que par l'état de réceptivité dans lequel est mis le spectateur. Ce qui a de l'importance n'est pas l'émission elle-même, c'est le moment vide qui la suit ; car ce moment, justement parce qu'il est vide, peut-être mis à profit pour persuader les spectateurs qu'en entrant chez McDonald's ils vont se régaler.
Les bonimenteurs et les camelots des boulevards n'étaient guère dangereux car leur impact était limité ; ils n'étaient que des amuseurs. Aujourd'hui, les télévisions participent largement à ce rôle d'amuseurs, mais elles interviennent simultanément, sans en avoir le mandat, dans la formation des esprits. Qu'elles puissent se donner comme objectif de décerveler les citoyens donne la mesure du danger. Ce décervelage n'est pas seulement un risque pour la rigueur de l'information, il l'est surtout pour la construction de l'intelligence des jeunes. Par un glissement spontané intervenu depuis quelques décennies, ce n'est plus à l'école mais à travers ce que les écrans leur présentent qu'ils découvrent le monde. De multiples précautions ont été prises pour que les programmes scolaires participent à l'émergence d'esprits libres, capables de critique, ouverts à l'interrogation ; chaque novation pédagogique fait heureusement l'objet de longs débats. Mais cette mise au point difficile, jamais achevée, est balayée par le bulldozer des émissions débiles qui, orientées par le seul Audimat, n'ont pour objectif que de plaire au plus grand nombre. Elles entrent dans les cervelles plus profondément que le contenu des cours.
Comment réagir ? En comprenant combien le flot des
« images qui bougent » est l'équivalent d'une drogue mise sans précaution à la disposition de tous et surtout à la disposition de ceux qui sont les moins bien armés pour se défendre contre elle. Notre société a enfin compris qu'elle devait faire reculer l'alcoolisme et le tabagisme et que le meilleur moyen n'était pas à base d'interdictions mais à base de réflexions, de lucidité, de décisions personnelles. De façon semblable, elle doit convaincre le téléspectateurs qu'il s'offre un plaisir dont l'abus est dangereux. On peut imaginer que les émissions de télé prennent exemple sur Gide donnant comme conseil à son lecteur : « Si tu m'as compris, tu me jettes. »


Andrés Rábago, El Roto.



Pour en savoir plus sur la citation de Patrick Le Lay, PDG de la chaîne de télévision privée TF1 (privatisée en mai 1986 par le gouvernement bradeur de Jacques Chirac), vous pouvez lire :
— SCAM : TF1 dans les bas-fonds du cynisme (21/07/2004).
"Les propos tenus par le Président d’un des plus importants médias européens permettent de s'interroger sur le point de dégradation culturelle, dans son sens le plus large, atteint par nos sociétés qui se veulent emblématiques de la démocratie. Parfaite définition de la marchandisation des esprits, des comportements et des valeurs, on aimerait que les mots utilisés soient seulement le fruit de l'inconscience. Ils sont en réalité, délibérément, le signe du cynisme, du mépris et de l'arrogance. Ils ont un mérite : celui de rappeler aux hommes politiques, toutes tendances confondues, leurs responsabilités dans la destruction de l'outil audiovisuel. (...)"

— Libération : Patrick Le Lay, décerveleur (10/07/2004)
— Antonio Molfese (ACRIMED) : Quand les cerveaux ne pensent pas à la pub, TF1 sort son revolver (11/07/2004)

_________________________
(1)
Cf. « Can teachers alone overcome poverty ? Steven Brill thinks so - The journalist blames teachers unions, not economic inequality, for students’ failure to achieve », The Nation, New York, 10 août 2011).
C'était John Marsh qui nous facilitait cette référence dans son article L’éducation suffira-t-elle ?, publié par Le Monde diplomatique, janvier 2012, page 3.

mardi 3 juin 2014

Mon prince, quelle pétulance !

L’Histoire moderne d’Espagne s’écrit à coup de quarantaines.
Nom féminin, une quarantaine est un nombre d’environ quarante, comme les années que dura le régime du généralissime Francisco Franco ou qu’a duré le règne de son successeur désigné, Juan Carlos Ier de Bourbon.
Une sainte quarantaine est un carême.
Une quarantaine est aussi l’exclusion effective que subit la majorité du peuple frappée d’ostracisme par des élites farouchement avides qui n’en ont jamais assez.

Le régime de Franco fut —notamment au début— une dictature sanguinaire à la logorrhée ineffable. Comme elle n’était plus présentable dans une civilisation qui avait choisi d’autres modalités de contrôle du pouvoir, le temps vint pour la classe dominante espagnole d’avoir recours à une autre pantalonnade pour assurer sa reproduction : la Monarchie parlementaire.

Monarchie veut dire, étymologiquement, « gouvernement d'un seul ». La Monarchie est un « Régime politique dans lequel le chef de l'État est un roi héréditaire ». C’est ainsi que la Constitution espagnole précise (Art. 57-1) :
« La Corona de España es hereditaria en los sucesores de S. M. Don Juan Carlos I de Borbón (…). La sucesión en el trono seguirá el orden regular de primogenitura y representación, siendo preferida siempre la línea anterior a las posteriores ; en la misma línea, el grado más próximo al más remoto ; en el mismo grado, el varón a la mujer (…) »
(« La Couronne d’Espagne est héréditaire pour les successeurs de Sa Majesté le roi Juan Carlos Ier (...). La succession au trône suivra l’ordre régulier de progéniture et de représentation, la ligne antérieure étant toujours préférée aux postérieures; dans la même ligne, on précédera le degré le plus proche au plus lointain; au même degré, l’homme à la femme (...). »)
Ce qui ne lui avait pas empêché d’établir ailleurs (Art. 14) :
« Los españoles son iguales ante la ley, sin que pueda prevalecer discriminación alguna por razón de nacimiento, raza, sexo, de religión, de opinión o cualquiera otra condición o circunstancia personal o social. »
(« Les Espagnols sont égaux devant la loi ; ils ne peuvent faire l’objet d’aucune discrimination pour des raisons de naissance, de race, de sexe, de religion, d’opinion ou pour n’importe quelle autre condition ou circonstance personnelle ou sociale. »)
Vous voyez bien qu’en matière d’oxymores, on fait difficilement mieux. Ajoutons que l’article 56-3 de la CE reconnaît à la personne du roi l’inviolabilité et lui retire par avance toute responsabilité, manière d’ajouter du beurre aux épinards à propos d’égalité.

Le prestigieux roi d’Espagne, Juan Carlos I, vient de communiquer sa décision d’abdiquer, hier matin. Au nom du "rey-nouveau". Ah, l'intérêt général.
Il s’est adressé aux Espagnols et nous a expliqué, entre autres, que son fils, le prince Felipe, « offrira la stabilité qui convient à l’institution monarchique ». On s’en doutait. « Il est mûr et prêt. Il a le sens des responsabilités ».
C’est en lisant ce dernier morceau que je me suis souvenu d’une scène d’il y a trois ans, presque exactement, car elle eut lieu le 31 mai 2011, en Navarre. La voilà :




Drôles d'associations d'idées, il y a trois ans, devant la scène en question, je m’étais rappelé une situation comparable : en 1738, une femme avait osé soutenir une polémique publique avec le cartésien Dortous de Mairan, secrétaire de l'Académie des Sciences. « Agacé pour ne pas dire exaspéré, il répond sur un ton qui frise la condescendance, à la limite de la courtoisie », selon la description que nous en fait Élisabeth Badinter dans sa préface au Discours sur le bonheur, petit essai d'Émilie du Châtelet, justement la dame qui voulait se mêler de science, de Leibniz et de Newton… N'oublions pas qu’entre autres, elle commenta et traduisit en 1759 les Principia mathematica (1687) newtoniens du latin en français.
Eh ben, presque 300 ans plus tard, une jeune femme bloquée par le cordon policier de la sûreté du couple princier que formaient Philippe de Bourbon, prince des Asturies, et son épouse Letizia, leur lança un cri républicain. Le prince, habitué aux compliments et aux flatteries d’un public en général bien tamisé, décida illico d’engager un entretien avec cette jeune femme rétive et inoffensive. Elle en profita pour lui suggérer la convocation d’un référendum, ou son abdication, afin de savoir, par exemple, si nous, les Espagnols, souhaitions la monarchie ou la république. À notre grand étonnement, Philippe avoua qu’il croyait au système et qu’il ne partageait pas les désirs de la jeune fille anonyme, qu’il tutoyait d’ailleurs le plus naturellement du monde. Entretemps, une voix masculine appartenant au cortège princier eut le courage et la délicatesse de demander à la jeune femme :
C’est le seul problème que tu as dans la vie ?
Je veux cesser simplement d’être sujette pour devenir citoyenne, répliqua-t-elle.
Bien entendu, tu as réussi à avoir ta minute de gloire, fut la réaction mesquine, hors sujet, la condescendance éhontée, m'as-tu-vu, ramenarde et cynique du prince mûr, prêt et responsable en mal d’arguments.
Ce n’est pas ce que je voulais, réagit doucement la modération insatisfaite.
Mais tu l’as eue. Maintenant, cette conversation ne mène nulle part, conclut le dévergondage avant d’entamer sa fuite, vu que cette jeune femme-là manquait affreusement de courbettes.

Les droits ont du mal à s’ouvrir un chemin au milieu des prérogatives. Nous sommes d’abord contraints d’endurer un chef de l’État et puis, de le voir surgir non de la totalité du peuple espagnol mais juste d’une famille, celle des Bourbons.
De la même façon que Le Nôtre avait grande raison de demander au pape des tentations au lieu d’indulgences (1), notre jeune Navarre avait grande raison de demander au prince un référendum au lieu de con-descendances. Rêveur, je me plais à imaginer : si elle s’était écriée Mon prince, quelle pétulance !, il aurait peut-être répondu, comme dans la blague, depuis quand tu me tutoies ?


(1) Mme. du Châtelet : Discours sur le bonheur, Rivages poche / Petite Bibliothèque, 1997, page 33.