mardi 4 octobre 2011

Nos grèves et Spinoza

"(...) C'est pourquoi quiconque cherche les véritables causes
des miracles, et s'efforce de comprendre les choses naturelles
en philosophe, au lieu de les admirer en homme stupide, est tenu
aussitôt pour hérétique et pour impie, et proclamé tel par les hommes
que le vulgaire adore comme les interprètes de la nature et de Dieu.
Ils savent bien, en effet, que l'ignorance une fois disparue ferait
disparaître l'étonnement, c'est-à-dire l'unique base de tous
leurs arguments, l'unique appui de leur autorité."
Spinoza : Éthique, partie I, proposition 36, Appendice. Traduction de Robert Misrahi.


Cela fait quelques mois que j'ai lu l'ouvrage de Frédéric Lordon Capitalisme, désir et servitude (La Fabrique Éditions, 2010). Je me rappelle qu'un jour, en fouillant des bouquins dans une librairie, je me suis esclaffé à la vue de ces trois synonymes alignés composant le nom d'une œuvre. Dans son essai, Lordon envisage de combiner un structuralisme des rapports et une anthropologie des passions, un mélange de Marx et de Spinoza appliqué à nos très cruelles structures sociales et économiques, et aux affects qui en découlent.
J'y pense et, imbu d'éthique spinoziste, je me dis qu'après les grèves de septembre, face à la perverse persévérance dans leur être des sympathisantes madrilènes du Tea Party, face à leurs intoxications de tout poil destinées à ternir la réputation des enseignants, il faut tenir. Je sais que le Pouvoir a le temps d'attendre beaucoup plus longtemps que les salariés, mais drôle de vie que celle perdue à se résigner ou à la gagner. Mieux vaut la résistance, donc la rébellion. C'était Spinoza le géomètre (1) qui disait :
(...) ; plus grande est la tristesse, plus grande est la puissance d'agir par laquelle l'homme s'efforce de lutter contre la tristesse (...).
Spinoza : Éthique, partie III, proposition 37, démonstration. Traduction de Robert Misrahi.

(1) Celui pour qui connaître et aimer sont équivalents. Ah, la langue comme cosmovision : le verbe hébreu iodah recouvre les deux concepts. En tout cas, comme nous le rappelle Lordon, Spinoza modifie volontiers et souvent l'usage habituel des noms, notamment de ceux des affects, « pour ne pas se laisser prendre aux pièges des mots de la connaissance du premier genre » (« par expérience vague » ou compréhension affective spontanée). L'« amour » spinoziste n'est rien d'autre, insiste Lordon, qu'une « joie accompagnée de l'idée d'une cause extérieure » et « épouse la variété de tous les objets de satisfaction possibles, des plus modestes aux plus sociaux ».





 

Note du 5/10/2011 : Bien entendu, l'enjeu est mondial. N'oublions pas l'exemple du Chili, le premier laboratoire des Chicago Boys dans le monde, car on récolte toujours ce qu'on a semé et que les sévices de l'Économie sont vraiment durables. Le 28/08/1976, 24 jours avant d'être assassiné par des agents de Pinochet, Orlando Letelier (1932-1976) publia l'article "The Chicago Boys in Chile: Economic Freedom's Awfull Toll" dans The Nation. Vers la fin de son texte, il nous prévenait :
 (...) concentration of wealth is no accident, but a rule; it is not the marginal outcome of a difficult situation -- as they would like the world to believe -- but the base for a social project; it is not an economic liability but a temporary political success. Their real failure is not their apparent inability to redistribute wealth or to generate a more even path of development (these are not their priorities) but their inability to convince the majority of Chileans that their policies are reasonable and necessary. In short, they have failed to destroy the consciousness of the Chilean people. The economic plan has had to be enforced, and in the Chilean context that could be done only by the killing of thousands, the establishment of concentration camps all over the country, the jailing of more than 100,000 persons in three years, the closing of trade unions and neighbourhood organizations, and the prohibition of all political activities and all forms of free expression. While the Chicago boys have provided an appearance of technical respectability to the laissez-faire dreams and political greed of the old landowning oligarchy and upper bourgeoisie of monopolists and financial speculators, the military has applied the brutal force required to achieve those goals. Repression for the majorities and economic freedom for small privileged groups are in Chile two sides of the same coin. There is, therefore, an inner harmony between the two central priorities announced by the junta after the coup in 1973: the 'destruction of the Marxist cancer (which has come to mean not only the repression of the political parties of the Left but also the destruction of all labor organizations democratically elected and all opposition, including Christian-Democrats and church organizations), the establishment of a free private economy and the control of inflation à la Friedman.
La concentration de la richesse n'est pas un accident, mais la règle, le but essentiel. Répression pour la majorité et liberté économique pour de petits groupes privilégiés étaient et sont, au Chili et partout, les deux faces d'une même pièce —oui, cher, très cher Granados, vous le privilégié qui nous voulez tous précaires et joyeux. Il est vrai que de nos jours, le couple soixante-dixard généraux-économistes a été remplacé par celui plus présentable de politiciens-économistes.
Notre soutien aux étudiants chiliens, bel exemple de résistance.

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