mercredi 30 mars 2016

Baobab

Dimanche 13 mars, 11h, Teatro Valle-Inclán, siège du Centro Dramático Nacional, à Lavapiés, Madrid. Salle El Mirlo Blanco. Séance de théâtre pour enfants à partir de cinq ans (sic) dans le cadre de Titerescena. Au Québec, c'est à partir de 4 ans qu'on la conseille. Ma fille n'avait pas encore eu sa troisième année et pourtant, j'avais adhéré illico à l'idée maternelle sans en savoir grand chose. La mère, le théâtre et le titre de la pièce, Baobab, me semblaient trois garanties plus que suffisantes. Le mot baobab évoque aussitôt dans mon esprit le Sénégal, source toujours chez moi d'affects très joyeux.
Cela fait très longtemps, après un voyage au Sénégal en 1996, j'écrivis un texte témoignage. La découverte d'un baobab (« Adansonia digitata ») cinq fois centenaire sur la savane, sur notre chemin vers Djiffère, me fit écrire :
De nuevo en marcha. La sabana de baobabs, las termiteras salpicándolo todo, también los campos cultivados. Nos detenemos a la altura de un baobab gigante de más de 500 años. En compañía de un guía de guardia, nos vamos colando todos por una rendija del tronco, cabeza y pierna al tiempo, único modo de embutirse. Una vez dentro, el experto nos habla del ancestral valor funerario del baobab, en tiempos cámara mortuoria del griot recién fallecido. Igual que muchos esclavos griegos cubrían la relevante función de pedagogos en la antigua Roma, los miembros de esta baja casta de poetas y músicos han sido los depositarios de la tradición oral de su pueblo. Al griot (géwal/géwél en uólof) nunca se lo enterraba: unas largas parihuelas sostenidas en lo alto de aquella oscura bóveda eran su sepulcro. Inhumarlo podía provocar una temible sequía.
Donc, les griots n’étaient pas enterrés, si l'on voulait éviter une terrible sécheresse ; on les inhumait dans les trous des baobabs qui devenaient de la sorte des arbres-sépultures. Cette tradition sérère relie par conséquent eau et baobab...


Deux minutes avant l'heure prévue, nous occupions nos sièges. Sur scène, un musicien tapait gaiement sur les lames de bois de son balafon, ce beau xylophone mandingue, ou malinké, à calebasses. À sa droite, une femme blonde immobile jouait subtilement de la kora avec maîtrise. La kora est une sorte de harpe-luth typique de la tradition mandingue, elle aussi, que le public espagnol intéressé identifie notamment avec le malien Toumani Diabaté —qui enregistra Songhai (1 et 2) avec le groupe Ketama. J'apprendrais plus tard que les artistes en question s'appellaient Aboulaye Koné et Nathalie Cora (de son vrai nom Nathalie Dussault), formée justement auprès de Diabaté au Mali et devenue maîtresse de l'instrument qui lui donne son surnom, dont elle dit...
La kora est un instrument diatonique à cordes pincées classé dans la famille des harpes-luths. Elle se compose d’une demi-calebasse sur laquelle est tendue une peau de vache et est traversée par un long manche où sont fixées ses 21 cordes. Deux antennes permettent de tenir l’instrument que l’on joue avec les pouces et les index. Chaque joueur de kora fabrique lui-même son instrument.
La kora est issue de l’Afrique de l’Ouest. On la retrouve principalement au Mali, au Sénégal, en Guinée et en Gambie parmi les ethnies malinkés. Elle est traditionnellement jouée par des hommes, les griots, dont le métier est de perpétuer l’histoire, les coutumes et la généalogie des familles.
Arrivèrent ensuite un homme très costaud et une femme. C'étaient Widemir Normil et Sharon James. Elle monta les marches divisant les spectateurs en deux pour demander les prénoms de quelques enfants, dont ma fille, qui seraient salués par les comédients interprètes dans leur litanie d'ouverture. Visiblement enrhumée, Sharon James n'arrêterait pas de jouer son rôle de marionnettiste avec précision, le sourire aux lèvres quand il le fallait.

Baobab est une coproduction de la troupe Sô (Mali) et du québécois Théâtre Motus [voir plus bas pour Hélène Ducharme] créée le 18 janvier 2009 avec le soutien du Théâtre de la Ville de Longueuil et la collaboration du comédien Hamadoun Kassogué (né en 1957 à Ley, Kani Godouna, Mali) et du peintre, infographe et sculpteur sénégalais Ismaïla Manga (1957-2015). Ce 13 mars 2016, c'était le premier anniversaire de sa mort.
La traduction en castillan —hélas, faible— est due à Humberto Pérez Mortera. La diction travaillée et en général claire des acteurs —notamment du puissant et protéiforme Widemir Normil— facilitait néanmoins la compréhension.
Voici le résumé officiel de la pièce :
Dans cette région d'Afrique où une sécheresse sévit depuis très longtemps, se dresse un baobab millénaire. Voilà qu'un jour, de ce baobab naît un œuf et, de cet œuf, un petit garçon. Les villageois découvrent qu'il est le seul capable de libérer la source d'eau. Débute alors une grande quête où seul le courage d'un enfant peut changer l'histoire du Monde. Dans cet univers rempli de soleil, où l'ombre est réconfortante, les percussions africaines se transforment en animaux et les masques et marionnettes deviennent génies ou sorcières ! Laissez-vous guider par le grand griot dans cette fabuleuse histoire inspirée de contes africains.
Ce jeune garçon sauveur s'appelle Amondo, le rassembleur. Sa présence sur scène est assurée par une marionnette inoubliable. Il n'est pas Hercule, c'est un môme qui ne devra exécuter que... trois travaux décisifs pour la reconquête de l'eau, symbole autrement significatif, surtout en Afrique où la sécheresse ne plaisante pas.
L’enfance croit ce qu’on lui raconte..., disait Jean Cocteau au début de son film La Belle et la Bête. En guise d'« il était une fois », Baobab démarre comme cela...
« LE GRIOT : Aw ni sogoma! À vous le petit matin… Nous sommes les griots du village et pour vous raconter notre histoire, nous avons besoin de vos oreilles. Voulez-vous nous prêter vos oreilles? Les enfants répondent et le griot fait le geste de prendre dans ses mains les oreilles des enfants et de les placer sur son cœur. Merci. Ne vous en faites pas, elles sont entre bonnes mains. Zirin ! / TOUS : Namou. »
Au sujet de l'archéologie de la conception de Baobab, le journaliste Jean Siag publiait le 12 décembre 2009 un article très instructif dans La Presse :
La genèse du projet Baobab vaut la peine d'être contée. Après avoir plongé plusieurs mois dans l'univers glacial des Inuits pour sa pièce Inuussia, la femme-phoque, présentée la semaine dernière au Festival Titirijai de Tolosa, en Espagne, la cofondatrice de Motus, Hélène Ducharme, avait envie d'un peu de chaleur.
«Mon ami Aboulaye Koné, m'a dit: tu dois aller à la rencontre de l'Afrique, raconte-t-elle. Oui, j'avais une idée de ce que je voulais écrire, mais je devais m'imprégner de la culture africaine et de ses traditions.»
L'auteure de Nombril et de Bulles s'est donc rendue au Mali et au Sénégal, dans une démarche de recherche. De ce périple en Afrique de l'Ouest, Hélène Ducharme fera deux rencontres déterminantes: Ismaïla Manga, artiste visuel sénégalais, qui a peint toutes les toiles de Baobab que l'on voit sur scène; et l'acteur Hamadoun Kassogué, le «Brad Pitt du Mali !» dixit l'auteure, qui a peaufiné la structure du texte (...).



Librement inspiré de ce spectacle, les Éditions de la Bagnole publièrent en 2010, l'ouvrage Baobab. Amondo le rassembleur, texte d'Hélène Ducharme, illustrations de Normand Cousineau. 
Hélène Ducharme est comédienne, marionnettiste, acrobate, danseuse, auteure en résidence pour le Théâtre Motus ; elle a aussi mis en scène les dernières créations de la compagnie : La Crise (2003), Inuussia, la femme-phoque (2005), Bulles, Légendes d'hiver pour micro-marionnettes (2007) et Baobab (2009).
Le Théâtre Motus fournit sur son site cette information sur ses origines et son projet :
Fondé au début de ce millénaire, le Théâtre Motus explore, crée et diffuse des pièces de théâtre originales destinées au jeune public et au public familial. Nous privilégions le médium de la marionnette pour les libertés que celle-ci nous offre au niveau de la dramaturgie et de la mise en scène, comme véhicule d’émotions et comme objet qui nous permet de repousser les frontières des formes.
Nous explorons le mariage entre la marionnette, le jeu de comédien, la musique en direct, le théâtre d’ombres noires et en couleur et toute autre forme théâtrale potentiellement complémentaire à la marionnette. Le dialogue entre cultures diverses nous inspire également beaucoup.
La compagnie, qui a été fondée par Hélène Ducharme et Sylvain Massé et a pignon sur rue à Longueuil, diffuse ses spectacles à l’échelle internationale et a déjà donné plus de 1 200 représentations de neuf spectacles ici, aux États-Unis, au Mexique, en Espagne, en France, en Grèce et au Mali.
Les amis des contes africains disposent ici (les trésors d'Amadou Hampâté Bâ) et (contes du Congo) d'autres références abordées dans ce blog.

mardi 15 mars 2016

La loi du marché

Avec les Allemands dénués de toute présupposition, 
force nous est de débuter par la constatation de la 
présupposition première de toute existence humaine, 
partant de toute histoire, à savoir que les hommes 
doivent être à même de vivre pour pouvoir "faire l'histoire"
Mais pour vivre, il faut avant tout boire, manger, se loger, 
s'habiller et quelques autres choses encore.
Karl Marx, Friedrich Engels : L'Idéologie allemande.


Sorti en mai 2015, La loi du marché est un film réalisé par Stéphane Brizé qui —sans soubresauts hollywoodiens, stridences, explosions, glamour ou effets spéciaux—nous fait frissonner, avaler notre salive sans arrêt, bref, nous prend bien aux tripes. Car quoiqu'il s'agisse d'une fiction, elle est trop vraie, trop réelle, presque un documentaire : c'est une chronique de la cruauté libérale ordinaire, cette machine implacable à capturer, presser et broyer les gens, à leur donner des leçons (culpabilisantes) et conformer leurs dispositions, à leur imposer des stages et des apprentissages creux, obnubilants et antivitaux, à leur prêcher la servitude et les sacrifices incontournables qu'exige la soif du Capital, la loi du marché...
Le film montre justement ces deux forces que tout oppose : la lutte pour la survie (d'individus dividus et décidus ; cf. diviser et choir) versus la lutte pour les profits —sur cette dualité travail-capital, cf. La mise à mort du travail, documentaire en trois volets commenté ici.
Thierry Taugourdeau (rôle joué par Vincent Lindon) est un homme courant qui s'est vu déclassé d'une manière absolument normale : après avoir bien travaillé pendant 25 ans pour sa boîte, il s'est retrouvé à la rue, sans autre forme de procès, comme tant d'autres, et il en a bavé derrière. Il partage sa vie avec sa femme et leur enfant Matthieu. 15 mois sans emploi rongent les économies familiales à force de factures, traites du crédit immobilier pesant sur l'appartement (il faut encore cinq ans pour payer l'hypothèque)... et la prise en charge des frais de scolarisation et de vie d'un enfant atteint d'une infirmité motrice cérébrale et de difficultés d'élocution. Heureusement Matthieu est un pilier de la famille, une source inépuisable de force, celle qui est peut-être à l'origine de l'aplomb de son père, que rien n'égare —mais dont la santé mentale, fragilisée par son parcours de combattant, le pousse à oublier d'autres combats : la survie est un flingue sur la tempe d'employés et chômeurs, une épée de Damoclès aussi bien matérielle que mentale suspendue chaque instant au-dessus de la tête des dominés —car dépendants d'un salaire. Le Capital, lui, dispose de temps, de pouvoir et d'une force de travail composée d'une foule d'individus angoissés, divisés, qui ont des urgences et, souvent, encore, quelque chose à perdre. Au demeurant, on perd trop quand on doit gagner sa vie, c'est-à-dire, vendre sa force de travail. Les salariés et les prétendants à un emploi/salaire se trouvent amputés, divisés, rapetissés, humiliés, complexés... La rébellion s'avère compliquée.
Thierry décroche finalement un poste de vigile dans un supermarché où il devra, entre autres, fliquer ses collègues. D'ailleurs, il n'y a pas eu beaucoup de départs en pré-retraite et le groupe cherche à virer du personnel. Le carnage est servi : il devra faire face à des situations écœurantes. C'est et la loi générale du marché et la loi particulière du supermarché.
 

Voici un entretien avec Stéphane Brizé, metteur en scène de La loi du marché, qui illustre bien sa conception du film et sa démarche vis-à-vis de sa confection :
Entretien avec Stéphane Brizé, réalisateur, et Eric Dumont, directeur de la photographie, à propos du film "La Loi du marché"
L’équipe invisible

Tourné avec un budget de 1,4 M€, sur 21 jours, et une équipe de treize personnes, La Loi du marché rompt avec les méthodes de fabrication des films en compétition à Cannes. Son réalisateur, Stéphane Brizé, et son chef opérateur, Éric Dumont, reviennent sur cette fiction sociale un peu hors normes, qui joue avec les codes de la fiction et du documentaire. (FR)
Dans quel contexte avez-vous conçu le film ?
Stéphane Brizé : Le film, dès son écriture, a volontairement été pensé comme un projet à petit budget, avec une équipe très réduite. Ce n’était pas une décision forcée, mais bien un choix de ma part. Techniquement, je ne souhaitais pas avoir de maquillage, pas de coiffeur, de machinerie et de lumière au sens traditionnel du terme. C’est pour cette raison que j’ai cherché un directeur de la photo qui cadre, qui puisse pointer lui-même, et qui soit habitué aux méthodes de travail en lumière qu’on rencontre plus souvent dans le documentaire. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Éric, présenté par un ami commun.
1,4 M€, c’est quand même un tout petit budget pour un long métrage, non ?
SB : On n’a jamais souffert du budget. Là-dessus, les choses étaient plutôt bien préparées. Les salaires du producteur, du comédien principal et de moi-même ont été mis en participation. Pour tout le reste, tout le monde a été payé au tarif syndical, et on n’a manqué de rien sur le film.
Le monde de la grande distribution n’est pas un modèle de transparence... Comment vous y êtes-vous pris ?
SB : Grâce à mes contacts, j’ai pu moi-même, lors de la préparation, m’immerger dans ce monde, passer des heures devant les écrans de contrôle et même faire un stage d’agent de sécurité... Ensuite, je suis allé, avec Vincent Lindon, rencontrer les autres employés, certains interprétant ensuite ses collègues de travail dans le film. Le fait de rencontrer un chef d’entreprise ouvert et intelligent, qui nous a autorisés à tourner dans son magasin, était une chance assez inespérée. C’est même assez paradoxal parce que si l’histoire met en lumière la brutalité qui règne dans ce milieu, ce patron n’est pas du tout quelqu’un comme ça !
Avez-vous fait des essais préalables ?
SB : La première étape de préparation réelle a été de tourner quelques scènes du film, un peu comme une maquette, en situation dans l’hypermarché. Ça a duré un jour, au mois de juin 2014 (soit cinq mois avant le tournage), et cette maquette de cinq minutes a permis de valider beaucoup de choix importants que je pressentais en matière de réalisation.
Par exemple, la volonté d’être toujours le plus loin possible des comédiens (qui sont tous des non professionnels à part Vincent Lindon). Ce dispositif passait par l’utilisation de longues focales (quasiment rien n’a été filmé en dessous du 100 mm), et la caméra placée à environ, parfois,10 à 20 mètres des sujets...
En termes d’image, j’avais envie aussi d’isoler souvent mon personnage principal du monde extérieur, en jouant sur une faible profondeur de champ. Et c’est grâce à l’expérience et au talent d’Eric que ces longs plans-séquences à pleine ouverture, avec les suivis de point qui vont avec, ont été possibles. Son rôle sur le film a été primordial, car c’est lui qui, caméra à l’épaule, tout au long des très longs plans-séquences, a su traduire mon point de vue.
Vous faites des répétitions ?
SB : Non, il n’y a eu aucune répétition, que ce soit avant le tournage ou avant les prises. D’ailleurs je ne distribue pas le scénario aux comédiens. Je leur explique juste la scène et il faut que la technique s’adapte immédiatement à eux. Mon projet, sur tous mes films, et encore plus précisément sur celui-ci, est de créer un cadre ultra défini avec des enjeux précis puis de créer un dispositif qui laisse s’engouffrer la vie. Je sais d’où je pars, je sais où je dois arriver... Mais entre les deux je refuse d’anticiper sur le trajet !
Cette méthode me fait penser un peu à celle de Mike Leigh ou de Ken Loach qui est réputée pour ne pas distribuer de scénario à leur équipe... Ils insistent en revanche tous les deux sur l’importance des projections de rushes en fin de journée... Est-ce la même chose pour vous ?
SB : Non, je ne regarde pas les rushes. Je juge sur place, au moment du tournage. On n’a pas non plus fait de "retakes" sur le film, mais je me suis permis parfois de laisser soudain tomber un décor ou une scène pour la réécrire car je me rendais compte que ça ne fonctionnait pas. Pour moi, ça fait partie du processus créatif de changer d’avis et de recommencer... Là-dessus, on fonctionne un peu pareil avec Vincent Lindon..., on s’interroge, on se confronte au réel, et c’est l’instant qui soudain nous parle.
Avec quelle base de lumière avez-vous travaillé ?
Eric Dumont : Dans le supermarché, j’ai surtout travaillé à partir des lumières fluos existantes, en utilisant des tubes équilibrés en température de couleur. Sinon, j’ai principalement utilisé des SmartLight SL1. Ces panneaux LED étant très fins, on pouvait les accrocher dans les décors, et plus ou moins les rendre invisibles car ils se fondaient parfois avec les luminaires qu’on peut trouver dans la vraie vie. Enfin, j’ai pu obtenir plusieurs Flex Light de Westcott, des toutes nouvelles mini ambiances à LEDs sur support carré flexible (25 x 25 cm) qui sont très légères et qu’on peut accrocher à peu près n’importe où. Ces outils sont devenus une des clés de mon dispositif d’éclairage, alimentées par batterie, ce qui rend leur installation extrêmement discrète et rapide.
Aviez-vous un "gaffer" ?
ED : Selon les jours, notamment quand on s’installait dans un lieu le premier jour, ou qu’on changeait de décor plusieurs fois dans la journée. La production faisait alors appel à un chef électro qui s’occupait du pré-light. Mais autrement, j’étais seul avec deux assistants qui s’occupaient essentiellement de la caméra et du déchargement des rushes.
Avez-vous tout tourné à une seule caméra ?
Stéphane Brizé : La grande majorité du film a été tournée à une caméra, mais pour certaines séquences de dialogues j’ai opté pour un dispositif un peu différent à deux caméras. Mais pas en champ contrechamp comme on le fait d’habitude. Les caméras étaient plutôt perpendiculaires aux comédiens, côte à côte. L’idée étant au montage de donner l’impression que ça n’a été filmé qu’à une seule caméra. Pour cela, Éric prenait la main sur la caméra A, il était le point de vue principal de la scène, tandis que la caméra B se calait sur lui en opposition exacte pour saisir le contrechamp, une réaction ou parfois une version plus large... Le léger décalage de point de vue entre les deux caméras dynamise le mouvement de la scène au montage.
Qu’est-ce qui vous a séduit sur ce projet ?
Eric Dumont : J’étais très motivé par la démarche de Stéphane, sa volonté de tourner sans répétition, quasiment sans filet au niveau du découpage, avec de longs plans-séquences où on suivait les comédiens. Personnellement, j’ai développé une certaine technique en documentaire qui me permet de me passer d’assistant opérateur et d’assurer tout seul des suivis de personnages au téléobjectif, sans perdre le point. Pour cela j’utilise des optiques photo Canon EF qui sont assez douces et plus maniables que des optiques à monture PL et surtout avec une course de point plus réduite. C’est pour cette raison que j’ai insisté pour tourner le film avec une caméra Canon, sur laquelle on pouvait installer ces optiques et les contrôler au niveau du diaph.
Avec quel modèle avez-vous tourné ?
ED : On a tourné en C500. Bien sûr, la question du format d’enregistrement s’est posée. On a testé l’enregistrement interne sur carte avec le codec Canon, mais la qualité n’était vraiment pas là. On avait des effets bizarres de créneaux entre le blanc et le noir, et on voyait clairement que la structure d’image ne serait pas suffisante pour un étalonnage de long métrage. L’enregistrement RAW a été considéré un moment, mais vu la quantité importante de rushes (plus de 80 heures) le surcoût en production n’était pas négligeable. En plus, on trouvait ça un peu bizarre d’alourdir autant, en termes de volume de données, un film qui se voulait si léger dans sa conception et sa réalisation ! Alors on est passé sur un enregistreur externe AJA, en 2K ProRes. C’était pour moi le meilleur rapport qualité encombrement pour le film et surtout en termes d’efficacité en haute sensibilité.
Un mot sur l’étalonnage ?
Stéphane Brizé : Sur le papier, je pensais rajouter du grain film à l’image lors de l’étalonnage. Et puis, ce travail achevé, je me suis aperçu que cette texture d’image me retirait un effet de réel. On a donc laissé tomber et on a gardé cette image plus brute qui, d’une certaine manière, est plus signifiante, avec à la fin un mixage en mono. Toujours pour accentuer cet effet de réalisme.
Toute la réflexion de ce film a tourné autour de cette question du mélange des codes de la fiction et du documentaire. Le scénario, Vincent Lindon et le cadre 2,35 amènent par essence la fiction qui vient en contrepoint d’un casting et d’un filmage qui semble saisir le réel à l’instant où il se produit. C’est sur cette crête que nous avons évolué et inventé ce film.
(Propos recueillis par François Reumont pour l’AFC)
Stéphane Brizé s'est également exprimé pour Politis.
Il a été l'objet de plusieurs accusations de mauvaise conduite car il se serait inspiré de/il aurait plagié un court-métrage du réalisateur Patrice Deboosère, avec François Godart dans le rôle de gardien du centre commercial, visible en ligne et titré Lundi CDI. Si cette polémique vous intéresse, cliquez ci-contre : Brizé répond sur le site de Slate.fr.
Voici Lundi CDI :



Où l'on voit qu'un brin d'humanité est considéré comme un excès d'affectivité —trop, c'est trop— nuisant aux affaires et justifiant l'accélération de la caducité (de caduc, décidu) programmée des individus dans la mondialisation heureuse, guerre de tous contre tous.

, agent de sécurité, vigile comme Taugourdeau, contraint lui aussi de surveiller ses collègues, a livré son témoignage à l'Obs. Vous pouvez en faire ici une lecture complète.
(...) Par exemple, dès qu’il y a une nouvelle caissière, elle est placée à une caisse spéciale au-dessus de laquelle on trouve une caméra. Pendant les premiers jours, on nous demande d’observer si elle fait bien son travail, si elle scanne bien tous les articles. Il faut savoir qu’une caissière n’a pas le droit d’encaisser sa famille.
Si je constate qu’une caissière ou qu’un magasinier vole dans les rayons, je dois en avertir mon directeur. Évidemment, ça me dérange, ce n’est pas mon travail, mais je n’ai pas vraiment le choix. Je suis moi aussi sur un siège éjectable.
J’ai été confronté à deux reprises à des vols par des caissières. La première fois, je suis allé dire à la personne qui était en pause que j’avais vu son petit jeu. Je lui ai gentiment demandé de cesser en lui précisant que je commençais mon travail à 10 heures du matin, elle à 8h, donc si elle voulait continuer, elle n’avait qu’à le faire en dehors de mes heures.
J’ai fait la même chose avec une autre collègue qui a malgré tout continué à voler. Je n’ai pas eu d’autres choix que d’alerter mon directeur. C’était elle ou moi. (...)
Enfin, l'univers nerveux de La loi du marché, le film, rappelle à mon souvenir un texte de Paul Lafargue d'il y a au moins 135 ans. En 1881, il avait publié la première édition de son Droit à la paresse dans L'Égalité, journal républicain socialiste et organe du Parti Ouvrier Français qu'il avait fondé avec Jules Guesde. Incarcéré en 1883 à la prison Sainte-Pélagie pour propagande révolutionnaire, il y peaufine son livre et rédige un avant-propos dont voici le début, selon l'exemplaire dont je dispose (Éditions Allia, Paris, 1999, 2011) :
M.  T H I E R S, dans le sein de la Commission sur l'instruction primaire de 1849, disait : "Je veux rendre toute-puissante l'influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l'homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l'homme : ‘Jouis’." M. Thiers formulait la morale de la classe-bourgeoise dont il incarna l'égoïsme féroce et l'intelligence étroite.
La bougeoisie, alors qu'elle luttait contre la noblesse, soutenue par le clergé, arbora le libre examen et l'athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d'allure ; et, aujourd'hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allégrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair de ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l'abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d'anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. (...)

mercredi 9 mars 2016

Rapport sur les prisons d'Europe

Cette extension [du domaine carcéral] est une évidence historique, 
établie statistiquement, dans presque tous les pays occidentaux, 
le cas extrême étant les Etats-Unis, avec une multiplication par presque 
dix en quatre décennies. En France, l’accroissement de la population 
pénale est impressionnante : triplement en un peu plus d’un demi-siècle
et augmentation de moitié dans les seules années 2000. S’interroger sur
cette explosion, dans une période où la criminalité diminue, c’est
réfléchir à ce que signifie le châtiment dans le monde contemporain
et donc à la manière dont notre société est devenue une société punitive.  
Didier Fassin, Les Inrocks, 8/02/2015


La Direction de la Communication du Conseil de l'Europe publia hier, 8 mars 2016, son rapport sur les prisons européennes —où l'on voit bien que le libéralisme et sa mondialisation heureuse sont gracieux comme une porte de prison surpeuplée.
Les ombres du monde regorgent de détenus (plus de 1 600 000) dans cette Europe des barbelés et des murs, des inégalités croissantes et des mal-logés, des lois bâillon et des états d'urgence, du tous fliqués, fichés et vidéo-surveillés, où la banalisation de l'incarcération des dominés* (isolés et visibles) est la règle —à ce propos, écoutez ici l'anthropologue Didier Fassin—, alors qu'il est drôlement difficile de mettre à l'ombre les seigneurs, qui savent réformer pour se protéger, cultiver les univers parallèles, indiscernables et invisibles, et se la coulent douce sur la sueur et la mort des autres, trois fois vauriens, et sur la destruction de la planète.
D'autre part, le cachot cache la souffrance des reclus et se projette en chiffres, suivant le conatus comptable du machinisme libéral. Il ne faut pas trop se surprendre que la naissance des prisons modernes date du très libéral XVIIIe siècle.
Dans Surveiller et Punir (Gallimard, 1975), Michel Foucault (1926-1984) établissait une distinction à la nuance près toujours en vigueur concernant les illégalismes de classe : « L’illégalisme des biens a été séparé de celui des droits. Partage qui recouvre une opposition de classes puisque d’un côté, l’illégalisme qui sera le plus accessible aux classes populaires sera celui des biens —transfert violent des propriétés— et de l’autre, la bourgeoisie se réservera, elle, l’illégalisme des droits : s’assurer tout un immense secteur de la circulation économique par un jeu qui se déploie dans les marges de la législation […]. Et cette grande redistribution des illégalismes se traduira même par une spécialisation des circuits judiciaires : pour les illégalismes de biens —pour le vol—, les tribunaux ordinaires et les châtiments ; pour les illégalismes de droits —fraudes, évasion fiscale, opérations commerciales irrégulières—, des juridictions spéciales avec transactions, accommodements, amendes atténuées, etc. » Et cætera qui comprend la non indépendance de la justice, les prescriptions pénales, le poids de l’argent à l’heure de disposer d’une puissante défense ou d’éviter la prison sous caution... Nos élites savent prendre des mesures pour sacraliser la démesure des deux poids, deux mesures.

Voici, pour votre lecture et votre réflexion, le communiqué de presse DC038(2016) du Conseil de l'Europe :
D’après l’enquête du Conseil de l’Europe, les prisons d’Europe ont réalisé certains progrès en termes de réduction du surpeuplement
Strasbourg, 08.03.2016 – Le surpeuplement carcéral diminue lentement en Europe depuis 2011, bien que la situation demeure problématique dans une administration pénitentiaire sur quatre, selon l’édition 2014 des Statistiques pénales annuelles du Conseil de l’Europe (SPACE), publiée aujourd’hui.
La proportion de reclus pour 100 places est passée de 99 détenus en 2011 à 96 détenus en 2013, et à 94 détenus en 2014. Le taux d´incarcération a également diminué de 7 % en 2014 par rapport à l’année précédente, passant de 134 à 124 détenus pour 100 000 habitants. Les prisons d’Europe restent cependant proches de la saturation de leur capacité d’accueil, avec 1 600 324 personnes détenues.
Le nombre d’administrations pénitentiaires souffrant de surpeuplement a nettement diminué (passant de 21 en 2013 à 13 en 2014). Les pays dont les établissements pénitentiaires affichent le taux de surpeuplement le plus grave sont la Hongrie, la Belgique, « l’ex-République yougoslave de Macédoine », la Grèce, l’Albanie, l’Italie, l’Espagne (administration nationale), la Slovénie, la France, le Portugal, la Serbie, la Roumanie et l’Autriche. (*)
« Le surpeuplement entrave considérablement la réinsertion des délinquants et par la même, les possibilités de mieux protéger la société contre la criminalité. Il peut également porter atteinte aux droits de l’homme. Je salue les progrès réalisés en termes de réduction de la surpopulation carcérale. Les Etats encore concernés doivent redoubler d’efforts pour venir à bout du problème, en appliquant notamment des mesures alternatives à l’emprisonnement » a déclaré le Secrétaire Général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland.
En 2014, 1 212 479 personnes étaient placées sous la surveillance des services en charge des peines alternatives à l’emprisonnement, telles que la probation, les travaux d’intérêt général, les assignations à résidence ou la surveillance électronique, dans les 45 pays ayant fourni cette information. Seuls 6,7 % d’entre elles étaient dans l’attente d’un procès, ce qui signifie que les mesures non privatives de liberté sont encore rarement utilisées en lieu et place de la détention provisoire. Au cours de l’année, 1 373 912 personnes ont été placées sous la surveillance de ces services tandis que cette mesure a été levée pour 1 134 567 autres.
Selon l´enquête, en 2014 les ressortissants étrangers représentaient 21,7 % du total de la population carcérale, 34,6 % étant des citoyens de pays de l’Union européenne. Dans la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, la proportion de détenus étrangers n’excédait pas 10 %, alors qu’ils étaient surreprésentés en Europe méridionale et occidentale, leur proportion allant de 25 à 96 % de la population carcérale totale.
La durée des peines de privation de liberté très courtes a légèrement diminué en 2013 : en moyenne, 16 % des détenus purgeaient une peine d’emprisonnement de moins d’un an, comparativement à 17 % en 2012. D’un autre côté, la proportion de détenus purgeant une peine de plus de dix ans a augmenté, passant de 11,2 % à 14,3 %.
Les infractions liées aux stupéfiants arrivaient une fois de plus en tête des causes d’incarcération les plus courantes (16,5 %), suivies par le vol (14 %), le vol avec violence (13,1 %) et l’homicide (12,3 %).
La somme moyenne dépensée par jour et par détenu en 2013 était de 99 euros, et était donc supérieure à celle de 2012 (97 euros), avec toutefois de fortes disparités d’un pays à l’autre d’Europe. En 2013, les 45 administrations pénitentiaires ayant communiqué ces données dans le cadre de l’enquête avaient dépensé plus de 27 milliards d’euros.
* * *
L’enquête SPACE est menée pour le compte du Conseil de l'Europe par l´École des sciences criminelles de l'Université de Lausanne. L’édition 2014 de l’enquête SPACE I réunit des informations de 50 des 52 administrations pénitentiaires des 47 Etats membres du Conseil de l'Europe. SPACE II fait la synthèse d’informations transmises par 45 des 52 services de probation.
Contact à Strasbourg: Jaime Rodriguez, Porte-parole/Attaché de presse, tél. +33 3 90 21 47 04
Contact à Bruxelles: Andrew Cutting, Porte parole/Attaché de presse, tél. +32 485 21 72 02
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(*) Il convient cependant de noter que certains établissements pénitentiaires spécifiques d’un pays peuvent souffrir de surpeuplement alors même que le nombre total de détenus est inférieur à la capacité globale du parc carcéral au niveau national.
Direction de la Communication du Conseil de l’Europe
Tel: +33 (0)3 88 41 25 60
Fax:+33 (0)3 88 41 39 11
pressunit@coe.int

www.coe.int
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* ...et autres marionnettistes...

jeudi 25 février 2016

Les mathématiques à travers des vidéos en ligne

Professeure agrégée de mathématiques en lycée depuis 2003, Sophie Guichard propose gratuitement plus de 1 500 vidéos et beaucoup d'exercices sur son site mathenvidéo, ainsi que sur YouTube, pour tous les niveaux —collège, seconde, première, terminale, BTS, IUT, master...—, avec des exemples corrigés.
Elle y développe bon nombre de thèmes :
  1. Bases en calcul
  2. Théorie sur les fonctions
  3. Calcul infinitésimal
  4. Suites et séries...
  5. Statistiques et probabilité
  6. Identifier
  7. La géométrie
  8. Trigonométrie
  9. Nombres complexes
  10. Matrices
Elle nous explique sa démarche :
En utilisant une carte mentale comme support d’exposé, vous pourrez mieux comprendre grâce à cette vidéo comment j’en suis arrivée à faire des vidéos et l’intérêt de faire des cartes mentales :



Ce n'est pas le seul web consacré à l'enseignement des maths moyennant des vidéos et d'autres ressources complémentaires (exercices, cours en pdf, forums, problèmes, histoire des maths...). Citons également...

—  Cours Vidéo de mathématiques 3ème (de l'association LOGEDU, de Château-Salins, en Moselle), où vous trouverez des travaux numériques...
... et des travaux géométriques :
Maths et tiques, d'Yvan Monka (Strasbourg) : près de 1 000 vidéos, pour l'instant, et ce menu ouvert...
... et beaucoup de ressources disponibles :

vendredi 19 février 2016

Le premier homme, Albert Camus

« La misère m'empêcha de croire que tout
est bien sous le soleil et dans l'histoire ; 
le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout. 
Changer la vie, oui, mais non le monde
dont je faisais ma divinité. »
(Déclaration antiplanglossienne et vitaliste
d'Albert Camus dans L'Envers et l'Endroit, 1937)


Le lundi 4 janvier 1960, au nord de Sens (Yonne), une voiture de sport glissa sur la chaussée —trempée par la saucée— de la RN5, fit une embardée et se tamponna contre un platane. L'accident causa la mort immédiate du passager assis à l'avant ; quelques jours plus tard, le conducteur décéda à son tour. Les victimes étaient respectivement Albert Camus et Michel Gallimard, neveu de Gaston, le célèbre éditeur. Deux autres passagères en sortirent indemnes : Janine, épouse de Michel, et leur fille Anne, qui suite au heurt brutal, avaient été éjectées de la bagnole.
C'était l'époque de la Guerre Froide et les prises de position de Camus, contempteur des deux camps, favorisèrent désormais le développement de plusieurs thèses plus ou moins farfelues sur sa mort, comme celle "révélée" par Le Corriere della Sera et reprise ici par Le Magazine Littéraire (brève du 9/08/2011) : le contretemps aurait été provoqué par le KGB pour liquider Camus sur ordre direct du ministre soviétique Shepilov, proposition qui ne tient pas la route pour d'autres chercheurs, dont Michel Onfray.
Pour rafraîchir les mémoires, rappelons, par exemple, qu'en 1956, à l'Est, les troupes de l'Union Soviétique avaient écrasé l’insurrection hongroise qui s'était étendue du 23 octobre au 10 novembre.
Côté Ouest, le 21 décembre 1959, à Torrejón de Ardoz, le président des États-Unis Ike Eisenhower étreignait frétillant le dictateur criminel Francisco Franco, qu'il tirait de son splendide isolement (sans compter les conventions d'aide économique et de défense signées par les deux régimes en septembre 1953). Il en obtenait quatre bases militaires dans sa colonie espagnole et un nihil obstat permanent de son allié catholique à disposer à son aise de son territoire espagnol (Cf. "Castiella, a todo, que sí",  « Castiella, oui à tout », dans Miguel Ángel Aguilar : Exigencias a EE UU, El País, 18/01/2011). Au bout du compte, Eisenhower était un champion de l'art de tout donner sans rien attendre en retour et la force de sa foi ne s'engageait que « contre les forces athées de la tyrannie et de l'oppression » (Luis Mª Anson, ABC, le 22/12/1959), catégorie qui ne comprenait pas notre très catholique généralissime, bien entendu.
Albert Camus, oiseau rare, n'hésitait pas à dénoncer les deux empires —tout empire empire la vie humaine. Le 17 octobre 1957, il avait reçu le prix Nobel de Littérature. Contrairement à Jean-Paul Sartre, il l'avait accepté et il avait fait don d'une partie de l'argent aux anarchistes espagnols : il chérissait les pensées anarchistes et la Commune (cf. L'Homme révolté), comme il fut persuadé jusqu'à sa fin que « Le pouvoir rend fou celui qui le détient. » Telle fut sa réponse, le 29 décembre 1959, à six jours de sa mort, à la question « Les entrevues "au sommet" entre les mandataires des Etats-Unis et l'Union soviétique vous font-elles concevoir quelque espérance quant à la possibilité de surmonter la "guerre froide" et la division du monde en deux blocs antagonistes ? » posée par la revue libertaire argentine Reconstruir. Évidemment, le reportage ne serait publié qu'à titre posthume.

Donc, le lundi 4 janvier 1960, Camus est mort. C'est sûr et certain. Dans les débris de la tire de Michel Gallimard, on retrouva une sacoche contenant, selon Marc-Henri Arfeux, « (...) des papiers, des photographies, des livres, le journal d'Albert Camus, ainsi que le manuscrit d'un roman inachevé dont le titre n'est autre que Le Premier Homme. Trente-quatre ans plus tard, en 1994, le texte de ce roman, établi à partir du manuscrit original par la fille de l'auteur, Catherine Camus, est publié aux Éditions Gallimard sans retouche ni correction et jette une lumière nouvelle sur la vie et l'œuvre de l'un des plus célèbres écrivains français du XXe siècle. »
Dans Esthétique et théorie du roman (Gallimard, 1978), Mikhaïl Bakhtine écrivait : « [Le prosateur-romancier] utilise des discours déjà peuplés par les intentions sociales d’autrui, les contraint à servir ses intentions nouvelles, à servir un second maître. » L'aspiration du prosateur-romancier serait donc de devenir ce second maître du langage, idée qui suggéra à Juan Luis Conde le titre de son essai El segundo amo del lenguaje.
Camus, de son côté, choisit un autre ordinal pour son projet de livre : quels que soient les usages vitaux dans son milieu, chacun de nous serait un premier homme devant l'existence... Pour mieux comprendre, vous devriez lire ce roman posthume et inachevé. Pour en savoir plus, notamment sur l'archéologie du texte, sa publication..., bref, pour reconstituer son contexte, je vous renvoie à une intervention très complète qui eut lieu le 21/03/2013 et que nous devons, dans le cadre des conférences de l'Université de Nantes (diffusées par France Culture), à Agnès Spiquel, professeure à l'Université de Valenciennes, spécialiste en Victor Hugo et le Romantisme, et présidente de la Société des Études Camusiennes. Voici la présentation de Camus à la fin des années 1950 : Le Premier Homme (1h 23') :
Camus médite longtemps ce qu'il envisage comme le grand roman de sa maturité. Si le projet se précise à partir de 1953, c'est en 1958-59 qu'il entame une phase décisive de son écriture - qui sera brutalement interrompue par sa mort, le 4 janvier 1960. Nourri de l'expérience propre de Camus, Le Premier Homme n'est pourtant pas une autobiographie ; c'est l'histoire d'un homme qui, à 40 ans, revient sur son passé pour comprendre d'où il vient et qui il est. En l'écrivant, Camus ressuscite une enfance pauvre mais heureuse parmi les petits-blancs d'Alger ; il évoque la vie dure, l'école libératrice, la passion de vivre ; il dessine une Algérie tendue d'où sont en train de s'effacer les rêves de paix ; il montre comment tout homme est un "premier homme" qui apprend à vivre. Un roman inachevé qui est en même temps un sommet...


Retrouvez toutes les vidéos sur la WebTv de l'Université de Nantes


Olivier Saladin nous lit, sur France Culture (pour l'émission Je déballe ma bibliothèque), un extrait du Premier Homme
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Mise à jour du 26 juillet 2017 :

La dernière lettre d'amour d'Albert Camus, par Jean-Michel Normand (Le Monde, 25/07/2017).
Curiosités de la BNF 2/6. Catherine Sellers fut l’un des grands amours de l’écrivain. Le 31 décembre 1959, il lui envoie ce qui sera sa dernière missive.
(...)
Confiée à la Bibliothèque nationale de France – en même temps qu’une volumineuse correspondance – à la demande de Catherine Sellers (1926-2014) après le décès de celle-ci, la lettre est postée le 31 décembre 1959 de Cavaillon (Vaucluse). Elle parviendra à l’adresse parisienne de la rue de Bourgogne le jour même ou le lendemain de la mort d’Albert Camus, le lundi 4 janvier 1960, à Villeblevin, non loin de Sens, dans l’Yonne.

 


lundi 15 février 2016

Rapport 2016 de la fondation Abbé Pierre sur les mal-logés en France

Le jeudi 28 janvier, la Fondation Abbé Pierre pour le Logement des Défavorisés rendit son Rapport 2016 sur l’état du mal-logement (basé sur l'Enquête nationale du Logement 2013 dont les résultats ne concernent que la France métropolitaine) dans la sixième puissance économique du monde.
Selon Le Monde, avec AFP, la Fondation dresse un tableau sombre :
Hausse du nombre de personnes sans domicile, renonçant à se chauffer ou contraintes de vivre chez des tiers : de nombreux indicateurs sont dans le rouge.
Pour Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre,
(...) cette « aggravation du mal-logement touche avant tout les classes populaires ». Les ménages les plus pauvres consacrent à leur logement 55,9 % de leurs revenus, une part trois fois supérieure à la moyenne (17,5 %). « Le logement est le reflet des inégalités, mais il est aussi accélérateur des inégalités », souligne M. Robert.
... Et de beaucoup d'échecs scolaires, déstructurations familiales, violences sociales, suicides, etc., peut-on ajouter.

Jetons un coup d'œil sur le rapport. On peut y lire, littéralement, ces extraits...
3,8 millions de personnes mal logées.

[44 000] Personnes (...) ne peuvent accéder à une place dans les aires d’accueil aménagées destinées aux "gens du voyages".


12,1 millions de personnes fragilisées par rapport au logement.


(...) la Fondation Abbé Pierre révèle des tendances alarmantes à l’aggravation de la situation pour la plupart des indicateurs disponibles, qu’il s’agisse du nombre de personnes sans domicile, d’hébergés chez des tiers, de personnes subissant un effort financier excessif pour se loger ou de ménages souffrant du froid à domicile.

(...) Parmi les personnes privées de logement personnel apparaissent enfin 643 000 personnes hébergées chez des tiers de manière très contrainte : personnes de 17 à 59 ans n'ayant pas les moyens de décohabiter hébergées par des personnes sans lien de parenté direct (69 000), plus de 25 ans contraints, après une période de logement autonome, de revenir habiter chez leurs parents ou grands-parents faute de logement autonome (339 000), majeurs de plus de 25 ans chez leurs parents incapables de décohabiter pour raisons financières (153 000) et personnes de plus de 60 ans hébergées chez un tiers sans lien de parenté direct (83 000).

Par rapport aux années précédentes, la Fondation Abbé Pierre a décidé d’intégrer à son décompte, parmi les personnes en difficultés, deux nouvelles formes de fragilisation par le logement à mieux appréhender : l’effort financier excessif et le froid à domicile.

Au total, ce sont donc 14 466 000 personnes qui sont victimes de la crise du logement.

Les locataires continuent de payer leur loyer, puisque le nombre d’impayés semble stable. Mais à quel prix... Les Français sont 44 % de plus qu’en 2006 à se priver de chauffage à cause de son coût. 20% plus nombreux à être hébergés chez des tiers. 26% de plus à subir un effort financier excessif pour payer son logement. 6 % de plus à se serrer en surpeuplement accentué.

Entre 2001 et 2012, le nombre de personnes sans domicile a augmenté d’environ 50 %, d’après l’enquête sans-domicile de l’Insee. Les phénomènes de grande exclusion se sont amplifiés. Et encore s’agit-il d’un décompte a minima, basé sur les personnes rencontrées en 24 heures dans les services d’hébergement ou de restauration pour les sans domicile, qui ne prend donc pas en compte les nombreuses personnes qui n’y ont pas recours quotidiennement, par exemple parmi les personnes qui vivent en bidonville.

Entre 2006 et 2013, le surpeuplement a augmenté de manière inédite. Le nombre de ménages en surpeuplement accentué a crû de 185 000 à 218 000 (+ 17 %), tandis que celui des ménages en surpeuplement modéré (hors ménages unipersonnels) est passé de 1 694 000 à 1 789 000 (+ 6 %).

Le pourcentage des ménages déclarant avoir eu froid au cours de l’année est en hausse très marquée depuis des années. Alors que seuls 10,9 % des ménages s’en plaignaient en 1996, ce taux est monté à 14,8 % en 2002 puis 18,8 % en 2013.

En 2013, 4 767 000 millions de ménages, soit 11 026 000 personnes, se sont plaints d’avoir eu froid, la plupart du temps pour des raisons liées à leur situation financière, durement impactée par la montée du prix des énergies et la crise économique (1 070 000 ménages), à la mauvaise isolation de leur logement (2 107 000 ménages) ou à la faible performance de leur chauffage (1 267 000 ménages).

Malgré leur mauvaise isolation, bon nombre de foyers sont comme les trous noirs de l'Univers : aucune matière ni lumière n’en sort.
Où l'on voit où nous mènent les bulles spéculatives, en général, et les glorieuses noces des bétonneurs et de la finance, en particulier.
Où l'on voit bien que l'État d'Urgence non factice ne concerne pas l'inconfort thermique, les surpeuplement des ménages ou la vie à l'abri de rien...

Au sujet de la constante dégradation de la situation du logement en France, le Siné mensuel nº50 (février 2016), pages 4-6, présente un dossier intitulé Des solutions contre la galère, réalisé par Léa Gasquet. Dans son introduction, elle nous rappelle que cette dégradation « ne date pas d'hier : entre 1970 et 2006, le loyer moyen a doublé par rapport aux revenus. (...) À moins d'être en CDI et de gagner trois fois le prix de son loyer, trouver un toit relève de l'exploit. En dépit de la taxe sur les logements vacants créée en 1999, 2,6 millions de logements étaient toujours vides en 2015... Alors que 900 000 personnes ne disposent pas d'un logement autonome ! »

Par ailleurs, dans un autre pays heureusement mondialisé [Note du 26 février 2016 : où il y a 3,4 millions d'habitations vides (30% du total européen)], la fourbe et média-attisée "récupération" (reprise) de l'économie espagnole a entraîné l'aggravation des conditions de vie de 1.181.000 personnes, selon le rapport annuel sur "Vulnérabilité sociale" de la Croix-Rouge espagnole (Bez, le 13 février 2016). Déjà ceux qui ont la joie immense d'être des salariés (fort précaires) doivent tabler sur le refus de l'employeur de payer leurs heures supplémentaires de travail, contrepartie créatrice, innovante, flexible et modérée d'un système basé sur la prise d'otages tous azimuts et la continuation de l'esclavage par d'autres moyens --selon la couleur de la presse, vol ou record (voir tableau ci-dessous tiré du quotidien El País, publié le 15.02.2016, 00h01). En tout cas, c'est le trickle up effect.


"Cada semana de 2015 se trabajaron una media de 3,5 millones de horas fuera de la jornada laboral que no se retribuyeron"  (chaque semaine de 2015 en Espagne... 3,5 millions d'heures sup non rémunérées)

Et puis, au cas où l'on éprouverait une certaine colère, le régime libéral pense à tout : il y a pour l'instant et pour l'exemple 300 travailleurs inculpés en Espagne comme on peut voir ici, ici ou .

samedi 23 janvier 2016

Gastrohemeroteca. Recettes historiques 1884-1934

La Hemeroteca Municipal de Madrid nous propose, dans son siège de Conde Duque et dans le cadre du Gastrofestival 2016, un échantillon de la cuisine de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle à travers des reproductions de plusieurs périodiques d'époque affichées sur des panneaux. Ce sont des magazines professionnels comme La Cocina Elegante, La Mesa Moderna, La Ilustración de la Mujer, Almanaque de Conferencias Culinarias, Le Pot-Au-Feu, El Gorro Blanco, El Menú, La Cocina Artística y Casera et Marmitón.
La cocina artística y casera. 20 de marzo de 1917

L'exposition a démarré aujourd'hui et se tiendra jusqu'au 7 février 2016 dans le hall principal de Conde Duque. Elle rend compte de formules et recettes, menus quotidiens et festins de Balthazar à l'expression souvent très française...




Cette ultraprésence de la langue française en matière gastronomique, un peu partout dans le monde, me renvoie soudain, par antinomie, à la préface de Brillat-Savarin à son célèbre essai Physiologie du goût, édité en 1826, car il y glissait une remarque qui nous semble aujourd'hui plutôt décalée, voire anachronique :
« Je connais, plus ou moins bien, cinq langues vivantes, ce qui m'a fait un répertoire immense de mots de toutes livrées.
Quand j'ai besoin d'une expression, et que je ne la trouve pas dans la case française, je prends dans la case voisine, et de là, pour le lecteur, la nécessité de me traduire ou de me deviner : c'est son destin.
Je pourrais bien faire autrement, mais j'en suis empêché par un esprit de système auquel je tiens d'une manière invincible.
Je suis intimement persuadé que la langue française dont je me sers est comparativement pauvre. Que faire en cet état ? Emprunter ou voler.
Je fais l'un et l'autre, parce que ces emprunts ne sont pas sujets à restitution, et que le vol de mots n'est pas puni par le code pénal.
»
On voit bien que B.-S., néologueur de mots comme "radiance" ou responsable de l'exhumation de termes comme "siroter", était loin d'anticiper la collusion, sur une planète mondialisée, entre les indulgences du code pénal, le matraquage de tous les produits (y compris une certaine langue) de l'empire dominant et le snobisme veblenien, si j'ose dire, des cuistres colonisés.
Dans la méditation IV de son illustre ouvrage pionnier, B.-S. aborde une définition très physiologique de l'appétit —désir n'ayant visiblement rien à voir avec la vraie faim : envie d'essence dans l'aisance— qui en fera baver plus d'un ; sa réflexion commence de la sorte :
Le mouvement et la vie occasionnent dans les corps vivant une déperdition continuelle de substance ; et le corps humain, cette machine si compliquée, serait bientôt hors de service si la Providence n'y avait placé un ressort qui l'avertit du moment où ses forces ne sont plus en équilibre avec ses besoins.
Ce moniteur est l'appétit. On entend par ce mot la première impression du besoin de manger.
L'appétit s'annonce par un peu de langueur dans l'estomac et une légère sensation de fatigue.
En même temps, l'âme s'occupe d'objets analogues à ses besoins ; la mémoire se rappelle les choses qui ont flatté le goût ; l'imagination croit les voir ; il y a là quelque chose qui tient du rêve. Cet état n'est pas sans charmes ; et nous avons entendu des milliers d'adeptes s'écrier dans la joie de leur cœur :
« Quel plaisir d'avoir un bon appétit, quand on a la certitude de faire bientôt un excellent repas ! »
Cependant l'appareil nutritif s'émeut tout entier : l'estomac devient sensible ; les sucs gastriques s'exaltent ; les gaz intérieurs se déplacent avec bruit ; la bouche se remplit de sucs, et toutes les puissances digestives sont sous les armes, comme des soldats qui n'attendent plus que le commandement pour agir. Encore quelques moments, on aura des mouvements spasmodiques, on bâillera, on souffrira, on aura faim.
On peut observer toutes les nuances de ces divers états dans tout salon où le dîner se fait attendre.
(...)
 Que l'appétit vous tienne lieu de faim.

mardi 19 janvier 2016

Là-bas, le Lieu-Dit

C'est janvier, la paternité pompe mes minutes, mais j'ai quand même le temps de voir sur le site d'Acrimed deux appels qui appellent et nous rappellent que nous manquons affreusement de moyens d'honnête communication et d'espaces de rencontres, débats et résistance, et qu'il faut tout faire pour soutenir ceux qui sont encore là et tiennent bon. C'est bien le cas de l'émission Là-bas, si j'y suis (“ Plus près des jetables que des notables ”) et du bar pas comme les autres le Lieu-Dit (Table gourmande, table curieuse, café littéraire, café du coin, scène artistique, scène politique, il vous accueille du mardi au samedi de 16h00 à 2h00 et le dimanche de 11h00 à 2h00), à Paris, à Paris sur la Terre, la Terre qu'on enterre...
Voici les deux textes que publie Acrimed sur les difficultés (financières) mettant en péril la continuité de ces deux expériences. À y réfléchir.

Ces médias qui ont besoin de notre soutien : Là-bas si j’y suis

par Acrimed,
À l’instar d’Acrimed, qui doit régulièrement faire appel à la générosité de ses lecteurs, lectrices et de ses sympathisant-e-s pour pouvoir assurer sa survie financière, plusieurs journaux et sites d’information traversent actuellement une crise de financement qui handicape leurs possibilités de développement, ou qui met parfois en péril leur existence même. Nous relayons ici l’appel de « Là-bas si j’y suis », qui fête son premier anniversaire et qui a besoin de notre, de votre, soutien (Acrimed).
Chers amis, chers AMG,
« Ils nous ont enterrés mais ils ne savaient pas que nous sommes des graines. » C’était il y a un an, une jolie phrase de poète, histoire de se consoler [1]. Sauf que c’est devenu vrai. Grâce à votre soutien, le nouveau Là-bas a pris racine en l’espace d’un an, c’est même déjà une bien belle plante.
Sans publicité, sans subvention, sans actionnaire, sans marchand de béton ou de canons, le nouveau LÀ-BAS est reparti de plus belle sur le net, en radio, en vidéo, en débat, en reportage, en musique.
Déjà 26 000 abonnés soutiennent et participent à ce nouveau LÀ-BAS [2]. Voilà ce qui garantit notre réelle indépendance et nous protège de toutes les pressions financières ou politiques. En France, la quasi totalité des médias sont entre les mains d’une poignée de milliardaires. Dans quel intérêt ? Leurs intérêts. Celui qui paie l’orchestre choisit la musique. Et souvent hélas, les médias publics perdent le sens de leur mission et se mettent dans leur sillage. Comme il y a une malbouffe, il y a une mal info. L’info industrielle pour gaver les poulets en batterie, leur faire peur, les passer à l’eau de javel, les rendre impuissants et résignés. Voilà pourquoi nous continuons le combat.
Notre équipe d’une dizaine d’équivalents temps plein a trouvé à s’installer depuis cet été au bord du bassin de la Villette à Paris, loin des beaux quartiers. Nous nous sommes équipés de matériel léger pour enregistrer et diffuser en radio partout en extérieur. Nous développons aussi la vidéo et surtout nous ne sommes pas peu fiers de notre super studio – conçu par l’équipe – et que nous venons d’inaugurer. Tout cela va nous permettre enfin de décrocher la lune.

Nous nous sommes embarqués sur la toile depuis un an, mais ce n’est ni un refuge ni une revanche
Là-bas si j’y suis a démarré il y a plus d’un quart de siècle sur France Inter. Avec des centaines de reportages à travers le monde et plus de cinq mille émissions, ceux qui ont fait LÀ-BAS ont toujours été précurseurs sur la forme et sur le fond avec un grand succès populaire et toujours d’excellents scores d’audience. Nous ne croyons pas au journalisme neutre qui neutralise, ni aux postures vertueuses qui dissimulent une soumission à l’ordre établi. Nos engagements ont toujours été le résultat de nos reportages et d’un travail journalistique rigoureux et respectueux des faits.
Mais il est vrai que nous avons toujours été plus près des jetables que des notables, plus près des routiers que des rentiers. Après bien des croche-pieds et des pressions, en juin 2014, Radio France a fini par supprimer brusquement cette « anomalie ». Mais aussitôt nous avons été poussés par une énorme vague de soutiens. Confrères, syndicats, auditeurs, pour tous il s’agissait bien là d’une atteinte au pluralisme des médias. Il fallait faire taire des voix dissidentes. Pour Christiane Taubira, ministre de la Justice, c’était une « pensée mutilée ». Voilà ce qui nous a poussés de la trappe à la toile, fidèles au grand principe : affliger les satisfaits et satisfaire les affligés.

Faites un tour sur notre site
En moins d’un an, nous avons produit des dizaines d’heures d’émissions et de reportages en radio et en images. Mais en novembre, en quelques jours, les temps ont changé.
Suite au drame du 13 novembre, nous vivons un coup d’état d’urgence qui cache un tas d’urgences. Pour déjouer la haine et le repli, c’est d’abord à cette peur d’État qu’il faut résister en recherchant les causes de la tragédie. Un autre journalisme est possible, indépendant, rigoureux, populaire, inventif, joyeux, engagé, modeste et génial.
Nous glissons dans des temps étranges moitié chien et moitié loup. Il faut d’autres contre feux, d’autres ripostes, le temps presse [3].

Daniel Mermet

Pour le Lieu-Dit

Nous publions un texte mis en ligne sur Facebook par les éditions La Fabrique, signé par Frédéric Lordon et Éric Hazan, qui en appellent à la générosité et à la solidarité pour sauver le Lieu Dit, en proie à des difficultés financières. Bar, restaurant, lieu de rencontres et de débats, le Lieu Dit accueille régulièrement à Paris des rendez-vous associatifs, artistiques et/ou politiques, parmi lesquels les rencontres que nous organisons chaque trimestre lors de la sortie de notre magazine Médiacritique(s) (Acrimed).
Depuis 12 années, le LIEU DIT tient à Ménilmontant, rue Sorbier, un double rôle. D’un côté, c’est un restaurant, plus amical que beaucoup, mais qui n’est pas seul de cette espèce dans le quartier. De l’autre, c’est un lieu de rencontres autour de livres, de figures d’une gauche qu’on dit radicale pour ne pas dire révolutionnaire, de débats, de projections de films, de concerts.
Ce rôle-là est devenu essentiel au fil des années : le LIEU DIT est plus que nécessaire dans le contexte politique actuel, il est indispensable. C’est là que nous nous retrouvons les soirs où « il se passe quelque chose », là que nous avons pu voir débattre, discuter parfois âprement des individus tels qu’Alain Badiou, Daniel Bensaïd, les Pinçon-Charlot et bien d’autres.
Mais ce double rôle n’est pas sans créer des difficultés pour le LIEU DIT. L’activité rémunératrice – le restaurant – est handicapée par les réunions politiques qui occupent plusieurs fois par semaine une grande partie de la place des dîneurs. Pour cette raison, Hossein, qui tient tout sur ses épaules, éprouve en ce moment de sérieuses difficultés financières.
L’existence du LIEU DIT est menacée, et nous ne pouvons pas nous en passer. C’est pourquoi nous faisons appel à vous pour que cette aventure unique puisse continuer à nous rassembler et à nous instruire, dans le climat d’amitié qui la rend si précieuse.

Frédéric Lordon et Éric Hazan
Envoyez vos dons à l’ordre de ASSOCIATION DES AMIS DU LIEU DIT, 6, rue Sorbier 75020 Paris.
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Mise à jour postérieure :

Le mensuel de critique et d'expérimentation sociales CQFD (en kiosque le premier vendredi du mois) a mis en ligne, le 8 février 2016, cette page de soutien :

Pour que le Lieu-Dit vive

paru dans CQFD n°140 (février 2016), rubrique , par Mathieu Léonard, illustré par - mis en ligne le 08/02/2016 - commentaires
C’est dans l’adversité qu’on reconnaît ses amis, paraît-il. Depuis l’annonce d’une menace de fermeture pour raisons économiques, le Lieu-Dit, bar-restaurant de Ménilmontant et espace pluriel de réunions politiques, a su susciter une vague de solidarité remarquable en ces temps propices au repli.
Au départ, c’est un appel lancé mi-janvier sur Internet par l’éditeur Éric Hazan et le philosophe Frédéric Lordon qui sonne l’alarme : «  L’existence du Lieu-Dit est menacée, et nous ne pouvons pas nous en passer. » Ouvert en 2004, ce bar-restaurant est venu remplacer une agence immobilière sur les hauteurs de Ménilmontant. «  Pour une fois que ça se fait dans ce sens-là », s’amuse Hossein, le taulier de l’endroit. L’objectif premier était de créer un lieu de rencontres et de débats qui puisse se financer parallèlement par une activité économique, sans subvention aucune. »
Trois à quatre fois par semaine, la salle est mise à disposition pour des soirées-débats. La rue Sorbier est vite devenue un lieu de rendez-vous incontournable, où se réunissent aussi bien les séminaires de Pierre Dardot et Christian Laval, les Amis du Monde diplomatique, les AMG de Là-bas si j’y suis, la société Louise-Michel, la revue Ballast ou encore le Petit Salon du livre politique qui réunit, depuis neuf ans, une vingtaine d’éditeurs indépendants au mois de mai (Agone, La Fabrique, L’Échappée, Les Liens qui libèrent, Les Prairies ordinaires, Le Passager clandestin, Libertalia, Rue des Cascades, Syllepse, etc.). La crème de la gauche radicale parisienne en quelque sorte : « On accueille aussi bien le Parti de gauche que des libertaires, le collectif Attac ou les gens de Tarnac, précise Hossein. Je n’irai pas jusqu’à dire que ça fédère tous ces gens, mais l’espace réunit modestement les conditions d’une rencontre. »

Par Martin Barzilai. {JPEG}

Mais le resto n’est pas qu’un agrégat œcuménique de sensibilités, comme le rappelle Rémy Toulouse, éditeur à La Découverte : «  Le Lieu-Dit est un lieu ami, un lieu central, où échangent les tendances les plus diverses de la “gauche de gauche” ; un lieu qui témoigne d’une activité persistante de ces milieux et qui est en même temps – faut-il le regretter ? –, le signe d’un reflux considérable de la vitalité des organisations et des lieux d’accueil politiques traditionnels. La figure exceptionnelle d’Hossein est évidemment pour beaucoup dans cette vie “alternative”, mais il est indispensable que celles et ceux qui en font usage commencent à considérer qu’il s’agit d’un lieu “commun”, qui échappe largement à la sphère marchande. »
Même témoignage d’attachement avec la copine Charlotte Dugrand, des éditions Libertalia, lesquelles organisent régulièrement les présentations de leurs parutions dans l’endroit : « À l’heure où le Paris populaire et les lieux alternatifs sont en train de véritablement disparaître, le Lieu-Dit offre encore un espace de rencontre accessible, gracieusement mis à la disposition des organisateurs. C’est un lieu fédérateur où diverses tendances sont amenées à se côtoyer, à boire un verre et à refaire le monde le temps d’une soirée. Hossein est à l’opposé des patrons de bar qui veulent rentabiliser la salle en faisant deux ou trois services en une soirée. Il la prête pour les débats, il est donc important de le soutenir en retour, pour garder cet espace de discussion, digne des clubs du XIX e siècle ! »
Comme l’ensemble du secteur de la restauration, le Lieu-Dit a commencé à sentir les effets de la crise en 2010-2011. De surcroît, la place prise par les causeries impactait sur l’activité économique : « On a vite constaté que beaucoup de gens qui viennent aux débats, surtout les étudiants, n’avaient pas les sous pour profiter du restaurant, constate Hossein. Depuis 2013, les recettes ne sont plus suffisantes pour maintenir un équilibre financier et payer à la fois l’Urssaf, les salaires des six employés, le loyer, les fournisseurs. Le déficit s’est creusé. À la rentrée 2015, la situation était insoluble et angoissante, je n’avais pas d’autre solution que d’envisager de mettre un terme à cette expérience – aussi sympa soit-elle – et de revendre, de payer les dettes et de passer à autre chose. En même temps, symboliquement, je sentais que le Lieu-Dit n’appartenait pas qu’à moi. Hazan et Lordon m’ont finalement convaincu de lancer cet appel en soutien. »
Un article sur le site des Inrocks a donné suite à l’appel et a apparemment suscité la curiosité de nouveaux clients, qui ont la chance de découvrir la tarte tatin aux oignons rouges caramélisés avec son fromage de chèvre fondant et sa purée de patates douces. Sur les réseaux sociaux, l’appel en soutien a fonctionné et les réseaux militants ont assez spontanément pris l’initiative d’organiser une soirée de soutien le mercredi 27 janvier, où des centaines de personnes se sont serrées dans les lieux. « Mon parti, c’est le Lieu-Dit ! », a déclaré l’économiste Cédric Durand au cours de la soirée. « Il faut rendre au Lieu-Dit ce qu’il nous donne ! », a entonné la metteuse en scène Judith Bernard, présidente de l’asso de soutien.
« Depuis que cet appel a été lancé, je mesure combien il y a de sympathie pour ce lieu. C’est intense et enthousiasmant et je ne suis pas habitué à ça, confie Hossein en riant. Je suis même débordé par la charge émotionnelle de la chose. L’afflux de solidarité est aussi réjouissant par rapport aux idées qui sont défendues dans ce lieu. C’est vraiment pas rien. »