jeudi 5 novembre 2026

Alain Bihr : Comment pense l'extrême droite (et qui elle séduit) ?

- Rien. « Dans une gare, on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien », proclama l'ogre Grand Prêtre de la société contre le peuple. [Rappel : « Es la propiedad del caballo lo que hace caballero al caballero y no sus buenos modales. » (Constantino Bértolo, El sentido del rencor, Editorial Delirio, Salamanca, juillet 2018). C'est un peu comme dans les fonds marins, où l'on croise (ou pas) des gens qui se sucrent et des gens qui ne sont rien. Bref : « quiconque ne réussit pas (dans la guerre de tous contre tous, ajouté-je) est coupable. »]. Le Méprisant de la République honnit son peuple de fainéants en chocolat; c'est plus fort que lui, son franc et pétulant mépris de la multitude. Nous les rien... Ceux qui ne sont rien, par Taha Bouhafs (Éd. La Découverte, 20/01/2022) : « Lorsque j’ai entendu cette déclaration d’Emmanuel Macron, j’ai tout de suite su qu’elle ciblait les gens comme moi. Cette déclaration, la première d’une longue série, marque incontestablement le début des années Macron, les années-mépris. Pendant cinq ans, j’ai voyagé dans cette France de ceux qui ne seraient rien pour raconter les luttes des travailleurs, des pauvres, des immigrés... Pour faire entendre le courage et la dignité de ceux qui se sont opposés à ce pouvoir, dans l’espoir qu’enfin, viennent les jours heureux. » Il s'acharne sans désemparer contre les RIEN moyennant sa suite dans sa convolution préférée, pompe creuse, un Point, c'est tout : « Il veut réduire l’immigration et les dépenses sociales - comme dans un vieux tract dégueulasse du Front na*ional » glose Fontenelle (24.08.2023). La pauvreté en France touche près de 15 % de la population, d’après l’INSEE. Le 18.09.2023, un nouveau plan pauvreté a été présenté par le gouvernement, qui a invitée Henriette Steinberg, secrétaire générale du Secours Populaire, pour discuter là-dessus. Quant à la réunion, Steinberg avoue : « je ne suis pas sûre que nous en attendions beaucoup, parce que pour nous, c’était pas d’une absolue clarté. » « En sortant de la réunion, je n’ai pas été franchement éclairée par des informations qui nous permettraient de penser que la question de la pauvreté, qui pour le Secours populaire progresse… [Près d'un Français sur cinq vit à découvert cette année 2023] Je ne suis pas sortie en ayant l’impression que l’on vivait sur la même planète. » « Je suis sidérée. Le décalage entre ce que nous vivons et ce qui se traduit en Powerpoint », conclut Henriette Steinberg. (FranceInfo, 18.09.2023). Je ne sais pas si elle s'exprime ainsi, entre autres, parce qu'elle a eu à saluer Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances, dans un couloir, car celui-ci ne se cache pas : « Non, les Français ne s'appauvrissent pas. Les Français ont des revenus qui augmentent régulièrement année après année. » (Info France 2, 28.09.2023) Les revenus, je ne sais pas, mais les frais (et leur inflation, pic à endiguer, cap difficile qu'il faut passer) ? Enfin, par où commencer avec cet ami de ses amis ? Petit détail, selon le journal bolchevique Le Point (cf. Quentin Marchal, 1.09.2023), l'obéissance aux injonctions de Wall Street et du complexe militaro-industriel des États-Unis, en Ukraine comme partout, a un coût pour les classes populaires françaises (et européennes) : Inflation : se nourrir coûte 25 % plus cher qu’en janvier 2022. Que choisir a fait une comparaison des différents prix et inflations entre janvier 2022 et septembre 2023 et le décalage est carabiné pour ces nombreux Français qui ont plutôt l'air de sombrer dans la mouise et que Bruno Le Maire ne zieute visiblement pas. Voir Jojo.


Entrée extraite de la litanie affaires Machronique en marche, indescriptible, abordée sur ce blog, pour le meilleur et, surtout, pour le pire, de janvier 2021 à septembre 2023 : juste deux ans et huit mois qui, dans ma mémoire, étaient au moins trois septennats...

Pourquoi ce démarrage mémoriel si abrupt et passablement abscons ? Parce que c'est l'air du temps, son désolant bouillon de culture déterminant nos habitus de classe. Et parce que mon frère m’a envoyé une vidéo où l’on voit notre cher Alain Bihr s’expliquer sur un sujet qu’il a beaucoup analysé et à propos duquel il a publié plusieurs écrits : Comment pense l'extrême droite ? —et que je me suis résolu à insérer dans ce billet, un peu plus bas.

J’ai suivi l'exposé de Bihr, qui suscite évidemment beaucoup de réflexions et qui m'a renvoyé surtout à deux lectures, deux bouquins, dont les racines sont ancrées dans deux milieux d'origine tout à fait pertinents par rapport à notre sujet ici, pour l’un, celui des « beaufs », les « petits Blancs » humiliés, et pour l’autre, celui des « barbares », les racialisés pauvres, les « riens », bien que, pour le Capital, ils soient tous des « riens » contre lesquels il mène une guerre totale, mais de différente nature : leurs rôles sont differents, il faut donc les diviser ou, plutôt, forcer leur affrontement.

Ces deux écrits appartiennent à un homosexuel issu d'un milieu populaire et à une femme d'origine algérienne. Ce sont...
  1. Didier Éribon : Retour à Reims, Champs Essais, Flammarion, 2018, pour mon édition (Fayard 2009 pour la premiere).
  2. Houria Bouteldja: Beaufs et barbares. Le pari du nous, La Fabrique éditions, 2023.
Je ne vais pas les décortiquer ici, mais, dans le but de faire le lien avec la vidéo que j'insère plus bas et en cherchant à soulever un certain intérêt pour ces ouvrages, je vais en donner un avant-goût à travers quelques citations qui donnent une idée de leur approche et de leur rapport aux propos de Bihr.

Sous le titre Retour à Reims, Éribon nous livre ses confessions et une sociologie qui nous convient ici. Dans son texte, il revient chez sa famille, à Muizon, arrondissement de Reims, Marne, Grand-Est ou, avant la réforme Hollande, région de Champagne-Ardenne. Ses « parents s'étaient installés dans ce village à une époque où [il n'allait] plus les voir. » Il avait « fui » sa famille et n'éprouvait « aucune envie de la retrouver. » Il ne vint « dans cette bourgade —comment désigner un tel endroit— et dans leur maisonnette qu'après que [son] père l'eut quittée pour être installé par [sa] mère dans une clinique accueillant des personnes frappées par la maladie d'Alzheimer, (...) ». Son père mourut un 31 décembre ; les fantômes du passé de l'auteur surgirent dès après le décès de son père, non aimé car son contre-repère.
Éribon s'introduit alors dans sa mémoire, raconte ce qu'il voit et ce qu'il entend à Muizon et entreprend d'analyser, entre autres, le basculement politique de sa famille et du milieu ouvrier, autrefois rouge, vers le Front National de Le Pen. Au début de son chapitre 2, Éribon se demande :
« Pourquoi, moi qui ai tant écrit sur les mécanismes de la domination, n'ai-je jamais écrit sur la domination social ? » Et aussi : « Pourquoi, moi qui ai accordé tant d'importance au sentiment de la honte dans les processus de l'assujettissement et de la subjectivation, n'ai-je à peu près rien écrit sur la honte social ? » Je devrais même énoncer la question en ces termes : « Pourquoi, moi qui ai tant éprouve la honte sociale, la honte du milieu d'où je venais quand, une fois installe à Paris, j'ai connu des gens qui venaient de milieux sociaux si différents du mien, à qui souvent je mentais plus ou moins sur mes origines de classe, ou devant lesquels je me sentais profondément gêné d'avouer ces origines, pourquoi donc n'ai-je jamais eu l'idée d'aborder ce problème dans un livre ou un article ? » Formulons-le ainsi : il me fut plus facile d'écrire sur la honte sexuelle [moi, qui suis homosexuel] que sur la honte sociale. Comme si étudier la constitution du sujet infériorise et celle, concomitante, du rapport complexe entre le silence sur soi et l'« l'aveux » de soi était aujourd'hui valorise et valorisant, et même appelé par les cadres contemporains de la politique, quand il s'agit de la sexualité, mais fort difficile, et ne bénéficiant à peu près d'aucun soutien dans les catégories du discours public, quand il s'agit de l'origine sociale populaire. Et je voudrais comprendre pourquoi. (...)
Finis les spoilers, à vous de continuer cette lecture si toujours est-il que vous ne l'avez pas encore faite.
Passons à Beaufs et barbares.
Dans l'introduction de son livre, Houria Bouteldja est formelle :
Ce monde est capitaliste. Ce monde, c'est la destruction du vivant. Ce monde, c'est la guerre. Il faut y mettre fin. Maintenant.
Mais si le capitalisme est partout, les nations les plus responsables de la fin du monde sont, la plupart, localisées en Occident. C'est de là que j'écris, du cœur du capitalisme français. C'est là que mon désespoir s'épanouit. C'est là que mon espoir doit renaitre, là que je dois envisager la fin de ce monde.
Comme je mesure le défi qui consiste à tenir une ligne dans les ruines des espoirs politiques, autant rester réaliste et exiger l'impossible, non ? L'impossible, ce sera ça : la fin de ce monde. Le NOUVEL ESPOIR.
Nous avons l'Idée, le mythe mobilisateur. Nous connaissons l'Ennemi. Il nous faut maintenant une volonté collective et une stratégie globale pour « détruire ceux qui détruisent la terre ». C'est là que les choses se compliquent car les forces populaires capables de mettre fin à ce monde sont désunies, séparées, voire opposées les unes aux autres. Le pari, c'est de trouver le moyen de les unir. Les facteurs de la désunion sont nombreux mais parmi les plus structurels, les plus anciens et les plus effectifs, il y a la division raciale. C'est à ce nœud que je consacre ce livre.
... que je vous conseille vivement. Bouteldja nous livre ensuite une analyse, tant historique (la généalogie) qu’actuelle (les enjeux qui en découlent), difficilement réfutable et sans la moindre concession. Et elle ose lancer son projet carrément à contre-courant : les petits blancs humiliés et les boucs-émissaires du système —que celui-ci a érigés, structurellement et narrativement, en ennemis— peuvent et doivent s’unir pour affronter le véritable ennemi commun : le Capital. Il faut remplacer « eux » par « nous » —un grand « nous » fanonien.
Je conclus cette introduction par une citation que Houria Bouteldja rappelle dans son 1er chapitre, intitulé L'État racial, et qui en confirme la couleur :
La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquêtes et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore.
(Karl Marx : Le Capital, Livre I, Paris, Gallimard, 2008, p. 760-761.)
Et maintenant, la vidéo d'Alain Bihr :

COMMENT PENSE L'EXTRÊME DROITE ? - avec Alain Bihr
On Ne Veut Plus !, 1.11.2026
Pourquoi le Rassemblement national séduit-il ? Le sociologue marxiste Alain Bihr décrypte la structure de la pensée d’extrême droite, résumée par une triade : identité, inégalité, pugnacité. De Barrès et Maurras à Jean-Marie Le Pen, il montre comment le discours du FN/RN capte un affect central, le ressentiment au sens de Nietzsche, chez une petite bourgeoisie et un prolétariat menacés de déclassement. Il aborde aussi l’antisémitisme, le racisme, l’inversion du stigmate entre extrême droite et extrême gauche, et la manière de combattre l’extrême droite par la lutte sociale.


35 :31
Chapitres
00:00 Introduction 01:26 Alain Bihr et ses travaux sur le Front national 03:03 Le Pen, Barrès, Maurras, Drieu La Rochelle 04:11 Identité, inégalité, pugnacité 11:00 Le ressentiment, affect clé de l’extrême droite 15:58 Ce que révèle le tractage antifasciste 19:37 L’esthétique de l’extrême droite 20:39 Du FN au RN : de l’antisémitisme à l’islamophobie 22:09 Crise du capitalisme et déclassement 27:21 L’inversion du stigmate 30:19 Comment faire reculer l’extrême droite ? 34:31 Conclusion.



TRANSCRIPTION (avec des annotations et des liens de mon cru) de l'entretien Chris - Alain Bihr [Chris coanime la chaîne On Ne Veut Plus ! avec la Padu Team. Militant marxiste et membre fondateur de la revue Positions, il participe à la gestion de l'association La Brèche, un collectif qui organise des projections-débats et a notamment produit le film documentaire « À l'assaut du ciel, Cuba ou la solidarité anti-impérialiste ! »] :

Alain Bihr : L'inégalité est une catégorie ontologique fondamentale.
L'être est inégalitaire. Être pour la pensée d'extrême droite, c'est toujours être plus ou moins qu'autre chose. Et par conséquent, il s'agit toujours d'assurer cette hiérarchie et de la maintenir en place.

Leur ventre ne leur appartient pas. Leur ventre appartient à la nation. Elles sont tenues —à titre de génitrice et de femme, d'épouse, de mère— de pourvoir la nation de nouvelles générations de manière à l'entretenir.

…Et l’on peut très bien comprendre à partir de là comment on peut être parfaitement antisémite et pourtant sioniste.

Chris : Bonjour, bienvenue sur On Ne Veut Plus !
Nous nous retrouvons aujourd'hui avec Alain Bihr pour un nouvel entretien.
Aujourd'hui, nous allons discuter de ses travaux sur le Front National.
Bonjour, Alain Bihr ! Rebonjour !

Alain Bihr : Bonjour.

Chris : Bonjour à nouveau. Oui. Nous parlions lors de notre dernier entretien de la question du racisme et cela nous conduit —comme par une espèce de nécessité logique— à discuter de vos travaux concernant le Front National.
Vous disiez lors du dernier entretien que, finalement, un des fonctionnements inhérents au racisme consistait à tenter de reléguer toujours derrière soi le dernier arrivé, la personne dont la race sociale est jugée être la pire, ou la plus dégradée, ou que sais-je encore... Et finalement, est-ce que c'est pas un peu là-dessus… euh, que joue le Front National ? Est-ce que ce n'est pas un peu comme ça qui fonctionne ? Est-ce que vous pouvez nous en dire plus à ce sujet-là et plus aussi de manière générale sur vos travaux au sujet de l'extrême droite ?

Alain Bihr et ses travaux sur le Front national

Alain Bihr : Oui. Alors en fait, je me suis occupé de l'extrême droite essentiellement dans les années 90. Donc, on était, je dirais, au début du processus de montée en puissance du Front National. J'ai été alerté comme d'autres par la percée électorale que réalise le Front National lors des élections européennes de 1984. Je consacre différents articles déjà sur l'électorat du Front National dans la fin des années 80 et je publie un premier ouvrage en 1993 sur le titre Pour en finir avec le Front National, titre tout à fait malvenu —j'en avais conscience, mais il n'est pas de mon fait, est fait de l'éditeur de l'époque— et tout au long des années 90, j'ai d'abord remis à jour cette analyse, publié une deuxième édition de l'ouvrage en 98, sous le titre Les Français dans le miroir du Front National —c'est un sous-titre plus exactement, le titre était Le spectre de l'extrême droite— et toute une série d'articles aussi sur la pensée d'extrême droite sur laquelle je me suis plongé, je dirais, mais comment on se plonge dans une littérature nauséabonde, mais profondément convaincu qu'il y avait une cohérence quand même dans cette pensée, qu'il s'agissait de la dégager pour comprendre comment elle fonctionnait, comment elle fonctionnait à différents niveaux, c'est-à-dire, d'une part, au niveau de sa propre cohérence conceptuelle interne et, aussi, au niveau des affects qu'elle mobilise, qu'elle parvient à capter et à thématiser pour comprendre évidemment comment elle peut mordre sur différents électorats.

Le Pen, Barrès, Maurras, Drieu La Rochelle

Chris : Alors, quels auteurs avez-vous lus… ?

Alain Bihr : Ah ben, j'ai commencé par lire Jean-Marie Le Pen, longuement et dans le texte, pendant des années.

Chris : Quel courage !

Alain Bihr : Euh oui, enfin, en fait, j'ai compris rapidement comment ça fonctionnait, à tel point que je me souviens plusieurs fois, lorsque je tournais la page, je savais exactement ce qu'il allait dire, parce que c'était un peu toujours la même chose qui revenait. Et je suis tombé un jour dans une réunion de famille, je passe ses circonstances, sur quelqu'un qui est venu vers moi et m'a toisé, en me disant « Vous avez lu euh… il paraît que vous vous occupez du Front National de Jean-Marie Le Pen ? » J'ai dit « Oui, pourquoi ? » Elle dit « Est-ce que vous avez lu Maurice Barrès ? » [Figure de proue de l’ED française, Président de la Ligue des Patriotes] Euh [souffle coupé], je dis « Non... » Euh elle dit « Ouais, pour rien comprendre à Jean-Marie Le Pen si vous avez pas lu Maurice Barrès ». Et je dois avouer que cette personne avait parfaitement raison. Je me suis mis donc à lire Maurice Barrès, à me rendre compte en effet que Jean-Marie Le Pen avait été biberonné à Barrès, comme à Maurras, d'ailleurs, que j'ai lu aussi sur le coup, et j'ai également lu d'autres grands noms de l'extrême droite, notamment [Pierre] Drieu de la Rochelle [romancier et journaliste qui s’engagea en faveur du nazisme en 1934]. J'ai consacré toute une étude à son roman phare Gilles [roman largement autobiographique qui retrace l'itinéraire politique, intellectuel et sentimental de son protagoniste, Gilles Gambier, de la Première Guerre mondiale jusqu'à la guerre d'Espagne] pour comprendre encore une fois quelle est la structure interne de la pensée d'extrême droite, ce thème m’intéressait essentiellement.

Identité, inégalité, pugnacité

Chris : Mais alors quelle est cette structure interne précisément ?

Alain Bihr : Alors je… en fait, la pensée de l'extrême droite s'articule autour de trois thèmes majeurs qu'on pourra résumer à travers la triade identité, inégalité, pugnacité. C'est l'idée d'abord que… il y a toujours, dans la pensée d'extrême droite, l'opération fondamentale est une opération de fétichisation d'une identité collective. Alors c'est le plus souvent la nation, mais ce n'est pas nécessairement seulement la nation. Ça peut être… en dessous de la nation, ça peut être une province, une… alors ça, c'est plutôt au-dessus de la nation, ça peut être effectivement une identité communautaire supranationale, mais ça peut être aussi, par exemple, une ethnie éventuellement infranationale, mais… quoique la plupart des ethnies soient en fait transnationales, elles sont à cheval sur plusieurs… éventuellement plusieurs internations. Ça peut être effectivement des entités supranationales ; alors on peut penser à la communauté religieuse et puis penser évidemment à la race.
Alors, le fétichisme consiste ici en fait à considérer euh soit des identités qui existent comme des produits de l'histoire, des États-nations par exemple, et à en faire évidemment des entités soit surhumaines, c'est-à-dire transhistoriques, enfin métahistoriques, soit même surnaturelles, soit à inventer des identités collectives, dans le cas de la race par exemple, et à dissoudre nécessairement dans cette identité toutes les autres identités qui pourraient se constituer en rivales, l'identité individuelle par exemple, l'identité de classe…
Dans la procédée de l’extrême droite, il n'y a pas d'identité individuelle. L'individu est toujours strictement et exclusivement le représentant de sa… de la communauté d'appartenance qui est la sienne. Et s'il ne l'est pas, il doit l'être. Par exemple, on ne comprendrait pas, à l'époque, le discours que peut tenir Jean-Marie Le Pen expliquant que les femmes ont parfaitement tort de croire que leur ventre leur appartient. Leur ventre ne leur appartient pas. Leur ventre appartient à la nation. Elles sont tenues —à titre de génitrice, de femme, d'épouse, de mère, de bah— de pourvoir la nation de nouvelles générations de manière à l'entretenir.
Bon, de même qu’évidemment, on doit dissoudre la nation, les identités provinciales, bien qu'on puisse les maintenir de manière folklorique dans le défilé du 1er mai qu'organisait le Front National, il y avait toujours des cohortes de représentants… la Provence, la Bretagne… et j'en passe et des pires.
Bon. Deuxième thème autour duquel se structure la pensée d'extrême droite, c'est l'inégalité. C'est-à-dire, l'inégalité est une catégorie ontologique fondamentale. L'être est inégalitaire. Être, pour la pensée d'extrême droite, c'est toujours être plus ou moins qu'autre chose. C'est toujours se situer dans une hiérarchie des êtres. Il y a du plus et du moins. Et il est bon qu'il en soit ainsi. Il est nécessaire qu'il en soit ainsi.
Donc on va retravailler à partir de là la différence.
La différence n'existe pas. La différence, c'est l'inégalité. Il y a pas de… je dirais, d'identité tierce possible qui ne soit prise dans des hiérarchies, et par conséquent, il s'agit toujours d'assurer cette hiérarchie et de la maintenir en place. Et dans cette hiérarchie, en fait, tout le monde a sa place. Il y a une formule par laquelle j’ai résumé ça —et qu'on trouve quasiment tel quel chez le Pen qui explique des choses qui sont à priori paradoxales chez lui—, c'est-à-dire, c'est la formule qui quelque part donne, je dirais, le principe éthique et politique en même temps de l'extrême droite, c'est que tout le monde a sa place, au sens du verbe avoir, à condition que tout le monde soit à, préposition, sa place.
Par exemple, il y a une place pour les Arabes. Il y a absolument une place pour les Arabes. Je ne suis pas raciste, disait Le Pen. Et en ce sens, il ne l'était pas. C'est-à-dire, les Arabes, dans les pays arabes, c'est parfait, ils s'en félicitent absolument. Je dirais n'oublions pas que, par exemple, après la première Guerre du Golfe, il se fait un honneur de rendre visite, c'est une visite où il est reçu très cordialement, quasiment une visite officielle, à Saddam Hussein. Et de se féliciter en Irak de l'existence d'un nationalisme arabe, parce que le nationalisme arabe a évidemment vocation à fixer les Arabes dans les pays arabes, font partie des deux modèles politiques qu'il cite tout le temps : Israël et la Suisse, qui sont pour lui les modèles même des États-nations parfaitement réussis, capables de donner les exemples de ce qu'est une nation sûre d'elle-même, dominatrice, assise sur une armée de milice etcetera etcetera.
Donc on a comme ça des choses qui sont a priori dissonantes par rapport à ce qu'on imagine être un leader d'extrême droite, mais sont parfaitement cohérentes pour lui. Donc par exemple, il a rien contre les juifs —à condition que tous les juifs soient en Israël.
Et on peut très bien comprendre à partir de là comment on peut être parfaitement antisémite et pourtant sioniste.
Sionisme par antisémitisme.
Assignons tous les juifs en Israël et le problème juif sera réglé.
Le Pen dit quasiment des choses de ce genre-là. « Quasiment », « pas tout à fait »… parce qu'il était en même temps, je dirais antisémite à l'ancienne, comme on pouvait l'être… Barrès, qui dit que ce… « que Dreyfus est coupable, je le déduit de sa race » [« Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » : il a rédigé cette déclaration dans le cadre de sa couverture médiatique du procès de révision d'Alfred Dreyfus à Rennes, à la fin de l'été 1899 ; cf. son recueil de chroniques judiciaires intitulé Ce que j'ai vu à Rennes. Barrès a choisi de figer et de théoriser cette formule en l'intégrant dans son ouvrage de synthèse idéologique Scènes et doctrines du nationalisme].
C'est de cet ordre-là, quoi !
En même temps que profondément négationniste, hein ?...

Chris : …de l'histoire.

Alain Bihr : Bon, un [point de] détail de l'histoire et cetera et cetera, Durafour crématoire [Bihr évoque un discours de Jean-Marie Le Pen devant des militants du Front National réunis en université d'été au Cap d'Agde. Il profèra des injures contre Michel Durafour et déclara "Monsieur Durafour et du moulin, obscur ministre de l'Ouverture, dans laquelle il a immédiatement disparu [...] monsieur Durafour crématoire, merci de cet aveu"] et j'en passe et des pires. Bon.
Et le troisième identifiant de la procédée de l'extrême droite, la pugnacité, résulte en fait des deux, c'est une combinaison des deux précédents, puisque en fait, toute l'ontologie, toute la politique et toute l'éthique de l'extrême droite, c'est une politique dans laquelle les identités sont toujours prises dans des combats les unes contre les autres pour assurer leur place dans la hiérarchie des identités.
Donc il faut s'armer, il se faut se préparer au combat, il faut se montrer pugnace, et de cette lutte, bah nécessairement, qui est une bonne lutte, c’est une… polémologie, pourrait-on dire hein, une lutte pour le bien et pour le meilleur, puisque les plus forts, qui sont les meilleurs, se sortiront de cette lutte-là.

Le ressentiment, affect clé de l’extrême droite

À partir de là, on peut aussi comprendre un autre niveau de fonctionnement de l’histoire de l'extrême droite, la manière par exemple dont il accroche des affects, parce que la politique, je dirais, c'est une histoire d'idées, c'est aussi une histoire d'intérêts, mais entre les idées et les intérêts, il y a un niveau que dans l'analyse marxiste on tend quelquefois à négliger, c'est, pour parler comme mon maître classique, des passions.
L'homme est un être de passions, un être d'affects, un être par conséquent aussi derrière les passions, les affects, désirs, et il s'agit de mobiliser ces désirs, de les thématiser pour… je dirais, pour mobiliser les personnes.
Et là, ce que j'ai surtout essayé de mettre en évidence, c'est que l'affect fondamental à partir duquel opère l'extrême droite et que le discours d'extrême droite tente effectivement de thématiser, c'est l'affect du ressentiment. [En philosophie, un thématisme est le rapport d’un thème aux phénomènes qu’il dirige ou le caractère des phénomènes dirigés par un thème]
Là, c'est… j'utilise le concept de ressentiment au sens vraiment que lui donne Nietzsche, hein ? C'est chez Nietzsche que j'ai trouvé cela.
Alors, l'homme du ressentiment qu'est-ce qu'il est ?
C'est l'homme que caractérise à la fois un sentiment d'injustice à son égard, c'est quelqu'un qui vit sa situation comme étant profondément injuste, à tort ou à raison, mais il est victime d'une injustice, euh, mais qui vit en même temps un sentiment de parfaite impuissance par rapport à cette injustice.
C'est-à-dire quelqu'un qui se sent incapable de réagir à cette situation d'injustice qui lui est faite en mobilisant ses propres forces, soit ses forces personnelles, soit les forces qu'il pourrait trouver dans son voisinage, parmi les siens… euh les solidarités qu’il peut se créer.
Donc ça va être celui qui rumine en permanence les maux qui lui sont infligés, à travers une colère sourde, évidemment un esprit de vengeance, la désignation de responsables, de coupables, de boucs émissaires, évidemment, et cetera.
Et la pensée d'extrême droite, enfin, le discours de l'extrême droite, à partir de là, consiste d’abord à lui donner, en quelque sorte, bah des gens en pâture.

Chris : Le concept de ressentiment, en fait, là, vous le décrivez tel que le décrit Nietzsche dans le… notamment dans la seconde dissertation de La Généalogie de la morale…

Alain Bihr : Ah, oui...

Chris : Alors, c'est intéressant parce que vous opérez une forme de renversement, parce que Nietzsche mobilise le concept pour signifier, railler même, ou mépriser l'impuissance des masses face à des êtres humains qui seraient supérieurs, ou Übermenschen, ou… que sais-je, le surhumain —sachant que des critiques assez sévères ont été adressées à Nietzsche, alors évidemment par [George] Lukács [philosophe, sociologue et critique littéraire marxiste], même si ça a été un petit peu décrié dans la forme et par [Domenico] Losurdo [philosophe marxiste, spécialiste entre autres en Nietzsche], parce que finalement, ce… il y a une porosité aussi entre Nietzsche et la pensée d'extrême droite. C'est quelque chose qu'on voit d'ailleurs beaucoup aujourd'hui avec les rares intellectuels de l'extrême droite qui existent aujourd'hui. Enfin, on peut même pas dire que ce sont… je sais même pas si ce sont des intellectuels, hein, du style Julien Rochedy. Je sais pas si vous avez eu le bonheur de le lire.

Alain Bihr : Non, mais...

Chris : …tant mieux pour vous, ne le lisez pas. Donc en fait euh oui, je me questionnais sur la… pas sur la pertinence, parce qu'il y a une pertinence euh, on la voit bien, mais sur la possibilité qu'on a d'étendre ce concept à, et à le renverser, contre l'extrême droite et euh et venait une autre question qui était liée à cette question-là du ressentiment, à ce problème du ressentiment ou à ce problème de l'affect… je sais pas si votre maître spinozard, est-ce qu'on peut le réduire ou ramener cette question-là de l'adhésion à l'extrême droite à de l'affect ? Sachant que on peut également considérer que les mouvements d'extrême droite remportent une adhésion, à fortiori, de plus en plus importante à mesure que le capitalisme peine à résoudre ses propres contradictions.
Donc est-ce que finalement, si je voulais filer les deux entretiens que nous avons fait jusqu'à présent, nous n'aurions pas là une tentative d'achèvement du processus capitaliste, de la dimension —pardon !— raciste du processus du mode de production capitaliste qui trouverait une solution raciste dans la sphère du politique à ses propres problèmes économiques. En tout cas, un semblant, un simulacre de solution.

Alain Bihr : Oui. Alors, il est évident que je ne réduis absolument pas dans l'analyse que j'avais montrée, que j'avais développée du Front National des raisons de son émergence au début des années 80, sa montée en puissance, qui, moyennant quelques accidents de parcours n'a cessé depuis de se confirmer, je ne l'ai réduit absolument pas à cet opérateur, je dirais opérateur psycho-affectivo-idéologique qu’est le ressentiment ! Mais j'ai tenu euh je montre en particulier qu’il y a des intérêts de classe qui sont en jeu. J'ai montré qu’il y a évidemment tout un discours, qui a sa cohérence, qui est en jeu, mais j'ai tenu à insister sur cet opérateur qu’est le ressentiment parce que c'est une dimension de l'analyse des mouvements sociaux que le marxisme a eu tendance à négliger. Le marxisme a pas tellement l'habitude de nous aventurer vers cette dimension de bah, je dirais, de l'être humain en général et de l'implication de l'être humain dans les phénomènes politiques particuliers.

Ce que révèle le tractage antifasciste

Ce qui m'a suggéré ça, c'est une expérience très singulière.
J'ai fait partie dans les années 90 d'un mouvement antifasciste, enfin dénommé tel, anti extrême droite, disons, la Fédération des groupes Ras-le-Front.
J'avais l'habitude avec des camarades, évidemment, j'étais pas seul, on était pas seuls, pour cette aventure, à distribuer des tracts appelant les gens à ne pas être victimes de telle ou telle thématique du Front National.
Bon, qui s'est livré à cette expérience sait bien ce qui se passe généralement : l'immense majorité des gens est totalement indifférent. Le passant… bon, prend le tract à la limite pour pas le regarder ou passe même en… bon.
Il y avait une petite, une faible minorité de gens qui nous invectivaient, une minorité aussi de gens qui s'arrêtaient pour nous remercier de faire cela, et il y avait un tiers, un tiers très intéressant, qui —au départ je ne comprenais pas pourquoi je m'intéressais à eux, je sentais bien qu'il y a quelque chose d'intéressant en eux, mais j'arrivais pas à cerner quoi, euh— qui s'arrêtait.
Alors c'était… ça démarrait toujours de la même manière. Ils s'arrêtaient, ils prenaient le tract, ils voyaient que c'était un tract sur le Front National, dirigé contre le Front National, et ils commençaient en disant que ah oui oui oui, vous avez bien raison, oui, oui, j'ai jamais voté pour le Front National, hein ?, ça commençait toujours comme ça. Jamais voté pour le Front national, MAIS…
Et commençait une litanie de bonnes raisons qu'ils auraient pour, qu'ils auraient eu ou qu'ils pourraient avoir de voter pour.
Alors évidemment, c'était intéressant parce qu'à partir de là, la discussion est possible. Mais il y avait autre chose.
Je comprenais pas pourquoi ça m'intéressait. Et j'ai fini par comprendre de quoi il s'agissait. Je disais, c'est comme si vous écoutiez un chant et qu'il fallait faire l'effort de vous détacher du texte et d'écouter la mélodie, uniquement la mélodie, parce que c'était toujours la même musique, c'était la musique du ressentiment.
C'est-à-dire c'est des gens qui parlaient précisément à partir de cet affect douloureux, vindicatif, rageur, insatisfait, on n’en peut plus et que ça a assez duré et que ça ne peut plus continuer, il faut que ça cesse !
Alors le discours pourrait porter sur… le voisin du dessus qui fait un peu de tapage, sur… le gars d'à côté euh un kebab, ce sont ses odeurs, ça peut être… qu’il connaît très bien quelqu'un qui est au chômage depuis des décennies et que lui, il a droit à des allocations alors qu'à son neveu, on lui avait refusé.
Bon, il y avait comme ça des cibles qui étaient désignées, mais c'était au-delà de ce discours, c'est cette musique particulière, et cette musique particulière qui fait que, par exemple…, je l'ai jamais écrit, mais j'ai été tenté de le faire. Prenez Céline.
On dit, Céline ? Ouais, d'accord, c'est devenu un antisémite, et ça restera, à partir de « Bagatelles pour un massacre ». Mais le Voyage [« Voyage au bout de la nuit »], le Voyage…, quelle œuvre le Voyage ! Et je me proposais d'écrire un article sur le Voyage pour montrer en fait que tout était déjà dans le Voyage. Si vous prenez le Voyage, il y a pas une trace d'antisémitisme là-dedans. Il y a rien. Il y a… il y a rien. Mais il y a la musique. Il y a la musique du Voyage. Cette musique du ressentiment, cette musique du Ça suffit et ça dure et ça n'arrête plus, et on arrête ça, et ça revient constamment.

L’esthétique de l’extrême droite

Donc, en fait, c'est la question de l'esthétique de l'extrême droite. Et ça, on n'y est pas du tout ! attentif du côté marxiste, parce que c'est par cette esthétique-là que l'on capte et thématise les affects.
Je dirais… Le Pen, il fallait le voir sur scène : c'était un tribun. Et je me rappelle, parce que je me suis fait aussi, allez, je l'avoue, je suis allé voir deux fois Le Pen en… j'ai payé.

Chris : Alors ça, ce sera clippé, remonté...

Alain Bihr : Non non non non non ! il y a prescription. Je suis allé voir pour l'écouter. Et les gens jouissaient. Pourquoi ils jouissaient ? Et parce que ! ils avaient sur scène quelqu'un qui leur servait la musique en même temps que les paroles. Il les séduisait pour ça. C'est-à-dire que… ils se reconnaissaient immédiatement en lui, parce qu'ils reconnaissaient la musique de son discours et, en même temps, ils avaient enfin des paroles. Voilà.

Du FN au RN : de l’antisémitisme à l’islamophobie

Chris : Il y a une question sur cette musique justement, parce que ça veut dire qu'il y aurait une forme d'invariant en quelque sorte, de structure idéologique, je sais pas si on peut appeler ça comme ça, qui serait toujours identique à elle-même et qui prendrait des formes diverses en fonction des débouchés socio-historiques… si je traduis bien ce que vous avez dit. Est-ce qu'elle est facilement identifiable ?

Alain Bihr : Mais… on le voit bien aujourd'hui ! Je dirais, l'extrême droite classique que l'on connaît, l'extrême droite dans, je dirais, de la Belle Époque, du temps de l'affaire Dreyfus, l'extrême droite de l'entre-deux-guerres, des Croix de Feu [Ligue politique et organisation paramilitaire française d’extrême droite, 1927-36, à l’origine un mouvement d’anciens combattants français de la IGM. L'insigne du mouvement Croix-de-Feu était une tête de mort superposée sur une croix orthogonale de six langues de feu et diagonalement de deux glaives.] et cetera, qui va devenir évidemment… donner naissance à la Collaboration, c'est une extrême droite profondément, foncièrement, structurellement antisémite et Le Pen en est l'héritier direct. Il est nourri à ça. Et aujourd'hui le RN… blanc comme neige ! Insoupçonnable sur le plan de l'antisémitisme ! D'accord ?
Euh, on retrouvera bien encore parmi eux euh évidemment euh… mais c'est le tabou complet ! : qui au RN tient aujourd'hui, ouvertement, un discours antisémite est sûr de se faire exclure. Le Pen, lui, aurait trouvé des excuses en disant, c'est un dérapage, bon et puis, bon, pas Durafour crématoire et compagnie. Bon et la nouvelle cible, c'est quoi ? L'Islam, les Arabes et cetera.
Donc la malléabilité quant au contenu du discours est le même. Quant à la structure, c'est la même structure.

Chris : Oui, qui est elle-même structuré par finalement ces trois dimensions identité, inégalité…

Crise du capitalisme et déclassement

Alain Bihr : …et alors pour répondre au deuxième volet de votre précédente question, évidemment, qui a prise dans une situation où, comme vous le dites, le capitalisme est à bout de souffle, d'accord ? donc, coince de plus en plus de gens dans une situation où soit ils ne peuvent pas s'en tirer par le ressources individuelles, c'est-à-dire qu'ils partent perdants dans la lutte de tous contre tous [cf. Gilles Châtelet], soit partent perdants dans la lutte collective telle qu’elle peut prendre la forme de la lutte de classes, c'est-à-dire des anciens secteurs de la classe ouvrière, plus généralement du prolétariat, qui se trouvent en perte de vitesse complète, les anciens bassins miniers, sidérurgiques et cetera et cetera, bon, et qui se réfugient sur deux identités alternatives qui restent, la nation et, éventuellement, la race.
On distribue toujours, ah le Front, on distribue des tracts et on se fait agresser verbalement, sans parler au-delà, par bandes de SDF qui étaient en train de biberonner leur litron. Eh non, on va leur donner le tract, il y a pas de raison, de notre point de vue, ils lisent ça et il se mettent à nous injurier. Ouais, mais nous au moins on est français ! ils sortent la carte d'identité. On n'est pas des bougnoules, on est français, nous, on n'est pas des bougnoules ! Bah oui, c'est exactement ça. Quand vous n'êtes plus rien individuellement, évidemment, vous n'êtes non plus rien dans le combat collectif de classe parce ça fait longtemps que vous l'avez déserté, vous avez même jamais été enrôlé dedans. Qu'est-ce qui vous reste pour vous faire une dignité ? Des identités fantasmatiques ? L'une qui vous est garantie, n'est-ce pas ? Il suffit une carte d'identité, vous êtes français ! L'autre, vous pouvez toujours… vous êtes blanc de peau, j'ai tout trouvé ! Et quand vous avez des gens qui, dans ces situations-là, qui sont pas des situations seulement de quelques SDF perdus, mais des situations de population dans cette voie d'anonymisation progressive, de marginalisation socio-économique progressive… euh, si vous avez des…, en phase de formation, qui peuvent vous servir cette soupe, parole et musique en même temps, bah ça prend.

Chris : Après l'extrême droite, tu as aussi des soutiens parmi la petite bourgeoisie. D'ailleurs, c'était même vrai dans les années 30 en Allemagne et je crois que c'est encore vrai aujourd'hui en France et ailleurs.

Alain Bihr : Oui, parmi la petite bourgeoisie, le petit capital de même que, à l'autre bord du spectre, dans une partie du prolétariat, ce qui est pas neuf non plus ! Ce qui est pas neuf ! Bon.
Dans le cas français, c'est lorsque je livre début de… enfin, fin des années 80 plutôt, disons une première étude sur l'électorat du Front National, je distingue clairement les deux sources auxquelles s'alimente, électoralement, et aussi la base sociale évidemment potentielle qui se trouve derrière cet électorat euh pour soutenir plus durablement la montée en puissance du Front National, deux sources qui sont euh que j'analyse comme étant les produits de décomposition de deux blocs sociaux, et deux blocs sociaux qui ont dominé la vie sociopolitique française depuis le début du siècle, qui est le bloc de droite, les possédants, qui valent la petite bourgeoisie ce qu’est la grande bourgeoisie, d'accord ? et le salariat hein comprenant le prolétariat —ouvrier, employé…— et l'encadrement —on en parlera une autre fois, le cas échéant, de l'encadrement.
Ces deux blocs se défont à partir des années 70 sous l'effet de la mondialisation, c'est ce que je montre, et libère, pourrait-on dire, des catégories sociales, pour prendre un terme neutre, je dirais, des catégories sociales qui sont orphelines de représentation ; du côté de la gauche, parce que la gauche est en voie de reconversion pour devenir un social-néolibéralisme, et la droite parce qu’elle est en plein dans le néolibéralisme.
À partir de là, la petite bourgeoisie, d'un côté des fragments déclassés ou en voie de déclassement du prolétariat et autres sont libres pour être captés, surtout qu'ils sont des neutres animés par cette tendance-là. Il y a deux choses qui peuvent, je dirais, alimenter, en termes sociologiques, la tendance à ouvrir ses oreilles à l'extrême droite : c'est le déclassement [cf. Houria Bouteldja : Beaufs et Barbares] ou la peur du déclassement. Parce que la peur du classement, ça peut être le cas pour la petite bourgeois, est à la limite aussi destructrice de toutes les barrières qui peuvent retenir de franchir certaines limites que le déclassement lui-même.

Chris : Oui, d'ailleurs peut-être même que comme la petite bourgeoisie, plus fragile peut-être, plus facilement en voie de prolétarisation qu’une très grande bourgeoisie, elle pourrait être même plus sensible, pour ces raisons-là, à se tourner vers l'extrême droite que ne pourraient l'être peut-être des très grands bourgeois.
Bon, on va pas faire l'analyse de comptoir ici, mais une question me venait, notamment sur les réseaux sociaux actuellement ; c'est quelque chose qui est très systématique aujourd'hui et pas que, par ailleurs, avec le nouveau visage que s'est donné —enfin, que s'est donné… euh—, que, on va dire, l'époque a donné au Front National, donc au Rassemblement national. Il n'est pas rare que ces militants-militantes ou sympathisants-sympathisantes se défient eux-mêmes/elles-mêmes d'appartenir à l'extrême droite.

L’inversion du stigmate

Et nous qui sommes confrontés pas mal aux réseaux sociaux, on voit poindre de plus en plus ce genre de remarques de personnes qui sont objectivement racistes, qui sont très très violentes et qui expliquent que finalement ces personnes qui expliquent elles-mêmes qu'elles ne sont pas d'extrême droite, que l'extrême droite, c'est la France Insoumise, que les fascistes, c'est la France Insoumise, donc cette espèce d'inversion du langage qui est tout à fait étonnante et amusante, donc, c'est comme s'ils avaient compris quelque part que l'extrême droite, c'était pas terrible, quoi, c’était pas bien, voilà l'extrême droite, c'est… bon, ça renvoie mémorialement à quelque chose de pas très positif, mais en reproduisant à l'identique finalement les schémas classiques, les discours de l'extrême droite.

Alain Bihr : Alors, étant donné que je ne fréquente pas les réseaux sociaux, je tiens à ma santé mentale, je connais pas ce type de discours, mais bon, ça ne m'étonne pas, parce que, je dirais, c'est pas neuf.
L'attitude de dénégation des gens qui ont des penchants de l'extrême droite euh, en disant « Nous ne sommes pas d'extrême droite », c'est quelque chose qui est structurel…

Chris : …de renverser, renvoyer le stigmate à l'autre.

Alain Bihr : Alors renvoyer le stigmate à l'autre, c'est aussi fonction de toute une campagne médiatique, enfin médiatico-politique, qui se mène depuis des années, qui vise à stigmatiser l'extrême gauche en la désignant comme étant l'extrême droite.
On vit quand même cette époque absolument extraordinaire où c'est l'extrême droite qui se trouve lavée de tout soupçon d'antisémitisme, sous prétexte qu'elle est devenue sioniste, alors que l'extrême gauche est stigmatisée comme étant antisémite, sous prétexte qu'elle tient, en tout ou en partie, un discours propalestinien et antisioniste, à fond, renversé en quelque sorte… enfin, à stigmate renversé, plus exactement.
Donc, je dirais, cette opération politico-médiatique évidemment, ça amène aussi nécessairement des individus à pouvoir se dire mais finalement c'est pas nous les méchants, ce sont les autres. Nous, nous, on est blancs comme neige…

Chris : Sur l'antisémitisme, c'est particulièrement visible. Je vais risquer une anecdote, puisque vous en avez raconté une tout à l'heure. Euh pour m'être retrouvé à tracter dans plusieurs circos [circonscriptions] à Paris, pendant les dernières législatives, pour le NFP, je me souviens très précisément… dans le 6e arrondissement de Paris, tracter pour le Parti socialiste, ce qui est une honte en soi. Voilà. Et…

Alain Bihr : …euh c'est encore moins honteux euh de fréquenter un meeting du Front National [rires] !

Chris : …et mes camarades et moi-même, nous nous sommes fait traiter un très grand nombre de fois d'antisémites par des passants, alors que nous tractions pour le PS. Vous imaginez en fait euh à quel point le stigmate peut être renversé pour que même si vous, vous demandez de voter PS, on vous traite d'antisémite ?
C'est une manière aussi peut-être de préparer idéologiquement en tout cas la répression des sympathisants-sympathisantes progressistes.

Alain Bihr : Oui, je pense que c'est simplement la part de ces individus, c'est tout à la fois la possibilité de s'adosser à justement un discours devenu dominant, hein, dans le cadre de cette campagne politico-médiatique que j'évoquais tout à l'heure, et surtout de ne pas avoir à fournir un quelconque effort d'argumentation politique.

Comment faire reculer l’extrême droite ?

On se contente de placer un stigmate sur l'opposant et ça nous rend quitte d'avoir à s'expliquer politiquement sur ce qui peut nous séparer de lui ou d'avoir à faire l'effort qui consiste à prendre au sérieux les positions qu’ils défendent pour argumenter contre elles.
Donc, c'est une solution de facilité.

Chris : Alors, j'ai une dernière question sur ce sujet-là, qui renvoie à ce que produisent en France les théories décoloniales, parce qu’une de leurs hypothèses consiste à dire que la gauche a une part de responsabilité justement.
Alors évidemment, c'est… dire cela, c'est une évidence, vous allez me dire, la gauche une part de responsabilité dans la montée de l'extrême droite, soit ! mais dans sa forme de combat contre le racisme, ils opposent, et je peux considérer que cette opposition est d'ailleurs tout à fait discutable, hein, une gauche morale à une gauche politique. Et en fait, il y aurait eu —notamment dans les années 1980 avec touche pas à mon pote, SOS racisme— des formes d'antiracisme qui auraient eu une dimension essentiellement morale, qui consisterait à dire, voilà, vous êtes raciste, vous êtes des méchants, c'est pas bien, sans aucune forme de discussion, ce qui fait que finalement cela permettait un genre de disqualification de l'autre sans autre forme de procès, sans efforts intellectuels non plus —un peu finalement ce que vous voulez dire par rapport à l'extrême droite—, et à cela ils opposent justement un antiracisme politique qui viserait à la conscientisation effective —alors via la propagande, le travail intellectuel et le militantisme concret— pour justement faire en sorte que ces masses comprennent qu’il y a de bonnes raisons de pas être raciste.
Et ce qui m'envoie donc à cette question, comment faire pour faire reculer cette idéologie d'extrême droite et surtout, les effets qu'elle peut produire pour la faire reculer elle-même en fait. Qu'est-ce qu'on fait ?

Alain Bihr : Alors, je reviens à ce que je disais précédemment. Si l'opérateur psycho-affectivo-politique de l'adhésion à l'extrême droite est le ressentiment, il faut évidemment arriver à casser ce qui nourrit le ressentiment.
Et faire casser ce qui nourrit le ressentiment, c'est toujours permettre à celui qui estime, alors mettons les choses au mieux, à bon droit, qu'injustice lui est faite, parce que injustice lui est faite, il est opprimé, il est exploité, il est dominé, de lui donner les moyens, individuellement et collectivement, de faire front ; c'est-à-dire, d'engager une lutte défensive, d'abord, et offensive autant que possible, le plus rapidement possible, contre cette situation pour la faire céder, parce que chaque fois qu’une capacité de lutte, une capacité de mobilisation de l'individu, des groupes humains pour modifier leur situation présente se produit, une métamorphose désaffecte se produit également, c'est-à-dire, les individus regagnent confiance en eux, regagnent fierté de ce qu'ils sont, ne se considèrent plus à travers les yeux de ceux qui les dominent comme des merdes ou des sous-merdes, cherchent moins à essayer de trouver encore plus dévêtus, démunis qu’eux et cetera et cetera.
Et d'ailleurs ça rejoint une situation qu'on a tous connu : quelles sont les situations où on n'entend plus le Front National ? C'est toutes les situations où il se produisent des mouvements sociaux.
On ne les entend plus, parce que justement, cette situation où leur discours devient littéralement, ça vaut pas la peine qu'ils essaient de parler —de toute façon ils parlent pas, mais ils ont compris quelque part, c'est devenu… leur discours est devenu inaudible ! Et leur discours est d'autant plus inaudible qu'on va justement donner aux individus, dont les oreilles étaient ouvertes, parce qu’ils étaient dans la situation où injustice leur était faite, alors qu'ils estimaient d'abord avoir pas les moyens de lutter contre, n'avoir plus les moyens de lutter contre, se trouver délaissés, abandonnés, privés d'eux et cetera, des moyens de lutter contre, les moyens justement de se remobiliser.
Donc il faut travailler à cela !!!

Chris : On prend la lutte sociale…

Alain Bihr : Absolument !

Chris : …on affronte le racisme.

Alain Bihr ; Bon, c'est une… finalement une thèse marxiste de base et absolument élémentaire. Bon, la classe n'existe que dans et par la lutte de classes. Il y a… sinon elle est… et parobolo et parobolo. Les individus se dispersent, ils se mettent à dériver vers tout et n'importe quoi et cetera et cetera.

Conclusion

Chris : C'est peut-être une évidence, mais c'est toujours bien de le rappeler…

Alain Bihr : mais oui, c’est… évidemment, oui.

Chris : …parce qu'on peut l'imaginer comme une forme d'abstraction la classe alors qu'il y a quelque chose de très concret dans l'activité humaine.

Alain Bihr : Absolument !

Chris : Eh bien, merci beaucoup, Alain Bihr, pour cet entretien sur vos travaux sur l'extrême droite, et nous nous retrouverons bientôt pour un dernier entretien. Nous parlerons des classes…

Alain Bihr : Très volontiers !

Chris : Merci beaucoup d'avoir regardé cette vidéo sur On Ne Veut Plus !
Je vous invite à aller consulter les travaux d'Alain Bihr sur l’extrême droite.
N'hésitez pas à faire des dons pour l'association La Brèche afin que nous puissions continuer à produire des entretiens de qualité supérieure tel que celui-ci, même très supérieur, et que puissions continuer à financer la revue, nos différentes activités et les films que nous essayons de produire, notamment le dernier, qui sera diffusé dans plusieurs salles en France et aussi dans le monde À l'assaut du ciel à Cuba.
À bientôt. Au revoir.