mercredi 23 mars 2011

Indignez-vous !, de Hessel, présenté à Madrid

Lundi 28 mars 2011, à 19h30, dans le Théâtre de l'Institut français de Madrid, Stéphane Hessel et José Luis Sampedro vont présenter l'édition castillane d'un bouquin dont ils sont l'auteur et le prologuiste, et qui a mérité l'intérêt de certains parmi vous : Indignez-vous ! (Indigène éditions, octobre 2010 ; 32 pages, 3€ / ¡Indignaos!, Ed. Destino, 2011). On a prévu un service de traduction simultanée.

Ancien résistant contre les Nazis, puis déporté à Buchenwald ; après la Libération, diplomate et militant politique, Hessel a maintenant 93 ans, mais il conserve intacte sa capacité d'indignation et ose appeler à transmettre par ces temps-ci l'héritage de la Résistance, ce qui lui vaut les calomnies habituelles des vicaires médiatiques des grands pouvoirs, y compris le sioniste, drôle d'Histoire. En fait, pour des raisons très variées, bien des polémiques se sont déclenchées en France -et ailleurs- autour de l'opuscule de Hessel et de ses positions politiques ; en voilà un petit historique pour vous aider à vous repérer :
17/01/2011 - Nouvel Observateur : l'École normale supérieure (ENS) annule un colloque avec Hessel décrié par des associations sionistes. Censure évoquée par un groupe international d'intellectuels... (1)
18/01/2011 - Aude Lancelin, dans l'Obs : Qui veut la peau de Stéphane Hessel ?
19/01/2011 - Rencontre entre Stéphane Hessel et Edgar Morin (qui venait de publier La Voie chez Fayard) dans Les Matins, sur France Culture.
24/02/2011 - Aude Lancelin, dans l'Obs : De quoi Hessel est-il le nom ?
28/02/2011 - Marion Cocquet, Le Point : Stéphane Hessel et Edgar Morin : indignations en concurrence. (Modifié le 1/03/11. Voir aussi, par exemple, l'info de l'Obs là-dessus)

Au début d'Indignez-vous !, Hessel rappelle au lecteur qu'il a 93 ans et se souvient de ses années de résistance ainsi que du programme élaboré à l'époque par le Conseil National de la Résistance. Il écrit exactement :
À partir de 1945, après un drame atroce, c'est une ambitieuse résurrection à laquelle se livrent les forces présentes au sein du Conseil de la Résistance. Rappelons-le, c'est alors qu'est créée la Sécurité sociale comme la Résistance le souhaitait, comme son programme le stipulait : « Un plan complet de Sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d'existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail » ; « une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours. » Les sources d'énergie, l'électricité et le gaz, les charbonnages, les grandes banques sont nationalisées. C'est ce que ce programme préconisait encore, « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d'énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d'assurance et des grandes banques » ; « l'instauration d'une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie ». L'intérêt général doit primer sur l'intérêt particulier, le juste partage des richesses créées par le monde du travail primer sur le pouvoir de l'argent.
La pertinence de ce rappel est absolue, car la classe dominante s'évertue, depuis plusieurs décennies, à "défaire méthodiquement" le programme du CNR et les acquis sociaux de l'après-guerre. Vous ne l'aviez pas remarqué ? D'ailleurs, nos prédateurs s'expriment comme de l'eau de roche à ce propos : coutumiers des bulles financières, ils se sentent désormais porteurs de la bulle d'excommunication de la dignité humaine. Denis Kessler, par exemple, ancien vice-président du MEDEF (la grande organisation patronale française), ancien patron du lobby des compagnies d'assurances et, par ces temps-ci, PDG de SCOR (groupe de réassurances qu'il a lui même fondé), a intérêt à en finir d'une fois pour toutes avec la Sécurité sociale, les pensions de retraite et les différentes prestations publiques d'une société modestement solidaire. Ça se comprend. Il ne faut donc pas s'étonner que le 4 octobre 2007, il ait publié un article —dans Challenges, revue au nom comme il faut— où il assignait au pouvoir sarkozyste la tâche péremptoire d'abroger « tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception » et de « sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! » M. Kessler ne se prive ni de l'adverbe ni du point d'exclamation (2 Note en bas de billet pour lire l'article dans son intégralité. Cliquez ICI pour lire une réaction contemporaine, celle du Lucky.blog).

Hessel termine son opuscule (22 pages) évoquant l'Appel du 8 mars 2004, une déclaration de quelques vétérans de la Résistance encore vivants alors, à savoir, Lucie Aubrac, Raymond Aubrac, Henri Bartoli, Daniel Cordier, Philippe Dechartre, Georges Guingouin, Stéphane Hessel, Maurice Kriegel-Valrimont, Lise London, Georges Séguy, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Maurice Voutey. Les derniers propos de son texte sont donc :
(...) certes « le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n'a pas totalement disparu et notre colère contre l'injustice est toujours intacte ».
Non, cette menace n'a pas totalement disparu. Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. »
À ceux et celles qui feront le XXIe siècle, nous disons avec notre affection :
« CRÉER, C'EST RÉSISTER.
RÉSISTER, C'EST CRÉER. »

Candide n'a rien à redire...
Une petite info pour conclure : Stéphane Hessel récidive et vient de publier le 10 mars Engagez-vous ! -Éditions de l’Aube, 93 pp. Ce nouvel ouvrage réunit ses entretiens avec Gilles Vanderpooten.
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(1) "We, the undersigned U.S., Canadian and British academics, many of us with long connections to France, and who have long admired the historic role of the École Normale Supérieure in the critical and intellectual life of the country, are dismayed at recent events at the school." : Nous, soussignés universitaires américains, canadiens et britanniques ayant de nombreux et prolongés contacts avec la France, et qui avons longtemps admiré le rôle historique de l’Ecole normale supérieure dans la vie intellectuelle de ce pays, sommes consternés par les récents événements au sein de cette école”. Ainsi commence une pétition signée par près de 160 chercheurs anglo-saxons adressée à Monique Canto-Sperber, directrice de l'ENS...

(2) Voici l'article complet extrait du site contreinfo.info :

Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !

Par Denis Kessler, Challenges, 4 octobre 2007
Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.
Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme...
A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !
A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées - toujours qualifiées d’« historiques » - et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.
Ce compromis, forgé aune période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc.
Cette « architecture » singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires.
Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les « tabouise » en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges.
Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse.

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