lundi 14 février 2011

Slogans et réalité crue ou jongler avec les mots

La presse nous apprend aujourd'hui que le gouvernement français organise un concours "pour jongler avec les mots" : dans le but de fêter la Semaine de la langue française et de la francophonie, qui vient de commencer, le site du ministère de la Culture et de la Communication lance une compétition, le concours des dix mots, à l'intention des collégiens et lycéens. Ils sont invités à réaliser collectivement un travail sur le thème de... la solidarité. Étonnant de la part d'un gouvernement élitocrate qui promeut à longueur d'année la concurrence (la guerre des plus forts contre tous) et le bouclier fiscal, qui diabolise les tziganes et les immigrés, qui encourage la dénonciation des solidaires (sujet très bien illustré par le film Welcome, de Philippe Lioret, qu'on a pu voir sur La2 il y a quelques jours) et dont la politique contribue, par exemple, à l'augmentation des Français non ou mal logés : selon le rapport 2011 de la fondation Abbé Pierre à ce propos, 3,6 millions de Français sont mal-logés ou directement sans abri. Le ministère de la Culture et de la Communication communique ce que le gouvernement ne cultive pas.
Le travail du concours proposé par le ministère français doit contenir les dix mots suivants : accueillant, agapes, avec, chœur, complice, cordée, fil, harmonieusement, main et réseauter. "Il s’agit de concevoir à partir des 10 mots une production littéraire qui implique une dimension artistique fondée sur un réel travail linguistique. Toutes les démarches pluridisciplinaires seront les bienvenues." Les inscriptions sont admises du 14 février au 16 mars.
Parallèlement, en collaboration avec le ministère et les sites "le-slam.org" et "On Aime Les Mots", TV5 Monde lance un tournoi international de slam, anglicisme qui veut dire littéralement "claquement" ; les slams dont nous parlons ici sont des compositions disons poético-oratoires, grosses de sens, que les slameurs déclament de manière très libre sur une légère base musicale.
TV5 Monde incite les internautes à créer un texte ou une vidéo à partir des dix mots mentionnés, puis à les poster sur son site (du 26 janvier au 1er mars 2011). Le 14 mars à 20h, Grand Corps Malade, slameur renommé, annoncera lors d'un tchat vidéo les noms des deux participants qui auront recueilli le plus grand nombre de votes du public. C'est drôle parce que Grand Corps Malade s'est illustré en analysant les soi-disant vertus solidaires des mesures gouvernementales, en matière d'Éducation nationale par exemple (voir la vidéo ci-dessous).
Démolir le service public et prôner la solidarité ? Si "jongler avec" est, selon Le Robert, "manier de façon adroite et désinvolte", on dirait que le gouvernement français jongle vraiment avec le mot "solidarité" et nous prend pour des gogos.

Grand Corps Malade - Education Nationale



Note du 16 février 2011 :  Sous le titre L'Appel des 47, 47 fonctionnaires de l'enseignement public qui ont rendu leurs Palmes académiques pour récuser la politique sarkozyste en la matière, publient un manifeste sur le site de Charlie Hebdo où ils dénoncent que...
"(...) l’Éducation nationale souffre de plus en plus d’une politique où la logique comptable et la notion de rendement ont pris le pas sur toute réflexion pédagogique et sociale : depuis quelques années, l’école que nous avons aimée et construite est progressivement désorganisée, dégradée, et disparaît. Nous n’y retrouvons plus les idéaux et les valeurs que nous y avons portés.
La liste des mesures qui vont contre l’école, les enfants, les étudiants et les enseignants est déjà bien longue : suppression, cette année encore, de 16 000 postes qui s’ajoutent aux 50 000 de ces trois dernières années ; suppression de la formation des enseignants (IUFM); suppression de la carte scolaire ; remise en cause de la scolarisation des moins de trois ans ; prime aux recteurs, etc.
"
Ce groupe des 47 comprend, hommes et femmes confondus, professeurs, conseillers d'orientation, maîtres de conférences, documentalistes, directeurs d'école, principaux et proviseurs, instits, inspecteurs, etc.

Note d'avril 2012 : J'ai réécouté le slam de GCM et j'ai éprouvé un certain malaise en écoutant une phrase : "continuons de dire aux p'tits frères que l'école est la solution". L'école est-elle vraiment LA solution, la solution définitive, la panacée absolue ? Non, ce n'est pas vrai, malheureusement. Cette affirmation pourrait peut-être plaire à Moreno Castillo, par exemple, mais il est question ici d'un problème beaucoup plus complexe que cela. L'école, bien entendu, fait partie de la solution mais celle-ci sera sociale ou ne sera pas. Vis-à-vis de tout ce qu'il y a autour de nous, habitus, prestiges montés, inlassable activité des grands média traditionnels, retombées des nouvelles technologies, publicité par monts et par vaux,... on est tenté de dire que l'influence de l'école est presque négligeable... C'est peut-être un bon moment pour suggérer la lecture d'un article de John Marsh paru en janvier 2012 dans Le Monde diplomatique : L'Éducation, suffira-t-elle ? Cliquez dessus si tout cela vous intéresse.

vendredi 11 février 2011

Pantin Moubarak quitte le pouvoir

Après dix-huit jours de manifestations, Hosni Moubarak a démissionné. C'est ce qu'a annoncé le vice-président égyptien, Omar Souleiman. L'armée prend le pouvoir...
L'annonce a provoqué une clameur de joie sur la place Tahrir, un coup de cœur au Caire... Et nous venons de voir sur la Puerta del Sol madrilène des Égyptiens et des citoyens d'autres nationalités en franche liesse. Il y en a qui finiront rauques la journée ! Félicitations très émues.
Et puis, l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) compte désormais un tyran de moins dans ses rangs. Aura-t-on droit à un nouveau fantoche ou ça va bouger pour de bon ? On verra bien mais, pour l'instant, y'a de la joie !

Je viens de relire quelques passages du Discours de la servitude volontaire (1576), d'Étienne de La Boétie (1530-1563) ; je trouve bon pour l'occasion —en fait, pour toutes les occasions— d'en citer cet extrait :
« Les empereurs romains n'oubliaient pas surtout de prendre le titre de tribun de peuple, tant parce que cet office était considéré comme saint et sacré, que parce qu'il était établi pour la défense et la protection du peuple et qu'il était le plus en faveur dans l'état. Par ce moyen ils s'assuraient que ce peuple se fierait plus à eux, comme s'il lui suffisait d'ouïr le nom de cette magistrature, sans en ressentir les effets.
Mais ils ne font guère mieux ceux d'aujourd'hui, qui avant de commettre leurs crimes, même les plus révoltants les font toujours précéder de quelques jolis discours sur le bien général, l'ordre public et le soulagement des malheureux. »
Ah, il y a exactement 50 ans, Ambroise Croizat (1901-1951) mourait à Suresnes. Il fut l'un des fondateurs de la Sécurité Sociale et du système des retraites en France.

lundi 7 février 2011

Le cas Lumumba, 50 ans après son meurtre

21 jours après le cinquantenaire de l'assassinat de Patrice Lumumba (2/07/1925-Katanga, 17/01/1961), ce Noir qui refusa de lécher les bottes de l'Homme blanc, j'ai vu lors d'une fouille internautique qu'une pétition a été lancée afin que la Belgique "reconnaisse SES RESPONSABILITES HISTORIQUES dans l’assassinat prémédité de Patrice Émery LUMUMBA et que justice soit rendue !"
Cette pétition de lumumba.org soutient en plus qu' "il est impératif que l’Etat belge accepte L’OUVERTURE DE L’INTEGRALITE DES ARCHIVES COLONIALES, à savoir celles de l’administration coloniale, de la Force publique, de la Sûreté, du Ministère des Colonies, notamment. Ces archives doivent faire l’objet d’un recensement et être accessibles au public pour qu’enfin, la vérité triomphe."

Là-bas, si j'y suis, le repaire radiophonique de Daniel Mermet, s'est penché sur ce cas de figure et nous a invités à trois émissions +2 (podcastables : on peut toujours les écouter) pour remettre les pendules à l'heure sur cette affaire :
Et "Il y a cinquante ans, l’assassinat de Patrice Lumumba". Reportage à Bruxelles avec Ludo de Witte et au Katanga avec le professeur Kongolo et le collectif "Mémoire coloniale", ici, , et , ici, et
Mermet choisit un extrait d'un texte incontournable d'Aimé Césaire, son Discours sur le colonialisme, pour illustrer ces cinq volets ; je vous le colle ci-dessous :
« Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a au Viet Nam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. »
Aimé Césaire : Discours sur le colonialisme, Éd. Réclame, 1950
(rééd. Présence africaine, 1955)
Le sociologue flamand Ludo de Witte (1956) a beaucoup contribué à rompre le silence ou la désinformation (1) sur ce crime d'État(s) grâce à la publication de son livre L’assassinat de Lumumba (Karthala, janvier 2000). En 2001, il affirmait à Matchafa (collection de médias québécois) « que l’assassinat a été exécuté en accord avec les gouvernements belge et américain et que les commanditaires étaient tous des actionnaires d’entreprises qui pillaient ou avaient des vues sur les richesses du Congo. L’assassinat a été réalisé au nom du libre marché et de la lutte contre le communisme. » Le procédé habituel, la méthode éternelle : un assassinat ou un coup d'état, voire les deux (cf. Mohammad Mosaddeq, João Goulart, Jacobo Árbenz, Achmed Sukarno, Salvador Allende, Jaime Roldós, Omar Torrijos, etc), pour laisser la voie libre à la rapine. Dans ces déclarations, de Witte précisait le résultat de ses recherches :
-Ludo De Witte. Des indices sérieux indiquent que les plus hautes instances politiques belges ont été impliquées dans différentes tentatives d’assassinat de Lumumba, de septembre à octobre 1960. Pendant l’enquête, on a par exemple parlé de l’opération L, mise sur pied par Edouard Pilaet. Celui-ci travaillait pour le compte de la Forminière, la société belge qui exploitait le diamant au Congo. Par l’intermédiaire du colonel de réserve Laude, il était notamment en contact avec le chef de la maison militaire du roi, le général Dinjaert. Les plus hautes instances politiques étaient impliquées dans cette opération. C’est d’ailleurs le bras droit du comte d’Aspremont Lynden, le ministre des Affaires africaines, qui a chargé Pilaet de se rendre au Congo et d’y travailler sous la direction du colonel Marlière. Celui-ci deviendrait plus tard le conseiller de Mobutu.
Il y a encore d’autres témoignages. Ainsi, le commandant Noël Dedeken a reconnu avoir reçu du commandant en chef de l’armée belge, le baron de Cumont, l’ordre d’enlever Lumumba, sans doute en vue de l’éliminer par la suite. Et, récemment, l’officier belge Paul Heureux a confirmé l’existence d’un plan visant à assassiner Lumumba et émanant du journaliste Jo Gérard, partisan notoire du roi Léopold III et collaborateur de Paul Vanden Boeynants. Ce plan a été préparé sous la supervision du colonel Marlière, qui agissait avec l’accord de ses supérieurs. Ces opérations ont finalement été suspendues lorsque l’initiative est passée aux mains des Américains.
-Avez-vous des informations sur la collaboration entre les services américains et belges?
-Ludo De Witte. Nous savons que dès l’été 1960, les Américains et les Belges ont lancé plusieurs tentatives d’assassinat contre Lumumba et que toutes ces opérations ont été suspendues entre le 10 et le 15 octobre. Des documents de la CIA et les archives de Pilaet révèlent qu’on était arrivé à la conclusion que trop de personnes travaillaient à la préparation du meurtre de Lumumba. Hormis les opérations préparées par les services occidentaux eux-mêmes, ceux-ci ont aussi tenté de faire exécuter la sale besogne par des Congolais. Mais ceux-ci se sont montrés peu enthousiastes. Pilaet écrit dans un rapport: «Tous les Congolais avec lesquels je parle sont d’accord pour dire que Lumumba doit disparaître. Mais ils espèrent tous que quelqu’un d’autre fera le travail à leur place». En d’autres termes, de très nombreuses personnes étaient au courant des opérations. A Brazzaville et à Léopoldville, les rumeurs allaient bon train. Des amateurs étaient impliqués dans l’affaire et il y avait des fuites. Un moment donné, il a donc été décidé de mettre fin à toutes les opérations.
Noël Dedeken et Pilaet ont alors été révoqués. La CIA a envoyé un message à l’ambassade américaine précisant que «toutes les initiatives par rapport à Lumumba devaient être arrêtées». Mais en même temps, le quartier général de la CIA a transmis un message secret, via un canal spécial, à Larry Devlin, chef de la CIA à Léopoldville, lui indiquant littéralement qu’il ne devait en aucun cas tenir compte du message officiel et que l’opération serait poursuivie de manière accélérée.
La CIA décide alors d’engager un tueur à gages professionnel. Cet homme, recruté en Belgique et portant le nom de code QJWIN, est arrivé au Congo juste avant la fuite de Lumumba de Kinshasa. Finalement, il sera rappelé sans avoir pu achever son travail parce qu’entre-temps, Lumumba a été arrêté par Mobutu pour être livré plus tard au Katanga. Mais le fait qu’à la mi-octobre, Belges comme Américains mettent fin à toutes leurs opérations officielles et que la CIA prend alors toute l’affaire en main, donne à penser qu’il y a eu une coordination à un très haut niveau entre Bruxelles et Washington. En outre, des concertations ont eu lieu en janvier 1961, tant au niveau de l’Otan que de manière bilatérale. Le Portugal, qui était encore maître en Angola, et le régime britannique en Rhodésie ont discuté avec le régime Tshombé au Katanga pour arrêter la progression des forces nationalistes. Des contacts avec les Français ont eu lieu en vue de renforcer le régime de Mobutu. Le Pentagone insistait à cette époque pour que les bases militaires de Kitona et de Kamina restent entre les mains de forces «alliées».
Quant aux motivations de l'entente criminelle alliant les gouvernements belge et étasunien et les léopoldistes, Ludo De Witte est clair comme de l'eau de roche :
Toutes ces forces, traversées par d’énormes conflits d’intérêts, étaient toutes des actionnaires d’entreprises qui exploitaient le Congo. Derrière Jean del Marmol, il y avait le groupe Lambert; derrière Pierre Wigny, il y avait une floppée de sociétés coloniales; dans l’entourage du Palais royal, il y avait la Société Générale. L’oncle d’Aspremont Lynden était l’un des commissaires de la Société Générale. Pour les Américains, l’enjeu était aussi de mettre la main sur les énormes richesses du Congo. En outre, un succès du nationalisme de Lumumba pourrait avoir des conséquences importantes dans l’ensemble de l’Afrique.
Là-bas, si j'y suis conseille aussi la lecture de Lumumba, un crime d’Etat. Une lecture critique de la Commission parlementaire belge, de Colette Braeckman (Aden, avril 2009).
On peut lire également, sur le site du Projet Lumumba, le poème Lumumba's gebit (Les dents de Lumumba), d'Hugo Claus, que l'écrivain flamand publia le 8 novembre 1999, dans le quotidien De Standaard, après avoir vu à la télé le documentaire où l'inspecteur policier Gerard Soete (2) expliquait comment il s'était débarrassé des cadavres de Patrice Lumumba et de ses compagnons Maurice M'Polo et Joseph Okito : « Nous avons découpés les corps en morceaux. Le crâne a été dissout dans de l'acide sulfurique et le reste a été brûlé. » Et ceci après l'arrachement des deux canines dorées de Lumumba...
Si vous souhaitez accéder à une bibliographie plus touffue en la matière, cliquez dessus.
Enfin, le site du Projet Lumumba nous rappelle une citation de Jacques Derrida (1930-2004) parfaitement pertinente à cet égard :
"Nous n’accepterons plus de vivre dans un monde qui non seulement tolère les violences illégales mais viole la mémoire et organise l’amnésie de ses forfaits. Notre témoignage critique doit transformer l’espace public, le droit, la police, la politique de l’archive, des médias et de la mémoire vive. Et il doit le faire en passant les frontières nationales."
"Nous aurions, me semble-t-il «contre l’oubli», un premier devoir: pensons d’abord aux victimes, rendons-leur la voix qu’elles ont perdue. Pensons d’abord à la destinée - chaque fois unique et irremplaçable - de ceux et de celles à qui on a dénié le droit à la parole et au témoignage et qui ont eu à souffrir l’injustice dans leur vie, parfois dans leur honneur. Pensons à la machine qui les a ainsi broyés, à l’ignominie de certains individus, de certaines forces sociales, de certains appareils étatiques ou policiers. A chacune des victimes, toujours au singulier, à tous ces «disparus», nous devons épargner ce surcroît de violence : l’indignité, l’ensevelissement du nom ou la défiguration du souvenir.
Mais un autre devoir, je le crois, est indissociable du premier: en réparant l’injustice et en sauvant la mémoire, il nous revient de faire oeuvre critique, analytique et politique. En général et cette fois au-delà des singularités exemplaires. Les crimes en question, les censures, les amnésies, les refoulements, la manipulation ou le détournement des archives, tout cela signifie un certain état de la société civile, du droit et de l’État dans lesquels nous vivons. Citoyens de cet État ou citoyens du monde, au-delà même de la citoyenneté et de l’Etat-nation, nous devons tout faire pour mettre fin à l’inadmissible. Il ne s’agit plus seulement alors du passé, de mémoire et d’oubli. Nous n’accepterons plus de vivre dans un monde qui non seulement tolère les violences illégales mais viole la mémoire et organise l’amnésie de ses forfaits. Notre témoignage critique doit transformer l’espace public, le droit, la police, la politique de l’archive, des media et de la mémoire vive. Et il doit le faire en passant les frontières nationales."

Déclaration de Jacques Derrida au colloque « 17 et 18 octobre 1961: massacres d’Algériens sur ordonnance ? »
(1) Au début, on rejeta sur des villageois congolais la responsabilité du massacre de Lumumba et ses "complices". En Espagne, les textes des informations de la presse franquiste de l'époque étaient inénarrables. La loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, disait Patrice Lumumba. La presse, non plus.
(2)

dimanche 30 janvier 2011

Charlatans et menteurs

Ces jours-ci, nous assistons à quelques exemples nord-africains qui prouvent que les charlatans, les voyants et les strausskahns ne l'emportent pas toujours forcément. Parfois on se demande pourquoi les choses ne pourraient pas se passer comme dans la vidéo qui suit :


Notre cher Chamfort (1741-1794) écrivit quelques maximes et anecdotes inspirées par charlatans et menteurs. En voici un exemple :
M. de..., menteur connu, venait de raconter je ne sais quel fait peu croyable. « Monsieur, lui dit quelqu'un, je vous crois ; mais convenez que la Vérité a bien tort de ne pas daigner se rendre plus vraisemblable. »
Chamfort : Maximes, pensées, caractères et anecdotes ; Garnier-Flammarion, Paris 1968 (Appendice II, nº 1305)
Ce qui impressionne, c'est que, malgré son piteux état, la Vérité des menteurs est toujours servie avec dévouement par une énormité invraisemblable de fidèles.

mercredi 26 janvier 2011

Pierre Bourdieu, sociologue énervant

Le portail du magazine de l'Homme moderne héberge plusieurs sites dont un consacré à Pierre Bourdieu (1930-2002). Éric Chabel, son concepteur, explique ses motivations et signale que ce site n'a rien d'officiel :
Il est tenu à titre personnel, depuis septembre 1998. Je remercie tous ceux qui m'ont signalé ou envoyé des textes, les traducteurs, Raphaël Desanti qui m'a longtemps aidé.
Son but était de donner à lire des textes de Pierre Bourdieu ou traitant de son travail. Bourdieu est mort, mais rien n'a changé, ce travail reste utile, à mon sens.
Au menu, l'internaute peut accéder aux contenus suivants :


Pierre Bourdieu
Avec Bourdieu
Presse; Textes anti- ou pro-
Abécédaire Bourdieu
Liste de discussion
Sites extérieurs***

Ce pourrait être une manière de commencer à connaître les textes et les idées de l'auteur de La Distinction, Ce que parler parler veut dire ou La Domination masculine. Bref, d'un type que dédia le plus clair de son temps à analyser la langue légitime, les mécanismes de hiérarchisation et domination, la confusion génétique (ou biologie) - culture (ou histoire ou société), ou à développer son concept de "habitus". Ses textes prouvaient, plus qu'il ne le pensait et sans contester l'importance du symbolique et du social, que sociologie et Économie sont deux disciplines au service de deux causes ouvertement antagonistes ; la première tient compte des êtres humains, la seconde complote contre eux en stimulant la guerre de tous contre tous et son seul horizon est cette Terre Gaste (1) qui constitue le dernier théâtre des méditations du Merlin de Michel Rio. D'ailleurs, lors des événements de mai 68, Pierre Bourdieu eut la présence d'esprit de rompre avec Raymond Aron (taupe des grands pouvoirs étasuniens, pilier de ce libéralisme qui n'a vraiment eu d'autre issue que la prédation à outrance et la consolidation d'inassouvissables Marchés convoitant même la part des sans-part, pour transposer la formule de Jacques Rancière). C'est dire s'il oublia vite fait d'être traître aux victimes du genre humain.

(1) Michel Rio : La Terre Gaste, Le Seuil, Paris, 2003. Un opuscule qui est une œuvre majeure.


NOTE DE JANVIER 2012 : À cent contre un, article de Pierre Rimbert sur Bourdieu, Le Monde diplomatique, janvier 2012.

vendredi 21 janvier 2011

Travail et chanson

Le travail, c'est la santé ? Travailler, c'est trop dur ? Le travail, entraîne-t-il la bonne vie ou juste le contraire ? Pourquoi y a-t-il autant de nantis parmi ceux qui ne travaillent pas ? Pourquoi on utilise le mot "travail" pour des concepts tellement différents ? On peut se poser beaucoup de questions de ce genre et nous avons pas mal de livres -signés par Thorstein Veblen, André Gorz, Gilles Châtelet et autres Rafael Sánchez Ferlosio- comportant des remarques éclairantes à cet égard.
Pour l'instant, dans le but de vous aider à compléter vos activités au sujet du travail, vocabulaire et coordonnées, je vous suggère aussi des chansons.
La Cité des Sciences et de l'Industrie et le Hall de la Chanson vous proposent un florilège d'œuvres musicales évoquant les liens entre celles-ci et le monde du travail. En écoutant ces pièces, vous aurez la possibilité de secouer un petit peu vos certitudes et de rénover vos idées là-dessus. Attention, ce ne sont que des fragments de 30" ; si vous voulez écouter ces compositions dans leur intégralité, il vous faudra suivre leur piste...
La page distribue ses morceaux choisis en sept rubriques : en ville, du charbon à l'usine, sur la route / sur la mer, aux champs, femmes, farniente, chômage et luttes.

Le Hall de la Chanson :  Centre national du Patrimoine de la Chanson, soutenu par le Ministère français de la Culture et la SACEM (Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique). Podcasts et vidéos.
Cité des Sciences et de l'Industrie.

mardi 18 janvier 2011

Les restavecs (ou restavèks) d'Haïti

Un an après le terrible séisme d'Haïti, la vie est pénible pour la plupart de ses habitants. Bien entendu, ce sont les plus vulnérables qui en souffrent le plus : les femmes (le nombre de viols est brutal), les handicapés, les enfants... Si vous cherchez le mot "restavec" dans Wikipédia, vous pourrez lire :
Les restaveks (restavèk en créole haïtien, dérivé du français reste avec) sont une des catégories d'enfants d'Haïti vivant dans une famille autre que leur famille biologique. Ce terme ne recouvre aucune définition juridique mais a une acception très péjorative dans le contexte haitien. Il sert à désigner les enfants - mais aussi des adultes - qui sont traités comme domestiques sans aucun respect pour leur dignité. Toutefois, tous les enfants vivant dans une famille autre que leur famille biologique ne sont pas des "restavèk" dans la mesure où il est très courant, dans les Caraibes, qu'un enfant soit pris en charge par des membres de sa parentèle avec le consentement de ses parents.
Haïti Culture, le site culturel de la communauté haïtienne de Suisse, consacre une toile aux restavèks. Je vous conseille de la lire en entier, mais je vous avance l'explication qu'on nous donne au sujet des conditions de vie de ces gosses :
Des raisons principalement économiques poussent les familles pauvres des zones rurales à "donner" un de leurs enfants à des familles citadines en mesure de leur offrir un peu de nourriture et un coin pour dormir, espérant ainsi, assurer à leur enfant une vie plus décente.
Le placement des enfants comme domestiques est une pratique ancienne, mais l'aggravation de la situation politique et économique des dernières décennies a largement contribué à augmenter le nombre des enfants ainsi placés.
Le travail d'un enfant domestique est souvent très dur, jusqu'à l8 heures par jour. L'enfant-restavek, parfois âgé de 5 ans seulement, fréquemment sous-alimenté, ne reçoit aucune instruction et aucun salaire, la loi haïtienne ne prévoyant pas de rémunération pour ce type de travail. L'enfant "restavek" subit, parfois, des violences physiques ou sexuelles. Il est souvent coupé de tout lien avec sa propre famille, en raison des distances qui les séparent, de l'analphabétisme et de l'absence de tout moyen de communication. 
Un reportage récent du journal canadien Le Devoir, concrètement du 15 janvier, fait état d'une situation calamiteuse : en Haïti, un enfant sur dix serait utilisé comme domestique, voire comme forçat...
En Haïti, au moins 400 000 enfants, aux trois quarts des filles, vivent en domesticité. Au service de leurs maîtres, ces enfants sont généralement traités comme des moins que rien. Notre collaboratrice Monique Durand s'est intéressée à une question au centre d'un débat national dans ce pays, qui rouvre la plaie jamais refermée du passé esclavagiste de l'île.

Ils sont debout depuis 4h ou 5h le matin. Ils ont dormi sous la table de la cuisine de leur maître. Ils ont parfois seulement six, huit ou dix ans. Ils ont balayé, astiqué, récuré toute la journée. Ils ont reconduit les enfants du maître à l'école. Ils sont allés chercher de l'eau, du bois, du charbon. Ils ont fait des courses, préparé des repas. Ils n'ont pas mangé à leur faim, ont été battus, insultés, humiliés tout au long du jour. Le soir venu, les plus «chanceux» vont à l'école. Mais pas à la même école que les enfants de leur maître. Non. Ils vont à l'école des restavèks, entre 17h et 20h, quand ils sont à moitié crevés et titubants de fatigue, et quand les enseignants n'en peuvent plus eux non plus. (...)
Lire la suite et d'autres infos sur Haïti
.
Encore l'esclavagisme. Et d'enfants. Que dire. Il faut ne pas oublier Haïti.

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Mise à jour du 2 mars 2015 :
Emmanuelle Bastide a proposé le 18 février 2015 un reportage radiophonique au sujet des Restaveks. C'était dans 7 milliards de voisins, sur RFI :
Les restaveks d’Haïti sont des enfants qui ont été placés et qui sont honnis par la population. Bien souvent exploités, placés en domesticité, ils sont privés d’affection, d’éducation, et même martyrisés. Le tremblement de terre de 2010 a empiré la situation de ces enfants sans famille. Le père Miguel Jean-Baptiste se bat, depuis des années, pour améliorer la vie de ces enfants.

lundi 17 janvier 2011

La Tunisie où la macroéconomie du FMI allait si bien

(...) Pitié pour la nation qui acclame le tyran comme un héros
et prend le conquérant en grande pompe pour un bienfaiteur…
Pitié pour la nation qui dédaigne une passion dans son rêve et
s’y soumet à son réveil… Pitié pour la nation qui n’élève la voix
que lors des funérailles, ne tire gloire qu’au milieu de ses ruines
et ne se révolte que lorsque son cou se trouve entre l’épée et le billot…
Pitié pour la nation dont le politicien est un renard, dont le philosophe
est un bateleur et dont l’art est celui du rapiècement et de la contrefaçon…
Pitié pour la nation qui accueille son nouveau souverain
au son des trompettes et lui fait ses adieux sous les huées
pour en accueillir de nouveau un autre au son des trompettes
… (...)

Gibran Khalil Gibran (Bcharré, Liban ; 1883-1931) :
Le Prophète, 1923 (réed. Albin Michel 1990, 1996
).

À cette heure-ci, chacun devrait éprouver des frissons troubles rien qu'en écoutant que "l'Économie va bien". Cela fait longtemps que le mot "économie" ne veut plus dire Art de bien administrer une maison, mais Art de se faire des sommes folles sur le dos de populations complètes. Le terme équivaut maintenant aux grands chiffres concoctés par des gourous experts en magouilles —allègrement relayés par des médias qui ne sont que la courroie de transmission des grands pouvoirs et de leur argot mensonger et bourreur de crânes ; c'est ainsi que lorsque la macroéconomie croît, on nous dit que l'économie "va bien", même si visiblement, on en crève.
Le cas de la Tunisie est un exemple évident du cynisme de ceux qui nous gouvernent et de ceux qui gouvernent l'Économie mondiale : la population de ce pays maghrébin connaissait de graves difficultés, l'accès à un emploi rémunéré s'avérait extrêmement difficile, la microéconomie ne faisait que chuter, mais la Tunisie était, comme l'Argentine pré-Corralito, un très bon élève du FMI (Fonds Monétaire international ou Fraude mondiale innocente) et son Économie, un parangon pour l'orbe. La tyrannie en place n'avait aucune importance et l'injustice économique flagrante était un simple détail sans valeur comptable, contrairement aux performances très économiques du régime de Zine el-Abidine Ben Ali, l'un des meilleurs amis de l'or. Donc, le 18 novembre 2008, Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI et grand serviteur du grand capital, acceptait volontiers et ému d'être décoré par le dictateur tunisien et élevé au grade de « Grand officier de l'ordre de la République ». Il profitait de l'occasion pour transmettre l'évidence : l' « économie tunisienne va bien », et rappelait le jugement très positif du FMI sur la politique tunisienne, « saine » et « un bon exemple à suivre ». Au bout du compte, DSK se connaît en la matière après avoir bradé le patrimoine commun des Français. N'oublions que c'est lui, adorateur des fonds de pension et d'une fiscalité amicale pour les stock-options, qui avait piloté, comme ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie du gouvernement Jospin, les processus de privatisation de France Télécom, EADS, Thomson, Air France, Airbus, Autoroutes du Sud de la France... ou du secteur financier public qu'il a entièrement liquidé : Crédit Lyonnais, Crédit Foncier de France, GAN, CIC, Marseillaise de Crédit, le groupe Caisse d'Épargne...


« En Tunisie, les choses continueront de fonctionner correctement », concluait le loup... Oufffff. Je ne sais pas ce que va donner cette révolution sociale tunisienne où se sont immolées ou ont été assassinées des dizaines de personnes. Je ne sais pas de quoi vont accoucher ces terribles sacrifices : de sons de trompettes comme ceux évoqués par Khalil Gibran ? La dernière dépêche que j'ai lue là-dessus souligne que...
Le premier ministre tunisien, Mohamed Ghannouchi, a annoncé la formation d'un gouvernement chargé de gérer la transition jusqu'à la tenue des prochaines élections. Les ministres de la défense, de l'intérieur, des finances et des affaires étrangères sont reconduits à leur poste. Trois responsables de l'opposition font leur entrée au gouvernement. (AFP et Reuters)
Mohamed Ghannouchi, un membre du régime de Ben Ali. Ben Ali, soutenu jusqu'à la dernière minute par le gouvernement Sarkozy qui lui proposa même "une coopération policière" à travers Michèle Alliot-Marie, ministre des Affaires Étrangères (1). C'était le mardi 11 janvier, devant l'Assemblée nationale française, et le gouvernement tunisien avait déjà reconnu un bilan de 21 civils tués par balles. Ben Ali, fondateur du Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) de Tunisie, parti politique faisant parti de l'Internationale socialiste. [Note postérieur : dont il n'a été exclu que le 18 janvier 2011]
Les forces en présence contre le peuple tunisien sont et seront trop puissantes. We will see to that, conclut Robert Fisk dans un article publié aujourd'hui par The Independent qui m'a suggéré la citation de Khalil Gibran. Et puis, la survie est une affaire de tous les jours et termine par épuiser presque tout un chacun : elle pompe trop d'énergies. Saluons en tout cas la digne réaction des jeunes tunisiens et espérons que la nouvelle donne comporte un peu plus de justice dans leur pays que le statu quo ante.
Cette année où les jeunes tunisiens —jusqu'à présent Candides terrorisés dans et par la meilleure des Économies— se sont dit qu'il fallait faire quelque chose et ont fait la révolution, je vous colle ci-dessous quelques "informations" que nous avons pu lire ces derniers temps à propos de la Tunisie. Elles prêtent à réflexion.

TUNISIE : La révolte du bassin minier de Gafsa
Depuis le début de l’année, le bassin minier de Gafsa, en Tunisie, est en état d’ébullition sociale. Dans cette région d’exploitation du phosphate, la Compagnie des Phosphates de Gafsa règne en maître absolu. Elle est appuyée par le régime despotique et corrompu de Ben Ali. Outre la pollution liée aux activités d’extraction et de traitement, la pauvreté et le chômage de masse ont déclenché un vaste mouvement de protestation.
Les travailleurs et les jeunes du bassin minier se mobilisent pour leur dignité, pour des emplois, pour de meilleures conditions de logement, de santé et d’éducation. Ils dénoncent un régime de spoliation, de pillage économique et social. Les grèves se sont multipliées. Les enseignants, certaines branches de la fonction publique et même des petits commerçants se sont mobilisés.
(Site du CETRI, le 10 juin 2008)
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Tunisie : le FMI salue un bon élève
Écrit par Médiaterranée
Samedi, 05 Juillet 2008
Le Fonds monétaire international ( FMI) salue "l'excellente performance économique" tunisienne en 2007, selon le journal tunisien "Le quotidien" et suite à une récente mission de l’institution à Tunis. L’institution dresse un tableau fort positif de la situation dans ce pays. Il est question de « bonne gestion de l'économie ». Selon le FMI, la politique sociale également continuerait « de porter ses fruits ». Et de décliner : « une accélération de la croissance, une amélioration des indicateurs sociaux et la préservation des grands équilibres macroéconomiques".
(...)
"Les recettes de la privatisation ont permis de ramener la dette publique de 53.9% du produit intérieur brut (PIB) en 2006 à 50.9% en 2007, tandis que le niveau des réserves en devises étrangères a atteint plus de 8.5 milliards de dollars", a fait remarquer la mission du FMI.
Le rapport a également noté que le déficit du compte courant s'était creusé, passant de 2% du PIB en 2006 à 2.6% en 2007, dû essentiellement à une dégradation des termes de l'échange. (Source: Xinhua)
Il reste que les critères du FMI, qui s’appliquent aux seuls facteurs d’ordre économique et financier, ne permettent pas d’apprécier la situation du pays au plan social. Les recommandations du Fonds sont connues pour leur retombées généralement désastreuses de ce point de vue. Afin de disposer d’un tableau plus lisible, sans doute faut-il pouvoir écouter d’autres sons de cloche.
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Le FMI souligne les bonnes performances de la Tunisie
La Tunisie, le bon élève du FMI, a t-on l'habitude de dire. Le DGA de cette institution, le Brésilien, Morilo Portugal qui a tenu vendredi après midi une conférence de presse avec le Gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie, M. Taoufik Baccar n'en pense pas moins et a tenu à le souligner, saisissant cette occasion pour se féliciter de la politique macroéconomique exemplaire de la Tunisie qui lui a permis de résister à la crise et de réduire au minimum ses effets.
(Leaders, 11/12/2009)
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L'Etat tunisien dépense t-il trop dans le secteur de la santé ?
Par Habib Touhami
Invité au colloque organisé les 17 et 18 décembre 2010 par l’unité de recherche « Population, Famille et Education » de la Faculté des sciences humaines de Tunis, sur le thème « Population, vieillissement et santé » M. Habib Touhami, a donné une conférence sur le thème « Impacts des évolutions démographiques, socio-économiques et institutionnelles sur la santé et les dépenses de santé ».
De cette conférence, on retiendra quelques idées-force : d’abord, il pourfend l'insistance (maladive) des institutions financières internationales et notamment le FMI et la Banque Mondiale auprès des pays émergents à maîtriser leurs dépenses sociales comme si elles étaient un frein au développement alors que les études ont montré que les pays dans lesquels l’état de santé et l’éducation des individus étaient d’une qualité médiocre avaient plus de difficultés à assurer un développement durable.
Quant aux incidences des dépenses nationales de santé sur les comptes financiers et sociaux de la Tunisie, le conférencier souligne que les injonctions du FMI et de la Banque Mondiale sont injustifiées. Chiffres à l’appui, il s’inscrit en faux contre « la thèse selon laquelle notre pays dépense trop dans le secteur social et notamment dans la santé », indiquant que la contribution de l’Etat représente moins du quart des dépenses nationales de santé (DNS). En fait, la Tunisie n'a pas dépassé un seuil dangereux au niveau du ratio DSN/PIB par rapport à la moyenne des pays à revenu intermédiaire, soit 6% comparés aux 9,8% du Liban et aux 9,4% la Jordanie pays considérés comme des références en matière de santé au niveau arabe. Quant au dépenses per capital, elles sont de 118 dollars en Tunisie (70,9% en 2000 et 49,4 en 1995), contre 398 au Liban et 134 en Jordanie. S'agissant de la part des dépenses publiques dans le budget de l'Etat, elle est passée de 7,6% en 2004 à 6,5% en 2008. Sur le long terme,la part de la DSN est passée de 36,6% à 26,1% en 2002, contre 14,9% et 21,4% pour la Sécurité sociale et 47,6% et 51,2% pour les ménages.
Habib Touhami ne conteste pas les progrès réalisés par notre pays en matière de ressources humaines et d'infrastructure, mais il constate que la Tunisie n'a pu échapper à la dégradation de la qualité des soins qu'il partage avec les pays où «les les systèmes de santé ont été ébranlés par les politiques d'ajustement structurel imposées par les institutions financières », reprenant ainsi le diagnostic de l'OMS.
(Leaders, 12/2010).
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RAID-ATTAC / CADTM TUNISIE, 17 janvier 2011
Tunisie : la révolution sociale et démocratique est en marche !
Les masses populaires tunisiennes viennent de faire une irruption spectaculaire sur la scène politique ! Elles ont réussi, au bout de 29 jours, d’une révolution sociale et démocratique, de chasser le dictateur Ben Ali ! C’est une grande victoire ! C’est un grand jour pour nous toutes et nous tous, que nous partageons avec toutes celles et tous ceux qui luttent contre l’ordre capitaliste mondial ! Avant tout, nous avons reconquis notre dignité et notre fierté, longtemps bafouées et trainées dans la boue par la dictature. Maintenant, nous avons une nouvelle Tunisie à construire : libre, démocratique et sociale.
Mais, d’ores et déjà la contre révolution est en marche ! Le pouvoir de Ben Ali est tombé mais son régime, certes déstabilisé et affaibli, tente de se maintenir en place. Le Parti/Etat Destourien est toujours là, sa politique économique et sociale capitaliste libérale aussi.
Ce régime qui est donné en exemple du ‘bon élève’ par les institutions financières internationales, qui a saigné les masses populaires tunisiennes pendant 23 ans, pour le compte d’un capital mondial avide de profits, tout en engraissant une minorité de familles autour du pouvoir et organisées en clans mafieux, doit dégager. C’est ce que nous voulons !
Nous refusons la tentative en cours, qui vise à confisquer notre révolution. Cette manœuvre se présente sous la formule de ‘gouvernement d’unité nationale’ autour de laquelle ce régime illégitime, tente de se maintenir en place. (...)

(1) Note postérieure : Le Canard enchaîné affirme, dans son édition d'aujourd'hui 2 février, que pour son réveillon (la révolte avait commencé quelque 15 jours auparavant), elle a profité à titre gracieux d'un jet privé appartenant à un proche du clan Ben Ali-Trabelsi. Le cabinet de la ministre s'est expliqué... mais le Nouvel Observateur renchérit : MAM et ses proches auraient repris ce jet privé pour un deuxième vol afin d'"éviter des villes en révolte" comme Sidi Bouzid et Kasserine. Est-ce à cause de cette expérience gênante pour une bling-bling qu'elle a proposé l'expertise en répression de son gouvernement au clan Ben Ali ?


Ajout du 30.11.2013


Hamzaoui Med Amine & KAFON - "Houmeni"

Ce vidéo-clip de la chanson de rap Houmeni montre le quotidien des habitants de la banlieue nord de Tunis. La vie n'y est toujours pas aisée presque trois ans après la chute de Ben Ali.

vendredi 14 janvier 2011

Hyperappels du dictionnaire Le Robert en ligne

Je vous conseille en classe les dictionnaires Le Robert , notamment les généralistes -unilingues-, car je trouve qu'ils sont toujours les meilleurs en français pour vos consultations de tout poil : transcription phonétique, étymologies, définitions, synonymes et contraires, conjugaison, citations...
Cela fait longtemps que vous savez qu'il existe -mis à part leurs tirages imprimés- des versions électroniques interactives, en CD ou en ligne, qui profitent des possibilités ouvertes par la technologie digitale : liens hypertextes, recherche par critères (y compris recherche par texte intégral), écoute de la prononciation de plusieurs milliers de termes jugés "difficiles", enregistrés par des comédiens, etc.
On accède aux éditions en ligne depuis l'espace numérique du portail. Elles sont payantes, bien entendu, comme toutes les autres ; l'abonnement annuel au Petit Robert en ligne coûte actuellement 24 € et vient d'ajouter une nouvelle fonctionnalité assez pratique : l'intégration du dictionnaire dans le navigateur (Firefox ou Explorer) :
Grâce aux nouvelles fonctions d'hyperappels du Petit Robert en ligne, vous pouvez ajouter le Petit Robert comme nouveau moteur de recherche de votre navigateur Internet Explorer (versions 7 et suivantes) ou Firefox, en haut à droite de la fenêtre principale.
L'installation est simple et immédiate et comporte une nouveauté considérable à l'égard des recherches :
Cette nouvelle fonctionnalité, une fois installée, vous permet à tout moment de rechercher un mot dans le Petit Robert : il suffit de taper le mot dans la zone de saisie et d'appuyer sur la touche Entrée.
Vous pouvez rechercher un mot sous sa forme habituelle mais aussi sous l'une de ses , par exemple un féminin (heureuse, active, bergère...), un pluriel (chevaux, spéciales...) ou une forme conjuguée (naquis, faisaient, pouvions...). En effet, comme pour toutes les fonctions d'hyperappels, la recherche dans le Petit Robert s'effectue toujours par défaut dans l'index des formes fléchies
(...)
L'intégration du Petit Robert comme moteur de recherche du navigateur vous permet également d'effectuer par la même occasion des recherches en hypertexte en utilisant le (c'est-à-dire le clic droit) dans les pages web que vous consultez.
Hmmm, cette potentialité vous dispense de penser la morphologie, ce qui pourrait entraîner à la longue des dégâts en la matière comparables aux ravages causés par la calculette sur votre capacité de calcul. Pensez-y (1). Hélas, en échange, vous avez de moins en moins d'alibis pour expliquer vos calques...
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(1) N'arrêtez jamais de réfléchir à la crétinisation des esprits occasionnée par un usage (production sans scrupules ou bâclée - consommation écervelée, récipient) abrutissant ou abruti des nouvelles technologies. Un exemple à ce propos...

jeudi 13 janvier 2011

Arnaques et plaintes

Comme je vous avais proposé d'écrire en français formel des courriels de réclamation, j'ai scruté un peu le Réseau pour vous dégoter un portail francophone rompu aux misères des escroqueries. C'est ainsi que je suis tombé sur le site du CRIOC (Centre de Recherche et d'Information des Organisations de Consommateurs), spécialement conçu pour en découdre avec l'arnaque.
Il me semble doublement utile car il est belge -et illustre donc la francophonie- et qu'il fournit une base de modèles de lettres de réclamation. Je ne vous souhaite pas de pépins dans la matière mais, le cas échéant —étant donné qu'ils s'avèrent inexorables, notamment dans la civilisation du Tout-Profit—, s'il y a de l'arnaque dans l'air, vous pourrez consulter ce portail afin de ne pas vous retrouver à court d'inspiration.
Si vous voulez savoir ce que c'est que le CRIOC, ils s'expliquent sous leur rubrique Qui sommes-nous :
Selon ses statuts, le CRIOC a pour but de 'fournir une aide technique aux organisations de consommateurs, de valoriser la fonction de consommation et de promouvoir la protection des consommateurs'.
Le CRIOC contribue tant par le choix de ses activités que par l’information qu’il délivre, au développement d’une consommation plus durable selon les trois pôles: économique, social et environnemental. Le CRIOC a développé un processus de responsabilité sociétale qui s’est traduit par l’obtention des labels "Social" et "Egalité-Diversité". Il poursuit son développement en développant un processus de management environnemental (EMAS).
Centre de documentation

Le centre de documentation du CRIOC rassemble et traite depuis 1976, une documentation très vaste sur tous les aspects relatifs à la consommation, en Belgique comme à l'étranger, ceci dans une perspective pluridisciplinaire (sciences exactes, droit, économie, sociologie,...)

N'oubliez pas que vous disposez d'autres portails d'intérêt à l'heure d'écrire des lettres.

lundi 10 janvier 2011

Cabots et foot, langue et pensée

Les amis de l'anthropocentrisme obligatoire seront déçus ces jours-ci en apprenant qu'un border collie comprend plus d'un milliers de mots en anglais. Cliquez sur le lien ci-contre pour accéder à l'article du New Scientist, si cette info vous intéresse.
Le border collie est traditionnellement une race de chien de berger. Ce clebs s'appelle Chaser et est donc, minimum, bilingue, ce qui est époustouflant, en effet, car il évolue en Caroline du Sud, état membre d'un pays en général farouchement monolingue (cf. Enrique Bernárdez: El Lenguaje como cultura - Una crítica del discurso sobre el lenguaje).

Voici une vidéo prouvant les capacités compréhensives de Chaser en anglais étasunien.


Hervé Le Tellier, oulipien et collaborateur du Monde, nous rappelle l'approche qui convient dans cette histoire :
papier de verre
Hervé Le Tellier
Un coolie nommé Chaser connaît 1 022 mots. C'est énorme pour un chien. Mais j'aurais été plus admiratif encore si Chaser avait été un footballeur.
Ça y est. Vu les évolutions comparées des hommes et des animaux, on a droit à bien se douter que la métaphore imaginée par Pierre Boulle dans La Planète des Singes n'est pas aussi loin qu'on pourrait le penser.

P.-S.- Le Tellier (ou son rédacteur) a eu un petit lapsus : un "coolie" est un portefaix chinois ou hindou, ou un antillais d'origine indienne ou pakistanaise —anglicisme dont l'étymologie probable serait l'ourdou qulī qui veut dire "journalier, ouvrier agricole" ; l'adaptation castillane en est "culi". Le nom de la race de Chaser, en revanche, est bien border collie (cf. les Scottish Borders, région écossaise berceau de la race).

mercredi 22 décembre 2010

Joyeux Noël...

...en version coquine jusqu'au bout des dents, par Barbara -qui décore de son sourire libertin et amusé l'histoire de ces deux qui passèrent un Noël comme on n'en fait pas...


...ou en version Je ne suis pas sur terre / Pour tuer des pauvres gens ou S'il faut donner son sang / Allez donner le vôtre / Vous êtes bon apôtre / Monsieur le Président... (cf. Le Déserteur, par Boris Vian), grâce au film homonyme réalisé par Christian Carion, avec Diane Kruger, Benno Fürmann, Guillaume Canet, Gary Lewis, Daniel Brühl, Dany Boon, Lucas Belvaux, Bernard Le Coq, Alex Ferns, Christopher Fulford, Michel Serrault, etc.
Dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, des soldats français, allemands et écossais posent leurs fusils, arrêtent de se massacrer et décident de connaître l'Autre. Une histoire réelle oubliée de l'Histoire où quelques hommes, soudain, oublièrent d'obéir, oublièrent de tuer, oublièrent la patrie pour devenir êtres humains susceptibles de fraternité. Une histoire qui se serait passée à Frelinghien, près et au nord-ouest de Lille, à côté de la frontière franco-belge, dans la région Nord-Pas-de-Calais.




"La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas", disait Paul Valéry...

Bona Annada à tout le monde... ! (avec les Fabulous Trobadors)


dimanche 12 décembre 2010

Fi(í)garo, Beaumarchais, Guitry, Flotats

À propos de Julian Assange et ses amitiés avec la CIA, Hervé Le Tellier écrivait le 19 novembre dans son papier de verre (Le Monde):
Le fondateur de WikiLeaks est recherché pour viol. Est-il victime d'une dénonCIAtion ou d'acharnement judiCIAire ? Je laisse la chose à votre appréCIAtion.
Il n'était pas le seul à avoir cette impression car SudPresse informait hier, 11 décembre :
Des appels à des manifestations samedi dans plusieurs villes du monde pour soutenir le fondateur du site Wikileaks Julian Assange, emprisonné à Londres dans l’attente d’une extradition éventuelle vers la Suède, ont été relayés sur le site en espagnol Free Wikileaks.
Mariano José de Larra écrivit un article en octobre 1834, publié dans la Colección de 1835, qui s'intitulait Lo que no se puede decir, no se debe decir. À la fin de son article, que je vous conseille de lire intégralement, il concluait :
Este será eternamente mi sistema; buen ciudadano, respetaré el látigo que me gobierna, y concluiré siempre diciendo:
                         Lo que no se puede decir, no se debe decir
Larra était un afrancesado : son père, médecin, prit parti pour Napoléon Bonaparte lors de la guerre d'indépendance espagnole et dut s'exiler en France, à Bordeaux, avec sa famille. Le petit Mariano José avait 9 ans quand la famille Larra retourna en Espagne après l'amnistie signée par le roi Fernando VII.
Larra eut recours à plusieurs pseudonymes pendant sa vie d'écrivain dont Duende, Bachiller, El pobrecito hablador et... Fígaro.
Figaro était un personnage de théâtre créé par Pierre-Augustin Caron (1732-1799). Caron, fils d'horloger et horloger lui-même, prendrait la décision de se dire Beaumarchais du nom d'une terre dont avait hérité sa première femme, Madeleine-Catherine Aubertin. Il l'avait rencontrée en 1755 et épousée en 1756. Peu avant, il s'était fait une réputation comme inventeur qui lui avait ouvert les portes de la Cour grâce à son procédé d'échappement réglant la détente du ressort des montres, selon nous explique le professeur René Pomeau dans son édition de la trilogie théâtrale de l'inventeur de Figaro.
Beaumarchais eut une existence assez hyperactive car il fut tour à tour professeur de musique des Mesdames (les filles de Louis XV), écrivain, espion, taulard à trois reprises, armateur, éditeur de Voltaire, créateur des droits d'auteur, fournisseur des colonies américaines insurgées contre l'Angleterre... et escroqué par celles-ci. Ainsi s'expliquait-il le 18 avril 1795 dans une lettre adressée à l'un de ses agents aux États-Unis, déjà indépendants :
« J’ai donné ce reçu d’un million que le roi ordonnait que l’on ajoutât à mes forces ; je l’ai donné dans la même forme que celui de tous les autres millions que j’ai rassemblés, moi tout seul, chez mes différens associés. À quel titre mes débiteurs américains prétendent-ils tordre à leur profit et faire entrer mes récépissés en Europe, acquittés ou non acquittés, dans leur refus de me payer, comme si je les avais chargés de faire honneur à mes engagemens, quand depuis vingt ans ils ont manqué à tous les leurs à mon égard ? »
La nouvelle nation prouvait par là qu'en matière d'argent et d'avidité, elle n'allait pas plaisanter par la suite. Mais bouclons la boucle et revenons à Beaumarchais et ses liens espagnols. En 1757, il est déjà veuf et, en 1760, il devient le protégé de Joseph Pâris-Duverney, homme d'affaires singulier qui tint une correspondance intense avec Voltaire. Mandataire de celui-là, Beaumarchais se déplace à Madrid (1764-65) pour négocier des marchés auprès du gouvernement du roi Carlos III qui -soit dit en passant- allait inaugurer son Palacio Real en décembre.
En principe, le but de son voyage était d'obtenir le monopole de la traite des esclaves noirs dans les colonies espagnoles et le droit de coloniser la Louisiane. En fait, il en profitera surtout pour s'occuper des projets de mariage de sa sœur Lisette avec José de Clavijo y Fajardo (1726-1806), son séducteur,  qu'il piégera d'une manière passablement théâtrale. Néanmoins, Lisette restera célibataire, rentrera en France et s'enfermera dans le couvent des Dames de la Croix, à Roye (Picardie).
De retour en France, cette histoire familiale inspira la première pièce qu'il fit jouer : Eugénie, où Eugénie était la copie conforme de Lisette et le Comte de Carendon celle de Clavijo. Plus tard, en 1774, Beaumarchais récidiva et imprima Fragment de mon Voyage d'Espagne, ouvrage biographique où il est encore question des amours frustrées de sa sœur, indiscrétion qu'inspirera Goethe pour son Clavijo (1774). Ce ne fut pas Lisette qui en raffola ; même craquemurée au couvent, elle aurait voulu rentrer sous terre.
Beaumarchais appartient donc à ce groupe d'auteurs francophones qui ont abordé des sujets espagnols, longue lignée dans laquelle s'inscrivent Corneille, Molière, Le Sage, Montherlant, Malraux et autres Bernanos. La trilogie théâtrale qui l'a rendu mondialement célèbre est composée par trois volets dont le héros est toujours Figaro : Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro et La Mère coupable. Quant aux affinités Figaro-Fígaro, permettez que je cite un morceau de la tirade du personnage dans la scène III de l'Acte V du Mariage de Figaro :
« [...] on me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits, ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose ; je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. »
Larra savait à quoi s'en tenir en matière de pseudonymes...
Pour compléter un tant soit peu cette ébauche du caractère de Beaumarchais, et de ses desseins scéniques, je vous relaie trois courts extraits de sa préface au Mariage... :
« J'ai pensé, je pense encore, qu'on n'obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comique, au théâtre, sans des situations fortes et qui naissent toujours d'une disconvenance sociale dans le sujet qu'on veut traiter. »
« Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mœurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche de l'homme qui se voue au théâtre. Soit qu'il moralise en riant, soit qu'il pleure en moralisant, Héraclite ou Démocrite, il n'a pas un autre devoir ; malheur à lui s'il s'en écarte. »
« (...) Mais puisque j'ai promis la critique de ma pièce, il faut enfin que je la donne.
En général son grand défaut est que je ne l'ai point faite en observant le monde ; qu'elle ne peint rien de ce qui existe et ne rappelle jamais l'image de la société où l'on vit ; que ses mœurs basses et corrompues n'ont pas même le mérite d'être vraies. (...) Je conviens qu'à la vérité, la génération passée ressemblait beaucoup à ma pièce, que la génération future lui ressemblera beaucoup aussi : mais que, pour la génération présente, elle ne lui ressemble aucunement ; que je n'ai jamais rencontré ni mari suborneur, ni seigneur libertin, ni courtisan avide, ni juge ignorant ou passionné, ni avocat injuriant, ni gens médiocres avancés, ni traducteur bassement jaloux ; et que, si des âmes pures, qui ne s'y reconnaissent point du tout, s'irritent contre ma pièce et la déchirent sans relâche, c'est uniquement par respect pour leurs grands-pères et sensibilité pour leur petits-enfants. J'espère, après cette déclaration, qu'on me laissera bien tranquille ; ET J'AI FINI. »
Ergo Assange et ses collaborateurs auraient dû écrire du théâtre de boulevard avec leurs documents confidentiels...
Enfin, ces jours-ci, Beaumarchais est bien présent sur scène à Madrid. À partir du 15 décembre, on pourra voir la première de Fígaro (El día de las locuras), de José Ramón Fernández, dans le Teatro Galileo. C'est un montage basé sur l'œuvre de Beaumarchais et joué par la Cía. Laboratorio William Layton, avec Fernando Escudero, Carlota López et Pablo Méndez. Et on peut voir jusqu'au 23 janvier, au Teatro Español, Beaumarchais, une pièce de maturité du prolifique Sacha Guitry (1885-1957), en fait sa dernière, encore inédite, traduite par Mario Armiño. Mise en abîme, donc, ou théâtre dans le théâtre. La pièce est légère et mordante, aborde en vitesse trop de choses et dégage par tous ses pores de la sympathie, voire de la complicité vis à vis de Beaumarchais. Elle a été mise en scène et interprétée par Josep Maria Flotats, dont on a déjà parlé ici et qui continue donc à nous présenter des pièces qu'il aime et que, sans lui, on verrait difficilement à Madrid. Encore heureux, et merci.
Le montage permet de plonger un petit peu dans la haute politique et les misères du XVIII siècle, et comporte deux miniactes qui constituent autant d'hommages : un prélude hommage à Guitry et un clou final symbolisant la consécration de Beaumarchais par Molière (véritable entrée dans l'immortalité) et la dérision des académiciens, faux immortels. Comme je ne connais pas le texte de Guitry, j'ignore si cette dernière scène est de son cru ou s'il s'agit d'un ajout de Flotats.
Biographie dans la biographie, pour renchérir dans l'idée de la mise en abîme, la première scène nous montre Gudin de La Brenellerie (1738-1820) entrant chez Beaumarchais grâce à une lettre de recommendation de Voltaire. Il lui explique qu'il l'admire et qu'il voudrait écrire sa biographie. Ils deviennent amis illico. Et, parmi les éléments historiques que Guitry a bien voulu reprendre pour construire son Beaumarchais, nous écoutons ensuite, dans les lèvres de Flotats, un morceau de la célèbre lettre que Pierre-Augustin, écroué dans la prison de For-l'Évêque, adressa à Gudin de sa cellule :
« Cher Gudin, En vertu d’une lettre sans cachet, appelée lettre de cachet, je suis logé au For-L’Evêque où l’on me fait espérer que, hors le nécessaire, je ne manquerai de rien. Qu’y faire ? Partout où il y a des hommes, il se passe des choses odieuses, et le grand tort d’avoir raison est toujours un crime... »
L'affection de Gudin était sincère, dévouée : c'est à lui que nous devons la première édition complète des Œuvres de Beaumarchais (1809).

Les comédiens de la troupe flotatsienne s'en tirent très bien à l'heure de jouer des dizaines de personnages et, comme ils sont une trentaine, je n'en mentionne que ceux qui ont joué les rôles principaux : Pedro Casablanc (Gudin de La Brenellerie), María Adánez (Marion Ménard), Carme Conesa (Marie-Thérèse Willermaulaz), Ramón Barea (le roi Louis XV et d'autres parutions mineures), Constantino Romero (Benjamin Franklin et Campistron, président de l'Académie française). Raúl Arévalo compose un personnage, celui du chevalier d'Éon, qui défraya vraiment la chronique à l'époque : il inquiétait les partisans des identités sexuelles claires. Et Richard Collins-Moore nous convainc pleinement jouant deux rôles parfaitement disparates : celui de la gouvernante du chevalier d'Éon et celui du docteur Guillotin. D'un point de vue linguistique, les grandes performances du montage correspondent sans aucun doute à Constantino Romero, Javier Ambrossi (William, petit-fils de Franklin) et Richard Collins-Moore. Il faut les imaginer heureux.

P.-S. - À propos de Sacha Guitry, il avait déjà été cité dans ce blog à cause de son film documentaire Ceux de chez nous (1915).

jeudi 2 décembre 2010

Rétrospective Peter Watkins à Paris

Peter Watkins (Norbiton, Angleterre, 1935) est un individu d'une indépendance rarissime qui a roulé sa bosse un peu partout tout au long d'une vie intense. Cinéaste de la génération de Ken Russell, auteur notamment de La Commune (Paris 1871), il est en plus, et peut-être surtout, un grand analyste et contempteur des médias de masse audiovisuels. À ce propos, il a même théorisé le concept de "monoforme" (Cf., en castillan, Angel Quintana (ed.) : Peter Watkins. Historia de una resistencia ; Festival Internacional de Cine de Gijón, 2004. Cliquez sur le lien ci-contre pour lire une petite intro sur la monoforme en castillan).
J'apprends —par un courrier envoyé par Samantha Lavergnolle, de l'association Rebond pour la Commune— qu'il y a ces jours-ci une rétrospective des films de Peter Watkins au Cinéma Reflet Médicis, à Paris (3 rue Champollion, dans le V, Métro St Michel ou Odéon). Elle a commencé hier, 1er décembre 2010, et se tiendra jusqu'au 21 décembre, minimum. On a prévu également une tournée en province courant 2011 : Perpignan, Nice, St-Étienne...
Dans son courriel, Samantha Lavergnolle insère une citation de Jean-Pierre Le Nestour :
"Peter Watkins est un phénomène. Un champignon rare dans une époque vénéneuse. Une comète récurrente dans le ciel pâle du cinéma contemporain. Un génie sans doute... A coup sûr un honnête homme. Et c'est le grand mérite de cet homme-là que d'avoir survécu à presque tout. Physiquement, intellectuellement et artistiquement. Des bombardements de la Luftwaffe aux assauts conjugués de la bêtise, du conformisme et de la censure (...) en quarante ans de carrière insolemment libre, il nous livre une poignée de films cultes, et une furieuse indépendance."
Jean-Pierre Le Nestour, extrait de l'introduction du livre Médias Crisis de Peter Watkins, éditions Homnisphères.
On peut accéder à son dossier de presse en cliquant sur ce lien-ci.

La Commune est un film sorti en 2000 comportant 375 minutes de durée (présentées en deux parties). C'est un docu-fiction, un faux documentaire, c'est-à-dire, les faits sont fictifs, voire anachroniques, illustrant des faits historiques (ceci n'est pas une pipe !) —dont voilà la synopsis (extraite de Wikipédia) :
Napoléon III perd la guerre contre la Prusse après un siège de Paris particulièrement dur pour le peuple parisien. Nous sommes en 1870-1871 et la misère est grande. Le 17 et 18 mars 1871, le peuple parisien, qui refuse la capitulation, se révolte. La Commune de Paris est née.
Alors que la télévision versaillaise rapporte l'évènement de façon partielle et orientée, une télévision communarde se crée et s'organise pour relayer ce moment qui, bien que majeur dans l'histoire du mouvement ouvrier, reste néanmoins l’une des périodes les plus méconnues de l’histoire de France.
Les équipes de télé se rendent sur les lieux où vit la Commune : mairie, barricades, clubs féministes, etc. et procède à des interviews pour rendre compte à la population de la réalité. Les gens disent leurs rêves, leurs révoltes, leurs combats et opposent leurs opinions...
En voici [insérée postérieurement], la vidéo de la première partie :



En voici la deuxième partie :




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Mise à jour postérieure :