jeudi 30 avril 2015

Du Paléolithique ancien à nos jours sur une frise interactive de l'INRAP

L'Institut national de Recherches archéologiques préventives (INRAP) propose un nouveau dossier multimédia. Il s'agit d'une frise chronologique interactive, "largement illustrée par les dernières découvertes de l'archéologie", qui nous plonge dans un parcours depuis le Paléolithique ancien (– 800 000 ans) jusqu'à nos jours : la dernière frise porte sur les périodes moderne et contemporaine.
On peut sélectionner des périodes de cette chronologie générale et chacune "est abordée à travers huit thèmes nourris par les apports de l'archéologie". Ainsi, pour le Paléolithique supérieur, par exemple, on lit d'abord une introduction (saupoudrée de liens renvoyant à des fenêtres explicatives)...

Le Paléolithique supérieur débute sur tous les continents, hormis l'Amérique, aux alentours de -40000 et perdure jusque vers -12500.
Il est caractérisé par l'expansion de l'Homme moderne à travers le monde.
Son développement accompagne la dernière phase glaciaire –
Pléistocène supérieur – dans le nord de l'Eurasie et une période de dégradation climatique plus au sud.
Il se subdivise en plusieurs cultures marquées par des changements techniques et des innovations. En Europe, on trouve successivement, du plus ancien au plus récent, le Châtelperronien, l'Aurignacien, le Gravettien, le Solutréen et le
Magdalénien.
Nelly Connet

... et un menu s'ouvre nous permettant de cliquer sur huit possibilités différentes :
Parmi les dossiers multimédia de l'INRAP, qui sont au nombre de 17 jusqu'à présent, il y a une belle variété de titres fort alléchants, dont...

Archéologie du sel

Archéologie du vin

L'habitat nomade de Néandertal

Leur première publication date du 24 novembre 2004 :

Bourgfontaine, une enquête archéologique


NOTE extraite de Wikipédia :
L'archéologie préventive a pour vocation de préserver et d'étudier les éléments significatifs du patrimoine archéologique menacés par les travaux d'aménagement. Elle peut impliquer la mise en œuvre de diagnostics archéologiques (sondages), de fouilles (fouilles de sauvetage ou fouilles préventives) et, dans certains cas, de mesures de sauvegarde.

dimanche 12 avril 2015

Les mathématiques en classe de primaire, une affaire de langue

Nous venons d'apprendre la mise à disposition sur le site du Réseau Canopé (réseau de création et d'accompagnement pédagogiques) d'un nouveau webdocumentaire qui a pour objet les mathématiques en classe du cycle 2 (Cours Préparatoire, Cours Élémentaire 1 et Cours Élémentaire 2).
Il s'agit d'un travail d'équipe —soutenu par la DGSCO (Direction générale de l'Enseignement scolaire) et coordonné par la professeure et pédagogue d'origine iranienne Stella Baruk— qui propose des vidéos organisées en 3 rubriques...
... deux sont consacrées à la numération et aux problèmes. Dans chacune d'elles, 4 types d'erreurs repérées en classe sont analysés et commentés par les enseignants et Stella Baruk. La troisième rubrique croise les regards de l'institution et de l'équipe sur cette expérimentation.
Mis à part les idées qui en découlent pour les enseignants de cette matière, ou la transmission directe qui profite aux apprenants des maths, ces vidéos constituent une base linguistique précieuse pour des étudiants de français car elles s'adressent à des enfants francophones, portent sur un domaine langagier déterminé et facilitent l'activité de compréhension orale grâce aux transcriptions fournies et téléchargeables ici.

Quant à Stella Baruk, cela fait longtemps qu'elle repense l'enseignement des mathématiques et se bat pour qu'il soit fondé sur la langue, le sens et la prise en compte de l'erreur. Dans sa présentation à ce documentaire, elle nous donne des pistes, par exemple :
Ce que je propose est à la fois suffisamment clair et construit, à partir justement de ce que je sais être les erreurs que j'appelle structurelles. Ces erreurs structurelles sont dues à la manière dont on propose les choses. Exemple très simple en numération : si vous dites à un enfant que 300, ça s'écrit 3, 0, 0 et que vous lui demandez d'écrire après 307, il écrira 3, 0, 0, 7.
Il n'y a pas besoin de chercher très loin en mathématiques. Quand on écrit 300, ça s'écrit avec un 3. Donc c'est pas 3, 0, 0, c'est 3. Et on attend la suite.
Contemptrice de "l'obsession française de la note" —nous rappelait en 2008 Pascale Krémer sur Le Monde Magazine—, elle bataille pour ne plus noter les enfants avant le CE2, ni jamais en phase d'apprentissage d'une nouvelle notion :  
"Si on évaluait les enfants qui apprennent à parler, ils seraient tous bègues! Les premières années d'école sont décisives. On l'oublie pour être immédiatement dans le jugement, voire la prédiction. Imagine-t-on ce que c'est pour un enfant d'entendre dire à 6 ans qu'il est en difficulté, et de construire à partir de cela son identité?"
Voici les vidéos que l'on peut ouvrir en faisant dérouler le menu de ce webdocumentaire :
Pour les professeurs de mathématiques souhaitant aller plus loin, voici, en deux parties, une conférence de Stella Baruk...

Une pédagogie liée aux erreurs en mathématiques



jeudi 9 avril 2015

Monolinguisme impérial et gibraltarisation de la province madrilène

Hélas, ayant maintenant beaucoup d'autres chats à fouetter, je n'ai pas le temps de m'arrêter un tant soit peu et d'écrire in extenso au sujet du titre que j'ai choisi pour ce billet. Ce n'est pas grave car ces derniers jours, j'ai été pris (d'assault) —les joyeuses déterminations de la liberté d'expression arrangent aisément ce genre de hasard— sous les tirs croisés (pitoyables contreparties constatées) de deux journaux du triomphant libéralisme heureux, Le Figaro et El País, qui nous procurent d'ordinaire des ravissements comme des globes.
Comme « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur », j'en ai retenu deux chroniques impeccablement complémentaires (car tout empire a ses provinces, où sévissent des proconsuls snobs) dont je vous fais part ci-dessous et qui ont la vertu d'illustrer passablement mon sujet sans ajout, pour l'instant, de beaucoup de commentaires.

Le Figaro (Par Armelle Bohineust. Mis à jour ) :
Aux États-Unis, l'informatique plus forte que les langues étrangères

Cette chronique du Figaro est brève : n'hésitez pas à cliquer sur le lien pour la lire. On nous y apprend, entre autres, que...
(...) Désormais, au Texas, en Géorgie ou dans l'État de Washington, qui abrite le groupe Microsoft, un étudiant pourra prendre en option un langage informatique plutôt que le français, l'espagnol, l'allemand ou le japonais.
Réalité économique

La raison? «Beaucoup d'étudiants préfèrent apprendre un code informatique plutôt que conjuguer des verbes», explique Chris Reykdal, un représentant de l'État de Washington. Plus sérieusement, les partisans de cette nouvelle réglementation mettent en avant la réalité économique. «Apprendre un langage informatique est beaucoup plus utile pour trouver du travail et cela aidera les entreprises dans la compétition internationale», affirment-ils. (...)
Comprenez-vous ? Les étudiants, comme les sociétés en général, sont formatés par la "réalité économique" et ses propagandes et enfouissent toute velléité de vraie vie ou de vraie connaissance pour se plier en toute liberté à la tyrannie du marché de travail et sa soif de fadaises gang-reneuses. André Gorz le formulait très clairement dans L'immatériel - Connaissance, valeur et capital (Galilée, 2003) : « On reconnaît au capital le droit d'exiger que le développement des capacités humaines se fasse d'emblée en vue du parti que les entreprises pourront en tirer, donc (...) sous le contrôle de celles-ci. »

Quant à El País, il publiait aujourd'hui 7 avril —dans son supplément consacré à la Communauté de Madrid— une information qu'il faudrait nuancer longuement, mais qui parvient malgré tout à faire l'affaire...

La Escuela Oficial de Idiomas pierde 7.600 alumnos en solo dos años

El descenso del número de estudiantes en la región supone un 14,7%
Se produce después de que la Comunidad subiera las tasas un 166%
Frente a esta caída, la cifra de pupilos ha subido un 7% en toda España

Notons que les dirigeants de la Communauté de Madrid emploient l'expression "bilinguisme" au lieu de dire ouvertement "anglais obligatoire", langue qui véhicule le catéchisme des "valeurs" —Aguirre dixit (1)— auxquelles ils sont foncièrement attachés et qu'il faut injecter à l'école. Voilà pourquoi ils tiennent absolument non à ce qu'on apprenne l'anglais, mais à ce qu'on apprenne en anglais. C'est une affaire de propagande dans un double sens : volonté de pénétration idéologique et snobisme dérivé d'un bouillon de culture accablant (2). En tout cas, l'obnubilation et la soumission sont servies tous azimuts, et ce serait à en parler plus longuement, j'insiste.


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(1) Cf. à ce propos, très particulièrement :
— Domenico Losurdo : Contre-histoire du libéralisme, traduit de l’italien par Bernard Chamayou, La Découverte, Paris, 2013, 390 pages, 25 euros.

(2) Cf. à cet égard, parmi d'autres apports :
— Enrique Bernárdez : El lenguaje como cultura. Una crítica del discurso sobre el lenguaje, Alianza Editorial, 2008 (spécialement pages 47-84). Déjà cité ici.
— Charles Xavier Durand : If it's not English, it's not worth reading!, Current Issues in Language Planning 7/1, 2006; pages 44-60.
— Un billet sur Claude Hagège dans ce blog : Canal-U, ses vidéos éducatives, Hagège et la diversité des langues

Voici un extrait de l'introduction du texte de Durand :
Political pressures to substitute a language by another can be brutal. (…) Today, the influence of political will on the choice of a foreign language earmarked for international communication is, in the respect, at least as important as the manipulation of people’s perceptions to accept it in its assigned role. Dictating linguistic policies clearly did not work in the Soviet republics ant, today, the resentment against Russia in this respect still runs very high. This is why the imposition of English as a second language in Europe today is coordinated with a number of measures aimed at making the targeted people accept it, as if it was the result of their own decision and depended only on their own free choice. English has to be first and foremost psychologically and sociologically acceptable if the political will to promote it is to succeed.
(C. X. Durand, 2006)

jeudi 12 mars 2015

Le nucléaire tient ses promesses

Swissinfo publiait avant hier 10 mars...
La ville japonaise de Futaba, qui héberge une partie de la centrale de Fukushima, a décidé, quatre ans après l'accident, de retirer les vieilles pancartes qui vantent encore "l'avenir radieux" promis par l'énergie nucléaire. Environ 90'000 personnes ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.
Cette mesure fait partie des projets prévus dans le cadre du budget présenté à l'assemblée municipale de cette agglomération totalement désertée. Il en coûtera quelque 4,1 millions de yens (33'300 francs [suisses]) pour enlever deux imposantes enseignes construites en 1988 et 1991, a indiqué mardi un fonctionnaire.
Installée à la porte de la ville, la première dit "l'énergie nucléaire, l'énergie d'un avenir radieux", et une autre près de la mairie: "l'énergie nucléaire, pour le développement de notre patrie, pour un futur prospère".
"Nous avons décidé de les supprimer parce qu'elles sont vétustes et constituent un risque pour les personnes qui font des retours temporaires dans leur maison", a expliqué le fonctionnaire de Futaba, sans mentionner qu'elles pouvaient être insultantes pour les habitants chassés de chez eux sans grand espoir d'y revenir de façon durable.
Quatre ans plus tard, quelque 90'000 habitants évacués de la région ne sont pas autorisés à retourner vivre dans leurs foyers autour de la centrale Fukushima Daiichi mise en péril par le tsunami du 11 mars 2011, qui a par ailleurs tué plus de 18'000 personnes.
Le Monde nous expliquait à son tour hier matin :
Quatre ans plus tard, jour pour jour, près de 250 000 personnes vivent dans des logements provisoires, sans réel espoir de se réinstaller un jour dans leur ancien domicile – ou du moins pas avant plusieurs années, constate USA Today. Dans la région de Tohoku (nord-est de l'île d'Honshu), où se trouve la centrale de Fukushima-Daiichi, les travaux de décontamination et de reconstruction ont pris du retard, notent le Japan Times et l'Asahi Shimbun. Déjà perceptible avant le drame, l'exode de la population, et notamment des jeunes, vers Tokyo et d'autres grandes villes du pays, s'est accéléré. Seuls 3 % des trentenaires et des quadragénaires envisagent de prendre le chemin du retour, souligne Bloomberg. A cela s'ajoute la peur de la radioactivité, qui dissuade les habitants de consommer les produits estampillés Fukushima, réputés naguère pour leur grande qualité (NPR). Pour les autorités, le défi concerne l'avenir du nucléaire, note le professeur Simon Avenell, de l'Université nationale australienne (ANU). Le premier ministre, Shinzo Abe, envisage de redémarrer les 54 réacteurs aujourd'hui à l'arrêt. Mais les centrales sont-elles mieux préparées qu'avant à essuyer une catastrophe naturelle ? C'est ce qu'affirme l'expert Charles Casto dans un entretien à la Deutsche Welle. Pour Peter Drysdale, de l'East Asia Forum, il s'agit de retisser des liens de confiance. Car, d'après les experts, la probabilité que l'Archipel soit de nouveau frappé par un tremblement de terre d'une magnitude égale ou supérieure à 7 au cours des trente prochaines années est de… 98 %.

Hélas, on ne nous dit pas quelles étaient les expressions en japonais des pancartes retirées. En français, ça sonne : chose promise, chose... commise.
C'est un récit...
Où l'on constate que le nucléaire tient ses promesses : l'avenir est présent et tous les deux radieux.
Où l'on découvre que l'avenir, conscient de son impertinence, prend la retraite et laisse sa place à un présent rayonnant, c'est-à-dire, dévasté.
Où l'on soupçonne que le développement d'une patrie aboutit à la Terre Gaste.
Où l'on peut dire adieu (ou plutôt au revoir ?) aux éternels radieux.
Où l'on réfléchit à l'activité radiante du progrès marchand comme de l'uranium.
Où l'on patauge dans un bouillon de culture truffé d'appâts rances du gain.
Où l'on remarque que l'arrogance du lobby nucléaire est durablement compatible (quatre ans minimum) avec un affront macabre particulièrement abject.
Où l'on note que le nucléaire ne veut plus exalter ses lendemains qui chantent sur un désert radioactif.
Où l'on subodore que les enseignes du nucléaire sont logées à la même enseigne que le nucléaire.
Où l'on voit que les enseignes constituent un "symbole de commandement servant de signe de ralliement pour des troupes" (cf. Le Robert).
Où l'on vérifie que les imposantes enseignes constituent un symbole de commandement encore plus imposant que les simples enseignes.
Où l'on observe que l'enseigne ment, est éducation.
Où l'on apprend que le retrait d'un lourd avenir faux-cul coûte les yeux de la tête.
Où l'on est avisé que l'avenir est non seulement glauque, mais "vétuste", et que cela explique la suppression temporaire d'un bout de propagande.
Où l'on éclaircit le concept de risque pour les personnes qui font des retours temporaires dans leurs maisons. D'où il ressort que les avenirs radieux comportent des population irradiées et radiées.
Où les chantres des lendemains qui chantent et des avenirs radieux "n'autorisent pas à retourner vivre dans leurs foyers" des populations découvrant le provisoire qui dure, qui est avenir.
Où l'on comprend la capacité essoreuse de l'essor du nucléaire comme du capitalisme en général.
Où l'on prend acte des assemblées municipales des agglomérations désertées.
Où l'on sème l'art de la dégoûtation du menu, si pâle, de la farcification.
Où l'on perçoit que passent les jours, passent les semaines, passent quatre ans, les habitants périssent ou s'en vont et les criminels demeurent.
Où l'on voit que les réacteurs sont les acteurs de la réaction qui se marre et redémarre.
Où l'on confirme que les chiffres de la probabilité extrême ne constituent pas une donnée objective pour les amis des évaluations et notations.
Où l'on lit que le fanatisme cupide réussit à force de "retisser des liens de confiance".
Où l'on ne peut plus se cacher qu'il y va de la vie alors que pour les autorités "le défi concerne l'avenir (radieux) du nucléaire".
Où l'on songe qu'on pourrait d'ores et déjà sonner le glas du tocsin du toxique.
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Un film sur le Japon après Fukushima :

Au-delà du nuage, Yonaoshi 3.11 (2013), réalisation de Keiko Courdy. Webdocumentaire filmé en noir et blanc où vous pourrez suivre des témoignages au-delà des apparences.

Fukushima : Pétition de Nokiko Noguchi.

dimanche 1 mars 2015

El Roto - Le Cahier électrique

El Roto sait que la réalité est un champ de bataille et que
les puissants ne veulent pas céder un pouce de terrain. 
Leurs ancêtres leur ont légué un solide patrimoine et
l'intime conviction que, pour le préserver, il fallait faire
en sorte que les vaincus voient le monde comme eux le voient.
(Reyes Mate ; extrait de sa préface au Cahier Électrique)


Il n'y a qu'environ une semaine que j'ai eu vent de la publication du Cahier Électrique, de El Roto, pourtant paru en janvier 2013, chez Les Cahiers Dessinés. La préface de Reyes Mate introduit très pertinemment Andrés Rábago et son œuvre.
Voici la présentation de la maison d'édition :

Le cahier électrique -
  • Beaux Livres-Albums
  • Date de parution : 10/01/2013
  • Format : 17 x 23 cm, 160 p., 19.00 €
  • ISBN 979-1-09-087507-4
Tous les jours depuis vingt ans, le dimanche compris, le dessinateur El Roto (le « cassé ») publie son dessin dans le quotidien madrilène El País. Pour ses milliers de lecteurs, ce dessin du jour est un rendez-vous à ne pas manquer. Ni caricaturiste ni humoriste, El Roto se qualifie de « satiriste ». Comme le confirme le philosophe espagnol Reyes Mate — qui signe la préface —, El Roto nous rend chaque jour plus intelligent. L’intelligence : voilà bien ce qui caractérise ses dessins, outre le fait qu’ils sont drôles, élégants, inimitables dans leur sobriété mordante. Une sélection de cent trente-trois dessins en couleurs, autour du thème de la crise politique et financière, de la vie quotidienne, du travail, de la famille.

Technique employée : encre noire et couleur
Comme j'ai déjà raconté ici, je ne sais plus combien d'années cela fait que je suis Andrés Rábago, El Roto (ou OPS avant). Je connaissais donc bien les vignettes qui font partie du Cahier Électrique mais c'était la première fois que je les voyais/lisais en français, drôle d'expérience. D'autant que l'auteur, toujours soucieux de qualité formelle et de transmission exacte, a tenu à utiliser sa calligraphie personnelle pour transcrire la version française (que signe Olivia Resenterra) de ses phrases lapidaires (1).





El Roto soumet toujours ses vignettes (un dessin, très souvent accompagné d'un texte) à une espèce de rasoir d'Ockham : c'est l'économie des moyens la plus intentionnée qui soit. L'archéologue qui agit en lui enlève la boue et les adhérences dissimulant le fin fond des choses. Procédé sobre et clair, le résultat de cette quintessence est autrement gros de sens, de discernement ; bouleversant sans aucun doute —compte tenu de l'incroyable percée des cadavres de vérité officiels— mais, en même temps, tellement flagrant et criant qu'on dirait une lapalissade qui saute aux yeux et aux méninges, un rappel à la décence intellectuelle et éthique vis-à-vis d'une civilisation qui a choisi la connerie, le simulacre et le mensonge pour toute horizon mental. Et si la charge d'un seul dessin (et sa formule) est si pénétrante, le face-à-face d'affilée avec plus d'une centaine de ces pilules contre les lieux communs constitue, comme tous les bouquins de El Roto, un vertige de négatifs de la vraie humanité, une trombe de chocs salutaires, une vision soutenue et sans ambages des contresens et des bobards qui composent notre pitance ordinaire. "Le pouvoir s'est employé, et s'emploie toujours, à nous rendre fous", écrit Reyes Mate dans sa préface, et El Roto œuvre, lui, si j'ose dire, pour un défoulement collectif à partir de la conscience.

(1) Que El Roto me pardonne, mais je ne me résiste pas à en reproduire ci-dessous quelques-unes dépouillées, hélas, des illustrations qui complètent leur sens. J'espère qu'elles constitueront une incitation à aller plus loin...

—Qui parle de rêver ? Nous voulons nous réveiller ! [un jeune indigné de Sol]
—Finalement, je ne sais plus si on nous persécute parce que nous sommes nomades ou si nous sommes nomades parce qu'on nous persécute [une femme probablement rom]
—Tout se tient : le contrat-poubelle, le travail de merde et les saloperies que je sers [une serveuse]
—Restaurants quatre étoiles ou soupe populaire... Quelle gastronomie !
—Nous ne sommes pas pauvres... Ils nous dépouillent.
—Selon les lois du marché, si le naufragé est plus affamé que le requin, il mange le requin... [sur le dessin, un naufragé est hanté par un aileron de requin]
—Plus je me tue à la tâche, plus je m'enfonce [un ouvrier dans une fosse qu'il continue de creuser au pic]. Arrête de creuser [un collègue].
—J'étais un vrai capitaliste, mais quand j'ai vu l'effondrement du système, je me suis précipité à son secours sans hésiter.
—Frontière : se dit d'un lieu où une folie prend fin et où une autre commence.
—J'ai eu de la chance, on m'a abattu avant l'incendie [une souche d'arbre devant une fôret dévastée par le feu]
—Les thons contiennent une telle quantité de métaux lourds que leur pêche sera bientôt considérée comme de l'extraction minière.
—Le pouvoir vient du peuple [s'exclame un président sur son tapis rouge après être descendu d'un avion] : plus exactement, de sa soumission.
—Et alors nous fonderons une société d'hommes libres et égaux, et moi je serai votre chef [À bord d'une pirogue remplie de migrants "clandestins", un type s'adresse aux autres]
—[Une voix sort du haut d'un gratte-ciel] La perspective est trompeuse : ce que toi, vu d'en bas, tu perçois comme un désastre, ici, vu d'en haut, on le considère comme une chance incroyable.
—Si le système s'effondre, nous avons le même en rechange [un type à costard noir, montre en or et cravate jaune, et au regard métallique]


—Votre niveau de vie est incompatible avec notre niveau de cupidité [un type à lunettes de soleil et au sourire triomphant]
—Ce sont les immigrés qui ont apporté la xénophobie, avant ça n'existait pas [un croquant parfait]
—Mon travail d'économiste consiste à rendre l'intolérable nécessaire [un économiste au look très brit]
—Ne les laissez pas descendre dans la rue : ils vont se rendre compte combien ils sont nombreux !

P.-S.- Reyes Mate nous rappelle qu'El Roto aime se situer dans une tradition à laquelle appartiennent Grosz, Goya, Solana et Daumier, entre autres. J'en profite pour vous rappeler, à mon tour, que l'émission Une vie, une œuvre (de Martin Quenehen, sur France Culture) d'hier (samedi 28 février) portait justement sur George Grosz, peintre et satiriste comme Andrés Rábago. En cliquant sur le lien vous pouvez accéder au podcast du programme.

dimanche 22 février 2015

L'Invisible décortique la Transparence

Le cauchemar de cette époque ne tient pas en ce qu'elle
serait « l'ère de la technique », mais l'ère de la technologie.
La technologie n'est pas le parachèvement des techniques,
mais au contraire l'expropriation des humains de leurs
différents techniques constitutives. 
(Comité Invisible : À nos amis)


Le quatrième de couverture de l'essai À nos amis, signé par le Comité Invisible (le groupe de la revue Tiqqun), publié par La Fabrique (novembre 2014), comporte une dédicace pas comme les autres :
À ceux pour qui la fin d'une civilisation n'est pas la fin du monde ;
À ceux qui voient l’insurrection comme une brèche, d’abord, dans le règne organisé de la bêtise, du mensonge et de la confusion ;
À ceux qui devinent, derrière l’épais brouillard de « la crise », un théâtre d’opérations, des manœuvres, des stratégies – et donc la possibilité d’une contre-attaque ;
À ceux qui portent des coups ;
À ceux qui guettent le moment propice ;
À ceux qui cherchent des complices ;
À ceux qui désertent ;
À ceux qui tiennent bon ;
À ceux qui s’organisent ;
À ceux qui veulent construire une force révolutionnaire, révolutionnaire parce que sensible ;
Cette modeste contribution à l’intelligence de ce temps.
Le bouquin paraît sept ans après la sortie de L'insurrection qui vient (La Fabrique, 2007, un livre que je n'ai pas lu) et s'ouvre sur une citation de Jacques Mesrine : « Il n'y a pas d'autre monde. Il y a simplement une autre manière de vivre ».
La qualité du texte attire immédiatement notre attention, tout comme sa perspective stimulante, foncièrement non conventionnelle : communaliste (de commune) ; on y flaire des arômes communards, anarchistes et situationnistes -on y décèle l'héritage d'un Guy Debord et autres Gilles Châtelet-, un suivi des expériences communardes ou communalistes historiques jusqu'à nos jours (zapatisme, mouvements d'occupation des places, etc.). D'où cette conclusion : « La croissance des communes est la véritable crise de l'économie, et la seule décroissance sérieuse ».
Si j'en ai le temps, je me réserve la possibilité d'en publier ici un florilège d'extraits. Pour l'instant, je me borne à relayer la deuxième partie du cinquième chapitre (intitulé Fuck Off Google) qui porte, entre autres, sur la cybernétique et la grande moisson des informations personnelles qu'elle procure :
Dans les années 1980, Terry Winograd, le mentor de Larry Page, un des fondateurs de Google, et Fernando Florès, l'ancien ministre de l'Économie de Salvador Allende, écrivaient au sujet de la conception en informatique qu'elle est « d'ordre ontologique. Elle constitue une intervention sur l'arrière-fond de notre héritage culturel et nous pousse hors des habitudes toutes faites de notre vie, affectant profondément nos manières d'être. [...] Elle est nécessairement réflexive et politique. » On peut en dire autant de la cybernétique. Officiellement, nous sommes encore gouvernés par le vieux paradigme occidental dualiste où il y a le sujet et le monde, l'individu et la société, les hommes et les machines, l'esprit et le corps, le vivant et l'inerte ; ce sont des distinctions que le sens commun tient encore pour valides. En réalité, le capitalisme cybernétisé pratique une ontologie, et donc une anthropologie, dont il réserve la primeur à ses cadres. Le sujet occidental rationnel, conscient de ses intérêts, aspirant à la maîtrise du monde et gouvernable par là, laisse place à la conception cybernétique d'un être sans intériorité, d'un selfless self, d'un Moi sans Moi, émergent, climatique, constitué par son extériorité, par ses relations. Un être qui, armé de son Apple Watch, en vient à s'appréhender intégralement à partir du dehors, à partir des statistiques qu'engendre chacune de ses conduites. Un Quantified Self qui voudrait bien contrôler, mesurer et désespérément optimiser chacun de ses gestes, chacun de ses affects. Pour la cybernétique la plus avancée, il n'y a déjà plus l'homme et son environnement, mais un être-système inscrit lui-même dans un ensemble de systèmes complexes d'information, sièges de processus d'autoorganisation ; un être dont on rend compte en partant de la voie moyenne du bouddhisme indien plutôt que de Descartes. « Pour l'homme, être vivant équivaut à participer à un large système mondial de communication », avançait Wiener en 1948.
Tout comme l'économie politique a produit un homo œconomicus gérable dans le cadre d'États industriels, la cybernétique produit sa propre humanité. Une humanité transparente, vidée par les flux mêmes qui la traversent, électrisée par l'information, attachée au monde par une quantité toujours croissante de dispositifs. Une humanité inséparable de son environnement technologique car constitué par lui, et par là conduite. Tel est l'objet du gouvernement désormais : non plus l'homme ni ses intérêts, mais son « environnement social ». Un environnement dont le modèle est la ville intelligente. Intelligente parce qu'elle produit, grâce à ses capteurs, de l'information dont le traitement en temps réel permet l'autogestion. Et intelligente parce qu'elle produit et est produite par des habitants intelligents. L'économie politique régnait sur les êtres en les laissant libres de poursuivre leur intérêt, la cybernétique les contrôle en les laissant libres de communiquer. « Nous devons réinventer les systèmes sociaux dans un cadre contrôlé », résumait récemment un quelconque professeur du MIT.
La vision la plus pétrifiante et la plus réaliste de la métropole à venir ne se trouve pas dans les brochures qu'IBM distribue aux municipalités pour leur vendre la mise sous contrôle des flux d'eau, d'électricité ou du trafic routier. C'est plutôt celle qui se développe a priori « contre » cette vision orwellienne de la ville : des « smarter cities » co-produites par leurs habitants eux-mêmes (en tout cas par les plus connectés d'entre eux). Un autre professeur du MIT en voyage en Catalogne se réjouit de voir sa capitale devenir peu à peu une « fab city » : « Assis ici en plein cœur de Barcelone je vois qu'une nouvelle ville s'invente dans laquelle tout le monde pourra avoir accès aux outils pour qu'elle devienne entièrement autonome. » Les citoyens ne sont donc plus des subalternes mais des smart people ; « des récepteurs et générateurs d'idées, de services et de solutions », comme dit l'un d'entre eux. Dans cette vision, la métropole ne devient pas smart par la décision et l'action d'un gouvernement central, mais surgit, tel un « ordre spontané », quand ses habitants « trouvent de nouveaux moyens de fabriquer, relier et donner du sens à leurs propres données ». Ainsi naît la métropole résiliente, celle qui doit résister à tous les désastres.
Derrière la promesse futuriste d'un monde d'hommes et d'objets intégralement connectés —quand voitures, frigos, montres, aspirateurs et godemichés seront directement reliés entre eux et à l'Internet—, il y a ce qui est déjà là : le fait que le plus polyvalent des capteurs soit déjà en fonctionnement —moi-même—. « Je » partage ma géolocalisation, mon humeur, mes avis, mon récit de ce que j'ai vu aujourd'hui d'incroyable ou d'incroyablement banal. J'ai couru ; j'ai immédiatement partagé mon parcours, mon temps, mes performances et leur autoévaluation. Je poste en permanence des photos de mes vacances, de mes soirées, de mes émeutes, de mes collègues, de ce que je vais manger comme de ce que je vais baiser. J'ai l'air de ne rien faire et pourtant je produis, en permanence, de la donnée. Que je travaille ou pas, ma vie quotidienne, comme stock d'information, reste intégralement valorisable. J'améliore en continu l'algorithme.
« Grâce aux réseaux diffus de capteurs, nous aurons sur nous-mêmes le point de vue omniscient de Dieu. Pour la première fois, nous pouvons cartographier précisément la conduite de masses de gens jusque dans leur vie quotidienne », s'enthousiasme tel professeur du MIT. Les grands réservoirs réfrigérés de données constituent le garde-manger du gouvernement présent. En fouinant dans les bases de données produites et mises à jour en permanence par la vie quotidienne des humains connectés, il cherche les corrélations qui permettent d'établir non pas des lois universelles, ni même des « pourquoi », mais des « quand », des « quoi », des prédictions ponctuelles et situées, des oracles. Gérer l'imprévisible, gouverner l'ingouvernable et non plus tenter de l'abolir, telle est l'ambition déclarée de la cybernétique. La question du gouvernement cybernétique n'est pas seulement, comme au temps de l'économie politique, de prévoir pour orienter l'action, mais d'agir directement sur le virtuel, de structurer les possibles. La police de Los Angeles s'est dotée il y a quelques années d'un nouveau logiciel informatique nommé « Prepol ». Il calcule, à partir d'une foultitude de statistiques sur le crime, les probabilités que soit commis tel ou tel délit, quartier par quartier, rue par rue. C'est le logiciel lui-même qui, à partir de ces probabilités mises à jour en temps réel, ordonne les patrouilles de police dans la ville. Un Père cybernéticien écrivait, dans Le Monde, en 1948 : « Nous pouvons rêver à un temps où la machine à gouverner viendrait suppléer —pour le bien ou pour le mal, qui sait ?— l'insuffisance aujourd'hui patente des têtes et des appareils coutumiers de la politique. » Chaque époque rêve la suivante, quitte à ce que le rêve de l'une devienne le cauchemar quotidien de l'autre.
L'objet de la grande récolte des informations personnelles n'est pas un suivi individualisé de l'ensemble de la population. Si l'on s'insinue dans l'intimité de chacun et de tous, c'est moins pour produire des fiches individuelles que de grandes bases statistiques qui font sens par le nombre. Il est plus économe de corréler les caractéristiques communes des individus en une multitude de « profils », et les devenirs probables qui en découlent. On ne s'intéresse pas à l'individu présent et entier, seulement à ce qui permet de déterminer ses lignes de fuite potentielles. L'intérêt d'appliquer la surveillance sur des profils, des « événements » et des virtualités, c'est que les entités statistiques ne se révoltent pas ; et que les individus peuvent toujours prétendre ne pas être surveillés, du moins en tant que personnes. Quand la gouvernementalité cybernétique opère déjà d'après une logique toute neuve, ses sujets actuels continuent de se penser d'après l'ancien paradigme. Nous croyons que nos données « personnelles » nous appartiennent, comme notre voiture ou nos chaussures, et que nous ne faisons qu'exercer notre « liberté individuelle » en décidant de laisser Google, Facebook, Apple, Amazon ou la police y avoir accès, sans voir que cela a des effets immédiats sur ceux qui le refusent, et qui seront désormais traités en suspects, en déviants potentiels. « À n'en pas douter, prévoit The New Digital Age, il y aura encore dans le futur des gens qui résistent à l'adoption et à l'usage de la technologie, des gens qui refusent d'avoir un profil virtuel, un smartphone, ou le moindre contact avec systèmes de données online. De son côté, un gouvernement peut suspecter des gens qui désertent complètement tout cela d'avoir quelque chose à cacher et d'être ainsi plus susceptibles d'enfreindre la loi. Comme mesure antiterroriste, le gouvernement constituera donc un fichier des "gens cachés". Si vous n'avez aucun profil connu sur aucun réseau social ou pas d'abonnement à un téléphone mobile, et s'il est particulièrement difficile de trouver des références sur vous sur Internet, vous pourriez bien être candidat pour un tel fichier. Vous pourriez aussi voir appliquer tout un ensemble de règlements particuliers qui incluent des fouilles rigoureuses dans les aéroports et même des interdictions de voyager. »
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Mise à jour du 28/03/2016 :
C’est le pouvoir d’ordonnancer
qui détermine le pouvoir d’ordonner
(Frédéric Lordon)


C'est avec pas mal de retard que je suis tombé sur une vidéo, que nous devons à Hors-Série, présentant une discussion tranquille et engagée entre Éric Hazan, chevronné et tonique éditeur du Comité Invisible, et Frédéric Lordon, économiste à rebrousse-poil et penseur qui a oublié d'être con. En voici l'introduction :
A l'occasion de la sortie du livre À nos amis, du Comité Invisible, le Lieu-Dit a organisé une rencontre-débat entre Eric Hazan et Frédéric Lordon. Le premier dirige La Fabrique, et se trouve être l'éditeur du Comité Invisible, depuis L'insurrection qui vient. Le second est philosophe (spinoziste) et économiste (hétérodoxe) : au delà de leur profonde amitié, ils ont, sur l'Etat et les stratégies de subversion que le Comité Invisible promeut, des opinions qui peuvent parfois diverger ; sans compter les questions et interpellations du public, vives. L'ensemble constitue un document passionnant. C'était le 27 novembre 2014, rue Sorbier à Paris, devant un public nombreux, ardent, mobilisé - et impatient de passer à l'acte ! Les caméras de Hors-Série étaient là pour filmer l'événement (dans des conditions techniques difficiles), événement que nous diffusons sur Hors-Série, en accès libre… N'hésitez pas à faire tourner !
C'est avec plaisir que Candide résiste relève cette invitation et insère la vidéo de cette rencontre :

samedi 7 février 2015

Fassin et la prison, “l’ombre du monde”

Écoutez l'anthropologue Didier Fassin. Il s'exprime chez France Culture, pour l'émission La Suite dans les idées, juste avant la publication de son ouvrage L'ombre du monde : une anthropologie de la condition carcérale (Seuil, 8 janvier 2015), rédigé après quatre ans d’enquête dans une maison d’arrêt.
Voici son quatrième de couverture :
Invention récente puisqu’elle n’a guère plus de deux siècles, la prison est devenue, partout dans le monde, la peine de référence. L’atteste, en France, le doublement de la population carcérale au cours des trois dernières décennies. Comment comprendre la place qu’elle occupe dans la société contemporaine ? Et comment expliquer que le tournant punitif affecte avec une telle intensité certaines catégories de personnes ? Pour tenter de répondre à ces questions, Didier Fassin a conduit au long de quatre années une enquête dans une maison d’arrêt.
Analysant l’ordinaire de la condition carcérale, il montre comment la banalisation de l’enfermement a renforcé les inégalités socio-raciales et comment les avancées des droits se heurtent aux logiques d’ordre et aux pratiques sécuritaires. Mais il analyse aussi les attentions et les accommodements du personnel pénitentiaire, les souffrances et les micro-résistances des détenus, la manière dont la vie au dedans est traversée par la vie du dehors. La prison apparaît ainsi comme à la fois le reflet de la société et le miroir dans lequel elle se réfléchit. Plutôt que l’envers du monde social, elle en est l’inquiétante ombre portée.


La Suite dans les idées

Syndiquer le contenu par Sylvain Bourmeau Le site de l'émission
le samedi de 13h30 à 14h
Ecoutez l'émission 28 minutes

Entre les murs, anthropologie de la condition carcérale

03.01.2015 - 13:30
Didier Fassin enseigne à l'Institute for Advanced Studies à Princeton aux USA.
Anthropologue et Directeur d'études à l'EHESS, Il est de passage à Paris pour la publication de son essai L'ombre du monde : une anthropologie de la condition carcérale qui paraîtra aux Editions  du Seuil dans la  Coll. La couleurs des idées le 8 janvier 2015.


Didier Fassin SB © Radio France

Ce livre est le résultat d'une enquête sur la prison, et cet essai suit les parcours d'hommes,  de leur comparution immédiate à leur incarcération et des commissions de discipline aux parloirs.
Etudiant les interactions au quotidien et les histoires de vie, la routine de la détention et les moments de crise, il analyse l'ordinaire de la condition carcérale.
Cet essai fait suite à La force de l'ordre, du même auteur, paru en 2011 au Seuil.
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Note du 8/02/2015 :

Didier Fassin aux Inrocks : “Emprisonner plus, c’est moins bien défendre la société

mercredi 4 février 2015

La privatisation du vivant nous prive de la vie

Les OGM philanthropiques et verts sont ceux d'une 
société démocratique et libre, donc philanthropique
et verte qui, pour ces raisons, n'en aura pas besoin.
(Jean-Pierre Berlan.
Article rédigé sur le site de Kokopelli, le 25.09.2012,
et publié ensuite par Le Monde, 28.09.2012)


L'apropriation par des élites agioteuses du patrimoine commun entraîne même la privatisation du vivant, ce qui comporte fatalement l'éradication de la vie, voire l'éradication délibérée de la vie. Le système, son cadre, favorise, appelle ce genre de volition. Autrement dit, les caractères affectant la survie ou la mort, le succès ou l'échec reproductif découlent simplement d'une sélection... boursière, véritable darwinisme de notre époque ou, si l'on préfère, de notre système économique. Sélection boursière qui détermine à son tour la reproduction des élites mentionnées, les prédateurs dont nous sommes les proies. Et compte tenu des questions d'hérédité, on voit bien que l'Économie devient une branche non négligeable de la Génétique ! Tout comme, soit dit en passant, El Roto nous rappelait dans son Libro verde que, vu le taux de métaux lourds contenus dans les poissons, la pêche devrait être considérée comme une exploitation minière... Ou que les mouvements boursiers sont la nouvelle grêle des agriculteurs...

Le 29 janvier 2015, Camille Labro écrivait sur son blog, hébergé par Le Monde :

A vos graines, citoyens !

La biodiversité est en danger, et notre monde avec. Saviez-vous qu’en un siècle, 75% des espèces comestibles cultivées ont disparu (chiffres FAO) ? La société moderne a réussi à éradiquer des milliers de végétaux qui nous accompagnaient, et nous nourrissaient, depuis la nuit des temps.
Aujourd’hui, les multinationales semencières (Monsanto, Dupont, Syngenta, Limagrain, Bayer…) tentent de s’arroger le monopole des graines, pour privatiser le vivant et prendre le contrôle de ce que plantent agriculteurs et jardiniers, et, par ce biais, l’essence de ce qui nous fait vivre.
Alors que de tout temps, les paysans ont collecté, préservé, replanté et échangé leurs graines librement, l'Europe s'est inventée un catalogue officiel des graines autorisées – notamment de nombreux hybrides F1, qui ne se ressèment pas et doivent donc être rachetés chaque année par le cultivateur. Tout agriculteur qui plante autre chose et vend les fruits de sa production, est aujourd’hui considéré hors-la-loi. (En lire plus)
[Pour accéder à l'info de la FAO sur la situation de l'agrobiodiversité, cliquez ci-contre. On y lit...
100 YEARS OF AGRICULTURAL CHANGE: SOME TRENDS AND FIGURES RELATED TO AGROBIODIVERSITY
* Since the 1900s, some 75 percent of plant genetic diversity has been lost as farmers worldwide have left their multiple local varieties and landraces for genetically uniform, high-yielding varieties.
* 30 percent of livestock breeds are at risk of extinction; six breeds are lost each month.
* Today, 75 percent of the world’s food is generated from only 12 plants and five animal species.
* Of the 4 percent of the 250 000 to 300 000 known edible plant species, only 150 to 200 are used by humans. Only three - rice, maize and wheat - contribute nearly 60 percent of calories and proteins obtained by humans from plants.
* Animals provide some 30 percent of human requirements for food and agriculture and 12 percent of the world’s population live almost entirely on products from ruminants.
Source: FAO. 1999b]
À ce sujet, Labro nous rappelle également l'existence d'un film documentaire que je vous insère ci-dessous, La Guerre des Graines (diffusé le 27 mai 2014 sur France 5), où l'on voit que privatisation rime avec hybridation (chimérisme !) qui, elle, rime avec stérilisation...
Un film qui donne les clés pour comprendre comment des multinationales veulent confisquer le vivant. Un film qui donne envie de se battre pour sauver notre indépendance alimentaire.
Voir l'article sur LaTéléLibre.




Un documentaire prouvant que seules nos quotas d'autonomie rendent possibles nos quotas de liberté, tout modestes soient-ils —et donc, qu'il n'y a nulle liberté là où l'on manque affreusement de la moindre autonomie.
On y rencontre, entre autres, Jean-Pierre Berlan, ingénieur et ancien directeur de recherches à l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), qui a publié dans le Monde "Ne laissons pas faire les experts", l'article dont nous avons extrait la citation mise en exergue de ce billet.
Si vous rappelez à Jean-Pierre Berlan que son premier métier fût ingénieur agronome il se fâche : pour lui les 2 termes sont opposés... À cet égard, on dirait qu'il sait bien, comme le Comité Invisible, que...
"Le capitalisme est en ce sens essentiellement technologique ; il est l'organisation rentable, en un système, des techniques les plus productives. Sa figure cardinale n'est pas l'économiste, mais l'ingénieur (...), l'expropriateur en chef des techniques, celui qui ne se laisse affecter par aucune d'entre elles, et propage partout sa propre absence de monde. C'est une figure triste et serve. La solidarité entre capitalisme et socialisme se noue là : dans le culte de l'ingénieur."
Eh ben, justement dans La Guerre des Graines, Jean-Pierre Berlan dénonce le mariage contre nature de la chimie et des graines, la mainmise des fabricants de mort sur les semences, qui sont la Vie par excellence. Comment peut-on accepter que ce soient les fabricants de produits en "cide" qui en décident ?

Évidemment, il ne s'agit pas d'un sujet d'aujourd'hui. Ça traîne...

Inde : Suicides massifs de milliers de paysans - Les OGM en question...

Ces dernières semaines, 1500 fermiers se sont suicidés en Inde, dans la province de Chattisgarh. Un phénomène récurrent, puisque les chiffres officiels font état de 1000 suicides mensuels... depuis plus de quinze ans. En cause, l'endettement des paysans lié à l'achat de semences OGM miraculeuses... qui se révèlent catastrophiques.
Coton Bt Monsanto : Suicides de paysans en Inde
Depuis le milieu des années 80, l'Inde a accepté d'ouvrir totalement son marché en contrepartie de l'aide du Fonds Monétaire International. Une révolution économique s'en suivit, qui en fit un terrain d'expérimentation mondial en matière agricole. Depuis lors, les paysans sont livrés aux promesses des vendeurs de semences magiques : les rendements devaient être exceptionnels, et les insectes et parasites rangés dans les tiroirs de l'histoire. Les variétés traditionnelles ont même été interdites dans de nombreuses banques de semences gouvernementales. Mais pour toucher le Graal, il fallait débourser 10 fois plus pour la même quantité de semences. Le prix de la gloire. Et les paysans se sont massivement endettés.
What a wonderfull world (Company)...
Sauf que les semences OGM de coton Bt (de Monsanto, faut-il le préciser) sont tombées malades, infestées par le vers (vorace) de la capsule. Les semenciers avaient juste oublié de préciser que les plantes n'étaient pas résistantes aux maladies locales et qu'il fallait donc épandre des tonnes de pesticides en plus. Ils avaient aussi omis d'indiquer que les variétés en question buvaient deux plus d'eau et dégradaient les sols à grande vitesse. Du coup, les sécheresses ont été amplifiées et les rendements réduits à peau de chagrin. Les paysans se retrouvent à sec, paralysés par leurs dettes et sans le sou pour acheter les semences de l'année suivante, puisque les plantes OGM - dotés d'une technologie révolutionnaire affectueusement nommée "Terminator" - sont calculées pour que les grains ne puissent pas se replanter... D'où de nouvelles dettes. Etc.


« 270 000 paysans indiens se sont suicidés depuis l’arrivée de Monsanto sur le marché des semences du pays », alertait Vandana Shiva, féministe et militante écologiste indienne, lors d’une interview en mars 2013 (toutvert.fr). Vandana Shiva est une admirable, souriante et intelligente résistante qui prône la désobéissance, la solidarité et l'autogestion.

Des agriculteurs indiens font reculer le gouvernement sur les OGM (Wedemain.fr, 11 août 2014).

Voici un entretien avec Geneviève Azam —Maître de Conférences en économie (Université de Toulouse-le-Mirail), membre du conseil scientifique d’ATTAC— édité en trois volets :






Ogm la privatisation du vivant 3/3 por odjag

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Mise à jour du 15/03/2015 :

samedi 24 janvier 2015

Jacques Ellul et la croissance zéro

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie
dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
“Anyone who believes that exponential growth can go on forever
in a finite world is either a madman or an economist 
Kenneth Boulding (1910-1993), 
président de l'American Economic Association.
U.S. Congress, Energy Reorganization Act of 1973:
Hearings, Ninety-third Congress, First Session
, on H.R. 11510

(U.S. Government Printing Office, 1973), p. 248.




Nous avons évoqué en classe la collection Les Précurseurs de la Décroissance que, dirigée par Serge Latouche, édite Le Passager clandestin. Jusqu'à présent, entre 2013 et 2014, cette maison a publié 12 titres ; en voici la liste :

Serge Latouche : Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien
Le maître à penser de la décroissance 
« Une belle invitation à nous emparer de l’œuvre ellulienne. » (La Vie)
Étienne Helmer : Épicure ou l'économie du bonheur
Pour vivre « tel un dieu parmi les hommes »
« Epicure enseigne un art de vivre tout en ascèse, construit comme "une économie du bonheur". » (Le Monde des Livres)
Chantal Guillaume : Charles Fourier ou la pensée en contre-marche
Le phalanstère contre les faux prodiges de la société industrielle
« Si le précurseur de la décroissance se définit comme celui qui annonce et pressent les dysfonctionnements d’un système économique productiviste qui n’en est qu’à ses linéaments, Fourier y correspond tout à fait. » (Biosphère)
Frédéric Rognon : Lanza del Vasto ou l’expérimentation communautaire
Aux sources des communautés autonomes
« Un livre dense et passionnant de bout en bout. » (Reporterre)
Édouard Schaelchli : Jean Giono pour une révolution à hauteur d’hommes
Un Larzac d’avance ?
« Ce Giono s’insère dans la guérilla paysanne antimarchande de Notre-Dame-des-Landes et invite à la joie de vivre en luttant. » (CQFD)
Renaud Garcia : Léon Tolstoï contre le fantasme de toute-puissance
La sagesse radicale contre le productivisme
« L’orthodoxe rebelle qu’est Tolstoï mérite d’être redécouvert » (Le Pèlerin)
Serge Latouche : Cornelius Castoriadis ou l’autonomie radicale
L’autonomie contre le fantasme de la maîtrise rationnelle du monde
« Cette collection fait œuvre de salut public en proposant des synthèses de grands penseurs de l’objection de croissance, comme Castoriadis ! » (La Décroissance)
Françoise Gollain : André Gorz pour une pensée de l’écosocialisme
Pour une existence libre, conviviale et autonome
« En lisant Gorz, on phosphore. Pas d’alternative, vraiment ? » (Libération)
Claude Llena : Lao-tseu et les taoïstes ou la recherche d’une vie harmonieuse
Une panoplie de techniques pour accomplir le pas de côté nécessaire
Les vrais écologistes, les apôtres de la décroissance, les partisans de l’AN 01… redécouvrent le Tao et son maitre Lao-tseu. La voie du Tao est surprenante et drôle ! » (Radio Nova)
Renaud Garcia : Pierre Kropotkine ou l’économie par l’entraide
L'entraide est le fait dominant dans la nature !
« Un ouvrage clair, instructif qui lance des passerelles entre anarchisme et décroissance » (La Décroissance)

                 Paraissent ces jours-ci :

Vincent Gerber et Floréal Romero : Murray Bookchin pour une écologie sociale et radicale
Pour une organisation politique de la décroissance
Étienne Helmer : Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple
Vivre comme un chien pour se hisser au-dessus des hommes
Le Passager Clandestin est une maison d'édition indépendante qui prêche la résistance et existe depuis 2007. Pour mieux comprendre son approche, son attitude, son penchant pour la désobéissance, bref, sa ligne de conduite, cliquez ici.
Serge Latouche est professeur émérite d'Économie à l'université d'Orsay. Il a publié récemment Bon pour la casse. Les déraisons de l'obsolescence programmée (Les Liens qui libèrent, Paris, 2012) ainsi que L'âge des limites (Mille et une nuits, Paris 2012).
Quant à la collection Les Précurseurs de la Décroissance, elle "souhaite surtout contribuer au développement de l'un des rares courants de pensée capable de faire pièce à l'idéologie productiviste qui structure, aujourd'hui, nos sociétés". À cet égard, je vous suggère d'autres billets de ce blog concernant les apports de Jean Gadrey et André Gorz, Hervé Kempf, Bertrand Méheust ou Albert Jacquard.

La critique active du productivisme ne compte malheureusement pas en Espagne grand nombre d'auteurs d'envergure. Quand j'y réfléchis, c'est surtout Rafael Sánchez Ferlosio (1927), rara avis de notre panorama lettré, qui me vient à l'esprit. Et s'il y a en langue française un libre penseur qui fait souvent songer à Ferlosio, c'est bien évidemment un autre intellectuel inclassable, de 15 ans son aîné, le bordelais Jacques Ellul (1912-94), professeur d'histoire du droit et disons libertaire. Sociologue, théologien ? Ce sont deux étiquettes qu'on lui accorde souvent et qu'il ne tenait surtout pas à cautionner. Admettons en tout cas que sa pensée est passablement indépendante, voire dissidente ou "débordante d’insoumission" (cf. Stéphane Lavignotte, Jacques Ellul, l’espérance d’abord, éd. L’Olivetan, 96 p.).

Ce remarquable contempteur de la religion du progrès et de son système technicien adhérait pourtant à une religion monotéiste, le protestantisme (d'abord catholique, il s'était converti à l'âge de 18 ans), ce qui est quand même un tant soit peu frappant vu que le protestantisme et le productivisme sont allés historiquement et vont de pair trop souvent. Au point que le collectif du Comité Invisible nous a confié récemment (À nos amis, La Fabrique Éditions, novembre 2014) :
"Ce qu'il faut, c'est plutôt assumer le véritable enjeu du conflit : une certaine idée protestante du bonheur - être travailleur, économe, sobre, honnête, diligent, tempérant, modeste, discret - veut s'imposer partout en Europe. Ce qu'il faut opposer aux plans d'austérité, c'est une autre idée de la vie, qui consiste, par exemple, à partager plutôt qu'à économiser, à converser plutôt qu'à ne souffler mot, à se battre plutôt qu'à subir, à célébrer nos victoires plutôt qu'à s'en défendre, à entrer en contact plutôt qu'à rester sur sa réserve. On ne mesure pas la force qu'a donnée aux mouvements indigènes du sous-continent américain le fait d'assumer le buen vivir comme affirmation politique."
Il arrive peut-être que beaucoup sont initiés mais peu sont Ellul —rendons hommage aussi, par ailleurs, à son ami Bernard Charbonneau, auteur de la maxime "On ne peut poursuivre un développement infini dans un monde fini"...
Protestant donc, Jacques Ellul était de surcroît sioniste, constatation particulièrement consternante d'autant que cette écœurante prise de position colonialiste et raciste était doublée d'une analyse diabolisante de l'Islam basée sur l'éternelle escroquerie des deux poids deux mesures concernant aussi bien la théorie que la pratique par-dessus le marché ; le passage suivant fait montre d'un sectarisme écholalique digne de Pilar Rahola ! :
« Ce n’est pas une marque d’intolérance religieuse: je dirais « oui », aisément, au bouddhisme, au brahmanisme, à l’animisme…, mais l’islam, c’est autre chose. C’est la seule religion au monde qui prétende imposer par la violence sa foi au monde entier.
Je sais qu’aussitôt on me répondra :  » Le christianisme aussi ! «
Et l’on citera les croisades, les conquistadors, les Saxons de Charlemagne, etc. Eh bien il y a une différence radicale.
Lorsque les chrétiens agissaient par la violence et convertissaient par force, ils allaient à l’inverse de toute la Bible, et particulièrement des Evangiles. Ils faisaient le contraire des commandements de Jésus, alors que lorsque les musulmans conquièrent par la guerre des peuples qu’ils contraignent à l’Islam sous peine de mort, ils obéissent à l’ordre de Mahomet. (En lire plus)
Quiconque a lu la Bible, par exemple, le Pentateuque, qui est aussi la Tora (je l'ouvre au hasard, dans mon édition Bayard, et je lis la voix de Moïse, Nombres, 31, 17-18 : Tuez tous les petits enfants mâles et toutes les femmes qui ont couché. Mais les petites filles qui n'ont pas connu de mâle laissez-les vivre. Elles sont à vous. Et ainsi de suite), a de quoi sidérer à la lecture d'une telle énormité. En effet, on risque de penser qu'Ellul n'était pas un théologien. Ou si...

Mais revenons à nos moutons. Latouche présente dans la collection qu'il dirige des textes d'Ellul sous le titre "Jacques Ellul contre le totalitarisme technicien" (Éditions Le Passager clandestin, 2013).



Latouche distribue son introduction aux textes d'Ellul en trois parties, afin de souligner convergences et divergences de celui-ci vis-à-vis de la mouvance décroissanciste actuelle et d'en tirer une péroraison : "Les thèmes décroissants dans la pensée de Jacques Ellul", "Les limites de l'annexion ellulienne à la décroissance" et "Conclusion : l'éthique de la non-puissance et l'amitié".
Dans la deuxième partie de sa préface écrit Latouche : "En faisant du technique, au lieu de l'économique, l'instance qui dépossède le politique de sa substance, [Ellul] escamote le problème de l'oligarchie ploutocratique et donc la question de son renversement." Et un peu plus loin, il rappelle l'éthique de la non-puissance, ou des moratoires, prôné par l'excellent Daniel Cérézuelle qui invite les êtres humains, "dans certains cas", à "renoncer au pouvoir que donne la technique".
Dans sa conclusion, Latouche arrête son choix :
Si l'on doit à Ellul la formule de l'écologie politique, penser globalement, agir localement, il est clair qu'il manque le nécessaire complément à l'ère de l'anthropocène : "penser localement, agir globalement".
J'ai choisi un morceau d'Ellul qui prouve sa clairvoyance, sa superbe acuité, voire ses capacités prophétiques dans la matière qui nous intéresse ici. Il s'agit d'un extrait d'une chronique intitulée Croissance Zéro qu'il publia en juillet 1983 dans Sud-Ouest et que l'on peut relire également dans Penser globalement, agir localement. Chroniques journalistiques, Éd. Pyrémonde/Princi Negue, 2007 (p. 168-169) :
(...)
Nous étions quelques-uns, il y a trente ans, à expliquer que la croissance indéfinie de la richesse et de la consommation était impensable, que l'on devrait non pas rechercher à tout prix l'expansion, mais au contraire la freiner rationnellement, et quelques économistes parlaient déjà en 1965 d'une économie de surchauffe, ce qui entraînerait forcément un "retour du bâton". Bien entendu, personne n'attachait la moindre importance à de tels propos jusqu'au moment du rapport du Club de Rome, qui grâce à une action publicitaire considérable et en faisant valoir le caractère scientifique de ces thèses (l'apport de l'Institut de technologie du Massachussets), a percé dans l'opinion publique en 1972 (avant la "crise" !). Mais aussitôt paraissait une réplique foudroyante d'un certain nombre d'hommes politiques et d'économistes. L'un deux parmi les plus célèbres écrivit un ouvrage pour démontrer que la "croissance zéro" n'était pas souhaitable, car dans les circonstances du monde moderne, qui n'avance pas, recule. Que par ailleurs, elle était impossible, personne n'ayant la possibilité d'arrêter l'expansion, et qu'enfin, étant donné la structure de l'économie moderne, elle n'était même pas "pensable". C'est-à-dire que l'on ne pouvait pas même concevoir une économie stationnaire.
Nous étions véritablement condamnés à la croissance qui était immanquable et inévitable. Bien entendu ces thèses étaient vite vulgarisées et les partisans de la croissance zéro, brocardés comme des esprits rétrogrades, hostiles au "progrès", voulant "revenir au Moyen-Âge" (alors qu'en réalité, il s'agissait de s'établir à un niveau de "production-consommation" d'environ 1960, ce qui n'était quand même pas l'âge de pierre !).
Eh bien nous y sommes à la croissance zéro ! Ce qui prouve qu'elle était à la fois possible et pensable ! Mais il y a une très grande différence entre ce qui était proposé autrefois et ce qui se produit aujourd'hui. La différence est simple. Considérez une auto dont l'un des passagers estime qu'elle va trop vite, qu'il faudrait freiner et, pour telle raison, peut-être s'arrêter. Cependant que le conducteur, grisé de vitesse, refuse d'entendre cet avertissement et poursuit jusqu'à ce qu'il percute un mur. L'auto est également arrêtée, mais pas dans les mêmes conditions ! C'est très exactement ce que nous venons de vivre depuis vingt ans.
Si on avait écouté ceux qui préconisaient la réduction progressive de la croissance, on aurait maîtrisé le phénomène en calculant chaque fois les équilibres possibles à un niveau de croissance moindre. Équilibre entre les revenus et les dépenses publiques, les investissements réellement utiles et les économies, et une nouvelle répartition des revenus, progressivement effectuée, de façon à ce que tous puissent participer de plus en plus également aux richesses produites, une réduction probable des importations (et principalement du pétrole !), ce qui évitait de chercher à tout prix des exportations. Le niveau de vie n'aurait pas baissé.
Et un étalement des richesses aurait été possible de façon progressive, en "évitant"... les consommations abusives, excessives, inutiles, etc., et en luttant de façon effective contre les gaspillages prodigieux de notre système (principalement les gaspillages en travaux publics, énormes et inutiles). Ceci impliquait aussi une politique favorable à la production agricole de qualité (et hostile à l'industrie agroalimentaire) qui redevenait la part importante de l'économie, au lieu des industries "de pointe", ce qui permettait le repeuplement des campagnes indispensable.
Au lieu d'une politique de cet ordre, lente, progressive, dominée, calculée, nous voici donc à la croissance zéro, en catastrophe, avec un sentiment de désastre, l'inévitable augmentation du chômage, des ponctions bientôt intolérables sur les revenus individuels, une fausse égalisation des salariés qui conduit presque fatalement à des troubles sociaux, un alourdissement de la dette extérieure, un effondrement de la monnaie ; ce qui accompagne inévitablement cet arrêt brutal d'une économie d'expansion. Quand le phénomène social peut être dirigé, maîtrisé, on peut arriver à éviter les malheurs du peuple. Quand il se produit de façon explosive, ses conséquences sont imprévisibles et forcément nocives. Tel était le choix. Bien entendu, l'intelligence et la sagesse n'ont pas prévalu en face de la soif de consommation, de la grande bouffe, de l'obsession du progrès technique. Ce qui est actuellement grave, c'est qu'il semble que la leçon n'ait pas été comprise, et qu'au lieu de songer à un aménagement économique à la croissance zéro, on n'ait encore qu'une obsession, c'est de bricoler un nouveau moteur économique qui permettrait de repartir comme avant, visant avant tout une croissance de 5% par an, etc (1). Ce que nous pouvons dire, c'est que si on y arrive, la catastrophe qui s'en suivra sera bien pire que la crise actuelle. Si on n'accepte pas l'organisation à la croissance zéro, il n'y a pas d'autre issue que la faillite collective et la désagrégation de notre société.

(1) L'un des plus dangereux protagonistes de cette idéologie est évidemment Jean-Pierre Chevènement, ajoutait Ellul en note en bas de page. Il y a aujourd'hui en Europe des partis et des mouvements citoyens qui dénoncent à juste titre le système que nous subissons... pour continuer à préconiser la même croissance et le même productivisme délirants comme solution à nos problèmes. Il faut comprendre d'une fois pour toutes qu'il faut commencer à ne pas faire tout ce que nous pouvons (podemos) faire, quitte à persévérer dans notre suicide collectif. Il faut comprendre d'une fois pour toutes qu'il y a simplement d'autres bonnes manières de vivre forcément en marge de la déprédation.