Affichage des articles dont le libellé est Mathématiques. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mathématiques. Afficher tous les articles

mardi 6 avril 2021

Michèle Audin et sa Commune de Paris - et celle de Guillemin et celle de Meyssan

(Billet en construction) 

La Commune de Paris a 150 ans.

La Commune de 1871

C'est le nom qu'on attribue généralement au gouvernement révolutionnaire français établi par le peuple de Paris à la fin de la guerre franco-prussienne (1870-1871). L'échec de la bataille de Sedan scelle la défaite française et le 1er septembre 1870, l'empereur Napoléon III se rend aux prussiens. Deux jours plus tard, les républicains de Paris se saisissent du pouvoir et proclament la 3ème République, reprenant la guerre contre la Prusse.
En janvier 1871, les français capitulent après un siège de Paris qui dure plus de 4 mois. Les termes de l'armistice signé en février prévoient la tenue d'un vote de l'Assemblée Nationale sur l'éventualité de conclure une paix avec les prussiens. La majorité des députés - des royalistes qui veulent restaurer la monarchie - sont partisans de l'approbation des conditions de paix imposées par le premier ministre de Prusse, Otto von Bismarck. Les républicains radicaux et les socialistes toutefois, refusant d'accepter les conditions d'une paix qu'ils ressentent comme une humiliation, sont en faveur de la poursuite du conflit.
Les 17 et 18 mars, la population parisienne se soulève contre le gouvernement national qui est contraint de fuir la capitale pour venir s'installer à Versailles. A Paris, les radicaux installent un gouvernement "prolétaire" qu'ils nomment Comité Central de la Garde Nationale et fixent la date du 26 mars pour la tenue d'élections au Conseil Municipal. C'est sous le nom de "Commune de 1871" que ce Conseil et ses membres, "les communards", jouiront de leur plus grande notoriété. Un grand nombre de ces "communards" sont des disciples de Louis Auguste Blanqui, révolutionnaire détenu à Versailles sur instruction du chef de l'Assemblée Nationale, Adolphe Thiers. D'autres se réclament de divers courants de l'école socialiste, notamment les disciples de Pierre Joseph Proudhon et les membres de l'Association Internationale des Travailleurs dont Karl Marx est à l'époque le secrétaire correspondant.
La Commune promulgue un grand nombre de mesures en faveur des ouvriers, mais ne vivra pas assez longtemps pour que celles-ci puissent entrer en vigueur. En effet, le gouvernement de Thiers est décidé à étouffer l'insurrection par la force. (...)

Extrait du site du Rebond pour la Commune.

Chronologie
de l’histoire de la Commune, par Michèle Audin.

 

Michèle Audin (Alger, 1954) est une mathématicienne française dont les recherches concernent la topologie algébrique et la géométrie symplectique. Audin, Alger... oui, en effet, elle est la fille du mathématicien Maurice Audin, un mort (sous la torture) par la France.

Elle est aussi écrivaine, et oulipienne, et une connaisseuse majeure de la Commune : une référence essentielle en la matière. Elle dispose d'un blog incomparable et incontournable —touffu et détaillé comme tout— à son égard : Ma Commune de Paris. N'hésitez pas à y accéder, il est passionnant.

Autrice de cinq ouvrages sur le sujet, parus de 2017 à 2021, Michèle Audin vient justement d'en publier le cinquième...


La Semaine sanglante 

Mai 1871, légendes et comptes.

« Il ne s’agit pas de se jeter des crimes et des cadavres à la tête, mais de considérer ces êtres humains avec respect, de ne pas les laisser disparaître encore une fois. »

La guerre menée par le gouvernement versaillais de Thiers contre la Commune de Paris s’est conclue par les massacres de la « Semaine sanglante », du 21 au 28 mai.
Cet événement a été peu étudié depuis les livres de Maxime Du Camp (1879) et Camille Pelletan (1880).
Des sources, largement inexploitées jusqu’ici, permettent de découvrir ou de préciser les faits.
Les archives des cimetières, que Du Camp a tronquées et que Pelletan n’a pas pu consulter, celles de l’armée, de la police, des pompes funèbres permettent de rectifier quelques décomptes : dans les cimetières parisiens et pour la seule Semaine sanglante, on a inhumé plus de 10 000 corps. Auxquels il faut ajouter ceux qui ont été inhumés dans les cimetières de banlieue, qui ont brûlé dans les casemates des fortifications, et dont le décompte ne sera jamais connu, et ceux qui sont restés sous les pavés parisiens, exhumés jusqu’en 1920…

Avec cette étude implacable, Michèle Audin, grande connaisseuse de la Commune de Paris, autrice de Josée Meunier 19, rue des Juifs (Gallimard) et Eugène Varlin, ouvrier-relieur (Libertalia), rouvre un dossier brûlant.

264 pages — 10 €
Parution : 4 mars 2021
ISBN physique : 9782377291762
ISBN numérique : 9782377291779

De la même autrice
aux éditions Libertalia

 

Le , sous le titre Lieux communs sur la Commune, Mathieu Dejean (site de Là-bas si j'y suis) nous propose un entretien de 44' avec elle. Dans sa présentation, il souligne justement que, dans ce bouquin, Michèle Audin met au jour les falsifications versaillaises pour masquer le massacre des insurgés [après avoir tout fait pour tuer le plus possible de communards], et dissipe des légendes abondamment relayées par l'Histoire officielle qui —soit dit en passant— a toujours préféré commémorer des personnages comme Napoléon, fabrique d'un imaginaire collectif oblige. Ce n'est pas par accident que la colonne Napoléon, place Vendôme, fut déboulonnée par les communards, avec la participation du peintre Gustave Courbet, le 16 mai 1871. Sa démolition s'imposait...

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : article unique - La colonne Vendôme sera démolie.
(Décret du 13 avril 1781).

Et ce n'est pas non plus par hasard que, l'ordre rétabli, concrètement quatre ans plus tard, la colonne serait reconstruite sur ordre du maréchal royaliste et président de la Troisième République Patrice de Mac Mahon, comte de Mac Mahon et 1er duc de Magenta. Monuments et piédestaux sont le marbre des mythes et des splendeurs imaginaires qui doivent glorifier les noms des assassins et peupler l'imaginaire du peuple. Mêmes buts que les noms des rues, les livres d'Histoire, les pages de la presse libre et plurielle, les JT et j'en passe.

________________________________________
— D'autres billets Candide sur la Commune :

Rétrospective Peter Watkins à Paris (2.12.2010).
Ce billet contient le film La Commune, de Peter Atkins, en deux vidéos, et un entretien avec le réalisateur enregistré en 2001.

Charonne, le 8 février 1962... et la Commune de Pignon-Ernest (lundi 8 février 2021)


— Site des Ami.e.s de la Commune de Paris 1871. Bibliographie non exhaustive.

FranceArchives.

— Sur le site de la TSR ou sur le site des Mutins de Pangée... (je vous mélange leurs infos/contenus et mes remarques) :


La Commune, par Henri Guillemin

La Commune, par Henri Guillemin par lesmutins.org sur Vimeo.
Avec la précision d’un horloger helvète, Henri Guillemin décortique la trahison des élites, la bassesse des bien-pensants, la servilité des "honnêtes gens", la veulerie des dominants tout autant que les raisons qui entraînèrent le Peuple de Paris à la faillite.

Il faut rendre aussi hommage à Henri Guillemin (Mâcon, 1903-Neuchâtel, 1992), historien incisif, hétérodoxe, passionnel et pamphlétaire, spécialiste du XIXe siècle et critique littéraire. C'était un grand contempteur et démystificateur de « l’histoire bien-pensante », grand moteur de sa révision de l'Histoire, et il faut saluer concrètement son effort de précision et de divulgation à l'égard de la Commune, qu'il exposa talentueusement, à partir de son « Salut ! » de démarrage, dans la sobriété monacale d'un studio de la Télévision Suisse Romande, en 1971, centenaire de cette épouvantable tragédie. Il était banni des télévisions française et belge, mais il put heureusement s'épanouir sur la TSR, où il disposa, entre autres émissions, des Dossiers de l'Histoire, séries de conférences sur des sujets historiques ou littéraires.

Le 21 novembre 2018, Les Mutins de Pangée lancèrent un très soigné coffret réunissant en trois DVD les 13 leçons sur La Commune de ce superbe conteur-historien, et son bouquin Réflexions sur la Commune, publié pour la première fois par Gallimard, dans la collection La Suite des temps, en 1971. Une seconde édition à l'identique était parue aux Éd. d'Utovie en 2001, qui coéditent cette 3e édition (corrigée et enrichie) avec Les Mutins.
Ce livre de 240 pages inclut également des dessins de Jacques Tardi tirés des 4 volumes de sa saga Le Cri du peuple (Éd. Casterman, premières édition de 2001, 2002, 2003 et 2004 respectivement), adaptation du roman homonyme de Jean Vautrin (Grasset 1999), qui avait à son tour emprunté le titre au journal éponyme fondé par Jules Vallès, avec des collaborateurs comme Jean-Baptiste Clément ou le proudhonien Pierre Denis, et paru pour la première fois le 22 février 1871.


Le premier des trois DVD offre en prime deux compléments. D'abord, la vidéo Henri Guillemin, par Patrick Berthier (17' - Les Mutins, 2018) ; puis Si on avait su (13', ISKRA, 1973), court-métrage d'animation de Stanislas Choko.

Henri Guillemin déroula son plan de révision de l'histoire de la Commune en 13 volets, proposés à la télévision du 17 avril au 30 octobre 1971. Il expliqua qu'il convenait d'abord de remonter à la Révolution française pour comprendre cette histoire atroce. Ces 13 séquences étaient, donc, dans l'ordre : La Révolution française - Qui est Thiers ? - La Guerre de 1870 - Le siège de Paris - L’avant-Commune - À Versailles - Ambiance à Paris (capitale assiégée) - Des gens scrupuleux (Les gens de la Commune) - La vrai France en action - À l’attaque de Paris - Le moment de vérité (La victoire des "honnêtes gens") - Le fond des choses - Lendemains.

"Ce qui m’émeut, dans la Commune, ce qui m’attachera toujours à elle, c’est qu’on y a vu des gens, à la Delescluze, à la Rossel, à la Vallès, à la Varlin (celui-là surtout, quelle haute figure, bouleversante), des hommes qui ne "jouaient" pas, qui risquaient tout, et le sachant, des courageux, des immolés. Parce qu’ils avaient une certaine idée du Bien et qu’ils y vouaient leur existence même."
Henri Guillemin, Journal de Genève, 22 avril 1965

IMAGES À TÉLÉCHARGER



— Site d'ARTE : la chaîne franco-allemande nous propose un film d'animation très récent et prodigieux...

Les Damnés de la Commune, réalisé par Raphaël Meyssan —enfant de Belleville et complice de Michèle Audin : J’avoue me sentir très proche, non des moyens graphiques utilisés, bien sûr, mais de la façon qu’a Raphaël d’aborder l’histoire, celle de « ceux qui n’étaient rien », a-t-elle écrit.
Sorti en 2019, d
isponible en ligne sur ARTE du 16/03/2021 au 19/08/2021, ce documentaire dure 88'.
Le 23 mars, Alain Constant a écrit dans Le Monde :

(...) En utilisant uniquement des gravures d’époque, mais animées grâce à des effets bluffants, jouant notamment sur la profondeur (les oiseaux volent, la neige tombe, les obus explosent, les flammes dansent…), le graphiste Raphaël Meyssan, accompagné par le scénariste Marc Herpoux, les monteurs du studio d’animation Miyu et les compositeurs Yan Volsy et Pierre Caillet, met en scène un formidable rendez-vous avec l’histoire de la Commune de Paris, si rarement exposée sur les écrans.

Auteur d’une BD ambitieuse intitulée Les Damnés de la Commune (Delcourt, 2017-2019) – trois gros tomes retraçant, à l’aide d’images d’archives, l’histoire aussi brève que sanglante des événements survenus à Paris entre fin mars et mai 1871 –, Raphaël Meyssan a travaillé de longues années pour amasser des milliers de documents d’époque. (...)

Pour adapter 500 pages à l’écran, il fallait faire des choix. La bonne idée de l’auteur est d’avoir choisi Victorine Brocher comme fil rouge de son premier long-métrage, l’un des personnages importants de sa BD et dont les Mémoires, Souvenirs d’une morte vivante, l’avaient bouleversé, dit-il. Cette mère de famille « au destin exceptionnel » s’engagera avec fougue dans la Commune de Paris, y perdra son très jeune fils puis son mari, mort au combat. Intégrant le bataillon Les Enfants perdus, échappant de peu au massacre, Victorine s’exilera en Suisse, où elle adoptera des orphelins du mouvement communard avant son retour en France, après l’amnistie de 1880.

La force de ce documentaire tient aussi aux soins apportés par l’équipe technique aux bruitages et à une bande-son (trompettes, violons) de qualité. Sans oublier un casting vocal de haute volée : tout au long du film, les voix de Yolande Moreau (Victorine) et de Simon Abkarian (le narrateur) prennent aux tripes.

A ces deux voix puissantes et parfaitement calibrées s’ajoutent celles de Mathieu Amalric (Adolphe Thiers), Fanny Ardant (la mère de Victorine), Charles Berling (Gustave Courbet), Sandrine Bonnaire (Louise Michel), Denis Podalydès (Georges Clemenceau), André Dussolier (le sauveur de Victorine) ou Jacques Weber (Victor Hugo), pour ne citer que les artistes les plus connus. (...)

La BD Les Damnés de la Commune, projet avant-coureur du film, est composée de trois tomes (Éd. Delcourt 2017-19) : À la recherche de Lavalette (8.11.2017), Ceux qui n'étaient rien (13.03.2019) et Les orphelins de l'histoire (6.11.2019). Toute la presse a plané et salué en chœur la prouesse de son délire.

Les yeux toujours pétillants de pure joie, Raphaël Meyssan explique ici d'une manière très détaillée sa démarche, d'abord pour la confection de son fascinant roman graphique, ensuite pour la réalisation d'un film pas comme les autres.

Le film démarre en 1867, lorsque l'Exposition universelle de Paris vient de fermer ses portes (le 3 novembre). Paris devient un paradis... pour les riches. Mais les loyers augmentent et les pauvres se voient repoussés vers la périphérie : ils s'entassent dans les faubourgs...
Comme l'explique Alain Constant un peu plus haut, la perspective et la voix narratrice de cette construction historique découlent des souvenirs publiés à Lausanne en 1909 par
Victorine Brocher (1839-1921), une énorme petite communarde (mesurant 1,52 m de taille) qui avait tout perdu sauf la vie. C'est la comédienne et réalisatrice bruxelloise Yolande Moreau qui lui prête sa voix sur les gravures et les dessins. Elle se présente ainsi dans le film :

« Je m’appelle Victorine et j’ai grandi dans la nuit du Second Empire. Depuis mes 14 ans, j’ai fait de nombreux métiers : j’ai été crieuse de journaux, porteuse de pain, marchande de soupe, lavandière, couturière... Je travaille 12 à 14 heures par jour pour un salaire dérisoire. J’habite au pied de la butte Montmartre avec mon mari. C’est un ancien soldat. Je ne peux compter que sur moi-même. »

Elle sera cantinière, puis ambulancière des Enfants perdus, un bataillon de fédérés...



(...) Raphaël Meyssan a adapté les trois tomes de son roman graphique éponyme, pour lequel il avait collecté des centaines de gravures dans les journaux et les livres de l’époque. De cette patiente quête d’archives − huit ans de recherches −, le graphiste et réalisateur tire un film unique, à l’esthétique et au dispositif étonnants. La caméra plonge au cœur de ces dessins magnifiques, émouvants et subtilement animés, puis zoome, scrute et caresse pour restituer cette tragique épopée dans le moindre de ses détails en une fresque prodigieuse. À mi-chemin entre Les misérables de Victor Hugo et les bandes dessinées documentaires de Joe Sacco, Raphaël Meyssan compose, en incluant le récit de Victorine, une jeune révoltée, une narration limpide qui parvient, à destination de tous les publics, à rendre fluide le chaos de la Commune. Une réussite. 

— France Culture : Thème - La Commune de Paris

— France Inter (le 18.03.2021) :  Laure Godineau et Quentin Deluermoz (Faut-il célébrer les 150 ans de la Commune ?). L'Histoire de la Commune en 6 minutes, sur ARTE, par Laure Godineau.

— Contretemps (revue de critique communiste) : La Commune au jour le jour, par l'historien Patrick Le Moal.
À l’occasion des 150 ans de la Commune de Paris, Contretemps publie du 18 mars au 4 juin une lettre quotidienne rédigée par Patrick Le Moal, donnant à voir ce que fut la Commune au jour le jour.

 _______________________________________

 


Jean Ferrat : La Commune (1971)



vendredi 21 août 2020

Bernard Stiegler nous rappelle toujours qu'on est (tr)oppressés

Il y a 5 jours, j'ai appris que le philosophe français Bernard Stiegler, né le 1er avril 1952 à Villebon-sur-Yvette (Essonne), venait de mourir à l'âge de 68 ans à Épineuil-le-Fleuriel, le jeudi 6 août 2020. Il est l'auteur d'États de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle  (Mille et une nuits, 2012) et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de L'école, le numérique et la société qui vient (Mille et une nuits, 2012).

Je vois maintenant que —pendant que j'étais éloigné de la civilisation connectée et branchée— certains média ont rapporté son décès subit et ont glosé sa vie et sa pensée non conventionnelles, dont le quotidien suisse Le Temps, édité à Lausanne :

La mort, le jeudi 6 août, à l’âge de 68 ans, du philosophe français Bernard Stiegler a quelque chose de stupéfiant. C’est une mort que rien ne laissait présager aussi subite, tant il avait l’esprit jeune, avide de modernité, ivre de ses enthousiasmes. Atteint d’un mal qui l’avait beaucoup fait souffrir il y a quelques mois et dont il pressentait un retour inéluctable, il s’est donné la mort, non en dépressif, mais en philosophe, dit son ami Paul Jorion.

Personnage volubile, attentif, amical et irascible, il s’était ces vingt dernières années consacré à la réflexion sur l’emprise des technologies numériques sur nos vies et la société, après s’être imposé sur la scène intellectuelle française, dès le milieu des années 1980, puis avec sa thèse avec Jacques Derrida en 1993, comme un penseur majeur de la technique.

La mort a figé sa vie en roman. Sans bac, tenancier d’un bar à jazz à Toulouse, il a les finances difficiles. Qu’à cela ne tienne, il va régler cela lui-même en décidant d’aller braquer une banque. Ça marche, et il y prend goût. C’est le quatrième braquage à main armée qui lui sera fatal, et lui vaudra 5 ans de prison. C’est là que, grâce à un professeur de philosophie (Gérard Granel) qui l’avait pris en amitié dans son bar, il découvre les grands auteurs, qu’il dévore avec passion.

Dès sa sortie de prison, il ira à la rencontre de Jacques Derrida; il se fait remarquer, et sa carrière s’enclenche alors, insolite, hétérodoxe, multiforme mais pas incohérente: professeur de technologie à Compiègne, directeur adjoint de l’INA (Institut national de l’audiovisuel) de 1996 à 1999, fondateur de l’association Ars Industrialis depuis 2005, professeur en Chine, directeur d’un centre de recherche au Centre Pompidou depuis 2006, il voulait dans tous ces domaines combattre la bêtise culturelle que le marché imposait à tous.

(...)

France Culture revient sur son appel à s'approprier la technologie afin de pouvoir la transformer et nous propose la réécoute de cet entretien des Chemins de la philosophie, émission d'Adèle Van Reeth, diffusé le 11 juin 2020, où il questionne les enjeux des mutations de nos sociétés engendrées par le numérique. À propos du silence, Stiegler y expliquait :

Pendant des années, en prison, j’étais enfermé avec moi-même, je ne pratiquais que l’écriture. Un des aspects très importants pour moi de l’expérience carcérale c’est l’expérience du silence absolu. Ça m’est arrivé de rester silencieux pendant des mois, sans dire un mot. J’y ai découvert un phénomène qui, je crois, a peu été étudié par les philosophes, davantage par les religieux, et parfois par des philosophe religieux comme saint Augustin : l'expérience du silence dans lequel tout à coup, ça se met à parler.  

Le Monde le présentait ainsi dans un article du 7 août :

Condamné en 1978 pour plusieurs braquages de banques, il avait étudié la philosophie en prison. Penseur engagé à gauche, il prenait position contre les dérives libérales de la société.

Le quotidien parisien y évoquait :

De 1996 à 1999, il devient directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA), avant de prendre la direction de l’Institut de recherche et de coordination acoustique/musique (Ircam) en 2002. Il y reste jusqu’en 2006, quand il est nommé directeur du Développement culturel du Centre Pompidou. C’est au sein de cette institution qu’il fonde la même année l’Institut de recherche et d’innovation (IRI), chargé d’« anticiper, accompagner, et analyser les mutations des activités culturelles, scientifiques et économiques induites par les technologies numériques, et [de] développer de nouveaux dispositifs critiques contributifs ».

(...)

Dans un texte publié en avril dans Le Monde sur son expérience du confinement (en prison et durant la crise du Covid-19), Bernard Stiegler écrivait :

« Le confinement en cours devrait être l’occasion d’une réflexion de très grande ampleur sur la possibilité et la nécessité de changer nos vies. Cela devrait passer par ce que j’avais appelé, dans Mécréance et discrédit (Galilée, 2004), un otium du peuple. Ce devrait être l’occasion d’une revalorisation du silence, des rythmes que l’on se donne, plutôt qu’on ne s’y plie, d’une pratique très parcimonieuse et raisonnée des médias et de tout ce qui, survenant du dehors, distrait l’homme d’être un homme. »

Donc, il fut directeur général adjoint de l'INA et justement, le site de l'INA rend aussi son hommage à Bernard Stiegler et nous rappelle la diffusion en 2017-2018 d'une série pour le Web intitulée (Tr)oppressé, une initiative intéressante qui produisit 10 épisodes de 5-7 minutes environ :

01 – SOUS HAUTE TENSION
02 – CONSO, BOULOT, DODO
03 – TEMPS DE CERVEAU DISPONIBLE
04 – MOBILISATION GÉNÉRALE
05 – EN DIRECT, UNE RÉACTION ?
06 – ALGORITHMES ENDIABLÉS
07 – CERVEAU EN MODE AVION
08 – L’AMOUR EST DANS LE SWIPE
09 – TOUT POUR ÊTRE HEUREUX
10 – BASIQUE INSTINCT (C’EST L’INTUITION QUI COMPTE)

C'était une production signée en 2017 par Les Bons Clients pour ARTE et l'INA, réalisée par Adrien Pavillard et écrite en collaboration avec Emmanuelle Julien et Meriem Lay. Elle fut accessible sur Arte Créative à partir du 11 décembre 2017 et est toujours visionnable sur le site d'ARTE jusqu'au 30 novembre 2020. L'idée de (Tr)oppressé partait de la constatation et les questions suivantes :

« Et si désormais, être débordé, agité, speedé, overbooké, c’était ringard ? Sous pression en permanence, nous manquons tous de temps, nous courons partout avec le sentiment que nos vies nous échappent. La faute à qui ? En partie aux nouvelles technologies. N’avons-nous pas développé une addiction aux ordinateurs, smartphones, réseaux sociaux, applications et sites de rencontres ? Nos désirs sont brouillés par l’avalanche de sms, mails, notifications, informations et sollicitations publicitaires. Couplés aux objectifs de rentabilité, les algorithmes nous auraient transformés en machines à produire et à consommer. Mais au final, est-ce que tout ça nous rend plus heureux ? À vouloir être partout, tout faire, est ce que nous n’oublions pas l’essentiel ? Et le plaisir de vivre ? ».

Dans le chapitre nº 6 de cette websérie, consacré aux Algorithmes endiablés, Bernard Stiegler nous livrait ses pensées là-dessus. L'épisode était introduit ainsi :

C’est le chaos ! L’époque nous rend dingos ! Nous voilà pilotés par des algorithmes qui vont 4 millions de fois plus vite que nous. Plus personne ne les contrôle. Or, c’est sur eux que reposent la finance mondiale et son système spéculatif. Conséquence : de cadre à l’ouvrier, le savoir perd sa valeur et son sens. 

Et si nous remettions les algorithmes à notre service ? Leur objectif serait alors de nous apporter plus de bonheur. N’était-ce pas au fond l’utopie première de la modernité ?

 Le site de l'INA montre le volet et le résume (j'y mets du rouge) :

(...) Bernard Stiegler analysait la complexité technologique sans cesse grandissante ayant pour conséquence la prolétarisation de tous les métiers.

Prenant pour exemple la crise des subprimes de 2008 et la déclaration du président de la Réserve fédérale de l'époque, Alan Greenspan, de ne « pas tout comprendre » au mécanisme ayant amené l'effondrement de l'économie internationale, Bernard Stiegler démontre la « prolétarisation » de tous les acteurs de la société, du plus petit travailleur au « patron de la finance mondiale ».

Citant les écrits de Marx et Engels, pour qui « être prolétarisé, c'est perdre son savoir et se mettre à travailler pour un système qu'on ne comprend pas et qu'on ne peut pas changer », Bernard Stiegler alerte sur le danger que fait peser la technologie sur nos vies. Car cette frustration d'être dépossédé par la machine entraîne chez l'homme la « disruption », un panel de sentiments négatifs mêlant « chaos, angoisse et agressivité ».

Devant une telle accélération technologique, le philosophe estime que « nous approchons d'un moment où la bifurcation chaotique sera absolument incontrôlable ». D'où la nécessité de « sortir de ce modèle, de le repenser, de reconstituer des circuits courts », « non pas pour revenir en arrière ou rejeter [la technologie] », mais afin « d'utiliser les réseaux intelligemment ». Dans le but de mettre l'économie et la technologie au service de l'homme, et pas l'inverse comme jusqu'à présent : « Construire une économie mondiale qui soit solvable, durable, et qui fasse augmenter la néguentropie*, c'est-à-dire, le bonheur de vivre ». 

Parmi ses nombreuses implications universitaires au service de la recherche et de l'éducation, Bernard Stiegler avait notamment collaboré avec l'Institut national de l'audiovisuel.

Rédaction Ina le 07/08/2020 à 12:22. Dernière mise à jour le 10/08/2020 à 09:42.

Point de départ, ladite déclaration de l'inénarrable filou Alan Greenspan du 23 octobre 2008, auprès du Sénat étasunien, à propos de l'arnaque des subprimes et de la résistance des bâtiments, pardon, des liquidités virtuelles : 

Donc, le problème ici, c'est que ce qui semblait être un édifice très solide et un pilier essentiel de la concurrence de marché et des marchés libres, s'est effondré et, comme je l'ai dit, cela m'a choqué. Je ne comprends toujours pas tout à fait pourquoi c'est arrivé.

Selon Stiegler, cette déclaration voulait dire qu'il était prolétarisé au sens où Marx et Engels en 1848 avaient décrit la prolétarisation (cf. le résumé ci-dessus). Et il arrive qu'« aujourd'hui, on est pilotés [et traités] par des algorithmes**, y compris ceux qui veulent créer des algorithmes pour piloter des choses [qui] se retrouvent eux-mêmes pilotés par les algorithmes, y contrôlent plus rien ».

______________________________________

* Néguentropie : anglicisme [neg(ative) entropy]. « Entropie* négative ; augmentation du potentiel énergétique » (© 2020 Dictionnaires Le Robert - Le Petit Robert de la langue française).

** Toutes nos données et activités sur le Net son traitées en permanence et en temps réel par des algorithmes qui font ce qu'on appelle du calcul intensif, qui sont capables de traiter des milliards de données simultanément, explique Stiegler.
Quant aux déboires des mathématiques en finance, cliquez ici et lisez notamment la note en bas de page pour accéder aux aveux (d'une candeur gonflée, si j'ose dire) de Nicole El Karoui.
Stiegler nous rappelle aussi, dans son intervention pour (Tr)oppressé, que « le modèle spéculatif qui avait craqué en 2008 a été reconfiguré en profondeur et en exploitant de plus en plus ce qu'on appelle les mathématiques financières utilisant les algorithmes, pour produire une nouvelle spéculativité, moins visible, plus complexe. [cf. encore Jean de Maillard et son ouvrage L'Arnaque] On a de plus en plus de mal à anticiper ce qui va se passer, on a l'impression qu'on est dans ce que les Punks depuis 1977 à Liverpool appellent NO FUTUR. » 

vendredi 16 décembre 2016

Définimots - vocabulaire de géométrie

Apprendre les mots de la géométrie en CM2 : tel est le but de Définimots, un jeu proposé par Francetv éducation sur trois échelles de difficulté. Il s'agit de trouver le mot correspondant à chaque définition.

Le vocabulaire de géométrie - Jeu définimots

Publié le 25-11-2016 - Mis à jour le 28-11-2016
Droite, cercle, segment, polygone, carré, équerre.... Ce jeu permet d'acquérir le vocabulaire de la géométrie.

jeudi 25 février 2016

Les mathématiques à travers des vidéos en ligne

Professeure agrégée de mathématiques en lycée depuis 2003, Sophie Guichard propose gratuitement plus de 1 500 vidéos et beaucoup d'exercices sur son site mathenvidéo, ainsi que sur YouTube, pour tous les niveaux —collège, seconde, première, terminale, BTS, IUT, master...—, avec des exemples corrigés.
Elle y développe bon nombre de thèmes :
  1. Bases en calcul
  2. Théorie sur les fonctions
  3. Calcul infinitésimal
  4. Suites et séries...
  5. Statistiques et probabilité
  6. Identifier
  7. La géométrie
  8. Trigonométrie
  9. Nombres complexes
  10. Matrices
Elle nous explique sa démarche :
En utilisant une carte mentale comme support d’exposé, vous pourrez mieux comprendre grâce à cette vidéo comment j’en suis arrivée à faire des vidéos et l’intérêt de faire des cartes mentales :



Ce n'est pas le seul web consacré à l'enseignement des maths moyennant des vidéos et d'autres ressources complémentaires (exercices, cours en pdf, forums, problèmes, histoire des maths...). Citons également...

—  Cours Vidéo de mathématiques 3ème (de l'association LOGEDU, de Château-Salins, en Moselle), où vous trouverez des travaux numériques...
... et des travaux géométriques :
Maths et tiques, d'Yvan Monka (Strasbourg) : près de 1 000 vidéos, pour l'instant, et ce menu ouvert...
... et beaucoup de ressources disponibles :

dimanche 12 avril 2015

Les mathématiques en classe de primaire, une affaire de langue

Nous venons d'apprendre la mise à disposition sur le site du Réseau Canopé (réseau de création et d'accompagnement pédagogiques) d'un nouveau webdocumentaire qui a pour objet les mathématiques en classe du cycle 2 (Cours Préparatoire, Cours Élémentaire 1 et Cours Élémentaire 2).
Il s'agit d'un travail d'équipe —soutenu par la DGSCO (Direction générale de l'Enseignement scolaire) et coordonné par la professeure et pédagogue d'origine iranienne Stella Baruk— qui propose des vidéos organisées en 3 rubriques...
... deux sont consacrées à la numération et aux problèmes. Dans chacune d'elles, 4 types d'erreurs repérées en classe sont analysés et commentés par les enseignants et Stella Baruk. La troisième rubrique croise les regards de l'institution et de l'équipe sur cette expérimentation.
Mis à part les idées qui en découlent pour les enseignants de cette matière, ou la transmission directe qui profite aux apprenants des maths, ces vidéos constituent une base linguistique précieuse pour des étudiants de français car elles s'adressent à des enfants francophones, portent sur un domaine langagier déterminé et facilitent l'activité de compréhension orale grâce aux transcriptions fournies et téléchargeables ici.

Quant à Stella Baruk, cela fait longtemps qu'elle repense l'enseignement des mathématiques et se bat pour qu'il soit fondé sur la langue, le sens et la prise en compte de l'erreur. Dans sa présentation à ce documentaire, elle nous donne des pistes, par exemple :
Ce que je propose est à la fois suffisamment clair et construit, à partir justement de ce que je sais être les erreurs que j'appelle structurelles. Ces erreurs structurelles sont dues à la manière dont on propose les choses. Exemple très simple en numération : si vous dites à un enfant que 300, ça s'écrit 3, 0, 0 et que vous lui demandez d'écrire après 307, il écrira 3, 0, 0, 7.
Il n'y a pas besoin de chercher très loin en mathématiques. Quand on écrit 300, ça s'écrit avec un 3. Donc c'est pas 3, 0, 0, c'est 3. Et on attend la suite.
Contemptrice de "l'obsession française de la note" —nous rappelait en 2008 Pascale Krémer sur Le Monde Magazine—, elle bataille pour ne plus noter les enfants avant le CE2, ni jamais en phase d'apprentissage d'une nouvelle notion :  
"Si on évaluait les enfants qui apprennent à parler, ils seraient tous bègues! Les premières années d'école sont décisives. On l'oublie pour être immédiatement dans le jugement, voire la prédiction. Imagine-t-on ce que c'est pour un enfant d'entendre dire à 6 ans qu'il est en difficulté, et de construire à partir de cela son identité?"
Voici les vidéos que l'on peut ouvrir en faisant dérouler le menu de ce webdocumentaire :
Pour les professeurs de mathématiques souhaitant aller plus loin, voici, en deux parties, une conférence de Stella Baruk...

Une pédagogie liée aux erreurs en mathématiques



mercredi 27 mars 2013

"Chaos" et "Dimensions" ou les maths pour tout public

Vous aimez les mathématiques ? Je fais état ici d'un site qui vous propose Chaos et Dimensions, deux films produits par Jos Leys (Graphiques et animations), Étienne Ghys (Scénario et mathématiques) et Aurélien Alvarez (Réalisation et post-production).
Diffusés pour tout public sous une licence Creative Commons, ces métrages plongent directement dans des sujets passionnants des maths, cette discipline regroupant différentes branches qui ont pour objet, selon Le Robert, la quantité et l'ordre, l'étude des êtres abstraits (nombre, figure, fonction, etc.), ainsi que les relations qui existent entre eux.
En ce qui concerne leur mode d'emploi, on nous explique —mis à part quelques remaniements de mon cru :
Les films sont disponibles sur YouTube dans différentes langues et c'est la version française que vous trouverez ci-dessous. La version française est également accompagnée de nombreux sous-titres (voir la page Merci). Il est possible de modifier la taille (et donc la qualité) des vidéos et on peut facilement accèder à la liste de tous les chapitres ou passer en mode plein écran grâce aux petits boutons sur le côté bas droit des vidéos. Si vous rencontrez des difficultés pour passer d'un chapitre à l'autre, nous vous recommandons de naviguer sur le site avec l'onglet Les chapitres pour vous rendre directement au chapitre de votre choix.

Ces différents boutons, de gauche à droite, vous permettent de : choisir le chapitre, les sous-titres,  la taille de la vidéo, regarder plus tard, regarder sur YouTube et regarder en mode plein écran.
Vous pouvez télécharger les films en utilisant des logiciels comme YouTube Downloader ou Free Video Downloader. Vous pouvez également télécharger le dossier des sous-titres et lire les films et sous-titres, y compris en bengali, avec le lecteur de votre choix. Vous trouverez quelques conseils supplémentaires et des logiciels que nous avions testés sur la page de téléchargement de Dimensions. Enfin, si vous êtes utilisateurs d'un i-appareil (iPhone, iPad, iPod), il est probable que vous n'ayez pas accès aux boutons ci-dessus : vous pouvez toujours regarder les films via l'app de YouTube, ce qui vous permettra quand même d'avoir accès aux sous-titres.
Par rapport aux contenus, Chaos est...
... un film mathématique tout public constitué de neuf chapitres de treize minutes chacun qui tournent autour des systèmes dynamiques, de l'effet papillon et de la théorie du chaos.
Quant à Dimensions, c'est...

Une promenade mathématique... 

Un film pour tout public.  Neuf chapitres, deux heures de maths, pour découvrir progressivement la quatrième dimension. Vertiges mathématiques garantis !
Trouvez des informations supplémentaires pour chaque chapitre : voir "En détail".

.

Téléchargement gratuit et on peut regarder en ligne! 
Vous pouvez commander le film en format DVD.
Maintenant avec encore plus de langues de commentaires et sous-titres :
Commentaires en allemand, anglais, arabe, espagnol, français, italien, japonais et russe.
Sous-titres en allemand, anglais, arabe, bosniaque, chinois, espagnol, français, grec, hebreu, italien, japonais, néerlandais, persan, polonais, portugais, russe, serbe (latin et cyrillique), slovène, tcheque, turc.

dimanche 17 mars 2013

Forbes démontre Archimède et la gravité n'existe pas dans la Finance

La matemática tiene padre: es Arquímedes, quien
en el siglo III a.C. intuye casi todo: el cálculo de
números como el omnipresente π, el cálculo
infinitesimal, el cálculo integral, la teoría de los grandes
números, la combinatoria, la geometría de las cónicas,
la geometría de los poliedros, los volúmenes y
superficies de revolución, las sucesiones y series de
números, la reducción al absurdo en lógica...
Jorge Wagensberg, Sólo se puede tener fe en la duda.
Pensamiento concentrado para una realidad dispersa
Tusquets Ed., Barcelona, février 2018, [37]
(Citation ajoutée en juillet 2018)



Le risque économique était traditionnellement l'atout de celui qui avait quelque chose à risquer ; la majorité de la population s'en passait car elle n'avait que le travail (le salariat, la petite initiative entrepreneuriale ou la coopérative) pour accéder à des revenus autorisant la survie, d'abord, et puis, éventuellement, quelques joies.
Les aventuriers du Grand Capital d'aujourd'hui sont des profiteurs qui ont supprimé le risque de leurs "investissements" : si ces spéculations vont bien, ils empochent l'argent ; si elles s'avèrent un pur délire, ils empochent tout de même le pognon et nous transfèrent les retombées ruineuses de leurs innovations. Pourquoi ? Parce que c'est le Grand Capital qui contrôle les pouvoirs publics —y compris le trésor public— et la propagande (par le truchement de dealers politiques, experts et journalistes de garde), et il s'en sert à loisir.
Benoît Mandelbrot, l'inventeur de la théorie mathématique des fractales, déclarait en 2009 au quotidien Le Monde :
Les gens ont pris une théorie inapplicable - celle de Merton, Black et Scholes, issue des travaux de Bachelier qui datent de 1900 -, et qui n'avait aucun sens. Je l'ai proclamé depuis 1960. Cette théorie ne prend pas en compte les changements de prix instantanés qui sont pourtant la règle en économie. Elle met des informations essentielles sous le tapis. Ce qui fausse gravement les moyennes. Cette théorie affirme donc qu'elle ne fait prendre que des risques infimes, ce qui est faux. Il était inévitable que des choses très graves se produisent. Les catastrophes financières sont souvent dues à des phénomènes très visibles, mais que les experts n'ont pas voulu voir. Sous le tapis, on met l'explosif !
En effet, les catastrophes financières sont souvent dues à des phénomènes très visibles que les experts et les grands journalistes s'évertuent à escamoter. D'ailleurs, ces marchands de statu quo sont payés pour ça, et grassement. Car ils savent que la Banque ne perd jamais dans ce casino et que les catastrophes ne concernent que les petits porteurs et les non porteurs, c'est-à-dire, les simples mortels.

Traditionnellement le trésor public servait à couvrir les frais des services publics et, mis à part les taxes et les impôts indirects, il existait un système de prélèvements directs et progressifs fournissant des sommes conséquentes à la caisse commune. Cette progressivité fut constitutionnalisée dans certains États, comme l'Espagne (cf. Constitution espagnole, article 31.1).
Comme la contre-réforme fiscale libérale a réduit, voire supprimé les impôts des très riches (le génie fiscal, la fraude, l'évasion et les paradis complétant les bonnes œuvres de la contre-réforme) et que le Trésor public se destine de plus en plus à transférer —de mille manières— des quantités énormes et croissantes au grand Capital, les grands vautours de la Finance se sentent parfaitement en sécurité, parce qu'ils le valent, et se foutent pas mal des actifs toxiques et des margin calls ; du coup, contrepartie sociale, nous voilà soudain tous (les simples mortels) condamnés à l'insécurité sociale.
Ajoutons, pour parachever le tableau, que l'avidité actionnariale a condamné le salariat traditionnel, qui est remplacé aujourd'hui à toute plombe par un état de choc mélangeant précariat (1) et chômage hypertrophié.

Pourtant, une lecture régulière des moyens de communications de masse risquerait de faire croire que la "crise" atteint à peu près tout le monde, qu'il s'agit d'un problème qui nous concerne tous, un peu comme la grêle soudaine, alors que, bien évidemment, ce n'est pas ça exactement, comme on a tout loisir d'imaginer au moins depuis la formulation du principe d'Archimède, déjà évoqué ici.
En effet, la théorie nous explique que la poussée d'Archimède est la force particulière que subit un corps plongé en tout ou en partie dans un fluide (liquide ou gaz) soumis à un champ de gravité. Ce principe se formule habituellement ainsi : « Tout corps plongé dans un fluide au repos, entièrement mouillé par celui-ci ou traversant sa surface libre, subit une force verticale, dirigée de bas en haut et opposée au poids du volume de fluide déplacé ; cette force est appelée “poussée d'Archimède”. »

Analysons la force de cette poussée de manière pratique, à la lumière verbi gratia de la liste Forbes des "milliardaires" paraissant depuis 27 ans ; je vous rappelle que pour y figurer, il faut disposer d'une "Ten-figure fortune", c'est-à-dire, d'une fortune à dix chiffres mesurée en dollars.
Eh bien, il y a 27 ans, en 1986, on recensait 140 milliardaires sur la planète.
En 2007, on en dénombrait 946 (cumulant 3.500 milliards de dollars).
En 2008, 1.125 (concentrant 4.400 milliards de dollars).
En 2009, juste 793 (réunissant seulement 2.400 milliards de dollars) : une baisse de 373 Übermenschen (dont seulement 18 morts). Année d'étourdissement vite rattrapée car...
En 2010, retour à la normale, le crescendo (et des montants détenus par les richissimes et de leur nombre) ; les grands nantis étaient 1.011 sur la liste Forbes et totalisaient 3.600 milliards de dollars. L'article du magazine précisait :
(...) In his annual shareholder letter Buffett wrote, "We've put a lot of money to work during the chaos of the last two years. When it's raining gold, reach for a bucket, not a thimble."
Many plutocrats did just that. Indeed, last year's wealth wasteland has become a billionaire bonanza.
 
La terre gaste où nous crevons est devenue une aubaine milliardaire. Reach for a bucket... Quand il pleut de l'or, sortez un seau, pas un dé à coudre... Et ce n'est pas moi qui le dis.
À propos d'aubaines, soit dit en passant, un journal gratuit espagnol publiait il y a quelques jours que les capitaux étrangers "optaient pour l'Espagne" (2) et "étaient en train de sauver les ventes immobilières dans quelques régions espagnoles" :
Los extranjeros apuestan por España: un 30% más de compras en 2012.
Los rusos ya son segundos, tras los británicos. Los extranjeros están salvando la venta de viviendas en algunas zonas de España, básicamente las de carácter turístico. Si ya en 2012, frente a la caída de las compraventas, crecieron las adquisiciones por parte de ciudadanos extranjeros, este 2013 se mantiene la tónica.
Según el Consejo General del Notariado, 38.312 ciudadanos extranjeros compraron una vivienda en España en 2012. Los datos indican que crece el número de extranjeros no residentes que compra casa en nuestro país, respecto al 2011, un 28,4% más. En el inicio de la crisis, en 2007, fueron 41.787 los extranjeros que optaron por adquirir una propiedad en España. (…)

Transsubstantiation du lexique, "rafler" devient "miser sur", "s'arracher les dépouilles d'un mourant", "sauver les ventes immobilières" et "profiter de la ruine d'autrui", "opter pour acquérir" *.

Continuons. En 2012, on comptait 1.226 nababs qui disposaient en moyenne de 3,7 milliards de dollars. Une croissance de 16 titans par rapport à 2011, qui avait déjà été "A Record Year In Numbers, Money And Impact - This 25th year of tracking global wealth was one to remember. The 2011 Billionaires List breaks two records: total number of listees (1,210) and combined wealth ($4.5 trillion)". Dit en français, en 2011, 1.210 moghols se partageaient environ 4.500 milliards de dollars.
Cette année 2013, la liste Forbes de ces ploutocrates qui façonnent (shape) le monde a atteint le chiffre de 1.426 noms, soit 200 de plus que l'an dernier. L'addition de leurs fortunes égalerait 5.431.810.000.000 dollars (somme qui multiplie par six celle de l'année 2000, il y a à peine 13 ans...). Joli montant : s'ils composaient un pays, ils seraient le quatrième le plus riche du monde tout près du troisième, le Japon.

Donc, on voit bien que le volume des liquidités déplacées vers le haut par les contre-réformes et par l'assistanat aux grands égale l'addition des soustractions (coupes budgétaires dans les services publics, réductions et non indexations salariales, suppression ou diminution des prestations, etc.) opérées en bas, autrement dit, que la force verticale dirigée de bas en haut n'est que le transfert de richesse du monde du travail (qui chôme en partie non négligeable ou se précarise) vers le monde du grand Capital (qui travaille, Buffet dixit) et des grands Loisirs.
Bref, on vérifie que la gravité n'existe pas en Haute Finance, ce qui explique qu'au lieu de trickle down effect ("effet de ruissellement"), on ait plutôt trait à un trickle up effect : oui, il pleut à l'envers en Économie. Et à seaux (buckets) par ces temps-ci, comme on vient de voir : ce ne sont pas les Atlas qui soutiennent les peuples, mais les peuples qui soutiennent, supportent et financent les Atlas.
___________________

(1) Néologisme que j'emprunte au sociologue Robert Castel, décédé le 12 mars.

(2) C'était l'idée sous-jacente bien que le quotidien en question employât une expression traduisible, en principe, par "misaient sur". L'ombre de "to bet" est allongée... et tout bête, bien entendu.

___________________
* Mise à jour du 20/10/2013 :

El Mundo
El Economista
eldiario.es

mercredi 26 septembre 2012

Petits contes mathématiques en vidéo, sur Curiosphère

Curiosphère est un service de France 5 (chaîne publique dépendant de France Télévisions), lancé en 2008, que nous avons déjà évoqué dans plusieurs billets de ce blog, concrètement ici [suggestions tv-web pour votre apprentissage], ici [Truffaut], ici [colonisation, guerre et indépendance d'Algérie] et [Afrique(s) : une autre Histoire], car il met en ligne des dossiers et des vidéos au service des différents "acteurs éducatifs".
Pour ceux qui veulent travailler les mathématiques de base en français, le site de Curiosphère propose, sous sa rubrique Culture scientifique (1), une série de Petits contes mathématiques de courte durée illustrant les angles, les équations, le zéro, le X, le théorème de Pythagore, les nombres négatifs, le nombre Pi ou encore le nombre tout court. Une quinzaine en tout, jusqu'à présent.
En ce qui concerne, par exemple, l'épisode consacré au théorème de Pythagore,
le narrateur retrace l’histoire du théorème de Pythagore, qui fut le fondateur, avec Thalès, de la mathématique grecque. Sans lui, il n'y aurait pas d'angles droits, donc pas de maison qui se tiendrait bien droite, c'est à dire au carré... tout serait de travers, et bien sûr il n'y aurait pas de racines carrées... et bien d'autres choses encore. 
La réalisation de la série est due à Clémence Gandillot et Aurélien Rocland, et sa production à Goldenia Studios, France Télévisions et Universcience.
_____________________
(1) NOTE DU 5/12/12 :

francetv

Curiosphere a changé de nom : elle s'appelle désormais francetvéducation et a renouvelé son site web qui vous fournit des dossiers sur les différentes disciplines scolaires, des articles sur l'actualité, etc. Voici les liens principaux de son menu APPRENDRE :
Chaque rubrique a son menu qui s'ouvre sur plusieurs matières.

francetvéducation se veut complémentaire de la plateforme lesite.tv, un service éducatif de vidéos pour les enseignants et les élèves axées sur quatre domaines : école, collège, lycée et enseignements transversaux. Pour découvrir lesite.tv, cliquez ici.

mardi 14 juin 2011

L'Appel de la Chaire, contre les chaires financées par la Finance

La chaire n'est pas triste aux yeux de l'Argent, loin de là, elle est bien alléchante. L'Appel de la Chaire a été lancé par un collectif de mathématiciens contraires à la création de chaires financées par les entreprises privées. Autrement dit, ils s'opposent à "la mainmise du privé sur la recherche publique que ce dispositif construit silencieusement", selon l'éloquente expression utilisée par Mediapart, le média qui a relayé à grande échelle cette information le 6 juin, car en fait, l'Appel avait été publié le 9 février 2010 sur le site de la revue Mauss. Je le lis donc avec un an et demi de retard, mais mieux vaut tard que jamais.
Le texte de l'appel est disons long, assez détaillé ; il fournit beaucoup de matière à réflexion par ces temps d'argent obligatoire et très mal réparti. C'est pour cela que je le pompe dans son intégralité. N'hésitez pas à y plonger et à en juger. Bonne lecture.


À une époque où les pouvoirs publics cherchent à transformer radicalement la recherche française, où ce sont de plus en plus des projets de courte durée que les agences de moyens financent, où les crédits récurrents des laboratoires de recherche diminuent au profit de ces financements et où, en contrepartie, nous entendons en permanence dire qu'il faut créer des synergies entre recherche publique et entreprises privées, voire que nos laboratoires doivent trouver une partie de leurs financements dans les entreprises, il peut être utile d'essayer de comprendre où mènent ces évolutions. Nous nous proposons de mettre en évidence les côtés pervers d'un tel système sur un exemple, celui des chaires.

Qu'est-ce qu'une chaire?

Une grande entreprise privée peut se faire opérateur de recherche à divers titres: en possédant son propre département de recherche; en employant sous contrat à durée déterminée et/ou partielle des chercheurs du secteur public; ou en finançant une partie des travaux de recherche d'une équipe de chercheurs du secteur public.

Dans le premier cas, l'entreprise définit ses propres objectifs, elle emploie ses propres salariés et elle oriente leurs travaux suivant des stratégies qui sont en accord avec les intérêts particuliers de ses dirigeants et de ses actionnaires. Dans le deuxième cas, elle définit ses objectifs conjointement avec les chercheurs du secteur public, dans un équilibre à trouver entre ses intérêts particuliers et l'intérêt général poursuivi par les chercheurs du secteur public. Dans le dernier cas, celui du mécénat, soit l'entreprise contribue à un fonds abondé par plusieurs autres bailleurs et on parle alors de fondation, soit elle alloue des moyens dans le cadre d'un partenariat bilatéral souvent appelé chaire (à ne pas confondre avec une chaire en Sorbonne ou au Collège de France, ici la chaire n'est pas personnifiée).

Étude de cas

Prenons l'exemple imaginaire du groupe Wotanis, géant des industries phytosanitaire et pharmaceutique. À côté de son département de recherche et développement, à côté des contrats de recherche que ce groupe signe régulièrement avec des chercheurs et des doctorants de divers établissements publics et universités, le groupe Wotanis finance une partie du programme de recherche et d'enseignement d'une équipe de recherche, fictive elle aussi, disons l'équipe d'épidémiologie de l'École Supérieure de Sciences, et ce à hauteur d'un million d'euros répartis sur cinq ans. Sur le papier, la «chaire Wotanis» ne donne pas d'ordres concernant les activités de l'équipe de recherche puisque celles-ci sont toujours déterminées par contrat avec l'État. Elle finance simplement, sans autre contrepartie que la publicité de ce partenariat, missions, équipement ainsi que contrats à durée déterminée en lien avec ces activités. Sur le papier seulement, car en filigrane se dessine clairement le danger de l'ingérence sans garde-fous d'intérêts particuliers dans l'orientation de la recherche publique.

Étant par nature opportuniste, au sens où elle ne prend pas de direction privilégiée a priori, la recherche est particulièrement vulnérable à la présence d'offres substantielles sur des thèmes choisis à l'avance, comme par exemple «la promotion de la recherche dans le domaine de l'alimentation dans ses dimensions biologiques, sociales et humaines» (fondation Nestlé), «l'encouragement à la recherche dans le domaine de l'art d'être et de paraître» (fondation d'entreprise l'Oréal), «les approches systémiques des différences individuelles de longévité» (chaire Axa), «un enseignement à la pointe de la recherche dans des secteurs hautement innovants tels que: les nano-technologies, l'informatique, les réseaux de communication, le transfert et le cryptage de données» (chaire d'innovation technologique Liliane Bettencourt). Sans une réflexion préalable sur la part, y compris financière, de l'effort de recherche consacrée à des thèmes imposés, la recherche publique, parce qu'elle ne sait pas dire non, s'expose à un détournement, une captation de ses ressources, en défaveur de l'inconnu et du long terme, si ce n'est du bien public.

Un exemple récent en est donné par les déboires des mathématiques en finance. L'effet de séduction provoqué par l'intérêt des banquiers pour un domaine des mathématiques qui s'était développé jusqu'alors loin des applications aura permis à ce thème de prendre une importance démesurée, aussi bien en termes de filières d'enseignement et de diplômés qu'en termes de publications et de recrutements universitaires, avec les effets désastreux que l'on sait, sinon pour l'économie mondiale, en tous cas pour l'image des mathématiques dans la société. Combien plus précieuse pour tous -sauf sans doute pour les catégories les plus fortunées de la société- eût été une posture plus indépendante et critique, posture qu'au moins en principe, le statut de chercheur du secteur public permettait pourtant.

Mais ce n'est pas uniquement là que le bât blesse.