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mercredi 29 novembre 2017

Le suprémacisme a son jargon...

... qui est employé à longueur de journée par toutes les instances du pouvoir dans le but qu'il soit ensuite intériorisé et réutilisé par le peuple souverain, éduqué donc comme il faut. Bien entendu, les individus souverains peuvent aussi être des journalistes à la candeur émouvante (« L’orthodoxie, c’est l’inconscience », disait George Orwell dans 1984).
Voyons, exercice d'acuité lectrice (et ce jeu ne concerne pas Trump dont le suprémacisme saute aux yeux) appliquée à la langue innocente et très légitime (aurait dit Bourdieu) d'un journal de référence :
Trump gâche par une blague douteuse un hommage à la Maison Blanche

Alors qu’il recevait des anciens combattants amérindiens, le président américain a fait lundi une surprenante allusion à « Pocahontas », surnom dont il a affublé la sénatrice démocrate Elizabeth Warren.
LE MONDE | 28.11.2017 à 02h02 • Mis à jour le 28.11.2017 à 07h26 | Par Gilles Paris (Washington, correspondant)

Le président Donald Trump aux côtés de Navajos, lors d’une cérémonie d’hommage à la Maison Blanche le 27 novembre.

La réception devait être consensuelle. Donald Trump recevait à la Maison Blanche, lundi 27 novembre, trois des treize Navajos encore vivants qui avaient mis leur dialecte au service de l’armée américaine pendant la seconde guerre mondiale. Un code de communication que les ennemis des Etats-Unis n’avaient pas été en mesure de déchiffrer. Le président des Etats-Unis est pourtant parvenu à gâcher l’hommage en ravivant les critiques qu’il nourrit de longue date contre la sénatrice démocrate du Massachusetts, Elizabeth Warren. (...)
Voilà, maintenant vous savez ce que "dialecte" veut dire. C'est cela : c'est le parler des losers (même s'il-s contribue-nt à gagner une guerre mondiale).
D'ailleurs, les images sont parfois significatives : le tableau que l'on aperçoit entre Donald Trump et les deux héros Navajos de la photo est bel et bien celui d'Andrew Jackson, président —revendiqué par Trump— qui signa en 1830 l'Indian Removal Act, la brutale loi démocrato-coloniale à l'origine de la Piste des Larmes... Encore un détail de doigté du régime aux values...
Et qu'est-ce que c'est que cette piste des larmes ? Encore un massacre de la civilisation et du progrès, encore un broyage de la machine coloniale : "les soldats à cheval forcèrent à marcher, pendant 1750 kilomètres jusqu'à l'épuisement. 15 000 Indiens, femmes et enfants : 4 000 d'entre eux devaient mourir en route."

Daniel Coté (1) a fait le 26 août 2017 la recension d'un ouvrage (2) à ce sujet que nous devons à l'autrice canadienne Russel-Aurore Bouchard (chantre, par ailleurs, des armes à feu, armurière pendant 25 ans et fondatrice du Club de tir «Le Faucon»). Coté nous explique que l'essentiel du texte est formé du témoignage d'Eugène Roy, soldat qui participa au génocide des Indiens, "dont le manuscrit repose à la Société historique du Saguenay depuis 1937".

«C'est un texte extraordinaire, sans filtre, qui nous fait entrer dans la légende du Far-West, dans l'univers de la Frontière. On assiste au plus grand génocide de l'histoire de l'Humanité, alors que des millions d'Indiens ont été massacrés de façon méthodique afin qu'on puisse céder leurs terres à des Blancs. La Piste des Larmes est un sentier qui partait de Fort Smith et se rendait jusqu'à Santa Fe. On y a créé des réserves qui, en fait, étaient des mouroirs. Les gens étaient abandonnés en plein désert. Plusieurs souffraient de la dysenterie», a décrit Russel-Aurore Bouchard, mardi, lors d'une entrevue accordée au Progrès.
(Le Quotidien - Le Soleil,
26 août 2017)

_____________________________
(1) Daniel Coté est journaliste et responsable de la section des arts dans les journaux Le Quotidien et Progrès-Dimanche
(2) La Piste des Larmes - Un Canadien français témoin du génocide des Indiens des Grandes Plaines - Journal du soldat Eugène Roy (1857-1860), Chicoutimi, 2017, 532 pages.

mardi 2 août 2016

Les fondations, Verne et la finance - Paris au XXe siècle

Entre le 6 novembre 2015 et le 28 février 2016, une fondation d'entreprise, la Fundación Telefónica, nous permit de voir l'exposition Julio Verne. Los límites de la imaginación dans son "espace" de Gran Vía/Fuencarral (Madrid) —dont le site consacre une page web à ses romans clés.
L'approche de cette présentation visait à montrer ou démontrer l'influence que Jules Verne (Nantes, 1828 - Amiens, 1905) exerça sur "de grands personnages de l'Histoire". Et de l'Intrahistoire, me dis-je, car je suis certain que, parmi les spectateurs de l'exposition, il devait y avoir bon nombre de petits personnages ignorés de l'Histoire —comme moi, qui lus des dizaines de romans de Verne dans la librairie de ma grand-mère, à Ciudad-Rodrigo— à qui il ne fallait pas trop expliquer cette emprise vernienne sur tant d'imaginaires et pour qui cette visite s'avérait bel et bien un moment d'enfance retrouvée. C'est ce que j'essayai de transmettre à mes élèves les plus jeunes. En effet, les enfants des années soixante en Espagne, au lieu de Facebook ou Twitter, nous avions Jules Verne, Emilio Salgari, Walter Scott, Herman Melville et autres Karl May, des auteurs que nous fréquentions surtout dans les bouquins illustrés de la Colección Historias Selección des éditions Bruguera.
Cette influence incontournable de Verne a été mille fois signalée, analysée ou soutenue, et du premier abord. Déjà dans la précoce biographie de Verne que signe l'explorateur et administrateur colonial Charles Lemire en 1908 (Jules Verne, 1828-1905 : l'homme, l'écrivain, le voyageur, le citoyen, son œuvre, sa mémoire, ses monuments, Berger-Levrault, 1908), on peut détacher plusieurs citations qui illustrent l'ascendant du romancier nantais :
L'Univers dit : « Jules Verne a été un apôtre de l’initiative et un enthousiaste de la science. Son rôle comme vulgarisateur a été immense. Il a été à distance un maître de géographie, d’histoire naturelle, d’astronomie pour d’innombrables élèves. Enfin, il a été pour certaines inventions un précurseur. (…) »
(…)
En fin nous trouvons dans la Liberté cette note très juste sur l’écrivain et sur l’influence qu’il exerça : « Nous devons à Jules Verne une plus grande curiosité des horizons lointains, la hantise de l’extraordinaire possible. Jadis les petites filles et même les grandes rêvaient au prince Charmant. C’est Jules Verne, bien plus que George Ohnet, qui leur a révélé l’honnête ingénieur, ce magicien des temps nouveaux. Les garçons voulaient tous aller réveiller la Belle au bois dormant ; aujourd’hui ils ambitionnent d’atteindre le pôle Sud. (…) »
Albert Robida-Sur les toits-1883

Oui, malheureusement, les férus de colonialisme et les chantres des intérêts français trouvèrent aussi de l'inspiration chez Verne, notre civilisation étant capable de créer des monstres expressifs et conceptuels de naïve cruauté genre "aventure coloniale", voire "l'aventure coloniale à la belle-époque".

Je me rendis deux fois à l'exposition, les 15 et 22 janvier 2016, seul et avec un groupe d'élèves respectivement. L'entrée était gratuite. Gratuite ? Aussi gratuite qu'éternels les prix annoncés dans certaines réclames de l'espèce escroc. Voyons...

1) Les fondations

C'est un peu comme les origines des bananes de Jersey : on savait très bien que non sans que l'impeccable article de Christian de Brie, Votre percepteur est coté en bourse (Le Monde diplomatique, mai 2016), ne vienne à notre secours ; mais puisqu'il s'est donné heureusement la peine de l'écrire, j'en profite et je m'en sers pour apporter ses mots, légèrement détournés, à notre commun moulin, si j'ose dire. Ainsi aurait-il pu dire...
Savez-vous que la facture de l'exposition est dans vos coups de fil ou vos connexions à internet ? Les coûts des expositions montées par les sociétés pour leur promotion sont intégralement répercutés dans le prix des produits et services qu’elles vous vendent. En réalité, elles ont effectué sur vous un prélèvement pécuniaire, par voie d’autorité, à titre définitif et sans contrepartie directe, ce qui est la définition même de l’impôt. Il en est ainsi, entre autres, de toutes les dépenses de publicité — en France, près de 30 milliards d’euros, soit les trois quarts du produit de l’impôt sur les bénéfices —, intégrées dans le prix des biens et des services vendus au consommateur.
(...)
Mieux : vous payez deux fois. Car les coûts de l'exposition font partie des charges déductibles minorant d’autant le bénéfice imposable, réduisant l’impôt correspondant, donc les recettes de l’Etat, qui, pour les maintenir au même niveau, se rattrapera sur vous.
(...)
là encore, l’Etat récupérera auprès de vous l’impôt perdu passé dans la poche des sociétés. Ainsi, vous aurez financé sans le vouloir la majorité de leurs bonnes œuvres. Ne comptez pas qu’elles vous remercient en vous faisant figurer sur la liste des généreux donateurs. Les généreux donateurs ? Ce sont elles. Elles se chargent de le faire savoir avec une discrétion de parvenu.
Rien d’étonnant, donc, à ce qu’elles raffolent du mécénat humanitaire, culturel, sportif ou « vert »
.
(...) En définitive, tout se passe comme si les pouvoirs publics, censés représenter en démocratie la volonté des citoyens, abandonnaient au secteur privé les moyens de financer les politiques culturelles, sportives, environnementales et autres, en lui transférant indirectement une partie des recettes fiscales et le pouvoir de lever l’impôt, au prétexte que l’Etat… n’a plus d’argent ! A charge pour lui de contrôler le bon usage de l’impôt privatisé. Une gageure, selon un rapport public (2), vu l’explosion du nombre des fondations d’entreprise et leur possibilité de financer des activités et des opérations hors du territoire national. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus global de privatisation des moyens d’action des Etats au profit de ceux que Susan George appelle les « usurpateurs (3) ».[EN LIRE PLUS]
______________________
(2) Rapport du conseiller d’Etat Gilles Bachelier sur « Les règles de territorialité du régime fiscal du mécénat » (PDF), Paris, février 2013.
(3) Susan George, Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir, Seuil, Paris, 2014.
« Aux États-Unis, il y a un million de fondations privées jouissant d'exemptions fiscales. Est-ce que quelqu'un sait ce qu'elles font ? Il y a eu une flambée de leur nombre et personne ne les audite comme il faudrait », dénonce et se demande James Henry, expert de l'Université de Columbia. Ce que chacun sait, c'est que la modernité financière n'en finit pas de créer des procédés garantissant profits et propagande, et que les fondations constituent l'outil rêvé pour minorer les impôts, accéder aux subsides, blanchir de l'argent ou laver des réputations, se faire de la com ou orienter-diriger-contrôler des activités et des services d'importance sociale qu'on distrait des instances publiques, bref simplement, du commun.
Voilà les principaux avantages non négligeables du philanthrocapitalisme, qui s'avère une moderne ploutoprédation économique, idéologique et ostentatoire. C'est le énième oxymore de la Chimère de l'Argent, car philanthropie voulait dire jusque là, amour de l'humanité et, par extension, désintéressement, c'est-à-dire, générosité et détachement de tout intérêt personnel. On peut donc vraiment croire que notre mise en coupe réglée par des parasites relève de la gratuité ?
Un exemple : savez-vous que l'American Beverage Association, l'association des boissons non alcoolisées et bien sucrées des États-Unis, a créé il y a quelques années la Foundation for a Healthy America (Fondation pour des États-Unis en bonne santé) qui a financé, entre autres, le Children's Hospital of Philadelphia, à hauteur de 10 millions de dollars, to fund research into and prevention of childhood obesity, c'est-à-dire, pour soutenir la recherche et la prévention dans le domaine de l'obésité infantile ? Dans un dossier publié en mars 2013 par l'Obs (nº 2523), Natacha Tatu écrivait à ce propos : « Ces boissons, ravageuses en termes de santé publique, sont aujourd'hui la première source de sucre dans l'alimentation des Américains, qui en boivent en moyenne 190 litres par personne et par an... Les liens avec l'obésité et le diabète ne font plus un pli. » Ensuite elle citait Cristin Couzens : « Ce sont exactement les méthodes de l'industrie du tabac. » et le chercheur Kelly Brownell, professeur à Yale et spécialiste de l'obésité : « Comme elle, l'industrie sucrière est très organisée ; elle aussi paie des scientifiques qui font des recherches visant à démontrer qu'il n'y a aucun lien entre des maladies et leurs produits. Elle aussi a acheté les faveurs de la société et des élus en faisant de larges donations à des organisations de citoyens ou de consommateurs. »

Le capital tourbillonne à toute plombe et sait très bien se diversifier, insatiable et insaisissable. Parmi les différentes fondations se développant à bon rythme sous la houlette de la finance, il est utile de citer les « fondations actionnaires », qui utilisent les dividendes qu’elles arrachent pour financer des projets soi-disant philanthropiques. La plus-value, l'exploitation de l'homme par l'homme, soutient et essence de l'amour d'autrui ! En voilà une d'innovation ! C'est comme les microcrédits : quand les média du système en chantent les bienfaits, c'est qu'il faut s'en méfier absolument et à juste titre. 
Gare, donc, aux philanthrocapitalistes : ils tiennent à imaginer des cachots ronds, comme on verra un peu plus loin.

2) L'exposition Julio Verne. Los límites de la imaginación

Je reproduis, légèrement remanié, le résumé que l'on peut trouver sur la page web Les bons plans du Petit Journal, le média des Français et francophones à l'étranger, tout en y ajoutant quelques photos (merci beaucoup, Hamilton, pour ta contribution à cet égard) :
Les pièces présentées proviennent de 14 collections et institutions espagnoles ainsi que de deux prêteurs internationaux (le couple américain Worswick et la fondation néozélandaise Antartic Heritage Trust, laquelle présente pour la première fois, en Espagne, des photographies prises il y a cent ans sur le continent austral et récupérées en 2013).
L'exposition prétend dépeindre des frontières parfois invisibles, entre la fiction et la réalité qui se diluent et convergent.
A partir d'une trentaine de ses œuvres les plus représentatives et des différents domaines où se déroulent ses romans : la terre, l'air, la glace, l'eau, l'espace et le temps, le visiteur, guidé par ses contemporains, tant espagnols qu'étrangers, parcourra l'univers plausible de Jules Verne.
- Dans le Cabinet de Jules Verne :
Le Globe de Montfort, pièce unique, l'un des plus anciens conservé, fabriqué en Espagne au XIXème siècle est le symbole de l'inspiration de Jules Verne dans l'élaboration des routes géographiques de ses romans. Dans cette section, le visiteur pourra admirer; entre autre joyaux bibliographiques, la première édition mondiale de "Vingt mille lieues sous les mers (1869), éditée en Espagne en raison de circonstances historiques. On y verra également 44 illustrations de personnages de Jules Verne, de Phileas Fogg au capitaine Hatteras, des inventions ou des engins que l'on retrouve dans ses romans tels que la lanterne magique ou la bobine de Ruhmkorf ainsi que le bestiaire décrit tout au long de sa création littéraire.

- Les territoires de Jules Verne :
  • La terre connue et inconnue (sa bibliothèque qui lui permit de se documenter) ;
  • Globetrotters (photos prises dans les pays parcourus à l'époque de Phileas Fogg, films de l'époque) ;
  • Mobilis in Mobili reflète la passion pour la mer de Jules Verne (maquettes et photos ) ;
  • Déserts de glace (images d'expéditions polaires qui furent des échecs) ;

    Expédition Shackleton-Photos récupérées en 2013
  • Flotter ou voler (débuts de l'aéronautique) ;

    La sortie de l'opéra en l'an 2000
  • Autour de la Lune (fascination de toujours pour aller dans la Lune) ;
  • 2889 (reflets des progrès de l'époque et pionnier de la science fiction).
Articles sur internet au sujet de l'exposition

El País : Jaime Rubio Hancock et Mª Victoria S. Nadal, ABC (César Cervera), eldiario.es/EFE. Citons surtout, en version imprimée, Los hombres que fue Julio Verne, le long article d'Antonio Rómar pour l'hebdomadaire Ahora (Vida Cultura Ideas, 27 de noviembre-3 de diciembre de 2015).
Liste des vidéos proposées par les organisateurs de l'exposition.

3) Un roman posthume : Paris au XXe siècle

Parmi les différents ouvrages de Verne répertoriés dans l'exposition, il y en avait un que les enfants des années soixante n'avions pas eu la possibilité de lire, puisqu'il n'était pas encore publié à l'époque. Refusé par son éditeur Pierre-Jules Hetzel, ce livre ne serait livré au public qu'en... 1994, cent trente ans après sa rédaction, vers 1863.
Paris au XXe siècle pourrait étonner bon nombre de lecteurs de Verne, y compris ceux qui sont au courant de la nature aux multiples facettes et de l'homme et de l'écrivain, surtout quand on pense qu'après 1863, il serait par exemple anticommunard et antidreyfusard. Verne créerait certains personnages antisystème (Némo) et produirait d'autres romans futuristes ou d'anticipation, comme De la Terre à la Lune (1865), Vingt mille lieues sous les mers (1869-70) ou Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), par exemple, où il analyserait également les retombées psychologiques, écopolitiques et sociales des possibilités qu'ouvraient la science et la technique de l'époque. Ou La Journée d’un journaliste américain en 2889, ouvrage dont on attribue la rédaction essentielle à son fils Michel, fiction d'anticipation prônant une perspective plutôt optimiste.  
Mais, sans renoncer à son humour de marque, le ton de Paris au XXe siècleune ville qui n'est surtout pas idéale— est celui de la dystopie (1) et son dénouement, tragique, s'attarde sur la fin clochardisée d'un jeune homme qui ne tient pas qu'à n'être qu'un maillon de la chaîne productive sociale —qui ne tient pas qu'à naître—, dont les talents, non reconnus par un système asservissant sans pitié, auraient dû le promettre à un destin disons plus bourgeois, et décrit sans ménagement la déchéance physico-mentale qu'entraînent l'abandon, la détresse et la sous-alimentation.
Mourir de faim est douloureux. L'agonie est longue et provoque des souffrances intolérables. Elle détruit lentement le corps, mais aussi le psychisme. L'angoisse, le désespoir, un sentiment panique de solitude et d'abandon accompagnent la déchéance physique.
Voilà comment Jean Ziegler décrit la mort par inanition dans son imposant ouvrage “Destruction massive - Géopolitique de la faim” (Seuil, 2011). Inanition, du bas latin inanitio « action de vider », de inanire, de inanis « vide, à jeun ». Vide, à jeun..., trop humilié, trop honteux pour honorer l'amour... Voilà l'état terminal d'un jeune homme, Michel Dufrénoy, qui n'était surtout pas un homme d'action et se sentait « seul, étranger, et comme isolé dans le vide » au début de ce spécial récit vernien, décalé dans un monde « où le premier devoir de l'homme est de gagner de l'argent ». Un autre personnage perdant de ce roman, Quinsonnas, le présenterait de la sorte quelques pages plus loin : « un de ces pauvres diables auxquels la Société refuse l'emploi de leurs aptitudes, une de ces bouches inutiles que l'on cadenasse pour ne pas les nourrir. »
Verne avait certainement en tête, lorsqu'il construisait son personnage et rédigeait ces lignes (à 32 ans environ), son propre cas, car peu avant, en 1857, il peinait à gagner sa vie et, comme Michel avec les Boutardin, il avait à se faire pistonner afin d'obtenir un poste d'agent de change pour la banque Eggly et Cie.
Lors de sa lecture du manuscrit de ce roman, qu'il refusa, l'éditeur Hetzel nota dans les marges des commentaires genre « pour moi tout cela n'est pas gai », « ces trucs-là ne sont pas heureux »...
C'est le ton d'un jeune Verne dont la sensibilité, sur le socle d'une information scientifique très mise à jour et d'une connaissance non négligeable de la société de son époque, parvient à subodorer, voire vaticiner le triomphe d'un affairisme déterminant le droit ou la vie sociale, la victoire du machinisme (2) et du dressage sur la vraie vie (quand l'Économie pète le feu, rien n'est plus sûr que la galère du commun, du plus grand nombre, dont les cerveaux pètent les plombs), l'essor d'une production qui est avant tout une destruction —et des hommes (de simples rouages), et de la nature et des savoirs traditionnels—, l'apothéose du « monopole, ce nec plus ultra de la perfection », et de l'évaluation (hantise des affairistes), l'affolement face à la possibilité d'un excès d'argent inoccupé, la mise à mort du travailfaut-il laisser toute espérance à la porte ? »), la misère des conditions de logement des nombreux jetables, la transformation kafkaïenne des laissés-pour-compte en responsables de leur sort ou le développement d'une nov'langue qu'il ébauche moyennant quelques néologismes ou institutions prémonitoires, comme la Société Générale de Crédit instructionnel... 
Chapeau pour Verne, puisqu'il tint à publier en 1863 un roman d'anticipation sur l'hégémonie du capital financier qui commençait à exercer sa domination justement à partir des années 1860 —comme le rappelle Maurizio Lazzarato dans Gouverner par la dette, Éditions Les Prairies Ordinaires, Paris, 2014, déjà cité ici. À cet égard, Véronique Bedin écrit à juste titre dans l'avant-propos de l'édition du Livre de Poche dont je dispose :
Mais ce ne sont pas seulement les machines que Jules Verne interroge dans Paris au XXe siècle, ce sont la société, l'argent, la politique et la culture de son temps qu'il projette dans l'avenir. Sur ce point, jamais Jules Verne ne sera plus moderne et plus ambitieux : l'affairisme d'État du Second Empire, scruté sans complaisance, dévore Michel et ses amis en 1960 autant que le démon de l'électricité, et nous ne voyons pas que le temps ait tellement donné tort à l'auteur.
Hetzel, à son tour, était loin d'avoir le flair vernien en la matière puisqu'il récidivait en marge du manuscrit : « on ne croira pas aujourd'hui à votre prophétie ».

Non, Verne ne met pas toujours pas dans le mille, tant s'en faut, et commet certaines contradictions et bon nombre de bourdes, mais il fait des remarques parfois étonnantes de nez fin et de justesse au sujet de cette société future gouvernée par la technologie et la finance. Je vous propose un petit inventaire de citations extraites de Paris au XXe siècle —farcies de liens ou de parenthèses de mon cru— qui, à la lumière de notre expérience, ne sont pas exactement de la gnognote :
« Si personne ne lisait plus, du moins tout le monde savait lire »

«
Or, construire ou instruire, c'est tout un pour des hommes d'affaires, l'instruction n'étant, à vrai dire, qu'un genre de construction, un peu moins solide. »


«
(...) Suivaient les statuts de la Société [
Générale de Crédit instructionnel] soigneusement rédigés en langue financière. On le voit, pas un nom de savant ni de professeur dans le Conseil d'administration. »

«
Nous avouerons que l'étude des belles lettres, des langues anciennes (le français compris) se trouvait alors à peu près sacrifiée ; le latin et le grec étaient des langues non seulement mortes, mais enterrées ; il existait encore, pour la forme, quelques classes de lettres, mal suivies, peu considérables, et encore moins considérées. Les dictionnaires, les gradus, les grammaires, les choix de thèmes et de versions, les auteurs classiques, toute la bouquinerie des de Viris, des Quinte-Curce, des Salluste, des Tite-Live, pourrissait tranquillement sur les rayons de la vieille maison Hachette ; mais les précis de mathématiques, les traités de descriptive, de mécanique, de physique, de chimie, d'astronomie, les cours d'industrie pratique, de commerce, de finances, d'arts industriels, tout ce qui se rapportait aux tendances spéculatives du jour, s'enlevait par milliers d'exemplaires. »

«
(...) ce siècle fiévreux, où la multiplicité des affaires ne laissait aucun repos et ne permettait aucun retard »

[À propos de la table des Boutardin, une famille opulente] :
« (...) on mangeait vite et sans conviction. L'important, en effet, n'est pas de se nourrir, mais bien de gagner de quoi se nourrir. Michel sentait cette nuance ; il suffoquait. »

« 
M. Stanislas Boutardin était le produit naturel de ce siècle d'industrie ; il avait poussé dans une serre chaude, et non grandi en pleine nature ; homme pratique avant tout, il ne faisait rien que d'utile, tournant ses moindres idées vers l'utile, avec un désir immodéré d'être utile, qui dérivait en un égoïsme véritablement idéal ; joignant l'utile au désagréable, comme eût dit Horace ; sa vanité perçait dans ses paroles, plus encore dans ses gestes, et il n'eût pas permis à son ombre de le précéder ; il s'exprimait par grammes et par centimètres, et portait en tout temps une canne métrique, ce qui lui donnait une grande connaissance des choses de ce monde ; il méprisait royalement les arts, et surtout les artistes, pour donner à croire qu'il les connaissait ; pour lui, la peinture s'arrêtait au lavis, le dessin à l'épure, la sculpture au moulage, la musique au sifflet des locomotives, la littérature aux bulletins de la Bourse.
Cet homme, élevé dans la mécanique, expliquait la vie par les engrenages ou les transmissions ; il se mouvait régulièrement avec le moins de frottement possible, comme un piston dans un cylindre parfaitement alésé ; il transmettait son mouvement uniforme à sa femme, à son fils, à ses employés, à ses domestiques, véritables machines-outils, dont lui, le grand moteur, tirait le meilleur profit du monde.
(...) Il avait fait une fortune énorme, si l'on peut appeler cela faire ; (...) 
»

[Ajoutons qu'il était directeur de la Société des Catacombes de Paris et de la force motrice à domicile. Quant à son fils Athanase, premier prix de banque et principal associé de la maison de banque Casmodage et Cie,
« il ne faisait pas seulement travailler l'argent, il l'éreintait »]

« La maison Casmodage possédait de véritables chefs-d'œuvre ; ses instruments ressemblaient, en effet, à de vastes pianos ; en pressant les touches d'un clavier, on obtenait instantanément des totaux, des restes, des produits, des quotients, des règles de proportion, des calculs d'amortissement et d'intérêts composés pour des périodes infinies et à tous les taux possibles. Il y avait des notes hautes qui donnaient jusqu'à cent cinquante pour cent ! (...) Seulement, il fallait savoir en jouer, et Michel dut prendre des leçons de doigté. »

«
(...) les philanthropes américains (3) avaient imaginé jadis d'enfermer leurs prisonniers dans des cachots ronds pour ne pas même leur laisser la distraction des angles. »

«
(...) l'excessive cherté des loyers actuels ; la Compagnie Impériale Générale Immobilière possédait à peu près tout Paris, de compte à demi avec le Crédit Foncier et donnait de magnifiques dividendes. »

[Un coup de lucidité debordienne, voire une certaine anticipation du
"tittytainment"] : « L'art n'est plus possible que s'il arrive au tour de force ! De notre temps, Hugo réciterait ses Orientales en cabriolant sur les chevaux du cirque, et Lamartine écoulerait ses Harmonies du haut d'un trapèze, la tête en bas ! (...) [C]e monde n'est plus qu'un marché, une immense foire, et il faut l'amuser avec des farces de bateleur. »

[Les gens se trouvent] « dans la nécessité d'exercer quelque métier répugnant »« (...) le jour où une guerre rapportera quelque chose, comme une affaire industrielle, la guerre se fera. (...) Une armée de négociants intrépides ? (...) Vois les Américains (3) dans leur épouvantable guerre de 1863. »

«
(...) la belle langue française est perdue ; [elle] est maintenant un horrible argot (...). Les savants en botanique, en histoire naturelle, en physique, en chimie, en mathématiques, ont composé d'affreux mélanges de mots, les inventeurs ont puisé dans le vocabulaire anglais leurs plus déplaisantes appellations (...). »

«
ce diable de progrès nous a conduits où nous sommes [dit l'oncle Huguenin]. —On finira peut-être par faire une révolution contre lui, dit Michel »

«
De notre temps, [Balzac] n'aurait pas eu le courage d'écrire la Comédie humaine ! (...) Où prendrait-il [ces types] ! Les gens rapaces, il est vrai, les financiers, que la légalité protège, les voleurs amnistiés poseraient en grand nombre, et les Crevel, les Nucingen, les Vautrin, les Corentin, les Hulot, les Gobseck ne lui manqueraient pas. »

« (...) le bruit court que les chaires des lettres, en vertu d'une décision prise en assemblée générale des actionnaires, vont être supprimées pour l'exercice 1962 »

[Parmi les bourdes que l'on peut lire dans cette fiction vernienne d'anticipation, il y a son incontournable quote-part à propos des femmes. Néanmoins, il y a un mot de Quinsonnas, le pianiste, qui malgré son élitisme et son sexisme, prête à sourire...] « La Française est devenue américaine ; elle parle gravement d'affaires graves, elle prend la vie avec raideur (...). La France a perdu sa vraie supériorité ; ses femmes au siècle charmant de Louis XIV avaient efféminé les hommes ; mais depuis elles ont passé au genre masculin, et ne valent plus ni le regard d'un artiste ni l'attention d'un amant ! »

[Huguenin :] «
(...) pour moi, la campagne, avant les arbres, avant les plaines, avant les ruisseaux, avant les prairies, est surtout l'atmosphère ; or, à dix lieues autour de Paris, il n'y a plus d'atmosphère ! Nous étions jaloux de celle de Londres, et, au moyen de dix mille cheminées d'usine, de fabrique de produits chimiques, de guano artificiel, de fumée de charbon, de gaz délétères, et de miasmes industriels, nous nous sommes composé un air qui vaut celui du Royaume-Uni ; donc à moins d'aller loin, trop loin pour mes vieilles jambes, il ne faut pas songer à respirer quelque chose de pur ! Si tu m'en crois, nous resterons tranquillement chez nous, en fermant bien nos fenêtres (...). »

«
(...) un garçon qui ne peut être ni un financier, ni un commerçant, ni un industriel, comment va-t-il se tirer d'affaire en ce monde ? [demanda Quinsonnas] (...) à moins d'être... [ajouta Huguenin] — Propriétaire, dit le pianiste »

[Quinsonnas :]
« 
Quand on pense qu'un homme, ton semblable, fait de chair et d'os, né d'une femme, d'une simple mortelle, possède une certaine portion du globe ! que cette portion de globe lui appartient en propre, comme sa tête, et souvent plus encore ! que personne, pas même Dieu, ne peut lui enlever cette portion de globe qu'il transmet à ses héritiers ! que cette portion de globe, il a le droit de la creuser, de la retourner, de la bâtir à sa fantaisie ! que l'air qui l'enveloppe, l'eau qui l'arrose, tout est à lui ! (...) que chaque jour, il se dit : cette terre que le créateur a créée au premier jour du monde, j'en ai ma part ; cette surface de l'hémisphère est à moi, bien à moi, avec les six mille toises d'air respirable qui s'élèvent au-dessus, et quinze cents lieues d'écorce terrestre qui s'enfoncent au-dessous ! Car enfin, cet homme est propriétaire jusqu'au centre même du globe, et n'est limité que par son copropriétaire des antipodes ! »

«
(...) il chercha un travail manuel ; les machines remplaçaient partout l'homme avantageusement ; (...) il eût fait pitié si la pitié n'eût pas été bannie de la terre dans ce temps d'égoïsme. »

«
Michel se trouvait enfin devant la Bourse, la cathédrale du jour, le temple des temples »


___________________________
(1) Les récits d'anticipation dystopiques dépeignent des sociétés régies par des régimes totalitaires qui empêchent la vraie vie et asservissent et déshumanisent les êtres humains. Des chefs-d'œuvre dans ce genre relativement abondant seraient La Machine à explorer le temps (H. G. Wells, 1895), Nous autres (Ievgueni Zamiatine, 1920, qui connaissait bien Wells), Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley, 1932), 1984 (George Orwell, 1949), Fahrenheit 451 (Ray Bradbury, 1953), Sa majesté des mouches (William Golding, 1954) et La Planète des Singes (Pierre Boulle, 1963).
(2) Et 63 ans avant le roman prétendument apolitique Metropolis de Thea von Harbou —qu'elle adapterait avec son mari Fritz Lang en scénario cinématographique pour la réalisation du film expressionniste monumental homonyme sorti en 1927, collaboration dont la schizophrénie ou le conflit de juridiction, si j'ose dire —attendu leurs positions politiques respectives—, laisse ses traces et ses grincements dans la résolution de la conflagration suscitée à l'intérieur de la mégapole futuriste, où les machines conçues par les élites dévorent molochiennement la triste chair des travailleurs-machines, évidente lutte des classes à la Warren Buffet contestée finalement par une masse en fureur accomplissant la théorie des masses.
Quant au jeune Verne, auquel il faut revenir, il ne se leurre pas un poil et fait pleinement mouche dans sa vision d'un XXe siècle épris d'utopies techniques, de culte de la machine, des computeurs et du productivisme. S'il y a un objectif qui concilie futurisme, fascisme, bolchévisme, nazisme, fordisme, libéralisme... est celui-ci. Les chaînes de production, le taylorisme, l'organisation scientifique du travail (la NOT en URSS) deviennent partout religion, y compris bien entendu dans le pays des Soviets. D'où la mise de l'art, la littérature et la musique au service des machines, l'industrie, l'acier ou le bruit. Le roman Nous autres (1920), de l'ingénieur Ievgueni Zamiatine, déjà cité ci-dessus, est une métaphore contre la rhétorique technologiste et ses risques totalitaires. Son héros, l'ingénieur « D-503 », est inspiré du poète Alekseï Gastev, auteur de Poésie de frappe ouvrière (1918), théoricien du Proletkoult, chantre de l'ultra-taylorisme, adorateur aussi de Frank Gilbreth et de Henry Ford. Gastev avait été considéré par le poète Nikolaï Asseïev comme l'Ovide des miniers et de la métallurgie.
Léonid Heller a commenté avec détail le lien unissant Nous Autres et les œuvres de Gastev
dans son anthologie De la science-fiction soviétique - par delà le dogme, un univers. Il a écrit, entre autres : « Ce lien est évident, à commencer par le titre, les numéros remplaçant les noms, la mort des sentiments, et, pour finir, la Table du Temps taylorienne et la soumission de tout le cosmos à une séduisante absence de liberté. » Il n'est pas surprenant que Nous Autres fût interdit en 1923 et qu'en butte au stalinisme, Zamiatine choisît l'exil en 1931.
(3) Synecdoque bien exagérée, Verne se rapportant aux seuls Étasuniens.

mardi 1 septembre 2015

Quatre séquences inédites des Nouveaux Chiens de Garde

Voici un petit rappel aux amis des Nouveaux Chiens de garde (le film, dont nous avons déjà parlé ici), suggéré par une conversation.
Il y a un an et deux mois, ACRIMED proposait en exclusivité quatre séquences inédites de ce documentaire destiné à faire rougir les journalistes décents, car les honnêtes journalistes connaissent encore la honte, sentiment pénible qui est insolite chez les camelots de service.
Donc, si vous cliquez sur le lien du titre ci-dessous, vous accèderez à un cours express de lexique français de percussion —carrément à la mode, à la mode du vainqueur : journées noires (horreur des blanchisseurs), grogne (die Arbeit macht frei, und die prekäre Arbeit... noch freier), salariés en otage (sans grèves, le salarié est libre) et journées galères (pas celles du travail, de l'embouteillage ou de la misère). Je vous rappelle que l'écho d'un bavardage est une écholalie et que le fait de répéter comme un perroquet relève du psittacisme.
Ah, ACRIMED vous conseille d'utiliser de préférence la fonction plein écran pour mieux jouir de telles merveilles.
Nous vous proposons ci-dessous, en exclusivité, quatre séquences inédites du film Les Nouveaux Chiens de garde, gracieusement mises à notre disposition par ses co-réaliseurs, Gilles Balbastre et Yannick Kergoat. Quatre vidéos qui viennent illustrer, à point nommé en ces temps de mobilisation médiatique contre le mouvement social à la SNCF, quelques uns des mots clés du lexique (journalistique) pour temps de grève et de manifestations, que nous avions publié une première fois en 2003 et mis à jour en 2010.

dimanche 1 mars 2015

El Roto - Le Cahier électrique

El Roto sait que la réalité est un champ de bataille et que
les puissants ne veulent pas céder un pouce de terrain. 
Leurs ancêtres leur ont légué un solide patrimoine et
l'intime conviction que, pour le préserver, il fallait faire
en sorte que les vaincus voient le monde comme eux le voient.
(Reyes Mate ; extrait de sa préface au Cahier Électrique)


Il n'y a qu'environ une semaine que j'ai eu vent de la publication du Cahier Électrique, de El Roto, pourtant paru en janvier 2013, chez Les Cahiers Dessinés. La préface de Reyes Mate introduit très pertinemment Andrés Rábago et son œuvre.
Voici la présentation de la maison d'édition :

Le cahier électrique -
  • Beaux Livres-Albums
  • Date de parution : 10/01/2013
  • Format : 17 x 23 cm, 160 p., 19.00 €
  • ISBN 979-1-09-087507-4
Tous les jours depuis vingt ans, le dimanche compris, le dessinateur El Roto (le « cassé ») publie son dessin dans le quotidien madrilène El País. Pour ses milliers de lecteurs, ce dessin du jour est un rendez-vous à ne pas manquer. Ni caricaturiste ni humoriste, El Roto se qualifie de « satiriste ». Comme le confirme le philosophe espagnol Reyes Mate — qui signe la préface —, El Roto nous rend chaque jour plus intelligent. L’intelligence : voilà bien ce qui caractérise ses dessins, outre le fait qu’ils sont drôles, élégants, inimitables dans leur sobriété mordante. Une sélection de cent trente-trois dessins en couleurs, autour du thème de la crise politique et financière, de la vie quotidienne, du travail, de la famille.

Technique employée : encre noire et couleur
Comme j'ai déjà raconté ici, je ne sais plus combien d'années cela fait que je suis Andrés Rábago, El Roto (ou OPS avant). Je connaissais donc bien les vignettes qui font partie du Cahier Électrique mais c'était la première fois que je les voyais/lisais en français, drôle d'expérience. D'autant que l'auteur, toujours soucieux de qualité formelle et de transmission exacte, a tenu à utiliser sa calligraphie personnelle pour transcrire la version française (que signe Olivia Resenterra) de ses phrases lapidaires (1).





El Roto soumet toujours ses vignettes (un dessin, très souvent accompagné d'un texte) à une espèce de rasoir d'Ockham : c'est l'économie des moyens la plus intentionnée qui soit. L'archéologue qui agit en lui enlève la boue et les adhérences dissimulant le fin fond des choses. Procédé sobre et clair, le résultat de cette quintessence est autrement gros de sens, de discernement ; bouleversant sans aucun doute —compte tenu de l'incroyable percée des cadavres de vérité officiels— mais, en même temps, tellement flagrant et criant qu'on dirait une lapalissade qui saute aux yeux et aux méninges, un rappel à la décence intellectuelle et éthique vis-à-vis d'une civilisation qui a choisi la connerie, le simulacre et le mensonge pour toute horizon mental. Et si la charge d'un seul dessin (et sa formule) est si pénétrante, le face-à-face d'affilée avec plus d'une centaine de ces pilules contre les lieux communs constitue, comme tous les bouquins de El Roto, un vertige de négatifs de la vraie humanité, une trombe de chocs salutaires, une vision soutenue et sans ambages des contresens et des bobards qui composent notre pitance ordinaire. "Le pouvoir s'est employé, et s'emploie toujours, à nous rendre fous", écrit Reyes Mate dans sa préface, et El Roto œuvre, lui, si j'ose dire, pour un défoulement collectif à partir de la conscience.

(1) Que El Roto me pardonne, mais je ne me résiste pas à en reproduire ci-dessous quelques-unes dépouillées, hélas, des illustrations qui complètent leur sens. J'espère qu'elles constitueront une incitation à aller plus loin...

—Qui parle de rêver ? Nous voulons nous réveiller ! [un jeune indigné de Sol]
—Finalement, je ne sais plus si on nous persécute parce que nous sommes nomades ou si nous sommes nomades parce qu'on nous persécute [une femme probablement rom]
—Tout se tient : le contrat-poubelle, le travail de merde et les saloperies que je sers [une serveuse]
—Restaurants quatre étoiles ou soupe populaire... Quelle gastronomie !
—Nous ne sommes pas pauvres... Ils nous dépouillent.
—Selon les lois du marché, si le naufragé est plus affamé que le requin, il mange le requin... [sur le dessin, un naufragé est hanté par un aileron de requin]
—Plus je me tue à la tâche, plus je m'enfonce [un ouvrier dans une fosse qu'il continue de creuser au pic]. Arrête de creuser [un collègue].
—J'étais un vrai capitaliste, mais quand j'ai vu l'effondrement du système, je me suis précipité à son secours sans hésiter.
—Frontière : se dit d'un lieu où une folie prend fin et où une autre commence.
—J'ai eu de la chance, on m'a abattu avant l'incendie [une souche d'arbre devant une fôret dévastée par le feu]
—Les thons contiennent une telle quantité de métaux lourds que leur pêche sera bientôt considérée comme de l'extraction minière.
—Le pouvoir vient du peuple [s'exclame un président sur son tapis rouge après être descendu d'un avion] : plus exactement, de sa soumission.
—Et alors nous fonderons une société d'hommes libres et égaux, et moi je serai votre chef [À bord d'une pirogue remplie de migrants "clandestins", un type s'adresse aux autres]
—[Une voix sort du haut d'un gratte-ciel] La perspective est trompeuse : ce que toi, vu d'en bas, tu perçois comme un désastre, ici, vu d'en haut, on le considère comme une chance incroyable.
—Si le système s'effondre, nous avons le même en rechange [un type à costard noir, montre en or et cravate jaune, et au regard métallique]


—Votre niveau de vie est incompatible avec notre niveau de cupidité [un type à lunettes de soleil et au sourire triomphant]
—Ce sont les immigrés qui ont apporté la xénophobie, avant ça n'existait pas [un croquant parfait]
—Mon travail d'économiste consiste à rendre l'intolérable nécessaire [un économiste au look très brit]
—Ne les laissez pas descendre dans la rue : ils vont se rendre compte combien ils sont nombreux !

P.-S.- Reyes Mate nous rappelle qu'El Roto aime se situer dans une tradition à laquelle appartiennent Grosz, Goya, Solana et Daumier, entre autres. J'en profite pour vous rappeler, à mon tour, que l'émission Une vie, une œuvre (de Martin Quenehen, sur France Culture) d'hier (samedi 28 février) portait justement sur George Grosz, peintre et satiriste comme Andrés Rábago. En cliquant sur le lien vous pouvez accéder au podcast du programme.

jeudi 17 juillet 2014

Nación Rotonda, ou les monstres de la Modernité en Espagne

À Stéphane et Arturo
Aux citoyens de San Fernando de Henares


« Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays
ne donnaient presque aucune ombre » 
(J.-J. Rousseau, Les Confessions, Livre VIII)


Cette citation que j'ai mise en exergue fait partie d’un fragment des Confessions où Rousseau évoquait la route Paris-Vincennes. Chez nous, en Espagne, l’élagage à la mode du pays, c’est l’abattage —ou l’incendie.

Chronique de la spéculation ordinaire. Historiquement, la majorité des Espagnols ont dû subir, de la part de leurs élites, un double opprobre fait de cruauté et de grossièreté. Au manque de scrupules, notre classe dominante a toujours accolé une culture de la laideur et de la dévastation qu’on ne trouve facilement pas ailleurs : nos seigneurs ont toujours été des goujats dont l’abjection va de pair avec la muflerie. Et normalement, c'est le pouvoir qui établit la norme.
C’est ainsi qu’on peut expliquer l’inexplicable haine qui ravage notre littoral, nos forêts, nos campagnes… tout en avilissant nos esprits. Parmi nous, les arbres ont toujours été facilement coupables.

Chronique de la spéculation extraordinaire. Comme si la tradition ne suffisait pas, l’Espagne moderne a bien voulu y mettre du sien, c’est-à-dire, de l’étasunien, car l’argumentaire de nos cadors proconsulaires et leurs experts en matraquage n’est que du pur psittacisme friedmanite (empiré et augmenté par les oxymores qui dégoulinent de la Chimère financière) et que leur modèle « vital » n’est que le soit disant « American Way of Life » ; bref, la débauche des austères, le plus sûr chemin vers la mort de ce qui vit et rit.
D'où il résulte que maintenant, déforestation à outrance rime avec bétonnisation et bitumisation implacables, notamment dès l’arrivée au pouvoir (1996) de José Mª Aznar, Grand Apôtre de l'Intégrité de la Patrie, qui s’empressa de faire voter sa loi Rodrigo Rato du sol : tous les terrains devenaient constructibles, on laissait faire. Pas de réaction de l'opinion publique, loin de là ; alors que les citoyens coinçaient la bulle, la bulle financière concomitante n’était qu’une question de temps, vu d’ailleurs que l’argent stupide suit toujours le chant des sirènes du Vrai Argent...

En général, bétonnisation et bitumisation vont ensemble ; d’un côté, la spéculation immobilière opère un étalement urbain massif qui multiple les lotissements et bétonne à tout va ; d’autre part, la machine infernale qui l’accompagne —la caisse qui a toujours soif— provoque un goudronnage intensif tous azimuts.
Puis, les constructions spéculatives ne servant souvent vraiment à rien —ou rencontrant des obstacles insurmontables d’ordre financier ou commercial—, ces « promotions » immobilières deviennent des villes ou des cités fantômes, comme Seseña et Valdeluz.

En ville, côté places, boulevards et jardins, les mairies occupées par les amis du fric ou par des gogos offusqués par le prestige du prestige n’y pigent que dalle —hormis le pognon ou la « modernité » barbare.
Donc, les dallages de la fausse austérité ou du snobisme triomphant remplacent la terre et les parterres. Nous disposons d’exemples à foison. L’année dernière, mon ami Arturo Pardos nous mit au courant de l’abattage (municipal) des arbres, troènes, lauriers roses et roseraies de la rue principale d’Alcabón (Tolède), village qui manque affreusement de verdure. À leur place, la mairie planta des palmiers foncièrement chochottes et anatopiques.


D'ailleurs, la tocade municipale avait conçu des déchaussages et des entourages d'arbre ("alcorques") inquiétants, en béton craquelé teint en vert,...

 Source des 3 photos : Arturo Pardos

... défiant toute comprenette et renvoyant de toute évidence à la tête de l'ogre des Jardins de Bomarzo (il Parco dei Mostri, dans la province de Viterbe, en Italie)...


Disons en passant que sur la lèvre supérieure du monstre de cette Porte des Enfers, on peut toujours lire Ogni pensiero vola (« Toute pensée s'envole»), inscription qui fait cruellement défaut sur le béton vert d'Alcabón.

Cui bono?” (À qui cela profite ?), se demandait mon ami Arthur qui nous envoya une quarantaine de brillantes réflexions au sujet de ce carnage, dont celle-ci :
La página oficial del Ayuntamiento de Alcabón se abre en Facebook con unas flores de adelfa. Sin embargo, el Ayuntamiento de Alcabón ha arrancado, en vez de trasplantarlas, varias adelfas con años de vida. O sea, que la Autoridad de Alcabón arranca del mundo real de Alcabón la adelfa de Alcabón, que es la imagen de Alcabón, pero mantiene la adelfa de Alcabón en un mundo virtual que no es de Alcabón. Los Duques de Gastronia y los SIC (sensibles, inteligentes y cultos) están perplejos ante la razón de la sinrazón que a su razón les hace la Autoridad de Alcabón, de tal manera que, enflaquecida su razón, con razón se quejan de la sinrazón de que hace gala la Autoridad. ¿Retirará la Autoridad la foto de Facebook? ¿La sustituirá por la de un asno? ¿Matará, luego, al asno? (Jueves 15 de agosto de 2013)
Sénèque (Médée) autorisait mon ami à présumer : “Cui prodest scelus, is fecit”… « Le crime est à celui qui en recueille les fruits ». Et l'avidité trouve des fruits ailleurs que sur les arbres.

À San Fernando de Henares (banlieue Est de Madrid), on vous explique que la place d’España —« ensemble historico-artistique » qui abritait la « Real Fábrica de Paños » (Usine royale de tissus), l’hôtel de ville d’aujourd’hui— a été « restaurée » en 2012.

Sans compter les retombées humaines et économiques de ce coup de génie socio-écopathe qu’il serait prolixe de détailler, la « restauration » en question a consisté notamment dans l’abattage de la plupart des arbres de fort belle allure qui ombrageaient les lieux et dans la transformation de la place en un toit de parking souterrain, progrès tentant tous les grands partis politiques en Espagne —car c’est le cadre dominant et son bouillon de culture qui déterminent la persévérance dans leur être de tous les heureux membres de la communauté des « libres ».
Voici une photo montrant des arbres qui n’existent plus à San Fernando de Henares pour le bonheur des voitures.


Voici la place après sa restauration...


Dans ce contexte de progrès et de modernité libérales, le 21 juin, le quotidien espagnol en ligne eldiario.es faisait état d’un site, Nación rotonda (« La nation rond-point »), inauguré à la mi-2013 et proposant une radiographie de l’urbanisation effrénée dont nous jouissons en Espagne. Les promoteurs de Nacion Rotonda visent à dresser un «inventaire visuel du changement d'affectation des terres [en Espagne] au cours des 15 dernières années", y expliquait Esteban García, l'un des trois amis ingénieurs des Ponts et Chaussées qui ont créé ce projet —avec Miguel Álvarez et Rafael Trapiello, auxquels se joindraient ensuite le frère de celui-ci, l'architecte Guillermo Trapiello, et la correctrice Melina Grinberg.
Cet inventaire pourrait servir de source inépuisable d'inspiration aux procureurs anti-corruption...
Álvarez destaca que "existe una alta correlación entre los pueblos en los que se descubre un caso de corrupción, sea urbanística o no, y las entradas de Nacionrotonda. Casi cada vez que sale un caso nuevo en un pueblo nosotros ya lo teníamos en la web".
"Avant, tout cela était la campagne", lit-on en exergue sur Nacion Rotonda, un web où il n’y a que des images superposées, pas de textes ; jusqu'à présent, 480 billets-photos illustrant notre dévastation ont été postés depuis qu'ils ont commencé.
Sur chaque paire de photos superposées, il faut faire coulisser une manette fléchée pour comparer l'aspect des terrains avant leur modernisation et après...

Beaucoup de ces contrastes ne sont pas très jolis à voir...

Terrains destinés à la Zone d'activité Bahía de Algeciras, avant...

 ...et après

Et le projet continue, hélas : nulle manière d'en finir avec une telle tâche...

Disons pour les francophones et les étudiants de français qu’un peu avant, le 28 mai, le site de Rue89 avait déjà fixé son attention sur cette initiative et en avait déjà rendu compte présentant un échantillon de huit images satellite :
Le projet « Nación Rotonda » (« la nation rond-point »), créé par trois ingénieurs et un architecte, cherche à rendre visible l'impact de la bulle immobilière sur toutes les régions d'Espagne. Pour montrer comment la « folie » de la construction a transformé le territoire, ils se sont servis de Google Earth.
La bulle immobilière a commencé en 1997 et a duré dix ans. Selon la banque d'Espagne, le prix des logements a augmenté de 100% entre 1996 et 2006, ce qui a contribué à créer une économie spéculative qui a fini par s'effondrer en 2007.

 Source : "El bosque habitado" (Radio 3)



P.-S. - Le hasard a voulu que j'aie lu aujourd'hui, sur la dernière page du quotidien espagnol La Vanguardia (La Contra), un entretien avec le photographe Robert Harding Pittman, qui évoque également les terribles dégâts planétaires, sociaux et psychologiques provoqués par la civilisation du béton et de la voiture. Une âme sœur...


 

mercredi 25 juin 2014

Information, écrans et cerveaux, selon Albert Jacquard

Le spectacle se présente comme une énorme
positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit
rien de plus que « ce qui apparaît est bon
ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige
par principe est cette acceptation passive qu’il
a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître
sans réplique, par son monopole de l’apparence.

(Guy Debord, La société du spectacle, 12 ; 1967)


Cela fait très longtemps que je réfléchis à un sujet qui m'enquiquine, celui de la toute-puissance des écrans face au piètre rôle du bon livre ou de l’école.
L’école du XXIe siècle serait, dans le meilleur des cas, une presqu’île pataugeant dans un bouillon de culture qui est un véritable étouffoir de l’intelligence, la sensibilité et la coopération —qui se porte encore relativement bien, malgré les pouvoirs en place.
Parents et profs savent que beaucoup d'élèves —écoliers, collégiens, lycéens, étudiants...— ont du mal à cultiver leur jardin ; comme le rappelaient il y a quelques jours les patates de Martin Vidberg, ils lisent vaguement deux lignes, regardent une télésérie, vérifient leur twitter, plongent dans leur Facebook et autres réseaux sociaux pendant des heures... Bref, ils ignorent la concentration, la patience et la réflexion en dehors de la plus bête actualité servie sur mille écrans. En fait, selon les vignettes de Vidberg, cet envoûtement stérilisant nous concernerait tous...
Avouons que, malheureusement, l'école pourrait difficilement contrecarrer ce bouillon de culture qui nous accable, autrement influent —voire surpuissant—, pathétique, redoutable.
Au demeurant, soit dit en passant, il y en a même qui ont osé chiffrer la piètre influence de l'école actuelle ;
la journaliste Dana Goldstein affirme que « Depuis une dizaine d’années, les chercheurs sont parvenus à un consensus qui n’a pas été remis en cause. Au mieux, l’éducation compte pour 15 % dans les résultats des élèves ; leur environnement socio-économique, pour environ 60 % » (1). Pourcentages à part, le fin fond de cette position s'avère confirmé par les faits.

Et qu'est-ce qu'elle véhicule, cette société des écrans omniprésents : en quoi consiste son actualité, son spectacle ? Vu qu'il y en a encore qui cherchent de l'information sur les écrans proposés par les grands média, je suggère la lecture d'un extrait du dernier essai du généticien Albert Jacquard : Mon Utopie (Ed. Calmann-Lévy - 2006). Celui qu'il consacre au Droit à l'information :


Droit à l’information

Parmi les innovations qui rendent nécessaire une redéfinition des rapports entre les personnes ou entre les collectivités, les plus inattendues concernent les échanges d’informations. Elles impliquent de nouveaux droits et de nouveaux devoirs, car tout dans ce domaine a été transformé, en à peine plus d’un siècle. L’élément déclencheur a été la découverte des ondes hertziennes : leur utilisation annule pratiquement la durée de transmission.
Un des effets bénéfiques a été de provoquer une meilleure conscience de l’unité de notre espèce, donc du partage par tous d’un destin commun. Que ce soit à propos d’une catastrophe naturelle comme le tsunami de décembre 2004, d’une catastrophe provoquée par les hommes comme le génocide du Rwanda ou d’un exploit technique comme le parachutage d’une sonde sur une lointaine planète, le fait que le même regard soit proposé simultanément à tous les humains crée le sentiment d’une participation généralisée à un devenir collectif.
Grâce à ce réseau, nous comprenons que les fureurs de la Terre nous concernent tous, qu’une folie meurtrière collective peut surgir chez tous les peuples, que nous sommes collectivement capables d’explorer l’univers non pour nous l’approprier, mais pour le comprendre. Les mêmes événements participent à l’enrichissement du regard de tous sur la réalité. Nous accédons à la source des mêmes émotions, des mêmes hontes, des mêmes fiertés. Les conséquences heureuses de cette technique sont donc importantes, mais son pouvoir est si nouveau et si étendu qu’il est nécessaire d’en mesurer les risques.
Ces risques sont limités en ce qui concerne la radio, car notre cerveau est habitué, depuis la plus lointaine préhistoire, à traiter des flots de sons et de paroles. Ce que nous apportent les haut-parleurs de nos chaînes hi-fi s’insère tout naturellement dans ce flot, ils fournissent une nourriture que nous sommes prêts à digérer. En revanche, aucun entraînement ne nous a préparés à réagir face au déluge d’images que fournissent les écrans. Jamais, avant la généralisation du cinéma et de la télévision, les yeux et système nerveux central de nos ancêtres n'avaient été agressés par tant de formes et de couleurs constamment changeantes, et dont le rythme est d'autant plus rapide que le discours associé est plus insignifiant. Aucun de nos prédécesseurs humains n'avait été soumis à un tel traitement qui désarçonne notre capacité de réaction, fascine notre regard, envahit nos neurones et leurs connexions, et structure sans nous, ou même malgré nous notre cerveau. Il peut avoir sur lui le même effet qu'une drogue, mettant en place un écran entre la réalité et notre perception de cette réalité, créant une accoutumance, un besoin.
La présence de l’image, loin d’être un complément, crée bien souvent un obstacle à la compréhension du message. Cet effet néfaste est manifeste lorsque le visage d’un orateur accompagne ses paroles ; l’attention portée à sa mimique trouble la signification de ses phrases. Il est plus grave encore lorsqu’il s’agit de transmettre des informations à propos de drames comme les émeutes ou les guerres. S'il est possible de parler d'un conflit, d'une révolution, il n'est pas possible de les montrer. Tout au plus peut-on en présenter quelques aspects si partiels qu'ils sont soit insignifiants soit trompeurs. Ceux qui ont « fait » une guerre sont conscients d'y avoir participé, mais refusent d'en parler car ils n'en ont rien vu —seuls quelques grands chefs en ont une perception globale, mais il s'agit d'une autre guerre, celle qui s'est déroulée non sur le terrain mais sur les cartes d'état-major. Les cameramen chargés de couvrir les événements tragiques devraient avoir la même sagesse et se déclarer incapables de montrer autre chose que l'anecdotique.
Présenter la télévision comme un prolongement des moyens d'information d'autrefois est lui faire beaucoup trop d'honneur. Elle ne succède nullement aux journaux ou aux revues qui décrivaient les faits et proposaient une réflexion à leur propos. Elle a plutôt pris la place des bonimenteurs qui jadis, sur les boulevards, vendaient des poudres miraculeuses, et celle des camelots qui distribuaient des chansons illustrées paraphrasant l'actualité. Autant la radio, dont le matériau est la parole, est dans la continuité des moyens d'information de la presse, autant la télévision, dont le matériau est l'image en mouvement, constitue une mutation dans notre rapport à la réalité aussi inquiétante que les mutations de notre patrimoine génétique.
Cette inquiétude est aggravée par le pouvoir fabuleux que détiennent ceux qui diffusent ces émissions. Nombre d'historiens ont insisté sur le rôle de la radio dans la mise en place par Hitler du filet dans lequel il a enserré le peuple allemand. Certains, refaisant l'histoire, ont imaginé les conséquences qu'aurait eues la télévision dans sa prise de pouvoir si elle avait été disponible à cette époque. On sait l'efficacité du matraquage des esprits par les mots ; et combien plus efficace encore est le matraquage des cerveaux par les images. Toute société désireuse de préserver le libre arbitre de chaque citoyen doit donc prendre garde aux excès dans l'usage de ces outils et exiger de ceux à qui ils sont confiés de préciser leurs objectifs, que ceux-ci leur soient assignés par l'État ou qu'ils se les attribuent eux-mêmes.
Il se trouve que, récemment, le président de la chaîne TF1 s'est livré à cet exercice et a décrit la finalité de son activité. Le résultat mérite réflexion. Je reproduis sa déclaration telle qu'elle a été fournie par le bulletin de la Société civile des auteurs multimédias, la SCAM, qui regroupe les animateurs et auteurs des émissions de radio et de télé : « Le métier de TF1, dit son président, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. »
Vous avez bien lu. Dans l'esprit de ce patron de télé, son métier consiste à décerveler les téléspectateurs afin de vendre, à des entreprises avides de chiffre d'affaires, cette marchandise qu'est la disponibilité des esprits. On imagine combien Joseph Goebbels, de triste mémoire, aurait amélioré son efficacité dans la mise au pas de son peuple s'il avait disposé d'un collaborateur tenant un discours semblable.
Le pire, dans ce texte, est que son auteur exprime sans doute ses véritables objectifs. Pour lui, diffuser un opéra, programmer une discussion entre philosophes ou faire s'affronter des hommes politiques devant la caméra n'est justifié que par l'état de réceptivité dans lequel est mis le spectateur. Ce qui a de l'importance n'est pas l'émission elle-même, c'est le moment vide qui la suit ; car ce moment, justement parce qu'il est vide, peut-être mis à profit pour persuader les spectateurs qu'en entrant chez McDonald's ils vont se régaler.
Les bonimenteurs et les camelots des boulevards n'étaient guère dangereux car leur impact était limité ; ils n'étaient que des amuseurs. Aujourd'hui, les télévisions participent largement à ce rôle d'amuseurs, mais elles interviennent simultanément, sans en avoir le mandat, dans la formation des esprits. Qu'elles puissent se donner comme objectif de décerveler les citoyens donne la mesure du danger. Ce décervelage n'est pas seulement un risque pour la rigueur de l'information, il l'est surtout pour la construction de l'intelligence des jeunes. Par un glissement spontané intervenu depuis quelques décennies, ce n'est plus à l'école mais à travers ce que les écrans leur présentent qu'ils découvrent le monde. De multiples précautions ont été prises pour que les programmes scolaires participent à l'émergence d'esprits libres, capables de critique, ouverts à l'interrogation ; chaque novation pédagogique fait heureusement l'objet de longs débats. Mais cette mise au point difficile, jamais achevée, est balayée par le bulldozer des émissions débiles qui, orientées par le seul Audimat, n'ont pour objectif que de plaire au plus grand nombre. Elles entrent dans les cervelles plus profondément que le contenu des cours.
Comment réagir ? En comprenant combien le flot des
« images qui bougent » est l'équivalent d'une drogue mise sans précaution à la disposition de tous et surtout à la disposition de ceux qui sont les moins bien armés pour se défendre contre elle. Notre société a enfin compris qu'elle devait faire reculer l'alcoolisme et le tabagisme et que le meilleur moyen n'était pas à base d'interdictions mais à base de réflexions, de lucidité, de décisions personnelles. De façon semblable, elle doit convaincre le téléspectateurs qu'il s'offre un plaisir dont l'abus est dangereux. On peut imaginer que les émissions de télé prennent exemple sur Gide donnant comme conseil à son lecteur : « Si tu m'as compris, tu me jettes. »


Andrés Rábago, El Roto.



Pour en savoir plus sur la citation de Patrick Le Lay, PDG de la chaîne de télévision privée TF1 (privatisée en mai 1986 par le gouvernement bradeur de Jacques Chirac), vous pouvez lire :
— SCAM : TF1 dans les bas-fonds du cynisme (21/07/2004).
"Les propos tenus par le Président d’un des plus importants médias européens permettent de s'interroger sur le point de dégradation culturelle, dans son sens le plus large, atteint par nos sociétés qui se veulent emblématiques de la démocratie. Parfaite définition de la marchandisation des esprits, des comportements et des valeurs, on aimerait que les mots utilisés soient seulement le fruit de l'inconscience. Ils sont en réalité, délibérément, le signe du cynisme, du mépris et de l'arrogance. Ils ont un mérite : celui de rappeler aux hommes politiques, toutes tendances confondues, leurs responsabilités dans la destruction de l'outil audiovisuel. (...)"

— Libération : Patrick Le Lay, décerveleur (10/07/2004)
— Antonio Molfese (ACRIMED) : Quand les cerveaux ne pensent pas à la pub, TF1 sort son revolver (11/07/2004)

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(1)
Cf. « Can teachers alone overcome poverty ? Steven Brill thinks so - The journalist blames teachers unions, not economic inequality, for students’ failure to achieve », The Nation, New York, 10 août 2011).
C'était John Marsh qui nous facilitait cette référence dans son article L’éducation suffira-t-elle ?, publié par Le Monde diplomatique, janvier 2012, page 3.