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mardi 3 juin 2014

Mon prince, quelle pétulance !

L’Histoire moderne d’Espagne s’écrit à coup de quarantaines.
Nom féminin, une quarantaine est un nombre d’environ quarante, comme les années que dura le régime du généralissime Francisco Franco ou qu’a duré le règne de son successeur désigné, Juan Carlos Ier de Bourbon.
Une sainte quarantaine est un carême.
Une quarantaine est aussi l’exclusion effective que subit la majorité du peuple frappée d’ostracisme par des élites farouchement avides qui n’en ont jamais assez.

Le régime de Franco fut —notamment au début— une dictature sanguinaire à la logorrhée ineffable. Comme elle n’était plus présentable dans une civilisation qui avait choisi d’autres modalités de contrôle du pouvoir, le temps vint pour la classe dominante espagnole d’avoir recours à une autre pantalonnade pour assurer sa reproduction : la Monarchie parlementaire.

Monarchie veut dire, étymologiquement, « gouvernement d'un seul ». La Monarchie est un « Régime politique dans lequel le chef de l'État est un roi héréditaire ». C’est ainsi que la Constitution espagnole précise (Art. 57-1) :
« La Corona de España es hereditaria en los sucesores de S. M. Don Juan Carlos I de Borbón (…). La sucesión en el trono seguirá el orden regular de primogenitura y representación, siendo preferida siempre la línea anterior a las posteriores ; en la misma línea, el grado más próximo al más remoto ; en el mismo grado, el varón a la mujer (…) »
(« La Couronne d’Espagne est héréditaire pour les successeurs de Sa Majesté le roi Juan Carlos Ier (...). La succession au trône suivra l’ordre régulier de progéniture et de représentation, la ligne antérieure étant toujours préférée aux postérieures; dans la même ligne, on précédera le degré le plus proche au plus lointain; au même degré, l’homme à la femme (...). »)
Ce qui ne lui avait pas empêché d’établir ailleurs (Art. 14) :
« Los españoles son iguales ante la ley, sin que pueda prevalecer discriminación alguna por razón de nacimiento, raza, sexo, de religión, de opinión o cualquiera otra condición o circunstancia personal o social. »
(« Les Espagnols sont égaux devant la loi ; ils ne peuvent faire l’objet d’aucune discrimination pour des raisons de naissance, de race, de sexe, de religion, d’opinion ou pour n’importe quelle autre condition ou circonstance personnelle ou sociale. »)
Vous voyez bien qu’en matière d’oxymores, on fait difficilement mieux. Ajoutons que l’article 56-3 de la CE reconnaît à la personne du roi l’inviolabilité et lui retire par avance toute responsabilité, manière d’ajouter du beurre aux épinards à propos d’égalité.

Le prestigieux roi d’Espagne, Juan Carlos I, vient de communiquer sa décision d’abdiquer, hier matin. Au nom du "rey-nouveau". Ah, l'intérêt général.
Il s’est adressé aux Espagnols et nous a expliqué, entre autres, que son fils, le prince Felipe, « offrira la stabilité qui convient à l’institution monarchique ». On s’en doutait. « Il est mûr et prêt. Il a le sens des responsabilités ».
C’est en lisant ce dernier morceau que je me suis souvenu d’une scène d’il y a trois ans, presque exactement, car elle eut lieu le 31 mai 2011, en Navarre. La voilà :




Drôles d'associations d'idées, il y a trois ans, devant la scène en question, je m’étais rappelé une situation comparable : en 1738, une femme avait osé soutenir une polémique publique avec le cartésien Dortous de Mairan, secrétaire de l'Académie des Sciences. « Agacé pour ne pas dire exaspéré, il répond sur un ton qui frise la condescendance, à la limite de la courtoisie », selon la description que nous en fait Élisabeth Badinter dans sa préface au Discours sur le bonheur, petit essai d'Émilie du Châtelet, justement la dame qui voulait se mêler de science, de Leibniz et de Newton… N'oublions pas qu’entre autres, elle commenta et traduisit en 1759 les Principia mathematica (1687) newtoniens du latin en français.
Eh ben, presque 300 ans plus tard, une jeune femme bloquée par le cordon policier de la sûreté du couple princier que formaient Philippe de Bourbon, prince des Asturies, et son épouse Letizia, leur lança un cri républicain. Le prince, habitué aux compliments et aux flatteries d’un public en général bien tamisé, décida illico d’engager un entretien avec cette jeune femme rétive et inoffensive. Elle en profita pour lui suggérer la convocation d’un référendum, ou son abdication, afin de savoir, par exemple, si nous, les Espagnols, souhaitions la monarchie ou la république. À notre grand étonnement, Philippe avoua qu’il croyait au système et qu’il ne partageait pas les désirs de la jeune fille anonyme, qu’il tutoyait d’ailleurs le plus naturellement du monde. Entretemps, une voix masculine appartenant au cortège princier eut le courage et la délicatesse de demander à la jeune femme :
C’est le seul problème que tu as dans la vie ?
Je veux cesser simplement d’être sujette pour devenir citoyenne, répliqua-t-elle.
Bien entendu, tu as réussi à avoir ta minute de gloire, fut la réaction mesquine, hors sujet, la condescendance éhontée, m'as-tu-vu, ramenarde et cynique du prince mûr, prêt et responsable en mal d’arguments.
Ce n’est pas ce que je voulais, réagit doucement la modération insatisfaite.
Mais tu l’as eue. Maintenant, cette conversation ne mène nulle part, conclut le dévergondage avant d’entamer sa fuite, vu que cette jeune femme-là manquait affreusement de courbettes.

Les droits ont du mal à s’ouvrir un chemin au milieu des prérogatives. Nous sommes d’abord contraints d’endurer un chef de l’État et puis, de le voir surgir non de la totalité du peuple espagnol mais juste d’une famille, celle des Bourbons.
De la même façon que Le Nôtre avait grande raison de demander au pape des tentations au lieu d’indulgences (1), notre jeune Navarre avait grande raison de demander au prince un référendum au lieu de con-descendances. Rêveur, je me plais à imaginer : si elle s’était écriée Mon prince, quelle pétulance !, il aurait peut-être répondu, comme dans la blague, depuis quand tu me tutoies ?


(1) Mme. du Châtelet : Discours sur le bonheur, Rivages poche / Petite Bibliothèque, 1997, page 33.

dimanche 15 décembre 2013

Un film sur l’inviolabilité du culte de la personnalité et des privilèges en Espagne

El sistema de caza de brujas estaba demasiado bien
diseñado, fue demasiado duradero, severo y tenaz. Y sólo
se pudo sostener gracias a intereses duraderos, severos y tenaces.
(...) Sugiero que la mejor manera de comprender la causa
de la manía de las brujas es examinar sus resultados
terrenales en lugar de sus intenciones celestiales. (...) 
[L]os pobres llegaron a creer que eran víctimas de brujas
y diablos en vez de príncipes y papas.

Marvin Harris : Vacas, cerdos, guerras y brujas. Los enigmas de la cultura. 
El libro de bolsillo, Antropología ; Alianza Editorial, 1980 - 2005, p. 213



Les erreurs du sous-titrage mises à part...


Juan Carlos : le crépuscule d'un roi
Dernière diffusion TV : Vendredi 22 novembre 2013 à 15h35 sur Canal+

Prochaine émission
: Vendredi 20 décembre de 09:30 à 10:25 sur Canal+ Séries
Synopsis de Juan Carlos : le crépuscule d'un roi
Intouchable pendant 35 ans, le roi Juan Carlos ne parvient plus à séduire son peuple. Sa cote de popularité, qui culminait à 90% d'opinions favorables, est tombée sous la barre des 50%. Depuis 2012, le souverain espagnol a vu son image se ternir au fil des scandales : affaires de moeurs, enfants cachés, brouilles familiales et corruption l'ont fait plonger dans la controverse. Dans un pays violemment frappé par la crise économique, son train de vie dispendieux choque. Autrefois considéré comme le sauveteur de la nation, Juan Carlos est aujourd'hui dépeint par les satiristes comme un vieillard diminué. Certains réclament son abdication.

Un film de Caroline du Saint qui en dit long sur la liberté de presse, la presse libre, le culte de la personnalité, la chasse et d'autres authenticités.
Ah, l'insoutenable irresponsabilité des chefs.

samedi 9 juin 2012

Le Chef de l'État et les éléphants

Gilbert Laffaille, ancien professeur de français au nom tectonique, avait cru pertinent de composer une fable chantable où il était question des probes proboscidiens d'une brousse et d'un président qui était allé y voir.
C'était 1977 et Laffaille évoquait forcément les réjouissances africaines du président Giscard d'Estaing, mais tout texte risque d'avoir plusieurs emplois surtout quand il ne présente pas de faille et qu'il ne trompe pas. Au bout du compte, il peut y avoir toujours d'autres clans d'Estaing contribuant à la disparition de sages vies venant du fond des âges tout en occupant la présidence d'honneur d'organisations écologistes internationales résolument indépendantes. Faut-il mettre un chef d'État dans tous ses états hors d'état de nuire ? Écoutons cette chansonnette innocente :

J'ai dit à mes enfants, / Mes bébés éléphants: / "Regardez l'homme blanc: / Ça, c'est un président. / C'est celui qui sourit / Et qui tient un fusil. / Il dirige un pays / Où y a pas d'éléphants." / - Qu'est-ce qu'y z'ont donc là-bas? / - Y z'ont pas d'éléphants / Mais y z'ont des moutons, / Des troupeaux de moutons / Et puis un président. / - Qu'est-ce qu'ils font, ces moutons? / - Ils ont jamais le temps. / - Et lui, qu'est-ce qu'il fait là? / - Il vient pour tuer le temps!
"Est-ce qu'il a des enfants, / Ce monsieur Président?", / M'ont d'mandé mes enfants / En langage éléphant. / "Oui, bien sûr, il en a, / Et quand il seront grands, / Ils iront à l'E.N.A., / Ils seront Présidents."
- Où est-ce que c'est l'E.N.A.? / - Où est-ce que c'est l'E.N.A.? / Est-ce que c'est loin d'ici? / Est-ce que c'est au Kenya? / - Mais non, c'est à Paris. / - Et Paris, où est-ce que c'est? / - C'est derrière la prairie. / Bon, maintenant, ça suffit: / Il commence à tirer!
Ils ont eu le vieux Paul / Qui pouvait plus courir, / Mauricette et Frédo / Qui se grattaient le dos. / Ils étaient sans défense. / Je dis pas ça pour rire: / C'aurait pu être pire, / On a eu de la chance!
- Qu'est-ce qu'y z'ont donc là-bas? / Nous on vit bien au chaud / Au fin fond de la brousse, / On s'pousse au bord de l'eau / Et là, on s'éclabousse, / On fait partir les mouches / Qui sont dans nos oreilles. / Après on prend des douches / A poil sous le soleil! / On n'est pas bien sauvages, / Juste un peu corpulents, / L'oeil tout rond, pas méchants. / Plutôt dans les nuages, / On voyage à pas lents, / C'est pour ça qu'on est sages. / On vient du fond des âges, / D'avant les Présidents!
- Où est-ce que c'est l'E.N.A.? 
Dans sa Théorie de la classe de loisir, Thorstein Veblen écrivit ces deux morceaux que je tire de mon édition castillane signée Carlos Mellizo (Alianza Editorial) :
« Cuando la comunidad pasa de un salvajismo pacífico a una fase depredadora de vida, las condiciones de emulación cambian. Las oportunidades e incentivos de emulación aumentan considerablemente en amplitud y urgencia. La actividad de los varones adopta cada vez más un carácter de proeza; y una comparación odiosa entre un cazador o guerrero y otro, va haciéndose más fácil y habitual. Evidencias tangibles de que algo constituye una proeza —los trofeos— encuentran un lugar en los hábitos mentales de los hombres como pieza esencial de los paraphernalia de la vida. El botín, los trofeos de caza o de guerra son apreciados como prueba de fuerza preeminente. La agresión se convierte en la forma acreditada de acción, y el botín sirve de evidencia prima facie de una agresión triunfal. » (page 43, opus cit.)

« Los deportistas —cazadores, pescadores— tienen en mayor medida el hábito de considerar el amor a la naturaleza, la necesidad de recreo y otras cosas semejantes como incentivos de su pasatiempo favorito. (...) Estas ostensibles necesidades podrían satisfacerse con más facilidad y de modo más completo sin el acompañamiento de un esfuerzo sistemático por quitar la vida a aquellas criaturas que constituyen una característica esencial de esa « naturaleza » amada por el deportista. Ciertamente, el efecto más perceptible de la actividad del deportista es mantener la naturaleza en un estado crónico de desolación, mediante el procedimiento de matar a todos los seres vivos cuya destrucción está a su alcance. » (page 259, opus cit.)
Sous le titre Un roi carabiné, le Canard Enchaîné a abordé en mai la dernière bévue pachydermique exemplaire, histoire de montrer comment les glandeurs à grandeur édifiante se serrent les coudes lorsque l'heure est grave. Cliquez sur le lien de l'article si sa lecture vous tente.
Moi, en matière cynégétique en général, je pense toujours à ce sketch des Inconnus, Les Chasseurs, dont la tautologie est à savourer :