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lundi 23 mars 2020

Sénégal, Senghor et La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre

 À tou.te.s mes élèves d'hier,
d'aujourd'hui et de demain,
j'espère.



Nous préparons ces jours-ci des cours en ligne pour nos élèves. Ce qui suit en fait partie...

On a déclaré que le 20 mars soit la Journée internationale de la Francophonie. Comme je vous le disais la semaine dernière, la OIF célèbre le cinquantenaire de la Francophonie cette année 2020. J'en profite pour vous faire visiter un tant soit peu le Sénégal.

Au Sénégal, le français est toujours langue officielle : les documents gouvernementaux sont rédigés en français, l'éducation des enfants se fait en français, les journaux sont publiés en français et la plupart de la littérature est écrite en français. Mais bien entendu, le Sénégal a plusieurs langues nationales: « La langue officielle de la République du Sénégal est le Français. Les langues nationales sont le diola, le malinké [mandingue], le pular [peul], le sérère, le soninké, le wolof et toute autre langue nationale qui sera codifiée. », signale l'Article premier de la Constitution sénégalaise du 7 janvier 2001. Les emprunts du français au wolof, lingua franca du pays, sont considérables.

Nous apprenons depuis un certain temps que Saint-Louis, la vieille capitale coloniale de l'A.-O.F. (l'Afrique-Occidentale française), et d'autres villes côtières du Sénégal se trouvent aujourd'hui menacées par plusieurs dangers :

Des villes sénégalaises menacées par l'érosion côtière.
18 novembre 2017
Au Sénégal l’avancée de la mer dicte sa loi aux habitants de Rufisque et Saint Louis, deux villes ayant marqué l’une des plus belles pages de l’histoire de ce pays. Dans ces localités, plusieurs maisons ont fini dans les eaux, effaçant le souvenir de plusieurs générations. Aujourd’hui ces habitants veulent être relogés.

France 24 - Sénégal : à Saint-Louis, nos observateurs se mobilisent face au changement climatique.
Le 12 octobre 2018


La menace du plastique et des déchets à Saint-Louis du Sénégal.
Réalisation et montage Yaguemar Diagne,
avec la participation de Mamadou Moustapha Ngère, Malamine Gaye et Zeyroube Fall.
Aides tecniques: Ababacar Touré. Saint-Louis du Sénégal, Juin 2018.

Au mois d'août 1996, je fis un voyage inoubliable au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau, en Afrique occidentale. Disons que la Guinée-Bissau avait été colonisée par le Portugal, la Gambie par les britanniques, le Sénégal par la France, déchirure qui persiste de mille manières encore aujourd'hui, bien évidemment, mais passons là-dessus, pour l'instant.
Donc, en août 1996, j'achetai plusieurs livres, surtout à la librairie Clairafrique de Dakar, dont La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre (Cours Élémentaire des écoles d'Afrique Noire, Hachette - EDICEF, 1953). C'est une fable écrite par le professeur, poète et écrivain Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l'écrivain et inspecteur de l'Enseignement primaire Abdoulaye Sadji (1910-1961), qui fut illustrée par Marcel Jeanjean. J'en ai déjà parlé une fois sur ce blog.
L'ouvrage est un manuel scolaire destiné à la lecture. Il fournit des activités pour le travail de la compréhension écrite et de la phonétique qui « consistent en exercices oraux d'observation, de prononciation, de vocabulaire et en exercices écrits de grammaire. Tous les quatre jours, un exercice d'écriture est prévu, qui sert en même temps de récitation. C'est le plus souvent un passage du texte même. » C'étaient des démarches pédagogiques innovantes en 1953.


Couverture de mon édition achetée à Dakar


Léopold Sédar Senghor avait été reçu, en 1935, à l'agrégation de grammaire et s'était vu confier en 1944 une chaire à l'École Nationale de la France d'outre-mer. À la Libération (de la France, non du Sénégal), il fit paraître son premier recueil de poèmes, Chants d'ombre.
À l'époque de l'édition de ce Leuk-le-Lièvre, Senghor était député français (depuis 1945) et avait déjà publié, en 1948, sa célèbre Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, concrètement à l'occasion du centenaire de la Révolution de 1848 et de la publication des décrets abolissant définitivement l'esclavage (les 4 mars et 27 avril 1848) et instituant l'instruction gratuite et obligatoire dans les colonies (le président de la commission chargée d'examiner le projet de loi tendant à rendre l'enseignement primaire obligatoire, était Victor Schoelcher). Puis il prolongerait une carrière littéraire et politique pleine d'honneurs, un véritable cursus honorum ; il serait, entre autres, membre de l’Académie française et président de la République du Sénégal de 1960 à 1980.
Avec Aimé Césaire, Birago Diop et autres Léon-Gontran Damas, il fut le chantre de la Négritude, concept contesté par Wole Soyinka, par exemple : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. »
Quant à la logique fataliste qui poussa Sédar Senghor et tant d'autres auteurs africains à écrire en français, anglais ou portugais au détriment de leurs langues maternelles, elle est très sensiblement critiquée par Ngũgĩ wa Thiongʼo, dans son ouvrage Décoloniser l'esprit (1986) (1).

Mais revenons à La belle histoire de Leuk-Le-Lièvre ; Senghor et Sadji expliquaient dans leur préface :
La vie profonde du Négro-Africain est animé par l'« l'intuition surréaliste des forces invisibles et surhumaines, des forces cosmiques ». Cette intuition s'exprime par les mythes, légendes, contes, fables, proverbes et devinettes qui peuplent les veillées noires d'êtres plus vivants que ceux du jour. Notre manuel se compose de récits d´jà entendus par l'enfant dans sa langue maternelle et déjà vécus de lui. C'est une première cause d'intérêt.
Nous n'avons pas voulu procéder par pièces détachées, selon la tradition des livres de contes. Présenter à l'enfant noir des récits isolés, sans aucun lien qui les rattache les uns aux autres, serait tuer la vie et le mouvement dont son imagination anime ces récits. Il n'y a pas, pour lui, des histoires de bêtes, mais l'histoire des bêtes. Il fallait donc trouver ce lien, et nous l'avons fait en groupant les récits autour d'un même personnage, Leuk-le-Lièvre. Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi ce personnage. Dans les contes et fables de l'Afrique Noire, il jouit, avec Diargogne-l'Araignée, du même renom que le Renard [cf. Roman de Renart en France] dans les contes et fables de l'Europe. Il représente l'intelligence qui triomphe partout et toujours dans les situations les plus difficiles. Mais il fallait, pour renforcer l'intérêt des récits, faire de l'ensemble un vaste drame. D'où, en face de Leuk-le-Lièvre, son antagoniste, Bouki-l'Hyène, stupide et méchant, dont le rusé lièvre fait l'éternel trompé.
L'entreprise des auteurs était carrément coloniale :
Éduquer signifie non seulement cultiver dans le milieu naturel, mais aussi, selon l'étymologie du mot, transplanter. Il est question, sur ce plan, d'amener l'enfant noir à assimiler les éléments fécondants de l'esprit français. Comme dans les récits contemporains en langue indigène, nous intégrons, nous assimilons, prudemment il est vrai, les objets et les techniques de la civilisation européenne. Nous entendons aussi, retouchant le caractère de Leuk-le-Lièvre, donner à l'écolier noir des leçons de morale.
C'est justement le sentiment contraire qui m'anime, qui m'intéresse ; mon élan serait plutôt de tenter de saisir le mieux possible les traditions africaines qu'on décèle sous les mots en français.

Pour aller plus loin, je vous suggère de lire cet article (du 13 avril 2014) de Jean-René Bourrel, spécialiste en Francophonie qui a déjà publié un essai intitulé Leuk-le-Lièvre, un acte de Négritude dans Présence Africaine 2009/1 (N° 179-180).

Le prof de français que je suis vous propose maintenant d'aborder cette fable africaine à partir de plusieurs matériaux qui vous permettront de cultiver à la fois le français écrit et oral. Les voici :

— Une édition du conte en pdf (extraits de l'œuvre originales, 24 sur les 84 chapitres ou textes de lecture).

— Un travail pédagogique sur le conte pour les élèves de la 6e année, par Mme Grare Christabel, au cas où cela pourrait servir quelqu'un.

— 9 morceaux audios d’environ 3 minutes chacun hébergés par SoundCloud (cliquez sur les liens pour y accéder et pouvoir écouter les lectures en français des épisodes sélectionnés. Profitez-en pour entraîner la prononciation et la diction) :
1. - Le plus jeune animal.
2 et 3. - Leuk découvre la brousse.
4. - Les conseils de Diargogne-l’araignée.
5. - Leuk découvre la forêt.
6 et 7. - Leuk découvre la mer.
8. - Leuk découvre l’Homme.
9. - Les serviteurs de l’Homme.
10. - La captivité de Leuk.
11. - Mame-Randatou, la fée.
— Les images des premières pages de cette belle histoire, pour que vous voyez un peu les illustrations et les exercices conçus par Senghor/Sadji pour l'édition de 1953. Elles correspondent aux chapitres 1, 2, 3 et 4.
 Bonne lecture !



 




D'autres histoires, pièces ou contes africains sur ce blog :
11 & 12 et Amkoullel, l'enfant peul.
Contes et légendes du Congo.
Baobab.

___________________________________________
(1) Dans Décoloniser l'esprit, Ngũgĩ wa Thiongʼo commente à deux reprises la lyrique soumission au français de Léopold Sédar Senghor. À la page 53 de mon édition en castillan, il reproduit cet extrait de la postface de son recueil de poémes Éthiopiques, écrit entre 1947 et 1956 :
C'est le sceau de la Négritude, l'incantation qui fait accéder à la vérité des choses essentielles : les Forces du Cosmos. Mais on me posera la question : "Pourquoi, dès lors, écrivez-vous en français ?" Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle. Car je sais ses sources pour l'avoir goûté, mâché, enseigné, et qu'il est la langue des dieux. Écoutez donc Corneille, Lautréamont, Rimbaud, Péguy et Claudel. Écoutez le grand Hugo. Le français, ce sont les grandes orgues qui se prêtent à tous les timbres, à tous les effets, des douceurs les plus suaves aux fulgurances de l'orage. Il est, tour à tour ou en même temps, flûte, hautbois, trompette, tam-tam et même canon. Et puis le français nous a fait don de ses mots abstraits —si rares dans nos langues maternelles—, où les larmes se font pierres précieuses. Chez nous, les mots sont naturellement nimbés d'un halo de sève et de sang ; les mots du français rayonnent de mille feux, comme des diamants. Des fusées qui éclairent notre nuit.
Il trouve également éloquente la réponse de Senghor sur la question de la langue à Armand Guibert (1906-1990 ; sur leurs rapports), publiée dans Présence Africaine (1962) sous le titre « Léopold Sédar Senghor » (j'en profite pour rappeler que les concepts "nature" et "culture" sont nettement différenciés y compris en français) :
Il est vrai que le français n'est pas ma langue maternelle. J'ai commencé de l'apprendre à sept ans, par des mots comme "confitures" et "chocolat". Aujourd'hui, je pense naturellement en français, et je comprends le français —fait-il en avoir honte ? Mieux qu'aucune autre langue. C'est dire que le français n'est plus pour moi un "véhicule étranger", mais la forme d'expression naturelle de ma pensée.
Ce qui m'est étrange dans le français, c'est peut-être son style : son architecture classique. Je suis naturellement porté à gonfler d'image son cadre étroit, sans la poussée de la chaleur émotionnelle.






jeudi 14 novembre 2019

(2019-20) 2e Journal des infos dont on parle plutôt peu...

...Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.
Voici notre second sommaire de cette année scolaire, pour notre conférence de rédaction médiatrice du mercredi 13 novembre 2019.

Merci à mes élèves pour leurs contributions !






Il comprend, entre autres...


Vendredi 8 novembre, un étudiant lyonnais de 22 ans, Anas K. s’est immolé par le feu devant un bâtiment du CROUS à Lyon. Des rassemblements étaient organisés ce mardi dans toute la France en solidarité. À Paris, le rassemblement s’est vite transformé en manifestation non-déclarée. 
Un reportage de Taha Bouhafs.

mercredi 23 octobre 2019

L'audiovisuel et l'éloquence

On causait rhétorique avec mon frère, prof et balèze en la matière, et je lui demandais s'il avait vu en action un jeune collègue, docteur en Sciences Politiques, qui fait une courte section apparemment à succès sur Canal Plus, en France.
Je lui parlais de qui intervient tous les soirs sur le plateau de Clique TV pour mettre Les points sur les i au sujet d'un fait rhétorique d'actualité. Clique, à son tour, est l'émission que présente, à 19h55, le journaliste et acteur Mouloud Achour —dont l'aspiration explicite est toutefois de ne pas s'intéresser à l'actu, mais au monde actuel, tout comme de ne pas faire la course aux clics, mais aux kiffs, ou de plutôt accueillir de nouveaux visages que des visages connus.

La référence de Clément Viktorovitch me vint spontanément à l'esprit car je venais de le découvrir quelques jours avant, à travers une poignée de vidéos, et qu'il m'avait semblé particulièrement déluré : en fait, il décortique et analyse les sales coups discursifs que certains faux-culs répandent sous couleur d'expertise. Voilà, c'est exactement le sens de décrypter : traduire en clair, restituer le sens d'une parole tripatouillée. Où l'on voit bien que le prestige est nu.
C'étaient des vidéos comme celle dévoilant un tour de passe du grand captieux et très arabophobe chef de l'éducation systémique Michel Blanquer : ah, ce recours à des proverbes s'auto-accomplissant pour bétonner ses salades, cette volonté de ne pas affaiblir par des mots ce que certains bourre-mous peuvent avoir de dur ou de choquant :



...ou comme celle consacrée à une habituée des grands plateaux, honneur qu'elle doit sans aucun doute aux énormités de faf caractérisée qu'elle a toujours proférées :



C'est alors que mon frère me fit remarquer que la rhétorique semblait un tant soit peu en vogue actuellement en France et m'évoqua, tour à tour, d'abord un film d'Yvan Attal, Le brio (2017), aux critiques divisées, avec Daniel Auteuil et Camélia Jordana, puis un documentaire tourné à Saint-Denis et qu'il trouvait impressionnant, malgré la crétine traduction du titre du film en castillan ("A viva voz") et bien que lui et moi, nous n'appréciions guère ni les concours ni la téléréalité.

Camélia Jordana obtint le César du meilleur espoir féminin en 2018 pour son rôle dans Le brio. Voici la bande-annonce de ce film :

 
En ce qui concerne le documentaire cité ci-dessus, il s'agissait d'A voix haute, la force de la parole, tourné en effet à l'université Paris-VIII à Saint-Denis. La réalisation et le scénario ont été signés par Stéphane de Freitas, qui a compté sur Ladj Ly dans la coréalisation. La musique est due à Superpoze.
Quant aux dates de sortie en France, après une première diffusion sur YouTube : le 15 novembre 2016, première télévisuelle sur France 2 ; puis projection le 14 mars 2017, dans une version plus longue, au Festival de Valenciennes ; le 12 avril 2017, sortie définitive en salles.

Voici une présentation du film sur Télérama, Un puissant cri de rage, dont un extrait :
A voix haute, la force de la parole raconte l'aventure d'Eddy, Leïla, Franck, Elhadj et d'autres. Pendant six mois, ces derniers ont pris part au concours Eloquentia organisé chaque année afin d'élire « le meilleur orateur de Seine-Saint-Denis ». Une expérience où les participants, en cherchant la meilleure réplique sur des sujets sensibles, apprennent aussi sur eux-mêmes. Le documentaire invite à porter un autre regard, plus subtil, sur la jeunesse des banlieues. — Raoul Mbog
En voici la bande-annonce :

Synopsis : Chaque année à l’Université de Saint-Denis se déroule le concours “Eloquentia”, qui vise à élire « le meilleur orateur du 93 ».
Des étudiants de cette université issus de tout cursus, décident d’y participer et s’y préparent grâce à des professionnels (avocats, slameurs, metteurs en scène…) qui leur enseignent le difficile exercice de la prise de parole en public. Au fil des semaines, ils vont apprendre les ressorts subtils de la rhétorique, et vont s’affirmer, se révéler aux autres, et surtout à eux-mêmes.
Munis de ces armes, Leïla, Elhadj, Eddy et les autres, s’affrontent et tentent de remporter ce concours pour devenir « le meilleur orateur du 93 ».

jeudi 28 mars 2019

Vacuité libérale autosatisfaite ou le triomphe de la connerie


D’une manière générale, l’étude des idéologies gagnerait à une analyse
détaillée des procédures rhétoriques qu’elles mettent en œuvre. Car,
même si une idéologie ne se réduit jamais à des phénomènes de langage
ni à une langue, celle-ci en constitue cependant toujours le noyau.

Alain Bihr : La Novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste
note 3, Éd. Page deux, Lausanne, 2007, 237 pp. Collection : Cahiers libres.
2e édition revue et augmentée : Page deux - Éd. Syllepse,
Lausanne-Paris, mai 2017, 344 pages, 18 €.
 


El Roto, El verbo se hizo ruido y habitó entre nosotros.
(Détournement de Jean 1, 14)
Il y a plusieurs versions françaises du verset de Jean qui permettraient des détournements genre :
« La Parole s'est faite bruit, elle a habité parmi nous » (selon une interprétation traditionnelle) ou
« La Parole a pris bruit / parmi nous elle a planté sa tente »
(d'après la nouvelle traduction de l'Évangile de Jean de Bayard, signée par Florence Delay et Alain Marchadour).


Souhaitez-vous réfléchir à ces bourdes enchaînées que vous entendez souvent dans les bouches des grands gourous sans pour autant très bien comprendre ou assister à un grand spectacle présidentiel... dans le genre ? Si c'est oui, n'hésitez pas et continuez à lire, puis à voir-écouter...

Le jargon libéral est une prestidigitation cuistre destinée à épater les gogos. Elle fait partie essentielle de la panoplie du parfait moderne. Inutile d’y chercher du sens ou de l’humanité ; ça débite des faufils très faux culs de logomachies, bref, de conneries. De conneries aux sonorités très branchées constituant un enfumage destiné à masquer de grandes opérations de prédation viens, pille et vole, / petit, petit.
Justement, Thomas Klikauer vient de produire un texte là-dessus sur CounterPunch :


Corporate Bullshit


Business bullshit is about the meaningless language conjured up in schools, in banks, in consultancy firms, in politics, and in the media. This language drives thousands of business schools. It is this language that is handed down to MBAs. It releases MBAs happy to spread the managerial buzz-word language of business bullshit. When pro-business management academics, management writers, CEOs, and other upper level managers invent bullshit language, they fabricate something that gets in the way of businesses.
The historical origins of business bullshit and its pathological language came with Kroning and AT&T’s management guru, who was hired to change the AT&T corporation. According to Colvin’s Fortune Magazine obituary of Peter Drucker, Drucker once said a management guru is someone named so by people who can’t spell charlatan. In the case of AT&T’s business bullshit, it was the Russian mystic George Gurdjieff and his ideas that introduced an entire new set of bullshit language to management.
It might certainly be true that Kroning may have been killed off while Kronese has lived on. Management charlatans like Gurdjieff, even when changing just one company (AT&T), may have had an global impact. It contributed to managerial bullshit language. Bullshit language is part of an ideology that is used to legitimize and stabilize capitalism. Ideologies are not concerned with the truth. Instead, they are designed to eliminate contradictions and stabilize domination. Hence, the managerial bullshitter has a lack of connection or concern for the truth.
Needless to say, it is true that bullshitters are not concerned that their grand pronouncements might be illogical, unintelligible and downright baffling. All they care about is whether people will listen to them. Their jargon can become a linguistic barbed wire fence, which stops unfortunate amateurs from trespassing on territory already claimed by experts. Not surprisingly, one finds that many managerial practices are not adopted because they work, but because they are fashionable. And the bullshit merchant can find a lucrative trade in any large organization.
En lire plus.

J'avais déjà abordé sur ce blog cette vacuité/novlangue, le fait qu'Il faut se méfier des mots ou que Des nullités surévaluées nous emmènent à la Terre Gaste. En voici un exemple formidable (qui devrait donc faire peur, littéralement). Un Jupiter convoque à lui tout seul un Grand Débat Spectacle Faisant Diversion où il décide des sujets, de la formulation des questions et de leur glose. Il nous prévient, en plus : Nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises en matière d'impôts. Son porte-parole Benjamin Griveaux avait déjà rassuré tout le monde en décembre 2018 :
Le grand débat, ce n'est pas rejouer la présidentielle de 2017, ce n'est pas non plus détricoter ce que le gouvernement et le Parlement ont mis en place depuis 18 mois mais c'est attendre des propositions concrètes" (...)
Il n'est pas plus envisagé de revenir sur les ordonnances réformant le code du travail, ou la réforme de la SNCF. "Le président de la République a souligné que les transformations que nous avons par ailleurs engagées vont se poursuivre", a aussi promis Benjamin Griveaux, excluant tout changement de cap et assurant que la réforme des retraites ou celle de l'assurance-chômage seront bien menées à leur terme.
Pompon de la mascarade : une grande messe avec des intellectuels faisant tapisserie car croyant aux présidences et aux panoplies. Un bon moment pour se rappeler un aphorisme de Jorge Wagensberg :
Cambiar de respuesta es evolución, cambiar de pregunta es revolución.
Sous le titre « Grand débat des idées » : un exploit pas commun, Là-bas si j'y suis vient de coudre en vidéo des extraits de ce très long acte (soliloque ?) prospectif de propitiation macronien, petit petit, un sacrifice-supplice qui en dit long.
Lundi 18 mars, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée 65 intellectuels pour un « grand débat des idées », retransmis sur France Culture. Bien peu sont restés jusqu’à la fin, à 2h13 du matin, soit au bout de 8 heures, 13 minutes, 15 secondes. Parmi eux, le grand climatologue Jean Jouzel, reconnu pour son travail sur le réchauffement climatique. Jean Jouzel est resté assis 8 heures, 13 minutes, 15 secondes, en livrant une lutte héroïque contre le sommeil :



Bande son :

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Mise à jour du 3 avril 2019 :

Donc, tandis que ces camelots nous en mettent plein les oreilles, ils n'arrêtent pas de produire des « réformes » lourdes de retombées perverses : liquidation du code et durcissement des conditions du travail, fiscalité très coûteuse pour les finances publiques, assistanat pour les grandes fortunes et les grandes entreprises (y compris, verbi gratia, CarrefourDassault ou la presse sous perfusion s'évertuant à dénoncer l'assistanat —et hors fraudes et évasions fiscales), aggravation incontestable des inégalités de revenu et de patrimoine depuis 1980 (et pour cause !), bref, on constate un grand transfert de richesse (et de pouvoir et de narration) de la multitude vers ces « élites » qui, selon la petite philo de comptoir de France Inter, ne sont qu'un préjugé.
Au bout du compte, au delà du blabla, comme le dit Jean Gadrey, « Emmanuel Macron prétend qu’il n’y a pas d’argent magique, mais il semble bien que la magie opère quand il s’agit d’argent allant vers le haut. » D'ailleurs, Victor Hugo nous l'avait bel et bien expliqué dans L'Homme qui rit, par exemple :
« Les scarabées mangent les racines, et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas ? Allons-nous changer les lois ? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir de chez lui ? Sais-tu que le lord archevêque de Canterbury a un million de France de revenu ? Sais-tu que sa majesté a par an sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un million sterling ? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.
— Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »
Victor Hugo : L’homme qui rit (1869), Livre Deuxième, chapitre XI, p. 266
C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches... Francisco de Goya le savait très bien qui nous avait déjà expliqué que “los pobres y clases útiles de la sociedad son los que llevan a cuestas a los burros o cargan con todo el peso de las contribuciones del estado" :

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Francisco de Goya
, Tú que no puedes

 
Siné nº 85-Avril 2019-La vraie violence-P32

Bien entendu, les violentes réformes ne sauraient jamais être qu'économiques, loin de là ; un corollaire de violence physique (Voici du sang, accours, viens boire, / petit, petit), de diabolisation des récalcitrants (laissez faire, laissez casser), de tribunaux matraque et de répression très autoritaire des libertés fondamentales s'avère également essentiel pour saper toute résistance. Un cas de figure mélangeant répression et mensonges d'État ? Celui de la militante d'ATTAC Geneviève Legay grièvement blessée le 23 mars lors d'une charge de police sur la place Garibaldi à Nice ; suivez-en le fil : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
Entretemps, l'école, les collèges et les lycées se rebiffent :
Une vague de contestation balaye l’Education Nationale depuis plusieurs semaines. Après le mouvement de boycott des conseils de classe, attribution des 20/20, démission de professeurs principaux dans certains collèges et près de 600 lycées, c’est dans le primaire que les profs se mettent en branle contre « l’école de la confiance » avec des taux de grève qui sont allés jusqu’à 60% dans certaines académies mardi 19 mars.
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Mise à jour du 3 avril 2019 :

En même temps, côté pognon de dingue, la Cour des Comptes vient de rappeler (dans son Référé n° S2018-3520, du 12/12/2018, adressé à Madame Nicole Belloubet, Garde des sceaux et ministre de la justice, et à Monsieur Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur) qu'il y a des vérités têtues et hors débat, au double sens :
La délinquance économique et financière est en progression significative. Bien que les méthodes de mesure ne soient pas harmonisées, on arrive à cette conclusion quelle que soit la source statistique retenue : infractions constatées par la police et la gendarmerie, affaires nouvelles enregistrées par les parquets, enquêtes de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE).
Selon les sources statistiques des services de police et de gendarmerie, fondées sur les dépôts de plaintes et les infractions constatées directement par ces services, les "escroqueries et infractions économiques et financières" (EIEF) ont augmenté de +24% entre 2012 et 2016. Cette hausse récente est comparable en "zone police" (+26%) et en "zone gendarmerie" (+22%). Elle est particulièrement sensible en région parisienne (+30% dans la petite couronne, +52% à Paris). Différenciée selon la nature des infractions, elle est globalement plus rapide que celle d’autres agrégats suivis par la police et la gendarmerie, tels que les atteintes aux biens et les atteintes à l’intégrité physique des personnes.
En lire plus.
Une délinquance de masse...

jeudi 6 juillet 2017

Que lire à un enfant qui commence à écouter

À Bruna


Dans sa préface à...

Random House Mondadori, avril, 2008.

..., Santiago Alba Rico nous rappelle (et interpelle) :

"Basta seguir hasta el final el espíritu de Disney para que él mismo se voltee en el reverso de Disney, repentinamente amenazador, agresivo, un poco viscoso, un poco metafísico, inesperada cópula entre el capitalismo y el fascismo. Nadie ha sabido entender como Brieva el terror salvaje que abriga Disneylandia, el desorden metafísico de Mickey Mouse". 

Et, par suite, leur horreur visuelle, ajouté-je. Horreur visuelle qui est là aussi, en fond d'écran ou arrière-plan, pour égayer le bureau de tous vos dispositifs, de tous vos écrans (de fumée)...

Quand les écrans et les écrans et les écrans —veloutés ou rêches des grands prédateurs— sont notre monorepas et l'autel constant de notre repos, nos enfants enfantent des cauchemars post-Bernays et ignorent la vraie vie, les cailloux, les feuilles, la terre, l'horizon, les étoiles, la lune, les contes, les matières, les textures... Les contes, les histoires, le monde, les langues, la nature non monétaire...
Disney est à la vie comme le saccharose en fortes doses (ou le Coca) est à la soif..., à la santé, à l'intelligence, à la sensibilité...
« Nous recevons de très jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne nous regardent pas quand on s’adresse à eux, n’écoutent pas les consignes, ne communiquent pas, ne recherchent pas les autres, sont très agités ou très passifs », détaille Sabine Duflo. Carole Vanhoutte et Elsa Job-Pigeard, orthophonistes, ont constaté, elles aussi, depuis cinq ans l’augmentation des demandes de bilans pour retard, absence de langage, trouble de la relation, de la communication, de l’oralité. Et des tableaux cliniques plus sévères. « Les écrans freinent l’enfant dans ses interactions avec les adultes, sa construction du sens, son rapport au réel », dit Carole Vanhoutte.
(Le Monde : Alerte aux écrans pour les enfants, 26.06.2017)
Il y en a encore qui lisent. Des best-sellers, des bêtes-célèbres... Quand on voit les étagères, gondoles et comptoirs des librairies, on vérifie à quel point le livre n'est presque plus que l'étouffoir paramétré de la pensée ou de la diversité, de la connaissance ou de l'indépendance, du savoir ou de la dissidence.

Que lire à un enfant qui commence à écouter (des histoires), me demandait une mère... Et alors vinrent à mon esprit les contes qui font rêver ces jours-ci ma fille illettrée et fascinée par les nombres et les lettres —logique, les lettres sont pour elle avant tout des dessins, des images, voire l'évocation, un condensé des personnes aimées : D comme Dani...

Guillaume Olive et He Zhihong : Contes des peuples de Chine, Les Éditions des Éléphants, Paris, novembre 2016


Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Sadji : La Belle Histoire de Leuk-le-Lièvre, Hachette - EDICEF, Paris, 1953.
Illustrations de Marcel Jeanjean.


mercredi 5 avril 2017

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole

L'Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (A.P.H.G.) dit d'elle-même que...
1) C’est une association relevant de la loi de 1901. Créée en 1910, reconnue d’intérêt général en 2016, elle regroupe des professeurs d’Histoire et de Géographie, de l’école primaire à l’université. Ce n’est ni un syndicat, ni une courroie de transmission du Ministère de l’Education nationale et de la Recherche, mais bien une association professionnelle responsable et reconnue.

2) Elle est porteuse depuis sa création de combats en faveur de ces deux matières, non pas dans un but corporatif de défense étroite d’intérêts catégoriels, mais dans une perspective citoyenne où les intérêts des élèves et des enseignants sont étroitement associés afin que les deux parties s’épanouissent au sein de la République.

Dans le contexte de la grève générale lancée en Guyane par les syndicats (la quasi-totalité des protestataires se sont regroupés autour du « collectif pou la Gwiyann Dekolé », « pour que la Guyane décolle », en créole guyanais), l'APHG a publié sur son site la tribune que voilà :

Pour la Guyane. Les Professeurs ont la parole Tribune de l’APHG Guyane

L’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie (APHG) forte de ses 26 Régionales, en Métropole comme en Outre-Mer, défend l’égalité des territoires. Elle publie ci-après une analyse de la situation en Guyane dans le contexte d’un mouvement de grève sans précédent. N’hésitez pas, cher(e)s collègues, à relayer cette tribune de conviction signée par le Bureau de l’APHG Guyane et sa Présidente, Jacqueline Zonzon.

Le constat de l’académie de Guyane est sévère. Tous les indicateurs pointent un retard structurel et mettent en exergue la situation dégradée de la région par rapport aux autres académies.
La population scolaire est en croissance continue suite à l’accroissement naturel d’une population jeune et des vagues continuelles d’immigrants : on constate une augmentation générale de la population entre 2009 et 2014 de +2.4% et la part des moins de 20 ans est de 42% de la population. 56% des jeunes scolarisés sortent du système éducatif sans diplôme ou ont un niveau Brevet des Collèges. Le nombre d’enfants en situation sociale défavorisée est largement majoritaire au regard des statistiques nationales.
La scolarité des élèves est partielle par manque d’établissements scolaires de proximité et par pénurie d’enseignants ; plusieurs milliers d’enfants en âge scolaire ne sont pas ou plus scolarisés. Le nombre de salariés dans l’Education Nationale pour mille jeunes de 3 à 19 ans est de 92 pour une moyenne nationale de 135,3 et c’est aussi l’une des deux académies les moins bien dotées en emplois d’enseignants. Le français, langue de scolarisation, n’est pas la langue maternelle de beaucoup d’entre eux, même s’ils maîtrisent d’autres langues.
Depuis sa création, la Régionale APHG Guyane milite pour une réelle intégration de l’histoire régionale dans l’enseignement en Guyane du primaire à l’université. Cette démarche nous semble essentielle pour contribuer à l’émergence d’une mémoire commune productrice de lien social indispensable à toute société, et aider à l’enracinement des élèves, dans le cadre d’une Guyane où les établissements scolaires accueillent de très nombreux élèves issus de l’Amérique du sud et de l’archipel de la Caraïbe. Dans le contexte de crise sociale actuelle, la revendication d’une meilleure connaissance des réalités historiques et géographiques est quotidienne et traverse toutes les couches de la société.
Les membres de la Régionale ont eu à cœur de fabriquer des outils permettant cet enseignement dans le cadre des programmes nationaux en publiant fichiers pédagogiques, manuels, cahiers d’exercice concernant l’histoire et la géographie de la Guyane pour les écoles, collèges et lycées [1] en organisant des colloques pour la formation des enseignants, en animant des formations et mettant en place depuis quatre ans un concours destiné aux scolaires sur l’histoire de la Guyane. [2]
Mais la diminution constante et drastique et presque totale de l’offre de formation initiale et continue, la mobilité incessante des enseignants, et pour faire face à la très forte croissance des élèves, l’importance numérique du recrutement d’enseignants non formés a provoqué un recul considérable sur cette question. Cela rend nécessaire aujourd’hui la mise en place d’un véritable plan de formation continue et initiale à l’histoire et géographie régionale et une implication forte des autorités éducatives dans la diffusion réelle des adaptations publiés au BO [3], soit une véritable politique éducative répondant aux ambitions réelles de la Guyane.
La jeunesse de Guyane a besoin d’urgence de connaissances et de réflexions sur sa région, à la fois pour se construire individuellement mais aussi pour envisager non seulement un avenir personnel mais aussi celui de la société à laquelle elle appartient. Que les élèves de Guyane ne se retrouvent pas du tout dans l’histoire enseignée constituerait une menace pour la société car ils se réfugieront dans un passé mythique sans fondement scientifique.

La société guyanaise, une société d’immigration en pleine recomposition, a besoin d’un cadre historique commun, de repères, de valeurs qui doivent consolider la conscience pour tous d’avoir une histoire en commun, une identité collective et la volonté de partager un même destin.

© Jacqueline Zonzon, Présidente de la Régionale APHG de Guyane - Tous droits réservés. Le 27 mars 2017.
Organisé par l’Association des Professeurs d’Histoire-Géographie de Guyane (APHG-G) et du Conseil de la Culture, de l’Éducation et de l’Environnement (CCEE) de Guyane, en partenariat avec la Région Guyane et le Rectorat de l’Académie de Guyane, ce concours veut donner l’occasion aux jeunes d’approfondir leurs connaissances sur les aspects fondamentaux de l’histoire de la Guyane.
© Les services de la Rédaction d’Historiens & Géographes, 28/03/2017. Tous droits réservés.
Illustration en « une » : Couverture du Dossier pédagogique de la 2e édition du Concours du Jeune Historien Guyanais, Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, par Jacqueline Zonzon, Sarah Ebion, Lydie Ho Fong Choy Choucoutou.


Notes

[1Citons par exemple Les résistances à l’esclavage en Guyane XVIIe-XIXe siècles, 2014, disponible aux éditions Ibis Rouge, ici ou encore La Guyane et la Grande Guerre (1914-1918), même éditeur. NDLR.
[2Le « Jeune Historien Guyanais », voir l’article sur le site de l’APHG ici. Le Blog du concours, ici. NDLR.
[3Bulletin officiel, NDLR.

La Croix informe aujourd'hui que le mouvement social guyanais prend de l’ampleur et que le Centre spatial guyanais situé à Kourou a été occupé par les délégués des manifestants, qui réclament désormais une aide de 3,1 milliards d’euros. 
Le CSG renseigne, à son tour, que le lancement du vol de la fusée Ariane 236 est reporté à une date ultérieure à cause des "événements qui affectent la Guyane".

vendredi 25 novembre 2016

Contrat réglant une tâche de recherche

Je suis à présent un cours de formation en ligne pour enseignants intitulé la lecture et la recherche à l'ère du numérique, qui me contraint à concocter et publier sur mon blog un contrat de recherche sur le modèle de celui d'Una investigación de libro. Guía práctica para docentes (guide de référence en castillan pour les professeurs participants). Voici, donc, une...

Proposition de tâche autour d’une recherche
et contrat de responsabilité


MATIÈRE et NIVEAUX :

Français. NI2, NA1 ou NA2 des Écoles Officielles de Langues.

OBJECTIFS :

Présenter en français un sujet qui me motive devant la classe.
Pratiquer la recherche en français en ayant recours à des sources traditionnelles et aux énormes possibilités d’Internet.
Faire un exposé oral qui pourra s'appuyer sur toute sorte de supports.
Lancer et animer un débat

DÉVELOPPEMENT :

—Choix d’un sujet qui vous semble intéressant et sur lequel vous avez une certaine compétence, voire considérable. Si chaque apprenant propose un sujet de sa spécialité, il se sentira bien mieux à l’heure de l’aborder en français et le groupe bénéficiera à la fin de l’année d’une expérience très variée en contenus, informations et champs sémantiques.

—Préparation, donc recherche : ressources propres, encyclopédies, bibliothèques et médiathèques physiques (municipales, universitaires, instituts culturels des ambassades), presse écrite, internet (dictionnaires, encyclopédies et bibliothèques numériques, presse et médias en ligne, radios, télévisions, blogs de qualité, sites des organisations de terrain, plateformes non conventionnelles...)…

—Exposé de mon sujet à l’aide de supports classiques (voix, tableau, photocopies si nécessaire...) et numériques, en fonction des possibilités ou besoins : projection d’articles, photos, diapositives, infographies, vidéos... ; écoute d’audios, chansons, extraits d’émissions radiophoniques...

—Animation d’un débat à ce sujet, ce qui comporte la préparation de bonnes questions là-dessus.

CONTRAT SIMPLIFIÉ DE RECHERCHE (INFOGRAPHIE), appliqué à cette tâche



CONTRAT LÉGÈREMENT DÉTAILLÉ DE RECHERCHE :

—Je choisirai un sujet de mon intérêt ou de ma spécialité. J’aurai ainsi la possibilité d’initier mes camarades en telle ou telle matière ou parcelle du savoir ou de l’actualité. Je réfléchirai à l’approche qui me conviendrait le plus, à partir de quoi je tracerai un plan qui déterminera ma quête d’informations pertinentes et la manière de les illustrer, le cas échéant.

—Je me demanderai où chercher la meilleure information, je me poserai des questions sur la fiabilité ou les intérêts de mes différentes sources. Je penserai aussi à mon public et ses compétences théoriques. Je glanerai des contenus essentiels et des matériaux utiles à la présentation et démonstration desdits contenus.

—Je compilerai de manière ordonnée et claire toutes les sources et références recueillies/utilisées pour pouvoir les citer honnêtement et décemment. En cas de publication écrite de mon projet, j’aurai recours soit à des formats de citation, soit à des notes ou à une bibliographie-sitographie finale, soit aux guillemets, italiques ou liens hypertextes qui me permettront de rendre justice à mes sources. À l’heure de mon exposé, donc à l’oral, je remplacerai les guillemets par les expressions « début de citation », « fin de citation ».

—Je préparerai un bon schéma ou scénario pour mon exposé. Je distribuerai et connecterai les contenus de mon intervention. Je n’oublierai aucun maillon fondamental de mon ensemble. Je ne négligerai pas les bons exemples pouvant illustrer mon argumentation.

—Lors de mon exposé, l’idée n’étant pas de tout écrire, j’essaierai de parler le plus naturellement possible devant un public que je tenterai de regarder dans les yeux.

J’accepte les conditions de recherche et d’exposé énoncées ci-dessus et veillerai à les respecter

À ….………….., le...... .................... 20....




Signé : la chercheuse, le chercheur.
       

dimanche 20 novembre 2016

65 jours dans le meilleur des mondes des derniers jours de l'humanité

Cela peut être le signe de la mort d'une culture, que le 
ridicule ne tue plus, mais agisse comme un élixir de vie.
Die Fackel, 834, mai 1930, p. 2

(...) pertenecemos al tercer mundo de la información, 
pese a ser el país europeo que más utiliza las redes sociales 
(Whats App, 86%, Facebook, 83%, You Tube, 72%....) 
estamos metidos en el analfabetismo del análisis. Saturados 
de chorradas que duran menos que el tiempo de leerlas. 
Gregorio Morán: No hay vírgenes en el periodismo,
Bez, 19 de noviembre de 2016



Je suis à présent un cours de formation en ligne pour enseignants intitulé la lecture et la recherche à l'ère du numérique. Je suis un formatage, donc je ne suis temporairement pas. Ce sont 65 jours dans le meilleur des mondes (7/10-12/12/2016), expérience stupéfiante. Après hésitation, j'ai accepté de devenir cobaye, dangereux élan scientifique et méthode d'enquête qui me rend un peu semblable à Günter Wallraff et ses pairs.

Le meilleur des mondes, c'est Candide, Leibniz tamisé par Voltaire. Et c'est aussi The Brave New World, le splendide nouveau monde d'Aldous Huxley. Ou Die letzten Tage der Menschheit  (Les Derniers jours de l'Humanité) de Karl Kraus. Ou la mondialisation heureuse et tiqueuse des libéraux high tech high TIC, et de leurs ouailles, diligemment prêtes à donner ou recevoir des données personnelles et des mots d'ordre, à assurer la réplication du système dans tous les dividus de l'organisme social, chacun dans sa position hiérarchique et dividuelle du moment.

On nous soûle au haut débit priv-attisé, celui —privé de vie— de la mainmise des affaires sur nos existences. On nous bourre d'écrans, de logiciels parure du néant et de re-sots réseaux sociaux, moule cyberstructurel de plus en plus armé (comme la police et le béton) dans lequel il faut rentrer gaiement, comme des soldats de, pourquoi pas, puisque nous y sommes, Les Derniers jours de l'Humanité de Karl Kraus. Et dans les tranchées resplendissantes du numérique profond, d'où il faut bombarder Venise, on éprouve un indicible et cinglé éloignement de la vie et de la nature, voire des lectures et des recherches, et on brûle de soif d'en sortir pour pouvoir se rattraper et retourner à la vie et aux promenades, aux lectures et aux recherches...

On dit que les poissons méconnaissent l'eau. Or celui qui s'enfonce dans les filets sociaux de l'individualisme théorique a perdu conscience qu'il habite un monde parallèle fait de flux viraux insaisissables ; étourdi de vertige et de voracité retouitivement creuse, le sinciput rimbaldiennement plaqué de mortels enthousiasmes vagues, il n'aura jamais le temps de composer une prière au temps ni d'acheter le crayon qui soulignerait ses livres. Bref, il ignore le repos, le (vrai) plaisir (non vicaire) et, bien sûr, la lecture —l'alibi des inepties qu'on nous programme.

Permettez que je vous invite à une expérience de 7 minutes, voire moins, concernant l'ineffable monde des présentations, qui constituent l'un des formalismes et pratiques illustrant le mieux cet univers d'absence radicale de sens destiné à l'obnubilation des gogos. Au lieu de clase, presentación, instrucciones, voire tutoría a distancia (cours, présentation, mode d'emploi...), on l'appelle tutorial, pour compléter la bourde en langue impériale, leur seule source d'inspiration. Si cette connerie vous écœure, abrégez-la, visionnez-écoutez juste dès 6'47''.


Sensationnel. Next Stop... The World Domination... Hahahaha !  
Moderne, créatif, innovant, dynamique, compétitif,... c'est-à-dire, pathétique, ahurissant, futile, distractif, american way of life, flippant... Plus con, tu meurs, mais ça tue tout de même.

Ça fout la trouille, cette culture engourdit les neurones, abrutit. C'est à ce genre de nullités qu'il faut consacrer le temps, l'énergie, le talent, la concentration..., la trempe qu'un cerveau humain normalement constitué pourrait accorder à d'autres cultures plus hédonistes et fructueuses.

Ceci est un simple exutoire, un soulagement qui ne servira à rien. En l'écrivant, je rejoins dans l'inutilité révoltée des gens comme ceux que j'ai rassemblés à la hâte sur un tableau de Pinterest, l'un des réseaux sociaux auxquels j'ai dû adhérer pendant ma toxique descente aux enfers de la modernité. Des gens comme Alfonso Berardinelli, que je ne connaissais pas il y encore un mois, et qui écrit dans Leer es un riesgo (Círculo de Tiza, Madrid, 2016, page 95 —traduction de son Leggere è un rischio, gransasso nottetempo, 2012, par Salvador Cobo) :
(...) Las tecnologías informáticas y telemáticas son mi bestia negra, o mejor aún, mis molinos de viento. No son enemigos que combatir. Han vencido desde el principio, y doblegarán también la mente humana que piensa que las ha creado para "usarlas", para ponerlas a su servicio. He leído alguna que otra fábula antigua, y creo más en estas que en las actuales fábulas neotecnológicas. Despotrico contra ellas con mucho gusto y sin finalidad alguna.
El vigoroso gigante tecnológico que hemos inventado para ser ubicuos, omniscientes y más rápidos que la luz, ya ha comenzado a jugar con nosotros como el gato y el ratón. No somos sus amos, somos sus esclavos.
Nous ne lisons pas, nous sommes lus... (cf. Yuval Noah Harari)

Et puis, ne me demandez pas pourquoi, je pense à la Mémoire de La Terre Gaste, de Michel Rio, machine compilant tous les savoirs humains sur une planète dévastée... Ou je frémis en lisant, sur le site du quotidien suisse Le Temps, cette article au sujet de «Homeland security-Cyber» (HLS-Cyber),...
(...) l’événement international en matière d’antiterrorisme et de cyberguerre organisé tous les deux ans à Tel Aviv pour flatter le «know how» [savoir-faire] des entreprises spécialisées de l’Etat hébreu. [Où l]es chargés de communication, fort affables au demeurant, vantent les mérites des drones tueurs, de systèmes de protection «intelligents», de logiciel de cryptage pour smartphones et de caméras d’identification faciale (...).
 ...devant des...
Responsables et hommes politiques étrangers [qui] se pressent pour connaître les dernières tendances [en la matière]  
 (C'est Candide qui y mets du rouge).

 Mongolia, novembre 2011

Mauro Entrialgo, Mongolia, Novembre 2016

vendredi 14 octobre 2016

Pierre Rabhi : école et vie, coopération ou compétition

Il y a trois jours, à la lecture de deux infos sœurs concernant la situation de l'école libérale en Espagne —dans deux média, en français et en castillan, Le Monde et eldiario.es, au sujet des devoirs scolaires et des reválidas (des examens extra, sélectifs, fixés par la LOMCE, qu'il faudrait passer après le secondaire et le bachillerato)—, je me redisais que l'ambition libérale d'avoir sous sa domination et sa surveillance toutes les instances riches en production d'idéologie, touche très directement l'École. Il est donc très compréhensible que le régime s'évertue à faire des salles de classe des espaces de capture et des mini stères (1) de l'éducation en compétitivité. Où l'on apprenne la soumission et la concurrence. La concurrence en soumission et la soumission en concurrence.

 El Roto, El País, le 10 juin 2016.
On les appelle examens, mais il s'agit de savoir si nous baissons bien la tête.

Cette transversalité des contraintes et des barrages, du conditionnement des attitudes et du bourrage de crâne, concerne toutes les matières, y compris les cours de littérature universelle ou de langues étrangères (2). Tous les journaux officiels ressassent des trucs du type :
3. Los currículos de Educación Secundaria Obligatoria y Bachillerato incorporarán elementos curriculares orientados al desarrollo y afianzamiento del espíritu emprendedor, a la adquisición de competencias para la creación y desarrollo de los diversos modelos de empresas y al fomento de la igualdad de oportunidades y del respeto al emprendedor y al empresario, así como a la ética empresarial..(BOE, Real Decreto 1105/2014, de 26 de diciembre)
La CEAPA (Confédération espagnole des associations des parents d’élèves) appelle à une double grève, et contre les reválidas (préavis posé pour le 26 octobre) et, durant tous les week-ends de novembre, de ces devoirs scolaires qui phagocytent temps, énergie et moral, et sous lesquels croulent inutilement leurs enfants. Sandrine Morel, du Monde, rapporte :
« La surcharge de devoirs est une source d’échec et d’abandon scolaire, explique José Luis Pazos, le président de la Ceapa, qui défend leur abolition pure et simple. On se rend compte qu’au fur et à mesure que les enfants avancent dans le cursus scolaire, la démotivation l’emporte sur le plaisir initial d’aller en classe et qu’ils finissent par détester l’école. De plus, les devoirs augmentent les inégalités entre ceux dont les parents ont les moyens culturels, intellectuels ou financiers pour les aider, et ceux qui ne les ont pas… »
..et rappelle que l'Espagne affiche un taux d’abandon scolaire de 20 %, alors que la moyenne européenne est de 11 %. Puis, elle relaie encore :
(...) « Pour moi c’est clair, il n’est pas question que ma fille se couche à l’heure que son professeur a décidée en la surchargeant de devoirs », affirme Helena Gomez, enseignante en Galice et maman d’une jeune fille de 15 ans qui rapporte « au minimum entre une heure et demie et deux heures de devoirs par jour. »
C’est une autre conséquence de la surcharge de travail : l’heure de coucher est retardée et les médecins du sommeil ne cessent d’alerter les parents sur les conséquences de dormir moins de dix heures par nuit, ce qui est le cas de 60 % des enfants espagnols : manque de concentration, obésité, mauvais résultats, stress et irritabilité. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 70 % des Espagnols de 15 ans se disent « sous pression. »

« Les enfants ont besoin de jouer, de se faire des amis, de faire du sport, d’aller au musée, au cinéma…,
défend Helena Gomez. Ils n’ont même pas le temps de lire des livres, c’est dramatique. L’enfance ne se récupère pas… »
A force d’insister, elle a rallié certains collègues à sa cause, mais beaucoup d’autres « continuent de considérer prioritaire de terminer le programme. Or non seulement il est de plus en plus chargé, mais avec les coupes budgétaires, les classes sont surpeuplées et les devoirs sont utilisés pour essayer de compenser le manque de temps que les professeurs peuvent consacrer aux élèves », ajoute-t-elle.
Quand les devoirs empêchent de lire ou de vivre, au sens large, il est compréhensible que l'on réclame le droit aux loisirs, y compris à la lecture du Droit à la paresse de Paul Lafargue.

Ces bonnes nouvelles libérales m'ont poussé à récupérer un entretien avec Pierre Rabhi, du 2 novembre 2015, disponible au site Nous, Vous, Ils. Le voilà pour votre réflexion (propos recueillis par Olivier Van Caemerbèke).

« Les écoles sont devenues des manufactures dans lesquelles l'enfant est préparé à devenir ce fameux homo œconomicus qui est à l'origine des maux de la Terre. »

Pierre Rabhi
Agriculteur, écrivain et penseur, pionnier de l'agroécologie dans un entretien au site Nous, Vous, Ils, le 2 novembre.
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Pierre Rabhi rêve d’une école en rupture avec le système libéral. Entretien.
Pierre Rabhi Pierre Rabhi à Monchamps Crédit photo (c) Patrick Lazic

La France accueille la COP21. En espérez-vous quelque chose ?

Je ne peux qu’être reconnaissant aux âmes sincères qui s’investissent pour tenter de donner la place que mérite cette problématique du réchauffement climatique dans le débat public. Mais je constate que nous sommes déjà à la 21e édition de ces rencontres et je n’ai pas l’impression que des décisions à la mesure des enjeux aient été prises. Je crains aussi que la régularité de ces grands rendez-vous laisse croire, dans l’opinion collective, qu’on s’occupe du problème” et que l’on peut donc tous dormir tranquille ce qui est, bien sûr, faux.

Vous appelez à une  révolution du regard que l’humanité porte sur elle-même. Quel devrait être le rôle de l’école dans celle-ci ?

Si l’être humain ne change pas lui-même, il ne pourra changer durablement le monde dont il est le responsable. Cette aspiration devrait commencer par une modification radicale de la manière dont on éduque nos enfants. D’abord en encourageant la coopération et la solidarité plutôt que la compétition, comme c’est bien trop souvent le cas à l’école. Ensuite, en sensibilisant bien davantage l’enfant à la nature notamment en lui rappelant sans cesse que c’est à elle qu’il doit la vie. Cela n’a rien d’anecdotique : je constate à quel point les jeunes générations passent de plus en plus de temps devant toutes sortes d’écrans. Ils y sont même plongés de plus en plus tôt dans leurs existences. Cela ne sera d’ailleurs pas sans conséquence sur le développement et le fonctionnement de leur cerveau. Plongés dans un monde virtuel, ils sont plus que jamais « hors sol », éloignés de la réalité vivante. Or connaître celle-ci est le premier pas indispensable pour la respecter et la protéger. L’école devrait reconnecter l’enfant à la nature.

Votre fille a enseigné puis a créé une école Montessori. Y jouez-vous un rôle ?

Non pas directement, mais le Hameau des Buis, dans lequel est intégrée l’école, est inspiré du mouvement des « Oasis en tous lieux » dont je suis à l’initiative. (NDLR Ce mouvement se présente comme « une proposition alternative de mode de vie » basée sur l’autonomie, le partage de savoir-faire et la mutualisation de certains biens comme les voitures, l’électroménager, l’outillage…). Je crois aussi que ma fille a reçu par « infiltration » ma posture personnelle concernant notre éducation. Il se trouve que je suis en total désaccord avec la philosophie qui sous-tend l’enseignement. Notre école conditionne les enfants à devenir des adultes adaptés au système. Elle les façonne pour un monde de compétition, qui malheureusement est, en effet, le nôtre. Mais ce faisant, elle oublie bien trop souvent tout ce qui est relatif à la vie non productiviste. Les écoles sont devenues des manufactures dans lesquelles l’enfant est préparé à devenir ce fameux homo œconomicus qui est à l’origine des maux de la Terre.

C’est un constat que vous avez fait lorsque votre fille était à l’école ?

Pierre Rabhi Pierre Rabhi à Monchamps Crédit photo (c) Patrick Lazic

Non, cela date d’il y a bien plus longtemps ! Cette manière de faire entrer les enfants dans ce moule, je l’ai ressentie lorsque j’étais moi-même écolier. À l’époque déjà, nous étions « stimulés » autour d’un programme préétabli et dans lequel chaque enfant était mis en devoir de se couler. C’est toujours vrai aujourd’hui et ce ne sont pas les quelques heures dispensées sur la morale qui peuvent changer les choses.
Évidemment, je n’étais pas un bon élève car j’avais l’impression que tout ce qu’on me demandait était de devenir conforme au programme et à ce système basé sur la performance. Je m’ennuyais à mourir à l’école car on y parlait de tout… sauf de moi ! J’ai eu difficilement mon certificat d’études qui reste encore aujourd’hui le seul diplôme que je pourrais exhumer si on me le demandait.

Quel rôle devrait avoir l’école dans l’éveil des consciences que vous espérez ?

J’aspire à des écoles qui, bien sûr, prodigueraient l’enseignement conventionnel, mais qui, aussi, disposeraient d’un jardin où les enfants pourraient se relier au vivant en cultivant par eux-mêmes, en observant la nature et ses miracles permanents. J’aimerais aussi que chaque établissement dispose d’un atelier de travaux manuels, atelier qui ne contiendrait aucun outil perfectionné afin que ces jeunes découvrent le potentiel extraordinaire de leurs mains.
Changer l’école me semble essentiel pour envisager la construction d’un futur pour l’humanité, même si cela ne pourra pas nous dédouaner de ce que j’appelle la puissance de la modération. La croissance économique n’est pas un projet viable de société ni l’unique levier capable de nous apporter la prospérité. La surexploitation des ressources naturelles nous mène tout droit à des impasses sociales et écologiques. Cela a-t-il du sens de naître uniquement pour consommer et produire ? Cela a-t-il du sens de n’être qu’un rouage d’une machine économique infernale qui, comme un alambic produit des dollars concentrés dans les mains d’une minorité d’humains au détriment de tout le reste ?
L’école a donc un rôle majeur, celui d’ouvrir les jeunes sur le vivant. Alors ils seront mieux armés pour comprendre qu’il nous faut en finir avec nos attitudes pillardes et prédatrices, en finir avec notre boulimie de biens.

Olivier Van Caemerbèke
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(1) Le stère est une unité de mesure -ou un dispositif- que l'on emploie pour mesurer le bois. Le bois dont nous nous chauffons, par exemple...

(2) Cf. DOE (journal officiel de la Junta d'Extremadura) nº 129, du 6 juillet 2016, page 18209 :
(...) para conseguir un conocimiento integral, con el currículo de esta asignatura [Literatura Universal] se pretende completar las habilidades cognitivas con la adquisición de otras competencias transversales, como el pensamiento crítico, la gestión de la diversidad, la creatividad o la capacidad de comunicar, y las actitudes clave como la iniciativa, el trabajo en grupo, la confianza individual y el entusiasmo, y todo ello orientado al desarrollo y al afianzamiento del espíritu emprendedor, a la adquisición de competencias para la creación de empresas y al fomento del respeto al emprendedor y al empresario, poniendo en valor la ética empresarial.
Quant à la matière Première Langue Étrangère, voici son vrai sens ou but (page 17619 du même DOE) :
La articulación clara y convincente de pensamientos e ideas y la capacidad de asumir riesgos, junto con la gestión adecuada de la interacción y el estímulo que supone comunicarse en otras lenguas para enfrentar nuevos retos o resolver problemas en escenarios complejos, son fundamentales en el desarrollo del espíritu emprendedor.
Ce n'est qu'ainsi que ces disciplines pourraient s'avérer des outils au service du credo libéral et de ses exigences en matraquage. Ces disciplines ? Plutôt toutes, car dans toutes las matières, il est obligatoire de lier les critères d'évaluation dits “standards d'apprentissage évaluables” aux dites “Compétences Clé”, dont “sens de l'initiative et esprit entrepreneurial”. Ou "esprit d'entreprise", pour employer une expression plus fréquente et, peut-être, plus claire...
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MISE À JOUR du 20.01.2017 :

Le Monde s'inquiète du rapport au temps de tout un chacun et, une fois par semaine, invite des gens variés à s'exprimer sur le sujet. Dans ce cadre, le quotidien parisien publie aujourd'hui un entretien avec Pierre Rabhi auquel vous pouvez accéder en cliquant ici. Rabhi se demande, entre autres,...

 « Sommes-nous capables de sortir du système esclavagiste qui nous est imposé ? »

Disons que je ne tiendrais pas le coup si je n’étais pas engagé dans des enjeux gravissimes (la faim dans le monde, la destruction de l’environnement, etc.). L’humanité est folle et la planète est entre des mains inconscientes… Comme l’a prouvé le scientifique Pierre Teilhard de Chardin dans Le Phénomène humain, notre présence sur terre est fort récente et seule l’humanité a su introduire de la dualité dans la réalité terrestre… Tout cela pour des raisons imbéciles, spécieuses, et de surcroît avec des déséquilibres profonds, notamment entre masculin et féminin !
(...)
Depuis l’origine de l’humanité, le temps est indexé sur le temps cosmique (les saisons, le rythme du vivant), raison pour laquelle je peux renoncer à beaucoup de choses, sauf à mon jardin, qui me reconnecte à cette temporalité. J’ai aussi appris à m’écouter : revenir à son corps et à sa respiration permet de garder la vraie cadence de la vie.
Le tout consiste à échapper à la frénésie dans laquelle notre société est entrée : quand la logique de profit accélère le temps pour des finalités stupides, la société ne crée plus de joie et l’on recourt aux anxiolytiques pour atténuer notre mal-être. Cette frénésie est presque une épidémie généralisée… On est tombé dans cette anomalie pour gagner du temps, mais cette normalité nous piège maintenant.
(...)
Il y a un moment où chacun de nous est ramené à l’espace de liberté où l’on peut exercer sa spontanéité, sa liberté… C’est pour cette raison que nous avons créé le mouvement Colibris (association fondée en 2007 qui mobilise « pour la construction d’une société écologique et humaine »).

Le 13 octobre 2016 est paru son dernier ouvrage, La Convergence des consciences (Éd. Le Passeur) :
Au fil des mots de sa vie, Pierre Rabhi nous éclaire sur les racines de son insurrection contre la modernité sans âme, sur son appel à "prendre conscience de notre inconscience" écologique et sur sa conviction qu'il ne peut y avoir de changement de société sans changement humain ni convergence des consciences.
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Misè à jour en novembre 2019 :

À propos de la polémique surgie entre Pierre Rhabi et Jean-Baptiste Malet, voici les textes publiés par Le Monde diplomatique :

Jean-Baptiste Malet : Le système Pierre Rhabi, Le Monde diplomatique, août 2018, pages 1, 22 et 23.
Droit de réponse de Pierre Rhabi, Le Monde diplomatique, novembre 2018.
Jean-Baptiste Malet : Retour sur le "Système Pierre Rhabi", Le Monde diplomatique, novembre 2018.