...vient d'être enfanté. Par des femmes. En vente depuis mercredi 17 avril. Réjouissante nouveauté, merci vraiment. Siné Madame. Le journal qui ne simule pas, se veut une publication satirique et sociétale, écrite et dessinée par une bande de filles —autrices, comédiennes, illustratrices, journalistes...— de tout âge, joyeuses, savantes, brindezingues et sans tabous, dirigée par Catherine Weil Sinet. Libre d'actionnaires vautours, libre d'annonceurs car libre de publicité, elle n’aura pas de pubs pour les crèmes...
Catherine Weil Sinet : Édito, Siné Madame, nº1, avril 2019, page 2.
Un journal qui a vocation a stimuler nos pensées, selon Isabelle Alonso (fille de réfugiés républicains espagnols). "Ni féministe ni féminin, il parlera des femmes comme on n’ose pas le faire, avec humour et engagement", précise Catherine Sinet.Cliquez ici pour accéder à son site.
La chance a voulu que je puisse m'en acheter le nº1 (avril 2019), historique, dans le kiosque de journaux de la gare de Saint-Pierre-des-Corps, lors d'un voyage éclair en France. Heureux qui comme moi font d'une pierre deux corps, cela va sans dire.
Vidéo de présentation de Siné Mensuel.
TV5 Monde Info - Juliette Arnaud et Isabelle Alonso font partie de l’aventure du premier numéro
...dont on parle plutôt peu. Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.
Voici notre septième et dernier sommaire de cette année scolaire, celui du 24 avril 2019.
Merci à mes élèves pour leurs contributions !
Air pollution is the fifth leading risk factor for mortality worldwide. It is responsible for more deaths than many better-known risk factors such as malnutrition, alcohol use, and physical inactivity. Each year, more people die from air pollution–related disease than from road traffic injuries or malaria.
(State of Global Air/2019. A Special Report on Global Exposure to Air Pollution and its Disease Burden)
Vivre tue, mais l'Économie et sa maudite Sainte Croissance* accélèrent notre mort. Mis à part leur amour pour les guerres et autres casse-pipes, elles nous farcissent de produits toxiques de tout poil par la bouche et par le nez. Et nous n'avons pas de tuyaux d'échappement : nous serons tous des morts prématurés car la pollution de l'air extérieur et ses particules fines seraient à l’origine de 800 000 morts prématurées par an en Europe et de près de 9 millions à l’échelle de la planète, deux fois plus que ce qui était estimé jusqu'à présent. Des chiffres de guerre mondiale. En fait, plus nous polluons, le jour comme la nuit, plus nous devenons cons. Ça se voit. Et c'est logique, car la pollution réduit notre intelligence. Voilà ce qui pourrait expliquer notre dérive, au moins en partie.
Si l'humanité était capable de réduire la pollution de l'air aux niveaux acceptés par l'OMS, les enfants qui naîtraient désormais disposeraient d'une espérance de vie 20 mois supérieure à celle d'aujourd'hui. Ce serait la moyenne mondiale car le gain de vie serait encore plus considérable dans les pays dits en voie de développement (cf. carte ci-dessous).
Pour en savoir plus, vous n'avez qu'à lire (en anglais) le rapport État Global de l'Air 2019 (State of Global Air/2019),
une étude que viennent de publier le Health Effects Institute (institution indépendante qui siège à Boston, aux États-Unis) et l'Institute for
Health Metrics and Evaluation (dépendant de l'Université de
Washington), en collaboration avec l'Université British Columbia
(Canada).
Le 12 mars 2019, en castillan, La Vanguardia (Cristina Sáez) s'était déjà penchée sur ce désastre à partir d'une recherché menée par des scientifiques allemands et publiée dans la revue médicale European Heart Journal, sous le titre Cardiovascular disease burden from ambient air pollution in Europe reassessed using novel hazard ratio functions. Car il arrive que la pollution de l'air cause deux fois plus de décès prématurés par maladies cardio-vasculaires et crises cardiaques que par pathologies respiratoires.
Pour compléter le tableau, une étude inédite, publiée aujourd'hui dans la revue scientifique The Lancet Planetary Health,dont le but était d'évaluer le nombre de cas d’asthme imputables au trafic automobile, conclut que « la pollution de l’air générée chaque année par les véhicules automobiles est à l’origine de quatre millions de nouveaux cas d’enfants asthmatiques à travers le monde, soit 13% des cas d’asthme infantile diagnostiqués. » 90% d’entre eux surviendraient dans des grandes agglomérations. C'est ce que nous apprend une info de Stéphane Mandard dans Le Monde d'il y a quelques heures.
Ce travail permet aussi d'inférer que ces limites établies par l'OMS, que nous dépassons largement, ne nous protègent pas non plus :
« Un des résultats importants de cette étude est d’apporter la preuve supplémentaire que les normes actuelles de l’OMS ne sont pas
protectrices contre l’asthme infantile », commente le professeur Rajen Naidoo, de l’université de KwaZulu-Natal en Afrique du Sud.
Je rappelle à ceux qui ignorent cette réalité que les quintes de toux notamment nocturne d'un.e enfant ne sont pas du gâteau : ça
déchire tout le monde. Elles sont dues
souvent à des crises d'asthme ou des bronchites asthmatiformes et se reproduisent nuit après nuit, même
sous traitement, surtout lorsqu'un rhume y met son grain de sel --ça dépend de beaucoup de variables. Donc, il est question ici de quantité comme de qualité de vie.
Ajoutons qu'UNICEF vient de publier également, en mars 2019, avec l'appui scientifique du Pr Jocelyne Just (AP-HP) et de la Fédération Atmo France (réseau des Associations Agréées de Surveillance de la Qualité de l'Air), un rapport intitulé Pour chaque enfant, un air pur. LES EFFETS DE LA POLLUTION DE L’AIR EN VILLE SUR LES ENFANTS. On y constate que certains droits fondamentaux que la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) proclame pour ceux-ci sont régulièrement bafoués un peu partout sur l'autel de l'Économie capitaliste :
L’article 3 pose le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant : « dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale » ;
L’article 6 précise que « les États parties assurent dans toute la mesure possible la survie et le développement de l’enfant » ;
L’article 24 reconnaît « le droit de l’enfant de jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux et de rééducation. »
D'autres articles abordant la pollution de l'air sur ce blog :
Sa veuve Setsuko Kłossowski de Rola participa à son vernissage le 19 février : cliquez ci-contre pour accéder à un reportage illustré du quotidien El País.
Cette exposition a été organisée en collaboration avec la Fondation Beyeler, qui siège à Riehen —près de Bâle, en Suisse— où elle fut exhibée de septembre 2018 à janvier 2019, sous le commissariat de Raphaël
Bouvier, soutenu par Michiko Kono, avec la collaboration de Juan Ángel López-Manzanares à Madrid. Comme le rappelle le site de la Fondation Beyeler :
De son enfance à Berne, Genève et Beatenberg en passant par son mariage avec la suissesse Antoinette de Watteville et leurs séjours aussi bien en Romandie qu’en Suisse alémanique, jusqu’aux dernières décennies passées à Rossinière, authentique village de montagne, Balthus entretient une relation étroite et continue avec la Suisse.
Ses parents, un historien de l’art germano-polonais et une artiste juive allemande, font grandir leurs deux garçons dans un environnement empreint d’art et de culture. Pierre Kłossowski, le frère de Balthus, de trois ans son aîné, deviendra un écrivain et artiste célèbre.
Cette ambiance familiale aura une importance décisive dans la vie et l'œuvre de Balthus. Établis à Montparnasse en 1903, ses parents fréquentaient, par exemple, Rainer Maria Rilke et Pierre Bonnard, professeur de sa mère Baladine :
Le peintre Pierre Bonnard, qui était très ami avec mes parents, a dit un jour à mon père : surtout ne l’envoyez pas dans une école d’art, il y perdrait quelque chose. Je me suis donc fait mes écoles tout seul. En fait, j’ai appris mon métier comme on apprend à parler : en essayant de faire comme font les autres, en regardant travailler mon père et ma mère, en écoutant les conseils de Bonnard, de Maurice Denis, et plus tard d’André Derain. Et en pratiquant assidûment la copie. A l’époque,
les jeunes peintres considéraient le Louvre comme un cimetière. Moi, j’y allais tout le temps. J’y ai beaucoup copié Poussin. J’aurais bien aimé pouvoir l’interroger sur sa touche, sur ses couleurs… Puis je suis allé copier Piero Della Francesca à Arezzo. "
Comme les Kłossowski étaient allemands, ils furent contraints de quitter la France en 1914, d'abord pour Zürich, puis pour Berlin. Mais le couple se sépara pendant cette première guerre mondiale, en 1917.
Alors, Baladine s'installa avec ses enfants en Suisse, concrètement quelques mois à Berne et à Beatenberg, puis à Genève en novembre. Balthus fut inscrit en 1919 au lycée Calvin.
Sa mère serait le dernier amour du poète Rainer Maria Rilke (1875-1926), sa Merline. Rilke, à son tour, apprécia sincèrement le jeune Balthus et ses dessins du chat Mitsou, réalisés à l'âge de 11 ans. Ils seraient publiés en 1921 dans un recueil intitulé Mitsou le Chat et préfacé par son mentor.
Tyto Alba : Balthus y el conde de Rola, Fundación Colección Thyssen-Bornemisza y Astiberri Ediciones, 2019 (1)
Disons que les lettres du poète au très jeune peintre,
suivies de 40 images de Mitsou, sont disponibles en français. «
Personne ne peut comprendre ce que représentent ces premiers dessins
pour moi. Seul Rilke l'avait pressenti. », dit Balthus en 1998.
Au printemps 1921, sa mère, son frère et lui retournèrent à Berlin qu'ils quittèrent définitivement pour Beatenberg en mai 1923. C'est là qu'en 1924, Balthus ferait la connaissance d’Antoinette de Watteville, alors âgée de douze ans. Ils se marieront le 2 avril 1937. On a sauvé et publié quelque 240 lettres de leur correspondance amoureuse (1928-1937).
J'effectuai ma visite le vendredi 5 avril, à 18h, heure d'évacuation urbaine, ce qui opéra un miracle : je pus parcourir les différentes salles en (presque) toute tranquillité.
D'autre part, l'heureuse disposition strictement chronologique des tableaux me permit de suivre la vie de l'artiste, depuis les années 1920, et ses pulsions à chaque étape, à tel point peintures et curriculum vitae étaient étroitement liés, serrés, chez lui (cf. un peu plus bas).
Les commissaires ont conçu sept étapes vitales pour l'aménagement des œuvres :
1) Le développement d'un langage visuel. Œuvres de jeunesse. C'est la fin des années 1920 et ses toiles nous montrent la vie quotidienne de Paris, le Jardin du Luxembourg... 2) Provocation et transgression : première exposition de Balthus dans la galerie Pierre, en 1934, La Rue (1933) et six autres peintures, 7 pièces qui suscitèrent un grand tollé à cause de leur candeur teintée d'érotisme nonchalant. 3) Representation et intimité. C'est fin des années 1930 ; il y a des portraits, de Thérèse notamment, dont Thérèse rêvant. 4) II Guerre Mondiale : après l’invasion de la France par les Allemands, Balthus quitte Paris avec son épouse. Le couple se réfugie d’abord à Champrovent, en Savoie. L'exposition nous montre un beau contraste, des paysages bucoliques et des scènes d'intérieur avec des adolescentes. Sa Jeune fille endormie de 1943 me semble toujours une toile époustouflante.
Balthus : La jeune femme endormie (Dormeuse), 1943, Exposition Balthus, Musée National Thyssen-Bornemisza, Madrid. PHOTO : Alberto Conde
5) En 1946, retour à Paris sans sa famille et fréquentation de Pablo Picasso, Albert Camus, André Malraux. Il peint des toilettes, des jeux de cartes... 6) En 1953, il s'installe au château de Chassy entouré de sa campagne ample et sereine. Période aux couleurs dominantes pastel. 7) À partir de 1970, séjours à Rome et à Rossinière (Le chat au miroir).
Continuateur du Quatrocento —selon son frère, Pierre Kłossowski—, Balthus suivit un chemin opposé au développement des avant-gardes ; le commissaire de l'exposition nous rappelle qu'il avoua lui-même ses grandes influences picturales, de Masaccio (1401-28) ou Piero della Francesca (né entre 1412 et 1420-1492) au Caravage (Caravaggio, 1571-1610), Nicolas Poussin (1594-1665), Théodore Géricault (1791-1824), Gustave Courbet (1819-77) ou Pierre Bonnard (1867-1947). Sans oublier la prégnance de l'Ouvert (das Offene) dont parlait Rilke ou sa fascination évidente, très visible, tenace, pour d'autres sujets, tels les chats (sa chateté, si j'ose dire) ou Alice au pays des merveilles (1865), de Lewis Carroll —y compris son chat tigré du Cheshire, bien entendu. À ce propos, les Mémoires de Balthus dévoilent d'autres détails intimes significatifs :
Cette lumière et son innocence, je les ai aussi retrouvées alors que Harumi était encore petite fille : heureux moments, miraculeux, échappés au temps qui passe, que ces heures où préparions avec Setsuko, dans le plus grand secret, les anniversaires de notre fille unique. La comtesse a toujours aimé raconter des histoires dans la grande tradition de son pays, contes fantastiques et merveilleux où les dragons les plus terrifiants et les étoiles filantes côtoient les enfants, où l’extraordinaire devient si naturel comme dans les chères aventures d’Alice au pays des merveilles. Setsuko préparait les costumes des figurines de bois et de pâte qu’elle confectionnait et nous faisions de vraies séances de théâtre au grand plaisir d’Harumi. Je chantais, je racontais, nous mêlions les airs célèbres des opéras de Mozart aux personnages de la tradition japonaise, et tout cela semblait si simplement évident. Il y a des grâces toutes naïves qu’Harumi nous a apportées, quelque chose de fluide et de léger, de doux et de calme, comme la venue de la phalène dans la chambre de la dormeuse que j’ai peinte.
[Mémoires de Balthus, recueillis par Alain Vircondelet (éditeur scientifique), Chapitre 99, Les Éditions du Rocher, 2001.]
Un peu avant dans ces mêmes Mémoires, un autre épanchement de Balthus nous dispense de certaines conjectures ou interprétations :
Il y a certains de mes tableaux qui sont à eux seuls mon autobiographie et justifieraient que je cesse la rédaction de ces mémoires, persuadé que je suis depuis bien longtemps que je n’ai jamais tant dit de moi que dans ma peinture. Si je prends par exemple les paysages de Chassy ou de Montecalvello, je crois vraiment qu’ils résument ce que je suis et cette histoire intérieure à laquelle la peinture m’a permis de donner du sens. Je vois dans cette mathématique intérieure qu’accomplissent mes tableaux, la Chine et la peinture française, Poussin, la peinture des Song et Cézanne réunis : véritable acte sacré et magique qui unit les civilisations et les siècles. Je vois encore tant de facettes de mon être, farouche et violent, mais aussi à l’écoute des choses tendres. C’est-à-dire mon enfance, ma jeunesse voyageuse, et jusqu’à cette vie à Rossinière, que ma marche limite mais qui est vaste et infinie. Ni l’âge ni le cours inlassable des saisons ne peuvent interrompre ce dialogue avec la peinture. La mort seule fera cesser mes visites quotidiennes dans l’atelier. Pour l’heure il y a une jouissance infinie à savourer l’herbe à Nicot tandis que je regarde le tableau en cours, à bien faire mon travail, et comme tout bon chrétien, accomplir ce pour quoi je suis fait.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 97)
Mais s'il fallait puiser dans ces Mémoires un extrait manifeste vraiment révélateur, on pourrait choisir celui-ci :
J’insiste beaucoup sur cette nécessité de la prière. Peindre comme on prie. Par là même, accès au silence, à l’invisible du monde. Comme ce sont pour la plupart des imbéciles qui font ce qu’on appelle l’art contemporain, des artistes qui ne connaissent rien à la peinture, je ne suis pas certain d’être très suivi ou compris dans ce propos. Mais qu’importe ? La peinture se suffit à elle seule. Pour la toucher un tant soit peu, il faut l’appréhender, je dirais, rituellement. Saisir ce qu’elle peut donner comme une grâce. Je ne peux pas me défaire de ce vocabulaire religieux, je ne trouve rien de plus juste, de plus près de ce que je veux dire que par là. Par cette sacralité du monde, cette mise à disposition de soi, humble, modeste, mais aussi offerte comme une offrande, pour rejoindre l’essentiel. Il faudrait toujours peindre dans ce dénuement-là. Fuir les mouvements du monde, ses facilités et ses vertiges. Ma vie a commencé dans la plus grande pauvreté. Dans l’exigence de soi. Dans cette volonté-là. Je me souviens de mes journées solitaires dans l’atelier de la rue de Furstenberg. Je connaissais Picasso, Braque que je voyais souvent. Ils éprouvaient beaucoup de sympathie pour moi. Pour ce jeune homme atypique que j’étais, différent, bohème et sauvage. Picasso me rendait visite. Il me disait : « Tu es le seul parmi les peintres de ta génération qui m’ait intéressé. Les autres veulent faire du Picasso. Jamais toi. » L’atelier était juché en haut du cinquième étage. Il fallait vouloir me visiter. C’était un lieu étrange, je vivais loin du monde, immergé dans ma propre peinture. Je crois que j’ai toujours vécu ainsi. Dans la même exigence, oui, dans cette apparente nudité d’aujourd’hui. Je suis allongé sur la méridienne, le long des fenêtres du chalet qui reçoivent le soleil de quatre heures. Ma vue ne me permet pas de toujours discerner le paysage. L’état de la lumière seul me satisfait. Cette transparence qu’accroissent les neiges, éblouissante apparition. En retranscrire la traversée.
(Mémoires de Balthus, Chapitre 4)
Pour accéder à un bon article de Veronique Bidinger sur Balthus, publié le jeudi 13 septembre 2018 sur le site de Bâle en français, cliquez ci-contre.
______________________________ (1) À la faveur de cette rétrospective, la fondation du musée Thyssen-Bornemisza et la maison d'éditions Astiberri ont décidé de publier ensemble une BD sur Balthus. C'est Tyto Alba qui a été chargé de concevoir et de dessiner cette biographie romancée et graphique qui vient de sortir, en castillan, en février 2019. Biographie ? En fait, il s'agit plutôt d'une dissection artistique et concentrée des idées et des pulsions de Balthus, une sorte de biopic idéologique, aux illustrations très soignées et bien adaptées, qui reproduit quelques dialogues de Balthus. Memorias (édition d'Alain Vircondelet, Lumen, 2002), traduction en castillan des Mémoires de Balthus citées plus haut.
Curieux Voyageurs vient de fêter les 29, 30 et 31 mars son 40e anniversaire. Il s'agit d'un festival de films qui se tient à Saint-Étienne et qui se propose de conjuguer aventures, rencontres, découvertes, témoignages, émotions, poésie, traditions, passion, curiosité, jeunesse et folie, à en croire son clip bilan de cette année.
L’équipe du festival réunit des voyageurs passionnés amoureux de cinéma :
photographes, vidéastes ou carnettistes, les membres de CURIEUX
VOYAGEURS rapportent de leurs voyages des moments pleins de couleurs et
de musiques. D’autres voyageurs proposent leurs expériences à travers
des créations : chaque année plus de 100 films ou expositions sont
proposés en sélection et une quarantaine sont retenus qui font du
festival CURIEUX VOYAGEURS une des plus prestigieuses manifestations
françaises consacrées au document de voyage.
En chiffres, le festival comporte aujourd'hui 16 000 visiteurs, 2 salariées, 36 organisateurs et 80 bénévoles.
Voici le palmarès des films récompensés par le jury de Saint-Étienne cette année 2019 :
– Grand Prix du festival : “Angkar” de Neary Adeline HAY
– Mention spéciale du jury : “Le géographe et l’île” de Christine BOUTEILLER Le prix Mention spéciale du jury exprime un “coup de cœur” ressenti par le jury
– Prix Ulysse : “Aventure cyclobalkanique” de Jean-Hugues GOORIS Le prix Ulysse valorise l’aventure vécue par une personne ou une équipe
– Prix Terre des hommes : “Ka’apor, le dernier combat” de Nicolas MILLET Le prix Terre des hommes valorise la démarche sociétale et/ou environnementale du film.
– Prix Complicité sans frontière : “je n’aime plus la mer” d’Idriss GABEL. Le prix Complicité sans frontière valorise les thématiques “rencontres”, “partage” et “authenticité”.
C'est Nomad's Land - Sur les traces de Nicolas Bouvier (24 juillet 2008) le film qui m'a permis de découvrir ce festival stéphanois car il a reçu son Grand Prix en 2010. Gaël Métroz (Liddes, Valais, Suisse, 1978), son réalisateur, était tombé fasciné par L'usage du monde, le célèbre ouvrage-culte du genevois Nicolas Bouvier (1929-1998) paru en 1963, à la Librairie Droz. Dans l'entretien ci-dessous, Bouvier évoque ce récit qui retrace la première partie d'un voyage conçu pour respirer, pour sortir de l'abstraction des études, des murs d'une vie confortable et sédentaire, pour échapper au cadre qui vous détermine, pour devenir plus vulnérable et plus réceptif, dans le but de mieux comprendre la vraie vie humaine. Il était parti à bord d'une petite Fiat Topolino avec son ami le peintre Thierry Vernet, auteur des illustrations du livre. Ses dessins et croquis d'une grande fidélité et d'une certaine rudesse mélangent le cocasse et le tragique, selon Bouvier. Puis après deux ans de voyage ensemble en Yougoslavie, en Turquie, en Iran, en Afghanistan, au Pakistan et jusqu'à la frontière avec l’Inde, le jeune Bouvier a continué tout seul, jusqu'au Japon. Il avait 23 ans au moment de leur départ, à l'été 1953, il était de retour en Suisse à 27 :
Métroz, donc, fasciné par le récit de Bouvier et l'expérience qu'il comportait (comme le photographe Frédéric Lecloux, qui s'est mis en marche en novembre 2004, est retourné plus d'un an plus tard et a publié un album L'usure du monde en février de cette même année 2008), a choisi de suivre ses traces tout seul et de raconter son périple en images :
C'est devenu finalement un hommage au nomadisme ; Métroz l'explique :
Gaël Métroz persiste et, en 2016, a signé et présenté un nouveau film, Sadhu, au Festival Curieux Voyageurs. Il fait le portrait d'un sadhu, Suraj Baba, qu'il a rencontré au cœur de l'Himalaya et qui est devenu son ami ; il l'a suivi pendant plus d’une année.
__________________________ Mise à jour du 18 mai 2020 :
Nicolas Bouvier était aussi devenu photographe, au Japon, dans les années 50, puis iconographe. Deux bouquins récents en témoignent.
Le premier est un recueil de textes qui montrent sa conception de la photographie :
Nicolas Bouvier, Du coin de l’œil. Écrits sur la photographie, Héros-Limite, Genève, 2019, 224 pages, 14 euros. Résumé de la librairie Eyrolles :
Le présent recueil réunit les textes que Nicolas Bouvier a écrit sur la
photographie entre 1965 et 1996. A de nombreuses occasions, l'auteur
genevois avait parlé de son métier d'iconographe, notamment dans le
petit livre Le hibou et la baleine, paru en 1993, mais sa réflexion sur
l'acte photographique restait à découvrir. Jusqu'à ce jour, les écrits
qu'il a dédié à ce sujet (préfaces, articles de presse, introductions à
des catalogues d'exposition) restaient dispersés. Près de quarante
textes se trouvent ainsi rassemblés ici. Parmis eux, certains relatent
également son activité de "chercheur-traqueur d'images", qui aura été
son gagne pain durant près de trente ans. Il nous a paru intéressant de
les reprendre ici, d'autant plus que quelques-uns de ces textes sont
totalement inconnus et n'ont jamais été republiés.
Photographe à ses
débuts (par nécessité), portraitiste (par accident), chroniqueur
("aliboron") : la photographie est une constante dans le parcours de
l'écrivain voyageur. Nicolas Bouvier s'intéresse à la photographie parce
qu'il entretient un rapport passionnel à l'histoire de l'estampe. Les
images qu'il affectionne n'appartiennent jamais à la "grande" peinture
classique mais toujours à l'art populaire. Dans les textes qui composent
ce recueil, il est beaucoup question de ses tâtonnements : l'important
pour l'écrivain étant d'élaborer une esthétique de l'effacement puis de
se "forger une mémoire iconographique". Il tirera son enseignement de
ses nombreux voyages et des recherches infatigables dans les
bibliothèques du monde entier.
Le second ouvrage vient d'être publié par l'historien de la photographie suisse et professeur de l'Université de Lausanne Olivier Lugon : Olivier Lugon, Nicolas Bouvier iconographe, Infolio, Gollion (Suisse) - Bibliothèque de Genève, 2020, 160 pages, 26 euros.
Cliquez sur le lien ci-dessus pour accéder à un entretien avec Olivier Lugon.
El Roto, El verbo se hizo ruido y habitó entre nosotros. (Détournement de Jean 1, 14) Il y a plusieurs versions françaises du verset de Jean qui permettraient des détournements genre : « La Parole s'est faite bruit, elle a habité parmi nous » (selon une interprétation traditionnelle) ou « La Parole a pris bruit / parmi nous elle a planté sa tente » (d'après la nouvelle traduction de l'Évangile de Jean de Bayard, signée par Florence Delay et Alain Marchadour).
Souhaitez-vous réfléchir à ces bourdes enchaînées que vous entendez souvent dans les bouches des grands gourous sans pour
autant très bien comprendre ou assister à un grand spectacle présidentiel... dans le genre ? Si c'est oui, n'hésitez pas et continuez à lire, puis à voir-écouter...
Le jargon libéral est une prestidigitation cuistre destinée à épater les gogos. Elle fait partie essentielle de la panoplie du parfait moderne. Inutile d’y chercher du sens ou de l’humanité ; ça débite des faufils très faux culs de logomachies, bref, de conneries. De conneries aux sonorités très branchées constituant un enfumage destiné à masquer de grandes opérations de prédation viens, pille et vole, / petit, petit.
Justement, Thomas Klikauer vient de produire un texte là-dessus sur CounterPunch:
byThomas Klikauer
Business bullshit is about the meaningless language conjured up in schools, in banks, in consultancy firms, in politics, and in the media. This language drives thousands of business schools. It is this language that is handed down to MBAs. It releases MBAs happy to spread the managerial buzz-word language of business bullshit. When pro-business management academics, management writers, CEOs, and other upper level managers invent bullshit language, they fabricate something that gets in the way of businesses.
The historical origins of business bullshit and its pathological language came with Kroning and AT&T’s management guru, who was hired to change the AT&T corporation. According to Colvin’s Fortune Magazine obituary of Peter Drucker, Drucker once said a management guru is someone named so by people who can’t spell charlatan. In the case of AT&T’s business bullshit, it was the Russian mystic
George Gurdjieff and his ideas that introduced an entire new set of bullshit language to management.
It might certainly be true that Kroning may have been killed off while Kronese has lived on. Management charlatans like Gurdjieff, even when changing just one company (AT&T), may have had an global impact. It contributed to managerial bullshit language. Bullshit language is part of an ideology that is used to legitimize and stabilize capitalism. Ideologies are not concerned with the truth. Instead, they are designed to eliminate contradictions and stabilize domination. Hence, the managerial bullshitter has a lack of connection or concern for the truth.
Needless to say, it is true that bullshitters are not concerned that their grand pronouncements might be illogical, unintelligible and downright baffling. All they care about is whether people will listen to them. Their jargon can become a linguistic barbed wire fence, which stops unfortunate amateurs from trespassing on territory already claimed by experts. Not surprisingly, one finds that many managerial practices are not adopted because they work, but because they are fashionable. And the bullshit merchant can find a lucrative trade in any large organization. En lire plus.
Le grand débat, ce n'est pas rejouer la présidentielle de 2017, ce
n'est pas non plus détricoter ce que le gouvernement et le Parlement ont
mis en place depuis 18 mois mais c'est attendre des propositions
concrètes" (...)
Il n'est pas plus envisagé de revenir sur les ordonnances réformant le
code du travail, ou la réforme de la SNCF. "Le président de la
République a souligné que les transformations que nous avons par
ailleurs engagées vont se poursuivre", a aussi promis Benjamin Griveaux,
excluant tout changement de cap et assurant que la réforme des
retraites ou celle de l'assurance-chômage seront bien menées à leur
terme.
Pompon de la mascarade : une grande messe avec des intellectuels faisant tapisserie car croyant aux présidences et aux panoplies. Un bon moment pour se rappeler un aphorisme de Jorge Wagensberg :
Cambiar de respuesta es evolución, cambiar de pregunta es revolución.
Sous le titre « Grand débat des idées » : un exploit pas commun, Là-bas si j'y suis vient de coudre en vidéo des extraits de ce très long acte (soliloque ?) prospectif de propitiation macronien, petit petit, un sacrifice-supplice qui en dit long.
Lundi 18 mars, Emmanuel Macron recevait à l’Élysée 65 intellectuels pour un « grand débat des idées », retransmis sur France Culture. Bien peu sont restés jusqu’à la fin, à 2h13 du matin, soit au bout de 8 heures, 13 minutes, 15 secondes. Parmi eux, le grand climatologue Jean Jouzel, reconnu pour son travail sur le réchauffement climatique. Jean Jouzel est resté assis 8 heures, 13 minutes, 15 secondes, en livrant une
lutte héroïque contre le sommeil :
Bande son :
____________________________ Mise à jour du 3 avril 2019 :
« Les scarabées mangent les racines, et les panoplies mangent le peuple. Pourquoi pas ? Allons-nous changer les lois ? La seigneurie fait partie de l’ordre. Sais-tu qu’il y a un duc en Écosse qui galope trente lieues sans sortir de chez lui ? Sais-tu que le lord archevêque de Canterbury a un million de France de revenu ? Sais-tu que sa majesté a par an sept cent mille livres sterling de liste civile, sans compter les châteaux, forêts, domaines, fiefs, tenances, alleux, prébendes, dîmes et redevances, confiscations et amendes, qui dépassent un million sterling ? Ceux qui ne sont pas contents sont difficiles.
— Oui, murmura Gwynplaine pensif, c’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches. »
Victor Hugo : L’homme qui rit (1869), Livre Deuxième, chapitre XI, p. 266
C'est de l'enfer des pauvres qu'est fait le paradis des riches... Francisco de Goya le savait très bien qui nous avait déjà expliqué que “los pobres y clases útiles de la sociedad son los que llevan a cuestas a los burros o cargan con todo el peso de las contribuciones del estado" :
Une vague de contestation balaye l’Education Nationale depuis plusieurs
semaines. Après le mouvement de boycott des conseils de classe,
attribution des 20/20, démission de professeurs principaux dans certains
collèges et près de 600 lycées, c’est dans le primaire que les profs se
mettent en branle contre « l’école de la confiance » avec des taux de
grève qui sont allés jusqu’à 60% dans certaines académies mardi 19 mars.
____________________________ Mise à jour du 3 avril 2019 :
En même temps, côté pognon de dingue, la Cour des Comptes vient de rappeler
(dans son Référé n° S2018-3520, du 12/12/2018, adressé à Madame Nicole
Belloubet, Garde des sceaux et ministre de la justice, et à Monsieur
Christophe Castaner, Ministre de l’intérieur) qu'il y a des vérités
têtues et hors débat, au double sens :
La
délinquance économique et financière est en progression significative.
Bien que les méthodes de mesure ne soient pas harmonisées, on arrive à
cette conclusion quelle que soit la source statistique retenue :
infractions constatées par la police et la gendarmerie, affaires
nouvelles enregistrées par les parquets, enquêtes de l’Institut national
de la statistique et des études économiques (INSEE).
Selon les
sources statistiques des services de police et de gendarmerie, fondées
sur les dépôts de plaintes et les infractions constatées
directement par ces services, les "escroqueries et infractions
économiques et financières" (EIEF) ont augmenté de +24% entre 2012 et
2016. Cette hausse récente est comparable en "zone police"
(+26%) et en "zone gendarmerie" (+22%). Elle est particulièrement
sensible en région parisienne (+30% dans la petite couronne, +52% à
Paris). Différenciée selon la nature des infractions, elle est
globalement plus rapide que celle d’autres agrégats suivis par la police
et la gendarmerie, tels que les atteintes aux biens et les atteintes à
l’intégrité physique des personnes. En lire plus.
...Car loin du psittacisme médiatique, il y a bon nombre d'événements qui nous interpellent autrement dont on ne parle que peu ou sous l'angle de la propagande unique. Nous essayons de repérer et de glaner des faits/sujets/positions en dehors de l'actu ou de l'éditocratie.
Voici notre sixième sommaire de cette année scolaire, celui correspondant au 20 mars 2019.
Merci à mes élèves pour leurs contributions !
Grande America : combien faut-il de naufrages à l'Etat pour agir ?
Le naufrage du Grande America au large des côtes de françaises est une sombre répétition du passé. Pour France Nature Environnement, ce tragique évènement sonne une nouvelle alerte pour l'État français. Il est capital que la France ait plus d'audace environnementale dans ses ambitions de politique maritime. Elle rédige justement actuellement cette politique au travers de ses documents stratégiques de façades - et ceux-ci se montrent bien trop timorés. France Nature Environnement porte plainte pour faire la lumière sur les responsabilités.
En lire plus.
Enfin, voici quelques extraits de notre journal au format vidéo :
1)Le Monde, publié le 28 mars 2018. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, au Cameroun, toute évocation du nom de Ruben Um Nyobè était interdite. Il a fallu attendre la loi de réhabilitation du 16 décembre 1991 pour briser ce silence. Pourtant l’ancien syndicaliste, fondateur de l’UPC (l’Union des Populations du Cameroun) a été l’objet, après son assassinat par l’armée française, d’une immense admiration populaire. Excellent orateur, il a parcouru le Cameroun pour transmettre les idées d’indépendance et de réunification du pays et est devenu au cours des années 1950 une des icônes internationales du tiers-mondisme naissant. Il a fini sa vie dans la clandestinité, tué en 1958 par l’armée française. Retour sur le parcours de l’un des plus importants nationalistes subsahariens, artisan de la réunification du Cameroun.
2)Le Média, publié le 7 janvier 2019.
Le journaliste indépendant David Dufresne recense les violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Invité d'Aude Lancelin dans l'Entretien Libre, il revient sur l'intensité inédite de la répression policière subie par les gilets jaunes.
3)Là-bas si j'y suis, publié le 14 mars 2019.
Un entretien de Jérémie Younes avec l'économiste David Cayla, à voir en intégralité sur le site Là-bas si j'y suis.
4)Le Monde, publié le 13 décembre 2018.
De la production au lavage, l’industrie textile est devenue l’une des plus polluantes. Explications en vidéo.
En 2016, plus de 100 milliards de vêtements ont été vendus dans le monde. En France, cela représente 9,5 kg par habitant. Et les consommateurs achètent toujours plus : + 60 % de vêtements qu’il y a quinze ans. Cette tendance a un nom : la fast fashion. C’est-à-dire une sorte de mode jetable qui se renouvelle en permanence. Ces habitudes de consommation ont des conséquences directes sur l’environnement. De la fabrication des matières premières, aux transports en passant par le lavage et le recyclage, le cycle de vie d’un vêtement génère une immense pollution et empoisonne parfois ceux qui les portent.
Au retour de la Sierra de Francia (Salamanca), j'apprends par une alerte que MACRON INVITE LORDON : C’EST PAS DU BIDON.
Je vois le reportage de Là-bas et il paraît que c'était vrai. Puis je retrouve sur Internet une vidéo, publiée le 15 mars, montrant son intervention dans son intégralité :
Intervention de Frédéric LORDON (économiste et philosophe) à la
Bourse du Travail de Paris le 14 mars 2019 dans le cadre du colloque
"Fin du grand débat, début du grand débarras ! "
On y voit que Lordon montre une invitation de l'Élysée —reçue cela faisait 15 jours— pour participer à un grand numéro de prestidigitation : le Président de la République souhaite avoir un Grand Débat (prospectif) avec des intellectuels le 18 mars en fin de journée.
En écoutant les rires, les sifflets et les huées d'une salle pleine à craquer, Lordon ne cache pas son sentiment : “Ça m’a fait à peu près le même effet. (...) Ces mecs nagent en pleine béatitude ou quoi ? Ou alors, ils sont au comble du désarroi. »
Dans la circonstance, il avoue que deux hypothèses lui sont venues à l'esprit : la première, celle du canular ; la seconde, qui ne serait pas la moins probable,celle du machiavélisme de sous-préfecture. Ça lui a semblé tellement loufoque que, au milieu du travail, le ménage et tout ça, il a «
complètement oublié de répondre,ce qui n'est pas très urbain, et je m'en excuse. », dit-il.
Donc, il profite de cette soirée devant cette assemblée pour réparer ce manquement et lire sa réponse au Président, un peu à la manière vianesque. Voici son allocution à peu de détails près [c'est Candide qui intervient entre crochets] :
«
Chez Monsieur Macron [Lordon se dit à lui même, en riant : “quel hypocrite !”], vous comprendrez que, si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL et Enthoven[huées abondantes], ou des intellectuels
de Cour comme Patrick Boucheron, je préfèrerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat : savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la démocratie, c’est le débat, votre ‘grand débat’, personne n’y croit ? Vous-même, d'ailleurs, nous ne sommes pas certains que vous y croyiez. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci, je cite : « Je ressoude partout. Et dès que c'est consolidé, je réattaque ». C'est très frais : vous ressoudez et vous attaquez, c'est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi, nous viendrons avec le chalumeau. En réalité, la manière dont vous utilisez le langage pour débattre, comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement –au moins, après la réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.
Bien sûr, dans vos institutions, on continue à mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, la police ment, vos experts médicaux de service mentent –ce que vous avez essayé de faire à propos de la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde (...). Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.
Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même, vous présentez la loi sur les fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loianti-casseurs comme une protection du droit de manifester, quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose, dans autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.
Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère. De tous les arguments qui justifient entièrement la rage qui s’est emparée de ce pays, il y a celui-ci qui, à mon avis, pèse beaucoup, à côté évidemment des 30 ans de violences sociales que vous avez portées à un point inouï et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots, donc qui ruinent la possibilité même de discuter, pensez-y, la seule solution restant, j'en suis bien désolé mais, c'est de vous chasser. Il y a peu encore, vous avez déclaré, je vous cite : “Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de Droit.” [tour de passe-passe un peu forcé] Mais, M. Macron, vous êtes irréparable, comment dire ?, dans un État de Droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. Avec un mort, plus exactement une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la
perruque et vous nous dites, je cite encore : « Je n’aime pas le terme répression,
parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question –mais
quasi-psychiatrique, j'en suis désolé– qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité
demeurez-vous au juste.
Il y a quelques jours le Gorafi nous a donné des éléments de réponse dans un article dont le titre était, je cite : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ».
On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats
des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance
qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait
en cause la fiabilité de cette étude ». Mais Monsieur Macron, voyez-vous la minceur de l'écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Monsieur Macron, vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que normalement le Gorafi, c'est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un
gorafisme, mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et si donc il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison. Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire et, somme toute, logique.
En réalité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score au premier tour corrigé de l’abstention et, surtout, du vote utile puisque nous savons que près de la
moitié de vos électeurs de premier tour ont voté, non par adhésion à vos
idées, mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils
choisissent l’option « ceinture et bretelles ».Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n'en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple l'ennemi de l'État, peut-être même un ennemi personnel. En tout cas, vous lui faites la guerre avec des armes de guerre et des blessures de guerre.
Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte
internationale ? Le Guardian, le New-York Times, jusqu’au Financial
Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU,
tous sont effarés de votre violence. Même Erdoğan et Salvini ont pu
s’offrir ce plaisir de gourmets de vous donner des leçons en matière de
démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.
Mais de l’international, il n’arrive pas heureusement que des motifs de honte pour
vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en
train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime.
C’est un magnifique spectacle, aussi admirable que celui des Gilets
Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou si elle est
française et ça n’a aucune importance, écrit ceci [allusion à une pancarte récente des étudiants algériens de l'Université Paris 8] : « Macron soutient Boutef, les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes, solidarité internationale. » Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt. Dans le film de Perret et Ruffin [J'veux du soleil, leur film sur les Gilets Jaunes], un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute –mais on a, comme vous le savez, on a surtout l’âge de sa vitalité, bien davantage que celui de son état civil–, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. C'est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre jusqu'ici. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà, c’est ça qu’il faut faire, oui, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Mais vous savez, en réalité, ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull. C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.
Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Car c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition. Craignez-même que, dans l’élan de sa fureur, il ne lui vienne à l’idée de démolir ses démolisseurs. Et comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique et qui préserve l’intégrité de tous : Monsieur Macron, il faut partir ! Monsieur Macron,
rendez les clefs ! (Cris de Macron démission !)
J'en ai trouvé ensuite d'autres vidéos. Récapitulons : c'était donc à la Salle Croizat de la Bourse du Travail de Paris (3, rue du Château d'Eau), le jeudi 14 mars, dès 19h, lors d'un rassemblement intitulé Fin du grand débat, début du grand débarras ! qui a réuni plusieurs centaines de personnes.
Today relaie en ligne la totalité de la séance, avec les interventions de Kempf, Brakni, Rodrigues, Branco, Ludovski, Camille et Lordon, dans une vidéo qui dure 1h 14' 35'' :
__________________________________ Mise à jour du 19 mars :
Le lendemain du Grand Débat Prospectif avec le Président Macron (j'imagine un roman parallèle conçu par Michel Rio) et sous le titre Macron donne un cours magistral à 65 intellectuels sur France Culture, Là-bas,si j'y suis se penche sur l'événement et vous propose une intéressante surprise, en accès libre (cliquez sur le lien précédent).
Extrait :
(...) Seuls des intellectuels proches du pouvoir pouvaient valider un tel
dispositif médiatique : deux minutes d’intervention chacun, encadrée à
chaque fois par un quart d’heure de cours magistral donné par Macron.
Une véritable opération de légitimation, où le grand oral du président
devait recevoir l’onction des universitaires séculiers et de la chaine
du savoir. Noam Chomsky nous avait prévenus : « la majorité des intellectuels soutiennent le pouvoir ». Au lendemain de cet énième épisode du Grand Débat, nos amis Les Mutins de Pangée ont eu l’excellente idée d’isoler et de mettre en libre accès un extrait du film d’Olivier Azam et Daniel Mermet
« Chomsky et le pouvoir », dans lequel Chomsky développe et explique
les raisons de cette proximité entre pouvoir et intellectuels organiques
du pouvoir. À voir et à revoir sans modération.